CHAPITRE XV
ceinture nouée négligemment autour d'une taille fine et souple comme celle d'une nymphe. Telle que je viens de la dépeindre, celte jeune personne se détachait sur le fond de son appartement, orné de colonnes, et drapé en gaze rose et argent, d'une manière si ravissante que je m'écriai : «C'est Psyché I » C'était la princesse Elisabeth, femme d'Alexandre. Elle m'adressa la parole, et me retint assez longtemps pour me
dire mille choses flatteuses; puis elle ajouta: — «Il y a bien longtemps, Madame, que nous vous désirions ici, au point que j'ai rêvé souvent que vous y étiez arrivée.» Je la quittai à regret, et j'ai toujours conservé le souvenir de cette charmante apparition.
J'arrivai chez l'impératrice un peu tremblante, et quelques instants après j'étais en tête-à-tête avec l'autocrate de toutes les Russies. M. d'Esterhazy m'avait dit qu'il fallait lui baiser la main, et en conséquence de cet usage elle avait ôté un de ses gants, ce qui aurait dû me le rappeler; mais je l'oubliai complètement. 11 est vrai que l'aspect de cette femme si célèbre me faisait une telle impression, qu'il m'était impossible de songer à autre chose qu'à la contempler. J'étais d'abord extrêmement étonnée delà trouver très-petite; je me l'étais figurée d'une grandeur prodigieuse, aussi haute que sa renommée. Elle était fort grasse, mais elle avait encore un beau visage, que ses cheveux blancs et relevés encadraient à merveille. Le génie paraissait siéger sur son front large et très-élevé. Ses yeux étaient doux et fins, son nez tout à fait grec, son teint fort animé, et sa physionomie très-mobile.
Elle me dit aussitôt avec un son de voix plein de
douceur, un peu gras pourtant : « Je suis charmée, Madame, de vous recevoir ici; votre réputation vous avait devancée. J'aime beaucoup les arls, et surtout la peinture. Je ne suis pas connaisseur, mais amateur. » Tout ce qu'elle ajouta pendant cet entretien, qui fut assez long, sur le désir qu'elle avait que je pusse me plaire assez en Russie pour y rester longtemps, portait le caractère d'une si grande bienveillance, que ma timidité disparut, et lorsque je pris congé de Sa Majesté, j'étais entièrement rassurée. Seulement je ne me pardonnai pas de n'avoir pas bai^é sa main, qui était très-belle et très-blanche, et je regrettai d'autant plus cet oubli que M. d'Esterhazy m'en fît des reproches. Quant à ma toilette, elle ne me parut pas y avoir fait la moindre attention, ou peut-être a-t-elle été moins difficile que notre ambassadrice.
Je parcourus une partie des jardins de Gzarskoiesiolo, qui sont une vraie féerie. L'impératrice y avait une terrasse qui communiquait à ses appartements, sur laquelle elle entretenait une grande quantité d'oiseaux; on me dit que tous les matins elle venait leur donner la béquée, et que c'était un de ses grands plaisirs.
Tout de suite après m'avoir reçue, Sa Majesté témoigna l'intention de me Taire passer Télé dans cette belle campagne. Elle commanda aux maréchaux des logis, dont l'un était le vieux prince Bariatinski, de me donner un appartement dans le château, désirant m'avoir près d'elle atin de me voir peindre. Mais j'ai su depuis que ces messieurs ne se soucièrent nullement de me placer aussi près de l'impératrice; et,