t snuvKNins pm.iTintiKs
Paris el l'aini |iorsomiol tics princes d'Oilraiis. le Anr Dt'cazps. Le v.rii (jur nous avions formé (miIic ihmis lui porli" ilans la discussion préliminaire îles l)urcau.\. Celui au(iu("l j'appartenais était présidé par le conlidcnl cl luliu' secrétaire de M. Thiers, Barthélémy Sainl-llilaire. Il lut unanimement admis que nous ne pouvions fonder encore un gouvernement délinilif : dès lors, nous alléguions (pie. dan^s l'intérêt même de ce gouvernement délinitif. (piel (pi'il ilût être un jour, mieux valait ne pas donner d'étiquette au pouvoir intérimaire chargé de signer la paix, mieux valait, pour liipiidcr la faillite, un syndicat anonyme. Mais M. Thiers tenait à ce mot de République; et il était difficile, en lui rnnl'.raul le pouvoir, de lui refuser h-, litre (pi'il entendait porter. Celui de chef du pouvoir exéeulil' d(> la Uépublicpie française lui fut donc atlrihué. Seulement Kerdrel, faisant partie de la commission (jui nous api)ortaitla résolution, y avait ajouté un considérant par Icciuel l'Assemblée proclamait son autorité souveraine et sa volonté de statuer plus tard « sur les institutions de la France », tandis qu'elle pourvoyait immédiatement « aux nécessités du gouvernement ... C'était assez pour réserver l'avenir, en le remettant d'avance entre les mains de l'Assemblée la idus monarcliique que la France eût connue depuis plus <l.' quarante ans. Cette réserve de l'avenir fut formellement reconnue et consacrée dans un des premiers discours de M. Thiers :
« Quel est mon devoir à moi. ipie vous ave/, accablé .le votre confiance-? C'est la loyauté envers tous li>s partis qui divisent la France et qui divisent l'Assemblée. Ce ipie ,H,us leur promettons à tous, c'est de n'eu Iroiuper aucun; c'est .le ne pas nous conduire de iiianiére à préparer a votre insu une sululion exclusif .pu deM.lerail les aiilivs
^''\, Non. je le jure des ani I,. pays ,•!, si j'osais m.' croire assez imiH.rlanl pour parler de l'I.isloi.v. je .lirais ,p.e je
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jure (levant l'hisloiro, de ne tromper aucun de vous, de ne préparer, sons le rapport des (pieslions constitutionnelles, aucune solution à votre insu ((ui serait de notre |iart, de ma part, une, sorte de trahison... Alonarcliistes, rt'pnblicains, ni les uns ni les autres vous ne serez trompés. Nous n"avons accepté cpi'utu' mission déjà liien assez écrasante : nous ne nous occuperons (pic ilr la réorizanisation du pays.. .
« Lorsque le pays sera réorganisé nous viendrons ici... vous dire : Le pays, vous nous l'avez confié sanglant, couvert de blessures, vivant à peine; nous vous le rendons un peu ranimé. C'est le moment de lui donner sa forme définitive et, je vous en donne la parole d'un lionnète homme, aucune des questions qui aura été réservée n'aura été altérée i)ar une inlidélité de notre part. »
Ces paroles, accueillies par nos applaudissements, fornn'îrent ce qu'on appela, dans la langue politique de lépo(|uc, le pacte de Bonleaux. Elles furent prononcées dix-neuf jours après l'avènemcntde M. Thiers, h la séance du 10 mars, dans le discours à la suite ihnpiel lAssemhlée décida de se transpoitcr de liordeau.x à Versailles, .le les consigne ici, parce qu'elles e.\plii]iiiiil l'iii itation, le ressentiment (|ui se manifestaient parmi nous, lorsque nous entendions plus tard les amis de .AI. Thiers et M. Thiers lui-même alléguer (|u'il avait « reçu en dépôt la Réi)uhli(pie » et que, ce dépôt, il devait le garder intact.
Devenu chef de l'État, M. Thiers avait à composer son ministère et h le faire agréer par la majorité qui le portait au jiouvoir. Il n'v fit entrer qu'un seul légitimiste, Larcy, en face de trois membres du gouvernement de la Défense nationale : .Iules Kavre, Picard et .Iules Simon. Encore n'assiçna-l-il à ce légitimiste qu'un portefeuille .sans importance pulilicpie : les travaux jiublics. .Nous eûmes
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h cxaiiiinri- s'il nous convtMiail d'accepter dans le goiivcriiciiinil une jiarl aussi minci', (lu s'il no valait pas mieux 11' souti'iiir sans nuus \ \oii' r('pr(''S('iiti''s lio la soiir : car Larcv avait rrclamé l'avis de ses anus cl l'aisail dc|i(iidi(' d'eux sa résolution, l'nc nombreuse réunion de la droite fut convoquée pour en ({('libérer. L(>s nouveaux xcnus au Parlement iiiclinaienl h refuser une offre inférieure à l'importan(;e de nolie parti. Mais nos anciens. Henoist d'A/y, Kerdrel, insistèrent pour (|ue la droite n(^ repoussât pas les avances do M. Tbiers, tandis qu'il se montrait, assuraient-ils, bien disposé pour elle et pour sa cause. Ils avaient raison. Aux royalistes, longtemps éloignés dos alfaires, il importail beaucoup d'y rentrer, fût-ce par une porte Iroj) étroite; et d'ailleurs, sous le régime parlonitiutaire, soutenir un gouvernement sans y figurer, n'est-ce pas, pour un parti, quel qu'il soit, une position fausse dans laquelle il ne saurait longtemps se maintenir? Or personne alors n'iiésitait , parmi nous, ii soulenir M. Tbiers.
