CHAPITRE VII
CHUTE nu MINISTERE BnOGLIK.
Le duc fie Broglie reste premier minislre et remanie son ministère. — Ses dilTicullôs avec les ultra, catholiques et royalistes. — Son projet, de Sénat. — Il est renversé, au moment où il lo présente, pur uue coalition des gauches et de l'extrême droite.
Le grand dessein de la ligue conservatrice avait éclioué ; cependant le pouvoir restait aux mêmes mains. Le duc de Broglie ayant maintenu le Maréchal à la tète de l'État, se trouvait maintenu lui-même au ministère : il allait gouverner encore, mais à travers quels écueils! Dans le pays, l'insuccès de la tentative monarchique avait déconcerté les conservateurs et tourné contre l'Asscmhlée oii ils prévalaient l'opinion ilottante. Dans l'Assemblée elle-même, partagée entre des monarchistes qui n'avaient pas réussi à restaurer la monarchie et des républicains qui ne parvenaient pas à fonder la république, de tous côtés se renconlraient les déceptions, éclalaieiitou couvaient les ressentiments. Contre lui, le premier ministre voyait se dresser, implacable, une opposition qui ne lui pardonnail pas de l'avoir dépossédée du gouvernement, tandis que sa majorité se composait de partis divers que l'échec de l'entreprise poursuivie en commun disposait mal à demeurer unis : il était facile de prévoir les mésaccords
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fini aniôncraieiit sa clmlo. Aussi f|iicl(|U('s-uiis de ses partisans souliailaiciif-ils qu'il la pivvînt et dcscciulît du pouvoir avant ilc (oinbor. Mais le Maréchal no consentait point à se priver de son assistance et lui-même ne tenait |)as sa tâche pour accomplie tout entière. Les sept années de convalescence qu'à défaut d'un rég-imc définitif il s'était proposé de ménagrer à la France n'étaient point encore assurées. Autour du chef qu'il avait porté au sommet de l'État, il restait à organiser l'État luimême, à le munir d'institutions capables de sauvegarder l'ordre social et la patrie. Au duc de Broglie mieux qu'à personne il appartenait de dresser le plan de ces institutions, sans lesquelles son œuvre inachevée n'eût pas tardé à s'effondrer, et de les faire adopter par l'Assemblée Hors du Parlement, le gouvernement qu'il venait d'ériger avait à s'accréditer auprès de la nation, à rendre aux hoimétes gens, inquiets et troublés, confiance en lui et en eux-mêmes. Knfin l'indemnité de guerre se trouvant intégralement soldée et les troupes allemandes ayant évacué le territoire, les relations de débiteur à créancier, et d'un côté la dépendance, de l'autre les ménagements qui en résultaient cessaient entre la France et l'Allemagne. Le moment était venu oii la France allait se revoir en butte à la défiance jalouse du vainqueur, se retrouver mêlée aux affaires européennes, et, soit pour se préserver, soit pour se relever, obligée dadopter une jiolitique extérieure
Triple tache, à kupiellc le duc de Broglie n'entendait pas se dérober; pour y suffire, il remania d'abord son minislj-re, non qu'il cherchât des appuis hors des |)arlis qui l'avaient soutenu jusqu'alors, mais afin d'être secondé par des collaborateurs mieux appropri.'s à la situation nouvelle. Deux membres delà droil<\ Frnoul et La liouillcric, deux membres du centre rlroil, Beiilé et liatbie, sortirent du cabinet et furent remplacés par deux
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inombrcs de la droite, Depeyrc et Larcy, cl deux ineiiibrcs du centre droit, Decazes et Fourlou.
Au ceiilro droit, ces cliano:cnients ne suscitèrentaucune difliculté. Balbie, après avoir réclan)6 un gouvernement de combat, avait semblé, une fois au pouvoir, non pas timide — personne à l'occasion ne devait se montrer plus intrépide — mais inerte. Aimable d'ailleurs, spirituel et bon enfant, il ne cbercliaitpas à s'en faire accroire et se gaussait volontiers de sa propre Excellence. Avec ce fin sourire qui plissait sa grosse face, il s'amusait à répéter : « Je personnifie le Vrai à l'instruction publique, le Bien aux cultes et le Beau dans les arts, » ou bien encore, liasardant sur son compte une calomnie que sa tournure de pacbvderme rendait plaisante : « Ma journée n'est-elle l)as bien remplie? Je déjeune avec les professeurs, je dîne avec les évèques et je soupe avec les danseuses. » Mais ni son esprit ni sa bonne humeur n'avaient toujours évité les débats embarrassants, et sa nonchalance le rendait facile à remplacer.
« L'heureux Bculé, » comme l'appelaient les témoins (le ses débuts dans les lettres et dans la politique, avait cessé de l'être au pouvoir; c'était un galant homme, fidèle par honneur au parti où il s'était engagé, mais qui avait manqué son entrée dans un grand rôle et ne se souciait plus de rester en scène.
Batbie et Beulé se retirèrent donc sans inspirer ni éprouver de grands regrets. Il en fut autrement des ministres appartenant aux di'oites. La Bouilleric avait été dans le Conseil non seulement le partisan dévoué, mais le mandataire docile du comte de Chambord. 11 mettait son devoir et son honneur à déférer aux instructions de son prince, et, par consé(|uent, ne sendjlait plus à sa place dans un gouvernement qui renonçait à s'entendre avec ce prince. Néanmoins, ce n'est pas impunément iju'il fut écarté. Un de mes amis, (pii n'était ]kis un liumine ]ioliti(|ue, mais
piitretcnait dos relations fréquentes avec les niembres de l'extrême droite, m'annonça dos lors que celte mesure de serait point pardonnéc au duc de Hroglie. FI ne se trompait pas. Larcy et Depeyrc, qui entraient dans le cabinet, étaient pourtant des lés-ilimistes éprouvés; mais ils Tétaient avec indépendance et, fidèles à leurs convictions, n'obéissaient pas à des consignes : c'était assez pour (|uc leur présence ne donnât point satisfaction aux ultra. Par inallieur, Krnoul, appelé dans le cabinet du 2i mai pour y représenter la droite modérée, s'était accordé de plus en plus et fit enfin cause commune avec rcxlréme droite. Il déclara qu'ayant voté le Septennat, qui n'aurait pas été adopté sans son concours, elle avait mérité de conserver une part du pouvoir, et. (•et!(> part n'étant pas telle qu'il la réclamait, il se retira (1). I-Jn arrivant à l'Assembl.'c du fond de leur province, Knioul et Depeyre, <|uelque \h'u dépaysés l'un et l'autre parmi des collègues qui ne connaissaient pas encore leur talent, avaient été rapprocliés par la communauté des sentiments et des liabitudcs et ne se quittaient plus. Quand l<;rnoul devint ministre, Depeyre laissa voir quelque cliagrin de ne l'être jiomt; mais cette déception ne cliangea rien à sa conduite politique et ne l'empéclia pas de soutenir loyalement, sans arrière-pensée ni défaillance, le gouveriKunent d'où il était exclu. I/Immeur d'Krnoul, quand Depeyre le remplaça, se dissimula davantage aux autres et sans doute h lui-même — car il était trop consciencieux pour y céder, s'il l'avait discernée — mais fut Tuoins inoffensive. Le ministère dont il n'était plus lui .sembla dévier de la bonne voie et bientôt il allait contribuer à sa cbute.
Pourtant, à le considérer sans esprit de parti, ce cabinet, en se modifiant, ne s'était point amoindri, tant s'en faut. Fourloii,r|ui succédait à Balbie, était le seul homme
(1) Cf. .MKBVEtLLECX I)U VlGNAUI, ICnioul, p. C6.
nouveau dans le Parlement que M. Tliicrs eût dislingué el, la veille de sa ehule, jugé digne d'un pnrlel'cuille. A peine reçu, ce portefeuille avait échappé à Fourlon; mais comme il croyait el savait persuader aux autres ipi'il était destiné au pouvoir, connue il avait d'ailleurs des opinions conservatrices, même autoritaires, il se garda de tourner le dos au gouvernement du Maréchal; quand la porte lui en fut ouverte, il y parut entrer comme chez lui. Le duc Decazes, appelé aux alfaires étrangères dans le moment où cet emploi devenait diflicilc, s'y rendit hicntùl indispensable, à ce point que, tant que le pouvoir ne tomba pas entièrement à gauche, il devait rester cà l'abri des fluctuations parlementaires.
