CHAPITRE X
r.A DK.HNiK m; campa(;,mc co.nsicrv atrici;
Olijcl et niotir (le la lutte. — Couipositioii du ininislère de coiubat.
Commeot sout ralliés les divers partis appelrs à le soutenir, — L'armée adverse. —Intervention de l'étranger. Relations de Gambetta avec Ilenckel do Dounersniarck et Crispi. — Nos moyens d'action, notre tactique.
Ce n'était pas uti coup d'État, en ciret, que nous voulions et (levions tenter. Nous ne prétendions pas changer le régime légalement établi, nous nous proposions seulement d'employer tous les moyens qu'il nous fournissait pour détendre et maititenir l'ordre social en péril. Notre premier dessein, le seul que nous ayons réalisé, la dissolution de la Chandjre et le renvoi des députés devant les électeurs, était l'ormellemcnt autorisé par les lois constitutionnelles : il consistait à en appeler du pays abusé au pays mieux informé. Est-ce notre faute s'il n'a pas été répondu comme nous le souhaitions a cet appel? Pour ramener le pays, pour le retenir sur la pente oii il glissait, avons-nous fait tout ce qui se pouvait faire? Navonsnous pas défailli dans l'accompUssemenl de cette tâche comme nous l'ont, après la défaite, reproché nos partisans déçus'' N'avons-nous pas excédé, au contraire, comme nous l'ont imputé nos adversaires victorieux,
devenus nos accusateurs? La suile de ce récit jettera quelque jour sur ces (lueslions.
De quelque façon, d'ailleurs, que l'entreprise fût poursuivie, elle était assurément hasardeuse et si. pour sauveïarderles intérêts suprêmes du pays, il était resté d'autres ressources, nous aurions eu tort de nous y résoudre. Mais le ]>arti subversif, avec son programme, tantôt affiché, tantôt voilé, jamais abandonné, le parti subversif ne dominait-il pas la Chambre des députés, et déjà, sans avoir pu consommer les destructions tju'il rêvait, n'avait-il pas déclaré la guerre à l'Kglise, commencé d'accaparer, au profit de ses créatures, l'autorité administrative, essayé de décapiter l'armée en la privant de ses chefs, et de rallumer, au cœur de la nation, avec les débris dé la Commune réhabilitée, un foyer de guerre sociale? C'en était assez pour exciter des alarmes qui, depuis, n'ont été que trop justifiées. Tout ce que nous redoutions s'est accompli lentement, mais sans arrêt :1a ruine que nous nous étions proposé de conjurer et que le pays avait refusé de prévoir, il la subit. Désormais, pour avoir engagé la lutte oii les conservateurs, faute <le s'être suffisamment défendus, ont succombé, nous ne saurions encourir qu'un seul reproche : celui de nous être trop hâtés, d'avoir eu prématurément raison. Reproche qui serait grave, au surplus, si nous n'avions rien à répondre. Car. selon un propos que j'ai déjà cité, un propos <le l'honmie même ipje l'on accuse de nous avoir menés trop tôt à la bataille, le sulTrage universel, tel qu'il se pratique en France, « n'a pas le sens de la vue; il n'a que le sens du toucher: » il faut que le mal l'ait atteint pour qu'il le repousse Mieux erti donc valu, quoi «lu'il en pôt coûter, temporiser, réserver nos movcns d'action pour réparer le mal, au lieu de chercher à le prévenir? Oui, sans doute, si en attendant davantage, nous n'avions risqué précisément de perdre tous ces movens d'action.
^'S SOUVENIRS l'OLITIQUKS
Quelle était, en ollpt. nolro plai-e de sûreté"? Le Sénat. Et, l'année suivante, le Sénat renouvelé sons un gouvernement qui ne faisait plus cause eomnunie avec les conservateurs, le Sénat allait leur échapper. Qnel était notre nistruincnt de sauvetage? Le Maréchal. Et si le Maréchal contimiait à fléciiir. n'allait-il point paraître et devenir nicapahle de résister? Différer la lutte, quand celui qui devait en prendre l'iniliative en donnait le signal, c'était y renoncer; c'était sacrifier, sans avoir tenté d'en tirer parti, nos dernières ressources. Voilà ce qui nous a déterminés, en dépit des ciiances contraires, à ne pas reculer. La défaite ne pouvait avoir des conséquences pires que' la retraite sans combat.
Reste à savoir, si nous l'avions emporté, quel aurait été le profit de notre victoire, à quoi elle pouvait aboutir. Etait-ce à la monarchie? Impossible en 1873, la monarciiie n'avait pas cessé de l'être en 1877, et les monarchistes, qui avaient dû renoncer à la rétablir en 1873, n'étaient point disposés à l'essayer quatre ans plus tard; le ministèn^ même qui allait se réunir autour du Maréchalle montrait assez. Non pas qu'il fût composé de républicains ; après que le Maréciial avait essayé de deux ministères républicains et que, devant les exigences radicales, l'un s'était retiré, l'antre avait capitulé, il avait bien fallu chercher le point d'appui de la résistance conservatrice là où les conservateurs étaient en nombre et en force, chez les monarchistes. Mais ces monarchistes appartenaient à des partis différents; l'accord entre eux ne pouvait s'obtenir qu'à la condition d'écarter ce qui les divisait, de subordonner les préféi'cnces politicjues de chacun à l'objet de leur commun effort, le maintien de l'ordre social. Si cet effort avait réussi, ils auraient gouverné comme ils l'avaient fait, et non sans succès, à l'Assemblée nationale, ils auraient sauvegardé les institutions lehgieuses, militaires, judiciaires, économiques et
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financières qu'ils avaient préservées ou relevées précédemment. Après tout, ce n'était pas la première fois que, pour suffire à sa tâche, pour devenir vraiment national, un régime avait besoin des hommes, des partis, des classes op[iosés d'abord à son avènement. Ainsi en avait-il été à bien des <'po(|ues dans les pays déchirés parles discordes civiles et par les révolutions. Une république réellement conservatrice, voilà, sans doute, ce qui serait résulté tout d'abord de la tentative du 16 mai. si les répubhcains conservateurs, en s'alliant aux républicains révolutionnaires, ne l'avaient t'ait échouer.
Au lieu de (iréparer ce lendemain, l'échec du Maréchal a privé la R('puhlique d'un org;ane nécessaire : un pouvoir exécutif distinct du Parlement. Bien que la constitution de 187o n'eût érigé dans VVAat que des pouvoirs électifs, cependant elle n'avait pas abandonné sans frein ni contrepoids le sort de la nation à la majorité de la Chambre des députés. Le Président de la République, s'adossant au Sénat, était destiné à contenir, à contrebalancer au besoin cette majorité. Et c'était sagesse : nulle part, mais surtout dans une nation disloquée par une série de révolutions, il ne convient (|uc la majorité du jour écrase la majorité île la veille devenue minorité. Et lorsque, entre cette majorité et cette minorité toujours instables, l'enjeu de la lutte était ce qui survivait encore des institutions el des traditions nationales, le chef de l'Etat non seulement pouvait, mais devait ne point rester neutre. En intervenant entre les partis divisés, à rencontre des passions soulevées, il représentait, il sauvegardait l'intégrité même et l'avenir de la patrie.
A ce rôle, un monarque héréditaire n'aurait pu manquer sans déchoir. La fameuse maxime : Le roi règne et ne qoiiirrni' liai n'est point admissible, el les meilleurs libéraux ne l'ont jamais admise aux heures critiques et décisives. Jamais ils n'ont pensé qu'en cessant d'être absolue,
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eu cessant (rètre tout dans l'Etal, rautorité royale, ne devait plus être rien. Seulement, il était permis à cetti' autorité, précisément parce qu'elle était perpétuelle, d'être patiente, d'attendre pour agir le moment favorable et, {juand le présent contrariait ses desseins, de compter sur l'avenir.
Un Président de |{épulili(pie. au contraire, élu pour im temps, et (pielque étranger tpi'il ;iit l'Ié jusipraiors aux luttes po]iti(|ues, élu par un parti pour soutenir cerlains principes et certains intérêts, un Président de République manque à son mandat si, les voyant compromis, il s'abstient de les défendre ; et, moins ce mandat est durable, plus il luiimpose parfois des résolutions brusques et soudaines. Un jieuple répubbcain a besoin, plus qu'un autre, d'un clicf d'État qui gouverne (1 ). On aurait fort étonné jadis
(1) C'est ce que Weiss faisait ressoi-tir dans l'article dont j'ai cil.' i)liis haut un extrait. La Chambre nous ayant refusé le vote des quatre conlrit)utions, il disait ;
<. Ce qu'elle a le plus ignoré, et le trait est bien bizarre pour une cliarnbre républicaine, c'est que la république n'est pas la monarchie. Kilo s'est bercée de la chimère quo la Cliambre des députés sous la république est et doit être pouvoir prépondérant et qu'en elle seule réside le gouvernement du pays par le pays. Ce sont là des idées du temps de la charte et do la constitution de 1870. La constitution de 187,t établit et consacre trois pouvoirs, également issus de l'élection, dont aucun ne représente plus spécialement que les deux autres le gouvernement du pays par le pays. La constitution de ISTii no reconnaît aucun de ces trois pouvoirs comme pré|iondérant : ou, s'il y a une prépondérance constitutionnelle d'un pouvoir sur les dou.K autres, c'est colle du Sénat, cpii peut jufjcM' le président et dissoudre la chambre des députés. Quant à la répu- 'l)lique, ce qui est en France comme ailleurs sa marque éminento, c'est que chacun dos grands pouvoirs publics y a sa coini)étence propre et séparée. Dans la monarchie, les chambres ne peuvent faire la loi sans le roi; si elles exigent que le roi. d'autre part, ne gouvorno que d'un étroit concert avec elles, c'est une compensation. Dans la république le ]irésident est exclu do la puissance législative; que lui reslo-t-il si on prétend l'exclure aussi de toute participation réelle au choix de ses ministres et à la marche du gouvernement-? La délégation du pouvoir souverain à trois organes distincts do la volonté populaire devient alors une illusion, Lo peu|)lc ne possède plus, on réalité, ni président ni sénat; il a voulu en vain, tant pour réserver sa souveraineté et son indépendance que pour mettre dans le gouvernement de la réllcxion et de la maturité, diviser les pouvoirs dont il se démunit ; il tombe sous le joug, .lu'il a cherché à éviter, d'une Assemblée unique. » (Covihal omsiilnliuiini'l. \<. «:! cttij.)
LA niCHMÏ-.RK CAMPAGNE CONSER V AT R I CK 3iM
Washington ou Lincoln, de nos jours on n'étonnerait pas moins Cleveland ou Roosevelt, en prétendant que leur fonction les condamne au rôle de soliveau. Aussi bien, parmi nos républicains français. les modérés, les clairvoyants regrettent maintenant rpie la prérogative attribuée au Président pour contre-balancer la Chambre soit désormais hors il'usagc. Pourquoi, lorsque le Maréchal voulut s'en servir, ont-ils crié un coup d'État? Parce que cette initiative contrariait leurs desseins, ils la proclamèrent criminelle; ils se persuadèrent, ils persuadèrent au pays que le chef de lÉtal ne saurait manifester ses sentiments personnels ni exercer d'action propre, sans prévariquer. Et ils ne virent pas qu'ils brisaient du même coup l'un des ressorts — et non le moins nécessaire — dp la machine gouvernementale
Jules Simon congédié, la formation du nouveau cabinet avait pris une journée. En se réunissant le 17 mai, la Chambre n'avait pas trouvé de ministère prêt à répondre de l'acte accompli la veille et, pour en demander compte, Gandielta avait dil prendre à partie le Maréchal lui-nu-me, ce qu'il n'avait fait, d'ailleurs, (pi'avec égards et précautions, réservant ses emportements habituels aux « inspirateurs, aux conseillers qui ne craignaient pas de lancer le chef de l'Etal dans les aventures ». aux hommes de combat a faisant apparaître leurs livides figures dans les jours de crise fatale ». Ces conseillers, ces hommes de combat, il s'était montri- désappointé de ne pas les rencontrer encore en face de lui. L'initiative du Maréchal, si conforme qu'elle frtt à la légalité ré|iublicaine, gênait ses
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ailvorsaires répiihlicaiiis; il iiniiorlail (nrcllc se inanil'e.slàl à découvert, pour tléjoucr leur tacliciuc el que l'appel au pays fût attribué plutôt au clief de l'Etat qu'à SOS uiinislres. Broglic ne s'y trompait pas; sans prétendre assurément se dérober à la respoiisal)iiité de l'entreprise eu cas d'écliee, il trouvait boa que le Président de la République se nu't et restât en avant tant (|ue durait l'action.
Le cboix des ministres n'eu était pas moins imiiortanl et dit'licile. Pour suffire à leur tcàche, ils devaient être également capables de manœuvrer sur deux terrains différents : à l'intérieur du Parlement et au deliors, dans la nation. Au Parlement, ils avaient à compter, non pas sans doute avec la Cliambre des députés, puisqu'ils arrivaient décidés à la dissoudre, mais avec le Sénat, puisque la dissolution devait être autorisée par lui. Or la majorité sénatoriale, assez ferme encore dans ses votes négatifs, n'était pas facile à entraîner dans une campagne offensive; des mécomptes successifs avaient amené les divers partis qui la composaient à se méfier les uns des autres et, pour eu obtenir une résolution commune, il fallait donner des sao-es à tous, sans en blesser aucun. Ces ménagements seraient-ils compatibles avec la vigueur nécessaire pour cbanger le cours du .suffrage populaire et l'arrêter dans sa course à l'abîme? Tandis que, pour gagner notre cause auprès du Sénat, il était besoin d'bommes de transaction, devant le pays il nous fallait des hommes d'action. Les uns et les autres pouvaient-ils se rencontrer ensemble'? Et se sont-ils trouvés réunis, en effet, dans le cabinet du 17 mai?
Aux veux des amis connue des adversaires, le clief du cabinet, Broglie, s'était montré capable entre tous d'assigner un but commun aux partis divisés et de les y conduire à travers mille écueils. C'est ainsi (ju'à deux rcpiises il avait sauvé la cause conservatrice, une première
fois en renversant M. Thiers quand M. Thiers s'était livré h la gauche, une seconde fois en affermissant le Maréchal après l'échec de la tentative monarchi(|ue. Le succès de ces deux campagnes le destinait à diriger la troisième. Ouant à Fourtou, durant son court passage aux affaires, il avait su faire croire à son habile énergie, sans avoir eu, dailleurs, grande occasion de l'exercer. Il inspirait conliance aux braves gens qui souhaitaient un pouvoir fort, et l'enlreprise eilt semblé manquée d'avance sd n avait été appelé h l'exécuter, s'il n'avait i)aru la main.du gouvernement dont Broglie était la tète. Il avait fallu le mander du fond de son département, oii il était allé passer quelques jours, tant la résolution du Maréchal était inattendue; mais il était revenu aussitôt et n'avait pas reculé devant la tâche à remplir.