Larcv fut donc ministre des travaux publics; et il le fut, ce qui était à nos yeux une difficulté de plus, à c(Mé de Jules Simon, cbargé de l'instruction publique el des cultes. Nous ne contestions pas les autres porlcfeuilles donnés aux membres du gouvisrnemcnt de la Défense nationale qui avaient amené, malgré (lambotta, la réunion de l'Assendjlée à lîordeaux. L'inlérieur attribué ,i î'icard nous semblait, en un tel moment, un fardeau peu eii\ ialile : nous savions bien, du reste, que les questions concernant ce ministère se traiteraient par-dessus la téie du ministre, entre M. 'i'bi(M-s et les députés. .\ux alliiiics étrangères, il nous semblait juste (jue le traité (|ui allail udus dépouiller fût signé par l'auteur do la forunale imjirudenle cl retentissante : l'as un pouce de notre Icirituiic. /ms une pierre (le nos forteresses! Mais à l'instruclion pubii(|U(' el aux cultes, Jules Simon, le libre-penseur, le promoteur
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di' l'instruction laïï|uo rt obligatoire, le partisan de la séparation de l'Eglise et de l'État! devions-nous l'accepter? Pouvions-nous détacher près de lui l'un des nôtres? Il le fallut pourtant, sous peine de tout rompre.
Au moins eussions-nous voulu (pie les cultes fussent distraits de linstruction publique, comme ils l'avaient été f'ré'ipiemment, cl transférés à la justice, où s'installait M. Diifaurc. .Mais Jules Simon refusa ce démembrement li'attributions. Quel intérêt avait-il donc à choisir des évéïpies? Nous ne le comprenions pas alors et d'avance lni-nii''nie f)eut-étre ne s'en rendait pas compte bien nettement. Mais à peine investi de (-elte prérogative, il en prolita fort adroitement pour se concilier, ou du moins pour dt'sarmer les hommes (|ui devaient lui être le plus con- Iraircs. Tandis (|uc dans l'Université- il favorisait volontiers les incroyants, dans l'Eglise il ne marchanda guère les satisfactions au.\ intolérants. Que le fossé se creusât ainsi entre l'Eglise et la société moderne, il n'en avait cure. M. Thiers, estimant avec raison qu'il ne pouvait rien pour le Pape dans le domaine du temporel, avait à cii'ur lie le contenter pour ce qui touchait au spirituel. Le ndiicc l'tail alors un prince Cliigi, homme aimable et pieux, fort lié sous l'Empire avec le faubourg Sainl- (iermain. et (pii, dm-ant la guerre, s'était montré noblement attaché- à la France malheureuse, mais d'un esprit 'Iroit et court, fort entiché d'opinions extrêmes. Ses ■ andidats pour les sièges vacants devenaient aisément ceux de .Iules Simon, Ie(|uel, quand on lui reconunandait pour l'épiscopat quc-hjue ecclésiastique^ demandait avant tout, de .sa voix doucereuse : « Sa doctrine estelle sûre? » ,\ussi attribuait-on à Mgr Dupanloup, au sujet de ce libre-penseur qu'il n'aimait pas, ce propos : « .M. .Iul(-s Simon sera cardinal avant moi, » propos tenu d'abord, s(don M. Jules Simon lui-même, au sujet île M (Cousin. N'oilà comment, au dé-but de rAsscmblce, le
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seul cv.Miiio (pii s'y Imiivàt n'avait jias plus dccHMlil. pour 1rs choix ccclôsiasliqncs (]U0 pour les choix iinivcisilaircs. Il on souilVail : si les tomlances irréligieuses ihi niiiiislre ilc l'iuslructiou publique l'alarmaient, les complaisances (lu niinislre des cultes pour les ultra ne le contrariaient pas moins. Il eut voulu le renverser; mais, tant (pn^ M. Thiers ne fut pas ébranle lui-même, il ne put y par\(M\ii"
De tous les ministres, le plus considérable (■lait, sans contredit, M. Dufaure, et, si l'on tenait com|)lc de son caractère et de son passé, il semblait aussi devoir (•tre le moins docile à M. Thiers. Mais, entre ces deux vieux parlementaires, il s'était fait un accommodement. M. Thiers laissait M. Dufaure maître de son département, se gardant d'intervenir dans les questions et les nominations judiciaires; moyennant quoi M. Dufaure, se renfermant en son domaine, ne contestait ni ne contrariait la politique générale de M. Tiiiers.
La gauche obtint encore une autre concession : M. Grévy fut élu d'un commun accord président d'uiu' Assembl(5e où son parti ne dominait pas. Il était porté par M. Tiiiers, que lui-même portait à la tète de l'Etat. .\prés avoir été l'ennemi de l'Empire, il s'était prononcé contre Gambetta et sa dictature; on l'estimait capabh' de présider; c'en était assez pour le faire nonnner sans contestation. Cependant il fallait bien (jue la droite eut sa place au bureau. M. Henoist d'.Vzy y figura en (pialité de viceprésident: il avait dirigé nos premières séances connue ,l(jycu (i'à-e. a\ec résolution et fermeté. Sur la proposition de Kerdnd, je fus désigné coimne secrétaire .Vu bureau, je me trouvai le voisin de Paul Bethinonl. <pn représentait la gauche : député au <',orps législatif, lîelhmont était resté, comme .M. C.revy. à l'écart du gouvernement de la Défense nationale, préférant bravement le métier de soldat dans Paris assiégé : il s(> forma entre nous
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une liaison (|iic les ilissi.lciicrs |i(.lilir|iu's iciHhiicnl |>liis inlôrcssanto, je «lirai volontiers plus agréable à rnii et, u l'autre. Longtemps, ces relations se poursuivirent avec une rare cordialité : il r.illnl |mur nous sépnr(>r la lutte décisive du Seize-Mai.
En plaçant .M. Tliiers à la télé de FÉtal, l'Assemblée nationale n'avait pas mis la main sur le pouvoir comme il eût convenu à sa mission. Elle avait élevé en face d'elle une puissanc(^ rivale qui s'attaclia, non sans succès, bêlas! à la discréditer. Nous ne devions pas tarder à nous en apercevoir. .Mais, dans le premier instant, la paix à conclure et les sacrifices (]u'elle contait, puis la Commune à vaincre et les efforts qu'exigea celte victoire tinrent en suspens les esprits et les all'aires.
