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CHAPITRE VIII

I,A FIN nr. L ASSKMBLEE NATIONALE

Vote des lois constitiiUonnelles et organisation de la Rc^publique. — Ministère Buiïel : MM. Diifauro et Léon Say y représentent le centre Hauclie: j"y suis introduit pour représenter la droite, — Nomination des Inamovibles par l'Assemblée : la défection des bonapartistes et d'un groupe de olievau-légers assure le triomphe de la gauclie. — Les élections générales ; les conservateurs l'omportont i)Our le Sénat, mais sont battus pour la Chambre. — M. Dufaure ch'argé de former un nouveau ministère. — L'œuvre de l'Assemblée nationale.

L'extrême droite s'élaiit drrobée, le Marcclial avait besoin de trouver ailleurs un point d'appui, de regagner au centre gauche les voix que lui refusaient les clievau-légers. Jusque-là, le centre droit et le centre "•auche n'avaient eu ni mêmes alliés ni même conduite; mais, sur les questions sociales, ils avaient toujours professé les mêmes opinions et, quant à la forme du gouvernement, leur dissidence se réduisait désormais à ceci : que le centre gauche voulait la République délinitivement, tandis que, faute d'un roi et par crainte d'un empereur, le centre droit l'acceptait niomenlanément. Un accord au moins temporaire ne semblait donc pas impossible ; aci^ord où la droite modérée jiouvait trouver place, puisque, sans abjurer ses convictions, elle se résignait, elle aussi, à l'ajournement de ses espérances. 11 y avait là une chance de reformer une majorité en mesure de durer jusciu'au

lorme de 1 Assemblée et de lui préparer des successeurs cajiahles de respecter son œuvre. L'homme désigné .au -Maréchal pour tenter raccommodement, Goulard avait accepté la République sous M. Thiers. qui l'avait appelé au pouvoir, mais en répudiant toute connivence avec les radicaux. Il était prêt, après l'échec de lenfreprise monarchique, à l'accepter encore aux mêmes conditions. Successivement ministre de l'agriculture et du commerce, ministre des finances et ministre de l'intérieur, il avait pour les affaires, qu'il maniait avec application, droiture et désintéressement, un goiU modeste et tenace auquel il n'avait jamais sacrifié son indépendance ni son honneur. C'est ainsi ([u'il s'était tenu à l'écart pendant toute la durée de l'Empire et qu'ayant amené par sa démission la défaite de M. Thiers, il avait refusé d'entrer dans le ministère auquel celte défaite Uvrait le gouvernement. Lorsque levint son tour, sa famille s'alarma, car elle le savait atteint du mal dont il devait bientôt mourir; mais les médecins consultés répondirent qu'il avait encore plus de chances de vivre aux affaires qu'à l'écart; et, en eO'et. n'étant pas redevenu ministre, il mourut peu après de la n)aladic qui. depuis Lambrecht et Beulé jusqu'à Ricard, a semblé menacer tout particulièrement les ministres de 1 intérieur ; d'une maladie de cœur.

Comment Goulard éclioua-t-il dans ses négociations? Se querclla-t-on sur la question de savoir si le Septennat 'serait, suivant le jargon de l'époque, personnel ou impersonnel, c'est-à-dire si, en cas de mort du .Maréchal, la trêve consentie pour sept ans serait ou non maintenue |iar la nomination d'un autre président de la République élu aux mêmes con<lilions? Cette discussion, quelque peu byzantine, a-t-ellc séparé des hommes et des partis prêts à s'entendre? Ou bien la combinaison s'est-clle heurtée à des questions de personnes qui l'ont fait échouer? Je ne saurais le dire, n'ayant pas été mêlé à ces pourparlers.

S30 SOUVENIUS POLITIQUES

Toiijmii-s csl-il (iiic le iMarécliiil se fatigua iii-oiiijili'inciil (lo la pn-mirre crise ininislérielle survenue sous sa j)rési- (lencc et, tranchant d'une main inexpérimentée le nœud qu'il n'arrivait pas à dénouer, désigna de sa propre autorité, comme au hasard, des ministres parmi les noms qui venaient de passer sous ses yeux. Il composa de la sorte un gouvernement qui pourvut à l'expédition des ad'aires, mais laissa l'Assemblée, comme le pays, sans direction. Ce n'est pas que les hommes ainsi choisis fussent sans valeur; loin de là : le général de Cisscy, rappelé à la tête de l'armée qu'il avait refaite, s'y trouvait h sa place. Tailhand, excellent magistrat à la cour de Nîmes, membre de la droite modérée, dévoué à sa cause et compté dans son parti à Versailles, loin d'aspirer au portefeuille de la justice qui lui était échu, ne l'accepta pas, j'en fus témoin, sans appréhensions ni regrets. Attaché comme il l'était à sa profession et modeste autant qu'avisé, il lui en coûtait d'abandonner son siège de président de chambre pour un emploi plus élevé mais éphémère. Fourtou, transféré à l'intérieur, se sentit presque aussitôt mal à l'aise dans un conseil indécis et dont il ne partageait pas le sentiment dominant, la méfiance à l'égard des bonapartistes; il en sortit brusquement sans avoir pu agir, mais non sans avoir acquis, durant ce peu de temps, le renom d'homme d'action. Le général do Chabaud-Lalour, qui lui succéda, était assurément l'un des personnages qui faisaient honneur à l'Assemblée. Il sortait du génie, avait débuté en fortifiant Paris, et venait (II' couronner sa carrière en le défendant : convaincu que les ouvrages qu'il avait contribué à construire ne répondaient jilus aux besoins nouveaux, il avait élaboré après le siège, en vue de l'avenir, un système qu'il eut à soutenir à la tribune contre M. Thiers, M. Thiers en efl'et, qui respectait parfois jusqu'à la routine les errements du passé, et tenait d'ailleurs les fortilications de Paris

pour un (le ses titres de gloire, n'admettait pas qu'il y fût rien cliangé; mais dans ce débat technique, le seul auquel l'ancien président de la République ait pris part après sa chute, nous avions vu l'habile officier tenir tèlc, avec autant de bonne grâce que de compétence, à l'incomparable orateur et l'emporter. Ce n'était pas à diriger des préfets qu'un pareil succès semblait destiner le général de Chabaud-Latour, bien qu'il fût loin de se montrer indifférent ou indécis en matière politique : personne, parmi les anciens orléanistes, n'était plus disposé à se rapprocher de la droite, en même temps que son patriotisme ne pardonnait pas à l'Empire et aux impérialistes les désastres do 1870. Lié avec les chefs du centre droit, il fut sans doute désigne par eux au Maréchal, qui lui imposa le ministère de l'intérieur : il accepta ce poste en brave soldat, par déférence pour son chef, y resta huit mois sans s'y habituer, et fut content d'en être relevé.

Cependant, sous un gouvernement mal airermi. les bonapartistes reprenaient crédit, surtout dans les campagnes; le centre droit, alors prépondérant dans l'Assemblée, s'en inquiétait; la gauche profitait de ses alarmes pour semer la défiance parmi nous, pour rendre suspects les hommes d'ordre qui jadis avaient accepté l'Empire et, depuis sa chute, réclamaient une autorité tutélaire, c'est-à-dire le gros de l'armée conservatrice, pour séparer ainsi celte armée de l'état-major chargé de la conduire. Un complot bonapartiste fut dénoncé, auquel je ne crus guère alors et ne crois pas davantage aujourd'hui. Si les l)onapartistes gagnaient du terrain, ce n'était point par leurs mené-es occultes, mais simplement parce (pie les conservateurs inquiets avaient besoin d'un pouvoir qui les rassurât. Le moven de combattre les tendances impérialistes n'était donc pas d'attacher de l'importance à des machinations plus ou moins contestables, mais de fortifier le ïou\ erncmenl du Mart'-chal.

S32 SOUVIwNlRS l'O L 1 TI QU l^S

Or, tandis (|uo la peur de reni])ire inclinait les amis des pi'inoes d'Orlrans \crs la gauclio. l'cxlrèine droite ])orsistait à repousser toute organisation des pouvoirs [inblics. liroglie, «;carté des aflaires, ne lui portail plus oiuhragc : mais elle n'en persistait pas moins dans sa résolution de ne rien instituer sans le roi. De son ccUl-, la gauche était de plus en plus résolue à tout subordonner à l'établissement de la république; et, le centre gauciie continuant de faire cause connnune avec elle, M. Casimir-Perier nous sommait de proclamer la République.

Pour éviter celte proclamation à titre délinilif et réserver l'avenir, liroglic tenta un dernier ciïort. Le bruit se répandit alors qu'il avait pris la parole à la demande du Maréchal. Une autorité toute diil'érente pouvait bien aussi l'avoir poussé à la tribune : il savait que, par haine de la France, Bismarck souhaitait la voir tomber définitivement en république. Il connaissait, ayant dirigé récemment les affaires étrangères, les deux sentiments (]ui se partageaient alors la cour de Berlin, oii les uns, appréhendant les progrès de la révolution en Europe, désiraient le rétablissement de l'ordre monarchique en France; les autres, redoutant davantage une revanche de l'ennemi vaincu, ])réréraicnl le régime le mieux lait à leurs yeux pour l'adaiblir. Le vieil empereur inclinait vers les premiers; et bien que le parti militaire s'eflrayàt de la vitalité dont la France donnait alors tant de preuves, parmi les généraux qui nous avaient combattus, il en était qui, la jiaix une fois conclue, ne nous voulaient plus de mal : ceux-là ne dissimulaient pas leurs vœux en faveur d'une restauration monarchique : tel le maréciial de Manteudel, qui, jusqu'au payement de notre rançon, avait commandé, avec d'incontestables égards pour les provinces envahies, l'armée d'occupation, « lo plus ami de nos ennemis », comme l'avait nommé M. Thiers.

Un jour, à la Présidence, dînant à côté d'un membre de

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rAsscinblce lialiile à provoquer un entretien significatif, M, de Merodo , il avait vanté l'Iieureusc fortune de l.a Trance d'avoir à sa tète un iionune tel que M. Thicrs. El comme M de Merodo. sans contester aucunement les mérites de M. Thiors, remarquait (jue tôt ou lard nous aurions besoin d'un régime définitif, le maréchal allemand n'avait pas hésité à répondre que ce régime devait être la monanhie légitime ; sur quoi M. de .Merode, avant allégué les difficultés relatives au drapeau : « Ah ! cette brave armée française que j'ai appris à tant estimer! » avait répliqué Mantcuirel. « Non, non, il ne faut pas lui ôtcr son drapeau; mais le roi n'aura qu'à mettre son panache blanc sur sa casque! » (sic). Cette opinion favorable à la monarchie qu'exprimait le commandant des troupes allemandes, le premier ambassadeur venu d'Allemagne après la paix, le comte d'Arnim, la professait pareillement; mais celui-là, dépendant plus directement de Bismarck, s'était attiré dès la /in de 1872, « la pins verte réprimande que jamais diplomate ait reçue de son chef (1) ».