Enfin le premier ministre s'était bravement réservé à lui-même le poste le plus important et le plus exposé, le ministère de l'intérieur; et ce poste, qui semblait d'abord, on s'en souvient, aux yeux du Maréchal et peut-être à ses propres yeux, ne pas lui convenir, il sut l'occuper. A ce sujet j'ai interrogé l'un de mes vieux amis qui fut un de nos préfets les plus capables et que j'ai toujours trouvé aussi clairvoyant que désintéressé, Jules du Chevalard. Il m'a répondu : « Le duc de Broglic et ,Iulcs Simon ont été à mon avis mes meilleurs ministres ; l'un m'a nommé, l'autre m'a révoqué. Tous deux ont été très discutés. C'est le sort des supériorités de n'être pas appréciées comme elles devraient l'être. » Et sur le duc de Brogiie il ajoutait : « On sentait en lui un chef. Ses instructions étaient nettes et précises : il laissait à ses préfets une grande initiative; il résistait aux influences parlementaires ; c'est peut-être pour cela ([u'il a été attaqué par les hommes de son parti. 11 soutenait son personnel, qui avait confiance en lui. Son abord un peu froid venait de sa grande timidité, mais il était au fond d'une réelle bienveillance pour ses collaborateurs. »
Pendant que le duc de Brogiie se faisait apprécier de la
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sorte par ses subordonnés, pourquoi donc au delà de ce cercle, dans le monde politique et plus loin encore, soulevait-il des prévenlions croissantes'? Comme il Tavait prévu fout d'aiionl, l'cxlréme droite s'en prit à lui de léchée de la monarchie, et cette imputation, si gratuili» qu'elle fût, s'accréilita. Les simples spectateurs de l'événement ne pouvaient croire que l'invraisemblable refus du comte de Chanibord n'eiUrrantrc motif que la couleur du drapeau. Comme il arrive d'ordinaire en face des catastrophes liistoriqncs. ils cherchaient une cause secrète à une détermination qu'ils ne s'expliquaient point et se trouvaient naturellement portés à l'altribuer h qncl(]ue ténébreuse intrigue : disposition que les afiidé's du prince ne mancpiaient pas d'encourager par leurs insinuations ou |)ar leurs réticences. Avant tout, il ne fallait pas admettre que le roi en! manqiu' à la France : dès lors, à qui imputer l'échec de la monarchie, sinon aux hommes placés en face du roi, îi la tète de l'Ktat, et h ceux qui, dans l'Assemblée, s'étaient entremis entre le roi et la nation : au Maréchal et à ses ministres, aux membres du centre droit et de la droite modérée?
S'en prendre directement au Maréchal send)la téméraire; on ne désespérait pas de se servir du « lovai soldat ». La responsabilité du grand mécompte fut donc rejetée, sans motifs ni ménagements, sur le premier ministre et sur les députés qui s'étaient entendus avec lui pour assurer à la monarchie l'assentiment national; c étaient leurs manœuvres cachées qui avaient empêché d'atteindre leur but apparent. Accusation trop mal fondé'c pour être formulée nettement , mais qui se répandit bientôt, insaisissable, vague, d'autant plus dangereuse qu'elle doimait moins prise à la contradiction : beaucoup de royalistes l'admirent sans la vérifier; quelqtie.s-uns. mieux informés, trouvèrent bon qu'on y crût, sans v croire euxmêmes, sans se demander s'ils ne devenaient pas ainsi les
auteurs ou les couiplices d"une calomnie, la conscience tranquille, parce qu'ils n'agissaient ni par haine ni par intérêt personnel, mais par dévouemenl, dans le seul but de couvrir leur prince.
Voilà ([uels griefs imaginaires indisposèrent contre le duc de IJroglie les députés de l'extrême droite et devaient bienlùl les séparer de ceux d'entre nous qui persistaient àlcsoutenir. Leur malveillance devint contagieuse. Lorsqu'au début de sa carrière un homme public, à tort ou à raison, mécontente ses partisans, inévitablement il se déprécie, même au delà de leurs rangs; les adversaires (]ui le redoutent, les indifférents, portés à critiquer qui- (•00(^16 s'élève, s'emparent de ce mécontentement sans vouloir en pénétrer les causes ; ils s'empressent de déclarer malhabile et funeste le politique que les siens abandonnent.
Les royalistes intransigeants n'étaient pas seuls mécontents d'ailleurs. Comme d'habitude à cette époque, les catholiques intolérants faisaient cause commune avec eux, et leurs imprudences ne tardèrent pas à nous susciter des embarras au dehors. Parmi les évèqucs, la plupart ne se rendaient pas compte que le temps était passé où les gouvernements étrangers pouvaient être librement attaqués en France. Ceux-là surtout dont la parole retentissait davantage parce qu'elle était le moins mesurée, ne prenaient guère souci des lourdes responsabilités qui pesaient sur le gouvernement; et comme ce gouvernement, le plus favorable à l'Église que notre pays eût connu depuis cinquante ans, ne donnait aucune prise à leurs attaques, ils tournaient leur ardeur contre des puissances qui ne méritaient que trop leur censure, mais que nos récents malheurs nous forçaient à ménager, contre l'Allemagne persécutrice de la hiérarchie catholique, etTItahe spoliatrice du Saint-Siège. La guerre déclarée par ces deux puissances à l'Kgiise les liait l'une à l'autre, et déjà lUsmarcU son-
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geail h so servir de l'Italie pour tenir la Franco en éclicc, (le telle sorte (]u'au delà des Alpes comme de l'autre coté des Vosp:es, il importait à notre sécurité, si cliancelante encore, d'éviter même une mauvaise (luerelle. En juillet 1873, unç allocution de Pie IX ayant signalé « les dernières iniquités consommées à Rome contre les institutions religieuses », un grand nombre d'évèques français, le sage cardinal Guibert en tète, s'associèrent au jilaintes du Souverain Pontife. Aussitôt, le journal de Gambetta, la Hépublitiuc française, dénonça à l'Italie « la faction cléricale dont le gouvernement du Marécbal était i instrument » et, comme un peu plus tard le roi Victor- Knmianu(d s'était rendu à Berlin pour resserrer son amili(' avec l'Allemagne, la Gazette de l'Allemagne du Nord et la Gazette d'AïKjubounj lancèrent contre la France une série de notes conmiinatoires. L'irritation allemande redoubla, lorsqu'au mois de décembre suivant une encycliquf- \inl lli'irir les attentats conunis non plus seulement Cil llalic, mais eu Allemagne contre l'Église et (|ue partout r('[)iscopat reprit et développa ces anatliémes. Certains prélats français, l'évèque de iNfmes Mgr Plantier notauuuent, se décliafnèrent contre la « voracité hideuse « de l'Italie, « la bassesse et l'inuiioralilé » de 1 Allemagne; l'Univers publia leurs inveiUives en les assaisoimant de ses commentaires.
Les journaux officieux de Berlin renouvelèrent des menaces derrière lescpiellcs il était trop facile de reconnaître un mot d'ordre de leur maître, et qui ne pouvaient être ignorées des journaux français, de l'Univers i)articulièrement, car c'est dans ses colonnes que je les retrouve aujourdliui, lorsque je recherche la trai-e de nos difficultés à cotte époque (1). Ces menaces étaient conlirmces par
H) Dès le 17 scptcmltro 1873, la Gazette de VAUemagne du Xnrd écrivait à propos d'un article «le VUnivert sur lo voyage du roi d'Italie A Vienne et à Berlin : « On ne saurait méconnaître le danger d'offenses semblables
dos dépéclies diploinaliques (1); pas plus aillours que chez lui, lîisiiuuoU n'admettait rindépenilaiicc <les évèques.
D'ailleurs, il se voyait encouragé à iaire vîilnir ses prétendus pjriel's par l'indignation et les alarmes qa'afj'ectait, à ce sujet, la presse de gauche tout entière ; il trouvait même chez nous des journaux qui prenaient soin d'indiquer quelles satisfactions nos lois lui permettaient d'exiger (2). Ainsi se nouait entre le radicaUsme français
calculées et persévéranlos contre les souverains des Etats étrangers, ollenses qui se combinent avec lu langage excitant des lettres pasto- .
raies. , . , . i
« Le gouvernement IVaucais. il y a peu do jours, a déclaré, par la bouclie do sou minlstio dos Allaires étrangères, que son attitude vis-à-vis do l'étranger n'a pas changé cl qu'il souhaite surtout entrotenu- des relations pacifiques et amicales. Le langage de ces organes qui, sans être ministériels, il est vrai, suivent cependant une ligne en apparence agréable au gouvcrncniont, ne s'accorde pas avec cette déclaration et contient, au contraire, une riche semence de nouvelles tempêtes: l'état de siégi'. donne au gouvernement un pouvoir illimité, dont il se sert avec zélé contre les excès des feuilles républicaines dans l'intérêt de la paix intérieure: il serait à désirer qu'il en fit usage aussi dans l'intérêt de la paix extérieure, s'il est vrai qu'elle lui tient au cœur. » Kl la Gazi'Uf d'Awisboiirrj ajoutait :
« Le langage passionné de la presse cléricale et légitimiste contre la visite du roi d'Italie aux cours de Berlin et de Vienne a été remarqué ici dans les cercles dirigeants, et il est probable ([ue cela donnera lieu à d'énergiques réclamations ol'liciollos, si le gouvernement français néglige l'insinuatiçn que le cabinet de Berlin lui adresse aujourd'hui dans la Gazette de fAUema'jHe ilu Nord. » (Univers, U septembre 1873.)
