‹ Souvenirs politiques, 1871-1877Chapitre 15 sur 38 · SOUVKNIRS l'OLITIQUKS · texte numérisé non relu

SOUVKNIRS l'OLITIQUKS

conccrlcr avec la gauche pour écarter la droite et le.rnlre droit Sans présenter eux-mêmei? aucun candidat, ils avaient promis de porter ceux qui nous étaient opposés, et comme leurs votes n'auraient point suffi pour consliluer une majorité, onze clievau-lé-ers, moyennanl un siè-e accordé à chacun d'eux, avaient consenti a fonnur l'appoint nécessaire. Le traité négocié par M. Raoul Dnval accepté par MM. Rouher et C.anibetla, avait ele conclu la veille, dans la nuit, cl.e/. Jules Simon, et la liste, dressée avec lui par M. de la llo.-liette, président des chevau-légers; dans ce groupe même elle n était connue que de ceux qui s'étaient prêtés a y fig^urer. Parmi eux, M. de la Rochetle était le seul dont la tatale résolution ne put être imputée à un vulgaire intérêt personnel; il eût été porté sans difficulté aucune et accept.' par nous au nombre des représentants de l'extrême droite. Mais il céda à la haine politique provoquée chez lui par la révolution de juillet et nourrie durant sa longue carrière contre les orléanistes; pour leur fermer la porte de la Chambre haute, il l'ouvrit aux ennemis déclares de l'or.lre social et de la foi chrétienne : un Schœlcher, un Laurent-Pichat, un Cazot, un Humbert. Quant à ses dix complices, leur défection leur valut un siège qu ils n auraient pas obtenu autrement; elle leur profita aux dépens de leur propre parti; ils en étaient les membres les plus insigniliants; ils prirent la place des plus considerabh's. inscrits avec noussurlahste conservatrice, écartés comme nous par la manœuvre de M. de la Rociiette.

\ travers les pénibles scrutins qui suivirent, imil scn- Inncnl des nôtres surnagèrent sans avoir trempé dans le complot. Un reste de pudeur, un remords tardif peut-être, valurent à Mgr Dupanloup le vole des conjurés qui nous abandonnaient. Un sentiment patriotique et la camaraderie militaire gagnèrent, au delà de nos rangs au gênerai d\urelles, au général de Cissey et à l'amiral de Monta-

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gnac les suffrages nécessaires. M. Wallon fut élu, parce qu'il était Tauteur fie la constitution républic^aine,- et M. Kolb-Bernard, parce que les députés du Nord qui siégeaient à gauche voulurent se débarrasser de sa concurrence dans leur département. Le duc Pasquier enfin avait obtenu, dès le premier tour de scrutin, avant que le complot fût dévoilé, les suffrages qui l'avaient porté à la présidence de l'Assemblée. Toute autre candidature des droites fut écartée. Buffet avait retiré la sienne, afin de n'prouver plus librement, devant l'Assemblée et devant le pays, la trahison dont nous étions victimes et j'avais suivi son exemple, n'ayant d'ailleurs aucune chance d'échapper à la commune défaite de mes amis.

A la suite de cette défaite, les sièges inamovibles que nous avions entendu nous réserver appartenaient donc pour la plupart à nos adversaires. Il fallait regagner dans les départements l'avantage j)erdu dans r.\sscmbl(''c, et le regagner en dépit d'un premier échec qui nous discréditait et devait tourner contre nous ceux qui vont au plus fort. Cependant, telle était encore dans les communes rurales la prédominance de l'esprit conservateur et dans les collèges départementaux la prédominance des communes rurales, que les sénateurs envovés par les départements rétablirent la balance et même l'inclinèrent en notre faveur. On le vit bien quand le Sénat ainsi nommé choisit le duc Pasquier comme président et peu de temps après nomma Buffet sénateur inamovible.

Au contraire, le suffrage universel direct continua de descendre la pente qui l'idoignail de nous, depuis que la

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France ne se sonlait plus en danger. Les railicaux cl ceux qui leur IVayaienl la roule envaliirent la Clianilire des députés eu qualité de républicains. Dans cette Cliambro, Gainbetta, dont le nom seul ellVayait encore les buniines d'ordre, et à juste titre, car il n'avait rien répudié des doctrines radicales et jirétendait scnlcineiil les appliquer en temps opportun. CiainlHilla allait régner en maître.