Aussitôt après avoir reçu noire mandai cl Ininié son cabinet, .M. Tliiers parlitpour traiteravec iîismarcU. Il se (il accompagner non seulemenlde Jules Favre, ministre des all'aires étrangères, mais de i|iiiii/,i' membres de l'Assemblée désignés par les bureaux, voulant partager avec eux non la conduite, mais la responsabilité des négociations. Jusqu'à son retour, dans l'attente du sacrifice à accomplir, l'Assemblée ne tint pas séance. Pour occuper nos tristes loisirs, nous fûmes conviés à étudier quelles ressources restaient encore au pays, quels moyens, s'il le fallait, de continuer la lutte. Diverses commissions furent constituées et poursuivirent, tant bien que mal, cette pénible en«iuéle.
J'entrai dans celle qui devait (s.xaminer la situation des conunuiies. et fus frappé des services rendus par les bureaux des ministères et des i)réfectures au milieu du désarroi universel. Si tous les rouages de l'Etat n'avaient
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pas (Hô brisés, si quelque règle avait conliMuc- à diriger la goslion des affaires, on le devait à ces bureaux si souvent accusés ou dédaignés. Gambetta, par exemple, avait dissous et remplacé au gré de ses agents les conseils municipaux élus sous l'Empire ; mais les bureaux avaient maintenu l'obligation de convoquer les plus fort imposés pour voter les centimes extraordinaires et les emj)runts, sauvegardant ainsi le crédit des communes au sein dos périls qui menaçaient le crédit de l'Etat.
Remarque intéressante pour l'avenir; mais, à ce moment, une seule enquête nous intéressait : celle qui portait sur nos forces militaires. La commission où sié'geaient les généraux et les officiers qui venaient de combattre, cboisit pour rapporteur l'un de ceux qui s'étaient signalés dans la lutte, l'amiral Jauréguiberry. Son rapport ne nous laissa aucune illusion : la résistance n'était plus praticable (t). Ilestait à savoir quelles conditions nous
(1) C'est aujourd'hui encore la conclusion, non plus d'un soldat, au sortir de la mêlée, mais d'un historion jugeant la situation à distance, avec la compétence que lui donnent en pareille matière ses études sur les luttes suprêmes de 1814 et de ISlii, M. Henry Iloussaye. Dans un arlielc sur les Tronçons du glaive, M. Henri Iloussaye écrivait, il y a quelque temps :
« Même après Metz, même après la capitulation de Paris, les frères Margueritte s'enthousiasment pour la défense et croient à la possibilité du succès... Ils font dire à l'un de leurs personnages : •• Un peuple n'est « perdu que lorsque tout son territoire est conquis, son dernier soldat tué » Soit. Mais c'est précisément ce qui serait advenu si l'Assemblée de Bordeaux, entraînée par les phrases à elTet de Louis Ulanc, de Quinet, do Minière, de Victor Hugo, avait décidé la continuation de la guerre. Les frères Margueritte ènumèrent les ressources qui restaient à la défense: 220,000 fantassins, 20,000 cavaliers, 34,000 artilleurs. 2,000 pièces do canon et encore 350,000 hommes dans les divisions territoriales et 130,000 recrues de la classe 70.
« Admettons qu'il n'y ait pas fantasmagorie de chilTres. Qu'impoi-te! Ces 750.000 hommes, dont les deux tiers n'avaient pas eu encore un fusil entre les mains, auraient-ils fait besogne jilus efficace que les 800,000 soldats, mobiles, gardes nationaux, francs-tireurs de d'Aurelles, do Clianzy, de Trochu, de Bourbaki, de (iaribaldi. de Faidberbe, tous alors en retraite, internés en Suisse ou prisonniers de guerre à Paris? Les présomptions sont, au contiaire, qu'ils auraient moins bien tenu encore contre 800,000 Allemands aguerris, vivant sur le pays, nmllipliant contri-
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imposerait l'ennemi. Nous l'ignorions jusqu'au retour (l(^ -M. Tliiers. En di'pit de revers sans exemple, nous avions frardé les vieilles illusions fran(;aises. Il nous semblait à peine possil)lc (pie le lerritoir(^ fût mutili'. et. ln'eii que notre raison nous condanuiàt ii l'admettre, nous nous refusions à mesurer d'avance l'étendue du sacrifice. Notre ■pensée reculait surtout devant l'abandon <lc iMctz. Il fallut l)ourtanl s'y résoudre. Dieu sait avec quelle surprise {b)uh>urcusc, au prix de quel déchirement !
I^a paix volc'c, nous dûmes nous rapprocher de Paris, sans y rentrer. .^!. Tliiers aurait souhaite'' nous y ramener; mais les Pi-ussiens occupaient encore la moitié des forts, cl la ville elle-même n'était pas sûre : elle se préparait à la révolte. D'autre part, comment gouverner loin de Paris? (>omment reprendre ])ossession de la France et 1 administrer loin du centre, oii, depuis im siècle, toutes les adminisl rations avaient été rassemblées? Ne pouvant retourner immédiatement à Paris même , M. Thicrs avait rt'solu de s'y acheminer et proposa de nous ('tahlir ;i Versailles. Au contraire, la plupart d'entre nous se défiaientde la prépondérance politi(|ue de Paris et des révolutions successives imposées par la capitale à la province. Ils voulaient maintenir définitivement le siège du gouvernement hors Paris et, pour ce molil'. préféraient un séjour |)his ('loigiic'' : l'ontainehleau Mais \ rrsaill»;s, choisi par M. 'l'hiers, l'emporta. Nous nous trom|)ions les uns elles aulrt'sdans nos prévisions. Le voisinage d(î Paris est pn'-cisémenl ci- (|ui a permis au Parlement de rester à ^'ersailles une dizaines d'anm-es, ce <|ui lui eût [)ermis d'y rester plus longtemps encore si l'on eût voulu. Installés plus loin de Paris, nous y serions certainement rentrés plus tôt.