« Nous n'avons pas pour devoir, n lui écrivait le chancelier M de rendre la France puissante eu consolidant sa situation intérieure et, en y établissant une monarchie en règle, de rendre ce pays capable de conclure des alliances avec les puissances qui ont jusqu'à présent avec nous des relations d'amitié. L'inimitié de la France nous oblige à d.sircr qu'elle reste faible, et nous agissons d'ime manière très désintéressée quand nous ne nous op])nsons pas avec résolution et par la force à l'établissement d'institutions monarchiques solides, tant que le traité de Francfort n'aura pas été complètement exécuté... Votre Excellence croit et a dit de vive voix à Sa Majesté (|ue le maintien des institutions républicaines en France est dangereux pour les

(I) BnoGLiE, la Misfion de M. de Gontaul-Biron, p. 183.

institutions monarchiques do l'Allemagne. Je suppose (jue Votre Excellence n'aurait pas éprouve cette crainte si les aiïaires extérieures n'avaient pas occupé toute son atlontion pendant ces dernières années, et si un plus long séjour en Allemagne et au centre de l'administration allemande l'eût mise en état (rac(iuérir une idée exacte de la situation.

« Tout le monde connaît les conversions colossales opérées depuis Vexperimmlum m corpore vili fait avec la Commune sous les yeux de l'Europe. Des rouges sont devenus des libéraux modérés, et ceux-ci sont devenus des conservateurs. La France nous sert d'exemple salutaire (1). »

Ainsi Bismarck ne pouvait s'opposer ouvertement et par la force à une restauration monarchique : s'il l'eût proposé, son maître eût refusé et lui-même se fût aliéné l'Europe. Mais tous ses vœux allaient à l'établissement de la République chez nous, parce qu'il comptait sur la République pour nous rendre inoffensifs; de Là Fintérèt qu'il portait au parti républicain et qu'il ne prenait pas la peine lh^ dissimuler. C'est lui qui publia sa dépêche à M. d'Arnim. 11 n'eut pas à le regretter : les hommes qu'il déclarait propres à réduire leur pays h l'impuissance ne semblèrent pas comprendre cet avertissement, et nous étions destinés à voir se resserrer de plus en plus contre « l'Ordre moral » l'entente entre les anciens fauteurs de la guerre à outrance et l'implacable ennemi de la France.

Mieux ([ue personne, Broglie connaissait par son ami Contant, alors ambassadeur à Berlin, les dispositions du chancelier de fer, et jamais, lui-même l'a déclaré plus tard, « il ne s'était senti si royaliste que le jour où il avait vu clairement qu'un Allemand voulait l'empêcher de l'être (2) ». Inspiré par ce sentiment, aussi bien (pie par

(1) Documents du procès Arnim.

(2) Mission de SI. de GontaiU à Berlin, p. 143.

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ses convictions les plus réfléchies, il prononça contre la proposition Casimir-Perier, un discours qui demeure l'exposé le plus complet, le plus liabile et le plus éloquent des idées dont nous nous inspirions alors pour organiser le Septennal sans proclamer la Répuldique.

On soutient, dit-il, qu'il faut étalilir un principe ilélinilif (le gouvernement parce qu'une constitution est un tout logique dont les diverses parties doivent se tenir comme les conséquences découlent dos prémisses d'un raisonnement; qu'autres sont les institutions républicaines, autres les institutions monarcliiques, et qu'avant de mettre la main à la Constitution, il faut savoir si l'on fait une monarciiie ou une république.

Mais nous avons eu déjà cinq constitutions républicaines : celle de 1793, de l'an III, de l'an YIII, de 1848 et de 1852. La constitution de 1793, c'est la démagogie triompbante : personne n'en veut. La constitution de l'an VIII et celle de 1852, c'est la dictature naissante ; personne n'en veut davantage.

Restent les constitutions de l'an III et de 1848 « faites Cl parles républicains modérés et conservateurs du temps « avec une intention j)robe, sincère, honnête de consli- « tuer un gouvernement pondéré qui put se maintenir :

L'une, celle de Tan III, procède parla division de tous les pouvoirs : division du corps législalif en deux Chambres, division du pouvoir exécutif en cinq directeurs, divi.sion dans les corps administratifs.

L'aulrc, celle de 1818. prnréde par la concentration de tous les pouvoirs : concentration du corps législatif dans une assemblée, du pouvoir exécutif entre les mains d'un président, l'administration cenlralisée de l'Empire étant du reste tout entière conservée

Ces deux constitutions diiïi rent donc du baut en bas de l'échelle, sur tous les points 11 n'v a qu'un point qui n'a pas différé : c'est leur destinée finale

l/uno. celle qui était fondée sur la division, a été l'anarcbie en permanence : l'autre, celle qui était fondée sur la concentration des pouvoirs indépendants, a été le conflit en permanence, et l'une et l'autre ont fini comme vous savez.

Voilà pour les précédents.

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Puis, après avoir élabli i|'"' l'lii^l"ii'' "'« fournil .lur (les (lonm-cs contradictoires, il montrait les tliéoncicns « les docteurs jurés et professeurs de science répuhlicaine », non moins divisés sur toutes les questions essentielles : Gambetta proclamant de concert avec Louis-Blanc que la souveraineté nationale est indivisible et qu'il est cliimérique de constituer une seconde cliainhre, en face de Lahoulaye, passionnément attaché à la ilivisiou du corps législatif en deux chambres; le même I.aboulaye voulant un président indépendant du Parlement, en face deGrévy supprinuuil jusqu'au titre do président, de façon à placer le chef du pouvoir exécutif dans la dépendance absolue et constante de l'Asscnibléc. Et il concluait :

« Le principe républicain n'est pas un principe si chur et si défini qu'il suflise de l'énoncer pour donner une base certaine à une constitution. »

Dès lors, si la République est proclamée, que i'era la commission chargée de l'organiser? Elle ne « perdra pas son temps à regarder si telle ou telle institution est républicaine ou monarchique ; elle regardera seulement, si ces institutions sont conformes aux besoins du pays et l\ l'état de la société. »

Et, fort habilement, l'orateur évoipait à l'appui de sa thèse l'exemple même de M. Thicrs, attribuant dans son projet du 19 mai 1878 le droit de dissolulion au chef .le l'Étal :

Cela est iiKUspcnsahlc dans noire pays ; mais jusqu'à présenl, celle espèce de supériorité donnée au pouvoir exécutif sur le pouvow législatif avait toujours paru inconipatilde avec les institutions républicaines. Cependant qu'ont l'ail 1res sagement l'honoi-ab c M. Dufaui-c et l'honorable M. Thiers? Us ne se sont pas deniando si une telle institution appartenait à un principe ou ù un aulrc Ils se sont demandé si elle convenait il l'état do la société cl aux besoins du pays. Kt voilù ce que feront bon gré mal gré toutes vos commissions constitutionnelles; voilà ce qu'a fait la commission actuelle des Trente ; voilà ce qu'a fait avant elle le cabinet que j'avais l'honneur de présider. Seulement, c'est la preuve évidente

qu'il n'est pas nécessaire pour faire une constitution de partir d'un principe unique et certain de gouvernement.

Le premier aro-umenl de ses adversaires ainsi réfuté. Broj;;lic abordait le second : il faut un principe défini de efouvcrncnient qui domine les controverses des partis, serve de frein à leurs entreprises, limite leurs espérances et leurs compétitions; et il le combattait avec non moins de vitrueur :

Qu'il soit très désirnblo qu'on puisse soustraire un point, el le point capital de la constitution, aux attaques des partis, ce n'est pas moi qui le contesterai. Quand il y a un principe de gouvernement tellement entré dans les mœurs, dans les habitudes, tellement national, tellement populaire, que c'est presque un sacrilcgc de le mettre en doute, comme l'est par exemple, la monarchie en Angleterre et la république aux États-Unis, cela est très heureux ; mais cela se fait tout seul et il n'y a pas besoin de loi pour le dire.

Mais dans un pays profondément divisé, divisé par des révolutions successives dont chacune a laissé comme en héritage un parti derrière elle, espérer qu'on peut soustraire complètement quelque point de la constitution du pays à la discussion, à l'imagination, à l'espérance, aux rêves des partis, je dis que c'est chimérique et que, quand cela passe à l'eiécution, c'est tyrannique.

Est-ce que vous pensez sérieusement que, quand vous aurez adopté l'article 1" de la proposition de M. Casimir-Pericr, vous aurez interdit aux citoyens, aux écrivains par c:^era|)le, de vanler les bienfaits et d'espérer le retour de la monarchie en France? ..

(Toyez-vous que ce soit possible dans un pays où la monarchie a pris en mille ans trois formes différentes pour parvenir à tous les esprits et pour entrer dans tous les Cfpurs? où la monarchie hérédilairc et traditionnelle a lentement élaboré l'unité nationale? où une monarchie militaire a fait pénétrer jusque dans les chaumières les plus reculées les ivresses dangereuses de la conquête et de la victoire? où la monarchie parlementaire el constitutionnelle a satisfait les rêves les pin.* généreux, les instincts les plus élevés des plus grands et des plus nobles esprits ? Croyez-vous que dans un tel pays on pourra filer la parole à la monarchie?

Vous croyez qu'un article de loi vous suffira pour cela? Vous le croyez sérieusement?

Mais si les hommes se laisent. les pierres mêmes cricrunt b's bienfaits Pl les souvenirs de la monarchie \'ous ne pourrez taire un pns sans la rencontrer; elle se présentera à vous sous toutes les formes: les inscriptions de nos monuments, les voûtes de nos palais la rappelleronl d toutes les mémoires!...

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D'ailleurs, quel esl le principe républicain?

C'est la souveraineté du peuple, la souveraineté naliounln pure et simple, sans aucun engagement envers qui que oc soit. Dans les monarchies constitutionnelles et traditionnelles il y a un engagemonl i)ris par la nation vis-à-vis de la dynastie, cngascment qui est souvent l'œuvre du temps , quelquefois l'œuvre des chartes constitutionnelles, mais qui lie dans une certaine mesure et sauf certains cas réservés, la nation envers la dynasiie.

Dans la république rien de pareil. La souveraineté nationale n est engagée que vis-à-vis d'elle-même : par consé.iuent. i"i tout moment, elle peut revenir sur ccqu'ellea décidé: à tout moment on peut lui demander de changer de décision...

On nous a présenté le droit de revision comme une concession faite aux opinions opposées a la déclaration de la république définitive 11 n'y a pas là de concession du tout. Le droit de révision, c'est le principe de la république elle-même.,.

