‹ Souvenirs politiques, 1871-1877Chapitre 26 sur 38 · LA VICTOIRE DE GAMRETTA · texte numérisé non relu

LA VICTOIRE DE GAMRETTA

ppu plus tard, la notoriété quo l'on sait dans lafTairc l.imouzin-Caffarpl.

La Chambre, avant que le Sénat, se prononçât contro l'Ile. n'a\ait pas manqué de s'agiter contre nous. Dans celte tumultueuse attaque, où s'étaient déployées l'impérieuse autorité de Gambetta, l'audacieuse ténacité de Jules Ferrv, on avait vu tous les g'roupes de gauche, du centre aux socialistes, marcher de concert: tous leurs orateurs, depuis M. Léon Renault jusqu'à Louis Blanc, rivaliser de violence. Du côté du gouvernement, après que Decazes ('■tait intervenu, comme je l'ai déjà rapporté, pour écarter l'étranS^er de notre querelle intérieure, le débat avait été vigoureusement soutenu par Fourtou d'abord, Paris ensuite, et s'était résumé fout entier dans cette franche et lière parole de Fourtou : « Nous n'avons pas votre confiance et vous n'avez pas la nôtre. » Un incident digne de remarque avait signalé ce débat à i'improviste. Comme Fourtou s'efforçait d'opposer à la Chambre qu'il combattait notre Assemblée nationale et ses services, et la louait d'avoir libéré- le territoire, Gambetta s'était écrié : « Le libt'-rateur. le voilà! » et il avait montré M. Thiers, i|ue la majorité, se levant tout entière, avait longuement et bruvamment acclami'-. Les yeux à demi fermés, les mains croisées sur sa poitrine, le vieillard, assis à son banc, au milieu de ses collègues pressés autour de lui, avait longuement savouré cette ovation soudaine. .\u fond, si ingénieuses qu'eussent été les opérations financières au moyen desquelles M. Thiers avait hâté la retraite des troupes allemandes, le bienfait de la libération n'était pas dû à un seul homme; il était dû à la sagesse de l'Assemblée nationale, au travail et à l'épargne de la France. C était faire tort à tous les Français que d'en attribuer tout le mérite au prédécesseur du Maréchal. Surtout, prononcer sur ce point appartenait moins qu'à personne au promoteur de la ffuerre à outrance, au « fou furieux ». selon

M. Tlii(ir.s lui-même, qui avait doublé le prix de la rançon. La scène n'en passa pas moins pour historique, et liieiilùt elle fut représentée dans un tableau dont la repvo- (hn-tion orna [)endant longtemps la plupart des cabarets.

Imi réalité, celte scène qui travestissait l'histoire avait une portée politi<iue. Le nouveau tribun venait de mettre sur le pavois le vieil homme d'Etat, d'abriter sous lui sa personne et sa cause et, se tenant au second rang, de se préparer le premier rôle.

Le scrutin qui termina le débat fut exactement conforme aux manifestations qui l'avaient précédé. Au début de la crise, le 18 mai, 363 députés avaient réprouvé la prorogation de la Chambre et le ministère qui l'avait prorogée. Le 19 juin, les mêmes votèrent l'ordre du jour présenté par M. Horace de Choiseul contre la dissolution que nous réclamions du Sénat. Entre ces trois cent soixante-trois votants et le gouvernement du Maréchal allait se livrer la bataille dont la France était l'enjeu.