Ainsi, la forme du gouvernement n'étant plus en question, le péril social précédemment signalé el jusque-là contesté se manifestait imminent. i*our le conjurer, de quelles ressources disposions-nous et comment convenait-il de les employer? Un ciief d'Etat conservateur, une Chambre radicale, un Sénat hostile au radicalisme., mais partagé entre les partisans des concessions et les partisans de la résistance, voilà les pouvoirs (jui allaient débattre le sorl du pays. Pour défendre non pas lel ou lel parti politique, mais ror<lre social menacé, fallaitil dès lors un ministère prêt à affronter la lutte avec la Chambre ou bien un ministère disposé aux transactions? Entre les deux systèmes, il y avait assurément Heu d'hésiter : car l'un comme l'autre présentait moins de chances de succès que de revers; mais il fallait se décider promptement, avant la réunion du nouveau Parlement. Pour ma part, j'inclinais vers la résistance immédiate 11 me semblait que .-'était en se prononçant sans balancer que le Maréchal pouvait le mieux rallier à lui le Sénat à l'encoiitre de la Chambre et relever dans le pays le courage des conservateurs; qu'en temporisant et en s'elfaçant, il risquait, au contraire, de décourager ses amis et de se discréditer lui-même. Il y avait pourtant à cette politique une étrange difliculté; il fallait un homme capable de la représenter, et cet homme, à ce moment, ne pouvait être que Hufict maintenu au ministère. Or Buffet ne faisait plus partie du Parlement. S'étant

présenté dans plusieurs circonscriptions, il s'était interdit, il avait interdit à ses agents toute démarche, en faveur de sa propre candidature, non qu'il déniât au gouvernement le droit d'avoir et d'avouer des candidats — il avait au contraire, dans nos récents débats, revendiqué ce droit on plutôt ce devoir à la tribune; et, quoi qu'en aient pu penser et dire ceux de nos amis, en trop grand nondjre, (jui échouèrent, il n'avait pas manqué de leur prêter son appui — mais cet appui, ministre de l'intérieur et, à ce titre, combattu plus que personne par l'opposition tout entière, il se l'était, par un singulier et funeste excès de délicatesse, refusé à lui-même. 11 n'avait donc trouvé place ni dans l'une ni dans l'autre Chambre. Pour le maintenir au pouvoir il eût fallu d'abord le faire rentrer au Parlement. La porte du Sénat ne me semblait pas, du reste, difficile à lui ouvrir. Quelques sièges de sénateurs inamovibles étaient déjà vacants; la coalition qui avait décidé des premiers choix n'existait plus et Buffet ertt obtenu, dès ce moment, la majorité qui le ramena peu de temps après parmi nous. Au surplus, le procédé que j'indiquais est précisément celui auquel son successeur dutrecourir. Pas plusque lui. M. Ricard n'avaitété nommé dans les départements; il se fit élire par le Sénat avant d'accepter le portefeuille qui lui était destiné; et, pour assurer son élection, il fallut (|ue le Maréchal, qui avait consenti à son entrée dans le ministère, intervînt pour écarter les concurrents que nous étions disposés à soutenir.

11 était donc possible, dès ce moment, d'introduire Buffet au Sénat; il eût été plus malaisé de le maintenir au pouvoir. Pour moi, durant ces quelques mois où nous avions vécu et lutté côte à côte, j'avais conçu pour ce vigoureux esprit, pour cette àme droite, ferme et simple, et par dessus tout désintéressée, un inviolable attachement Auparavant je l'avais admiré déjà lorsque, prési-

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ilaiil nos séances, il conlcujul les (l(j|s (l(''cliaîiH''s (l'iiiic niiiioriti' Iniiuiltueuse et lui imposait l'aulorité do l'Assi'Mihir'e souveraine. Plus tard, je devais l'admirer pareillement c]uand, presque seul au Sénat, il tenait tète k une majorité intolérante et lui ()|)posait, sans se lasser jamais, l'inllcxilile protestation du hou sens et du l)Oii di'oit. Je me, rappelais alors — car j'étais d'une génération (|ui n'avait pas déserté les études classiques ; et, quel(|ucfois, il nous en revenait, au milieu de nos épreuves, des réminiscences qui nous réconfortaient, — je me rappelais le juste de l'ancienne Rome :

Justum el lenncem proposili riruin j\o» civium ardor pnn'ajuhentiitin

Mente qiiatit solidn.