Le terrain ainsi déblayé, après avoir établi que la proclamation de la république ne donnerait au gouvernement (< ni une base définie, ni une force pour réprimer les partis (jui se disputent le pouvoir, ni une règle pour leur interdire l'avenir, » Broglie prenait l'offensive et démontrait que l'adoption du projet Casimir-Pcrier ne serait pas seulement inutile, mais dangereuse. Ici encore il faut citer des paroles (pii n'étaient que trop propliétiques :

11 no peut pas v avoir la même majorité pour proclamer et pour or.'ani<=er la république, car l'organisation qui conviendrait a In républi.pie conservatrice deM. Casimir-l'orier ne convient pas a la république radicale dont divers représentants siègent sur ces bancs et participeront au vote de la proclamation de la république.

Ce dont on se llatle. ce qu'on espère, c'est qu'on aura une majorité de républicains pour proclamer la république et le lendemain une majorité au moins en partie composée de monarchistes pour l'organiser... .

On a raison de l'espérer si on veut dire qu", quand une fois ce principe serait devenu la loi, tout le monde ici devrait s'y soumettre. On a raison de l'espérer si on vt-ut dire que quand une fois il s agira de faire les iusiitution.s du pays, quelque étiquette qu'elles portent, qu'elle soit svmi)atbiquc ou anlipathi.iue, qu'elle soit conforme ou non aux préférences de chacun, tout le monde viendra pour rendre les institutions nouvelles les meilleures possible.

11 y aurait un entêtement puéril ou un odieux pessimisme à

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faire autrement. Je suis convaincu que personne dans celte Assemblée ne céderait à un pareil sentiment... Seuiempntcliacun arrivera avec ses prédilections, ses souvenirs, ses habitudes, et je crains que dans cette organisation de la république beaucoup des auxiliaires monarchiques ne paraissent bientôt fort compromettants et fort incommodes à ceux qui auront pourtant besoin de leur suffrage.

Si on a commencé par établir au début qu'il y a des différences profondes entre la république et la monarchie, que les mêmes institutions ne peuvent convenir aux deux gouvernements .. toutes les fois que nous essayerons de mettre dans les institutions de la république un principe d'ordre, une force ou un droit pour le pouvoir exécutif, une restriction au suffrage universel, un tempérament à la puissance du nombre, on nous dira que nous agissons sous l'impression des souvenirs de la monarchie qui nous hantent et des espérances monarchiques que nous n'avons pas complément abjurées.

Je crains donc que cette combinaison de faire proclamer l.i république par les républicains et de l'organiser par des monarchistes ne manque entièrement son elTet, et que celte logique populaire, qui est impitoyable dans ses e.\igences, qui ne s'arrête pas dans SHs déductions, ne se dise que, quand on a proclamé la république, il faut la faire organiser et gouverner par des républicains Je dis que je le crains: je ne suis pas bien certain qu'il n'y ait pas ici quelques personnes qui l'espèrent.

Et pendant que ce travail pénible, difficile, ce travail d'une ronstilutiou à faire par des. gens, qui n'ont pas foi en elle et qui ne lui inspirent pas non plus conflance se fera au sein de celte A.sscmbléo. la proclamation d'une république vague, sans définition, sans application, de cette république en l'air que vous aurez faite, circulera dans lepays. montant les têtes, interprêtée par chacun de diverses manières, au gré de ses fantaisies et de ses passions Pour quelquesuns, ce sera la république conservatrice, réglée, modérée, comme vous la désirez; pour d'autres, ce sera la république démocratique, niveleusc, haineuse, la république radicale: pour d'aulrcs enfin, dans les centres révolutionnaires comme il en existe malheureusement un trop grand nombre en France, ce sera la république odieuse et sanglante de nos mauvais jours...

Et pendant que vous interpréterez ainsi péniblement la formule républicaine, pendant que vous vous débattrez ici dans les difficultés dr, l'organiser, au dehors, toutes ces républiques différentes, conservatrice, radicale, socialiste, révolutionnaire, s'uniront au nom de cette logique, qui est le bon s>-ns des peuples, pour dire qu'une assemblée qui a voulu faire la monarchie et qui n'y a pas réussi n'est pas bonne pour faire la république; et ce Ilot d'opinions battra sans cesse à votre porte jusqu'à ce qu'il l'ait forcée et vous ait enlevés d'ici.

Broglie l'eniporla. La irpublique ne fut pas proclamée; et la monarchie ne pouvant l'être non plus, il obtint que la forme définitive du gouvernement demeurât (încore en suspens.

Mais en descendant de la tribune après ce succès : « C'est un tour de force, » me dit-il, « que je n'essaierais l)as de recommencer. » Quel était, en elfet, à ce moment, l'unique moyen de n'être point acculé à la république, sinon d'organiser le Septennat et d'environner le Maréchal d'institutions destinées à survivre à l'Assemblée"? Or, poui- y parvenir, il eût fallu que tous les adversaires de la république se prêtassent d'un commun accord à l'établissement de ces institutions; et c'est à quoi nous ne pouvions amener l'extrême droite. Après l'échec d'une proposition monarchique lancée comme au hasard et sans espoir, elle rejetait toute loi constitutionnelle, temporaire ou délinitive, et notamment tout projet de Ciiambre haute do nature à faire contre-poids au suffrage universel. Les instances les plus persuasives, les avertissements les plus autorisés se multiplaient pour la fléchir, mais en \ ain : « Nous qui, privés de cette grande garantie du principe héréditaire, essayons de sauver le pays avec les moyens qui nous restent, » disait alors à la tribune mon ami Charles de Lacombe, « nous n'abandonnons pas nos convictions, nous ne désertons pas notre cause : car celui-lcà sert sa cause qui est avant tout l'homme de son pays. La monarchie nous manque, il est vrai, mais la société reste. La France reste, et précisément parce que la monarchie manque, vous devez nuilliplior lesgaranlies conservatrices ( 1). »

VainemenI, au nom de la droite modérée tout entière, Chesnelong et Larcy reprenaient cette thèse en de multiples entreliens cl suppliaient les clievau-Iégers de con-

(1) SC-aacc du 21 janvier 1875.

sentir tout au moins à l'insUtulion d'un Sénat, offrant de leur réserver, fût-ce à nos dépens, la plus large place dans ce Sénat nommé en partie par le Maréchal : rien ne put venir à bout de leur obstination.

Dès lors il devenait inévitable que l'accord auquel ils se refusaient fût tenté d"un autre côté (J). Certains membres du centre droit sabouchèrent avec les chefs du centre gauche; ceux-ci se concertèrent avec la gauche et ces pourparlers aboutirent à une proposition qui, de guerre lasse, prévalut. Exact et consciencieux historien, iiabilué k cl)ercher dans les temps troublés les transactions qui s'imposent, M. Wallon la rédigea. Dans celte constitution, qu'on avait voulue fort courte pour qu'elle passât moins malaisément, la République n'était pas proclamée, mais elle était organisée et devenait définitive, sauf le droit de révision expressément réservé. Il était pourvu, à lexpiration du Septennat, à l'élection des futurs Présidents de la République. Ainsi le pouvoir exécutif au bout de sept ans ne restait |dus en suspens; il de\ ait se perpétuer, et se perpétuer électif. C'est par celte dispo.sition que la conslilutioii nouvelle aiïectait un caractère républicain. C'est en acceptant ou en repoussant cet article que devaient se compter ceux qui souhaitaient la République ou s'y résignaient et ceux(|ui la repoussaient. Quant au mode d'élection, l'avènement du second Empire a\ait appris non seulement aux républicains, mais k tous les lii)éraux, le danger de la désignation d'un chef d Etal par le suffrage universel; en conséquence, réieclion était r-onfiée aux Chambres réunies en congrès, ce qui devait l»lacpr le pouvoir exécutif, quelles que fussent d'ailleurs '^ prérogatives, dans la dipendame du poiivoir parle-

Il • Ce sont eux. " dit M.dc Marrrrecn parlanldes chcvau-légers, i-fjiii. « par leurs rf.-oluUon? dernières onl le plus conlribué à la fondation • définilivp do la République. • (L' Assemblée nalinnale de 187 1. f.e Couvememeni de il. Thiers, p. 16S.t

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nicnlairc, autre péril auquel le régime aclucl n'a pas échappé et qu'aggrave une disposition empruntée à la monarchie constitutionnelle : la responsahilité des ministres devant le Parlement. Par imitation de la monarchie constitutionnelle également, le Président de la République était investi du droit de dissoudre la Chambre des députés. Seulement, conformément au projet Tliicrs comme au projet Broglie, l'exercice de ce droit était subordonné à l'assentiment du Sénat. En vertu de cette attribution, et de que.l(|ues autres, le Sénat se trouvait appelé à servir d'arbitre entre les autorités rivales, de sauvegarde aux principes et aux intérêts conservateurs. C'était le rôle que Broglie lui avait assigné, et, tel qu'il l'avait composé, le Sénat eût été capable de le remplir. Mais les projets de Broglie s'étaient brisés dans sa chute avec la majorité qui le soutenait; pour aboutir à une constitution quelconque, il fallait désormais compter avec la gauche, et la gauche en acceptant, contrairement à ses traditions et à ses préférences, la division du pouvoir législatif en deux Chambres, exigeait du moins que l'une et l'autre fussent une émanation plus ou moins directe du suffrage universel; dès lors ni catégories de notables, comme l'avait voulu le duc de Broglie, ni le Maréchal n'étaient plus admis à choisir aucun membre de la Chambre haute. Pour suppléer aux garanties qui disparaissaient ainsi, je ne sais quel négociateur de la transaction imagina de confier à l'Assemblée d'abord, au Sénat ensuite, se recrutant par cooptation, le choix des sénateurs que le chef de l'État ne serait plus appelé à désigner; on présumait que les choix ainsi obtenus ne diflëreraient guère de ceux qu'aurait faits le Maréchal. Quant aux sénateurs des départements, ils durent être nommés jiar un collège électoral où le conseil municipal «le chaque commune, petite ou grande, enverrait j)areillement un dédégué : disposition qui égalait à Paris le dernier village

et qu'il était difficile de justifier liiéoriqucn)cnt ; mais elle assurait la prépondérance des campagnes sur les villes et par là semblait favoriser les conservateurs; ceux qui l'inventèrent y virent sans doute un contrepoids donné, vaille que vaille, à la toute-puissance du nombre et peutêtre se dirent-ils que dans plus d'un État une institution, illogique en apparence, avait fini par devenir salutaire.

Quoi qu'il en soit, et par de tout autres motifs, Gambelta accepta ce mode d'élection; il agréa, il s'emplova résolument à faire agréer par son parti la transaction tout entière, et comme, dans son entourage, la Chambre baule et sa composition rencontraient le plus de préventions, ce fut aussi ce qu'il mit le plus de ténacité à préconiser, appelant le futur Sénat « le grand conseil des communes de France. » Il réussit et son autorité, en s'imposant aux siens, se manifesta dès lors avec éclat aux yeux de toute l'Asseirddée.

