CHAPITRE XV
malgré ses ordres réitérés, ils soutinrent toujours qu'ils n'avaient aucun logement disponible. Ce qui me surprit au dernier point, lorsqu'on m'instruisit de ce détail, c'est qu'on me dit qucces courtisans, me croyant du parti du comte d'Artois, craignaient que je ne fusse venue pour faire remplacer M. d'Eslerhazy par un autre ambassadeur. 11 est vraisemblable que M. d'Esterhazy s entendait sur tout cela avec eux ; mais certes il fallait bien peu me connaître pour ne pas savoir que j'étais Irop occupée de mon art pour pouvoir donner de mon temps aux affaires politiques, lors môme que je n'aurais pas eu l'aversion que j'ai toujours ressentie pour tout ce qui ressemble à l'intrigue . Au reste, à part l'honneur de me trouver logée chez la souveraine, et le plaisir d'habiter un aussi beau lieu, tout eût été gêne et contrariété pour moi dans mon établissement à Czarskoicsiolo, car j'ai toujours eu le plus grand besoin de jouir de ma liberté, et, pour vivre selon mon goût, j'ai toujours infiniment mieux aimé loger chez moi.
D'ailleurs l'accueil que je recevais en Russie était bien fait pour me consoler d'une petite tracasserie de cour. Je ne saurais dire avec quel empressement, avec quelle bienveillance affectueuse, un étranger se voit recherché dans ce pays, surtout s'il possède quelque talent. Mes lettres de recommandation me devinrent tout à fait inutiles; non-seulement je fus aussitôt invitée à passer ma vie dans les meilleures et les plus agréables maisons, mais je retrouvai à Saint- Pétersbourg plusieurs anciennes connaissances, et môme d'anciens amis. D'abord le comte de Strogonoff, véritable amateur des arts, dont j'avais fait le portrait à
Paris, dans ma très-grande jeunesse 1 . Nous nous revîmes tous deux avec un plaisir extrême. Il possédait à Saint-Pétersbourg une superbe collection de tableaux, et près de la ville, à Kaminostrolf, un charmant cazin à l'italienne, où il donnait tous les dimanches un grand dîner. Il vint me chercher pour m'y conduire, et je fus enchantée de cette habitation : le cazin donnait sur le grand chemin, et des fenêtres on voyait la Néva. Le jardin, dont on n'apercevait pas les limites, était tracé dans le genre anglais. Une quantité de barques arrivaient de tous côtés, amenant du monde chez le comte Strogonoff; car beaucoup de personnes, qui n'étaient point du dîner, venaient se promener dans le parc. Le comte permettait aussi à des marchands de s'y installer avec leurs boutiques, ce qui animait ce beau lieu par une foire amusante, attendu que les costumes des divers pays voisins étaient pittoresques et variés.
Vers les trois heures, nous montâmes sur une terrasse couverte et entourée de colonnes, où le jour arrivait de toute part. D'un côté, nous jouissions de la vue du parc, et, de l'autre, de celle de la Néva, chargée de mille barques plus ou moins élégantes. Il faisait le plus beau temps du monde ; car l'été est superbe en Russie, où souvent, au mois de juillet, j'ai eu plus chaud qu'en Italie. Nous dînâmes sur cette même terrasse, et le dîner fut splendide, au point que l'on nous servit au dessert des fruits magnifiques et d'excellents melons, ce qui me parut être d'un grand luxe.
1 Madame Vigéc Le Brun n'a pas mentionné ce portrait du comte de Strogonoff dans la liste de ses portraits et tableaux.