En janvier t87i. la Gazette de fAltemagne du Nord revenait à la charge : « Un gouvernement français, qui s'abaisserait jusqu'à se mettre au service do la politique cléricale de Rome serait un gouvernement hostile à l'Allemagne et avec lequel il nous serait impossible de vivre en paix . C'est poonpioi les menées des évéquos français contribuent pnir leur part a amener entre la France et nous dos dillérends que nous ne cherchons point... Du moment où la France s'idenlifie avec Rome, elle devient notre ennemie jurée... Une France soumise à la théocratie^papale est inconciliable avec la paix du monde... « (Temps, 18 janvier 1874 )
(1) Voy. BiioGLiE, la Mission de M. de Gontaul-Biron à Bertm, chap. lii. ,. ,
(2) « Si le gouvernement ne veut pas s'associer aux outrages prodigues à l'Italie et à la Prusse..., s'il veut donner à la Franco la certitude que nous ue sommes pas sous le coup d'une aventure pire que la lobe do 1870 il lui est facile, soit par une note au Journal officiel, soil par l'appel comme d'abus, — qui serait lo moyen le plus régulier et le plus eflicace.
et rinipérialismc allemand l'accord, qui devait durer, contre l'ennemi commun, le catholicisme.
Assurément les journaux qui excitaient ou appuyaient de la sorte les récriminations de l'étranger manquaient à leur devoir envers la partie malheureuse ; mais ceux qui fournissaient prétexte à ces récriminations l'accomplissaient-ils pleinement? — Des poursuites contre les auteurs des lettres pastorales furent demandées par TAllemagne, soit devant la juridiction ordinaire, qui était alors, en matière de presse, le jury, soit par la voie de l'appel comme dahus devant le Conseil d'Etat ; elles ne furent pas inlentées. Le ministre des cultes se contenta d'adresser aux évéqucs une circulaire les invitant « à ne pas renouveler des attaques dont pourrait s'alarmer l'autorité des gouvernements voisins », et cet avertissement, donné « d'un ton triste mais ferme (Ij », suffit d'ahord pour mettre un terme à ces attaques et prévenir un éclat du nouvel empire. Mais au hout d'un mois environ, du fond de sa province, le vieil évoque do Périgueux rompit le silence par une lettre pareille à celles qui venaient de causer tant d'émoi; un seul journal conservateur, l'Univers, reproduisit ce mandement; l'état de siège, maintenu par M. Thiers après la guerre et la Commune, ren(hail le gouvernement encore responsable, à certains égards, de ce qui paraissait dans les journaux français ; une sonunation de l'Ailemagnc était inévitable à bref délai. Le gouvernement la prévinten iniligeant inunédiatementà/'f/»ivers une suspension de deux mois, « pour avoir public un document qui pouvait donner lieu à des diflicultés diplomatiques. »
Si l'intérêt pressant de l'État n'avait pas dominé chez
— soit par un avertissement aux journaux qui prêtent leur publicité aux injures Je M. Plantier, de dégager sare.spunsaliilité. > (Uyinion nationale, citée par VUiiirers du S8 décembre 1874.) (i) UnoiiUE, la Mistion ilt M. de Gontaul-Biron à Berlin, p. 161.
lo duc (le Broglio. loiilc autre considération, il lui aurait été particulièrement désagréable, de frapper par mesure administrative un ancien et persévérant adversaire ; il ne s'y serait jamais prêté : quicon(|UC le connaissait le moins du monde n'en pouvait douter. M. Veuillot en jugea autrement; sa correspondance publiée après sa morl, aussi bien que ses articles, quand son journal repaint, en témoignent: il attribua le coup, d'ailleurs assez bénin. {[ui le frappait, au.\ rancunes du Correspondant : « H faudrait de bons papiers qui ne sont pas produits. »
— écrivait-il dans l'Univers du 20 mars, au lendemain du jour où les deux mois de suspension expiraient
— « pour nous persuader (jue l'Empire d'Allemagne si terriblemenl victorieux se soit cru menacé par une « polémi(iue ardente », qu'il ait voulu ajouter une suspension de /T;»' tiers à tant de tropliées et que la paix générale ait tenu à cela. . . Au fond nous croyons qu'il y a eu ici plus de rancune catholique libérale ([ue d'insistance diplomatique. L'inscription de la lîoche-en-l$renil, « absente « de corps, présente d'espril. " a inspiré cette équipée. Pour elfraycr mieux, 31. le duc (U-, Broglie a eu troj) jieur (1). »
Je n'aurais pas relevé celte étrange illusion, si les res sentiments, anciens ou nouveaux, de l'Univers n'avaient discrédité parmi les bonnes âmes un homme d'État
(1) c< Comme vous le dites, la raison vériliiblo pour laniiello je suis persécuté (il se croyait tellement persécuté que, dans une lettre du 13 lévrier, il se comparait à saint Etienne, premier martyr) est prol'ondément misérahle, c"c'fl une rancune de sectaire, pas aulro chose. Elle montre ce que sont les lionuncs qui prétendent nous donner des lois constitutionnelles. Tant que la Erancc ne sera pas délivrée de ce restant de doctrinaires en tous sens iiui ont menti et qui mentiront à tous, elle ne sortira pas de l'enl'er abject où ils l'ont entraînée...
" La vexation que je soulVre, je la soulTrc plus à cause do mon orthodoxie catholique qu'à cause do mon patriotisme. Bismarck m'a moins demandé que je ne lui ai été offert. C'est l'église de la Rochc-en-Brenil qui lui a l'ait cadeau de ma lihorté. « (Con-espniulance de Louis Veuillot, t. I, p. 448, 4b8 et 459. Lettres do février et mars 187i.)
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dévoué à lÉglisc cl si, dans la lutte des partis, la principale cause de nos revers n'avait pas été l'aveugle méfiance des honnêtes gens contre les meilleurs d'entre eux, contre les plus capables de les servir.
Cependant M. Vcuillot avait do nombreux amis à l'Assemblée; ils voulurent d'abord interpeller le gouvernement sur la suspension de son journal. Mais, quand les motifs de cette mesure leur curent été confiés, ils renoncèrent à en demander compte; leur patriotisme recula devant la responsabilité d'un pareil di'bat à la Iribune.
Vers le même temps, un nouveau ministre plénipolenliaire ayant remplacé près du roi d'Italie celui ipir M. Thiers avait nommé, un député de l'extrême droile. M. du Temple, s'en montra choqué et prétendit saisir cette occasion de protester contre la reconnaissance du royaume d'Italie. Sur quoi, le duc Decazes, sans laisser le débat s'ouvrir, affirma en même temps notre respect pour le Saint-Père et nos bonnes relations avec le gouvernement italien, se refusa d'ailleurs à toute autre expHcation, et la Chambre, retirant la parole à M. du Temple, donna raison au ministre.
Enfin le moment arriva où il fallut rapjicicr de Civit.i- \ecchia un vaisseau, l'Oréiwfiue, précédenuncnl envové afin de servir d'asile au Saint-Père pour le cas où celui-ci se déterminerait à ([uitter Rome : la France, avant rccomm le roi d'Italie à Rome, ne pouvait maintenir malgré lui un biiliment de guerre dans les eaux italieimes. .Nous étions alors représentés auprès do Pie IX par le Français le plus dévoué à sa cause et à sa personne, .M. de Corcelles ; et ce fut Pie IX, informé et sollicité par .M. de Corcelles, qui se prêta de bonne grâce à voir disparaître le dernier vestige de l'assistance que nous lui avions donnée, de sorte que, pour attaquer le gouvernement à ce sujet, il eût fallu se montrer plus papalin que le Pape : aussi ne s'éleva-t-il aucune plainte h l'Assemblée.
Voilà, SOUS un gouvernement de droite, à quoi se réduisait le « péril clérical ». Sur nos bancs, sans doulc, les passions généreuses étaient difficiles à contenir, et les causes vaincues n'étaient point abandonnées. Mais, quand les nôtres arrivaient au pouvoir, le sentiment de leur responsabilité envers la patrie mal remise de ses blessures prévalait sur tout le reste et dictait les sacrifices néces- ■ saires à son repos. Ces sacrifices avaient beau répugner parfois à des soldats qui n'apercevaient pas les clioscs du même point de vue que les cbefs; ceux-ci ne pliaient ni ne déviaient pour se garder des partisans et, quitte à s'e.xposer à de redoutables défections, refusaient de subordonner à des intérêts de parti, quels qu'ils fussent, l'intérêt national.