On a souvent attribué à Gambctta les qualités les plus diverses; à mon sens, c'est comme chef de l'opposition, conduisant les siens à la conquête du pouvoir, qu'il a vraiment excellé. Lorsqu'il reparut à Versailles, au sortir de la prudente retraite où il s'était tenu durant la Commune, je me réjouissais, en dehors de tout esprit de parti et par amour de l'art, à la pensée d'écouter ce que je n'avais pas encore entendu : la parole d'un tribun éloquent. Ses premiers discours me causèrent une pénible déception, et comme je faisais part de ma déconvenue h l'un de nos collègues qui avait été son familier et l'avait ensuite abandonné, Laurier : « Qiio voulez-vous? » me répondit cet homme d'esprit, « il y a un degré de malveillance qu'un orateur, quel qu'il soit, n'arrive pas à surmonter. Lt puis, quand on a fait le métier de dieu pendant six mois, il n'est pas commode d'en changer! » La dictature de Gambetta avait lamentablement fini; ce souvenir, alors récent, lui

aliénait sos auditeurs et pesait sur tout ce qu'il pouvait dire ou tenter d'un poids qui parut d'abord l'écraser. Je le vois encore s'éverluanl contre les murmures, ou contre un silence hostile qui brisait son effort. Nous étions assis, Betlimont et moi, au banc des secrétaires, derrière la tribune ; et comme Belhmont, se penchant vers son ami, l'encourageait à poursuivre en dépit des interruptions : « Je voudrais bien vous voir sauter cette banquette irlandaise, » répondait Gambetta à demi-voix. Pourtant, après quelques essais plus ou moins laborieux, il franchit l'obstacle, et sa parole impétueuse, servie par une voix chaude et pleine, par un geste dominateur, se retrouva puissante. Sera-t-il rangé à l'avenir parmi nos grands orateurs? Les passants qui s'attarderont un jour, en traversant le Carrousel, devant les morceaux choisis gra\cs sur la pierre de son énorme monument, auront peine sans doute à les goûter; cl si, étonnés de voir conserver de la sorte le langage le moins lapidaire qui fut jamais, ils s'avisent délire en entier quelqu'un de ces discours, l'incoiiérence des idées et des images, l'impropriété des termes, l'incorrection de la plirase, toutes les scories de cette lave aujourd'imi figée risquent fort de leur cacher la flamme qui embrasait les contemporains. Je ne pense pas non plus qu'on persiste longtemps à reconnaître à Gambetta, comme on le fait si souvent aujourd'hui, les desseins et les qualités d'un iiomme d'État; (|uand il a présidé en maître absolu la commission du budget, disposant à son gré de toutes les ressources du pays, il n'a inauguré aucune réforme administrative, et le plan financier ([u'il a présenté, sans le réaliser, n'a point semblé digne de mémoire. Lorsqu'enfin il a été mis en demeure de gouverner, il n'a formé (|u'un ministère épiiémère et s'est hâté de tomber au premier choc. Le rôle pour lequel il était né et qu'il remplit avec un rare talent, c'était, je le répète, celui de chef de parti. A son arrivée à Versailles, chacun

l'évitait. Les républicains les plus avérés le fuyaient. Un jour, en 1872, le bruit courut que M. Tliiers s'était ménagé un entretien avec le « fou furieu-x » qu il avait stigmatisé quelques mois auparavant; aussitôt les ennemis du Présiiient s'emparèrent de cette rumeur et la colportèrent comme la plus dangereuse des accusations, tandis que se.s amis l'en défendaient connue de la pire injure. Trois ans plus tard, le « fou furieux » s'était recruté une armée dans le pays et commandait à l'intérieur de l'Assemblée, au milieu de nos groupes divisés, le bataillon peut-être le plus nombreux et certainement le mieux discipliné. Il fallait le voir, tantôt d'un mot lancé de sa place ou de la tribune soulevaîit les siens et déciiainant l'orage, tantôt d'un geste de sa lourde main imposant le silence et comprimant les agitations intempestives. Uors de son parti, les hommes qui l'avaient renié ou maudit se voyaient réduits à négocier avec lui, à compter avec sa puissance. Cette puissance ne fit que grandir à partir de 1874; et la fascination qu'il exerça depuis cette époque lui survit à un degré vraiment étrange. Volontiers, aujourd'hui, les patriotes, épouvantés des ruines qui s'accumulent sous leur yeux, opposent la pohtique de Gambetta aux errements de ses successeurs. Ne cèdent-ils pas à une illusion rétrospective? Qui donc a donné pour raison d'être à la République l'accaparenienL du pouvoir, à l'exclusion de toute autre classe, par les « nouvelles couches sociales »? Qui donc a lancé ce cri de guerre qui continue à retentir et sert de mot d'ordre à tous les sectaires : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi? » Entre l'opportunisme qu'il organisa et le radicalisme dont il afl'ecta quelquefois de se séparer, n'y eut-il pas une diilércncc de tactique bien plus <|ue de principe, l'opportunisme servant de fourrier au radicalisme, jalonnant ses étapes, préparant ses logements, frayant sa route, plus ou moins « lentement, mais sûrement », vers l'abîme?

246 SOUVKNIUS POLITIQUES

Nous en (Hioiis loin encore lorsiinc ('i.unl)clhi allosta son crédit en faisant accepler par la gauclic la conslilution de 1873, et sans doute il était permis de se demander si cette constitution projioséc par quelques membres du centre droit nous deviendrait funeste. Ne réservait-elle point aux conservateurs des moyens de défense? Le Maréchal ne demeurait-il pas leur point d'appui? Le Sénat, issu soit de l'Assemblée nationale, soit des communes rurales, ne semblait-il pas érigé en place de sûreté pour eux? En tous cas, ces institutions ne valaient-cUcs pas mieux que celles qui émaneraient d'une nouvelle Constituante, après que notre Assemblée aurait dû se dissoudre, discréditée par son impuissance? A cette faillite de l'Assemblée qu'il présidait, BuHet ne se résignait pas; c'est pourquoi il s'employa à mettre sur pied la seule organisation constitutionnelle qui lui semblait possible à défaut de la monarchie. Le Maréchal ne se souciait pas non plus de gouverner sans institutions, et quand, pour conclure la transaction, on lui demanda de renoncer au droit de nommer un certain nombre de sénateurs, il n'hésita pas; peut-être même fut-il Lien aise de se décharger du souci que cette prérogative lui eût imposé. Les deux principaux personnages de l'État se rencontrèrent de la sorte avec leur adversaire irréconciliable et, par des motifs opposés, rccomuiandèrcnt le même projet à l'Assemblée.

Ce projet ne fut pas adopté pourtant sans difliculté. Notre commission des Trente, dont il écartait les propositions, l'avait repoussé, et quand les ministres étaient venus lui annoncer ([ne le Maréchal renonçait à choisir aucun sénateur, un murnmre de pénible surprise s'était élevé parmi nous , cette concession nous était apjjaruc comme le présage des soumissions futures.

A l'Assemblée, l'article qui instituait la République, eu organisant pour l'avenir l'élection des présidents succès-

sifs, ne passa qu'à une voix Je majoritc. Une fois cet article voté malgré les droites et la plupart des membres du centre droit, la droite modérée, tenue à l'écart des pourparlers qui avaient préparé la transaction, loin de déserter le débat, tenta de marquer sou intervention au moyen d'un amendement (|ui eût relevé l'autorité du Maréchal. J'avais été frappé de l'amoindrissement de celte autorité, notre dernière sauveg-arde, et m'en étais expliqué avec vivacité soit chez Bulfel, devant les ministres nos amis, soit devant le Maréchal lui-même, qu'on avait à mon sens fait consentir trop aisément à des concessions funestes. Je tentai donc de lui donner plus de prestige et d'indépendance en proposant que le droit de dissoudre la Chambre des députés ne fût conféré qu'à lui seul, sans l'étendre d'avance aux Présidents futurs, et surtout qu'il pût l'exercer sans demander au préalable l'assentiment du Sénat. Notre commission des Trente adopta ma proposition. Encouragé par mes amis et principalement par Kerdrel, soutenu par Depeyre, je la défendis à la tribune. Broglie, qui avait favorisé sous main la négociation dont nous étions exclus, me parut d'abord contrarié d'un incident qui la troublait; il vota cependant avec nous et, plus tard, au cours de la campagne oii je m'engageai à sa suite, plus d'une fois il m'a témoigné le regret que mon amendement eût échoué. Ine motion analogue avait été présentée par un membre du centre gauche, M. Bertauf, ce qui donnait plus de chances à la mienne. A mesure que je parlais, je voyais se former une majorité prête à s'y rallier. Cependant celte majorité allait dépendre en définitive des clievaulégers. Le duc de Bisaccia, persuadé que le comte de Chambord permettait qu'on accordât le droit de dissolution au .Maréchal, les engagea à voter avec nous. Depeyre alla de banc en banc les en presser; mais tous ne se laissèrent point entraîner : une douzaine de leurs voix nous

niaïKiutTcril, tandis que M. Dufaure ralliait le centre gauche tout entier à la gauche contre notre proposition ; elle fut rejetée à cinq voix de majorité.

Le débat s'acheva sans que la droite modérée participât aucunement aux dispositions qui prévalurent et quand, après l'adoption de chaque article, il fallut voter définitivement la loi dans son ensemble, le centre droit, qui en avait aihnis certaines portions et repoussé d'autres, l'adopta aussi bien que le centre gauche et la gauche; la droite modérée et l'extrême droite la repoussèrent. C'est ainsi que. l'article qui instituait la République n'ayant passé qu'à une voix de majorité, la loi constitutionnelle réunit pourtant, au vote final, 425 sull'rages contre 224. Quant à moi, dans cette conjoncture, je ne me séparai pas de la droite, comme je l'avais l'ait précédemment, en appuyant l'arrangement provisoire du centre droit avec M. 'fiiiers. Je volai contre la loi. Il me répugnait de consentir à l'établissement définitif de la République. Cette étiquette placée sur les institutions nouvelles n'était-elle pas de nature à encourager les passions révolutionnaires, à déconcerter les sentiments conservateurs "/ Mais, en outre, si la République était devenue inévitable, si, pour remplir notre mandat, nous étions tenus de ne pas laisser le pays sans constitution, la constitution présentée en vertu d'un accord avec les partis subversifs oii'rait-elle à l'ordre social les garanties nécessaires? J'ai déjà indiqué l'inquiétude que m'avait inspirée la diminution de pouvoir acceptée par le Maréchal. L'élection des sénateurs par l'Assemblée ne me rassurait pas davantage. Divisée comme elle l'était, l'Assemblée me paraissait impropre au rôle qu'on lui confiait. Je redoutais qu'une coalition hybride, semblable à celle qui avait abouti au vote des lois constilutonnelles, ne se nouât pour cette élection, et qu'elle introduisît l'emiemi dans le réduit où nous avions entendu nous retrancher. Assurément, je ne soupçonnais

pas entre quels alliés cette coédition devait se former, mais l'événement a prouvé que je n'avais pas eu tort de la craindre. Voilà quels motifs m'empêchèrent de surmonter la répugnance instinctive et Iraditionnclle que m'inspirait la République et déterminèrent mon vote.

