‹ SouvenirsChapitre 94 sur 124 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

roule, dopais que j'ai quitté la Russie, et qu elle est fort belle maintenant.

J'étais bien loin de me sentir remise de toutes mes fatigues, car je n'habitais Saint-Pétersbourg que depuis vingt-quatre heures, lorsqu'on m'annonça l'ambassadeur de France, le comte d'Esterhazy. Il me félicita de mon arrivée à Saint-Pétersbourg, me dit qu'il allait en informer tout de suite l'impératrice, et prendre en môme temps ses ordres pour ma présentation. Un instant après, je reçus la visite du comte de Choiseul-Gouffler. Tout en causant avec lui, je lui témoignai le bonheur que j'aurais à voir cette grande Catherine; maisje ne lui dissimulai pas la peuret l'embarras que j'éprouverais lorsque je serais présentée à cette princesse si grande. « Rassurez-vous, me répondit-il; lorsque vous verrez l'impératrice, vous serez étonnée de son air de bonhomie; car, ajoutat-il, c'est vraiment une bonne femme. » •

J'avoue que cette expression me surprit; je ne pouvais croire à sa justesse, d'après ce que j'avais entendu dire jusqu'alors. Il est vrai que le prince de Ligne, en nous faisant avec tant de charme la narration de son voyage en Crimée, nous avait conté plusieurs faits qui prouvaient que cette grande princesse avait autant de grâce que de simplicité dans ses manières; mais une bonne femme, on en conviendra, n'était pas le mot propre.

Quoi qu'il en soit, le soir même, M. d'Eslerhazy, en revenant de Czarskoiesiolo, où l'impératrice était établie, vint me prévenir que Sa Majesté me recevrait le lendemain à une heure. Une présentation aussi

prompte, que je n'avais pas espérée, me jeta dans un extrême embarras; je n'avais que des robes de mousseline très-simples, n'en portant point d'autres habituellement, et il était impossible de me faire faire une robe parée du jour au lendemain, même à Saint- Pétersbourg. M. d'Esterh^zy m'avait dit qu'il viendraitme prendre à dix heures précises, pour me mener déjeuner avec sa femme, qui habitait aussi Czarskoiesiolo, en sorte que, lorsqu'il arriva à l'heure indiquée, je partis assez inquiète de ma toilette, qui vraiment n'était pas une toilette de cour. En entrant chez madame d'Esterhazy, en effet, je remarquai tout son étonnement. Sa bienveillante politesse ne put l'empêcher de me dire : a Madame, est-ce que vous n'avez pas apporté une autre robe ? » Je devins cramoisie à sa question, et je lui expliquai comment le temps m'avait manqué pour me faire faire une robe plus convenable. Son air mécontent de moi redoubla mon anxiété, au point que j'eus besoin de m'armer de tout mon courage quand arriva le moment d'aller chez l'impératrice. .

M. d'Esterhazy me donnait le bras, et nous traversions une partie du parc, lorsqu'à la fenêtre d'un rezde-chaussée j'aperçus une jeune personne qui arrosait un pot d'œillets. Elle avait dix-sept ans au plus; ses traits étaient fins et réguliers, et son ovale parfait; son beau teint n'était pas animé, mais il était d'une pâleur tout à fait en harmonie avec l'expression de son visage, dont la douceur était angélique. Ses cheveux blond cendré flottaient sur son cou, sur son front. Elle était vêtue d'une tunique blanche, attachée par une

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