Avec la paix au dehors, le gouvernement dn Maréchal avait à sauvegarder une trêve à l'intérieur, la trêve entre la république et la monarchie. Cette trêve, stipulée par M. Thiers au lendemain de nos désastres, avait été rompue par lui au profit de la république. Les monarchistes avaient relevé le gant; mais faute d'un roi qui se prêtât à réo-ner, ils n'avaient pu rétablir la monarchie; il leur fallait donc ajourner leurs espérances, sans renoncer à leurs convictions; et comme, d'autre part, dans l'Assemblée, oîi ils tenaient la plus large place, un gouvernement conservateur ne pouvait se former sans eux, il fallait aussi ([ue ces convictions fussent respectées par quiconque redoutait de livrer le pays au radicalisme.
Ainsi s'était imposée la trêve dont le Maréchal était le gardien et qui tenait le pays en suspens entre deux re^-imes. A considérer les choses de haut, cet intérim pouvait profiter soit à l'un soit à l'autre de ces régimes, sans nuire à l'Etat. La France, si elle continuait d'être destinée à la monarchie, disposait ainsi de sept années pour attendre un roi qui voulût régner. Au contraire, si le progrès de la démocratie devait aboutir à la république,
ces sept années étaient faites pour acclimater la répul>li(|ue sur une terre où jusqu'alors elle n'avait jamais porté d'iieureux fruits; et peut-être ensuite, organisée par les conservateurs, devenue, aux regards de tous, inévitable en durant, répondrait-elle aux besoins de la pairie. Quoi qu"il advînt plus tard, la trêve du septennat pouvait être bienfaisante et le fut en effet. « Il y a trente ans!...» disent tristement aujourd'liui les bons cilovens, lors- <|u'ils veulent se reporter au moment de répit où la France, enire ses désastres de 1870 et son déclin actuel, paraissait se relever. On ne se souvient plus de ceux qui gouvernaient alors; mais on a cessé de méconnaître les résultats de leur gouvernement.
On les a longtemps méconnus. i\i les peuples, ni les partis ne se contentent de leur sort, s'ils ne peuvent compter sur l'avenir. A ce titre, la trêve du Septennat, si conforme qu'elle fût à l'intérêt public, ne donnait pas satisfaction au suffrage universel; et, chaque fois qu'une élection parlicUe nous amenait à le consulter, ou bien il se pronon<.'ait pour la Uépu!)li(|ue et la réclamait définilive, ou bien il se retournait vers l'Empire, le seul gouvernement dont il eilt gardé souvenir en dehors de la llé|)ublique. A l'intérieur du Parlement, le parti bonapartiste n'en reslait pas moins sans crédit. Mais, tandis que les républicains nous sommaient de proclamer la Hépui)ii(|ue, les légitimistes intransigeants se repentaient d avoir institué, à défaut du roi qui ne s'était pas laissé rétablir, im |)nuvoir de tran.sition; ils contestaient à ce [louvoir la courte durée qui lui avait été assignée et lui refusaient »)|iiniàtrément les organes dont il avait besoin et qui lui avaient été promis pour suflire à sa tache
Leur jdurnal accrédité, l'Cninii. déclarait inadmissible (|uc la droite eut consenti pour sept ans à inetln; le comte de Cliambord à l'écart, et l'un des (idélesdu prince.
Ca/ciiovc «le l'i-ailincs, vciiail dire ;i la Iriliuiic : « Le .Maréchal lie IVra jjus allcudrc lo roi. »
Il y avait alors chez ce vaillant et charmant Cazeiiove un étrange contraste entre rinlransigeuiicc des opinions et raménité du caractère. Nul ne gagnait mieux les sympathies les plus diverses et nul ne repoussait davantage, en ce temps-là, les accommodements les plus opportuns. En souvenir de riiécatombc à laquelle il avait échappé durant la guerre, à l'aspect de son aimable et irréprochable jeunesse, nous l'appelions notre Eliacin. Un jour qu'avec sa séduisante figure et sa main mutilée, la main, (pii avait porté l'étendard des zouaves à Loigny, il paraissait à la tribune pour y tenir, d'une voix caressante, le ].lus impolitifpu' langage, Kerdrel, impatienté, s'était écrié ; « 11 n'est bon (pi'à se faire tuer. » Kerdrel se trompait. Cazenove, survivant dans le Parlement à nos déroutes, devait prompteincnt acquérir l'expérience qui lui manquait au début; et, quand la mort du comte de Chambord l'eut allVanchi de la sujétion envers le prince sans le détacher du principe nionarchiciue, il était destiné à consacrer au nouveau chef de la maison de France un esprit droit et libre en même temps (|u'un cœur lidide. Plût au ciel (|ue le comte de Paris n'eût jamais écouté d'autres conseils que les .siens!
Mais à l'époque qui nous occupe, la trêve à laquelle ses amis et lui avaient consenti en face d'un imminent dé- .sastre, celle trêve leur |i('sait, parce qu'en elVet elle accusait le mécomple cause par leur prince à la France : el pourlaiit clic leur clail plus nécessaire qu'à aucun autre parti; car les autivs, impérialistes, plébiscilaires ou ré|)ublicains, avaient, bonne ou mauvaise, une solulion innnédiate à offrir au pays; eux seuls n'en avaient pas. tant que le roi légitime repoussait le drapeau de la nation; aussi, se bornant à tout <-on|psler, se gardaient-ils de rien proposer. Si leui- allaciiemenl à la personne du comie ili'
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Cliambord, si leur oltôissancc à ses insiruclions lointaines ne l'avaient pas emporté sur l'inlénU bien entendu de la cause monarchique, si leurs yeux ne s'étaient pas fermés aux perspectives de l'avenir, ce n'est pas eux qui auraient ébranlé le fragile abri construit avec leur concours pour assurer à la patrie blessée un moment de répit.
En celte occurrence, le Maréchal et son gouvernement remplirent leurs obligations à l'encontre des ultra-royalistes, comme ils l'avaient fait à l'encontre des ultra-cléricaux. Le Maréchal, l'econnaissant que « le doute qui persistait dans l'esprit public sur la stabilité du gouvernement » ralentissait l'essor du commerce et de l'induslrio. vint affirmer devant la chambre de commerce de Paris sa résolution de garder jusqu'au terme légal le pouvoir que l'Assemblée lui avait conféré. Par une circulaire aux préfets, le duc de Broglie, en sa qualité de ministre de l'intérieur, exigea de tous les fonctionnaires qu'ils respectassent et fissent respecter ce pouvoir « élevé audessus de toute contestation », et le garde des sceaux, Dcpeyre, qui représentait dans le cabinet la droite modérée, enjoignit aux procureurs généraux de poursuivre les journaux qui l'attaqueraient. Ainsi l'observation de la trêve conclue autour du Maréchal était imposée aux légitimistes ; elle devait l'être et le fut pareillement aux bonapartistes et aux républicains. Élu pour sept ans, le dicf (h' l'Etat promettait donc sept années de tranquillité à la nation. C'était trop peu, sans doute; mais si, pendant ces sept ans, autour de ce chef intérimaire, l'État s'organisait, si d'autres pouvoirs destinés à durer étaient institués et s'il se construisait ainsi, pou à peu, un éta!)lissement j)rèt à s'achever quand la trêve expirerait, assurément cette Irève pouvait ne pas être stérile.
Dans les pays libres,' à notre époque, les grouvernements consistent en un chef d'État héréditaire ou électif et deux chambres diversement composées. Si le chef de l'Etat est héréditaire, l'État est une monarchie; s'il est électif, une république; et selon qu'il est investi à l'un ou à l'autre titre, ses attributions et ses relations avec les deux chambres doivent se modifier. Mais partout les trois institutions se retrouvent distinctes et coordonnées.