A côté de ces deux principaux ministres, il était indispensable de conserver deux membres de l'ancien cabinet : le ministre de la guerre et le ministre des affaires étrangères. La place du général Berthaut était marquée parmi nous, parce qu'il avait été le premier à résister aux exi- "•ences de la gauche en refusant de soumettre à son contrôle le choix des commandants de corps d'armée. Se tenant en garde contre l'esprit de parti, il avait d'ailleurs pour la légalité et pour l'autorité civile le respect scrupuleux et timide, habituel en France aux militaires qui ne sont pas des aventuriers; pour un coup de force véritable, ce n'était pas sur lui qu'on pouvait compter. Le duc Decazes, sans méconnaître les griefs du Maréchal contre Jules Simon, avait déploré le conflit avec la r.handire; même après l'éclat de la rupture, il avait souhaité quelque accommodement avec le parti républicain ri). Pour le retenir, le Maréchal avait dil, par une lettre publique, « faire appel h son patriotisme, » lui
(1) Ernest IIaci.et. iomeniri de la prètidence rfu maréchal de Mac- }fahon. p. 16
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iloinandor ilo rcsicr il son poste « pour maintenir a\cc les puissances étrangères les relations amicales et confiantes qu'il avait su entretenir ». En effet, il avait gai>né du cnWlit en Europe, et ce crédit nous était précieux pour rassurer l'étranger contre les craintes de guerre (|ue devaient exploiter à la fois nos adversaires de l'intérieur et nos ennemis du dehors. Il n'était rien à quoi il nous importât davantage de ne point fournir prétexte, et s'il est vrai que le duc Decazes ne nous ait prèle son concours qu'à contre-cœur, il est vi-ai aussi qu'il eût dépendu de lui, en le refusant, de rendre l'entreprise à peu près impossible. En outre, lié comme il l'était avec les princes d'Orléans et resté leur confident, il contribuait, par sa présence dans le cabinet, à les rassurer contre la crainte d'un couj) d'État restaurant, avec ou sans empereur, le régime imp(''rial. Il rapprochait de nous la portion du centre dioil la iphis disposée à s'en éloigner.
Au sur])lus. le centre droit qui, après l'écliec de la tentative monarchique, avait accepté la République et contribué à l'établir, tenait dans le nouveau cabinet la plus large pla('e. Comme Hroglie et Decazes, Paris et Caillaux appartenaient à ce parti. Paris, avocat à la cour de Douai et sénateur du Pas-de-Calais, était même, dans son groupe, l'un des hommes qui semblaient pencher davantage vers le centre gauche; et pourtant, quand le centre gauche avait versé à gauche, il avait su résister. Dans les débats sur la collation des grades et sur la cessation des poursuites contre les communards, il avait teim tète à M. Dufanrc, tout en lui témoignant une particulière déférence; il avait été le rapporteur de nos coimnissions et notre organe en ces circonstances oii le Sénat s'i'-tait mis en opposition avec la Chambre : double titre à figurer dans le gouvernement qui devait renvoyer cette Chambre. Tandis qu'il siégeait parmi nous, nous le trouvions au
Conseil trop souvent disposé à battre en retraite; mais, ensuite, sur le cliarnp de bataille, soit à la tribune, soit dans les réunions populaires, il rendait coup pour coup, en lutteur aussi intrépide que vigoureux, ce qui faisait dire au duc de Brog^lic, se souvenant de la façon dont les Anglais caractérisent certains de leurs iiommes polili- (|ucs : « Paris vaut mieux debout qu'assis. ( Hi' is better on lus leijs.j » Tout autre était Caillaux : il avait passé du centre gaucbe au centre droit, quand il avait vu le centre gauche pactiser avec les hommes et les idées révolutionnaires, et depuis lors nul n'avait eu, dans le camp conservateur, une plus ferme altitude. Durant la campagne du Seize-Mai, il n'eut pas à paraître à la tribune, ce <iue j'ai regretté depuis, je dirai bientôt en quelle occurrence: mais dans nos délibérations, aussi bien que dans la gestion de son département ministériel, il se montra constannnent politique aussi décidé qu'administrateur expérimenté, et s'attira l'aiiiinosité particulière tle nos advei'saires.
Accusé par ses ennemis de comploter le rétablissement soit de l'Empire soit de la Monarchie de droit divin, ce ministère ne comptait qu'un seul mend)re pouvant passer pour bonapartiste : Brunet, et un seul légitimiste : l'auteur de ces Sourenirs. Brunet, magistrat justement estimé, favorablement traité sous l'I-^mpire, était un lien entre nous et la fraction do l'ancien parti bonapartiste f|u'il importait d'enrôler, celle (jui avait soutenu et servi l'Empire par amour de l'ordre et de l'autorité Au ministère de l'instruction publique, qui lui était échu, il n'avait alors ni réformes à poursuivre dans les méthodes et les procédés d'enseignement — les questions scolaires étaient forcément laissées de côté durant la crise politique. — ni changements à opérer parmi ses subordonnés : des professeurs de faculté aux instituteurs primaires, le corps enseignant n'avait pas été engagé
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jus(|iralors dans les luîtes de partis, et nous n'entendions pas l'y mêler. Le ministre de l'instruction publique est un de ceux à qui nos accusateurs n'ont trouvé ni destitutions ni nuitations à reprocher. Il se donnait parmi nous une occupation dillercnte. Attaché comme il l'était à sa carrière, n'ayant pas voulu la quitter en entrant dans la vie politique et désirant la reprendre après avoir traversé le pouvoir on un jour d'orage, il avait continué de fréquenter la magistrature et s'entremettait entre elle et le nouveau garde des sceaux, fort étranger au monde judiciaire. Broglie, en effet, s'était attribué le portefeuille de la justice afin de laisser à Fourtou l'intérieur, à Decazes les affaires étrangères, et volontiers il avait recours à Brunel pour choisir ou pour manier le personnel inconnu de lui jusqu'alors, auquel il avait affaire à ce moment. Il s'en trouvait bien. Il savait, de la sorte, une fois de plus, porter une charge à laquelle son passé ml'avait guère préparé. En même temps, dans le Conseil, lirunet appuyait toujours ou provoquait les mesures énergiques, aussi résolu durant l'action qu'il devait plus tard, après l'échec, se montrer désintéressé.
Quant à moi, dès la première ouverture de Broglie, j'avais trouvé la part faite à la droite insuffisante; autant j)Our satisfaire mes amis que pour m'assister moi-même en des conjon(.'tures difficiles, j'avais réclamé la présence d'un autre nuMidjre de cette droite dans notre conseil: j'avais indiqué Depeyre, précédemment garde des sceaux sous le duc de Broglie (1). Mais il m'avait été répondu (juc Depeyre était brouillé avec Decazes, de qui Ton ne |)Ouvait se passer et qu'on avait peine à retenir dans le nouveau cabinet ; (juc Doca/.os prétendait même en exclure lout mcndire de la droite, et (pic j'étais le seul
(1) J'aurais souliiiit('' pouvoir désigner aussi Keriirel: mais je savais que précideniinenl. plus d'une fois, un portefeuille lui avail été oU'ert et qu'il avait toujours refusé en alléguant sa santé.
LA DERNIÈRE CAMPAGNE CONSERVATRICE 3i7
auquel il se résignât parce que, après avoir tente de m-écarter précédemment du cabinet formé par Buiret, il s ela.t accommodé de ma collaboration pendant que nous y sie- <.ions ensemble, et savait d'ailleurs que je partageais sa manière de voir sur les questions économiques que nous aurions à traiter en commun. Une seconde fois, j avais a choisir entre le refus ou l'acceptation d'un poste ou je serais seul de mon bord; le poste pouvant devenir périlleux il n-v avait pas à hésiter : j'acceptai. Mais je pus constater aussitôt quelles difficultés je rencontrerais parmi les miens. Nous devions dîner ce jour-là, ma femme et moi. chez un de mes collègues, le général d'A..., ancien attaché militaire à Londres sous l'Empire, et membre de l'extrême droite au Sénat. La conférence de l'Elysée nous avait mis fort en retard. Pour excuser notre inexactitude, aussitôt entrés chez notre hôte, je le pris à part et, tout en lui demandant le secret pour quelques heures - parce que je ne savais si le ministère serait publié le soir même ou seulement le lendemain, - je lui en annon,-ai la composition. Sur quoi, celui-ci de s'écrier : « Et la droite. File n'est pas représentée dans ce cabinet! .. Je lui fis sentir ce que son exclamation avait de .lésobligeant pour moi. 11 ren-aina son compliment. Mais j'avais saisi l'accueil qui serait'fait à ma nomination sur des bancs rapproches du
mien . • , . ,
Nous fûmes terminer notre soirée a 1 Elys.-e. ou le Maréchal recevait ce jour-là. Nous y trouvâmes une affluencc plus nombreuse, plus variée, plus ammee que d'habitude. La plupart, soulagés et réconfortés par 1 acte ,h, Maréchal, s'empressaient à le féliciter; d'autres arrivaient, incertains, inquiets, tous curieux d observer .le près l'événement et d'en pressentir l'issue. Le ministère était déclaré, les nouveaux ministres se voyaient fort entourés Parmi eux, Decazes paraissait soucieux et n'avait plus son habituelle bonne grâce. Auprès de lui.
328 SOUVKNIHS POLITIQUES
ses plus proclies ainis, ceux des princes, sans refuser leur concours, ne cachaient pas leurs appn'hensions. La Maréciiale el son entourage exultaient.
Au cours de la soirée, un ancien fonctionnaire, récemment entré à la Chambre, où il oscillait entre le centre droit et le centre gauche, m'aborda avec le désir t'x ident de trouver place parmi nous : « La résolution du Maréchal est grave, » me dit-il, « elle aura besoin d'être expliquée par d'habiles orateurs; je ne sais s'il s'en rencontre assez dans le cabinet... » 11 possédait lui-même un remarquable talent de parole; et j'étais loin de méconnaître rintérèt qu'il pouvait y avoir à nous l'attacher. Mais le' cabinet était formé; ne l'cût-il pas été, le iMaréchal eût refusé d'y introduire un homme pour lequel il avait manifesté d'abord quelque goût, mais dont il s'était ensuite fatigué et défié. Je laissai tomber la conversation, et mon interlocuteur sortit de l'Elysée pour se rendre chez M. Thiers; il devait figurer bientôt au premier rang de nos ad\oi'saires (1).
L'état-major formé, il fallait rassembler les troupes et les amalgamer pour une action commune. C'était la seconde opération de la campagne : elle ne se fit j)as sans difficultés.
An centre di'oit. le gros du par(i marchait \oiontiers
(1) Il en aurait ùU; de morne d'ilrMile de Girardin. « Son premier mouvoMienl. •> raconte M. Ernest Daudet, « avait été pour applaudir à l'acte rlu Maréclial; et il s'en fallut de rien cju'il ne prit parti pour l'Elysée. Certaine visite qu'il reçut deux heures trop tard lui eût été faite deux ]dus tôt, et sans doulr l'aurait-on vu défendre la polili(|uo qu'il attaqua avec la virulence i|uo l'on sait. " (Haulois. i'.i ilécembre 1901.)
LA DERMKRE CAMPAGNE CONSEUV ATRICE 329
avec nous, mais les chefs désapprouvaient l'entreprise. Réduits à choisir entre les deux camps, ils restaient dans le nôtre; mais, s'ils ne nous retiraient pas leur appui, ils ne l'accordaient qu'à contre-cœur. Le Maréchal n'était pas l'homme de leur ciioix ; ils gardaient toujours quelque ressentiment qu'il eût été préféré au duc d'Aumale et se préoccupaient médiocrement de son prestige et de son autorité. Ils redoutaient, dans l'acte de vigueur qu'il venait d'accomplir, un acheminement vers l'Empire. Le régime parlementaire était l'objet de leur culte ; ils mettaient leur point d'honneur à n'en jamais enfreindre les principes ni les usages. Sans doute, les tendances de la Chambre les effiayaient, les capitulations de Jules Simon leur répugnaient. Mais d'autre part un ministère congédié quand il avait la majorité, une Chambre dissoute quand ministres et majorité s'accordaient encore c'était plus qu'il ne fallait pour choquer leurs traditions et leurs instincts : partagés de la sorte entre des sentiments contraires, ils appréhendaient presque également notre échec ou les suites de notre succès. D'ailleurs, ils ne nous trompèrent pas. Ils consentirent h faire cause commune avec nous jusqu'aux élections, mais non au delà, et ils tinrent parole. Si, comme ils ne manquaient pas de le prévoir et de l'annoncer, ces élections tournaient contre nous, ils ne s'étaient point engagés à pousser plus loin la résistance.
Tout autres étaient les dispositions des bonapartistes. Mis de côté au lendemain de nos désastres, ils reprenaient ilu crédit à mesure que les conservateurs devenaient plus inquiets de l'avenir; ils rentraient dans la vie publique sans confiance dans les institutions libres, et. loin do redouter de notre part les coups d'autorité, trouvaient que nous n'en faisions jamais assez. Ils savaient bien que ni le Maréchal ni ses ministres ne se prêteraient au rétablissement de l'Lmpin': si je me reporte
SOUVENIKS POLITIQUES
aux senlinieiits qui m'animaient à cette, époque, il me semblait au contraire que le meilleur moyen d'éviter l'Empire, c'était justement de donner satisfaction au besoin d'ordre et de sécurité ressenti par les honnêtes gens et de rendre l'Empire inutile à leurs yeux. Si les bonapartistes avaient envisagé les choses à ce point de vue, peut-être auraient-ils favorisé nos adversaires, comme à l'Assemblée nationale les quelques représentants de leur parti l'avaient fait lors de l'élection des inamovibles et dans d'autres circonstances; peut-être auraient-ils tout d'abord, au Sénat, refusé la dissolution. 11 nous revint qu'un instant les chefs de la gauche, M. Thiers notamment, l'avaient espéré. Mais il n'en fut rien; le Prince impérial, en particulier, s'était prononcé, disait-on, contre une pareille manœuvre. Les bonapartistes préféraient en somme reprendre place dans le camp conservateur, se ménager, à côté des autres partis, des candidatures officielles, et s'ouvrir ainsi l'accès du Parlement futur, sans y prétendre, d'ailleurs, à la prépondérance. Le principal embarras qu'ils nous donnèrent provint de leur excès de zèle. Habitués aux mesures arbitraires, ils nous reprochaient de n'en pas prendre. Parce que nous avions des antécédents parlementaires, ils doutaient de notre énergie; parce que notre chef savait écrire et parler^ ils l'estimaient incapable d'agir, et cette défiance se propageait fort au-delà de leurs rangs, parmi les braves gens toujours disposés à réclamer un sauveur, parce qu'il leur en coûte (le travailler eux-mêmes à leur propre salut. C'était dans cette foule inerte et confuse que les fauteurs de coups d'État avaient trouvé jadis leur point d'appui; cette foule nous accusait d'autant plus de manquer de vigueur qu'elle en avait moins elle-même.
