L-ASSEMBLÉK NATIONALE A BORDEAUX
cl le plus habile: il avait revendiqué, à la satisfaction de tous les libéiaux, anciens ou nouveaux, de bon ou de mauvais aloi, « les libertés nécessaires;» et cela, sans iiK'iiager non plus ce que la gauche approuvait, la politi(iue extérieure du gouvernement, sans cesser de soul<'iiir avec éclat, au dehors, à Yieinic comme à Rome, les intérêts permanents et traditionnels de la France (juo l'Empire sacrifiait aux passions et aux utopies révoiiilioniiaires. Il correspondait de la sorte à des sentiments |uiissants et divers et y correspondait sincèrement : car, s'il était capable de ruse dans les manœuvres où son ambition personnelle était en jeu — nous ne l'avons que trop éprouvé, — dans les opinions qu'il développait avec une verve intarissable sur les événements publics et les intérêts généraux du pays, il ne savait ni ne voulait se déguiser. Sa sincérité, transparente à travers la vivacité de son langage, l'accréditait auprès de ses interlocuteurs, dont il exprimait les idées beaucoup mieux qu'ils ne l'eussent fait eux-mêmes.
Le parti légitimiste était celui dont ses origines et ses antécédents semi)laient l'éloigner davantage. Néanmoins, comme ce parti t'-tait en même ten)ps le plus dévoué à rKsrlisc, l'appui qu'il avait prêté à la cause du Saint-Siège l'en avait rapproché. Dans les Assemblées de la seconde Hepubli(]ue, il avait noué avec la droite des relations que, de part et d'autre, au milieu d'une opposition commune à l'Kinpire, on prenait soin d'entretenir. Dans son salon de la place Saint-tleorges. qui s'ouvrait tous les soirs et que présiilait avec beaucoup de tact et d'esprit, sa belle-mère Mme Dosne, je me souviens, par exen)ple, de m'être rencontré avec iM. Berrycr, qui s'y montrait cordial et sur le pied d'une sorte de familiarité. Les légitimistes ayant joué un rôle politique n'étaient pas seuls à le rechercher. Il v avait deux salons où se rassemblaient les plus beaux et vieux noms de France et où Mme Tiiiers et lui trou-
• 2 SOUVKNinS POLITIQUES
vnicnt granil accueil — je dis Mme Thiers et lui, pane (|u"il ne coiiscnlail pas à être reçu sans elle — le saiciii (le la duchesse de Galliera et celui de la duchesse Pozzo di liorgo, ce dernier plus exclusif et fermé d'ordinaire à qui n'appartenait ])as au fauhnuriir Saint-Germain. Le comte de Lévis-Mii'epoix, le rnarquisdc la Guichc,et, si je ne me trompe, le vicomte de Gontaul-Biron, le fréquentaient assidûment. Partout où il paraissait, M. Thiers tenail sans conteste la première place, et ce n'était pas seulement par son importance et son éclat ([u'il attirait h lui. S'il supportait mal toute contrailiction (juehpie peu forte s'il avait des accès d'impatience et d'humeur, qui s'accrurent vers la fin de sa carrière, sous le poids de l'âge etdcs affaires, quiconque l'approchaitdans le monde était séduit par sa bonne grâce, par la simphcité et l'agrément de ses manières, aussi bien que par le charme et l'intérêt de sa causerie. Il est donc fort injuste d'imputer à la société aristocratique et royaliste un défaut d'égards qui l'aurait rejeté^ de l'autre coté. Elle le ménageait au contraire etle caressait dans l'opposition; comment lui eût-elle manqué, au pouvoir, quand elle l'y voyait porté d'accord avec elle? Pour que sa vanité de « petit bourgeois à qui Dieu avait fait l'âme hère », ainsi qu'il se qualifiait lui-même, eût conçu des ombrages, il eût fallu que cette vanité dépassât, en réalité, sa iierté, ([u'elle fût incurable et insatiable. Sans doute, à partir de 1K71, il n'a jamais reçu de M. le comte de Chand)oril les avances que n'aui-ait pas épargnées un prince le moins du monde soucieux de régner. Mais des avances, M. le comte de ChambonI n'en faisait alors à personne. Quant aux amis du prince, quant à cette droite royaliste de lAsscmlilic avec laquelle M. Thiers aurait pu, il iléfaut de la ludiiai-cliic , fonder un gouvernemeiil conservateur el conlir la(|uelli^ il ii a cessé de gouverner. on verra, par la suite de ce récit, jus(]u'où elle a poussé la patience el la condescendance.