A la fin de 1873, le chef de l'État en France était désigné pour sept ans. Cette partie de la constitution était établie pour le présent, réservée quant à l'avenir : arrangement auquel nous avait conduits l'impossibilité de restaurer présentement la monarchie et l'espoir de la restaurer plus tard, mais qui, à le considérer sans parti-pris pouvait profiter à la répubhque. La principale difficulté du régime républicain réside, en effet, dans le mode d'élection du chef de l'État, lequel risque presque inévitablement de s'asservir au Parlement, s'il est élu par lui, ou d'échapper à son contrôle, s'il est élu par le peuple. La plupart des constitutions républicaines ont été combinées en vue d'échapper à ce double péril, et plus d'une république, malgré toutes les précautions prises, a fini par y succomber. Avec le pouvoir exécutif confié au Maréchal, la difficulté se trouvait écartée ou du moins singulièrement différée. Issu des libres suffrages et réglé par les délibérations d'une assemblée souveraine, le pouvoir exécutif se dressait en face des parlements appelés h la remplacer, indépendant et limité. L'épreuve critique du régime était reportée h une époque ofi il aurait pu s'affermir en durant ;
et si, d'ici là, ce réjjiinc. ordonne et pratiqué avec le concours des royalistes, affectait à certains égards une apparence monarchique, le pays, habitue durant des siècles à Tautorité monarchique et toujours plié à la centralisation administrative, ne devait-il pas, grâce à cette transition, s'accommoder à moins de frais et plus aisément de sa condition nouvelle?
En tout cas, à la suite de la loi du 20 novembre 1873, nous n'avions plus à établir le pouvoir exécutif; il nous restait à constituer le pouvoir législatif, les deux chambres, cl nous avions pris rengagement formel d'en délibérer sans retard. Eu cons('(|uence, pour pri'parer les différents projets constitutionnels, une commission de trente membres dut être désignée non par les bureaux, mais par l'Assemblée plénièreau scrutin de liste. Celte élection fut lente et diflicilc ; il fallut de nombreux tours de scrutin pour l'achever cl nous vîmes combien notre majorité aurait désormais de peine à se concerter. Cependant, le centre droit, la droite modérée et l'exlrème droite finirent par composer cette nouvelle commission des Trente. Seuls, qualre membres du centre gauche, .MM. Dufaure, Vachcrot, Waddington et Cézanne, y furent introduits. .Mon ami Charles de Lacombe y trouva place parmi les membres du centre droit, et j'y fus admis moi-même à la suite de Kerdrel et de Cbesnclong, i)armi les membres de la droite modérée.
Après avoir choisi Batbie pour pn-sidentet l'avoir ainsi quelque peu dédommagé de n'être plus ministre, nous nous occupâmes tout d'abord de l'élection de la Chambre des députés Chaque commissaire formula ses idées à ce sujet; tous les svslèmes électoraux [)assés, présents et futurs fies divers pays du globe furent exposés tour ;i tour. Au fond, chacufi parmi nous se di-fiait du suffrage universel Ici qu'il avait été pratiqué jusqu'alors; chacun V senlait une force aveugle et comme inorganique, et si
nul n'était disposé à le supprimor, presque tous souliaitaicnt le régler et l'organiser. Mais chacun entendait le faire à sa manière, sans vouloir sacritier son idée propre à celle du voisin. Les partisans des réformes les plus radicales rejetaient comme insuffisantes les moins contestables, et, de la sorte, presque aucune n'avait chance d'aboutir. Le projet qui sortit enfin de nos délibérations substituait au scrutin de liste pardépartement le scrutin uninominal [)ar circonscription, changement qui devait prévaloir et que nous aurons lieu d'apprécier plus lard; quant aux garanties à exiger de l'électeur, on se bornait à reculer de vingt et un à vingt-cinq ans l'âge de l'électoral, en subordon nant l'exercice du droit électoral à une certaine stabilité de domicile; encore ces deux conditions, dont l'une devait donner quelque prépondérance aux pères de famille et l'autre écarter du scrutin les vagabonds, disparurent-elles au cours du débat devant l'Assemblée : le suffrage universel resta ce qu'il était. Nous en étions issus; dans le péril extrême de la patrie, nous l'avions invoque avec succès contre les factions; depuis lors, il est vrai, n'étant plus en face d'une question de vie ou de mort, il se tournait contre nous, et ses manifestations récentes nous alarmaient à juste titre pour l'avenir; elles nous donnaient à penser que, capable de reculer devant l'abîme béant, il l'était aussi de lancer le pays sur la pente; et Broglie nous semblait le définir assez exactement lors(|u'il disait : « Le suffrage universel n'a pas le sens de la vue; il n'a que le sens du toucher. » D'oîi il fallait conclure qu'il était incapable de pourvoir, ni surtout de j)ourvoir seul, en temps ordinaire, au gouvernement libre et régulier du pays. Mais en définitive, dans une crise mortelle, il nous avait sauvés, et, depuis lors, il n'avait pas amené une de ces catastroplics à la suite desquelles un peuple renonce résolument à ce qu'il a considéré comme une de ses institutions fondamentales.
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Nous avons pu aliolir la uanio nalionale jiarco (|tr'clli' avait enfante' la Conunnno; nous n'avons pas su n'Iorihcr le suffrage universel qui nous avait servi de point (rai)[)ui contre celte insurrection.
Au surplus, il n'y a, si je ne me Ironipe, ilans la vieille Europe, qu'un seul Ktat, un coin de terre entre la France, l'Alleniagnc et TAngleterre, il n'y a que la Relgi(iue oii le suffrage univcrselsoitaujouidluiii-ationnellcment organisé. Là, plus longtenijjs qu'ailleurs, s'était perpétué le suffrage censitaire. Cependant les lioniincs d'Klat belges prévoyaient que ce suffrage restreint devrait être élargi quelque jour, et d'avance ils s'y préjKiraient. Je me souviens qu'en 1876, comme je m'entretenais à BruxeUes avec M. Malou, alors chef du parti catholique et premier ministre, des différences qui séparaient la législation électorale de nos deux pavs, il me disait : « Il faudra fiUrer le suffrage universel. « Quinze ans plus tard, le successeur de M. .Malou, M. Heernaert, jugeant le moment venu d'opérer la réfor/ne, en donnait le signal, et l'on vil, sous son inspiration, un grand parli politique, se dépouillant lui-même d'une portion de la majorité qui le .soutenait, introduire dans une monarrhie le suffrage universel. l'y introduire sans révolution, mais, connue l'avait souliailé .Malou, en le « filtrant ». L'électoral conféré à fous les citoyens a été gradué selon la capacité et l'intérêt présumés de chacun dans rKtal. La qualité de père de famille, la fortune attestée par l'impôt, l'instruction certifiée par des diplômes ont donné ilroit à un double ou triple vote. Enfin, dans cha(|ue scrutin, on a réservé à la minorité une place proporlionnellc à son importance, el, de la sorte, la nation entière s'est trouvée représentée dans le Parlement, non comme une masse amorphe, mais connue un corps vivant composé d'organes dune importance inégale. Je ne sais si, dans riiistoirc parlementaire, il se rencontre
une plus belle opération, et ce n'est pas sans jalousie, je l'avoue, que je considère à côté de nous les iiomines politiques qui l'ont accomplie. Mais leur situation dillerait de la nôtre : au moment où la question se posait chez eu.\, le grand nombre n'y était pas en possession du droit de suH'rage; en étendant ce droit à (|ui ne l'exerçait pas encore, il était moins ditlicilc de le proportionner et de le régler.
Quoi qu'il en soit, le duc de Broglie j-econnut promptement qu'il n'obtiendrait pas une réforme efficace du suffrage cliargé d'élire la Chambre des députés. Dès lors, il résolut de chercher dans une autre chambre un contrepoids à la toute-puissance du nombre. Pour former ce « Grand Conseil », comme Larcy voulait qu'on l'appelât, à cause des tristes souvenirs laissés par le Sénat des deux Empires, nous n'étions pas liés, comme pour la Chambre des députés, par les précédents; nous opérions sur une table rase. En face du suffrage universel, un corps électoral nouveau pouvait être institué. M. Thiers ne l'avait pas voulu. Professant autant que personne la nécessite des deux chambres, il ne voyait pas d'inconvénient à les composer de même façon. « Coupez en deux une assemblée, » disait-il souvent, « élevez entre les deux moitiés une cloison, et vous aurez deux chambres (]ui se contrediront, se contrôleront et se feront équilibre. » Aussi, trouvant à gauche un parti pris en faveur d'une chambre unique, il avait tourné l'obstacle en accordant que les deux ciianibres émaneraient pareillement du suffrage universel. Dans la constitution dressée par lui de concert avec M. Dufaure et présentée la veille de sa chute^ la différence des deux assemblées provenait, non des électeurs qui conféreraient le niandat, mais des éligibles qui le recevraient et de la durée qui lui serait assignée. Tandis que la Chambre des députés serait élue toute entière
pour cinq ans, le Sénat devait être nommé pour dix ans, se renouveler par cinquièmes tous les deux ans et se composer d'hommes précédemment voués à la vie publique par un mandat populaire. Ainsi constitué, le Sénat pouvait sans doute assurer plus de suite et de maturité dans les délibérations, plus d'ordre et de métliode dans l'œuvre législative; mais, si l'on voulait qu'il représentât les intérêts et sauvegardât les droits que le suH'rage universel riscjuait de méconnaître, il fallait évidemment lui donner une autre origine. C'est à quoi le duc de Broglie s'était appliqué; il avait cherché à dégager de la société française les éléments de force et de stabilité (ju'elle renferme, afin d'en tirer un Sénat véritablement conservateur. Le corps électoral qu'il proposait d'instituer devait se conqjoser dans chaque département — il faut transcrire ici le texte même d'un projet qui pouvait changer le sort de la France, et qui n'a paru que pour être oublié :
« 1° Des représentants et anciens représentants du département;
« 2° Des conseillers généraux du département;
« 3° Des conseillers d'arrondissement du département;
« 4' Des présidents, vice-présidents, conseillers de cour d'appel, des présidents, vice-présidents et juges titulaires des tribunaux de [ircmirre instance sit'geant dans le département;
0 11° Des archevêques, évèques, mend)res du chapitre diocésain, et curés inamovibles du département.