A droite, nous rencontrions d'autres exigences. Si la (hoile niodéri'c trouvait trop restreinte, comme moiinénic, la part (jni nous était attribuée dans le cabinet.
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elle ai.prouvail lentreprise sans hésiter. Depcyre, par exemple, pour qui j'avais demandé, à son insu et sans l'obtenir, un portefeuille, nous prêtait résolument son concours, Mais avec Textréme droite il fallut néf^ocier. Chesnelonjr, sans figurer dans ses rangs, avait sa confiance; il fut chargé de traiter pour elle, et ce fut avec moi que les premiers pourparlers s'engagèrent. Pour nous accorder son appui, pour voter au Sénat la dissolution de la Chambre — car c'était pour cela tout d'abord que nous ne pouvions nous passer de ses voix, — 1 extrême ilroite posait trois conditions. Elle réclamait une place dans le gouvernement ou tout auprès, une large part dans les candidatures gouvernementales, enfin la promesse du Maréclial qu'il ne proposerait pas la prorogation de son pouvoir au delà du terme précédemment fixé de 1880.
Si la première condition avait été acceptée, on aurait eu, je crois, quelque peine à s'entendre sur le personnage à choisir pour représenter l'extrême droite. Il était bien un de ses membres qui s'offrait lui-même et ne parvenait pas à comprendre que, dès le premier moment, les auteurs de l'entreprise n'eussent pas fait appel k son concours; mais il était à peu près seul à éprouver ce sentiment et je doute que ses amis l'eussent désigné. Un autre nom fut prononcé, celui d'un magistrat étranger au Parlement, pour le portefeuille de la justice ou tout au moins le siège de procureur général à la cour de Paris. Le duc de Broglie l'écarta, déclarant que le cabinet ne devait être ni modifié ni gêné dans le choix de ses instruments. Cependant ce cal)inel n'était pas complet : il y manquait un ministre. Broglie avait d'abord voulu retenir parmi nous le ministre «le la marine Fourichon. comme il retenait le duc Decazes et le général Berthaut: mais l'amiral Fourichon avant refusé, il avait fallu chercher, en dehors de tout esprit de parti, un chef accrédité dans la marine.
11 se trouva que celui sur lequel on mit la main, l'amiral Gic(|uel (les Touclies, inconnu jusqu'alors dans le monde polili(|ue e( ne le connaissant aucunement lui-même, avail jilus d'une affinité avec l'extrême droite. Kerdrel, tjui le voyait de près à Lorient, nous l'avait indiqué « comme l'un des officiers généraux les plus complets de la marine », le plus respecté de ses camarades de toute opinion, en même temps comme « un rude chrétien », capable de satisfaire, par ses principes et ses sentiments religieux, les plus exigeants en cette matière. En eflcl, lorsque, pour détourner une impojiularilé funeste à notre cause, quelques-uns des ministres jugeaient nécessaire d'arrêter ou d'improuver certaines manifestations cléricales, il en souffrait amèrement, mais ne nous lâchait ni ne nous désavouait; car il avait autant de di-oiture dans le caractère, de résolution et de loyauté dans la conduite, que d'intransigeance dans les opinions.
En ce qui concerne la seconde exigence des chevaulégers, il fut répondu que les divers partis ([ui embrasseraient notre cause et souscriraient à notre programme devraient être représentés dans la Chambre que nous cherchions à composer, et que, par conséquent, sur les listes que nous allions dresser, il dépendait de l'extrême droite elle-même de s'assurer des candidatures. Elle se le tint pour dit et, durant la campagne électorale, ne se sépara pas de la droite modérée. Les deux nuances n'étaient pas aussi tranchées au dehors qu'à l'intérieur du Parlement, et «l'ailleurs, la solution nionarclii(|ue se trouvant abandonnée ou tout au moins ajonriu'^c. if n'y avait réellement plus matière à dissidence. Il se forma donc à Paris pour la droite tout entière un conu'té électoral unique. J'en étais naturellement l'intermédiaire auprès du Conseil des ministres; et ceux qui avaient assez mal aiTiicilii ma iiomiiialioii n'Iiésitaient pas à réclamer mon a|)|nii, pas jilus ijuc je n'hésitais à le leur prêter. Ce
romité choisit pour secrétaire M. Robert de Mun : exempt de toute ambition personnelle, aide de camp actif, sag^e et sur conseiller de son frère Albert, il venait assez fréquemment m'entretenir des intérêts qu'il était chargé de défendre. Un jour que j'avais plusieurs persoimes à recevoir, l'huissier m'annonça le comte Albert de Mun et ce fut le comte Robert que je vis entrer : « Je me suis bien aperçu de la méprise, » me dit-il, « mais j'ai pensé qu'étant pris pour mon frère, j'aurais moins à attendre. » Ainsi se mettait-il de bonne grâce, en toute occasion, à l'ombre de la renommée grandissante de son cadet, qui devait bientiit le perdre. Nous nous entendions aisé'ment. La droite n'eut pas à se plaindre de son lot dans la n'-partition des candidatures.
Quant à la troisième condition, ce fut le Maréchal luimême qui promit à M. de Blacas de ne pas solliciter la prorogation de ses pouvoirs au delà de 1880. Cet engagement, loin de lui coûter, le soulagea plut('it. Malheureusement il nous alfaildissait et faisait tomber de notre jeu la meilleure carte Quelle perspective, en efl'ct, à présenter au pays (pi'une stabilité de trois années! Mais, selon un propos qu'on répétait encore : « Il ne fallait pas faire attendre le roi. » Et c'était de ces illusions que nous étions contraints de tenir compte pour gagner dans le Sénat l'appoint nécessaire de quelques suffrages, sans lesquels, la dissolution de la Chambre devenant impossible, nous nous fussions trouvés désarmés avant d'avoir combattu.
Nos premiers embarras nous venaient donc des partis sur lesquels nous devions nous appuyer. N'est-ce pas l'ordinaire dans les luttes politi(|ues? L'homme d'État qui s'écriait : « Qu'on me préserve de mes amis, je me charge de mes ennemis, » énonçait un lieu commun. II n'y avait pas là de quoi nous décourager, et mon fidèle d'Allières, que je n'avais j>as manqué de rappeler en rentrant au ministère et (]ui m'avait rejoint aussitéit, a\ait raison de
3S4 SOlIVEN'IllS POLlTI(,H!i:S
me n'|ii''hM- l'cl uutro adiiiio : « La (lifiiiiillr do roussir ne l'ail ([u'ajouler à la noccssilc (r('nlr('i)rcii(lro. » Plus nous rencontrions, en effet, de conlradiitions el de chicanes autour de nous, plus il importtiit d"agir avant de laisser nos ressources s'épuiser et nos divisions se propager. Ces divisions s'accusaient surtout dans les cercles parlementaires, elles entravaient les préparatifs de l'action; elles devaient s'effacer, l'action une fois engagée et le pays saisi du débat. De l'énergie du sentiment conservateur en ce pays dépendait en définitive l'issue de la lutte ; et, lorsque nous voyions les candidats de nuances diverses, de régions dillV'rentes, s'empresser autour de nous, rechercher notre appui, trouver que nous ne les couvrions jamais trop ou même assez ouvertement de notre patronage, nous n'avions pas en vérité à nous croire vaincus d'avance.
L'armée ennemie, en effet, n'était pas moins diverse (|Uf la nôtre : elle était, au fond, plus divisée. Unis pour MOUS renverser, nos adversaires n'étaient aucunement d'accord sur la façon de gouverner à notre place.
Les plus résolus voulaient détruire tout ce que nous entendions maintenir : les institutions nécessaires. J'ai déjà cité leur programme; à leurs yeux, la Répuhliciue était destinée à opérer cette destruction, en même temps qu'à procurer, selon l'une des formules de Gand)elta. « l'avènement des nouvelles couches sociales, (1) » c'està-dire, dans un pays où, depuis 1789, la naissance, et,
(1) Discours du 26 septembre 1872 à Grenoble.
depuis 1848, la fortune ne confèrent plus aucun privilège, à li\Tcr les aiTairos publiques à quiconque n'était pas préparé à les gérer. Désormais, dans la carrière politique, il ne devait plus être tenu compte ni des antécédents et des services, ni de l'expérience et de l'indépendance, et, tandis qu'avec les progrès de la civilisation, les autres métiers exigent de plus en plus des connaissances et des aptitudes spéciales, cette carrière, importante et difficile entre toutes, allait s'ouvrir non plus à l'élite, mais au rebut de toutes les professions. Les deux dessoins, d'ailleurs. « destructions nécessaires, » « avènement des nouvelles couches, » concordaient: car, si pour construire ou réparer il faut des architectes, pour démolir des manœuvres suffisent (1).
Sans doute, l'opération ne devait pas s'achever en un jour, les institutions menacées opposant par leur solidité propre une résistance difficile à briser. Mais l'équipe chargée de l'accomplir était dans la place ; le suffrage universel, n'étant plus ni contenu par la tutelle administrative, ni détourné de sa pente par un instinct de salut en face de récents désastres, le suffrage universel l'y avait installée; et l'en déloger était le seul moyen de prévenir les ruines que nous avons vues se consommer depuis.
Sans doute encore, fous ceux qui composaient cette équipe ne devaient pas y figurer indéfiniment; plusieurs, instruits par les événements, étaient destinés à s'en détacher, à mesure qu'ils montaient plus haut. Mais ceu.\-là,
(1) GambelU lui-même no devait pas Urder à déplorer les mœurs et les pré^rences nouvelles des électeurs : ses sorties contre les . sousvétérinaires • et les • esclaves ivres - témoignent de ses inquiétudes à l'endroit du personnel politique auquel il avait frayé la vole. Et n'est-ce pas. sous une autri- forme, aux mêmes constatations qu'aboutissait un oliserval.'ur étranger aux luttes des partis, aussi éclairé qu'indépendant. Fu^tel de Coulantes, quand il disait : • Les classes inférieures n'aiment pas la Répiitilique pour elle-même Elles n'y voient que le gouvernement du pays par la foule ou, en d'autres termes, la subordination des cla.sses élevées et instruites aux classes inférieures et ifjnoraiites. « (Cité par Imbart de la Tour. Corretpondanl da i'-> mars IîiOj, p. ll3o.)
3S6 SOITVKMRS IMI LI T I Ol'l'-S
rien ne les distinguait davanco dv. loiirs compafjnons. M. Spullcr, par exemple, a couronné sa can-ièro en se faisant l'apiHre de « l'esprit nouveau ». Mais ses aveux, les attaques qu'il s'est attirées, le niuii iiH'iiie donné par lui à cette politique attestent qu'il picnait le contrepied de celle (|ne lui et les siens — et lui coinnu; li>s siens — avaient suivie jusc|uc-là. 31. Jules Roche se signale par une opposition aussi vigoureuse que méritoire au régime actuel. Mais comment prévoir, il y a vingt-cinq ans, qu'il se dégagerait, comme il l'a fait, des passions radicales, quand on le voyait, en 1 880 (1 ), réclamer l'application aux ordres religieux de la loi de 1792, dont celle de 1901 n'a certainement pas dépassé latyrannique rigueur; en 1882 déposer un projet qui, non seulement abolissait le budget des cultes, mais livrait à l'Etat, aux départements et aux communes tous les biens des fabriques, des séminaires et des consistoires, interdisait toutes les congrégations et confisquait leur avoir (2)? N'est-ce
(1) ■■ Comment appliniier l:i loi (.-ontre U-s .I(''.suites et contn- louli^s les congrégations non autorisées?... La réponse n'est pas douteuse, il suffit de lire la loi de 1792 pour voir que le gouvernement peut agir directement... Il suffit d'un commissaire de police. Un jugement n'est pas plus nécessaire en ce cas que lorsqu'il y a lieu de fermer un établissement prohibé ou de dissoudre une réunion illégale. » (Jules Roche, la Justice, l.'i mars 1880.)
(2) Projet de loi déposé à la Cliambre des députés par .M. Jules Roche, le 10 février 1882 :
Aux. 2. — La Réiiublique française ne salarie ni ne subvenlionni' aucun culte.
AnT. 3. — A partir de la promulgation de la présente loi. l'Ktat, les départements, les communes rentreront immédiatement en pleine possession et jouissance de leurs immeubles actuellement affectés au service des cultes et au logement <le leurs ministres ou des congrégations religieuses.
.\i\T. 4. — Les liions mobiliers et imn)oljiliers des fabriques, des séminaires, des consistoires appartiennent à la nation, qui en prendra possession immédiate.
AiiT. 9. — La loi ne permet aucune association qui a pour but d'aliéner la personne humaine.
Ar(T. 10. — En conséquence, les autorisations accordées à des congrégations religieuses sont révoquées et toutes les congrégations religieuses sont éteintes ou supprimées.
AnT. H. — Les biens détenus par les congrégations non autorisées appartiennent à l'IOtat, qui en prendra possession inmiédiale.