L'ASSKMBLKK NATIONAL!'. A liORDKAUX 23
Pour nini. (|ui ilc\ ais itr(^ liiciitril l'I plus (ruiic l'ois maltraita par lui, j'arrivais a liordcaux tout disposi' à lui rcudro liounuajîe et à lui ti'-moiguer fouiiauco. Depuis ipic M. flo MontalemhiMtiu'avail introduit placo Saint-Georges, )(• n'avais pas manqué, cIkhiuc année, durant mes courts séjours à Paris, d'y retourner. Un soir je m'y trouvais au moment oii la guerre entre la Prusse et l'Aulrielic venait d'éclater, à la veille de Sadowa; et là, dans ce salon politique, non seulement il était prescrit de souliailer, dans l'intérêt de la France, le Iriompiie de rAutriflic. mais il était interdit d'en douter. iM. Mignet se niû(iuait agréMblement des stratégistcs malavisés qui se méfiaient « des lenteurs du sage BenedecU ». M. Tliiers esquissait un portrait de .M. de Bismarck : « 11 a plusieurs des parties de l'Iidunne d'Klal. » disait-il: « ce (pii lui mancjue, c'est la .(innaissanre du niililaiic. » .\iiisi se trompent, sinon dans leurs vieux, du moins dans leurs prévisions, les plus clairvoyants.
A peine arrivé à Bordeau.x. la veille du jour où l'.Vs- .scmblée devait s'ouvrir, je nie rendis chez .M. Tliiers, et ce fut dans son petit salon de l'iiôtel de France cpie je commençai à rencontrer les collègues légilimisles itarmi les(|ucls je devais siéger, notanmieiil Kei'drel. à entrevoir limporlancc prise tout à coup par notre parti et le rùle qu'il pourrait jouer. IjC lendemain, les jours snivaiils, à mesiH-e que nous nous trouvions jdus nombreux et qu en de lihrcs conférences nous échangions nos premiers sentiments, j'en étais de plus en plus frappé, non sans surprise. Je n'avais jamais cessé de Icnii- la nuinarchie légitime pour le meilleur gouvernement ; et, comme les Iradilioiis lie ma famille me liaient à sa cause, que d'ailleurs les gouvernemenis variahles qui lui avaient succédé ne me semblaient point la remplacer ni l'égaler, je lui restais attaché par honneur; mais, à mesure que les aimées s'éi-oulaient. je croyais de moins en moins à son rétablis-
il SOlIVKiN'IUS IMilJIIOUKS
siMiiiMil (Jii.ind je tus ciivoyt' ;ï lionlcaiix. encore ('■loiinli (lu couii (If Miassiic (|iii venait décraser la iialion. loiil occiiiH' (le lui reinlir. dès le lendemain, au prix des plus douloureux saerilices, ('(> (luCllo ne pouvait plus altcudic sans p("rir, la paix et l'ordre, je n'imaginais guî-re si ni connuont n(jus aurions à pourvoir à son av(!nir. Il me iallul (piel(|ues jours de ndlexion, (juelquos entreti(;ns avec des collègues donl les opinions réveillaient les miennes, pour apercevoir au delà de l'heure pr('sente, le hiil à atteindre; et. dès lors, jusipi'à r('cliec didiiiilii'. je ne nie lassai plus d'y tendre.