En temps ordinaire, il eût fallu tonl d'abord éUre. avant les députés, des conseillers généraux et des conseillers d'arrondissement. Les conseils généraux et d'arrondissement étant en ell'et renouvelables par moitié de trois en trois ans, ce renouvellement partiel devait survenir précisément en 1877 avant le mois d'août, époque de la session légale des assemblées départementales. Mais cette session avait pour objet de répartir l'impôt direct entre les arrondissements et d'ajouter au principal les centimes additionnels destinés à pourvoii- aux dépenses départenienlales. Or la Chand)re, ayant refusé de voter

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l'impôt avant la dissolution, il ne pouvait être ni réparti ni compli'lé par les conseils généraux. L'ajournement du hudffet de l'Ktat entraînait inévitablement lajournenient des budgets départementaux. De là le gouvernement conclut qu'il y avait lieu d'ajourner aussi les élections départementales. Cette résolution fut adoptée conlraireinont à mon avis. C'était en vue des élections départementales, pour conserver dans les conseils généraux et d'arrondissement une majorité conservatrice sauvegardant celle du Sénat, que le Maréchal avait congédié précipitamment le ministère auquel nous succédions. Il n'était donc pas indillérent de nous assurer celte majorité tandis que nous détenions le pouvoir. Il ne me semblait pas non plus inutile de jeter à travers les cantons comme des coups de sonde avant l'engagement définitif. Mais les préfets ne se souciaient pas (le livrer deux batailles électorales au lieu d'une. Ils redoutaient d'user leur influence parmi des compétitions sans portée, et leur sentiment, adopté par Fourtou, prévalut. Plus tard, dans un moment d'alarme, comme il en traversait parfois au cours de la campagne, Fourtou regretta le parti que le ministère avait pris à sou instigation; il proposa de décréter à l'improviste les élections départementales, auxquelles je m'opposai alors, rien ne me paraissant pire, la lutte une fois ouverte, (pi'un changement de front sur le champ de bataille Fourtou d'ailleurs renonça promptemenl à cette velléité; le ministère et ses agents durent s'occuper sans distraction ni relâche des élections législatives.

Contre nous se dressaient les 3(>3 dtpulis qui venaient de se liguer au Parlement et de nous dénoncer à la nation. Tous, depuis M de .Marcère jusqu'à M. lîrisson, depuis liclhmonl. Paul de Hémusat et M Casimir-Perier jusqu'à Louis Blanc et Madicr-Montjau, dej^is Gambetta et Jules Ferrv ju.squ'au prince Napoléon, tous ayant seu-

lement à garder des positions acquises, et soutenus d'ailleurs les uns et les autres par la passion démocratique et révolutionnaire, formaient bloc contre le gouvernement. C'était ce bloc qu'il s'agissait de briser et de renverser. Un réveil soudain de l'esprit conservateur d'une part, de l'autre les dissentiments que nos adversaires du Parlement dissimulaient entre eu.\ éclatant entre les électeurs pouvaient nous valoir le succès. Le réveil conservateur, le gouvernement s'efforçait de le provoquer en dénonçant hautement le péril social; quant aux dissentiments étouffés parmi les parlementaires, n'avaienl-ils pas quelque chance de séparer, en dehors de la Chambre, dans l'arène électorale, les conservateurs devenus républicains des fauteurs de désordre? Parmi les 363, beaucoup s'étaient fait élire en protestant de leur respect pour le gouvernement du Maréchal et pour les principes que ce gouvernement sauvegardait. Que leurs électeurs les abandonnassent, en les voyant réduits à se ranger sous une autre bannière, et nous avions partie gagnée.

Après tout, il ne dépendait pas de nous de sauver le pays malgré lui ni même sans lui. Le mettre en mesure de se sauver lui-même après l'avoir averti du danger, voilà ce que nous nous sommes proposé. Dans ce dessein, il n'a rien été négUgé pour écarter les préjugés et les équivoques dont profitaient nos adversaires. Certaines témérités cléricales que j'ai signalées avaient effarouché le pays, suscité des craintes de guerre : le Maréchal et son gouvernement protestèrent à plusieurs reprises de leur indépendance vis-à-vis du clergé ; un traité de commerce dont je parlerai plus loin fut conclu avec l'Italie, et telles furent les précautions prises, la réserve observée que, plus tard, dans l'enquête ouverte par nos vainqueurs, ils ne purent nous reprocher d'avoir subi durant notre passage au.x affaires aucune ingérence ecclésiastique.