Et je crovais voir ce juste antique, soutenu ol porté plus haut encore par la foi chrétienne.

Mais à l'époque, qui nous occupe, à la suite de nos échecs électoraux. Buffet avait perdu la confiance des conservateurs. Le parti républicain savait alors soutenir, en dépit de leurs revers, même de leurs fautes, les lionmies capables de le servir, et ce n'était pas la moindre raison de ses succès; les conservateurs, au contraire, étaient prompts à abandonner ceux (|ui se risquaient pour leur cause ; Buffet aurait eu ]ieinc à les rallier pour un commun effort de résistance; et, lorsque je souhaitais cet effort, je me rendais compte peut-être des besoins du pays, mais je présumais trop de la constance de nos troupes.

Tandis que le Maréchal n'était pas encore décidé, je n'avais pas manqué de lui faire connaître mon sentiment. Comme je sortais de son cabinet, j'avais rencontré la Maréchale, attristée et perplexe, qui m'avait interrogé ; au premier abord, l'avis que j'ouvrais avait paru la surprendre et lui agréer; j'ai noté les paroles qu'elle nudit il ce propos, parce qu'elles m'ont semblé représenter

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assez exactemenl le Maréchal tel qu'il m'est apparu en plus d'une circonstance critique : « Faites voir du monde, faites voir des hommes de bua conseil à mon mari. Il n'a pas l'habitude de la politique, il ne peut la deviner; mais quand on lui montre les choses, il n'est pas avcu§:lé par l'intérêt personnel, il ne veut que le I)ien : et alors il discerne le vrai, il s'élève au-dessus des brouillards. » A ce moment, ses conseillers ne lui montrèrent pas les choses comme je les voyais. Je me rencontrai chez le secrétaire de la Présidence, le vicomte d'Harcourt, avec Broglic arrivant de son département, et qui se prononçait nettement contre la résistance immédiate. Pour appuver cette résistance, nous ne pouvions compter, d'après lui, ni sur la majorité du Sénat encore incertaine et flottante, ni, dans le pays, sur l'opinion conservatrice, moins ellrayée (|u"elle aurait du rétrc de la composition de la Cliarnbre nouvelle. Engager la lutte sans plus attendre c'était comproujcttre en pure perte nos dernières ressources : le Maréchal et le Sénat. .Mieux valait attendre que la Chambre se démasquât, se discréditât elle-même par ses fautes et rejetât de notre côté l'opinion moyenne du Sénat et du pays. Plusieurs hommes pohliques, et dos plus conservateurs, se trouvaient là; tous partageaient le sentiment de Broglie: j'étais seul à le contester. Cet avis fut porté par lui, en face de Buffet, qui avait émis l'avis contraire, au Marécliai, qui avait voulu les consulter ensemble. Je me trouvais au ministère île l'intérieur chez Bufl'et, pendant celle consultation: quand il en sortit, il m'apprit que les idées de Broglie avaient prévalu; le .Maréchal voyant .son armée défaite et découragée, se résignait à une première retraite. Buffet était écarté et M. Dufaure, chargé de former un nouveau cabinet, conservateur s'il se pouvait, mais tout entier républicain, avant même que ce cabinet fût constitué, prenait possession de l'intérieur,

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;iliii de n'y point laissi-i' son prédécesseur pendant les b:dlo(l;ii;es, (|ui n'avaieiiL pas encore eu lien.

Quant à moi, j'étais entré dans le cabinet à iajipel de Buffet réclamant, pour gouverner, l'appui de la droite; je ne pouvais y r(!Ster après lui et nui démission sui\ it immédiatement lu sicmie.