Aux grands niau.\ les grands remèdes. A plusieurs reprises, dans les temps les plus différents, sous Charles VII, sous Hem-i IV, et, jusqu'en notre siècle, sous Louis XVIII, la restauration royale avait été le gage et la condition de la restauration nationale. N'en devait-il pas être de môme une fois de plus? Cette idée germait en même temps dans les esprits les plus dissemblables, les plus éloignés les uns des autres par la diversité des antécédents. Un matin, de bonne heure, dans la petite chambre (pie j'étais parvenu à me procurer vers l'extri'milé de la ville, à peu près à la campagne, je vis entrer Mgr Dupanloup. Parfois, sousl'Kmpire, il m'avaitem[iloyé il préparer pour lui quehiue écrit touchant à la politique. Ce jour-là. il me faisait l'honneur de m(î consulter sur un projet de lettre au prince de .loinville pour le presser de nous rendre « une .Maison de Bourbon res|)ectaut en ellemême (it non pas \iolant par des coini)étitions de personnes le principe (ju'elle représenlait. une famille royale unie et forte dans son union pour le bonheur et l'honneui- di' la iM-ance ». l/évêque lettré citait Horace au prince marin : U nacis. réfèrent in mare te nori flactu.s... Fortiter occupa portnm. « Au vaisseau trop battu par l'orage, disait-il, ce qu'il faut, ce n'est pas seulement une rade, c'est le port., » Je relis aujourd'Imi cette lettre dans la Vk'de
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Mijr Dnpanloup (I) et j'y retrouve, .au sujet de ce qu'il convenait (le ilemaiuler aux princes d'Orléans, une pensée que j'ai eu souvent l'occasion d'exprimer et de développer dej)uis et que je formulais alors pour la première fois : « Ni le parti conservateur ni le pays n'attendent de vous que vous cherchiez à violenter la volonté nationale. Vous, le pourriez, Monseigneur, qu'assurément il ne vous conviendrait pas de le vouloir. Mais ce qu'il est permis d'attendre, c'est que vous ayez une conviction collective et résolue sur ce ipii peut sauver la France, et que cette conviction vous la pratiquiez en ce qui vous concerne. Cela est nécessaire et cela suffit. » Vers le même moment le o-énéral Ducrot. à peine sorti de Paris qu'il avait défendu avec Trochu, tentait auprès des princes une démarche analogue. Il n'avait pourtant aucun lien antérieur avec le parti légitimiste. l'Ius tard, dans la fameuse commission des .Neuf qui prépara la proclamation de la monarchie par l'Assemblée, quatre ou cinq de ces Neuf se rattachaient par leur passé à d'autres régimes.
M. Thiers lui-même ne se montrait pas éloigné de telles visées. La lettre de Mgr Dupanloup au prince de Joinville le constatait. .Vndral m'a conté que, durant la guerre et le gouvernement de la Défense nationale, M. Thiers, prévovant son prochain avènement, composait d'avance Sun ministère cl lui en faisait conlidence. Il y mettait Falloux, le duc de Noailles, Larcy, Andral lui-même, à celle de Buffet, de Lamhrechl et de Casimir - Perier ; avec ce cabinet, il prétendait aboutir à la monarchie, mais non pas immédiatement : un intervalle, durant lequel il garderait le pouvoir, lui semi)lait nécessaire. Quand h-s élections du S février l'eurent désigné, comme il s'v attendait, pour former un gouvernement, dans ime première conférence avec quelques députés de la
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g,j SOUVENIRS l'OI.lTIQUKS
droite qu'il avait il.siit' ciitrctoiiir, il professait encore le même senliiiieiiL : le marquis de Dampierre a coiisis^iudans ses Mémoires le langage qu'il leur tenait. 11 réclamait toujours lui délai avant d'arriver à la monarchie : u Deux anniM's environ. » disnit-il (juand on 1(! pressait. Mais il ne nian(|uail pas d'ajouter : « Si nous sommes sa-es, c'est h la monarchie unie que doit alioulir la prudence que nous allons montrer. Oui, Messieurs, à la viotiarclne unie, entendez-vous, et pas d'autre. » Seulement, déjà il ne formait plus son ministère de même façon ; il n'v faisait entrer (|u'un seul légitimiste, Larcy, et il y maintenait trois répul)licains : .Iules l-'avre. Ernest Picard et .Iules Simon ( i )
