‹ SouvenirsChapitre 4 sur 10 · PAGES DE CALEPIN · texte numérisé non relu

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à Gabriel Mourey.

l'arrivée à Venise, dont la municipalité m'avait très gracieusement invité à aménager une collection d'eaux-fortes de mes compatriotes pour sa première Exposi-

1) „Revue Blanche." Juin 1895.

A VENISE

tion des Beaux-Arts, l'inévitable promenade en gondole, par une tombée de nuit pluvieuse, ne nous semblait aucunement étrange, à nous Hollandais. Ce bruit d'eau qui clapote, ceslumières qui tremblotent, ces cris de bateliers se répercutant sur l'eau des canaux, ces canaux mêmes, tout celanousestcomme familier.

Mais le lendemain, par un soleil léger, contre un ciel turquoise-pâle, l'éclat de ces marbres roses du Palais des Doges ! Infiniment supérieur à Saint-Marc, le Palais est, dans sa noblesse, une preuve de plus de l'influence prépondérante qu'a eue l'art islamite sur le développe-

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ment des arts européens au moyen âge.

A côté: la Basilique de Saint-Marc l'Evangéliste, pompeuse, cossue, très belle parfois, le soir surtout, quand les détails s'atténuent, mais considérablement altérée. De ses premières assises, il reste des portes et quelques mosaïques du plus pur style, et l'allure générale de l'intérieur. Mais, au dehors, elle a un aspect pâtissier, tapissier, ronflant, d'un goût infiniment douteux.

Par la pluie, on y circule comme dans une gare, pour s'y mettre à l'abri, y faire un tour.

Le soir, quand l'or mystérieux de ses voûtes resplendit dans l'ombre, lorsque les détails de ses mosaïques du

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xvie et du xviie siècle s'effacent, la basilique retrouve l'éclat de sa sombre splendeur byzantine, et, vaguement éclairée par des centaines de lumières rubescentes, elle est belle comme jadis, troublante dans l'or velouté de l'ensemble.

Sur l'élégante et simple galerie de marbre pâle qui longe la façade sont placés, au hasard à peu près, les célèbres chevaux de l'Arc de Néron, transportés de Byzance au xiie siècle. Chefsd'œuvre de statuaire naturiste, d'un style vraiment grand, en même temps que d'une vérité extrême, ils m'ont fait songer à Rodin, même par leur exécu-

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tion. Actuellement ils sontd'une couleur splendide, patine de bronze, verte et grise — striée d'or, car la cupidité de leurs possesseurs successifs a fait gratter, limer le plus possible de cette dorure épaisse dont il ne reste plus guère que des traces, se mariant adorablementaux verts-de-gris délayés.

Une merveille trop peu connue, qui

est, pour moi, après le Palais Ducal, la

plus belle chose de Venise: la Pala

(Toro, l'écran placé derrière l'autel de

la basilique. Cet écran, près de quatre

ou cinq mètres carrés en or et en argent

doré, vient aussi de Byzance.

La délicatesse des émaux cloisonnés

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qui sont rornemenî principal de chaque petit panneau est incomparable, et, dans l'or ciselé des encadrements, luit un trésor de pierres précieuses enchâssées selon une entente inouïe du jeu polychrome des rubis, saphirs, topazes, turquoises, perles, émeraudes, opales, chrysoliîhes.

La Place, la Piazza, dominée par son campanile, est un grand lieu public, un café, un bazar, un Palais Royal d'autrefois, sans arbres. Tout le mondes'y coudoie et se retrouve sous les galeries trop étroites, saupoudrées de sciure de bois fleurant le sapin frais, quand il pleut.

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A l'heure du vermouth et du café, les cloches sonnent à toute volée pour le salut, dominant de leur airain le bruit d'une musique militaire, et les pigeons, par centaines, volent, volent. La foule est compacte. Flânent là les Vénitiennes du peuple, toutes d'une gracieuse souplesse, enveloppées dans leur scialetto aux tons précieux et voyants, sourds ou violents, mais toujours harmonieux.