Je m'étais proposé pourtant une làclic qu'il me coûta de laisser inatdievée. A la demande des principaux agriculteurs de l'Assemblée, du mar(|uis de Dampierre avant tout autre, j'avais projeté de rétablir l'Institut agronomique, c'est-à-dire renseignement su[)érieur de l'agricul- Inre. Je dis l'établir et non créer : car la seconde République avait inaugnré, v(!rs 1848, un établissement de ce g'cMU'e; seulement, à cette ('poquc. on a\ait trouvé bon d'y joindre l'exploitation d'un vaste domaine, (ît celle exploitation, qui ne pouvait servir d'exemple, car elle coûtait Tort cber et ne rendait rien, avait discrédité l'eiiseignenienl qu'aurait dû recommander cependant le rare talent d'un maître destiné à devenir un écrivain de premier ordre en ces matières, M. Léonce de Lavergnc L'Institut agronomique avait été sup[)rimé par décret à la suite du coup d'Etat. Ceux qui le regrettèrent avaient reconim que pour renseignement supérieur, « (confondre enscndile la tbéorie et la prati(]ue c'était les abaisser et les fausser l'une et l'autre, la tbéorie devenant de la sorle incomplète et ne pouvant s'appliquer à tout le territoire, la |irati(|ue étant inévitablement illusoire et trompeuse, capable d'égarer au lieu d'éclairer (1) «. surtout quand elle s'exerce aux Irais de l'I'^lal. Ils a\aicnl admis (|ue l'école à rétablir dc\ rait donner aux élèves l'instruction agronomique, sans prétendre suppléer à l'apprentissage agricole; coid'ormément à ces données, j'avais préparé cet Institut de conccil avec M. Tisserand, alors inspec-

(1) Rapport sur lu projet de loi ayant pour objet île pourvoir à renseignement supérieur de l'agriculture présenté au Sénat le 16 mai iSTJ.

teur gf^nôral et sous-directeur au ministère de l'agriculture, et pour qu'il ne lardât pas à s'ouvrir, j'avais niénag-é son installation au Conservatoire des arts et métiers. Toutefois, avant de présenter le projet de loi, j'avais recherché si l'entreprise ne pouvait être tentée que par l'Etat. Je pensais en effet qu'en malièrc d'instruction surtout, l'État ne doit intervenir que là oii ne peuvent s'exercer ou se sufûre les libres initiatives. J'avais en conséquence suggéré l'idée de cet enseignement d'abord à .Mgr Dupanloup, occupé d'organiser les universités catholiques, ensuite à M. Drouyn de Lhuys, président de la Société des Agriculteurs de France. Il me semblait d'une part que la clientèle des universités catholiques était particulièrement appelée à se munir de la science agricole: d'autre part que la Société des Agriculteurs de France, récemment fondée, ne saurait mieux s'accréditer. .Mais les universités catholiques consacraient alors toutes leurs ressources à créer des facultés parallèles à celles de l'Étal alin de participer à la collation des grades, et le Président de la Société des Agriculteurs, M. Drouyn de Lhuvs ne la jugea pas non plus en mesure de subvenir à pareille dépense II fallut donc attribuer l'enseignement agronomique à l'Ktat. Tandis que je poursuivais les divers pourparlers qui n'aboutirent pas, le moment arriva pour moi de quitter le ministère; mon successeur trouva sur mon bureau le projet que j'avais élaboré, le présenta sans v rien changer et le fil voter par le Sénat et la Chambre : tjeuvre utile que l'Assemblée nationale avait préparée, qu'il ne lui fut pas donné d'accomplir, mais que, du moins, le gouvernement et le Parlement ne rejetèrent pas après eUe.

Au moiuciil ou l'Assemblée allait se (lissomlri', ses secrétaires, aiicieiis ou actuels, se réunirent en un ban- (|uet d'adieu. Cazenove, toujours soigneux, malgré son royalisme intransigeant, d'entretenir des relations cordiales avec les honnêtes gens de tous les partis, avait proposé celte réunion, qui était comme un raccourci de l'Assemblée elle-même. IJetiimont cl Hi\cs y |icrsiinnifiaicnt la gauche. Moi-même, avec le laborieux et consciencieux Desjardins, alors sous-secrétaire d'Etal à l'inléricur, l'un des hommes dont le caractère et le talent iionoraient le centre droit, j'y représentais le gouvernement prêt à disparaître. En ma qualité de ministre, et comme j'étais d'ailleurs à peu près le doyen des anciens secrétaires, je portai le toast qui termina l<^ banquet. Je le portai à nos successeurs encore inconnus, leur souhaitant, sans fausse motlestie, de nous ressembler cl, ijiiand ils se retireraient à leur tour, de pouvoir se retrouver, s'estimant mutuellement et se tendant la main, connue nous le faisioLis nous-mêmes.

Ce souhait n'était pas près de s'accomplir et le pays allait êti'e autrement représenté. L'Assendtlée nationale li;rminait sa carrière jiar des mécomptes (|ui faisaient oublier ses services; elle ne devait être bien jugée qu'à distance. Cependant, avant d'en prononcer la clôture, l'orateur dont elle avait acclamé la g('>néreuse t'-loqueiuîe. devenu son président, le duc d'Audilfret-Pas(|uier, lui rendit ce témoignage que « les convictions, les souvenirs et les espérances de chacun avaient été dominés par une seule et unique pensée : l'anTour du pays (1) ».