Daulres conservateurs, d'autres monarciiislcs, avec lesquels nous nous étions accordés la veille et devions nous accorder le lendemain, tinrent ce jour-là une conduite dilïérente. Les ressources que la constitution nouvelle olfrait à la défense sociale les frappèrent plus que les g;aranlies qui nous faisaient défaut, et surtout ils reculèrent devant l'abîme où le pajs risquait d'être précipité, si l'Assemblée se séparait sans avoir rien constitué. Je me gardai dès lors de les incriminer et ne saurais davantage, en dépit de nos mécomptes et de nos écliecs successifs, leur donner tort aujourd'hui. Telle était l'extrémité où nous avaient réduits des fautes qui n'étaient pas les nôtres : nous n'avions à choisir qu'entre des périls.

Les lois constitutionnelles votées, un nouveau classement semblait possible entre les partis. Le centre gauciie, en mésaccord avec nous sur la forme du gouvernement, s'était déclaré toujours aussi conservateur que la droite sur tout le reste; et si, tenant la monarcliie pour impossible, il avait adhéré à la république, s'il avait press(' r.\ssemblée de 1 instituer, c'était, selon ses chefs, afin de mieux défendre, sous un gouvernement délinitif, l'ordre social menacé. Dès lors, la question de gouvernement une fois tranchée, et tranchée au gré de ses préférences, il paraissait appelé désormais à faire

j;iO SOUVENIRS l'O L IT IQ UKS

conlrc li's lailicaiix cause commune avec les aulros Iraclii.ns conservatrices. Pour sceller celle union, il fallail un minisli'iv cl. parmi les cliels de l'ancienne majorilé, celui ([ui avait contribué davantage ;ï l'accommodcmenl, BuU'ol. était naturellcnienl appelé à former ce ministère. C'était lui, en cllct. (pii, par sa i'açoii île diriger les débats, les avait lait aboutir au vole des lois conslitulionnelles. Cependant la tàcbc qui lui incombait île la sorte lui déplaisait singulièrement. Il venait de perdre sa mère, dont la maladie l'avait retenu loin de l'Assemblée, dans les Vosges, au début de la crise ministérielle. Le deuil profond où il était plongé lui rendait plus pénibles encore ses nouveaux devoirs, si bien qu'il songea d'abord à composer le cabinet sans y entrer lui-même. Au centre gaucbe, la négociation devait s'engager avec M. Dufaure et M. Léon Say, tous deux anciens ministres de M. Tbiers; au centre droit, avec le duc d'AudillVel-Pasquier et M. liocber. La nomination de M. Uufaure à la justice ne fut i)as contestée, non plus que celle .M. Léon Say aux linances; leur compétence était indiscutable et leur autorité dans leur groupe les rendait nécessaires à la transaction. Comme toujours, la grosse difiiculté fui l'attribution de l'intérieur. Buffet finit par l'accepter, mais bien à conlre-cœur : « Si le Marécbal, » disait-il alors, « m'avait donné le clioix entre le ministère de l'intérieur et le conmiandcment d'une armée, je ne sais si je n'aurais pas encore préféré le commandement de l'armée. » Pour qu'il se décidât à assumer ce fardeau, il fallut que le Marécbal lui rappelât comment la présidence de la \\v\mbliquc lui avait été imposée à lui-même, contre son gré, par le président de l'Assemblée, et le sommât de remplir à son tour un devoir analogue. Bulfcl se résigna. Mais il exi"-ea (jue le vote sur les lois constitutionnelles ne fut pas^adopté comme ligne de démarcation entre les partis dans le Parlement; et, pour bien iiuliquer que la nuijorité

LA FIN DF. L'ASSEMBLEE NATIONALE 2-il

conservatrice sur laquelle le gouvernement aurait à s'appuyer devrait être élargie, mais non déplacée, il voulut qu'un membre de la droite ayant rejeté ces lois fit partie du cabinet : exigence qui n'était pas pour déplaire au Maréchal, mais que le centre gauche eut quel(|uc peine à subir. C'est dans ces conditions qu'un porteleuille me fut offert.

Encore que la nouvelle constitution demeurât, en vertu d'un article formel, essentiellement révisable et n'exigeât, par conséquent, d'aucuii homme public le sacrifice de ses convictions personnelles, la droite modérée, pas plus que l'extrême droite, ne souhaitait voir l'un des siens entrer dans le premier ministère institué sous le nouveau régime. La plupart de nos amis ne se souciaient pas du pouvoir pour eux-mêmes, ce qui attestait leur dé.sinléresscment personnel, mais ne s'en souciaient pas beaucoup plus pour leur parti, ce qui ne témoignait pas d'un grand esprit politique. Quant à moi, je professais, sur ce dernier point, un sentiment contraire; il me semblait que, pour un parti comme le nôtre, éloigné pendant longtemps des affaires, il importail fort d'y revenir, d'y rester, et qu'en définitive ce n'était pas en se dérobant sans cesse à la suite du roi, que les royalistes regagneraient du crédit. J'avais soutenu ce sentiment à l'encontre des plus autorisés d'entre nous avant qu'il fût aucunement question <le m'altribuer un portefeuille. Ce portefeuille m'était maintenant offert en vue de retenir entre les mains des conservateurs le pouvoir prêt à leur échapper. Buffet stipulait dans leur intérêt les garanties auxquelles ils tenaient avant tout : le maintien intégral d'une administration qui leur était favorable, y compris les maires nommés en dehors des conseils municipaux ; le maintien de l'état de siège, jusqu'au vote d'une loi efficace contre les excès de la presse; enfin, il faisait appel aux hommes modérés de tous les partis pour résister aux passions

252 SOUVENIRS l'OLlTlQUliS

subversives. Si pcisuad.'. que je lusse .[u'uu tel appel ne (levait pas être repoussé, mou eoneours n'avait de valeur que dans le cas où je le prêterais d'aecord avec les miens ; j'engageai doue Ballet à se concerter avec notre chef Kerdrel, subordonnant ma réponse à l'avis qur celui-ci me donnerait. — « Comme il vous plaira! » me dit Bullef. « mais, si vous refusez, je saurai que je ne puis compter sur la droite; et, connue je ne veux pas gouverner sans elle, je renoncerai à former le numstere ; le pouvoir tombera inévitablement à gauche ; vous et les vôtres vous eu serez responsables. » Cette perspective donnait à réfléchir à nos amis; ils savaient d'autre part, qu'au même moment Buffet employait sa ténacité coutumière à arracher au centre gauche les concessions qui devaient leur profiter. Aussi Kerdi-el, qui avait hesit.' d'abord, finit par me dire : « Je persiste à penser qu il eût mieux valu que Buffet composât sans nous son ministère- mais, après avoir fait voler des lois que nous avons repoussées, c'est pour nous qu'il lutte en ce moment. Nous ne devons pas l'abandonner, et puisqu'il reclame votre concours, liez votre sort au sien. »

Peu après, le cabinet était formé. Buffet, à sou grand regret et à la grande satisfacUon du général de Chabaud- Latour, remplaçait celui-ci à l'intérieur; quatre membres du cabinet précédent, le duc Decazes, le général de Cissey, l'amiral de Moulagnac et M. CaUlaux gardaient leur portefeuille MM. Dufaure et Léon Say reprenaient ceux qu'ils avaient eus sous M. Thiers; enfin, M. WaUon et moi, nous devenions ministres pour la première fois : hn de l'instruction publiciue, et moi de l'agriculture et du commerce.

Le 11 mars au soir, le Conseil se réunit pour la première fois à VersaiUes autour du Maréchal, qui se montra soulagé et comme épanoui. La crise se terminait, en effet, à son honneur. Après les alarmes soulevées autour de lui

LA FIN Dr L'ASSEMBLÉE NATIONALE 253

par rinstitution de la République, il se voyait assisté d'un frouverncmont propre à rassurer les conservateurs: La déclaration rédig^ée par Buffet conformément au pacte en vertu duquel le ministère s'était formé fut acceptée par tout le Conseil et portée le lendemain, 12 mars, à la trihune; elle commença de nous rallier la droite à la suite du centre droit, mais ne l'ut pas sans déconcerter les gauches.

Pour moi, seul memhrc de la droite dans le cabinet, j'avais à cœur de m expliquer sur ma situation personnelle. L'occasion m'en fut promptement offerte durant les vacances de Pâques, dans mon département, au banquet que me donna la chambre de commerce de Saint- Ktienne. Après avoir rappelé les mesures conservatrices que j'avais précédemment appuyées et que l'Assemblée avaient adoptées, la suppression des jrardes nationales, le maintien du gouvernement hors Paris, le pouvoir confié au Maréchal, j'ajoutai : « Au régime républicain établi en fait depuis la chute de l'Empire, l'Assemblée nationale a substitué un réjçime républicain plus nettement dt-(ini et muni d'organes plus réguliers. Je ne me suis pas associé par mon vote à celle dernière résolulion; mes plus profondes, mes plus chères convictions ne me le permettaient pas; mais, une fois rendue, la loi s'impose au respect de tous, d'abord parce qu'elle est la loi, ensuite parce que cette loi a pris soin de respecter elle-même toutes les conAictions honnêtes, ne fermant la porte de 1 avenir — c'est mon honorable collègue, M. Wallon, qui l'a dit, et il avait plus que personne qualité pour l'allesler — qu'au.x coups d'Etat et aux révolutions. Dans ces condilions, quel patriote consentirai! à se dé-sinléresser du sort de la {tatric malheureuse? Quel conservateur marchanderait son concours à l'homme que les conservateurs ont porté, maintenu, affermi au pouvoir, et qui y demeure pour les défendre?Ma présence dans le

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cabinet dont il faut bien que je vous parle, puis.iiie vous m'en avez parlé vous-même avec tant de bienveillance, est un appel à cette union, à cette action comnmnc des hommes d'ordre, des honnêtes gens, et, laissez-moi vous le dire, le jour où les honnêtes gens se concerteront, en effet, et marcheront unis, ce jour-là, le péril social sera conjuré. »

Trois mois plus tard, au moment de voter la dernière des lois organiques, celle qui réglait les rapports des pouvoirs publics, Kerdrel apportait à son tour à la tribune, au nom de la droite modérée, une déclaration rédigée par Depeyre, qui contenait les passages suivants : « Nous n'avons pas voté la loi, qui, le 25 février, a établi la République... Nous n'avons pas cru pouvoir adhérer au principe du gouvernement républicain... D'autres monarchistes ont pensé qu'en soumettant la Répubhquc à un droit absolu de revision, ils pouvaient la voter comme une nécessité qui s'imposait à eux... Ces dissidences n'ont plus aujourd'liui de raison d'être... Dans un débat où les principes conservateurs se trouvent si vivement engagés, nous ne pouvons être des spectateurs indifférents et désintéressés... Plus nous sommes effrayés des dangers dont le principe républicain menace le pays, plus nous devons nous efforcer d'atténuer les conséquences de ce principe (1). » Et la droite modérée concluait;! l'adoption de la loi organique.