LA lllîRMi:nr. CAMI'AGMi Cd.NSEUVATUICE :i3:
pas lui encore qui. en 1S83. fnisait voler la première loi sur le droit fraceroissenienl. auquel M. Ribot, fie concert avec M. Georges Cochery mettait la dernière main en 1893? Et M. Méline, que les conservateurs ont soutenu depuis et avec raison contre les radicaux, M. Méline, après avoir voté le fameux article 7, ne débutait-il pas, comme ministre, dans un cabinet que présidait Jules Ferrv, où siégeaient .MM. C.liallemel-Lacour. Jean Casimir-Perier et Félix Faure et qui brisait en 1883 l'inamovibililé de la magistrature (l)? Ces hommes se sont honorés danslasuile en s'efforçant — d'ailleurs sans succès — d'arrêter le mouvement auquel ils avaient participé. C'est pourquoi l'on s'élonne maintenant que nous ayons eu à les combattre, et volontiers on nous on fait un grief. Est-ce notre faute s'ils menaçaient alors les droits que nous voulions défendre et qu'ils regrettent de voir violés aujourd'hui? Enfin ce n'étaient pas seulement de futurs conservateurs (|ui s'alliaient contre nous aux révolutionnaires ; c'étaient aussi d'anciens conservateurs, faisant profession lie Tètre toujours, ceux que M. Tbiers avait groupés autour de lui au centre gauche et, pour fonder la répuidique. rattachés à des alliés (|ui ne leur ressemblaient pas. Connue .M. Thiers lui-même, ils ne s'entendaient avec la gauche sur aucune question sociale; mais la gauche leur avait livré le pouvoir qu'elle ne pouvait exercer ellemême à r.\ssemblée nationale, et nous le leur avions ravi Notre retour au gouvernement leur parut menacer le régime établi par eux malgré nous et, pour se préserver, eux et leur œuvre, d'un péril politique, qui, dans tous les cas, n'était pas imminent, ils fermèrent les veux au péril social que nous dénoncions ; ils s'opposèrent
(1) N'est-ce pas encore le ministre des finances du cabinet .Méline qui fit accepter par le Sénat, en 18ft8, l'impôt progressif en matière de successions alors que jusqu'à ce moment, et notamment sous le ministère Bourtreois, le Sénat s'y était toujours obstinément refusé?
33S SOrVKMltS IMJLITIQUES
à (jui loiilail do le conjurer, (le ne fut pas sans hésiter du ri'slc qu'ils adoptèrent celte conduite. Au téuioignaf^e de l'un de leurs chefs, ils avaient voulu d'ahord faire handc à part, se cantonner, entre les gauches et nous, dans une position intermédiaire. Mais la résolution de Gambetta l'emporta vile sur leurs tergiversations. Le 16 mai, le centre gauche décidait qu'il ne participerait pas à la réunion plénière des gauches (I) : le 18, il s'y rendait; les autres groupes du parti s'y rangeaient à sa suite, et son président la présidait: ille rappelait, il y a peu de temps, avec une satisfaction qui survit aux vicissitudes de ce quart de siècle : « Le centre gauche, que la veille on croyait déjà vaincu, ' était remis au premier rang. On avait encore besoin de lui (2). » On en avait besoin, en effet, pour rassurer l'opinion (lotlante que l'entrée en campagne des autres groupes républicains risquait d'effaroucher, pour couvrir les premières approches contre le rempart qu'il s'agissait d'abattre: en se voyant ainsi « remis au premier rang », le centre gauciie s'imaginait conduire <'eux qui le poussaient (3).
(1) De Mahcèue, le Seize-Mai, p. 49.
(2) Id , ibid., p. 61 et 67.
Ci) Dans son livre sur VAssembU-e ^alionah de 1871, M. de Marcere rapporte une anecdote qui, pour être antérieure au Seize-Mai, n'en est pas moins la confirmation de co que j'avance et montre bien le rôle (J.volu de tout temps au centre gauche 11 raconte qu'au moment de réli>ction de M. Uauc, en 1873, élection qui suivit de près celle de Barodet et contribua comme celle-ci à la chute de M. Tliiers. plusieurs personnages importants de la gauche se trouvaient réunis ilan.î les bureaux de U^népublique friinfaise. « C'étaient MiM. Gambetta, Challemel-Lacour. KpuUer, Allain-Targè, ceux-ci ayant disparu de la scène et d'autres qui vivent encore. Et l'on attendait avec anxiété les dépèches annonçant successivement les résultats du scrutin. Lorsque enfin la dernière dépêche lit connaître que M liane était élu, l'un d'eux — c'était M. Spuller que la grAce de l'esiirit nouveau n'avait pas encore touché — dit : « /vii/in. (■0 1/ estt Nous pourrons désormais nous passer des modérés!» On lit chorus, en se féhcitant. El comme l'un dos assistants se taisait : " Vous n'avez pas l'air satisfait, lui dit Gambetta, est-ce (pie le succès de Ranc vous conlrarief — Je n'ai rien contre M. Hanc, répondit M. X..., mais je trouve que vous vous démasquez trop tut. — Je pense connue X... ■> ajouta M. Y.. ..Ce petit colloque n'a pas d'autre intérêt, mais il est démon.stratif, que de révéler la pensée secrète et les procédés politiques
LA DERNIERE CAMPAGNE CONSERVATRICE 33!l
«C'est la loi do Ihistoirc », a-l-il été dit récemment, à propos de la politique italienne : « Toutes les fois que les niodén''s pactisent avec la révolution et coniptentUi jouer, elle semhle d'abord leur dupe, elle se fait docile: mais, en aidant à leur succès, elle prépare le sien, se fortifie par les services qu'elle rend, à mesure <|u'clle devient plus indispensable devient plus impérieuse, et finit par chasser ceux (|ui croyaient se servir d'elle pour un jour (1). » Cette loi de l'histoire s'est vériliée, de notre temps, ailleurs qu'à Rome.
Telle était donc la lijruequi se dressait contre la nôtre : d'abord, des ennemis, violents ou non, mais irréconciliables de l'ordre social, des révolutionnaires irréductibles; ensuite des révolutionnaires destinés à devenir plus tard conservateurs; enfin des conservateurs aUiés aux révolutionnaires. Lig'ue redoutable dans un pays troublé et déchiré; forces puissantes pour renverser, et que le chef qui les rassemblait jugea pourlant insuffisantes, puisque, pour vaincre, il Hl appel à l'étranger.
Gambolta et ses amis se souvinrent qu'aux élections de 1871 la principale cause de leur dédaite avait été le besoin de la paix, repousséc par eux alors quelle était devenue nécessaire; ils résolurent de tourner contre nous la peur de la guerre que le pays continuait h ressentir Cependant comment atteindre, par une telle manœuvre, les hommes mêmes qui avaient signé la paix? En exploitant certaines imprudences que nous avions réprimées nous-mêmes, on s'en souvient. Mais cela ne suffisait pas. Pour persuader au vaincu (ju il ('tail mcnai'é par le vain-
de ce parti républicain qui. griice à une dissimulation peut-tire habile, mais si contraire à nos hahiludes françaises, a pu se fr.ijer le chemin ver» la domination, domination que la France n'aurait jamais laissé s'étalilir si lis modérés, aujourd'hui excommuniés, n'avaient été sa caution devant le pays. - {h'.lstemblée nnlionnle île 187 1. p. 300 et 301.)
(1) Etienne Lamt, la Politique i/ii tiernier pnnli^cal. (Corri-tpnnilant du 10 septembre 1903, p. 811.)
:Un SOUVENIRS POLITIQUES
(puMir, il t'Mllait (juc le vainqueur authentiquât en quelque sorte les alarmes réjjanducs par nos udvcrsaii-es, (ju'il se proclamât menacé lui-même, autorisé par consé(|uent et prêta devenir menaçant; il fallait que les hruils de L;ucrie lancés en France y revinssent, réperciilés cl j^rossis par l'étranger. C"est à quoi s'employèrent Gamltetta. Bismarck cl Oispi
Bismarck et tlandjelta s'étaient doiuié iiii adversaire comnmn : l'adversaire que Gambetta avait app(dé « le cléricalisme » et devant lequel Bismarck avait juré de ne point désarmer, quand il s'écriait : « Nous n'irons pas à Canossa! » Il devait y aller plus tard, mais il en était loin alors, et le Kultttrhampf était fait pour rapproclier le fondateur d'empire du tribun révolutionnaire. A la haine de l'Église, ajoutez chez Bismarck la haine de « l'Ennemie héréditaire », l'étonnemeiit et la colère de la voir se relever aussi vite, la résolution de l'empêcher, comme il l'écn-ivait dès 1872, de « redevenir puissante en consolidant sa situation intérieure (1). » J'ai raconté comment, trois ans plus tard, l'Allemagne avait été sur le point d'écraser, par une brutale agression, nos forces renaissantes. Le coup man(|ué, grâce à Deca/.es et à ses collaborateurs, Gontaut et le Flô, Bi.smarck l'avait désavoué, rejetant sur le parti militaire prussien la paternité de ce complot mort-né. Mais il n'en restait que plus décidé à poursuivre le même but par d'autres moyens, plus ardent à se venger des hommes (]ui lui avaient barré la route.
(1) Dépêclie au comte d'Arnim du 20 déccnibre 1872.
plus désireux, puisqu'il ne pouvait détruire la France, de iannihiler en y faisant prévaloir, selon le mot d'un diplomate russe, un r('\;rinie « dissolvant (1) ».
Convaincu d'ailleurs que le triomphe de rcspiil nvolutionnaire au delà des Vosjres constituerait pour les monarchies voisines non un danger, mais un salutaire épouvantail (2), il était naturel qu'il souhaitât l'échec des conservateurs et fût enclin à favoriser leurs rivaux.
Ce qui l'était moins, c'est que ceux-ci vinssent audevant de ses désirs en prenant l'initiative d'un rapprochement que lui-même n'eût sans doute jamais osé leur olfrir. Cliente de l'Allemagne cl spoliatrice du Saint-Siège, ce fut l'Italie qui servit d'entremetteuse. Vers le mihcu de la campagne électorale, Crispi, qui n'était pas encore premier ministre, mais qui jouait déjà, comme président de la Chambre, un rôle considérable dans son pays, Crispi vint à Paris et, comme il l'a raconté plus tard, s'entretint, le 30 août, avec Gambetta :
« Je fis remarquer à l'iUustre tribun, » dit-il, « que l'armée et le clergé étaient un danger pour le régime populaire. Il en convint et objecta que le seul remède à cette condition des choses serait le désarmement universel. Et, puisque j'étais en train de partir et que j'allais dans quelques jours rencontrer le prince de Bismarck, il me chargea de faire en Allemagne les premières démarches en faveur de cette question très tiélicatc. »
Six ans après le traité de Francfort, la patrie toujours mutilée, le vaincu proposait donc au vainqueur de désar-
(1; Propos cité par le duc de Broglie : Misnon de M. de Gonlaul-Biron <i Berlin, p. !2S. — Bismarck pratiquait celte politique avec son audace et sa chance hatiiluelle.^, mais il ne l'av.iit pas inventée: le 5 juin i79â. Kauniti wrivail déjà <■ Il (aut rétablir un ordre de choses supportable, mais pas davanUj^e. pour qu> la France ne puisse peu à peu revenir au degré de son aorjenne puissance, et il ne sera pas difficile d'y former un gouvernement tel que ce pays, dans une lluclualion et une leruicntation coDStaotes, soit faible à l'iotf rieur et nul à l'extérieur. »
(2) Uépéche précitée au aomte d'Amim.
342 SOUVKNMRS POLITIQUES
mer; proposition (|ue le chancelier de fer devait, écarter, non sans dédain : « Le 17 septembre, » continue Crispi, « je nie trouvais à Gastein, j'y rencontrai le chancelier et je lui |iarlaien remplissant la promesse faite à Léon (Jamhetta. Bismarck me répondit : « l^e désarmement n'est « pas pratiquement possible. Laissons cet argument h la M Société des amis de la paix (1). »
L' « argument » parut négligeable, mais non la ilémarche : moins il était tenté de s'abandonner pour luimême aux utopies des « Amis de la paix », plus le créateur de lunité allemande devait s'applaudir que la même intransigeance n'existât plus chez tous les Fran(;ais, et qu'en tout cas la lutte contre le catliolicisme lui fournît un terrain d'entente avec le héros de la guerre à outrance. Un autre intermédiaire, moins connu, mais non moins utile que Crispi, le comte Ilenckel de Donnersmarck, s'était chargé d'exploiter ce filon, ("était un Allemand qui avait gouverné la Lorraine pendant l'invasion, t'I joué, selon M. Joseph Reinach, a un rôle très honorable et très utile dans la libération du territoire (2), « mais qu'un ancien directeur politique aux alfaires étrangères, le baron de Ring, présente sous un tout autre aspect. Suivant ce dernier, « lorsqu'il s'était agi de fixer la contrii)ution de guerre <à imposer au peuple français, Henckel de Donnersmarck l'avait fait porter de trois milliards, chiffre indiqué d'abord par les banquiers de Berlin, à cinq milliards, parce qu'ayant longtemps boursicoté à Paris avant la guerre, il était mieux renseigné sur ce que la France pouvait payer. (3) » Quoi qu'il en soit, devenu le mari de la Païva, installé tantôt dans le célèbre liôtel de cette femme, aux Champs-Elysées, tantôt à Pontcliartrain,
(1) Temps (i7 mai 1899), d'après \a. Nuova Antoloyia.
(2)/Ô!d.,H décembre 1901. Les Notes et Souvenirs de M. ïliiers récein ment publiés conlienneiil deu.v notes de ce personoage au sujel de la libération du territoire. (.-Vnuexes p. 432 et 445.)
(3) Libre Parole, 13 décembre 1901.
Donnersniarck s'inU^ressait à nos luttes politiques cl fréquentait la gauche classez près pour mesurer ses chancos durant la campagne électorale (1). Dès la fin d'aoûl, il adressait à M. de Radowitz, pour les communiquer à Bismarck, des pronostics que l'évcnemenl devait justifier; au lendemain du premier tour de scrutin, le 17 octobre, il écrivait de Pontcliartrain au chancelier lui-même :
« Je suis dans des relations toiles avec Gamhctta que celui-ci vient me faire visite ici à la campagne. Étant donuL' sa faconde de Méridional, on a bien plus, avec lui, l'occasion d'écouter que de parler (2) ...»
Les propos recueillis de la sorte avant notre échec n'ont pas été publiés ; mais il est facile d'en juger par les pourparlers qui s'engagèrent immédiatement après ; ceux-là sont relatés tout au long dans la correspondance de Bismarck, et donnent la clef de ce qui a précédé. Le 23 décembre 1877, au moment oii le ^Laréchal venait, suivant la célèbre parole de Gambetla, de « se soumettre », Uonnersmarck, alors en Allemagne, écrivait au chancelier :
« Avant-hier, Gambetta me fif parvenir, par une occasion silre, la communication suivante :
« Au milieu de novembre, je lui avais exprimé mon sentiment personnel que le chancelier de rem[tire allemand ne croirait jamais à la sincérité du gouvernement français à l'égard de l'.Mleinagne tant que sa i)olili<iue extérieure demeurerait en des mains cléricales et que Gontaut resterait andiassadeur à Berlin ; il m'avait répondu alors qu'avant la fin de l'année ces obstacles auraient disparu ; le choix d'un protestant Ci) pour diriger la poli-
(1) . Depuis assez longtemps, .dit M. Joseph Rcinacli, « Gambetla était en relations suivins avec le comte Henckel de Donnersmarck. qui habitait alors à Paris el possédait le château de Pontcharlrain. Je crois me souv.nir, sans pouvoir l'aflirmer, que c'était Thiers qui les avait mis en rapporls. • (Tempx, Il décembre 1901, j
(i Aut Bitmnrrkt Briefweehtel .\nhan(i zn tim Gedanken unii Erinneriinjfn i on Ollo Fiirsl ton Bhmarek, t. Il, p. 493.