(1) 8iance du 31 décembre 1875.

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Vingt-sept ans plus tard, un historien appartenant au parti que cette Assemblée écartait du pouvoir devait reconnaître à son tour « qu'elle fut digne du peuple qui l'avait élue et à la hauteur des événements... Jamais la France ne fut plus sincèrement ot plus loyalement aimée (l). » Si tels étaient les hommes, quelle fut leur œuvre? Ils avaient recula France écrasée et comme expirante; ils l'ont remise à leurs successeurs mutilée, hélas ! mais relevée et rétablie. Après avoir signé la paix qu'imposait une guerre funeste, ils ont acquitté notre rançon. Après avoir arraché Paris à la Commune et, pour la première fois dans le cours de nos révolutions, empêché qu'une insurrection maîtresse de la capitale disposât de la patrie, ils ont ùté à la guerre civile ses cadres en abolissant la garde nationale, soustrait à l'émeute son objet en maintenant le gouvernement hors Paris. A leur avènement, le Trésor était vide; ils l'ont rempli au moyen de taxes qui ont sufli non seulement à garantir le paiement de l'indeinnilé de guerre, mais à refaire l'armée, à fortifier la frontière, à réparer les dommages de l'invasion, et le budget, porté de la sorte à deux milliards et demi, n'a pas arrêté le progrès de la richesse pulilique. Vaincue par une nation armée, la France a voulu s'armer elle-même tout entière et le patriotisme a fait à la génération nouvelle une loi du service obUgatoirc et universel; mais la sagesse do l'As-

I ilANoTAi'.\, Histoire de l<i France eonlemporaine. T. 1" : le Goiwernemtnl lie M. Tliierf,p 627 cl Gï8. — A noter encore de M. Zévori ccUe appréciation, d'autant plus caractéristique que l'auteur n'y dissimule pas son hostilité passionnée contre l'Asscmblre :

. Les hommes de notre génération, n'oublieront jamais les journées décisives de l'Asscmblte de Versailles, ni les émotions qu'ils éprouvèrent, douloureuses en mai 1873, Iriomphantes en janvier ot en février 1873 quand le succès parut assuré, quand ce succès vint de ceux dont on l'atlendait le moins, ni surtout l'iaiprcssion d'apaisement cl de conliaiice qui se répandit partout quand se termina l'existence d'une assembh'e si honnête en somme, si remarquable par le talent de ses membres, ayant un si h.iut sentiment de sa di^nilé. de ses devoirs, de ses droits, uni à une telle haine de la démo< ralie que la démocratie poMvi.ii i.,iif i.-,l,,iii, til'flle. • (Zévoht, la Préiidence du Murichal, p. 24b,)

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semblée avait pris soin que cette obligation, iiicoiinuo des générations précédentes, n'enlravàt ni le travail agricole ou industriel ni le recrutement des carrières libérales; de SCS délibérations une armée solide était issue qui rendit au pajs avec la condance en soi l'estime de ses voisins.

L'Assemblée ne s'est pas contentée de rendre à l'État des forces et des ressources matérielles; elle s'est intéressée à la vie intellectuelle et morale de la nation. Elle a développé et propagé l'enseignement supérieur, soit en provoquant dans l'Université l'institution de facultés nouvelles à Lyon, à Lille, à Bordeaux (1), soit en autorisant la création de facultés libres en face des facullés de l'État. Elle a augmenté le traitement des instituteurs primaires (2) et garanti l'accès de l'école aux enfants employés dans les usines. Elle a ouvert une vaste enquête sur la situation de la classe ouvrière (3); et, tandis qu'elle cberchait à la prémunir contre un enrôlement funeste en proscrivant VlnteinatioHdle, elle s'est efforcée d'améliorer son sort par la loi qui réprimait l'ivresse et par celle qui réglait le travail des femmes et des enfants dans les manufactures, le proportionnait k leurs forces et le faisait inspecter. La loi sur les conseils généraux a émancipé les départements et, pour les administrer, introduit en permanence leurs mandataires élus à coté du représentant d(> l'anlorité centrale. Enfin tandis que, chez nos vain(|ueurs, l'État entrait en lutte avec l'Eglise, et qu'une querelle ecclésiastique déchirait le nouvel empire, chez nous la paix religieuse; était assurée, la liberté de l'Eglise respectée au sein de la liberté connnune, et, sans exercer aucune contrainte, les pouvoirs publics rendaient hommage à la religion.