Iiutioiis cl réfiuisilion.s, trouvant dans Paris occupt; des ressources immenses en malériel et en numéraire.
« Si l'on improvi.se des armres, on n'improvise pas dos soldats. Le nomlire ne supplée pas à laqiialitr. Le matériel ne vaut qu'autant qu'il va pour l'utiliser des bras exercés et résolus -(lichode Paris, 20 février 1901.)
CHAPITRK II
I,'aSSEM1ÎI.KE nationale a VERSAILLES. SES PREMIERS TRAVAUX
Arrivée des députés à Versailles. — La Commune. — Élections du 2 juillet. liélablissement tle l'armée et des fiiiauces. — Relations do M. Tliiers avec les membres de l'Assemblée.
Los [in'liiniiKnn'sdc paix une fois sitiiiôs, les Prussiens i-vacuèrent Vorsailles, et rAssembléc dut s'y installer. Nous nous accordâmes un rapide (;ong6; chacun regagna le loyer (ju'il avait quitté à la hàtc. J'arrivai de la sorte à iMoiitlirison, à travers les lignes coupées, les trains interrompus, et toutes les traces d'un désordre et d'une ruine ([ui semblaient alors presque impossibles à réparer. Je repartis au bout de peu de jours avec ma femme, comptant nous arrêter à Paris, et de là cbercbcr un logement à Versailles.
Déjà nous n'augurions rien de bon. l^es bruits alarmants qui avaient commencé à se répandre à Bordeaux et ([uc le gouvernement cherchait à étouffer s'étaient aggravés durani nos vacances. Pourtant, à notre départ de .Alonlbrison, nous ignorions encore que l'insurrection eût éclati'. Ce fut à Saint-Germain-dcs-Fossés, au milieu de la nuit, que nous l'apprîmes; i>uis, à mesure que nous avancions, à chaque stalion,à chaque train (pie nous
L'ASSK.MIÎI.Ki; NATION ALI". A VKUSAILM-S iA
croisions, li-s iioiivollos ilovtMiaiciil jjIus prrciscs et plus mauvaises. Enfin, ii AIoluu.lc chef de i;are nous arrêta. Le ministre «le rintéricur. l'icanl. avait téléijrapliié sur toutes les lignes (le prévenir les députés qu'ils ne devaient pas entrer à Paris, livré à la (Commune et abandonné par le izouvornement, mais se rendre le plus promptcment possible à Versailles. Nous débaniuiinies donc à jMelun, encore oeeujié par les troupes prussiennes. Je n'avais que trop vu nos propres soldats, nos mobiles, connue ils revenaient des derniers champs de bataille ou des camps de concentration, baves, débmillés, démoralisés, et fus tristement frappé de la bcmne mine, de la bonne tenuede nos vainqueurs. Honnnes ni clievau.v ne semblaient avoir souH'ertde la campagne. Dans riuMcI oii nous nous rendîmes, leurs officiers, largement installés, parlaient haut, menaient grand train, faisaient bonne chère, tandis que les députés, échoués là des divers points du territoire, et relégués dans les coins que nos vainqueurs daignaient leur abandonner, échangeaient à voix basse nouvelles et prévisions sinistres.
\ ffrandpeine nous trouvâmes un omnibus qui se chargea de nous conduire à Versailles. Nous partîmes de .Midun vers le milieu du jour ; le trajet fut long et lugubre : partout des maisons saccagées, des champs dévastés, des villages abandonnés. Le soleil se couchait quanil nous atteignîmes la Seine. Le pont de balcau.x sur leijuel nous •levions passer venait de s'ouvrir pour un convoi (jui allait ravitailler Paris. Il fallut, sous la ganle des Prussiens, attendre qu'il se fermât, et il faisait nuit noire quand nous atteignîmes Versailles. \ la grille de l'octroi, nous demanrlàmes des nouvelles et nous apprîmes qu'en dépit du voisinage de P.iris la ville était lran(|nille et ipie l'Assemblée y siégail encore !
.Nous nous fîmes coniluire à riiùlel des Réservoirs : on sortait de table, et jamais je n'oublierai le contraste entre
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nos sombres jionsrcs o.l raspcctdi' ccllo foule li"n\;uite et hrillaute, écliaud'ée par le repas, s'aj^itaiit pèle-nièle. sous l'éclat des lustres, on des salles trop étroites pour la contenir. Impossible, au milieu des propos confus et rapides (jui se croisaient, de recueillir aucun renseignement i)récis, encore moins aucune information rassuranlr: impossible aussi d'obtenir dans l'IuMid (Micond)ré un logement quelcomiuc. On me conseilla d'aller quérir un gîte à la mairie. Nous suivîmes cet avis et la mairie nous délivr;i un billot de logement pour « un Uepri'senlant el sa dame». 11 était onze beures du soir quand nous arrivâmes rue Neuve à la maison qui nous était assignée et que j'eus quelque jjeinc à me faire ouvrir. Je montai, je sonnai au troisième et, quand j'eus présenté mon billet à la lille du logis, venue sur le seuil : ^. Très bien, monsieur, » me dit-elle, « mes parents vont se lever pour vous installer. » Comme je protestais et (]ue je la suppliais de ne pas les déranger, elle me répondit ([u'ils y étaient bien babitués depuis quatre mois. Et le lendemain, tandis que nous déjeunions avec ces braves gens, ([ui n'étaient pas, nous dirent-ils, des « bourgeois », mais des jardiniers retirés et que je renouvelais mes remerciements et mes excuses : « Nous nous sommes dérangés assez souvent pour les Prussiens. » répondirent-ils: « nous |)ouvons bien le faire pour vous, (pii venez nous sauver. »
Ainsi se passa notre première nuit. \jV lemleniain, grâce à nnc recommandation apportée de lîordeau.x, un abbé nous offrit, à c(3té d'une fenière, au-dessus d'une écurie, une petite cliambre (]u'un séminariste, neveu de sa servante, occupait pendant les vacances. Nous nous estimâmes beureu.\ de l'accepter, tant était grand l'enconibrement de la ville où rentrait ii l'improviste, succédant à l'invasion prussienne, le gouvernement de la France. Députés soudainement élus et ne sacbant oii se caser, diplomates de tout rang et de tout pays errant de
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villo en \illo à la siiiU? du fiouvornoinciil, criiplovt'.s de. iiiinisliTcs iiii|iali("iits do. rcpi'ciKirc leur l)('so;;;ii(r iiiloirompuc, hour'il'ois do l'aris fuyant la (loniniuuc. l'onclinuiiaircs de la veille et l'oni-lionnaires du lendciuain. acfourus à l'assaut des places qui seini)laieiit toutes vacantes à la l'ois, solliciteurs de toute condition, aucnls d'adairos de (ont acabit, journalistes de toute couleur, tout ce monde affluait à travers les vastes a\enues, déser!es et silencieuses depuis 1 7X!I. Au premier moment, on avait improvisé un dortoir de députés dans les grands appartements de Louis XIV. Il n'était guère plus aisé d'é(i-e noui-ri (pie lotic A l'hôtel des Réservoirs, pour ne pas mcturii- dr faim, il fallait consacrer deux longues heures à clia(pie repas, (irands et [lelits persoimni;(\s faisaienl (|iieue, d'ahord [)0ur s'assurer mic place, cnsuile jHiiu' con(piérir les plats (piils allaient eu.\-memes enlexcr de la cuisine, au milieu des gens de I'IkjIcI all'olés. ne Michanl il <|ui enlendre.
