CHAPITRE VI
été depuis quelque temps, et je voulus lui faire ma visite dans sa loge; la comtesse me dit alors : «L'ambassadrice éprouve un grand chagrin, elle a perdu Rigi. » Pensant qu'il s'agissait d'un ami, je me décide plus vite encore à l'aller trouver ; j'y vais. Je suis en effet frappée du changement de son visage, et je lui vois un air si triste que je commence àcroire qu'un des ses enfants est mort. Je lui dis donc combien je prends part à son affliction, et lui demande si c'est l'aîné qu'elle a perdu. Acesmots, malgré son chagrin, elle se metàrire et me raconte que c'est son chien qu'elle vient deperdre.
Un de mes grands plaisirs était d'aller me promener sur le beau coteau de Pausilippe, sous lequel est placée la grotte du môme nom, qui est un magnifique ouvrage d'un mille de longueur, et qu'on reconnaît bien avoir été fait par les Romains. Cette côte de Pausilippe est couverte de maisons de campagne, de cazins, de prairies et de très-beaux arbres, autour desquels des vignes s'entrelacent en guirlandes. C'est là qu'est placé le tombeau de Virgile, sur lequel on prétend qu'il pousse des lauriers ; mais je dois avouer que je n'en ai point vu. Les soirs j'allais sur les bords de la mer ; j'y conduisais souvent ma fille, et nous y restions quelquefois assises ensemble jusqu'au lever de la lune, jouissant du bon air et de cette superbe vue, ce qui la reposait de ses études journalières ; car j'avais résolu, tout en courant le monde, de soigner son éducation autant qu'il me serait posible, et je lui avais donné à cet effet à Naples des maîtres d'écriture, de géographie, d'italien, d'anglais et d'allemand . Elle préférait cette dernière langue à toutes
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les autres, et montrait dans ses diverses études une intelligence remarquable. Elle annonçait aussi quelques dispositions pour la peinture ; mais sa récréation favorite était de composer des romans. Je la trouvais, en revenant des soirées où je m'étais rendue,une plume à la main, et une autre sur son bonnet ; je l'obligeais alors à se mettre au lit ; mais il n'était pas rare qu'elle se relevât en cachette la nuit, pour achever un de ses chapitres ; et je me souviens très-bien qu'à l'âge de neuf ans elle a écrit à Vienne un petit roman remarquable par les situations autant que par le style.
Me trouvant en Italie, on imagine bien que je n'avais point négligé de lui donner un maître de musique. Je prenais moi-môme des leçons de ce maître, qui montrait à merveille, mais qui était bien le plus grand poltron que j'aie rencontré de mes jours. Il nous entretenait sans cesse de ses frayeurs. Comme il ne venait chez moi qu'à sept heures du soir, il retournait chez lui à neuf, heure à laquelle, tout le monde étant au spectacle, les rues de Naples sont fort désertes, sans excepter la rue de Tolède, qui, dans le jour, est la plus bruyante de toutes. Le pauvre homme me disait un soir : « J'ai eu terriblement peur hier ; j'ai rencontré un homme dans la rue de Tolède ; heureusement j'ai pris l'autre côté, et j'ai pressé le pas. » Deux jours après il revenait : « Dieu ! que j'ai eu peur ! je me suis trouvé avec deux hommes dans la rue de Tolède; je n'ai eu que le temps de passer au milieu d'eux et de m'enfuir à toutes jambes. » EnGn une autre fois il médit : «J'ai eu aujourd'hui bien plus peur qu'hier,carj'étais seul, tout seul, dansla rue de Tolède.»