Ce n'était pas en ell'et avec la droite seule qu'il avait l\ traiter: les républicains l'avaient circonvenu plus tôt (pie nous et leurs avances ne ravalent pas trouvé insensible. Le duc de Broglie, c'est de lui-même que je le tiens, s'en était aperçu dès le 4 septembre ; « Accouru de Broglie à Paris à la suite de nos premiers désastres « , m'a-l-il dit, « je m'indignais et me désolais delà révolution qui se préparait. Profiter de nos défaites pour renverser l'iMiipire et inaugurer un autre régime en face de renneini inc paraissait aussi honteux ([u'impoliliciue. C'était précisément dans ces dispositions que j'avais trouvé M. Thiers; il blâmait avec beaucoup d'énergie l'aveuglement d(^ la gauciie, il était résolu à se servir du Corps législatif pour maintenir un gouvernement réguli(>r. Tel je le voyais encore au début de la journée où l'on a|)prit, vers le soir, la capitulation de Sedan. Le lendemain matin, il était retourné : il n'v avait plus de ressource (ju'avec la Républi<pie et les n'^publicains. » I'"-!! ellrl. linéiques lieun's après, (piand
(1) Marquis nii D.VMi'iiiinu:. Cinq oiinrcf de rir luilUiquc (1871-l.S7;i), p. 1:! et suiv. Ce volume, qui n'est pas dans le coiniucrcf, fait partie d'une Monographie du clititeuu de Ptaisac que le marquis do Dampierre a rédigée pour sa famille. Comme j'ai été mêlé au.\ événoments qui s'y trouvaient relatés, il a bien voulu m'en destiner un e.xemplaiio.
L'ASSKMlîLKE NATIONALK A liORDICAUX i:
rômeute eut envahi lo Palais-Bourbon et que les (l('i)iil('s. laissés sans défonse, se furent réfut^iés ilans la salle à inantrer de leur présideiil, coninie le « juste et tenace » lUiIlct protestait contre la violation du Corps législatif et refusait de s"y résig-ner, ce fut .M. Tliiers (pii lui roupa violemment la parole; ce fut M. Tliiers (pii doiuia le signal de l'abdication ilu Parlement devant le gouvernement imjiro-
visé sans mandata l'Hôtel de Ville (1), gouvernement .1
il ne se soucia pas de faire partie lui-même, mais par lecjucl il se fit accréditer à l'étranger. Il évita de la sorte de rester dans Paris assiégé avec les autres d('-|intés de la Seine cl se présenta devant l'Europe connue le rcpn'sentanl de la Franci> malbeureuse. Ainsi se pn-parait son avènement. Quelles ouvertures avait-il reçues durant les heures sombres et rapides oii croulait IKnipirc? Les sorcières de Macbeth lui étaient-elles apj)arues? L'offre d(> la [irésiilcMii'e (1(> la i{t''puldi(|ne l'avail-ellr n-nilu n'pulilicain?
La perspective de cette présidence devait l'attirer à pins .l'un litre. Ce qu'elle llatlait cliez lui, ce n'était i)as seulement l'ambition du premiei- rang: c'était aussi... conunent dirai-je? l'amour du travail, le besoin d'être occupé-. Lorsque Tallevrand eut ramené les Bourbons et conclu les traités de ISI'"), il parut comme fatigué de son œuvre, insuffisant ii diriger le ministère qu'il avait formé, le chamelier l'asqnier. (pii siégeait dans ce ministère, en témoigne Sa nonchalance dans l'exercice du |ion\nif hàla sa chute; après quoi, dans une retraite dorée et environnée d'hommages, il se contenta de percer de ses épigranunes et de couvrir de son dédain ses successeurs; il n'aspirait plus à gouverner à b-ur place.
Avec un senliment très diU'érenl, le maréchal de Mar- Mahon, s'il eût rétabli la monarchie connue il le souhai-
(1) Voir le compte rendu sténograpliique do cette séance dans les documents parlementaires.