Sans être belles, elles ont un charme particulier, une grâce indolente, une démarche de mollesse, orientalecomme leurs couettes de cheveux noirs ou blonds remontant sur la tempe olivâtre avec parfois une fleur piquée à la mauresque derrière l'oreille.

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A midi, lorsque le canon de San Giorgio annonce l'heure exacte, il est curieux de voir les milliers de pigeons picorant s'effaroucher chaque jour identiquement, et tous, invariablement, faire plusieurs fois le tour de la Place en un vol affolé qui met un bruyant battement d'ailes dans l'air calme. Ces pigeons célèbres, on ne les voit plus, tant il y en a; il arrive que l'on a la sensation de marcher dessus tellement ils sont peu farouches, et ils vous passent devant les yeux, si près qu'on recule d'un pas pour les éviter.

Je remarque, sur le balcon de Saint- Marc, de grandes cuvelles pleinesd'eau pour qu'ils puissent s'abreuver.

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Au Lido, à côté d'un de ces marchands d'huîtres ambulants, pauvres pêcheurs qui offrent librementleur marée fraîche dans les trattoria, un loueur de bicyclettes se nomme Tiepolo!

Rien n'est joli comme ces marchands de poisson frais circulant le matin par la ville avec un grand panier plat rempli de maïa vermillonnées, de petits requins écorchés, de pieuvres, de sepias, d'une espèce de langouste couleur de corail pâle.

L'Accademia, le musée, n'impressionne guère. Véronèse, beau virtuose, brillant compositeur, le célèbre Titien,

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„r Ascension de la Vierge", des Tintoretto (excepté un portrait de doge) ne passionnent, n'attirent guère malgré leurs brillantes qualités. Tout cet art est trop en décor, en surface. Art de brosse, spirituel, brillant, comme chez Tiepolo, plus qu'art de cœur, comparé à Rembrandt, à Léonard de Vinci. Seuls Bellini, et Carpaccio, ce Breughel vénitien, captivent par leur intimité. Ce n'est pas à Venise qu'il faut voir la grande peinture italienne. Quelques Flamands inconnus touchent, par leur simplicité, fortement.

Tout à coup, en flânant au hasard par des ruelles pauvres, par contraste sans

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doute, je songe aux „homes" anglais, à un „Woodcote", la demeure ombragée de Seym.our Haden.

C'est tellement ici le pays de l'eau, qu'à certaines heures l'hôtel où nous dînons semble flotter, tant il y a de mouvement sur la lagune. . . C'est un passage ininterrompu de barques de pêche, tartanes, gondoles, petits vapeurs, torpilleurs, frégates. Ces jours-ci, sous les fenêtres de l'hôtel, est amarré le Miramar, le yacht de l'impératrice d'Autriche, tout blanc et or. Alentour, les voiles latines des ^argozzi de Chioggiasont comme de vastes ailes de papillons versicolores, blanches, grises, jaunes.

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rouges, avec des dessins tout à fait turcs parfois.

Un temps de sirocco, tiède, mou, fade. Parlesoleil pâle et voilé, les reflets sont rose-thé, bleu-opale, vert-laiteux.

Puis, la pluie, lente à tomber d'abord, mais bientôt régulière, implacable.

L'eau coule à flots des gargouilles de Saint-Marc.

Les mille petits canaux sont ravissants par cette pluie continue, et paisiblement tristes. Les ponts gris-rose, avec leur svelte voûte en arc, les murs patinés, eff^rités, montrent des plaies saignantes de brique très rouge, et sont moussus de vert savoureux au niveau

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de la haute marée. Ce vert est âpre et frais dans cet ensemble rose et gris, morne. Sans bruit glissent les gondoles, toutes ruisselantes d'eau, très noires, comme les corbillards d'une Venise morte. Les hauts piliers d'attache, aux bandes en spirale de tons mats, très longs, semblent les gardiens silencieux de cette ville noyée qui a la tristesse des lieux abandonnés.