.\u siège de l'aris ])ar la Prusse succi'dait le siège de i'aris |)ar la l'"rance. Ou a beaucoup /eprocln'- à M. Thiers d'avoir évacué Paris. J'ai toujours pcuisé, au contraire, <\\w cette rt'solulion avait sauvé le pavs : pour la premii-re fois, une r(''\olution, maîtresse de la caj)itale. ne l'a pas été de la u.alion. qui, loin de la subir, l'a c(iiiili;illiii' et vaincue, (irand progrès qu'il serait injuste de nieconiiailri'! I.^i \érité, c'est que celte salutaire mesure, décidée piécipilamment et non sans trouble, sest assez mal cxé'cutée il certains égards. Quelques troupes ont été oubliées et, nian(|uant d'ordres, réduites ii capiluler nn's(''rai)lenienl. I^e .Monl-Valérien a failli nous é-chapper : M. Thiers voulait l'é'vacuer aussi bien ipie l'intérieur de la ville. (]e fut sur les instances pressantes du gém'-ral Vinov et de plusieurs de|iut(-s, Buffet en télé, qu'il consenlil h s'v maintenir. La petite garnison (|ui l'occupait était insufli- -^.inte et jieu sûre. F'our la remplacer, le gi'in'Mal \'inov
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ramassa, rîi et là, au milieu <le la nuil, et c.uvoya en toule hiUc une meilleure troupe. Elle arriva ii temps; les soldats (le la Coumumc étaient en roul(> : une ilemi-liein-e plus tard, ils occupaient le fort; d coiimicnt alors sciidiisnous venus à bout de Paris?
Au surplus, ces choses se sont passées avant mon arrivée et sont exposées dans rEnquéte sur laComnmue. Qu'il me suffise de retraciu- ce (pie j"ai vu.
De force militaire, nous n'en avions aucune. Rien de plus misérable que l'aspect des régiments entassés à ce premier moment dans les avenues et sur la ]dacc d'Armes, ou campés h Satory, régiments de marche, conmie on les appelait, recrutés et commandés on ne savait trop comment, derniers résidus des contingents rassemblés à la fin de la guerre. On rencontrait les hommes mal vêtus, mal tenus,"pres(pie toujours ivres, et les plus mauvais propos à la bouche. Nous ne pouvions compter (lue sur les marins, débarqués di's le début de la campagne, restés fermes et disciplinés Jusqu'à la lin. et sur les gendarmes : une poignée d'homitios, en face de la garde nationale insurgée. Ajoutez que, devant la Conunune, la population de Paris pliait tout entii're, ne comprenant, n'admettant point ce qui ne s'était jamais vu : la résistance aune insurrection maîtresse de Paris. D'ailleurs, c'était fort bravement, mais non impunément, que les Parisiens, séparés pendant quatre mois du reste du monde, avaient supporté le lon«- isoletnent. les privations et les émotions du siège. Au premier moment, nous auli'es provinciaux, nous n'arrivions jibis il nous enlendic avec eux; il semblait que nous ne parlions plus la nirnie langue et qu'ils étaient en proie à une sorte de maladie, la fièvre obsidionale. comme nous l'appelions. Enfin, aussitôt que les portes s'étaient ouvertes, les meilleurs citoyens (pii avaient leur famille en province s'étaient empressés de la rejoindre De la sorle. il n'élait resié en face de la Conumnie .piun peuple
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(léseiniian''. allolé ou l\('b('"to, qui, loin de seconder nos cll'orts. s'en alarmait plutôt et nous en savait mauvais gré. Un Roiiiscliild, disait-on, était venu entraa:er M. Tiiiers à s'arranfrer avec la Commune: et la lettre lamentable jiar la(]uelle jMgr Darboy. du fond de sa prison, demandait à être éehangé contre Hlanqui, n'était pas en désaccord, autant (|u"on le pourrait croire, avec l'opinion « honnête et modérée » de Paris.