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liiil. se l'ùl mis aussi, volontairement et sans humeur, à Tccart Comme on lui représentait que le roi n'aurait rien à lui refuser, (|u'il le ferait chef de l'armée, eonnétahlc, je ne sais (|uoi encore : « Non, noii, » répondait-il avec une simplicité (ière, « quand on a Icim (mi France la première place, on ne peut plus en occuper d'autre. Tout ce que j'accepterais à l'occasion, ce serait un connnandenient devant l'ennemi. » Il eût agi (;omm(; il disait; après le succès, nous l'aurions vu, tel qu'il fut après la défaite : retiré, dans son petit hôtel de la rue d(^ Hollechasse, ou hien à la campagne, content de chasser ses lièvres, de dicter ses Mémoires et de revoir ses amis.
Tout autre était M. Thiers : il avait, par-dessus tout, le goût et le talent des affaires ; il excellait à les manier aussi hien qu'à les expliquer, et souffrait quand il ne les maniait pas à son gré et sans partage. Je l'entends encore s'écrianl : « Je ne voudrais pas reprendre le métier de premier ministre; le roi Louis-TMiilippe m'a trop gêné. » C'était sans doute avec le désir d'éviter cette gène (|u'il avait inventé la maxime : Le roi règne et ne tjouvrrne pas. Mais il se plaignait que cell(^ maxime n'eût pas été pratiqui'c. « Ni votre roi (Charles X) ni le mien (Louis-Philippe), » disait-il à l'un de mes amis, « n'étaient de vrais rois constitutionnels. Le vôtre mettait toujours en avant sa conKdencc, et le mien son système (1). » De son côté, Louis-Philippe, à ce qu'on rapporte, disait assez plaisamment : « Quand je voyage avec M. Thiers, nous couchons dans la même chamhre; je lui donne le choix entre les doux lits et je le trouve toujours dans le mien!... » Souverain et ministre se gênaient donc réciproquement; comment arranger la chose sinon en les confondant et en faisant de l'un et de l'autre un seul et même personnage? Devenir chef de
(I) Dans ses Notes el Souvenirs, p 131, il range encore Louis-Philippe pai'Mii les souverains « n'ayant pas voulu accepter le régime constitulioanel ».
i/assembi,i:k nationale a ÏIORDKAUX 2'.i
IKtal ot rosier son propro premier ministre, on pliitfit, son niinislère tout entier, régner et e^ouvcrner du liaut «le la tribune, par la seule autorité d'une parole sans rivale, voilà, sans doute, ce qu'avait rêvé M. Thiers et ce (|u"un jour il a réalisiV
Ainsi enlenilu, le ri'i,Mine ré|iuldicain lui convenait à uu'rveille:il était l'ait à sou usage. Convenait-il aussi bien et d'une façon durable à la France? M. Thiers lui-même dfvait-ill<' penser? Kn tout cas, il professait d'autres senlimeiils en abordant les royalistes dont il avait alors besoin. Alais peut-être, après tout, ne croyait-il pas les tniiuper: peut-être était-il sincère vis-à-vis d'eux conune dr lui-même, en attribuant le moment présent à la Républiiiue et en réservant à la monarcbic un avenir qui s'ouvrirait seulement après lui
Quoi (|u'il en soit, il imposa une sorte de procbunation de la l{é|iubli(iue dans l'acte (|ui lui conférait le pouvoir. Celui l<' premier iraj^e qu'il accorda aux républicains, à la suile des édections.