(3j En note dans le lexte allemand : - \Vaddiiis:lon -
AU SOUVENIRS l'OLITIQUKS
liijuc lîxU'i'icHire de la l''riinc(', ('( le rciiiplacciiiciil ilc (ioiilaul par Saiiit-\'alli('r — que lloluMilolic signale comine une personnalité synipàUiique et agréable à l'Allemagne — se sont produits dcj)uis comme des manifeslalions du désir que la France éprouve de nouer de bons rapports avec l'Allemagne : pourrait-on espérer, enretour, un témoignage ofliciel de sympathie à l'égard du jfouvernement actuel, peul-ètre en ce qui concerne l'Exposition (|ui se prépare"? Le principe de notre abstention fût-il même maintenu, une bonne parole à ce sujet serait très bien veime du ministère dans le moment présent.
« Je lui réponds aujourd'hui que je ne suis pas en , mesure de me pi'ononcer sur cette question, mais qu'en tout cas une attitude décidée contre Rome est le meilleur moyen d'arriver à de plus amples rapprochements.
« Fin octobre, N'oLre Excellence m'avait fait écrire par son fils ([u'évidemment It; fait d'entretenir des relations (|U(4conques avec le « Prussien » {i), Bismarck, nuirait à (îumbetta auprès de ses compatriotes. Contrairement à cette assertion, je puis déclarer que Gambetta jouit dans son parti d'un prestige absolu et que le dictateur de Tours contiimc d'y être omnipotent. Si vous m'en donnez la permission, je me chargerai de vous amener Gambetta à Varzin, ou vertement ou à linsu de tout le monde, absolument à votre choix. Pour cela, vous n'avez (ju'à faire un signe. Ce sont les avances et la collaboration de la France ([ue le Père Joseph du gouvernement actuel vous offrira dans la plus large mesure, en vue d'arriver à ce qu'il regarde comme nécessaire pour ré-tablir des relations normales et confiantes en Europe, et remédier à la crise industrielle et commerciale, savoir : prise de position oomnmne de la France et de l'Allemagne contre Rome, rétablissement de la confiance entre les deux nations,
(Ij En français, dans le texlc.
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entente récipro<iue sur le budget de la guerre (1). » La réponse de Bismarck est significative; elle commence par un cri de triomphe : « Le changement de l'ambassadeur de France ni"a causé une joie extraortUnaire. Si quelque diose pouvait développer chez nous la confiance dans les dispositions pacifiques de la France, c'est bien le rappel de Gontaut, qui avait noué d'étroites relations avec tous les éléments hostiles à l'Empire (2). » Après quoi, les diverses demandes de Gambetta sont toutes rejetées ou éludées : l'Exposition? Les industriels allemands n'auraient pas le temps de s'y préparer; la réduction des dépenses militaires? Bismarck ne daigne même pas la discuter. Quant à la visite de Gambetta, il aimerait fort « entrer en relations personnelles avec lui ». « Mais, » ajoute-t-il, « je croirais prématuré, dans son intérêt même, qu'il eût la légèreté de se compromettre avec moi. J'attache trop de prix au maintien de son autorité pour lui donner facihté de l'ébranler... C'est un capital qu'il convient, ce me semble, de ménager jusqu'à
(1) Op. .(/ . p 498.
(2) En regard de ceUe appréciation, il ne sera pas sans intérel de rappeler riiommage rendu au bon serviteur de la France, à l'iiabile et dévoué patriote que fut Gontaut par un appréciateur compétent, l'un des ministres actuels de U Triplice, le comte Golucliowski : « Il nous souvient. • raconte un des rédacteurs du Tcmpt, « d'un mot du comLe Golucliowski, juge très lin cl très impartial. Sur sa table de travail, au Bail l'ialz, nous aperçûmes un soir, il y a cinq ou six ans. un petit livre à couverture bleue : « Souvenirs du comte de Gontaut-Biron. » Le livre venait de paraître, édile par le duc de Broglie. Le comte Goluchowski nous dil que ce récit avait un intérêt toul particulier pour lui; c'est comme attaché à Berlin qu'il avait débuté dans la diplomatie L'ambassade d'Autriche el l'ambassade de France vivaient dans la capitale du nouvel empire en lelatiODS très cordiales el pour ainsi dire quotidiennes. Le diplomate qui débutait dans des circonstances si intéressantes avait exercé son ardeiir juvénile de voir el d'apprendre. Après un quart de siècle, il lui plaisait de revivre cotte période poignante Les pages du livre n'élaient pas . licore coupées. Mais le comte Goluchowski ne nous dissimula pas quelle
ïlime il avait gardée pour le comte de Gonlaut-Biron. ■> Ah I nous disailli. il ne fallait pas avoir de nerfs I... Oui, c'était bien cela, et pour subir la dure loi du vainqueur, pour conserver de la dignité dans cette Irislc situation de tributaire et d'otage, il ne fallait pas avoir de nerfs, ■ (Temps. il septembre /
346 SOUVliMHS POLITIQUES
nouvel ordre (1). » Ainsi Hisniarclc est débarrassé des Kraneais qui le i;énaie,nl: il voit la France lancée à la suite de rAlleniagne dans une campagne anticalliulùjue: il raperroii, déjà lasse de son harnais de guerre et tentée de rejeter le fardeau (jui lui pèse ; tout cela, grâce au triomphant adversaire du Seize-Mai, et sans rien accorder en échange : on conçoit qu'il se montre plus soucieux de la dignité, du prestige, de l'avenir de Gambetta que Gambetta lui-même! Gelui-ci, d'ailleurs, ne devait pas se rebuter : quatre mois plus tard, en avril 1878, il revenait à la charge et sollicitait de nouveau, par l'entremise de Donnersmarck, l'entrevue refusée en décembre; cette fois, Bismarck jugea que la situation n'exigeait plus les mêmes ménagements; le « capital » sur lequel il veillait avec tant de sollicitude lui parut suffisamment consolidé ; rendez-vous fut pris, et Gambetta allait partir j)our Berlin quand des circonstances fortuites l'empêchèrent d'exécuter son projet (2).
(1) o Mil- licgt an der Sclioniing seiner Autoritut zu viol, uni iliiii cine Erscliûtlerung derselben zu erleiclitern... Bei seiner friedliclien Gesinnung und doi- immer nocli grossen Maclit der iliin enlgenstelienden l'arteien, glaube ich dasz das Capital welclies in ilim stecivt, vorlaulîg gescliont werden muss. » (Op. cit.. p. 4Uli et aOÛ.) , \2) L'entrevue devait avoir lieu d'abord dans les premiers jours d'avril. Elle lut ajournée en raison de la mort d'une tante de Gambetta, et du voyage que celui-ci dut faire à cette occasion dans le Midi. Le projet fut rcpiis a son retour, et, le 23 avril, Donnei-smarck écrivait à Bismarck :
« l'our vous éviter le voyage inutile de Kriedriclisrulie à Berlin el retour, j'ai cru me conformer à vos instructions en convenant de notre départ pour dimanche soir et de notre arrivée à Berlin, au Ivaiserliof, jiour lundi 29 au soir. Le 30, jour où commence la session du Rcichstag, Gambetta sera à votre disposilion et j'attendrai au Kaiserhof que vous fixiez riieure à votre convenance. » Mais le lendemain 24, Gambetta adressait à. Donnersmarck le billet suivant ;
« Cher Monsieur de Ilenckel,
" L'homme propose... le Parlement dispose. Quand j'ai accepté liier avec empressement, je n'avais pas compté avec l'imprévu qui nous tient tous en échec. Les questions relatives au ministère de la Guerre ont pris les proportions les plus considérables. On me prévient qu'un grand débat sera ouvert sur le ministère de la Guerre dès la réunion des Chandtres.
LA DERM1.R1-: CAMPAGNE CONSICRVATRICE 347
Lorsque cette corresponflancc parut, trois ans après la mort (le Bismarck, douze ans après celle de Gambetta, elle ne laissa pas lie déconcerter les amis restés lidèles à la mémoire du « grand patriote ». Son confident. M. Josepli Reinaeli, ne pouvant contester ses démarches, tenta de de les explirjuer en citant de lui ce propos : « Je ne serais pas revenu les mains vides (1). » Un autre de ses familiers, qu'il avait placé à la tète des Quinze- Vingts, M. Pé|)liau, déclara que « si Bismarck avait manifesté l'intention de voir Gambetta, celui-ci aurait séduit le chancelier », ajoutant : « S'il y avait eu quelqu'un de roulé, ce n'eût pas été sûrement notre ami (2). » Peutêtre, en effet, Gambetta se persuadait-il à lui-même qu'il « roulerait » Bismarck ; peut-être sa vanité et, connue le dit Bismarck, sa « légèreté », lui cachaient-elles son défaut de fierté nationale.
.\ussi bien la défiance de l'armée. laviMsion îles institutions militaires comme des institutions religieuses est conforme au.v antécédents, aux instincts, aux dispositions persistantes du parti dont il assura le triomphe (3) : nous ne le voyons (jue trop aujourd'hui. Mais on se persuade volontiers qu'il différait, h cet égard, du personnel qui la porté au pouvoir et iju^il y a porté lui-même. Qu'il (Ml ait ilillVré par moments, qu'il lui soil arrivé plus il'une
Ji' ne peux abandonner mou posle parlenieulairo en un pareil nioiutiit. il laisser derrière moi un incident aussi gros de ronscquences.
- Je me trouve donc dans la dure nécessité il'a|ourncr, tout au moins après la session qui sera probablement Ins courte, l'cvécution d'un projet à la réalisation duquel vous avez prêté un concours si elDcace et si sympathique J'en lonserve un vif sentiment de reconnaissance et, après la séparation des Chambres, vous me permettrez, s'il est toujours temps, de faip- appel à voUe intervention
. Veuillez agréer, iivec tous mes rewrets, l'assurance de mes sentiments dévoués L Gambetta.. ("pf'-P 50* )-L'édileurdelaCorrespondancc ajoute que les négociations ne furent pas reprises, de sorte que l'entrevue resta toujours à l'état de projet
(1) Temps, Il décembre 1901.
(i) Érlio d,- Parit. SI décembre 1901.
(3) V. GoïAt, l'Idée de l'atne el l'Humanilaritme.
fois (le (lomier le pas à l'intértM du pays sur les préjugés el les passions de son entourage, (pril ait eu, en un mot, des accès de fièvre patriolique, je le reconnais sans peine; mais cette fièvre était intermittente et alternait avec des crises d'un caractère dill'érent. Le mot de Bismarck : Mil liegt an der Schoimmj si'iiœr Autoritdt zii vicl, ce mot reste et doit servir d'épigraplie au récit de la campagne dont nous fûmes les témoins et les victimes. Car la sympathie de l'étranger pour la gauciie, l'idée qui en découla que notre succès à l'intérieur déchaînerait la guerre au dehors fut la cause, non pas unique, mais déterminante, de notre défaite. Jusque-là, nos forces et celles de nos adversaires s'équilibraient : la peur de la guerre fit pencher la balance contre nous.
Dès le lendemain du Seize-Mai, Gambetta disait à la Chambre : « Les menées cléricales ne sauraient nous amener que la guerre (1). » Un mois plus tard, h la même tribune, il se vantait encore qu'il était besoin de la résistance de son parti pour « rassurer l'Europe », et « mettre la France à l'abri des expéditions de Rome (2) ». Decazes avait pu lui répondre, pièces en main, ([u' « il prenait une peine inutile », et que « le gouvernement franc^ais n'était pas suspect au gouvernement italien ». Il avait cité une dépèche où le ministre des afl'aires étrangères d'Italie, « après avoir constaté que l'illustre homme d'Etat, appelé pour la troisième fois à la présidence du conseil, avait toujours su préserver de toute atteinte les relations de la France et de l'Italie », protestait de sa confiance « en l'amitié du gouvernement français ». A Berlin, le ministre chargé de suppléer le chancelier auprès des ambassadeurs étrangers, M. de Bùlow, assurait que « les relations de l'Allemagne avec la France ne pouvaient être meilleures, que la direction de nos affaires intérieures
(t) Chambre des députés. Séance du 17 mai 1S77. (2) Ibid., Séance du 16 juin 1877.
LA DI'RN-IKRK CAMPAGNK CONSERVATRICE S4n
nous rcsai-flait i-xclusivomcnl o( (\w le maintien du niinisti're «les alVaircs élranirtMes ilans les luènies mains lui paraissait la nuMllem-e -aranlie <|u-il ne serait rien rliansi-iinolre politique extérieure ». Tel était, d'un hout il raulre de l'Europe, le langage des ehaneelleries (1). .Mais. eoneurremTuent avec ees déclarations officielles, une campagne officieuse se poursuivait, d'une virulence croissante et dans un sens opposé. Crispi avait beau n'être pas accrédité auprès des gouvernements étrangers; il semblait personnifier, aux yeux de la France et de IKurope, l'opinion publique de son pays. A son arrivée à Paris, le correspondant de la République française à Rouie l'avait d'abord désigné comme « un des personnages les plus importants du groupe parlementaire qui professe une haine profonde pour la France, une admiration servile pour l'Allemagne (2) «.Mais bientôt, discernant le parti à tirer de l'anden garibaldien, l'organe de Gambetta se ravisait et insérait la note suivante : « On signale à Paris l'arrivée de l'honorable M. Crispi. C'est à tort qu on a souvent représenté l'homme d'État italien comme l'adversaire de la France. . Il n'est l'ennemi ijue de la théocratie et du césarisme. Cris|M ne peut être chez, nous qu'un hôte sympathique (3|. »
L' « hôte sympathique » entretint tlambetta et se chargea, comme nous l'avons déjà rappelé, de ses commissions pour Bismarck. Tl vit aussi .M. Thiers, dont il «levait suivre les funérailles quelques jours après (4). lOnlin il s'entretint avec nombre d'hommes politiques et
Il Ctiambrp des dipuWs. Séance du 18 juin 1877.
là) nrpuhlique française. 4 septembre 1877.
(S Ibiri . 7 s.-ptembri> 1877. . .
(U ■ Je !<' vis à l'aris. le 31 aoiit. • dit Crispi de M. Thiers. • Il était indigné contre le maréchal de Mac-Mahon et contre son acte du 16 mai. Il me manifesta les meilleures espérances pour la victoire des républicains. Gambetta. » ajoula-t-il. • est un homme polilicpie très habile, un homme sa«e qui a su se modérer. » (Temps, 4 octobre 1877. D'après le .Vonlaijtbinll, de Berlin.)