En cette extrémité, l'Assemblée ne flécliil pas. A l'une de nos séances du soir, les maires élus par la ville insurgée se présentèrenl en nombre, leurs écbarpes en sautoir, apportant les conditions de la Commune. C'était nous ramener aux scènes de la Convention, recevant <"i sa barre les dépulations révolutionnaires. Mais, cette fois, la révolution avait affaire à d'autres hommes. Dès que ses délégués eurent pénétré dans notre enceinte, l'Assemblée, par un mouvement unanime, se leva et leur signifia de sortir; les députés, de banc en banc, se couvrirent, refusant de délibérer tant que les intrus n'auraient pas quitté la salle. Devant cet accueil, les intrus se retirèrent et se réfu- Ecièrenl. silencieux, dans une tribinie. Quant aux transactions qu'ils jjroposaient. l'un d'eux, qui était député en même temps que maire, et (|u'ils avaient mis à leur léle, le pauvre Arnaud de l'.Vriège, put les reprendre à son compte; mais elles furent écartées sans discussion. C'est manifestement cette force morale de l'Assemblée, supléanl à l'insuflisance de nos forces matérielles, qui soutint et ralfermit M. Thiers, non sans l'irriter à plus d'une reprise. Il renonça ainsi à traiter avec Paris, mais s'entendit avec la province à notre insu, ou, du moins, sans noire aveu .\ux délégués des villes républicaines, des villes du -Midi notamment, qui menaçaient de se soulever, il promit de maintenir la République: et, comme garantie de cet engagement, sans doute aussi de maintenir la force armée qui pou\ait en assurer l'exécution : les gardes nationales.
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Du |)acle ainsi conclu à ^ cFsaiilcs cl ijuc M. Tliicrs ikit avouer phis lard pour justifier son manquement au pacte (Le Hordeaux, il transpira dès lors quekpio clinsiv l^cs délciiués des « pays rouges » ne nianqucrciil puinl d'en parler à leurs amis; quelques journaux de provinc(> enrcgislrèrenl ces confidences. Un vieil ami de M. Tin'ers, M. Mortimer-Ternaux, qui avait appris, en écrivant l'Iiistoirc de la Terreur, à redouter les menées révolutionnaires cl à les dé'couvrir, renuu'qua, dans je ne sais quelle feuille ignorée, les rumeurs qui commcnçjaient à se répandre à ce sujet, et les signala <à la tribune pour olttcnir un démenti. Il n'admeltail pas de pareils pourparlers, des concessions à l'ennemi au plus l'ort de la lutte ; il en croyait M. Thiers incapable, et se figurait sincèrement lui rendre service, en lui fournissant l'occasion de repousser une calomnie. M. Tiiiers entra aussitôt dans une violente colère, s'emporta contre quiconque lui refusait une aveugle conliance et se dispensa de toute ex]dicalion, en accablant d'injures son honnête et trop curieux ami. .M. Mortimer-Ternaux, ([ui d'ailleurs était fort âgé, mourut peu après, et l'on ne manqua pas d'attribuer sa mort à la pénible émotion qu'il avait éprouvée.
Cei)endant, en même temps que nous étions résolus à combattre et à réprimer l'insurrection, nous avions à cfcur d'établir la liberté ; dans le feu même de la guerre civile, nous préparions des institutions libres et parfois, au début de noire carrière, non sans (|U(>lipie inq>rudence. Il nous est airi\é de faire (^xiiier au gouvernement qui devait être le nôtre les excès du régime impérial, nous châtiant nous-mème des maux dont nous avions soulfcrt. Aussi, quand M. Tliiers disait aux membres de la majorité conservatrice avec une puiiite d'ironie et non sans (jueUpie dépit : « Vous êtes plus iibéi'aux que moi », le com]ilinuMil était loin de déplaire h celle majorité. A la droite légitimiste (|ui en l'urmail i'appoinl le plus eonsidé-
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rahle. trois liberli's surtout tHaient clièrcs : la liberté municipale, la liberté d'association et la liberté d'enseifîneinenl. J'ai fait partie des commissions (|ui ont préparé les projets de loi destines à consacrer ces lil)ert<''s; j'ai |iris |)art aux dé-bals enj^ai^fés ii leur sujet; je puis donc léinoitrner de Tesprif (|ui nous animait. La liberté d'enseiirnement l'ut discutée plus lard; la liberté d'association el la liberti- municipale nous ont occupés, au contraire, dès les premiers jours, et voici comment.
A Bordeaux, et tandis que la Commune se |>r(''parait contre nous, des députi'S de ^e.\irém(^ tiiiuclie, dont plusieurs devaient se ranj;er ensuite du côli- des insurg^f'-s, nous sommèrent d'abolir les articles 291 el ^2'^^2 du Code jiénal. Au lieu il'(''carter celle proposition, venant de tels auteurs en ini tri Mnniirnl. |i;n- l.i (|uestion préalable, r.\ssemblé(î la ]irit en consid(''ralion, et nomma une commission cbari;'t''e de diderminer à qu(dl(?s conditions, movennant (]uelles garanties, les associations pourraient se former librement. Cette commission ouvrit uneen(|uéle ofi les organes les plus autorisé-s des diverses opinions et des diverses professions, depuis l'évèque d'Orléans jus- (|u';i .'\I. Tolain, exposèrent leurs vues et leurs vœu.x. .lai suivi de près cette enquête; elle revit dans les procès-verbaux dr(>ssé's par mon ami Guillaume de Cbabrol; et si jamais il les publie on ^•erra à qutdles réformes, à (pielles francbises on aspirai! .ibus jiarmi nous, qmd espoir on fondait pour le reli'vcment de la France sur la liiierté d'association, la liberté sans privilège. Quant au projet de loi que l'enquête devait préparer, il fut présenté en efTel. mais un peu plus tard. Lorsque j'arriverai à celte déliité'ration, je dirai |)Our(|uoi elle n'a pas abouti, par qui et conunenl l'.Vssembli'e nationale fut empécliée irinsliluer et ib^ régler le droit d'association. Mais dès à pré'sent il faut retenir (|u'elle s'\ montrait disposée.