(l) Cf. le discours de M. Laboulaye au Sénat sur la liberté de l'enseignement supérieur. Séance du 20 juillet 1876.

(8) Séance du 19 juillet 1873.

(3) Sur ceUe enquête, voir le rapport déposé par M. le comte de Melun, député du Xord, à la séance du 27 juillet 187b.

Ainsi fut entreprise la restauration nationale. A cette lâche, riiomme que les suffrages populaires avaient désigné au choix de l'Assemblée concourait avec elle, tantôt en lui suggérant les mesures qu'elle adoptait et en les exécutant, tantôt en contestant et en contrôlant ses résolutions : accord laborieux, parfois malaisé, mais efficace, qui pourvut aux besoins du moment. Il se rompit, quand il fallut préparer l'avenir. Alors le ciief de l'Ktat se sépara des principaux ouvriers de l'œuxTC commune. Ceux-ci le remplacèrent par un soldat étranger aux partis, associé tour à tour aux triomphes et aux désastres de la patrie, désintéressé de tout, excepté de cette patrie ellemême, incapable de faire obstacle à nos desseins, mais destiné, si ces desseins échouaient, à demeurer notre sauvegarde.

Ils échouèrent, en eftet. Comme l'AssemJjlée s'était proposé d'achever son œuvre en rétablissant la monarchie, le roi lui manqua. La répubhque devenant alors inévitable, l'Assemblée consacra son dernier effort à préserver l'État et la nation des périls inhérents à ce régime auquel la France s'était essayée plus d'une fois sans jamais s'v accoutumer Dans ce but, elle maintint un pouvoir exécutif qui devait, au début du régime tout au moins, ne pas dépendre des Parlements futurs; elle institua nn Sénat ({u'elle dcsiiiiait à servir de contrepoids au.\ assemblées po|nilaires.

L'Assemblée nationale fi disparu depuis un quart de siècle et plus, remplacée par des Parlements qui ne lui ressemblaient guère. Elle a\ail reconstruit, ils ont démoli : et peut-être l'histoire de cette période devra-elle se résumer en deux mots : sous une Assemblée monarchique k qui le roi fit défaut la France s'est relevée et la République s est organisée; sous des .Assemblées républicaines, la France a décliné et la République s'est jiervertie.

CIIAPITUE IX

LKS MIMSTÉRKS DUt'AURE KT JUI.KS SIMON I.K SK.IZE MAI

La Chambre en coiitradittion avec le Sénat. Écliecs successifs de M. I)ul'aiiro (levant la Cliaralire. Sa retraite à la première résistance du Sénat. — Jules Simon premier ministre: son caractère, sa situation. — il cède aux injonctions de (iambetta contre le cléricalisme. — Le Maréchal le congédie le 16 mai 1877 et l'ait appel au duc de liroglie.

Aux cltTluiiis lie ISTIi. If [larli ré|iiilili<-aiii avait envahi lu Cliaiubrc des dépulés. Il ii"v avait t^uùrc lieu de s'en étonner; la Képuhliquc étant instituée, il était naturel (jne le pays appelât des réi»ul)licains à le représentei-; pour leur donner ses sulfrages, ses tendances démocratiques s'étaient accordées avec sa déférence liabitueilc envers le gouvernement établi. Mais il était dil'licile aux bons citoyens, aux patriotes clairvoyants de ne point s'alarmer, car du même coup le radicalisuîc apparaissait plus fort et plus menaçant. Ceux ([ui niaient alors le péril le reconnaissent aujourd'hui. « Lorsque les circonstances enrent favorisé l'établissement d'un État républicain, » écrivait naguère M. de Marcère, « un certain parti dans la République nourrissait, dès avant son avènement an pouvoir, le dessein de déchristianiser la France. Il n'en faisait pas mystère... (1). » Kt M. de Marcère déplorait