Dans la même séance, un membre de l'extrême droite, celui-là même qui avait protesté précédemment contre l'institution de la République, avec une éloquence venue du cœur et qui nous avait tous émus, y compris ceux qui se résignaient au nouveau régime, Belcaslel proposa un paragraphe additionnel, réclamant des différents cultes des prières publiques à l'ouverture des sessions. « On ne

(1) Séance du 7 juillet 187.Ï.

m'accusera pas, » dit-il, « dètre porté à cet acte par l'es- ]irit de parti; car si quelque chose pouvait fortifier le ri'gimc nouveau que je n'ai point voté, ce serait bien d'v introduire une pensée religieuse et chrétienne... Mais jainie trop mon pays pour lui refuser, sous prétexte dinstitulions défectueuses, une force pour le bien public. » Et les prières demandées par Belcastel furent prescrites par la loi constitutionnelle. Aucune autre disposition ne s'y trouvait insérée à la demande de la droite. L'invocation à Dieu, maintenant effacée de nos lois, unissait alors dans un sentiment commun les partis divisés de l'Assemblée.

La politique du nouveau ministère lui valut donc promptement l'appui de la droite modérée et ne donna prise à aucune attaque de l'extrême droite. C'était T'intenlion qu'avait eue Buffet en le formant, le motif pour lequel il m'y avait appelé. Je n'avais eu, à vrai dire, aucune peine à rallier mes amis. L'attitude du premier ministre y suffisait pleinement, et d'ailleurs les survivants du précédent ministère se trouvaient à cet é^^ard d'accord avec lui. Les deux ministres militaires, iMontairnac etCissey, étaient des nôtres. Decazes, depuis l'échec de l'enlrcprise monarchique, n'était pas exempt de méfiance envers la droite et de complaisance pour lagauciie, mais restait en définitive de notre côté. Caillaux avait (|uillé le centre gauche quand il l'avait vu se rapprocher de la îraucho et, depuis lors, nul ne s'était montré plus ferme, plus intraitable dans la résistance aux idées révolutionnaires. Enfin, le nouveau ministre de l'instruction publique, .M. AVallon, était prêt à instituer ce que la droite desirait alors davantage : la liberté de renseignement supérieur.

Les deux représentants du centre gauche, .M.M. Dufaure et Léon Say, tenaient au milieu de nous une place considérable, mais restaient isolés. En dehors des (|uestions

gSG SOUVENIRS POLITIQUES

purcmcnl politiques, l'accord eûl été facile, ou plutôt il était fait d'avance. M. Tiiiers l'avait un jour constate : sur toutes les questions économiques ou sociales, il étail en contradiction absolue avec le parti républicain ; cl comment s'en étonner puisque, ce parU n'ayant depuis un siècle presque jamais participé au pouvoir, tous ses antécédents étaient révolutionnaires? M. Dufaure et M Léon Say appartenaient à la même école que M. 1 loers. M Dufaure, par exemple, avait été sous la présidence de M Tbiers l'auteur de deux lois, l'une sur le jury, qu avait soutenue Cbarles de Lacombe et qui mettait la justice a labri de l'ignorance ou de la passion populaires ; 1 autre contre V Internationale, que Depeyre et moi nous avions défendue et qui était destinée à garantir la patrie contre l'anarcbic cosmopolite. Personne en matière de finances ne professait des opinions plus conservatrices que M. hay; personne ne les présentait avec une clarté plus persuasive ni plus séduisante. C'était plaisir de l'écouter au Conseil exposer son budget et d'entendre Bullet donner un plein assentiment aux plans financiers d'un collègue dont les desseins politiques lui inspiraient au même moment une invincible défiance.

L'entente avec le centre gauche se serait donc nouée sans cflort, la République une fois établie, si, pour 1 établir, M. l'biers n'avait lié le centre gauche à la gauclie en dépit des opinions contraii-es aux siennes que celle-ci professait. Ne voulail-elle pas, en effet, elle ne s en eta.t point cachée, l'abolition du Concordat et du budget des cultes (11, la suppres.sion de l'inamovibiliié de la magistrature et l'élection des juges (2), lin.struction laïque, gratuite et obligatoire (3), la liberté de la presse poussée jusqu'à l'impunité de l'injure envers toute loi morale ou

(1) Jules Simon, la PolUiquc radicale, p. 30, 41 rt suiv.

(2) Ibid., p. 18 ri 3fi.

(3) Ibid., p. 251 et suiv.

LA FIN l)K L'ASSKMBLEE NATlONALli 257

relisricuse (1), Fimpôt progressif sur le revenu (2)'.' Sous l'Empire, elle avait réclamé de plus l'abolition lies armées permanentes. La guerre de 1870 l'avait forcée irabaiidonncr cette portion de son programme ; elle sétail associée aux eiïorls de tous les patriotes pour relever nos forces militaires ; mais elle n'avait renoncé à aucun autre de ses desseins, elle se bornait à les ajourner; et. par malheur, M. Thiers et ses amis avaient tendu la main, ajilani la roule au.v partisans de tout ce qu'ils repoussaient eux-mêmes. Pour rompre avec ces alliés, pour répudier ce que Casimir Perier — l'ancien — avait appelé jadis « l'avilissement des camaraderies révolutionnaires », il leur eût fallu la vigueur du Perier de 1831. Ni M. Léon Say avec sa souplesse, ni même, malgré sa rigide intégrité cl sa rudesse apparente, M. Dufaure vieilli, ni personne au centre gauclie n'en était capable. Bufl'et le sentait et en souffrait : l'alliance d'un jour qu'il avait dû contracter avec la gauche, pour arracher à YAssemblée le vote d'une constitution, lui pesait et l'humeur qu'il ressentait contre les républicains de l'Assemblée rejaillissait sur le rt'-gime qu'il avait contribué k établir de concert avec eux. De leur côté, M. Dufaure et AL Léon Say gardaient leurs préventions contre nous. Lorsque je me reporte à mes notes et à mes lointains souvenirs, M. Dufaure me semble pourtant avoir sincèrement voulu à cette époque le rapprochement avec les conservateurs dont il s'était séparé pour fonder la République. Dans le Conseil, il se montrait réservé, mais conciliant, il partageait assez volontiers les sentiments de Buffet et s'allirail ainsi la confiance du Maréchal. C'était quand il rentrait chez lui que l'entourage auquel il s'était livré précédemment risquait de le circonvenir encore et de l'incliner non pas vers les doctrines, mais vers les hommes de gauche. Quant à

(1) Jules Simon, la Politique radicale, p. 141 el suiv.

(2) Ibid., p. 179 el suiv.

258 SOIIVKNIHS l'O |, ITI Q UK S

M. Say, il no les avait pas quitlt-s en vciuuil au milieu do nous. La politique de résistance conviMiait mal à son tempérament ; et, s'il était entré dans la place (|uo nous prétendions défendre, c'était bien moins pour pro!onf;cr la résistance, que pour préparer la capitulation.

Tels étaient au sein du conseil les ferments de division. Il en résultait que l'ancienne majorité conservatrice ralliée par notre chef se serrait de plus en plus autour de lui, mais ne s'élargissait pas : le centre gauche se tenait à l'écart, toujours prêt à s'unir à la gauche. Dans le pays, Buiïet avait beau maintenir avec fermeté, connue il l'avait promis, l'administration intègre, mais encore novice cl inexpérimentée, qu'il avait trouvée en arrivant au pouvoir; les deux tendances entre lesquelles le gouvernement se partageait ne restaient point inaperçues, et ce n'était pas vers nous qu'inclinaient les esprits soucieux de ménager leur avenir.

L'avenir, en effet, risipiaitfort de nous éciiapper; mais, en attendant, les affaires tant à l'intérieur qu'au dehors étaient bien gérées, et la France continuait à se relever. Le département ministériel qui m'était échu était regardé comme le moindre de tous; j'eus à traiter cependant plus d'une question intéressante : enquête sur les traités de commerce; convention sucrière avec la Belgique, l'Angleterre et la Hollande; participation de la France à l'exposition de Plilladelpiiie; lutte dans les régions viticoles contre le pliylloxera; inspection du travail des femmes et des enfants dans les manufactures. Si je m'iittardais à ces sujetsspéciaux, je devrais avant toul allcslcr ma gratitude et mon estime pour les bureaux des ministères, ces bureaux si souvent incriminés et qui ont rendu tant de services, étrangers aux partis, dévoués à l'Etat, perpétuant la tradition administrative à travers les ciiangemcnls politi(pjcs, instruits par une longue expérience et plies à la subordination, leurs directeurs n'ont, en délini-

LA FIN ni: L'ASSKMBLEI': NATIONALE 2o9

tivc, arrètL' Fiiiitiativc des ministres que lorsque les ministres non avaient point; en revanche, ils les onl préservés lie bien des fautes et les ont assistés dans plus d'une réforme qui, sans leur concours, n'aurait jamais pu se réaliser (1). Mais j'ai liàtc d'arriver aux événements décisifs qui ont marqué la lin de l'Assemblée nationale; qu'il me soit permis sculeiiient de rappeler le meilleur sou\enir qui me reste de celte époque : l'amitié lidèle de Fernand d'Aillières. Je ne le connaissais pas lorsque je devins ministre; il était alors auditeur au Conseil d"État. Andral, qui présidait ce conseil, mêle donna pour chef de cabinet; et, depuis lors, il s'est associé à tous les travaux, k tous les actes de ma vie publique; à mon tour, du fond de ma retraite, je l'ai suivi d'une affection attentive, depuis son entrée k la Cliandire jusquk sa fin prémalui'éc, me flattant parfois que son noviciat auprès de moi ne lui avait peutêtre pas été inutile et le retrouvant toujours tel qu'il m'é'Iait apparu d'abord, droit, ferme et conciliant, sage et san^ace, laborieux cl désintéressé. Je l'ai vu s'épuiser pour suffire k son double devoir vis-k-vis des électeurs, qui lui conliaient leurs intérêts particuliers et vis-k-vis de l'État, dont il avait k débattre les intérêts giméraux ; et j'ai maudit cet abus du régime parlementaire qui impose aux flé|)utés deux tàclies dissemblables et, de la sorte, les empêche de remplir la plus importante, ou, s'ils négligent celle qui l'est moins, les rejette k l'écart, ou bien enfin, s'ils s'appliquent k lune et k l'autre, les consume avant l'heure. A peine le nouveau cabinet était-il installé (|ue le gouvernement allemand voulut nous chercher querelle. Notre arnii-e aciievait alors de se reconstituer; cette opération s'était poursuivie au ministère de la guerre de concert

(Il Le ministère de l'agriculture cl du commerce avait alors pour secrèlairf général et directeur du commerce extérieur M. Ozenne; directeur du commerce intérieur, M. Marie: directeur de ragriculturc, M. Porlier, et directour-adjoiut. M. Ti^^acrand; directeur de la statistique et de la comptabilité, M. Uelochc, membre de l'Iastitut.