La (|uestion numicipalc semblait plus urgente el jdus
:iO SOIJVKNIUS l'dLlïIQUlîS
facile à iTsciulre. Gambetta avait dissous les conseils élus dans les départements et les communes ; les commissions municipales, arbitrairement choisies par ses agents, ne (levaient pas survivre à sa dictature. Le gouvernement proposa donc de procéder à des élections municipales, et, — ce qui était un grand pas dans la voie de la décentralisation, un pas qui devait coûter à M. Thiers, — d'abandonner à ces conseils élus le choix des maires. Le gouvernement se réservait seulement la nomination des maires des chefs-lieux de canton; encore cette restriction déplut-elle à de nombreux membres de la droite, lcs(iuels, se rencontrant avec l'opposition de gauche, la firent écarter tout d'abord. Pour qu'on s'y résignât, il' fallut que M. Thiers menaçât de se retirer. La guerre civile sévissait alors dans Paris et couvait à travers le pays tout entier. Quoi qu'on pût penser en théorie, comment, en un pareil moment, refuser au gouvernement responsable de l'ordre public le moyen de faire pénétrer son autorité dans les bourgs et les villes petites ou grandes? Ce n'était pas là tout le projet. En même temps que le gouvernement restituait des conseils élus à la province, il proposait d'en instituer un à Paris, quand Paris nous serait rendu. C'était une des revendications de la Commune, la seule qui pût sembler légitime. En accordant ce conseil après avoir refusé de traiter avec l'insurrection et tout en continuant à la combattre, nous ne prétendions assurément pas la désarmer; mais nous lui ôtions un prétexte ou une excuse.
La Commune ne put être vamcue qu'après la rentrée en France de noire armée prisonnière. Cette armée ne
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commença guère à se reformer autour de nous qu'un mois après le iléliut de la lutte, et ne nous fut rendue tout entière qu'à la suite du traité dont nous avions seulement accepté les préliminaires à Bordeaux.
A l'ouverture de la guerre civile, il s'agissait pour nous non de rentrer dans Paris, mais de tenir à Versailles; et, si les troupes de la Commune avaient été mieux organisées et plus résolues, elles auraient pu nous en ciiasser sans |iein(v Elles s'avancèrent un jour jus(prii Villacoublav. à 7 Uilomètres de Versailles
Le premier engagement eut lieu à Courhcvoie et au pont de Xeuillv. Nous en attendions l'issue, non sans in(|uii''tude sur les dispositions des soldats que nous avions sous la main, en face d'un ennemi nouveau et imprévu pour eux. C'était un dimanciie, un des premiers jours du printemps; rangés en assez graïul nombre sur l'avenue de Paris, nous guettions les nouvelles, lorsque Lambreciit, alors ministre, passa dans sa voiture, revenant du théâtre de l'action et nous dit : « La meute a monlu. »
Dès lors la défense de Versailles était assurée. Restait à re])rendre les forts occupés par les communards, et de là, Paris même. Les opérations, commencées avec des forces insuffisantes, se ])Oursuivaient trop lentement à notre gré. M. Tliiers, entouré de généraux dociles, y trouvait ro<-casion île déployer ses talents stratégiques et ne s'en faisait pas faute. Presque chaipie jour, il apportait à r.Vssemblée des bulletins militaires qui encourageaient nos troupes et nous renseignaient sur les progrès du siège. Parfois aussi nous visitions les cantonnements. Je me souviens d'être allé avec lamiral de Montagnac et (piclques collègues aux batteries de Montretout conmie elles venaient d'être établies. Ces batteries faisaient face au secteur (|ue Alonlagnac. à la tète de ses marins, avait défendu avec honneur durant le premier siège; et, main-
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k'iuuit, laiitlis que <le rares obus partaient des ouvrages qu'il commandait naguère, il indiquait les points faibles de ces mêmes ouvrages et les moyens de les batirii en brècbe!
Bientôt nous vîmes arriver les premiers insurgés [iiisonniers. Sur leur passage, une foule se pressait et l«s accablait d'insultes. Des liommes avec leurs cannes, des femmes même avec leurs ombrelles cberchaient à les frapper, et, parmi ces femmes, les plus i''légantes n'étaient j)as les moins violentes. 3Iais les gendarmes qui venaient de capturer ces malbeureux et devaient les regarder comme les meurtriers de leurs camarades, les protégeaient, en braves gens qu'ils étaient, contre ces ignobles violences. Ailleurs les représailles contre un ennemi qui s'était montré féroce dès le premier jour furent parfois cruelles. Le général de GaUiffet, en particulier, se signala par d'impitoyables rigueurs; et, si les grands ciiefs, le général de Ladmirault, le maréclial de Mac-Mabon réprouvèrent les exécutions de vaincus qui avaient rendu leurs armes (1), ils ne parvinrent malbeureusemenl pas à les empêcher partout.
La paix fut signée à Francfort le 10 mai et ratifiée à Versailles le IX, trois jours avant l'entrée de nos troupes dans Paris. A Francfort, notre principal négociateur fut Pouver-Quertier, ministre des finances, grand, large et vigoureux Normand, plein de ressources et de vaillante bumeur, (jui sut tenir tète à Bismar(;k, aussi bien à table, le verre en main, que dans les négociations officielles, et de la sorte, dans le détail des conditions, lui arraclia plus d'un adoucissement.
La commission cbargéc d'examiner le traité était pré-
(1) l'oiir le général do Ladmirault. M. dv .Mun. qui était alors son oflicier d'ordonnance, TaUesto dans l'introducliuii placée en léle de sa vie. Quant au niaréehal de Jlac-Mahon, lui-même l'a déclaré devant la Commission d'enquête et sa déclaration n'i^st pas contestée, même par ses adversaires. (Voy. Zi:vouï. Histoire de la Imisicme liépublique, t. I, p. 246.)