^50 SOUVKNIHS l'i i L I T I QU l'.S
lie joiiriialistfs. leur ;iiiMoiu;auL (|iic " le trimiiplii' de l;i coalition iiionarchisle et clcricalo en France sérail le coniinenceincnt (ruiio lulte formidable entre la liberté el la civilisalioM représentées par l'Italie et l'Alleniagne, et la réaction représentée par le gouvernement français ». Mais il assura (|ue, « le jour oii la France serait (icl)airassée du caucliemar qui l'oppressait, elle entrerait de plein droit dans Talliance des nations qui combattent le grand combat, « (pie « l'ennemi qui menaçait la paix sociale et politi(|ue, en Italie et en Allemagne, était le même qui la menaçait en France » ; qu'il y avait donc « solidarité entre la France, l'Italie et l'Allemagne » . Telles étaient, du moins, les idées formulées bientôt après dans le Diritto, qui se disait son interprète, et que citait complaisamment /« Réiiubliqm' française (1); car lui-même, à Paris, s'était abstenu de toute manifestation publique : on n'osait point encore aflicber au grand jour un bomme connu dès lors, en dépit de démentis intéressés, pour sa baine de la France. C'est à Berlin, après avoir transmis à Bismarck le message de Gambetta, qu'il devait parler sans contrainte. Là, le président de la Cbambre prussienne ayant donné un banquet au président de la Cbambre italienne, celui-ci célébra « la gloire et la grandeur de l'Allemagne », proclama « la communauté d'intérêts de l'Allemagne et de l'Ilalie », montra l'Italie « prête à marcber fidèlement à coté de l'Allemagne », résolue « à défendre vis-à-vis de Ions et de cbacun son indépendance », et s'écria, connue si cette indépendance était menacée : « Gare à celui cpii y toucbcra (2)! » Paroles significatives, mais (jui, pour atteindre le sulTrage universel, avaient besoin d'être commentées; elles le furent par Crispi lui-même dans ses entretiens avec les journalistes allemands, à la suite du banquet, entretiens qui
(1) Dirilto, 4 octolire, cité par la IWiiublii/ue fruiintise. 8 oclolire 1877.
(2) Temps, 29 septembre 1877.
LA DERM1;RE e.AMPAGXK CONSERVATRICE 351
attafiuaiont le Man-dial et son cabinet au point d'embarrasser le cabinet italien quanti les correspondances de Berlin les transmirent à Rome, c'est Ir Temps qui le raconte; mais, d'avance, les ministres italiens s'étaient mis à couvert en déclarant que Crispi voyageait sans mission diplomatique et ne pouvait engager son gouvernement ( I ).
Aussi bien, depuis plus de deux mois, les nqitilcs bismarckiens avaient commencé à se dresser contre nous et lanraient leurs menaces, auxquelles les journaux italiens faisaient «■clio. et (|ue propageait avec ardeur la presse républicaine en France. Que l'on parcoure, du mois de juillet au mois d'octobre, les principaux journaux qui nous combattaient, tels que le Temps, ou la République française: pres(|ue cliaque jour, en des extraits de feuilles allemandes ou italiennes, comme la Gazette (V Augsbourij, la Postula. Gazette de Coloyue, la Gazette de l'Allemagne du Nord, l'Italie, la Gazette de Turin, le Diritlo. VOianione, on verra ces menaces « réimportées en France après en avoir été exportées ». ainsi que devait le dire plus tard le duc de Hroffiie (2). On y trouvera partout répétée, commentée, développée, cette allégation d'un journal napolitain cité, dès le mois de juillet, par la liéiiublique française : « Que signifierait le triompbe de la politique du marécbal de Mac-.Mabon dans les procbaines élections? A l'étranger, ce succès n'aurait qu'une signilication : la guerre. En elFet si la France hésitait, la prudence conseillerait à l'Allemagne et à l'Italie de prendre l'initiative d'une lutte qu'aucune force humaine ne pourrait plus éviter (.3). »
Avec sa malveillance habituelle pour la France, la presse anglaise faisait sa partie dans le concert. Le Times y donnait le ton; et le correspondant du Times k Paris,
(1) Tempt, 3 odolire 1877.
(2) Cl)ambre 'les dopulés. Séance fin l^i nov.Miilire 1877
(3) Pungnlo, cilé par In li^publîqtie françuitc du 13 juillet 1877
332 SOUVrCMliS IM)LITini;i;s
Blowitz, s'y employait avec ardeur. C'était un 'l'(lit'([U(' ou un Allemand venu de lîohème; qui passait pour juif et (luc M. Tliiers avait naturalisé Français, sans doute pour le rendre favorable à la Franco, mais en nous ùlant du même coup la faculté de l'expulser. Un jour, (-(^pendant, il parut croire qu'il convenait de nous mé'nauer et conununiqua à notre directeur de la presse la corresponilance (|u'il allait envoyer à Londres ; elle nous était favorable. .Vussitôi, nos journaux officieux la citèrent comme tirée du Times; mais le Times ne l'inséra jamais, soit (pie lilowitz lui-même l'eût supprimée, soit qu'à Lomlres elle eût été rejetée. Nous étions joués. Lorsque la campagne se fut terminée par notre défaite, l'un des principaux mend)res du Parlement britannifiue, M. Forstcr, constatait « qu'il n'était pas en Angleterre un seul journal qui, depuis le début de la lutte, n'eût manifesté sa sympathie pour les républicains français ». — « Je ne connais. » disait-il encore « dans l'histoire de notre politique étrangère, aucun cas dans lequel l'Angleterre se soit autant associée de creur aux républicains de France (I) ». Ceux-ci s'enorgueillirent alors de cette synqialhic : dul-ils appris depuis tpicl instinct ou (piel calcul l'inspirait, ([uand ils ont vu se développer peu à peu la polilicjue (jui devail aboutir pour la France à Fachoda, pour l'Angleterre, à ri'lahiissement de son hégémonie d'Alexandrie au Cap? .\insi se forma en Europe, pour discréditer notre gouvernement, la coalition qui devait se renouer plus tard pour ruiner notre armée. Les témoins des manfeuvros aux(juelles cette coalition se livra contre le Seize-Mai deviennent rares aujourd'hui; mais, pour s'en faire une idée, la génération qui vient d'assister à 1' « Alfaire » n'a qu'à évoquer ses propres et récents souvenirs. La presse étrangère donna pour les 363 comme pour Dreyfus (2).
(1) Temps, 16 novembre 1877.
(2) Loin (li; moi la pensée d'assimiler la cause des 363 à celle do Dnyfus
LA DKRNIKRK CAMI'AGNE CONSKR VATRICK 353
Même cnscmlile, iik'imc parli-pris, même acharnement contre la « réaction » cl Je « cléricalisme » en 1877 qu'en 1898 contre l'Elat-major et le militarisme : avec cette difft-rence qu'au cours Je 1' « Affaire », il ne fut question que (le boycotter l'Exposition et de vouer la France à la réproliation (lu monde, tandis que c'est d'une intervention étrangère, immédiate et directe, d'une intervention à main année que nous fûmes condamnés, nous, à nous entendre menacer.
Dès le début, nos adversaires de l'inti'rieur avaient commencé à semer l'alarme à coups de fausses nouvelles. Au commencement de juin, ils répandaient dans les cafés de Nantes un appel aux armes que le Maréchal aurait adressé aux Français à la suite d'une insulte reçue par noire ambassadeur à Berlin (1). Quelques jours après, le journal de M. Thiers. le Bien iniblic, annonçait que « tous les chefs de gare du réseau Paris-Lyon-Méditerranée avaient reçu un pli scellé et cacheté contenant les ins-
— malgré le rdie capital joué dans le drevfiisisme par deux des plus notahles disciples de Ganibetta, .M. Joseph Reinacli et M Waldeck-Rnusseau. — Ce que je veu\ dire, c'est simplemenl qu'en 1877 Gambetta et ses amis firent grand bruit et prétendirent tirer un argun)ent décisif en leur faveur de l'Iioslilitè passionnée que la presse élrangère témoignait au Seize-Mai. Vingt ans plus tard, cette même presse prit parti dans r « Affaire » avec la même unanimité et la même virulence. Ceu.\ qui résistèrent à ses injonctions. — et plus d'un avait compté jiarmi les adversaires résolus de notre entreprise. — attaqués comme nous l'avions été nous-mêmes, remaripirrent alors que celle intervention de l'étranger dans une querelle intérieure était peut-être plus intéressée encore qu'indiscrète et s'expliquait moins par l'amour de la « Justice » et de la
• Vérité » que par le désir secret, mais facile à deviner et malheureusement cfTieacc. de désorganiser la France, au moment où. grâce à une politique d'apaisement au dedans et l'alliance russe au dehors, son action pouvait devenir gênante pour ses rivaux. Lne arrière-pensée du même genre n'inlervinl-elle pas dans la campagne menée contre nous, à l'époque où le prompt relèvement de la France excitait dans le nmnde autant de jalousie que d'êtonnementf Kt les mots de • Liberté. • de
• Progrés. • d<' - l'aix • ne remplirent-ils pas en cette occurrence le même office que ceux de « Justice » et de « Vérité » au cours de l'Affaire?
(1) Voir dans le Figaro du 5 juin 1877 le texte de ce prétendu manifeste.
354 SOUVE.MUS l'O Ll T IQ U KS
triicùoiis (lostinécs à assurer les transpiiris luililairos cl la mohilisalioii do l'armôe en intorroinpaiil tout service de vovanours et de niarciiandises (1). » Mais c'était là des pétards ([ui partaient trop tôt et faisaient long- l'eu ; il fallait conduire la mine de plus loin. On reconnaît donc que le Maréchal et ses ministres veulent la paix, mais on les déclare hors d'état de la maintenir, parce ([ue le parti clérical veut une nouvelle expédition de Rome, iju'ils sont solidaires de ce parti, et qu'alors même qu'ils résisteraient tout d'abord à ses injonctions, l'étranger, qui les voit dominés de la sorte, ne pouvant se Ger à leurs intentions pacifKjues, prendrait l'ollensiNe s'ils gardaient le pouvoir (2). En même temps, sur nos frontières, nos voisins s'arrangent pour inquiéter l'électeur, sans que nous puissions réclamer. Un chemin de fer stratégique tracé par r.\llemagnc de l'autre côté des Vosges était demeuré en suspens; tout à coup, Tordre vient d'en reprendre les travaux et de le terminer au mois d'octobre ; (juand le préfet des Vosges entretient le duc de BrogUe du trouble que les Allemands jettent ainsi dans son département, de l'appui qu'ils prêtent, du niéme coup, a la candidature <le Jules Ferry, Broglie, qui ne inéconnail pas le péril, est réduit à répondre : « Que voulez-vous? je sais bien que nos élections peuvent dépendre d'eux, » A Chambéry, c'est le consul d'Italie qui, publi(]uement, annonce la '■■uerre et par conséquent l'invasion d(> la Savoie, si nous triomphons; c'est par lui ipic riniiuiéludc se répand à travers les Alpes; et, précisément pour ne pas soulever un casus belli, nous n'osons pas le jeter dehors, conime il le mériterait. On arrive ainsi au Tuornent décisif et, le succès sendilant incertain, trois jours avant le scrutin, le Il oclobn'. les journaux ri'puiilicaiiis liiTiil (h- la C,a:eUe
(1) Ifien Public. H juin ISTT.
(2) Voyez arLiclc <léji cité du l'innjnln. Temps. :i(l sepleuiLn-. n,publuiiii' fnnifiiisc. 8 oclobri' l!i77.
L A n i: R \ 1 1 : h i; camp a g n i ; i ; n .\ .s i ; h v a t n i r. F. .•îgs
(/(' l'Allema<iiie du \ord celle conimunication : « Les ni'gociations pcnrltintes entre l'Ilalie el lAllemagne lendenl à un concerl réciproiiue dans le cas on. après les éleclions générales, les deux nations devraient se trouver en face d'une France cléricale, par conséquent agressive, agressive par cela seul (ju'une France cléricale cuiistituc une menace permanente pour l'Italie d). » Aussitôt, l'organe des Allemands en pays conquis, la GazetW île Strasbourg, signale cette note comme « un événement qui ne saurait manquer de produire au delà des Vosges une sensation extraordinaire (2) ». Lo Réjniblique française, le Temps et les autres journaux qui nous combattent se hâtent de citer la Gazette de Slrasbour;/. en faisant ressortir son caractère officieux, et la commentent : « Prenez garde, » disent-ils aux électeurs. « vos votes peuvent soulever l'indignalion des peuples voisins, créer une coalition forjnidal)le {'-i). » — « La paix dépend des dispositions de nos voisins aussi bien que des nôtres. Le .Maréchal ne peut pas répondre de ces dispositions; comment donc ré'|)ondrait-il de la paix (^ii? »
Fnlin. res[)rit public ainsi préparé', lavant-veille du scrutin on annonce non plus une négociation, mais « un traité- d'alliance offensive et défensive entre l'Allemagne el l'Italie en vue de se prémunir contre le résultai des élections en France «.La nouvelle est fausse, Jules Ferry sera bientôt obligé de la désavouer à la tribune (o), le ministre de l'intérieur la dément par dépèche (fi); mais il est trop tard, le coup est porté, le coup de la dernière heure; la masse flottante des électeurs est entraînée contre les candidats excommuniés par l'étranger, et Bis-
(1) Tempt. H octobre 1877.
(2) Répiibliqur françaite. 13 octobre 1877 (3; Ibid., M octobre 1877.
( i) Tempt. 14 octobre 1877.
(5) Chambre des disputés. Séance du 11 novenibie 1877.
(6) Dépêche du 12 octobre 1877.
mnrcl< p.-iil onn\ïistrcr bientôt avec « une joi(^ (..xtraoïdi-
iiairc » les (■(■sultals de sa victoire.