« 0 Des présidents de consistoires protestants et Israélites du dfpartement;
« 7° Des membres des tribunaux et chambres de commerce du département;
M h° Des bàtoimiers et anciens bâtonniers de l'ordre des avocats, des présidents de chambres de notaires et d'avoués du département;
« !)" Des doyens et professeurs des facultés siégeant dans le département;
« 10" Des officiers généi-au.\ du cadre de réserve, des ofliciers généraux et supérieurs en reti'aile des armées de terre et de mer, et, dans les mêmes conditions, des fonctionnaires des départements de la marine et de la guerre (jui leur sont assimilés par décret;
« 11» Des présidents et vice-présidents de chambre, conseillers et juges honoraires domiciliés dans le département;
« 12° Des fonctionnaires de l'ordre administratif et judiciaire en activité ou en retraite après vingt ans de service dans la même administration, suivant une liste annexée à la loi:
« ['.]' Des grand-croix, grands officiers, commandeurs et officiers de la Légion d'honneur domiciliés dans le déparlement;
« 14" Des contribuables du département les plus imposés à la contribution foncière, en nombre égal aux deux sixièmes du collège entier, et des plus imposés à la contribution des patentes, en nombre égal au sixième du collège entier (1). »
Dans ces collèges, place était donc faite à la propriété foncière, au commerce, à l'industrie, qui entretiemuMit la vie matérielle de la nation, en même temps qu'à la religion, aux sciences et aux lettres qui dévelo|tpont sa vie intellectuelle et morale. Les meilleurs, les plus qualifiés de chaque catégorie sociale s'y rencontraient, les uns issus des professions libérales et choisis par leurs pairs, lus autres tirés des fonctions administratives, judiciaires ou militaires, et désignés par le long progrès d'une carrière
(1) Le collège du dù|jarloiiient de la Seine coiiipreiiait, en outre, les iiieiiiljies du Conseil d'Elat, de la Cour de cassation et de la Gourdes cninples, les membres de l'Institut, de l'Académie do médecine et du Collège de l'"rauce.
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parvenuc à son terme; à leurs entés, trouvaient place les représentants du pays dans le département ou dans l'Etal, accrédites par leur mandat, et, pour que l'esprit de parti ne put fermer la porte aux plus exposés à ses atteintes, les anciens ilé-putés, en vertu d'un mandat périmé. Ainsi était extraite de la démocratie moderne une élite capable de la contenir et de la régler, parce qu'elle on sortait et s'y renouvelait sans cesse, une sorte d'aristocratie, pouvait-on dire, mais une aristocratie mobile et variée, à lai|uelle celte démocratie était accoutumée d'avance.
En outre comme le Sénat était appelé là servir de médiateur entre le pouvoir exécutif et l'assemblée populaire, entre le Marécbal et les futures Cliambres des disputés, et que les élus du suffrage universel concouraient à le former, il convenait qu'un certain nombre de ses membres fussent désignés par le 3Iarécbal parmi les principaux serviteurs de ri:;tat; en conséquence la nomination de la moitié des sénateurs lui était réservée. Celte proportion pouvait sembler excessive; mais elle était susceptible d'être mndiliée, comme toute autre partie du projet d'ailleurs. La conception de Broglie — et ce n'était pas son moindre mérite — était flexible en effet, elle se prêtait à des combinaisons diverses étendant ou restreignant les différentes catégories d'électeurs ou d'élus, sans qu'on renonçai pour cela au principe fondamental du système, à l'idée de ebercher dans les forces sociales un contrepoids à la puissance aveugle du nombre.
Par les membres inamovibles que le Marécbal aurait désignés, cette Chambre liante eût ressemblé aux Chambres des pairs de la monarchie; mais l'élection, jus(iuc-là .sans précédent, dont elle devait émaner d'autre part, était jiroprc à lui conférer une autorité plus efficace, autorité destiiu'e à dénouer les crises périlleuses. Non seulement, en effet, la Chambre iiaulo devait partager avec la Cliambre des députés le pouvoir législatif, mais
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elle était ap[)cU''C, le cas t'cliéaiit, à diijsoudre cellu-ci de coiicerl avec le chef de l'État, et à gouverner avec lui jusqu'à l'élection d'une Cluunbre nouvelle. Enlin son président devait exercer provisoirement, en cas de vacance, le pouvoir exécutif. En délinitivc, ce « Grand Conseil » aurait été, au-dessus des passions populaires, l'organe de la raison publique; il aurait permis à la Ciiambre de faire des sottises à peu près impunément et serait devenu le véritable pivot de l'État.
Un soir de 1874, aux approches de nos vacances de Pâques, Broglie, désireux de préparer les voies, réunit un certain nombre de députés avec lesquels il s'entendait le plus aisément, et leur donna un aperçu de son projet.
Les détails de cette soirée, avec les incidents comiques qui se glissent à travers les scènes les plus graves de la vie publique comme de la vie privée, me sont restés gravés dans la mémoire. Nous remplissions le salon trop étroit d'un appartement que le premier ministre avait loué rue des Réservoirs, car les ministres résidaient alors à Versailles et n'étaient pas logés par l'État. Je vois encore l'un de nos plus vénérables collègues, assis au premier rang, précisément en face de Broglie : comme celui-ci commençait à s'expliquer, le bon vieillard s'endormit profondément; il se réveilla quand l'entretien s'achevait, en s'écriant, pendant que nous nous levions pour sortir : « Vraiment, ces réunions sont tout à fait intéressantes: il faudrait les renouveler. » Heureusement que le reste de l'auditoire, non moins bien disposé, fut plus attentif. Nous partîmes convaincus que le système de notre chef apportait une solution aux difficultés du moment, en même temps ([u'une satisfaction aux besoins durables de la société française, et bien décidés, quant à nous, à ne rien négliger pour le faire prévaloir. Mais, en exposant le rùle important, peut-être décisif, qu'auraient à jouer en cas de crise gouvernementale la Chambre haute et sou pré-
siJont, Broglio, à demi-voix, avait laissé échapper l'inloiitioii d'atlriliucr cette présidence au duc d'Auiiiale. Il ii"en fallait pas davantage pour susciter l'opposition des chevau-légers; aucun d'eux n'avait entendu la confidence, mais elle ne leur avait point été celée, et, à leur égard, elle était assurément maladroite. Si Broglie, qui d'ordinaire ne se livrait guère, l'avait faite, n'est-ce pas <iu"elk' était opportune, peut-être nécessaire, vis-à-vis du centre droit dont les cliefs lui savaient toujours mauvais gré d'avoir porté le 31aréchal à la présidence aux lieu et place de leur prince? Telle était en efl'el la fatalité qui pesait sur le ministère : pour se maintenir, il avait besoin d'être appuyé par la ligue conservatrice tout entière et il ne pouvait contenter le centre droit sans mécontenter une portion de la droite!
Au surplus l'extrême droite était résolue d'avance à repousser, quelles qu'elles fussent, les lois constitutionnelles; et cette résolution devait être exécutée dans ses rangs avec un ensemble et une ténacité qu'il serait difficile de ne pas imputer à quelque mot d'ordre venu de Frohsdorf. Aux yeux des chevau-légers, ce mot d'ordre suffisait à tout justifier. Mais dans l'Assemblée, qu'ils avaient eux-mêmes reconnue et déclarée constituante, devant le pays (|ui attendait d'année en année un gouvernement durable, il leur fallait au moins couvrir leur refus d'un prétexte : ce prétexte ne devait pas tarder à leur être fourni.
