LE MINISTÈRE JULES SIMON
faut-il pas qu'avec le concours du Sénat, le Marcclial résiste efficacement à cette politique? Alors, n'engagez pas la lutte sur un terrain où la majorité da Sénat aura peine k vous suivre, où la majorité du pays ne vous suivra pas. Ne vous faites pas battre, réservez vos forces. Il ne reste aujounriiui d'autre iustrumenl de salut social que le Maréciial et le Sénat ; ne les usez pas en pure
perte. » , .
Cet avis prévalut : la lutte fut ajournée; mais il était à prévoir qu'elle ne serait point évitée. Pour moi je le confesse aujourd'hui, et je ne l'avais point alors dissimulé, notamment à Broglie — il devait bientôt me le
rapp(dor, j'étais de ceux qui souliaitaient cette lutte.
Non pas que j'en méconnusse les périls; mais puisque, pour défendre, non plus la cause de telle ou telle dynastie, mais la société française elle-même, nous avions encore des armes, le pire me semblait être de laisser ces armes s'échapper de nos mains sans nous en servir. Que le Marédial, s'appuyant sur le Sénat, ne s'engageât point inconsidérément; mais qu'il s'engageât avant .pie tout fût perdu! Il y avait lieu de penser qu'en nommant des républicains le pays n'avait pas entendu se séparer de lui: les professions de foi des candidats élus en témoignaienl : qu'il signiliàt donc au pays ce qu'il ne pouvait admettre, qu'il le mît en demeure de choisir entre la poli tique de la Ciiambre et la sienne, et peut-être la propension de ce pays à se fier à un hoimno do préférence à une assemblée nous vaudrail-ello celle fois l'avanta«-e. En tout cas, tant que ce suprême cifort n'était pas tenté, le devoir du Maréchal et de ceu.\ qui lavaient porté et maintenu au pouvoir ne me paraissait pas accompli tout entiei
Si donc la lutte devait être atirontée c est au Maréchal qu'il appartenait d'en donner le signal. Étant donnée la ilivision des partis, pour rassembler en un même fais-
(•eau les forces conservatrices, il fallait que la résistance émanât de son initiative, et sans doute il était à craindre que, dépourvu comme il l'était d'expérience politi(jue, n'duil h se garantir de ses ministres au lieu d'être assisté par eux, il reng:ageàt mal à propos. C'était le risque auqu(d on était exposé depuis que son Conseil se recrulait dans un parti contraire au sien. Il fallait le courir ou renoncer à la défense sociale. La lutte d'ailleurs ne pouvait guère être différée. Les conseils municipaux dans toutes les communes, la moitié des conseils généraux et des conseils d'arrondissement dans tous les départements devaient être renouvelés cette année même, 1877, et le tiers du Sénat un an plus tard. Or les conseils municipaux, les conseils généraux et d'arrondissement étaient les électeurs du Sénat. Qu'ils fussent élus eux-mêmes sous une influence funeste, et le point d'appui de la résistance, la majorité sénatoriale, ferait défaut au Maréchal. La défection qui avait livré à la gauclie les sièges inamovibles réduisait cette majorité à un petit nombre de voix; qu'on tardât à l'employer, on la verrait se dissoudre. Enfin le Maréclial lui-même ne supportait plus, d'une part les concessions que ses ministres lui imposaient H gauche, de l'autre les reproches que ces concessions lui attiraient à droite. Il ne se passait pas de jour où des fonctionnaires révoqués, où des députés et des sénateurs, atteints dans leurs affections et leur influence par le contre-coup de ces révocations, ne portassent à l'Élyséc leurs doléances et leur récriminations.
Dans ces conditions, si le duc de Broglio avait obtenu que le renvoi de Jules Simon fût diiléré, ce ne devait pas être pour longtemps. Dix jours s'écoulèrent; durant ces dix jours, deux fois encore Jules Simon recula devant la Chambre, et parut manquer aux engagements pris envers le Maréchal : il laissa voter, sans y contredire, la publicité des séances des conseils municipaux, et l'abro-