àili) SOUVKNIRS POLITIQUKS

oiilrc le .Maivclial cl le fçônôral île Cissey, tandis ([u'aiix ail'aircs élrangères. Decazes, secondé par Gontaut, surveillait attentivement les dispositions et les démarches de nos vainqueurs. Grâce à l'habile vigilance du ministre et de l'ambassadeur, nulh; réclamation jalouse n'avait été formulée par l'Allemagne, avant qu'un (luatrième bataillon fût ajouté aux cadres de nos régiments d'infanterie. Bien que cette mesure, selon les hommes du métier, ne dût pas augmenter nos elfectifs, il plut à Bismarck, tenté sans doute d'abattre notre force renaissante avant qu'elle fût consolidée, de considérer cette réforme connue une menace. Allait-il donc nous demander un désarmcnuînt partiel? Et que ferions-nous alors? Faudrait-il affronter la guerre avant d'être prêts, ou subir une nouvelle humiliation? Qu'on juge avec quelle angoisse cette question agitait l'àme du Maréchal, lui que j'avais vu ne point permettre qu'on incriminât le refus de traiter cl la résistance désespérée du gouvernement de la Défense nationale après Sedan. La question douloureuse se dressait en même temps dans la pensée de chacun de nous, mais ne fut jamais posée au Conseil des ministres. Decazes ne se prêtait point, tant qu'il espérait l'écarter, à la débattre d'avance, et il évita, en effet, que la redoutable sommation lui fût adressée. C'est à quoi servit son talent diplomatique, à ([uoi s'employa l'empereur de Russie, averti à temps, lors de sa visite à l'empereur Guillaume. Les confidences de Decazes recueillies par M. Ernest Daudet (1), le récit du général Le Flô sur son ambassade à PéUn-sbourg et celui de Broglie sur la mission de Gontaut à Berlin ont dévoilé le péril que nous courûmes et la façon dont il fut conjuré; je n'y reviendrai pas. Au surplus, le conseil n'en fut guère entretenu qu'au moment où nous n'avions plus rien à craindre, a[)rès que l'empereur

(1) E. Dai'het, Souveniis de la piisidena- du Mnerhal df Mac-Mahon.

LA FIN DK LASSEMBLEE NATIONALE 261

Hc Russie, en quittant Berlin eut dit à Gontaut: « Rassurez-vous, tout est arrangé; mais, à l'avenir, ne soyez ni radicaux ni cléricaux. » II indiquait ainsi les deux griefs contradictoires qu'au besoin Bismarck se réservait de faire valoir contre la France. Pour le moment, la manœuvre étail déjouée. Nous respirions, en même temps que je frémissais en pensant à quelles extrémités un gouvernement risque de se trouver acculé, avant de s'en être rendu compte, par un ministre des affaires étrangères incapable ou té-méraire. Je sentis alors quelles garanties Decazes nous offrait; je savais que, mécontent de la droite, il n'avait pas souliaité m'avoir pour collègue ; mais, pour ma part, à compter de ce moment et, quelles que fussent nos difficultés intérieures, je me suis toujours félicité de la sécurité qu'il nous donnait au dehors.

11 était permis de nous féliciter aussi de la confiance, je dirai volontiers du respect, que le gouvernement du Maréchal inspirait à l'Kuropc. Pas plus avec la Russie (|u'avec lAnglelerre, nous n'avions alors de traité d'alliance : pourtant la Russie s'était efficacement entremise pour nous préserver; l'Angleterre s'était vantée de ses bons offices en notre faveur ; les autres puissances se montraient inquiètes dos prétentions et des procédés de la Prusse, et soutenus de la sorte devant l'ennemi qui, quatre ans auparavant, nous avait terrassés, sans que nous eussions trouvé nulle part le moindre appui, nous n'avions ni reculé ni plié; le maintien d'une paix encore nécessaire ne nous avait pas coulé de nouveau sacrifice.

A l'intérieur, l'Assemblée, à la veille de se dissoudre, dol<i la France dune liberté nouvelle : la liberté de l'enseignement supérieur. Dès nos premières réunions, le survivant des luttes et des négociations qui nous avaient valu, vingt ans auparavant, la liberté de l'enseignement secondaire, Mgr Dupanloup s'é'Iait proposé de couronner son «l'uvre. Connue nos travaux touchaient à leur terme,

263 SOUVl'N-inS l'OLITIQUKS

il y par\ iiit. [larco (ju'il trouva au ]iOuvoir, pour s'accorder avec lui. un uiiivorsilairc libéral ot, chrétien, M. Wallon. C'est en n-,li-cant la transaction qui avait prévalu dans les lois ronslilutionnelles ijuc M. Wallon s'était ouvert l'entrée du ministère; ce fut en concluant la transaction qui allrancliissait renseignement supérieur (|ii d y marqua son passage.

A TAsseinhlée, le projet souleva deux objections louchant la première son |)rincipe, la seconde 1 une de ses dispositions principales. Tout d'abord, à ceux qui réclamaient ce complément de la liberté d'enseignement, aux callioliques, leurs adversaires contestèrent le droit d'invo- (juer la liberté, sous prétexte que l'Église la maudit el n'aspire à la compiérir que pour la détruire. L'objection lond)a parce que les ennenùs de la foi chrétienne avaient affaire à des catlioliciues qui, dans la société moderne, voulaient sincèrement la libeité de conscience, l'avaient respectée pendant leur passage an pouvoir et, pour le hien de l'Église, ne souhaitaient pas d'autre régime.

Ce (|ui fut contesté dans les dispositions de la loi, ce fut la collation des grades pur un jury mixte composé de professeurs de l'État el de professeurs libres. L'évè<iue d'Orléans tenait à ce jury pour rehausser la dJLznilé des professeurs libres; les légistes le repoussaient connue attentatoire aux droits de l'État. Au fond il ne convenait point que les élèves de l'enseignement libre fussent juges sans contrôle par les maîtres d'un enseignement rival, quelle que pût être d'ailleurs l'impartialité de ces derniers. Si nous avions eu, en regard de l'Université de l'État, d'autres Universités déjà fondées et vivaccs, il leur eût appartenu, la valeur de leur enseignement une fois reconnue par la puissan<e publique, de vérilier el d'atlesterelles-mèmes lacapacile de leurs élèves; mais, en attendant (pic rciiscii;ncincnl libie eût fait ses preuves, j'incline a penser (piil ent ele préférable de lui donner

pour juge une commission choisie par le minisire ou par le conseil de rinstruction publi(]ue, tel qu'il- élail conslituc à celte époque. La prérogative conférée aux professeurs libres n'a pas été, en effet, sans inconvénient pour eux. Pour en jouir, ils ont ilù modeler leurs facultés sur les facultés de lEtat, ouvrir des cours exactement ]iarallèles à ceux déjà créés à côté d'eux, de sorte que la liberté n'a pas renouvelé, autant qu'il en était besoin, les objets et les méthodes de renseignement supérieur; elle a été moins féconde qu'il n'eût fallu pour l'accréditer. On pent regretter aussi que les efforts provoqués par la loi nouvelle aient été trop dispersés. Au lieu de rassembler d'abord sur quelques points judicieusement choisis les ressources intellectuelles et pécuniaires, nécessaires à la création d'une véritable université, des établissements insuffisants se sont ouverts à la fois, çà et là, comme au hasard; plus concentré, l'enseignement supérieur libre se fût honoré et eiU prospéré davantage.

El pourtant, depuis trente ans (ju'il a pu naître, durant celte première période d'existence précaire et d'essais hasardeux, il n'est pas demeuré sans résultats. Il en a donné qu'à vrai dire on ne prévoyait guère. D'une part, au souffle de la liberté, il s'est allumé d'autres foyers que ceux suscités j)ar le zèle religieux : à Paris, par exemple, rexcellenlc Ivole des Sciences politiques. D'autre part les facultés catholiques, instituées d'abord et surtout en vue de la jeunesse laïque, ont profité principalement, de l'aveu des meilleurs observateurs, à la jeunesse ecclésiastique : au-dessus du niveau commun de l'instruction distribuée dans les séminaires, elles préparaient, an sein du clergé français, une élite intellectuelle. N'est-ce point là ce (|ui ne leur sera pas pardonné? Leur participation à la collation des grades a cessé depuis longtemps : c'est maintenant leur existence même qui est en jeu. Les ennemis rie l'Eglise ne se trompent guère

2r,4 SOUVKNinS l'OLITlQUI'.i^

sur les liomnios ni sur les cliosos qu'il leur imiiorto de d(^molir. La lihorlé de l'eriscignenient à tous ses degrés est aujourd'hui le point de mire de leurs atla(|ues, la loi qui l'a inaugurée, au milieu du siècle dernier, et que nous nous sommes bornés à compléter vingt-cinq ans pins tard, le principal objet de leurs rancunes. Son auteur disait souvent : « On l'appelle « loi de I80O » quand on veut en dire du bien et « loi Falloux » quand on veut en dire du mal. » Jamais la loi Falloux n'a été aussi incriminée qu'à cette heure, où ses derniers vestiges sont en train de disparaître. Falloux reçoit ainsi des adversaires de sa cause un hommage posthume, qui apprendra peut-être à la nouvelle génération chrétienne quels furent des services trop longtemps méconnus.