(1) Voix iialwnak, 22 juillet l'.i02

Lli MIMSTERE DUKAURIC 583

« l'inconscience imbécile à l'aide de laquelle nos maîtres ont trompe- pendant longtemps les Français sur leurs intentions véritables (Ij ». Inconscience singulière en effet : car ces projets n'étaient pas difficiles à dt-mèler et visaient bien d'autres institutions que l'Église. J'ai déjà cité le programme préconisé sous l'Empire par Ibonnne qui devait passer parmi nous pour le plus conservateur des républicains, Jules Simon. Ce programme tendait à détruire par l'élection des juges le régime judiciaire, par l'impôt progressif sur le revenu le régime économique cl financier, par l'abolition du concordat et du budget des cultes le régime religieu.x, enlin par l'aljolition des armées permanentes le régime militaire du pays. A la suite de nos désastres, le dernier article avait pu paraître rave, mais non le reste. Le cbef du parti, Gambetta, s'étant engagt- solennelletiient en 1869 (2), vis-à-vis des électeurs de Bellcvillc, à poursuivre un programme analogue, leur répétait en I87o : « Le contrat tient toujcmrs, le pacte est toujours là i'-h. » Ainsi toutes les institutions grâce auxquelles la société française s'était perpétuée à travers les changements politiques, se trouvaient menacées. Kn face de ces institutions, jusqu'alors réputées nécessaires, on réclamait des «destructions nécessaires » (i).

(Il Voijc nationale, 20 septembre 1905.

(i, Elei'tions de IXi>9. Cahiers de mes éhcleurs : « Citoyens, au nom du sulTrafze universel, hase de toute organisation giolilique et sociale, donnons m.indal à notre député d'accepter les principes de la démorralio radicale... La suppression du budget des cultes et la séparation des Eglises et de l'État, l'instruction primaire, laï'fue. gratuite et obligatoire avec concours entre les intelligcoces d'élite pour l'admission aux cours supérieurs également gratuits, la nomination de tous les fonctionnaires publics à l'élection, la suppres.sion des armées permanentes, cause de ruine pour les atTaires et les finances de la oalion «

• Citoyens, ce mandat, je l'accepte... je jure obéissance au présent mandat — G.ambktta. -

L'imp6t progressif sur le rvvenu ne figure pas dans ce programme. Mais Gambetta l'acceptait pareillement; devenu président de la commission du budget, il a présenté un projet i|ui l'ùtablissiit.

3 Oiscourr< de Gambetta ù Bclleville, 53 mai 1873.

■.i) Profession de foi de J. Ferry, 1869.

...gt SOUVENIRS POLITIQUKS

i'A la suilo du radii-alisinc, lo socialisme, encore à l'écarL s(> disposait à péiuHrer dans la place. Déjà, sous un nom nouveau, le colleclivisme, il se dressait contre la propriété individuelle; en dépit de la loi qui la condamnait, l'Association intcrmtionale des travailleurs n'était pas dissoute; elle se tenait prête à enrôler les ouvriers dans une ligue hostile à la patrie, en même temps ([u'à la famille et à Dieu. A cette ligue populaire se suj.erposait, animée des mêmes haines et pour lui servir d'étatmajor, la Iranc-maçonnerie. Derrière le péril du jour apparaissait ainsi le péril du lendemain. Sans doute, aux destructions voulues par les radicaux aussi bien qu'aux utopies socialistes, la plupart des hommes politiques, dont le républicanisme était postérieur à ravcnement de la République, répugnaient. Mais, soit eli'roi de la lutte et ilésir de l'ajourner, soit complaisance pour des alliés donl ils pensaient avoir besoin contre nous, ils aimaient mieux nier le danger qu'y faire face. « Je ne puis pas comprendre ce que c'est que le radicalisme, » devait bientôt (lire à la tribune du Sénat, M. Laboulaye (1). Et .M Thiers, que l'Assemblée nationale avait entendu déclarer i\ la gauche que, sur aucune question, ni extérieure, ni intérieure, sauf sur la fornu? du gouvernement, il n'était d'accord avec elle, ce même M. Thiers, retrouvant cette même gauche prépomlérante à la Chamhi'e, assuiait aux électeurs ([u'ils n'en avaient rien à craindre : « Appeler radicale une telle Chambre, » allait-il écrire, en s'adressant aux ministres du Seize-Mai, « non. Messieurs les ministres, vous pouvez le dire, mais vous ne le pensez pas. » A quoi il ajoutait, lui, l'adversaire le plus résolu jadis et le plus efticace du socialisme : « On ne parle plus du socialisme et on fait bien. On pouvait et on devait en parler lorsque tous les jours en France on

1) Séance du ii juin 1877.

