‹ SouvenirsChapitre 43 sur 124 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tance qui me faisait saisir les traits du grand musicien au moment de l'inspiration 4 . .

J'avais quitté mon cher hôtel de Maroc, parce qu'après avoir admiré tout le jour, il faut pourtant bien dormir la nuit, et qu'il m'était impossible d'y fermer l'œil. Les voitures allaient et venaient sans cesse sur le chemin de Chiaja jusqu'à la grotte de Pausilippe, où l'on fait souvent de mauvais soupers, dans les cabarets. Ce bruit, que j'entendais toutes les nuits, me fit enfin déserter mon hôtel. J'allai m'établir dans un joli cazin baigné par la mer, dont les vagues venaient se briser sous mes fenêtres. J'étais enchantée; ce bruit rond et léger me berçait délicieusement; mais, hélas ! huit jours après il survint un orage si affreux, une tempête si violente, que les vagues furieuses montaient jusque dans mon appartement. J'en fus inondée, et la crainte d'une récidive me fit quitter ce charmant cazin à mon trèsgrand regret. A la vérité, entre le mur et cette maison, il y avait une place sur laquelle les voitures élégantes, les mêmes voitures qui m'empêchaient de dormir à Chiaja, venaient stationner, pour ce qu'on appelle à Naples faire heure. Mais cela m'était peu incommode. Je me rappelle que, le jour de mon départ, la propriétaire ouvrit une armoire dans laquelle j'avais serré mon linge, et se mit à écrire mon nom sur toutes les planches; comme je lui demandai le motif de ce qu'elle faisait, elle me répondit gracieusement qu'elle était fière d'avoir logé madame Le Brun, et qu'elle voulait que tout le monde le sût.

* Ce beau portrait de madame Vigée Le Brun a été donné, en .184?, par M. et madame J. Tripier Le Franc, nu mus» s e du Louvre.

Après avoir quitté cette maison, j'allai en louer une tout près de la ville, et je m'y installai la veille de Noël. Dès le soir môme, comme j'allais me mettre au lit, je suis tout à coup assourdie par de nombreux pétards; les jeunes garçons qui lestiraientenjetaientdans ma cour, dans mes fenêtres ; ce train-là dura trois jours et trois nuits. En outre, j'étais gelée dans cet appartement, et comme je faisais alors le portrait de Paësiello, nous soufflions tous deux dans nos doigts pour nous réchauffer; je fis faire du feu dans mon atelier; mais, attendu qu'on s'occupe bien plus en Italie d'obtenir de la fraîcheur que de la chaleur, les cheminées sont si mal soignées que la fumée nous étouffait. Les yeux de Paësiello en pleuraient et les miens aussi ; je ne conçois pas comment j'ai pu finir son portrait.

Paësiello, à cette époque, faisait les délices de l'Italie. J'allais fort souvent au grand Opéra, dans la loge de la comtesse Scawronska. J'assistai à la première représentation de Nina, qui bien certainement est un chefd'œuvre ; mais tel est l'effet de la première impression reçue, que la musique de Paësiello, toute belle qu'elle était, ne me fit pas autant de plaisir que celle de Dalayrac ; il faut dire aussi que madame Dugazon n'était point là pour jouer Nina. Le théâtre de Saint Charles, où se donnait cet opéra et les autres, est, je crois, le plus vaste de l'Europe. Je m'y suis trouvée le jour de la fête de la reine de Naples ; il était magnifiquement éclairé, totalement rempli de monde ; ce coup d'œil me parut superbe. Je me souviens d'avoir ri ce jour-là d'une méprise assez plaisante* J'aperçus près de nous la baronne de Talleyrand* chez laquelle je n'avais pas,

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