Pour (léjouor co complot, (lu'avons-nous pu faire el (lu'avoiis-uous l'ail?
i;iMirivcnlion étraufière, déguisée mais réelle, eut lé-iliuié relal de siège, et l'état de siège crtt coupé court aux menaces de la presse ennemie. Tant qu'il était reste au pouvoir, M. Tliiers l'avait maintenu, et très discrètement, mais très à propos, il en avait usé pour prévenudans les journaux français les provocations, les niiprudences qui auraient donné prise aux réclamations de 1 A lemaone pour assurer ainsi la sécurité et préparer la libération du territoire. Le territoire évacué, ce régime avait subsisté quelque temps encore sous le Marecbal, pratiqué de même façon. Lorsqu'il s'était agi d'y mettre un terme, Tailliand, alors garde des sceaux, avait réuni une commission extraparlementaire au ministère de la justice pour élaborer une législation nouvcUe sur la presse Présidée par un membre éminent et particulièrement respecté de la Cour de cassation, M. Laborie, cette commission était composée de magistrats, de .leputes el de conseillers d'h:tat, dont quel.iues-uns avaient cte journalistes J'en faisais partie et, d'accord avec le procureur o-énéral à la cour de Paris, M. de Leifenberg, j'avais proposé un état de siège applicable aux journaux seulement ot ne portant pas atteinte à la liberté individuelle, ne transférant pas non ,dus l'autorité administrative ,les préfets aux généraux, bref un syslèn,.- mifge. jinalogue si je ne m'abuse, à c- .pii s'appelle en Prusse le « pet.l
LA DliK.MKKK CAMPAGNE CO.XSK « V ATRI CE 5b7
Plat lie sièirc ». Pour justifier ce régime d'exception, nous alléguions surtout le péril extérieur, à une époque où notre prompt relèvement ellVayait l'Allemagne, tandis que nos armements, encore inachevés, ne suffisaient pas à nous protéger; nous faisions ressortir les dangers auxquels nous exposerait une presse chauvine, tenant un langage dont l'étranger s'od'enserait et que l'autorité judiciaire ne saurait réprimer, faute d'y trouver un élément délictueux. Si notre proposition avait abouti, si la presse, à la suite du Scize-Mai, avait été soumise à ce régime, ce n'est pas l'hostilité de cette presse contre l'étranger que nous aurions eu à contenir, c'est de sa connivence avec lui (|ue nous nous serions préservés. La commission exiraparlemcnlaire avait agréé notre projet; le rapport de M. de Lell'enherg, qui le soutenait, se retrouverait sans doute encore dans les cartons de la chancellerie. Mais il n'en sortit pas. Lorsque, quelque temps après, dans le cabinet où ils se rencontrèrent, Buffet et M. Dufanre eurent à régler d'un commun accord la condition des journaux, ils s'appliquèrent uniquement à les soustraire au jury, pour les déférer, dans la plupart des cas, aux tribunaux correctionnels. D'ailleurs, là où les plus importants se publiaient, dans les départements de la Seine, de Seineet-Oise, du Rhône, des Bouches-du-Rliône, et sur les instances du général Chanzy, en Algérie, ils prolongèrent, pour quelques mois encore, sans y rien ciianger, l'i-tat de siège antérieur C'était donc sous l'état de siège, maintenu à Paris, Lyon, .Marseille et Alger, avec l'assentiment de M. Dufaure, que les élections de 1870, s'étaient faites. Nous aurions pu le rétablir en IHll, mais non le modifier. Parmi les ministres, quelques-un.s en étaient tentés; plus d'un fonctionnaire important nous y poussait. Si cette mesure avait d(i servir notre cause, il n'eût pas fallu recider à mon avis devant la responsabilité que nous aurions encourue en l'adoptant. .Mais nous avions à nous
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demander si elle ne présentait pas plus de dangers que d'avantages. Tel. que nous pouvions le remettre en vigueur, létat de siège transférait aux ciiefs militaires les pouvoirs des administrateurs civils : ce rôle leur cornenuit-il"? Les commandants de corps d'armée — le duc d'Aumale, par exemple, — excellents à la tète de leurs troupes, voudraient-ils ou sauraient-ils tous s'associer à notre politi(]ue? Mais surtout, une décision de ce genre ne serait-elle pas regardée comme le [)iéludc de la guerre au dehors? Chaque jour, la presse bismarckienne nous prétaitdes arrière-pensées belliqueuses : établir un l'éginio évoquant, par son nom même, l'idée de complications extérieures autant et plus (|ue de crises intérieures, n'était-ce pas confirmer ces accusations, nous donner l'apparence de préparer effectivement quelque agression, i'ournir à Bismarck un prétexte, qu'il ne laisserait pas échapper, de se dire menacé et tenu de prendre ses pré- <-autions? Que deviendrions-nous s'il répondait à la proclamation de l'état de siège par quelques mouvements de troupes sur nos frontières? La décision prise en vue d'étoud'er les bruits de guerre eût abouti précisément à les confirmer. Telle était la triste condition oîi nous étions réduits; à chaque instant, dans nos querelles inlcslines, il fallait compter avec les risques d'immixtion étrangère. C'est ainsi que l'état de siège, auquel le Maréchal répugnait d'ailleurs, ne fut jamais discuté au conseil des ministres. Au moment où nous réclamions du Sénat la dissolution (le la Chambre, il nous l'ut demandé, dans les bureau.x, si nous comptions le décréter. Nous répondîmes que notre résolution à cet égard dépendrait de qui nous combattrait et que nous n'hésiterions pas à ])rendre une mesure de salut public si des troubles étaient soulevés. Nul désordre n'éclata dans la rue; et nous poursuivîmes la campagne sans autres armes que celles estimées sullisantes en temps n'gulier.
LA U1;R.MKHK CAMI'Ali.M: CONSliRVATKU;!-; 339
Ne pouvant disposer d'aucune loi d'e.xception, nous n-solùnics de tirer du droil coinniun toutes les rossouri-cs i|uiiii V pciiivail liDiiMM- pimr la défense sociale. En ce (|ui concerne les journaux (jui semaient contre nous l'alarme, nous nous proposâmes d'abord d'en entraver la dillusion, puis d'en réprimer les niensong-es. La police n'était plus maîtresse, comme elle l'avait été jusqu'alors, de la voie publique; une loi récente (I) avait permis le colportasse sans autorisation préalable de tous les journaux: mais, par une lacune bizarre de celte loi, la profession même de col])orteur avait continué à dépendre de l'autorisation administrative; une circulaire du ministre de l'intérieur prescrivit aux préfets de refuser ou de retirer cette autorisation aux colporteurs qui propageraient la [iresse complice de l'étranger (2). Plus tard, le garde des sceaux signala aux procureurs généraux « certains journaux entretenant leurs lecteurs de négociations engagées ou d'alliances conclues entre les puissances étrangères pour aviser aux conséquences possibles des élections en France », et les invita à poursuivre « sévèrement ces bruits mensongers, manœuvres coupables destinées à troubler, à la veille du scrutin, la conscience des électeurs (3) » .
En vertu de ces instructions. di> noiiibrruses poursuites furent intentées; de nombreuses condamnations prononcées, « toutes les ressources que la légalité donnait, emplovées, » comme devait le dire, à l'issue de la lutte, le président du conseil, en ajoutant qu'il regrettait de n'en avoir pas eu davantage pour épargner h la France une honte qu'elle n'avait jamais conmie jusqu'alors : « la bonté de voir intervenir dans ses délibérations inté-
(1) Loi du 6 juin I87d.
(2) CiriMilaire du 6 juin 1877.
(3) Circulaire du .t octobre 1877. visant el renouvelant dis instructions antérieures.
360 SOUVENIRS l'OLlTIQUES
rieures la menace supposée ou vraie de l'élranpfcr (1). » De lous les procès de presse, le plus important, le plus décisif (levait être celui que nous intentâmes à Gambotta. Le 13 août, à Lille, dans un banquet, il avait dépassi- la violence babiluelle de ses attaquons, pris à parti le Maréchal en même temps que ses luinistres et terminé ses cris de guerre et ses pronostics de victoire par la menace fameuse : « 11 faudra se soumettre ou se démettre. » En lisant cette harangue, j'avais souhaité, pour iii.i pari. qu'elle fût aussitôt poursuivie et que l'auteur, n'étant plus couvert par l'immunité parlementaire, fût arrêté. Mais la détention préalable n'était pas usitée en matière de presse; la poursuite judiciaire elle-même ne paraissait pas exempte de difficultés aux parquets : le discours ayant été prononcé non dans un lieu public, mais dans une réunion privée, Gambetta n'en était devenu légalement responsable qu'en le publiant lui-même, à Paris, trois jours après, dans son journal la Réjinblique française; il fallut se concerter avec le parquet de la Seine qui devait, en conséquence, être chargé de l'action, et le 29 août seulement, elle fut intentée. Gambetta qui, dans cette crise, avait pour lui le barreau de Paris et qu'assistaient les avocats les plus renommés, Gambetta épuisa tous les artifices de procédure pour reculer l'issue de l'affaire. Le tribunal, composé de juges inamovibles qui n'avaient pas été choisis en vue de la cause, ne l'en condamna pas moins sans balancer; mais il fit appel et l'appel n'était pas vidé lorsque son triomphe électoral mit un terme à l'accusation. La répression, pour être efficace, aurait eu besoin d'être rapide, et c'est à quoi se prêtaient mal les règles, les coutumes judiciaires que nous tenions à respecter et que nous n'aurions pu, enfreindre d'ailleurs, sans nous aliéner une magistrature indéjicniiante.
(1) f'.liaiiihn' (li^s iJ(''|iiiLi's. Séanri' ilu io noxeiiilni' 187".
LA i)i:ii.Mi;KE i;ami'.vg.\e conseuvatuick sei
Au (l('l)ut (lo la campagne, il se présenta cependant un cas où cette répression put s'exercer sans délais. Dans les premiers jours de juin, le président du conseil municipal de Paris, Bonnel-Duverdier, qui venait de fraterniser à Londres avec les survivants de la Commune, ayant réuni leurs amis dans un café de Saint-Denis, les avait excités à la guerre civile et même à l'assassinat. On l'avait vu faire le geste de mettre en joue le Maréciial (1). Il fut arrêté sans retard et condaimié ; il était encore en prison lors(|ue les électeurs de Lyon le choisirent pour député, payant ainsi leur dette aux électeurs de Paris qui, jadis, avaient adopté leur maire Barodet. Ce fut à la suite de cet incident (jue le ministre de l'intérieur intei'dit dans les déhits de hoisson, lesquels dépendaient encore de Tautorisalion administrative, les discussions politiques, et prescrivit h ses agents, assistés de la gendarmerie, « vigilance et fermeté » pour empêcher les cabarets de dégénérer en clubs (2). Celle surveillance des cabarets parut si menaçante à nos adversaires, qu'en plein Sénat, l'un d'entre eux, el des plus graves, la traita « d'abominable (3) ».
Avec les ressources dont ils disposaient, le gou\ernement et son chef s'engagèrent donc à fond dans la lutte électorale et, tout d'abord, ils déclarèrent et patronnèrent leurs candidats. La candidature officielle avait été discréditée par l'abus qu'en avait fait l'Iimpire, abus dont la plupart d'entre nous avaient soull'ert et s'étaient plaitits. Il n'en est pas moins légitime qu'un gouvernenient avoue les candidats qui adoptent sa politique, et nécessaire qu'il les soutienne. Sous le Septennal, le gouvernemenl avait un motif particulier de revendiquer cette prérogative.
(l)Cf. Année politique. 1877, p. 175-176
(ij Circulaire du 4 octobre 1877, rappelaot et conGrniaDt des mesures aiitérit.'ure:<.
(.'!) M. Itai'lhéleaiy Saint-llilaire, Sénat, séance du J3 juin 1877.
362 SOUVENIRS IHIMTI0U1'>
La plupart ries .Irputôs élus en \HH\ avaient prolcsté (levant les électeurs de leur dévouenieni au Maréclial et à son autorité; parvenus à la Chambre, ils avaient eonibattu sa politique, la politique pour la déicnsc de laquelle il avait été porté et maintenu au pouvoir. Il iniport;nt de dissiper cette équivoque. Les manifestes du Maréchal y ])Ourvurent, et le papier réservé aux actes administratils, ral'liche blanche, désigna comme jadis les candidats officiels.
Pour les appuyer, le gouvernement mit en mouvi-ment ses préfets et ses sous-préfets, l'administration départementale; pour les défendre contre les attaques illégales, il fit agir ses procureurs près les cours et tribunaux, le ministère publie. De ces deux catégories de dépositaires de son autorité, il exigea un concours effectif et, pour se l'assurer, le minisire de la justice dut modifier certains parquets, le ministre de l'intérieur, écarter et remplacer la plupart des administrateurs, appelés par les ministères de gauche à représenter une politique diiférente. Si rapides qu'eussent été des choix arrêtés en pleine lutte, nous n'eûmes point à nous en repentir; ni l'intégrité m la fidélité de nos auxiliaires ne firent défaut à notre cause. En dépit des colères et des rancunes soulevées par leur intervention, aucun ne donna prise à des soupçons atteignant son honneur; en dépit des liens qui les attachaientà leur carrière, presque aucun, après notre défaite, ne passa dans le camp adverse. Aussi bien, la plupart n'étaient pas des hommes nouveaux; nous avions replacé, tout d'abord, les agents (]ue les précédents ministres avaient exclus de l'administration.
Quant aux fonctionnaires dont l'emploi m- tombait point à la politi.iue, les trouvant et les laissant en place, nous ne prétendions |)as les mêler à la lutte; nous leur défendîmes seulement, sans porter atteinte à « la liberté absolue de leur vote «. de « mettre mu service des partis
liostilcs l'influence qu'ils tenaient de leurs fonctions (1). » Uien de moins, rien de plus. Toiles lurent, textuellenient, les instructions données, d'accord avec leurs collègues, par les ministres des finances, de linslruction publique, dos travaux publics, de l'agriculture et du commerce. Uuelques préfets, en petit nombre, dans l'emportement de leur zèle, essayèrent d'aller au delà et voulurent enrôler, parmi les combattants, les fonctionnaires de tout
(1) Circulaires du luinislre des linaïues (Caillaux) aux directeurs généraux et trésoiirrs payeurs généraux; du ministre des travaux publics (Paris) aux chefs de servii-c dans les chemins de fer: du ministre de l'instruclion publique (Brunel) et du minisire de l'agricullure et du commerce (de Mcaux). aux préfets, juillet 1877.
