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PROMENADE D'AUTOMNE

PROMENADE D'AUTOMNE, i)

de Schéveningue, où, dans une brume rose, les flaques reflétaient le soleil pâle et brouillé ? La grève était presque invi- ' sible et, dans le brouillard clair, tout prenait un aspect fantomatique et spectral.

1) „ConstantinopIe-Schéveningue". 1894.

à M'"^'. Berthe Bady.

OUS souvient-il encore de

cette brève promenade en ce Novembre triste, sur la plage

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Nous causions de l'effroi, de l'angoisse, du mystère ; les contes de Poë, de Villiers de l'Isle Adam nous venaient à l'esprit.

Paisibles, lents, admirables de ligne, des pêcheurs de crevettes tiraient leurs lourds filets dans le ressac, cachés parfois par le brouillard qui flottait plus intense; puis, à d'autres moments, enveloppés de blonde lumière, mélancoliques et solitaires en ce silencieux paysage d'automne du Nord, tandis que leur passage laissait derrière eux sur l'eau limpide un brasillement d'or.

Nous y étions venus, serrés en un fiacre ouvert, malgré la pénétrante température avant-courrière de l'hiver pro-

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che, vous, enveloppée d'une redingote de drap foncé, mince, sculpturale, bizarre, notre exquise amie Sara de S, le poète M. et moi.

Lelongdesdunes,Ieslourdesbarques de pêche se profilaient comme une cité immense et incertaine, hérissée d'invraisemblables mâts, et nous marchions péniblement dans le sable mou.

Je vous contais l'histoire d'un chat pris subitement de rage, tué à coups de pistoletjdontl'un d'eux futsi violentque le crâne éclata et que la cervelle jaillit sur mes mains lorsque j'appuyai l'arme tout contre la tête de la bête affalée qui miaulait lamentablement, les yeux hagards lançant des fulgurences glauques.

6o PROMENADE d'AUTOMNE.

Je VOUS parlais de ce regard d'animal résigné, vague et profond, que je vois encore après tant d'années, comme on voit à jamais un regard craint ou aimé en un rêve.

Dans le calme inquiétant du morne paysage silencieux, dans le soir qui tombait, dans l'attente nerveuse d'un début incertain, nos nerfs, tendus à l'excès vibrèrent d'émotion contenue; pendant quelques instants il y eut entre nous un silence

Inoubliables furent pour nous vos yeux de Dame de la Mer, interrogeant l'Inconnu, anxieusement ouverts, plus grands encore que d'habitude.

orsque Verlaine mourut, en 1895, je consacrai quelques lignes à son séjour chez moi, à La Haye, du 2 au 13 Nov. 1892 i).

Ce séjour et le petit livre qui en ré-

^) „De Amsterdammer, Weekblad."

sulta (Quinze jours en Hollande) donnent une raison d'être à ces lignes qui peuvent avoir, à un moment donné, un intérêt spécial, comme tout détail, si minime soit-il, qui peut contribuer à jeter quelque lumière sur une grande figure disparue.

La mort de Verlaine fut la suite de plusieurs affections mortelles: d'un diabète compliqué d'un rhumathisme pris durant le siège de Paris, lorsqu'il fit son service de garde national, joints à de „vieux ferments, sans doute Londres, peut-être Paris'', ainsi qu'il me l'écrivait en 93, qui contribuèrent à envenimer l'état morbide de sa jambe ankylosée.

Plus tard on dit aussi qu'il était mort de tuberculose.

J'ai été frappé de voir qu'il a vécu exactement les deux années qu'il disait vouloir vivre encore lorsqu'il était en Hollande.

A la suite d'une communication de M. Blok, libraire à La Haye, un petit comité se forma afin d'organiser lesconférences du poète, et de le recevoir.

Personne de nous ne le connaissait personnellement. Je lui écrivis, et il me répondit avec une courtoisie charmante 1). Lorsqu'il fut question de le loger je dis en causant avec Toorop, un

1) Voir: „P. Verlaine. Correspondance."

des membres du comité, que, si cela lui était indifférent, je serais heureux de voir le grand artiste accepter mon hospitalité, — ce qu'il fit, plus tard, „avec gratitude,''

Ainsi le hasard seul fut cause que Verlaine arriva chez nous par un commencement de Novembre sombre et pluvieux, aux feuilles rouge et or, qui lui plaisait infiniment, d'autant plus que, de chez moi, il avait une vue superbe sur le ,yvieux parc solitaire et glacé'' de la Maison du Bois.

Des compatriotes habitant Paris m'avaient écrit „prends garde", „pense à ce que tu fais", et mille autres avertissements analogues, basés surlarépu-

tation de bohème incorrigible que s'était faite Verlaine.