L'Assemblée avait achevé tout ce qu'elle se sentait capable d'accomplir, il ne lui restait plus qu'à se préparer des successeurs. Les scrutins d'où le sort de la France allait dépendre inspiraient cependant tant d'alarmes (ju'un membre du centre droit, avocat distingué de Moulins, (jui jusqu'alors ne s'était guère mis en avant à Versailles, M. Méplain, imagina une combinaison ingénieuse au moyen de laquelle l'Assemblée aurait pu se perpétuer indéfiniment en se renouvelant partiellement; et cette combinaison rencontra un instant quelque faveur. Mais l'Assemblée était à la fois trop dé.sintéressée, et, depuis quelque temps, trop divisée pour s'ériger en Long-Parlclemenl. Les élections générales étaient désormais inévitables à bref délai. Le mode d'élection du Sénat se trouvant réglé, et toute autre réforme du suflrage universel étant écartée, il n'y avait plus qu'une seule (|uestioii de quelque importance à résoudre : l'éleclioii des députés aurait-elle lieu au scrutin de liste par département ou l)ien au scrutin uninominal par circonscription? Hullel et M. Dufaure s'accordaient à préférer le scrutin uninominal parce que l'un et l'autre le jugeaient plus conserva-

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teur; c'était même cette préférence, déterminée par ce motif, qui avait fondé et qui cimentait encore leur alliance. La plupart ilcs conservateurs professaient le même sentiinenl, à l'exception seulement de quelques membres de la droite, partagés eux-mêmes entre des propositions diverses : car plusieurs repoussaient comme trop nombreuses les listes départemonlales et en voulaient de plus restreintes. La gauche tout entière et, à sa suite, une portion du centre gauclie réclamaient au contraire le scrutin de liste. Le cabinet s'engagea sans réserve sur cette question et l'emporta.

Nous n'eûmes pas à nous féliciter longtemps de notre succès. Aux élections de 1876, le scrutin uninominal nous donna tort, tandis qu'en 1871, le scrutin de liste nous avait donné raison. Les temps étaient changés ; depuis 1871, les élections partielles faites par département nous avaient presque toujours été contraires; et, comme les malades qui vont s'alTaiblissant, nos amis avaient été conduits à souhaiter un changement de régime. L'expérience n'était pas concluante cependant, puisque, dans la plupart des cas, il ne s'était pas formé de listes ; il n'v avait eu qu'un seul député à élire. Au fond, nous préférions le scrutin uninominal, parce qu'il donnait plus de prise soit aux influences locales, soit au patronage du gouvernement, alors entre nos mains. Nous ne prenions pas garde que, dans une société démocratique, les influences les plus voisines de l'électeur sont diverses, et pernicieuses aussi souvent que salutaires ; nous ne remarquions pas non plus que le patronage d'un gouvernement quelconque, honnêtement exercé, comme il doit l'être, n'est efGcace que si le pays croit à l'avenir de ce gouvernement Quelles que soient d'ailleurs les circonstances, une différence subsiste entre les deux modes de scrutin, ji- le reconnais aujourd'hui ; le scrutin uninominal abaisse les choix, le •^iTulin de liste tend à les relever cf. comme le sulirage

2,;6 SOUVENIRS POLiTlQUKS

universi'l n'est guère porté en temps ordinaire à rechercher les élites, après avoir concouru pour ma faihlc pari à Tabolition du scrutin de liste, je le regretlc niaiulenant. Dès celle époque, une solution inlermédiairc fut proposée dont il y aurait eu lieu de tenir compte. Un nicnil.re du centre gauche ([ui devait bientôt attester à la tète d'un parquet de cour d'apjiel son indépendance aussi bien que sa compétence, M. Uives, proposa d'instituer l'élection non par département, mais par arrondissement, avec le scrutin uninominal si la jiopulalion de l'arrondissement ne coruporlail (ju'un seul député, el le scrutin de liste si elle en comportait plusieurs. Les circonscriptions électorales eussent été de la sorte fixées sans arbitraire cl, dans le choix des candidats, il y aurait eu plus de place poiu- la diversité des siluatioiis et îles apliludes. Mais, sur celte question, au moment où elle dut être tranchée, les partis contraires élaienl trop engagés pour s'arrêter à une transaction.

Le Irionqihe du srrulin uiiinuminal tul le dei uu'r résultai de l'alliance ([ui avait présidé à la formation du cabinet. J'ai maniué, dès notre arrivée au.x affaires, les dissidences exislanl entre Hulfet el M. Léon Say. Ces dissidences n'avaient fait (pie s'accentuer à mesure (pie l'association se prolongeait; elles avaient failli éclaler pendant les vacances, à propos de deux discours prononcés, l'un à Dompierre par Ikill'el, l'aulre ;i Slors par M. Say. Bulfet avait réprouvé « la politique qui, sans être encore la politique révolutionnaire fraierait la voie à celle-ci », el il avait assigné pour tache au gouvernement <( de

reformer le faisceau de toutes les forces conservatrices ». M. Say s'était félicité, au contraire, que « l'ancienne majorité se fut <lissoute », et il avait fait appel à « la nouvelle majorité qui avait voté les lois constilutionnellcs » Fallait-il rompre l'accord à [iropos de ces deux discours? Quand j'i'tais entré dans le cabinet, il m'avait semblé que mon premier devoir était d'y représenter la droite et ses intérêts ; le second de me prêter à la transaction et de n3 rien négliger pour en éviter la rupture. C'est ainsi que plus dune fois je m'étais employé à prévenir les diflicnllés créées par l'agitation bonapartiste. I3ulfet était disposé aménager les bonapartistes, non qu'il partageât leurs préférences ou leurs regrets dynastiques, mais parce qu'il voyait en eux des conservateurs. J'avais toujours souhaité que ces ménagements ne s'étendissent pas aux bonai)artislcs militants; j'avais approuvé la destitution de l'amiral La lloncière Le Noury, lorsque, se trouvant à la tête de l'escadre de la Méditerranée, il avait adhéré par une lettre publique à une manifestation impérialiste organisée par M. Raoul Duval; et j'avais poussé à la ri'vocation du maire d'Ajaccio (jui avait assisté en uniforme de réserviste à une réunion présidée par -M. Uoulier. Les dissentiments qui séparaient les minislies s'étaient manifestés jusque-l;i dans leur langage beaucoup plus (|ue dans leur conduite : le discours de Stors. succédant au discours de Dompicrrc, ne me {larut pas sufdsant pour motiver une rupture, et, très résolu à suivre Bull'et,(|uelquc parti qu'il adoptât, je l'inclinai vers un acconunodement aucpiel M. Dufaure, de son côté, décida M. Say. Celui-ci écrivit à Bulfet une lettre qui put passer pour une satisfaction, et resta dans le cabinet. Mais il y ilemeura en se liant de plus en plus étroitement cl ouvertement à lagauciie. Son antagonisme contre le président et la majorité du Conseil devint de plus en plus agressif; et, lors de l'élection par 1 Assemblée des sénateurs iiiamo-

gfig SOUVKNMRS POLITIQUES

vililcs. il :illa jus(iu'à jjn-ndie puhliciiioiiUMit des iiKiins (riiii (lopiilé de rcxlri'ine gauclie, au nioineut «le déposer son vole à la tribune, la liste d'où nous étions exclus, où nos adversaires irréconciliables étaient inscrits, et, sous les yeux de tous, la porta dans l'urne sans y rien chann-er. Bientôt, dressant une liste dans son propre d.'partcment, il devait associer publiquement sa candidature a celle de deux liommes qui s'étaient déclarés nos adversaires. Si donc il restait à nos côtés, dans la place i\w nous défendions, c'était, et il ne s'en cachait pas, pour ouvrir la porte aux assiégeants. Aussi les journaux qui nous soutenaient le sommaient-ils d'en sortir et ikmis sommaient-ils nous-mêmes de l'éloigner. Mais il n'appartenait plus à l'Assemblée, parvenue au terme de son mandat, de provoquer ou de dénouer une crise minisiénelle. Pressé par Bud'et et par moi, le Marécbal était retenu i)ar la crainte que M. Say n'entraînât M. Dufauie avec lui. « Et nous avons besoin de M. Dufaure. » disait-il, « |)Our avoir la bourgeoisie. » En elFct, lorscjuc [ardivemeni il se décida à congédier M. Say. M. Dufaure se déclara prêt à suivre celui-ci, et le Maréchal recula.

Dans ces conditions, l'élection des députés par le sntfrage universel nous laissait peu d'espoir. Mais à (|m redoutait le débordement sans frein d'une démocratie mal réglée, il devait rester un refuge, le Sénat, et dans le Sénat, la section des inamovibles ([ue l'Assemblée nationale avait à nonuner. La défection de quelques membres de l'extrême droite livra ce dernier retranchement à l'ennemi. Une im|)iudeuce de l'Assemblée avait malheureusement facilité la chose. Aux termes du i)rojet préparé par M. Dufaure pour régler ce scrutin sans précédent, une commission élue dans les bureaux devait présenter une liste de candidats. C'est ainsi qu'on avait procédi' antérieurement pour la désignation des conseillers d'Etal et l'on s'en était bien trouvé. Si les choix avan-nt

LA FIN IlK L'ASSKMliLliE NATIONALK 26!t

été discutés de la sorte au préalable, si les candidats avaient été désig-iiés selon certaines règles et dans certaines catég-orics débattues contradictoirernent et d'avance, le complot, qui, pour réussir, avait besoin d'être tramé en secret, aurait été probablement déjoué.

.Malheureusement les partis rivaux ne \niilaieiil |i,is èlre guiflés dans leurs cboi.v. C'était aliii de se survivi-r. de perpétuer son iruvre dans le Parlement futur que l'Assemblée s'était attribué la nomination des soixantequinze inamovibles, le quart du futur sénat. Les groupes assez rapprochés pour s'unir négocièrent et répartirent entre eux, proportionnellement aux suH'rages dont ils disposaient, les candidatures à faire prévaloir. Deux listes furent ainsi dressées, l'une à droite, l'autre à gauche, qui allaient se disputer la majorité. Sollicité des deux côtés, le centre gauche lia partie avec la gauche et rextréme gauche. Les bonapartistes, qui étaient peu nombreux et réprouvaient la création d'un Sénat électif, furent exclus de la négociation ou s'en exclurent cu.x-mémes, je ne sais trop Ils devaient, en tout cas, prendre une triste revanche de cette exclusion. Quant au gouvernement, il était trop divisé lui-même pour intervenir et s'imposer comme arbitre. Mais ses membres furent désignés, lorsqu'ils le voulurent, par le groupe auquel ils appartenaient. MM. Dufaure et Léon Say seuls se réservèrent pour les élections départementales. Les autres ministres furent perlés par la droite et le centre droit.

Le succès semblait assuré à la liste ilcs droites; il tenait toutefois à un petit nombre de suffrages, et la moindre indisiipline risquait de tout compromettre. A l'ouverture du scrutin, corimie j'arrivais [lour voter à la salle des séances, je rencontrai le duc de Broglie : « Les bonapartistes, » me dil-il, « ont bien vilaine figure aujourd'hui: je crains qu'ils ne fassent quelque mauvais coup. » En effet, les partisans de l'appel au peuple venaient de se

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