A un tournant, près d'un pont, au milieu de toute cette eau, un enterrement de pauvre ; dans une gondole, un prêtre, un enfant de chœur, un parent. Dans une autre, la bière couverte de fleurs, et les „porteurs" en robe rouge vif, à ornements d'argent. Ces notes fortes

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vibrent dans la douce symphonie de tons tendres, rompus, mineurs.

Les morts son peu comptés à Venise, proche de l'Orient sous beaucoup de rapports. On les mène presqu'en riant au Campo Santo.

Amusant, le „^c/iao", le „serviteur" vénitien qui sert de „bonjour" intime, à la résonnance chinoise, provenant de ,ySchiavo'\ „(votre) esclave".

Un soir, après une vaine recherche de quelque „flamenco" italien, nous tombons dans une grande brasserie allemande, banale, oii d'authentiques Tyroliens dansentleur grossière pantomime.

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La danse du ventre, en son élégance barbare, est chaste en comparaison de cette danse bestiale, aux appels répugnants.

La Scuola di San Rocco, un étonnant ensemble de la pure Renaissance, une architecture riche, une emphase grandiose. Et, dominant le tout, l'indéfinissable expression du masque pâle en cire du fondateur de ce palais, Mocenigo, aux traits fins, minces, de diplomate ou de prélat, coiffé de sa corne dogale en brocart d'or.

LesGiardini, le jardin public, est délicieux, par ces matins de tiédeur printa-

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nière. Les arbres sont frais dans l'air vaporeux des lagunes.

Au milieu s'élève la façade en simili-marbre du bâtiment nouvellement construit pour les Expositions bisannuelles.

Le jour de l'inauguration de cette première exposition internationale, Venise a un aspect inusité de fête. Le soleil luit gaîment; seules, les épaisses fumées des bateaux à vapeurs déchargeant du charbon, salissent l'air.LeCanalGrande a pris un aspect d'autres temps pour l'arrivée du roi et de la reine. Sur toutes les rampes des balcons aux dentelles de marbre, sont étalés des tapis d'Orient, des brocarts lilas et jaunes, des tapisse-

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ries anciennes parmi lesquelles des pièces exceptionnelles. Les milliers de gondoles, y,padronaW et autres font cortège, luttent de rapidité; un peu baroques les livrées des gondoliers „de maître", les „Suisses" en costume xviir siècle aux seuils des Palais où vécurent des Contarini, des Dandolo, des Colleone.

Après les discours d'usage, promenade par les salles où s'exhibe l'art contemporain.

Clara Montalba, qui est membre de notre Société hollandaise d'aquarellistes, habite Venise. Une courte visite de confrère chez cette Anglo-Vénitienne,

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très subtile en ses meilieures œuvres.

Le Paîazzo Trévisan, aux minces colonnettes byzantines tout enguirlandées de glycines en pleine floraison. Un défilé d'aquarelles légères, aux colorations vaporeuses, donnant bien l'aspect d'une Venise humide,baignée de brumesroses et argent-pâle; des lavis, des teintes flottantes qui expriment l'air ambiant, l'atmosphère, avec, çà et là, la goutte sombre, veloutée d'une gondole, ou la note flamboyante d'une procession, éclatant au milieu de symphonies de tons fins.

Le soir, pour finir, contre un ciel profondément pur, un feu d'artifice

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machiné avec une science rare: — des élancements, des ellipses, des volutes, des étoiles d'un éclat de pierres fines, de vraies trouvailles qui font de ce spectacleordinairement banal un purWhistler.

Le lendemain, la très agréable tâche accomplie, recommence l'ennui du voyage.

La Lombardie, entrevue, à l'aller, sous une pluie incessante, est toute verdoyante par un joyeux soleil de mai.

L'impression de solitude fait place à une fête printanière de bleus limpides, de verts clairs, et tout le long de la route chantent des alouettes.

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