Hientôl après, il devait leur en donner d'autres et de plus imiiortants. Pour acclimater la République on France, sa l'oruuile lie gouvernement était d'abord: In Héiiubliqui' sans lépiihlicains. Ft en effet, l'administration expédiée dans les départements par dambetta et ses acolytes avait lellement fatigué et dégoûté le pays, ([u'au moment oii ce pavs re|)renait possession de lui-même, il devenait indispensable de la balayer. Les préfets et les sous-préfets furent nommés pour la plupart sur l'indication des députés du (b'partement qu'ils devaient administrer. C'est ainsi que, dans la Loire, nous demandâmes et obtînmes pour préfet d'abord .M. Faurc-Belon, l'intrépide et constant (diainpion des conservateurs en face de la ib'magogie triom[diante ;i l'iiùtel de ville de Saint-Fliemie : puis, sur le refus de M Kaure-Helon et sur la reconunandatiou de .M. Daru. à qui il ('tait allié, M de rFs|)éc. dont la Conmuuie stépba-
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noise ili'vail- si (<U i';iirc un nuirlyr, cnlin M. Ducros, (|ui n'eut qu'à paraître pour intimider les fauteurs de désordre et rendre eouragi-- aux iionnèles gens. En mémo temps. M. Tliiers coniiait les ambassades au.\ héritiers de noms liistoriiiues : le duc de, Uroglie à Londres, le comle de; Vogiié àConstantinople, un Houille à .Madrid, un d'Ilarcourl à Rome ; il eût voulu envoyer le duc de Noailles à Pétersbourg. C'était une de ses idées favorites que les personnages de cette sorte étaient faits pour rej)résenter la France au dehors; et, au dehors, il les maintint, en ellet, l^inl qu'iliianla le pouvoir, dans les premiers postes. Mais, à l'intérieur, <laiis la distribution des emplois, dans les compétitions électorales, dans le Parlement enfin, il inclina promplement et par une pente continue vers la gaucluv Les révolutionnaires assagis qui voulaient bien accepter un gouvcrnenient, à condition que ce gouvernement s'appelât la République et qu'ils y fussent installés, — espérant au surplus qu'après en avoir pris possession, ils en useraient à leur guise et le façonneraient à leur gré, — les républicains de cette espèce eurent ses préférences et ses faveurs, voilées d'abord, mais chaque jour plus manifestes.
S'enteiidait-il donc avec eux sur la conduite dcsall'aires? Va\ aucune façon. Il le déclara un jour dans un de ces accès de franchise auxquels il se laissait aller à la tribune, laul il s"v sentait h l'aise; et d'ailleurs, ainsi que je le disais plus haut, s'il savait, au besoin, dissimuler ses manœuvres, il était incapable de iléguiser ses opinions. Kn malière d'administration civile et militaire, de régime écoiiomi<iue et linaiicier, d'instruction pnbli(|uc nu d(> politi(iue étrangère! ses opinions restaient de tous points opposées à celles de la gauche. La longue pratique des alfaircs l'avait rendu, non seulement conservateur, mais routinier. Néanmoins les républicains, cjui poursuivaient jadis les « deslrucliuiis nécessaires ». supporlaient sans
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se plaiiidro ces (lisseiilinienls cl ces désaveux: lanl il leur était alors utile! cl lui, <le son cùlé, ilans le niauienient des hommes et des ciioses, semblait se plaire à rapproelier les contraires. Comme il avait voulu d'alionl la Ré|iuljli(iue sans républicains, il prétendit ensuite pratiquer une politi(|ue conservatrice sans et contre les conservateurs.
Au fond, celle coinplaisani'c poui' les nienibrcs de la gauche était délerniint'c par deux motifs très différents. Dans Tenceinte de lAssendilée, il les trouvait plus souples (|ue nous. Se voyant en minorité, les républicains sentaient ilavantage le besoin de son appui, s'indinaienl plus docilement sous sa rnain et niénai-eaient jus(iu'à ses caprices. Kntre les deux grands partis qui se partageaient l'Assemblée, voulant gouverner à son gré et rester l'arbitre suprême. .M. Thiers croyait de son intérêt de pencher vers le plus faible et d'établir ainsi l'équilibre. Hors de l'Assemblée, au contraire, dans le pays, il redoutait le parti républicain ; il s'ell'rayait de l'ameuter contre soi. « Vous ne connaissez pas ces hommes de gauche, » disait-il au duc de Broglie ; « vous ne savez pas comme ils sont méchants. » Or, le duc de Broglie se rappelait avoir entendu son père raconter que Casimir-Pcrier au début du Gouvernement de Juillet, durant les luttes qui consumaient sa vie, tenait précisément le même propos. Seulement, des mêmes prémisses les deux hommes d'Etal tiraient des conclusions opposées. Parce que les hoimnes de gauche étaient « méchants ». Casimir-Perier. dans la viguem- de l'âge et d<>. la vaillance, jugeait qu'il fallait les comballre : cl .M. Thiers, vii-illi, qu'il fallait les caresser cl les apprivoiser.