La réunion des Réservoirs, où se rencontraient d'abord toutes les nuances de la majorité, n'était plus guère fréquentée alors que par les légitimistes. Ernoul, qui la présidait, imagina de l'occuper du régime municipal que r.\ssemblée aurait h instituer : et aussitôt nos braves décentralisateurs de se donner carrière. Ils établissent compendieusement que la commune est la base de l'État, qu'elle doit être organisée au préalable et qu'il faut régler avant
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loul r(''lccl()rat iiiuiiiriiial. .le inr [irrniis un jour d'obscr- M!r (jne [juur l'ordre de didibcralions, il couviciidraiL pculiHrc de consulter le liouvernenKînl (!l de .s'onlendre a\cc lui. On me répoiidil, i[ii'à cet T'gard il n'y a\ail auruii niésaccoi'd à pi'(''\uir, el l;i réunion admit, comme un axiome, la priorilé de la loi municipale. Sous une apparence de métiiode et de logique dans le travail parlementaire allait se poursuivre une funeste nian(eu\re de parti.
Au retour des vacances de Pà(|ues, le l'j mai 1874. Broglie déposa sur le bureau de l'Assemblée le projet dont il nous avait olFert la primeur avant notre départ. Il eu donna lecture, mais fut à peine écouté; l'exposé^ des motifs avait beau être babilement conçu, comme le projet lui-nième, et supérieurement écrit; la voix qui le lisait n'était guère propre à conuuaiulei' l'attention et le ciédit du ministre ne suppléait plus alors à l'insufiisance de son organe ; ce crédit s'était usé à maintenir l'union entie des partis fatigués de marcber ensemble sans aboutir; sur bîs bancs mêmes où l'on continuait à le soutenir, on prévoyait sa cbute et l'on se désintéressait de l'œuvre (|u'il a\'ait préparée, quel qu'en fût d'ailleurs le mérite. J)u centre gauche à l'extrême gauche il suflisait (pi'il en fut l'aulcur pour qu'on afftîctàt de n'en pas tenir compte; et de l'autre rn\i-, ;i l'cxlriMne di-oitc, du moment oii la proposition ne consistait point à ramener le roi, elle était jugée sans intérêt. Voilà conunenl un projet capable de changer le sort du pays ne rencontra, lors de son ajiparition, qu'une dédaigneuse indilléreiicc. Un homme pourtant dans l'Assemblée ne s'y trompa pas : Gambetta. En entendant le duc de Broglie, il se dit à lui-même, ainsi (pi'il l'avoua plus tard à l'un de mes amis, de cjui je le liens : « Si la droite a le bon sens d'accepter ce projet, la démocratie est reculée de cinquante ans. »
Avant de passer à la discussion, une question prélimi-
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nairc se posait : rAsscmbléc qui s'était dûclarcft constituante, ctait-ellc prête à organiser, à côte du pouvoir executif, confié au Maréchal, un pouvoir législatif quelconque? En face de la gauche qui subordonnait toute loi constitutionnelle à l'établissement de la répubhquc, l'extrême droite répugnant de plus en plus à rien constituer en dehors de la monarchie, deux ministres, Decazes et Fourtou, exigèrent que le gouvernement la mit en demeure, sans plus attendre, de tenir les engagements pris lors de l'établissement du Septennat. Decazes, lié avec les princes d'Orléans, avait été l'un des premiers et des jdus résolus à tenter la restauration monarchique; mais, la partie perdue, il voulait en jouer une autre, fermer l'avenir aux Bonapartes, le réserver à ses princes, en organisant l'interrègne du Maréchal, et gagner dans le Parlement des aUiés en dehors de la droite. Fourtou, sans appartenir au parti bonapartiste, ne lui était pas hostile comme Decazes et s'en rapprochait volontiers; c'était un conservateur « bleu », plus soucieux d'autorité que de liberté et prompt à s'effaroucher de l'ombre de l'ancien régime; aussi n'aurail-il pas accepté sans méfiance ni sans peine le roi légitime et ne lui déplaisait-il point qu'il fallût s'en passer. Si différents que fussent ces deux hommes, l'attitude de l'extrême droite les agaçait pareillement et bien d'autresavec eux, de sorte que, si Broglie, jiour la ménager, se fût prêté à de nouveaux atermoiements, c'est par ses propres amis qu'il eût été renversé.
Aussi bien, en réclamant de l'Assemblée des lois conslilulionnelles. le gouvernement remplissait son office : il faisait son devoir, les membres de la droite qui siégeaient dans le cabinet, Larcy et Depeyrc, avaient dû le reconnaître; c'était avec leur consentement que le gouvernement allait faire de la discussion immédiate de ces lois une question de confiance, consentement «lonné non sans
regrets ni sans alarmes ; car ils n'ignoraient pas le danger qu'ils affrontaient et se sentaient menacés non seulement de pcnlrc le pouvoir, mais, ce qui est pire, d'être abandonnes par des amis à qui les unissait depuis si longtemps la communauté des sentiments et des souvenirs.
Pourtant l'extrême droite resterait-elle irréductible? Mise au pied du mur, ne reculerait-elle pas devant une rupture qui ne pouvait profiter qu'à la gauche ? Enfin, si elle allait jusqu'à rompre, ne se trouverait-il point, à son défaut, de l'autre coté de la Chambre, des hommes qui refuseraient de se prêter à l'ajournement des lois conslitulionnelles? Sous M. Thiers, ils en avaient prépare la discussion; sous le Maréchal, ils avaient constamment demandé qu'on en délibérât. Allaient-ils se dérober à cette délibération, parce qu'elle devait porter sur des lois dont ils n'étaient pas les auteurs, qu'ils restaient d'ailleurs libres de rejeter ou d'amender, el simplement parce qu'elle était réclamée par un gouvernement qui leur déplaisait? Des dispositions de l'un ou de l'autre groupe devait dépendre la résolution de l'Assemblée.
La loi réglant les élections de la Chambre des députés était le prélude des lois constitutionnelles ; présentée par la commission des Trente, elle était prèle à être discutée. La loi municipale, préparée par la commission de décentralisation, l'était également. Des deux, laquelle inscrirait-on en tête de l'ordre du jour?
En réalité, ce choix importail peu. Le décentralisateur par excellence, le défenseur attitré des libertés municipales, M. Raudot, démontra que toutes deux pouvaient être discutées et volées à peu près simultanément et se j résigna volontiers à laisser au second rang son projet dr prédilection. O'autre part, la loi électorale de la Cbambn dos députés n'était pas de grande conséquence, el ne devait pas modifier sensiblement le sufl^ragc imivcrsel
Mais il s'agissait de savoir si l'Assemblée commencerait ou non à organiser l'État autour du Maréchal. On admit que ceux qui voulaient procéder à cette organisation accorderaient la priorité à l'clectorat des députés, et ceux qui ne la voulaient pas, à la loi municipale. Telle était la portée indéniable et avérée du vote.
Le jour de la discussion, j'avais à déjeuner Baragnon, alors sou.s-secrétaire d'État h l'Intérieur, cl notre ancien préfet de la Loire devenu préfet du Rhône. .A[. Ducros. En entrant chez moi. Baragnon. avec sa vaillance coulumière et sa bonne humeur méridionale, ne désespérait pas encore de nos ultrn. Mais M. Ducros venait de rencontrer l'un d'eux, et des principaux, qui ne lui avait pas caché la résolution plus ou moins spontanée qu'ils venaient de prendre en commun contre le duc de Broglie (1). Les dernières illusions de Baragnon se dissipèrent.
Avant la séance de la Chambre, la commission des Trente se réunit. Comme i! lui appartenait de provoquer la discussion de la loi /doctorale qu'elle avait préparée, le premier ministre lui demanda de le faire sans retard et l'obtint aisément. Cependant la réserve de M. Dufaure,
(1) le ne voudrais pas travestir 1rs inotifs qui déterminaient l'e.xtrème droite; je les tr.juve consignés, très peu de jours après .son vote, dans l'Univrrs qui recevait alors ses confidences et manifestait ses sentiments plus librement que l'organe officiel du prince, l'Union.