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La coalition (|ti(" nous avions à foniliatlrc se di'clai'ait foriiM'c pour (It'IViuIre la Ut'pui)li(|ue, le gouxerneinent inévitable alors et celui qui semblait le mieux répondre aux instincts dénioeraliques de la nation : aussi, sans airecler])our le régime républicain une préférence qu'auraient démentie nos antécédents, nous gardions-nous de l'attaquer ou de l'ébranler; nous nous autorisions des lois constitutionnelles qui l'avaient établi; nous luttions pour défendre l'intégrité' d'un pouvoir électif consacré par ces lois et, grâce à ce pouvoir, au moyen de ces lois, pour préserver les institutions sociales menacées par le radicalisme.

Sur le terrain ainsi délini étaient appelés, d'où qu'ils vinssent, tous les candidats du Maréchal. La plupart allaient être inévitablement tirés des anciens partis monarchiques. Comme je l'ai dit plus haut, et le démontrait déjà une expérience qui depuis ne s'est que trop confirmée, pour prati(|uer une politique conservatrice, il était nécessaire de recourir aux conservateurs, et, pour les trouver, de les chercher là où ils étaient en nombre et en force, dans les anciens partis que la diversité de leurs préférences dynastiques avaient empêchés de restaurer la monarchie, mais que la conformité de leurs traditions, de leurs habitudes, de leur éducation disposait à gouverner en conunun, hoimètement et utilement, la République, ainsi (|u'ils venaient de le prouver à l'Assemblée nationale.

Etrange contraste entre les deux armées en présence. Ni dans l'une ni dans l'autre les soldats enrôlés ensemble ne professaient à tous égards mêmes opinions; de notre côte l'on regrettait ou l'on souhaitait des dviiasties différentes, mais on s'accordait sur l'ordre social à préserver. Du côté opposé on s'entendait pour maintenir la républi(|ue comme forme du gouvernement; mais on restait divisé sur les lois et les institutions à perpétuer

OU h renverser : divisions tout autrement profondes que les nôtres et plus instantes aussi; car, en définit ivc, les institutions sociales couraient un péril plus imminent que le régime républicain : on l'a senti plus tard: aveugle qui ne le discernait pas dès lors. Et pourtant l'armée adverse allait marcher plus unie que la nôtre et mieux disciplinée. Une passion plus âpre et plus jeune y étoullait les mésaccords ou les ajournait. Un comité de dix-huit membres, issu des divers groupes qui la composaient, en réglait les mouvements, retenait les uns, poussait les autres : il était obéi. Dans nos rangs, au contraire, les bonapartistes et les légitimistes mettaient trop souvent leur point d'honneur à manifester leurs dissidences, tandis que les parlementaires, qui nous suivaient à contre-cœur, ne cachaient pas leurs défiances ni leur humeur. Parfois la faiblesse ou l'impéritie des ministres étaient dénoncées dans la press(r par ceux (|ui se posaient en d('fenseurs ardents de leuicause, comme si discréditer les chefs n'était pas le meilleur moyen de décourager les soldats. On imaginait entre les principaux d'entre nous dos contestations et des querelles afin de prendre parti pour l'un contre l'autre; on sommait celui-ci de se retirer .le\ ant celui-là, et c'était en désorganisant l'état-major au plus fort de la mêlée que ces habiles tacticiens prétendaienl. dans leurs journaux, préparer le gain de la bataille (l).

En réalité, depuis l'ouverture de la campagne et jn.squ'après la défaite, la diversité des antécédents, (h^s vues, des caractères n'cnipècha point, à l'intérieur du cabinet, l'entente ni l'action commune. A chaque conseil, à mesure qu'il recevait les rapports de ses préfets, Fourtou proposait des candidats; renseignés et sollicités par nos amis, nous les discutions soigneusement et les arrêtions d'un commun a<-cord, en tenant compte de leurs mérites,

(1) Voir iiotaranienl les arliclos de Saint-Genest dans le Figaro, onlre ladissoIuUon de la Chambre et les élaotions.

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