Fourlou résumait ces diverses instructions en écrivant aux préfets : " Votre action ne saurait être contrariée par ceux qui représentent à un degré quelconque le gouvernement. Les fonctionnaires de tout ordie sont unis au pouvoir qui les norjnnc et dont ils exercent la délégation par des liens qu'iU n'ont pas le droit d'oublier. Nous ne pourrions admettre l'hostilité d'aucun d'eux. Ceux qui ue craindraient pas de faire usa^'e contre le gouvernement de l'autorité même qu'ils tiennent de lui. ne devraient espérer aucune tolérance, ni compter sur aucune faiblesse. - A la fin de septembre, (Caillaux, rappelant sa circulaire de juillet, définissait ainsi les devoirs de ses agents ; • L'appel que M. le Maréchal, président de la République, vient de faire a la nation les place aujourd'hui plus que jamais dans l'obligation de se conformer à cette recomnvaodation 11 est de mon devoir de le rappeler et d'inviter tous les fonctionnaires et agents qui dépendent de mon département à donner aux prélets chargés d'exercer l'action du gouvernement tout le concours dont ils peuvent disposer, sans s'écarter de la réserve que leur commande en tous temps la nature même de leurs fonctions. » — En regard de ces circulaires qui nous ont été tant reprochées, il n'est pas sans intérêt de rappeler comment, douze ans plus tard, dans sa lutte contre le boulangismc, le ministre des finances d'alors, .M. Rouvier, comprenait les obligations de ses subordonnés ; • 8ans compromettre la bonne gestion des deniers publics. - disait-il, « sans se départir des qualités de tact et de réserve que commande leur situation, il importe qu'ils se montrent en toutes circonstances les serviteurs respectueux et les auxiliaires dévoués du gouvernement de la République.
« Mais, sous peine de demeurer stérile, leur coopération ne doit pas s'exercer isolément. Elle a besoin, pour se fortifier, d'obéir à une direction unique que seule, l'autorité préfectorale est en mesure de lui imprimer.
•• Représentant direel du gouvernement dont il reçoit les instructions, le préfet doit pouvoir s'appuyer sur le concours et le dévouement de tous les foni'tiomiaires dans la limite de la sphère d'action de chacun d'eux •
(Circulaire du i.i mai 1889 aux trésoriers généraux, directeurs, elc )
364 SdUVKNIRS l'OLITlQUICS
ordre; mais ceux qui rel(!vai(Mil <lc uos quatri' iiiinisliTOs ne dépeudaieuL pas du pouvoir discrélionuain' des pirlcts : el, dans leurs rangs, nos instructions ayant élé généralement observées, les nmlalions furent rares, les révocations plus rares encore.
Il n'en fut pas de même an ministère de la justice. Parmi les juges de paix, les seuls magistrats amovibles et les plus rapi)r()cliés de l'électeur, beaucuu|) lurent déplacés ou destitués. Altacpu' violemment à ce sujet, à la suite des élections, liroglie répondit d'abord, tant en son nom qu'au nom de ses collègues : « Je n'ai frappé (|ue les fonctionnaires qui se mettaient (in hostilité déclarée contre le gouvernement. » Puis, quant aux juges ib; pai,\ en particulier, il ajouta : « Il y avait une circulaire de mon prédécesseur, riionorable M. Dufaurc, qui interdisait aux juges tout rapport avec l'administration..., on m'a demandé de la rapporter : je m y suis absolument refusé. Je l'ai maiiiteime, mais, en levancbc, j'ai demandé qu'elle fût appli(|uée pour nous, en notre faveur, aux juges de paix qui faisaient de la politique contre nous. C'était bien le moins. Voilà quelle a été notre règle. » Ces explications, il les avait conlirmées d'avance, en disant : « Il n'est pas une révocation que je n'aie examinée et sur laquelle je ne suis |)nt a répondre... J'accepterai Tinterpellation sur tous les faits individuels : qu'on choisisse; je les connais tous (1). » Le déli était clair el net, il ne lui Jamais relevé (2).
(1) Cliarubrc des lii'iuiU'S, séance du 15 iiovemliro 1877.
(2) Il aurait dû l'èlro dans le rapport pri'senlé par M Brissoii, au nom de la Coniiiii.ssion d'enquête de la ClKuid)ie des dé|)ulés, et concluant à la mise en accusation des ministres du Sei/o-Mai Ce rapport parle en effet de « plusieurs centaines de magistrats mis hors d'eni|)loi... d'un beaucoup plus grand nombre changés de place ». Mais il ne trouve à incriminer en défmitivc (lu'ime seule révocation, celle d'un juge de paix ayant condamné un commissaire de police pour un acte commis dans l'exercice de SCS fonctions, el qui fut destitué après que son jugement avait élé réformé en appel. (Hai)port déjjosé à la séance de la Cbambre du 3 mars 1879.)
Telle fut la conduite des ministres du Seizc-Mai à l'égard de leurs subordonnés. Des fonctionnaires de l'ordre administratif et des organes du ministère public dans Tordre judiciaire nous avons réclamé un concours dévoué cl, pour l'obtenir, nous avons remplacé les hommes que leurs antécédents séparaient de nous par ceux qui méritaient notre confiance. Au.x autres fonctionnaires, étrangers par leur office à la politique, nous nous sommes contentés il'intenlire l'Iioslilité et nous n'avons eu, si ce n'est dans les justices de pai.x, qu'un très petit nombre à mettre à lécarl. Des uns et des autres, en définitive, nous n'avons exigé que de remplir leur rôle et de s'y renfermer: mais cela, nous l'avons exigé et obtenu.
Ainsi avons-nous cherché à concilier les deux devoirs que nous imposait notre entreprise : d'une part, faire usage de toutes les ressources à noire portée et n'épargner aucun effort pour la défense sociale; de l'autre, ne pas ébraider les inslilutions (jue nous entendions sauvegarder, ne pas fausser les ressorts de l'Etal, en demandant aux divers fonctionnaires des services que no comportait pas leur emploi
CIIAPITHK XI
I.A \|(. 1111111-; IIK, (,A \1I;K'1 TA KT LA FIN Df C. (Il' V Elt MCM K N T (.(INSKUN AI KL H .
Sl]slx■n^i<)ll, puis (lissoUilion de l;i Cliaiulirc. — l'K-paiatit's (■lectoraux ; i-lioix (le nos candidats. — Ali'airos propres à mon niiiiislère : l'Kxpositiuii, le Irailé de commerce avec l'ilalic. — Voyages du .Maréchal. Mort do M. Thiei-s. — Élections du 14 octobre. — Le .Maréchal « se soumet ». — Causes et conséquences de notre défaite.
Noire élaL-major formé, nos troupes rassemblées cl munies îles armes dont nous disposions, nous avions à déterminer à iiuel moment il convenait de livrer la bataille. Quel(iues-uns dans noire camp, certains préfets, et des plus avisés, du Cbevalanl par e.xemple. auraient soubailé brus(]uer Taction ; ils conseillaient de réclamer immédiatement la dissolution de la Cdiambre et de convocjucr les électeurs à bref délai, estimant cette promptitude iiardie plus capabh; que toute autre maniruvre de déconcerter l'adversain- el de ressaisir la nation en rélonnanl. Mais tel n'était pas Tavis du grand nond)re, ni surtout du ministre de l'intérieur. Sans préteiulre aucuiicmenl. ([uoi qu'on ait dit, au rétablissement de l'Knipire, l'ourlou se reportait volonliers au.\ procédés de la candidature ofliciellc et, malgré la dillérence des époques et des régimes, n'avait pas cessé de les croire efficaces. 11
LA VICTOIRK DK GAMBICTTA :il>7
demanda donc ponr ses agents le temps de prendre possession des départements qu'il leur confiait et. puisqu'il était appelé à mener la campagne, sa tactique dut prévaloir. Tout d'abord le .^larécha! ayant le droit, non pas de dissoudre la Chambre, mais de l'ajourner durant un mois sans consulter le Sénat. Fourtou. dès son entrée au ministère, avait requis cet ajournement alin de renouveler l'administration départementale, sans être distrait par les débats ni troublé par les orages parlementaires, et. le délai qu'il s'était ménagé de la sorte, il l'avait en cfl'et très activement et résolument employé à cette opération préliminaire Toutefois ce n'était pas sans dommage pour notre cause que les députés, n'ayant plus rien à faire à Versailles, s'étaient répandus à travers leurs circonscriptions : toujours couverts par l'immunité parlementaire, puisque la Chambre n'était pas dissoute, ils avaient étalé, sans pouvoir être poursuivis, leurs griefs et leurs colères; ils avaieni habitué le pays à voir le gouvernement du Maréchal impunément attaqué.
Au bout d'un mois, lorsque la prorogation cessa et que ces députés revinrent h Versailles, nous nous décidâmes à demander immédiatement la dissolution de la Chambre.
Cette résolution fut prise à l'instigation de Brunel, d'un commun accord; ce fut une faute, je l'ai reconnu plus tard. Mieux eût valu braver alors les tempêtes parlementaires en laissant la session se prolonger jusqu'à son terme légal, c'est- à-dirc environ un mois, et, durant ce temps, réclamer le vote du budget, comme Caillau.x l'aurait .su faire, avec insistance et raideur. Si ce vote eiU été obtenu, la Chambre se serait vue désarmée et. pour la dissoudre, nous aurions pu choisir le moment à notre gré ; si, au contraire, la Chambre l'eût refusé, c'était elle qui manquait à son mandat, méconnaissait les engagements de l'Ktat. alarmait tous les intérêts, fournissail le grief qui
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scnihlait a\(iir inanc|Ut'' à la décision du Marrclial (>t justifiait d'avance tout ce qui se ferait contre elle. Au lieu de cela, le refus du budget, tel qu'il survint après que nous avions réclamé la dissolution, parut un acte de guerre jtrovoqué par un acte de guerre, un moyen de défense répondant ù une agression. Nous n'en eûmes pas le i)éné(ice. Ce que je discerne rétrospectivement aujourd'hui pouvait sans doute se prévoir, etBroglie en était plus capahle que personne. Mais autant la lutte à laquelle il s'était résolu lui semblait imposée par sa raison et sa conscience, autant elle répugnait à ses goûts et à ses habitudes. Il était prêt à en affronter les périls ; il en redoutait instinctivement les ennuis; il souhaitait s'en épargner les péripéties. Ni son organe ni ses allures n'étaient propres à résister au violent tumulte d'une assemblée soulevée, comme Buffet, par exemple, l'eût fait en pareille occurrence, avec une insurmontable fermeté et non sans un secret plaisir. En se rangeant à l'avis de Brunet, Broglie céda donc, sans en avoir le soupçon, à son inclination personnelle. Quant à nous, la brusquerie de la mesure nous parut opportune pour affermir nos partisans. L'acte, strictement légal, nous sembla revêtir un aspect de coup de force qui nous profilerait.
Cependant nous n'étions pas maîtres d'éviter un débat au Sénat, puisque le Sénat avait à se prononcer sur la dissolution de la Chand)re, ni de nous soustraire soudainement à l'hostilité de la Chambre, puisqu'elle avait le droit de siéger tant ((ue le Sénat ne nous avait pas autorisés à la dissoudre.
Au Sénat, une harangue déclamatoire et sans portée de Victor Hugo, la dernière que l'admirable poète et le pitoyable orateur ait prononcée à la tribune, fut suivie des explications embarrassées de Jules Simon ; après quoi, le combat fut mené contre nous par les orateurs du centre gauche, MM. Bertauld, Bérenger. et Laboulaye, scellant
LA VICTOIRK DE GAMBKTTA 369
l'alliance de toutes les gauches. En face de cette coalition, le duc de Broglie exposa la politique du gouvernement avec l'élévation et la justesse habituelles de son langage.
M Le Président de la République » — dit-il, en invoquant les lois constilutionnelles, — « forme à lui seul un pouvoir public indépendant... et du moment où l'indépendance existe, les dissentiments sont possibles. La constitution l'a pri'\u; elle a projiosé pour ce cas extrême un remède qui est la dissolution de la Chambre des députés, et elle Ti'a mis à l'application do celle mesure que deux conditions : la première, c'est que le Président de la République trouve des ministres qui en prennent avec lui et pour lui la responsabiHté, c'est la condition que nous remplissons; la seconde, c'est qu'un avis conforme lui soit donné parle Sénat, c'est celle que nous sollicitons de vous.
H Mais ce n'est pas tout d'avoir un droit : il faut encore avoir un motif pour en user... Entre la Chambre des députés et le Président, sur quoi porte aujourd'hui le dissentiment?... Sur les points oti le Sénat est lui-même en dissentiment avec cette Chambre... Tandis que, dans vos ranus. n-gnait l'esprit conservateur qui veut maintenir les anciennes institutions du pays, esprit qui, en soi, n'a rien de contraire à la constitution républicaine, dans l'autre assemblée régnait l'esprit radical ([ui veut faire de la liépublique non pas seulement une forme de gouvernement politique substituant l'élection du chef de l'Etat à l'hérédité, mais l'instrument et le symbole d'une grande transformation sociale, l'esprit qui veut (|iie la République ait pour complément nécessaire et pour conséquence naturelle la suppression de toutes les grandes institutions que le passé nous a léguées et qui honorent notre histoire. »
Reconnaissant d'ailleurs que cet esprit radical, attesté par les propositions de loi, par les professions de foi des députés de la majorité-, notamment de leur ciief (îainbetta,
37(1 SiiUVE.NMRS l'OLITIQUES
n'avail j^iiito (éclaté jusque-là dans les voles (Icliiiitils du Parlement, il ajoutait :
« Le radicalisme nouvenu vciil |irendr(^ la société sans (]u'elle s'en doute, surtout sans qu'elle s'en effraie, en l'enveloppant de toutes parts en silence, en s'einparant de toutes les places, en dominant toutes les élections, en jetant enfin sur elle un réseau dont elle ne s'apercevra que (piand (die sera captive et qu'elle ne pourrn plus écliapp(M-... Par l'acte du Ki mai, le Mar('(dial a prévenu la France du mal qui se consommait sous ses yeux; il .1 dégagé sa conscience, il a averti son pays (1). »
Ainsi défendu, le gouvernement ne fut pas laissé sans appui. La commission nommée dans les bureaux pour examiner notre demande proposa de l'accepter, et Depeyre, son rapporteur, soutint généreusement le ministère. Tandis que les négociants de Paris, les gros personnages de la rue du Sentier, nous assaillaient de leurs récriminations plus ou moins aveugles, de leurs doléances plus ou moins sincères, Montgolfier, le futur président de la chambre de commerce de Saint-Etienne et, dès lors, l'un des chefs de l'industrie métallurgique en Fran('e, vint attester, « au nom des intérêts industriels et commerciaux du pays, la satisfaction qu'avait causée l'acte réparateur du Maréchal. » Le vote qui termina ce débat fut tel que l'avaient préparé nos négociations antérieures. Sur 291 membres dont se composait alors le Sénat (1), 130 nous refusèrent l'autorisation de dissoudre la Chambre; 149 nous l'accordèrent; douze s'abstinrent, et l'un dCu.v expliqua son abstention par une lettre publique qui lui \alul des compliments [de la République française pour ce Irait « d'indi'pendance et de courage « : c'était le colonel d'Andiau, (pae le Maréchal avait refusé de faire général, et (|ui devait acquérir, un
(1) Sénat, séance du 21 juin 1879.