' O'ie voulait M. le duc de Broglie en donnant le pas à la loi ùlectoralM? Il voulait, et ne s'en cachait point, que l'Assemblée s'engageât imnié'liatement à faire les lois fonslitutionnelle.', c'est-à-dire k organiser le S.'ptennat. comm.i pouvoir indépendant de la personne même de M. de .Mac-.Mahon. C'était, en d'antres termes, demander l'organisation de la république. .M. Tliiers avait voulu organiser par surprise la république conservatrice; M. le duc de Broglie prétendait imposer à l'Assemhbie la république septennale. La dillérenc quant au point de départ n'était pas grande, el le résultat devait être absolument le même. Que la république soit d'abord conservatrice ou septennale, elle finira toujours par èlre radicalf. La droite devait-elle permettre ;i M. de Broglie d'engager ainsi la question ^ Devait-elle, par crainte d'une crise immédiate, livrer l'avenir? .Non. certes. Et l'on s'étonne que ,S2 seulement de ses membres aient protesté le 16 mai contre les entreprises d'un ministère infidèle i, son mandat. . (Eugène Vecillot. — l'nirers du 22 mai 1874.^
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qui (li'j.-i ne \ola pas, ol le langage ombarrassi' do Lucien lîrun iii(li(iu('i-ciil d'avance quelle conduite l'un et l'autre allaient tenir à la Chambre. À l'ouverture de la séance, Haliiie, rapporteur de celte loi, proposa de l'inscrire à l'ordre du jour, avant toute autre. Un membre obscur de l'cxtrènie droite réclama la priorité pour la loi municipale. Broglie appuya la proposition de Batbie, en marquant la signification que le gouvernement y attacliait. La question était posée, les résolutions étaient prises ; nul débat ne s'engagea. Un instant seulement on vit apparaître à la tribune M. Raudot refusant de se prêter à la manœuvre dont sa loi municipale était le préte.xtc, puis Lucien Brun éprouvant comme un remords de cette manœuvre et désavouant toute intention hostile au ministère, dans le moment même où il le renversait: sur quoi Broglie maintint d'un mot bref et discret le sens qu'il entendait donner au vote ; et le vote eut lieu, d'abord par assis et levé, comme le voulait le règlement, puis au scrutin public, l'épreuve ayant été déclarée douteuse, bien qu'elle ne le fût guère, hélas 1 Mais le président Buffet tint à ce que chacun endossât la responsabilité de son suffrage (1). Trois cent quatre-vingtunc voix contre trois cent dix-sept rejetèrent la demande du gouvernement: majorité disparate où cinquante-deux chcvau-légcrs et dix-huit bonapartistes servaient d'appoint à toutes les gauches. Le ministère renversé, la ligue conservatrice brisée à l'extrême droite, l'union des républicains modérés resserrée avec les radicaux, enfin, ]iar un conire-coup inévitable, le jirojet de Chambre liante, le mieux fait pour doter l'Etat d'une autorité modératrice, écarté sans examen : voilà le désastre qui
(1) Le règlement n'ayant pas prévu l'iinpoi'tance que pouvait prendre la mise à l'ordre du jour de tel ou tel projet do loi, décidait que les débats qui s'éU-veraicnt à i-e sujet seraient tranchés par assis et levé. Ces débats ne pouvaient donner lieu i\ un scrutin jiublic que si le vote par assis et levé était déclaré douteu.x.
CHUTK DU MINISTÈRE BROGLIK 225
venait do s'accomplir en une heure, sans tumulte, sans trouble, presque sans lutte, le 16 mai 1874, à Versailles. Entraîné par ses rancunes, le centre gauche avait lais-sé échapper l'occasion de sauvegarder les intérêts consersateurs dont il se déclarait aussi soucieux que la droite et de s'assurer à lui-même un rôle prépondérant. Si, dans ses rangs, le désir de renverser le duc de Broglie ne l'avait pas emporté sur tout le reste, il eût compris qu'après avoir poussé sans relâche à l'organisation des pouvoirs pubhcs, il ne devait pas écarter par la question préalable la discussion qu'il n'avait cessé de réclamer. Sans accorder sa confiance au gouvernement, sans se rallier à ses propositions, il pouvait décider que ces pro- [losilions seraient tout au moins examinées. Par là, il n'eût guère raffermi le ministère chancelant, mais il eût amorcé la délibération des lois nécessaires et fût devenu l'arbitre de la situation, en mesure de reprendre le pouvoir, à défaut de la droite, avec le centre droit, et d'instiluor, sous un régime organisé de concert avec ses alliés naturels, les garanties indispensables à l'ordre social. Deux de ses représentants à la commission des Trente, .M.'M. Cézanne et Vacherot, le sentirent si bien qu'en dépit de tout ce <|ui les séparait alors du gouvernement, ils volèrent bravement avec nous. Malheureusement ni l'un ni l'autre n'avaient assez d'influonce pour entraîner leur groupe. M. iJufaure, avec l'autorité de son carciclère et de sa parole, aurait pu le tenter : il garda le silence cl s'abstint, laissant ses amis, pour venger M. Thiers, faire masse avec l'extrême gauche con Ire l'autein-du 2î mai(l).
(1) Les espriU les plus favorables au ceniro gauche ne dissimulent pas que la haine «lu duc de Broglie l'cniport.-i dans ce groupe sur toute autre consiiléralion ♦ Conformément au-x tradilinnsparlementairfp. » dit M. .\ndrc Lebon, • qui veulent que la question depoiiverncmenl prime tout, les Iraolions modérées du parli réjuTlilicain vol' renl contre le ministère cl non contre la mise en délibération des lois organiques. » (A. D.tMEL .\. Lebonl. Annie politique. 1874, p. 206.)
256 SOUVENIRS l'OLITIQUES
Quant il l'exti-ème droite, sa déterminalion n'tUait pas moins funeste, et Broglie aurait eu beau jeu à l'attaquer. Pouniuoi ne le fit-il point? Pourquoi se laissa-l-il renverser presque sans se défendre, au lieu de foncer sur ses adversaires, de prendre corps à corps la politique dont il allait être victime et d'en mettre à nu l'inanité? Les clievau-légcrs eussent été fort embarrassés de voir caractérisée, comme elle le méritait, une intrigue connue de tous, mais que personne n'osait avouer. Lucien Brun n'était-il pas monté à la tribune précisément pour éluder la responsabilité qu'il allait assumer, tandis qu'Ernoul, après avoir plus ou moins favorisé la manœuvre dirigée contre le ministère, se décidait finalement à voter pour lui? Un homme d'État plus épris du pouvoir eût risqué cette dernière carte, et peut-être, en la jouant, eût-il fini par gagner la partie. Mais les ministres appartenant à la droite modérée s'employaient encore à préserver cette extrême droite (jui les abandonnait, et Broglie leur avait promis de ne pas l'incriminer. En l'accusant, lui-même eût craint de fournir un aliment aux passions révolutionnaires; et comme il avait entrepris, après l'échec de la monarchie, de gouverner encore avec le concours des monarchistes, il no voulut pas envenimer entre eux et contre eux les ressentiments.
Les hommes qui bénéficièrent de ses scrupules ne comprirent ni la générosité de son sacrifice ni l'étendue de leur faute : « La fortune de la France a secondé un bon dessein, » s'écriait Louis Yeuillot quelques jours plus tard; « les cinquante-deux députés de l'extrême droite dont'la résolution a précipité M. de Broglie peuvent laisser dire les mécontents : ils ont remis les choses en meilleure voie et placé le provisoire dans une position abritée (1). » SinguUère parole que je ne puis relire aujounChui, à la
(1) Univers, 22 mai ISTi.
liimicrf! (les événemonts qui l'ont si cruellement démentie, sans la rapprocher d'une page caractéristique qui vient d'être écrite sur l'iiistoirc des États-Unis et m'a fait faire un triste retour sur nos propres destinées. Dans un chapitre de sa Vie intense, le président Roosevelt rappelle qu'en 186i, en pleine guerre de la Sécession, comme il s'agissait de réélire Abraham Lincoln, sa candidature fut combattue, parmi les adversaires de l'esclavage, par un groupe iVertrémistes, — c'est ainsi qu'on appelle les ultra au delà de l'Atlantique. — Et il ajoute : « Ces extrémistes lui reprochaient de n'avoir pas été assez loin dans la voie du bien, d'être un homme de compromis, un temporisateur, un politicien pratique. En réalité, ce n'était pas dans les actes de Lincoln qu'il fallait chercher la cause de leur opposition, mais dans leur pro])re nature, dans leur incapacité à soutenir un grand homme d'Etat coustructif au cours d'une grande crise, ce qui dénotait de leur part, non pas un amour exceptionnel de la perfection, mais simplement le manque de bon sens, d'empire sur soi et d'abnégalion nécessaires pour se subordonner à un chef et travailler, de concert avec d'autres, au bien public. Leur campagne avorta misérablement... En général, le robuste bon sens du peuple américain fait justice de pareilles tentatives. C'est une des raisons, et l'une des principales, pour lesquelles le gouvernement républicain prospère en Amérique, tandis qu'il ne réussit pas ailleurs, en France, par exemple. Chez nous, ces petits groupes d'extrémistes n'exercent aucune action sur notre vie nationale et n'obtiennent qu'une représentation insignifiante dans nos assemblées politiques. En France, où la nation n'a pas l'Iiabitude du teif-ifoiemment, où l'opinion publique est plus facile à entraîner et moins saine, chatpie colorie grandit et devient une puissance pour le mal... »