SCIU VKMItS l'iil.ITlQUlsS
La proposition de placer M, Thicrsà la tète du gouveiiiement fut présentée à l'ouverture de rAsseinl)lée par des républicains anciens ou nouveaux : .MM. Jules Grévy, Dufaure, Vitet, de Malleville, Mathieu de la Redortc, Barthélémy Saint-lfiiaire. Elle était i-oncue en ces Icimiics : « M. Tliicrs est nommé chef du pouvoir exéçiitit (h' la Républiciue françjaise; il exercera ces fonctions sous le contrôle de; l'Assemblée nationale, avec le concours des ministres (pi'il aura choisis et qu'il présidera. »
A cette proposition on nous a reproché [ilus tard de iTaxolr |ias iinnié'diatemenl op|K)S('' celle d(^ proclamer la monarchie. La vérité est ([u'à ce moment personne ne crut la chose possilile, et j'ai toujours persisté à penser qu'en effet nous ne le pouvions alors aucunement. Avec un monarque séparé de ses héritiers, avec une maison rovale désunie, comment relever une monarchie? Sans doute, nous espérions Tunionet nous la préparions; mais rnlin (die n'était pas rétablie; comment présenter à la France et lui faire accepter une maison de ISourbon divisée contre elle-même'? D'ailleurs, (piel aurait été le fatal début du nouveau règne? Non seulement le démembrement du territoire, une paix humiliante et onéreuse avec l'ennemi du dehors, mais en même temps, à l'intérieur, la plus terrible guerre civile. Nous ne disposions d'aucime force militaire capable de faire respecter la volonté de r.\sseinblée. 11 ne restait debout, et en armes, que la gurile nationale des grandes villes, et les grandes viUes étaient livrées ;i la démagogie. La Connnune, que nous avons eu tant de jieine à vaincre à Paris, aurait éclaté en
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iiièino temps à Lyon, h .Marseille, à Toulouse, à Saiiill'itienne. dans vingt villes à la fois. Comment l'aurions- Mous (lompli'c? .l'ai nommé M. Vilct parmi les républicains : il V a lieu ihî signaler à son propos un pliénomène assez bizarre. Depuis 1848, nul orléaniste ne s'était montré plus favorable à ce (|u'on appelait alors la fusion, à la « rnonarcliie imie », comme disait M. Thicrs. Mais, durant le siège, enfermé dans Paris, il était devenu républicain, et ce cliangement lui était commun avec tous les conservateurs de Paris. C'était en se rangeant derrière un gouvernement républicain (|uiis avaient prétendu Ncnger et i-('"|iarer les désastres amenés par l'Empire, IVrmer la capitale à l'ennemi victorieu.v : c'était en faisant profession de r(''|)nblicanism(' (|ue, dans l'enceinte de cett(^ ca]iitair. ils avaient tenu lélc à la di'magogie, éloude l'insurrection du .'il octobre; ils s'étaient ainsi sincèrement attacbés à la République. Séparés depuis si.\ mois de la province, ils ne s'entendaient plus avec elle; en se retrouvant, Parisiens et proviticiaux semblaient, au jircfnifr abuiil. nr plus |),ii!rr la nit'inc langue et ce mi'saccoi'd n fiait pas le moindre obstacle à l'établissement d'un régime définitif, (|uel (ju'il \)ùl être. Les royalistes(|ui auraient bravé tantdedifficultésauraicntété responsables de la discorde entre bons Français; ils auraient attiré h leur cause un écbec inévitable et irré'parablc.
Dès lors que pouvions-nous, sinon ne ])as engager l'avenir? Dans ce but, nous soubaitions d'abord (|ue le nom lie lîé'publiipie fût elfaci'- de l'acte qui allait instituer le nouveau pouvoir. Les membres de la droite s'étaient concertt's à ce sujet dans des ré'unions cxtra-parlementaircrs tenues ii la liàle, durant les premières bcures qui avaient suivi notre arrivée ii Bordeaux. I^es plus ])rononcés contre l'étiquette, à nos yeux malencontreuse, étaient, je m'en souviens, deux de nos collègues qui devaient manpicr. non pas ii di'oit<> mais au centre di'oit :