LK MINISTÈRE DUFAURK ^85

discutait le ilroit de propriété, lo droit au travail. riin|iot progressif, réiialilé des salaires, le crédit gratuit et illi- Miité. Ces mois sont à présent ouliiiés chez nous... Nous nous sommes débarrassés du socialisnic ( I i "

Il V avait cependant à la tête de l'Klat un liomnie i|ui ne pouvait partager une telle sécurité. Préposé, à défaut d'un roi, à la garde des institutions nécessaires, le Maréchal se sentait responsable de leur ruine, si elles venaient à crouler sous lui. Les maintenir était, aux yeux de tous, amis ou adversaires, connue à ses propres yeux, sa raison d'être au pouvoir. C'est pourquoi, après l'échec de 1 en- ( reprise monarchique, durant mie sorte d'interrègne, il avait continué de confier le pouvoir aux défenseurs accoutumés de ces institutions, aux monarchistes; après l'établissement de la République, il avait fait un pas vers les républicains, il avait appelé les plus conservateurs d'entre eux à pratiquer, en conniuin avec les monarchistes privés d'un roi, la politique conservatrice. Après l'élection d'une Chandire républicaine, il consentit, non sans regrets ni sans alarmes, mais en toute loyauté, à aller jdus loin : il remit sans partage le gouvernement à des républicains, en persistant seulement à réclamer une politii|ue conservatrice. \ cette tache, il appela successivement les deux iiommes ipii semblaient entre tous capables de la remplir : un conservateur devenu républicain, .M. Dufaure; un ré|)ublicain devenu conservateur, .M. Jules Simon. Sans doute, l'un et l'autre souhaitaieiil pareillement obtenir, sous le régime de leur choix et sans rompre avec leur parti, le succès d'une telle politi(|ue et devaient y tendre de tout leureirorl. Allaient-ils réussir? Les républicains. contents de voir la royauté désormais écartée, consenti-

fl) Adrcsfo aux électeurs du IX« aiTondisseinenl dv Paris, à la siiito df la dissolution do la Cliamhrc des députés, écrite par .M. Tliior? et publiée après sa mort par son ami et exécuteur testamentaire. M. Mignet. Année lioliliqur, 1877. p. 43i et 433.

28fi SOUVICNIRS l'O L I T I Q UKS

rait'iil-ils ii rcsix-clor les autres iiistiliilioiis nationales? S'en accoiiiinodoraieiil-ils vn y li'oiivaiit accès? La Répiililique. aux mains des républicains, rosterait-elle consci- \alrii('? F^a rt'ponso dcpcinlail de la Cliainliic (pii Ncnail d'élrc (■■lue

Au priMiiicr icuard jeté sur ses bancs, il ('tait impossible de incioiinaîtrc ravèn«!meiit des « nou\'elles conciles )) souliaité par liand)etta, et difficile d'y applaudir. Appelé à présider cette C.bambre, après avoir présidé notre Asseiid)lée nationale, M. Grévy avait beau voir ses opinions y prédominci', il s'y trouvait connue dépaysé. Il a pu, lorsqu'elle l'ut dissoute, attester qu' « elle n'avait pas cessé un seul jour de bien mériter de la France et de la République » ; mais, tandis (ju'elle siégeait, il n'avait cessé de lui adresser des objurgations rarement encourues par d'antres pai'lcmenls, par exemple : « Je dois faire; part à la (liiambre de l'état très regrettable où se trouve la préparation de ses travaux, et qui est tel que je ne sais quelle fixation indiquer pour une procbiiine séance publique ( i ). »

« Voulez-vous, messieurs, transformer celle (lluunbre en une arène'?... On a ricané des deux côtés. Si quand la Cbambre vote, le ricanement d'un coté appelle le ricanement de l'autre, quelle dignité restera-t-il à la Cbambre et quelle autorité rcstera-t-il à ses décisions (2)? »

« 11 faut savoir entendre la parole de son adversaire à la tribune; c'est une éducation à faire de tous les cotés de cette Cbambre (."i). » De tous les cùtés, le président aval! le droit de le dire; car, en face de la majorité intolérante de gaucbe, il ne voyait guère, à droite, qu'une minorité turbulente. Dix-buit invalidations arbitraires avaient décimé l'opjio.silion : abus de pouvoir jns(pie-là sans

(1) il> iiiiii IsTii

(2) 3 juillet I87C.

(3) 2i juillet 1876.

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