Ma femme avait un caractère simple et droit, très logique et sensé, et ne craignait aucunement de le recevoir dans notre modeste „home".

Lorsqu'il eut passé seulement une journée chez nous il avait conquis toute la maisonnée, depuis mes parents jusqu'à ma petite fille, alors âgée d'un an et demi, quoiqu'il ait dit quelque part y, bien que Je sois assez froid d'ordinaire avec les enfants''.

Il était devenu l'ami de notre petite Renée, (qui lui devra un peu de survie grâce à un sonnet soigneusementciselé), passant des heures à feuilleter avec elle

ses albums japonais, et plus tard il n'oublia jamais dans ses lettres d'envoyer son ^meilleur bécof à sa ^filleule littéraire'', ainsi qu'il l'appelait souvent.

Et c'était vraiment touchant devoir la simplicité charmante etlabonhomie adorable avec lesquelles il se laissait vivre, se laissait dorloter, enchanté en somme de se sentir bien libre et d'être bien nourri dans un intérieur paisible, — vie que peut-être il lui aurait fallu, mais qui, par contre, ne l'eût sans doute pas fait vibrer suffisamment, et nous eût privés de ses admirables épanchements passionnés.

Il passa cette dizaine de jours chez nous toujours également aimable et „gentlemanlike."

Sa jambe raide l'empêchait souvent de marcher, de sorte qu'alors il sortait en voiture, pour aller soit à ses conférences, soit dans quelque café où des amis artistes l'attendaient.

Verlaine s'était vêtu de neuf en quittant Paris, et, le matin, il descendait toujours en veston de grossière étoffe brunâtre, son faux-col absent encore, remplacé par un foulard aux riches couleurs fauves.

Quand il sortait, invariablement sa canne historique l'accompagnait et l'aidait à marcher péniblement. Je le vois encore se promener ainsi, dans le bois, bras dessus bras dessous avec Toorop, le vigoureux et ,ySuperbe Javanais à la

barbe épaisse et molle, bleue à force d'être noire'\ recouvert d'un ample manteau de drap, tous les deux abrités sous un vaste parapluie. . .

Au café, il s'amusait à goûter les „amers-schiedam" de Hollande, presque inconnus à Paris. Il en existe de toutes les couleurs, de blonds, couleur topaze, rappelant les Xérès rares, de rougeâtres, de vert-pâle même, qu'il se délectait à déguster, et qui lui plurent si bien que chaque fois que j'allais à Paris je devais lui en apporter à l'état d'extrait fait pour être coupé de schiedam ou d'eau-de-vie.

A propos de ceci je me souviens de l'avoir trouvé un jour, très souffrant de

sa jambe, à l'hôpital Saint-Louis, installé dans le pavillon Gabrielle; (il prétendait, naturellement, que Gabrielle d'Estrées avait habité la chambre même qu'il occupait!) Un Anglais lui avait donné une bouteille de rhum Saint- James qu'il avait cachée sous son oreiller. Après avoir dû m'assurer que personne ne nous observait, il tira triomphalement la bouteille de sa cachette et se mit à goûter les élixirs que je lui avais apportés.

Chez moi, je l'ai dit, Verlaine fut toujours on ne peut plus agréable et charmant. Il se levait tôt, et était même souvent descendu avant son hôtesse.

Aussitôt le premier déjeuner fini, il se

mettait à l'ouvrage dans mon atelier, préparant ses conférences. Pendant ce temps là des artistes venaient le voir et prenaient des croquis.

Un jour il montra toute Texquise délicatesse qui était en lui: prenant ma femme à part, il lui dit: „on a raconté tant de choses sur mon compte que je ne veux pas que vous ignoriez qui vous avez accueilli sous votre toit."

Verlaine avait apprécié chez ma femme un grand bon sens, et, malgré une certaine sévérité de jugement, uneréelle absence de préjugés, qualités qui lui avaient montré qu'elle était à même de le comprendre, malgré tout.

Et alors il lui confessa toute sa vie, du

moins tout ce qui devait contribuer à la faire admettre.

Lorsqu'il nous quitta, il laissa un vide qui ne se combla que lentement.

Il était si sympathique sous tous les rapports que nous lui demandâmes plus tard maintes fois, avec insistance, de revenir encore passer quelques semaines chez nous, d'accepter encore cette ^sainte hospitalité d'artiste à poète/' ainsi qu'il l'avait nommée; mais, hélas, cela ne devait plus arriver.

Il était souvent malade, alité, et chaque fois, dans sa réponse, c'était : ,Je suis trop fatigué pour songer encore à la Belgique et la Hollande.''

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