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sidée par M. licnoisl d'Azy. J'en faisais partie et fus choisi coniiiif rapporteur. J'entendis ainsi M. Thiers raconter son patriotique et inutile voyage à travers YEurope pour ciicrclier un allié à la France malheureuse. Il célébra le bon accueil (|u'il avait reçu en Russie, assurant qu'autour du représ('ntant de la France, Russes et Polonais s'étaient trouvés d'accord pour la première fois; que rétroitc parenti'- du roi de Prusse et du tsar, la déférence de celui-ci pour son oncle l'avait seule empêché de céder au v(Pu de son peuple et de se déclarer pour nous; il en concluait que Tcntentc entre IWllemagne et la Russie, qui nous avait été si funeste, ne survivrait |ias au vieu.\ (luillaume.
Au cours de ses explications, il cul un accès de colère, le second dont j'étais témoin. Chaudordv, qui avait été chargé- à Tours des affaires étrangères, avait donné à entendre, parait-il, que si AI. Thiers, dans ses récentes négociations, avait eu recours aux neutres, notamment à r.Vngletcrre, il eût obtenu de meilleures condilions. -M. Thiers l'apostropha violennnent. l'accusa d'avoir travesti les secrets di|d()nia(i<pics, le sonmia de déclarer devant la conmiission tout ce qu'il savait et le mil au déli de jusiider ses assertions. Chaudonlv, assez interloqui'. ri'jiondif <|u"il s'était sim[ilement référé aux dc-bats publics du Parlr-ment anglais, qu'en poussant plus loin les éclaircissements il manquerait au se(;ret professionnel, qu'il ne reconnaissait pas à M Thiers, tout chef de rKtat qu'il fut, le droit de l'en relever, et qu'il ne dirait rien de plus. A cette réponse, la colère de M. Thiers redoubla : notre vieux président ne savait comment l'arréler, et Chaudordy ilemeura accablé d'injures, qu'il no, devait point pardonner. Mais tout débat sur la façon dont
la négocialion avait été conduite se trouva écarté.
Lorsqu'aujourd'hui je me remémore cette scène, celle que j'ai rapportée plus haut, contre M. .Mortimer-Ter-
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naux, et il'aulres encore, j'incline à penser qu'il l'impatience naturelle de 1" impéri eux et malin veillard se mêlait presfiuc toujours un calcul. Toutefois s'il avait voulu ce jour-là, comme je le soup(;onne, prévenir un débat pénible et plein d'écueils, ce n'est pas qu'il en eût au fond rien à redouter pour lui-même. Kn nous conservant lielforl, il avait obtenu dans les préliminaires de paix tout ce (pi'ii était possible alors d'obtenir. Dans le traité définitif il lit élargir le territoire de Belfort et assura ainsi la défense de cette place, devenue la clef de notre nouvelle frontière de l'Est. Il est vrai que dans cette dernière négociation nos vainqueurs n'avaient consenti à reculer quelque peu nos limites à l'est ([u'en les resser-' rant au nord, vers le Luxembourg. Entre deux sacrifices il nous avait fallu dioisir le moins préjudiciable. Choix douloureux au sujet duiiuel la commission s'était divisée : mais enfin l'intérêt que nous avions à fortifier Belfort l'avait emporté, et l'Assemblée, adoptant les conclusions de mon rapport appuyées par M. Tlùers, avait voté en faveur du tracé qui nous conservait ce lambeau d'Alsace. Nous n'étions pas au terme de nos infortunes. Les derniers moments de la Commune aux abois devaient être les plus terribles. L'Assemblée assistait, dans la cathédrale de Versailles, son bureau en tète, avec M. Thiers et les ministres, aux prières qu'elle avait demandées par un vote presque unanime, lorsque le gouvernement reçut la nouvelle, qu'il nous communiqua aussitôt, de l'exécution des otages. Parmi eux, je comptais l'un de mes plus cliers amis, le P. Ducoudray. Nous étions liés depuis vingt ans, depuis lépoquc où nous faisions notre droit ensemble. J'étais allé le voir ii Laval durant son noviciat; j'avais été reçu par sa mère, veuve, dans le joli castel qu'elle avait arrangé pour lui et qui, depuis qu'il avait quitté sa famille et le monde. étaiL devenu la maison de plaisance des Jésuites. Je
l'assi:mi!Ij;i; nationale a vkii.saii.i,i;s hô
l'avais n-trouv»' dans iiotro voisinage, à Lyon, éUnlianl la Ihooloiiif et se préparant à la pr«Hrise dans la maison (le Fourviôrcs : une fois ordonné, il avait tenu à venir chez nous, à la campagne, célébrer, dans notre cliapclle, une lie ses premières messes, plus tard, comme je le revovais à la tète du grand établissement de la rue des Postes, tandis que nous, ses camarades restés à l'écart du régime impérial, nous languissions sans caniric. je lui disais parfois : « Vous avez eu bien plus duvancement que nous. » Qui nous eût dit alors que son « avancement » drit aller jusqu'au martyre?
Ce fui pour assister à son ciilerreineiit, dans la chapelle de la rue de Sèvres (jue, ])onr la première fois, depuis la guerre, je rentrai à Paris, où, les jours précédents, des hauteurs de Bellevue, nous voyions s'allumer les incendies. J'y retournai bientôt après avec le bureau de l'Assemblée pour les obsècpies solennelles, à Notre-Dame, de l'archevêque et des autres otages. En arrivant à la gare .Montparnasse, nous croisâmes un convoi de prisonniers et je ne saurais oublier les regards haineu.x et hautains (pi'ils nous lancèrent, comme s'ils étaient sûrs de leur revanche. La sécurité était encore si mal rétablie, à l'intérieur de la ville, que nos vdihircs. au lien de se suivre et de former cortège, rei;urent l'ordre de se rendre au grand trot, par des chemins différcnls, à la cathédrale, Notre président, M. (irévy, avait évité d'y arriver à notre tète ; il était venu coucher la veille à Paris et nous le trouvâmes seub'ment sous le porche (h; l'église. Quant à M. Tiiiers, il ne parut pas. Connue la cérémonie s'achevait et que nous allions sortir, un chanoine s'approcha de M. (irévy et le retint quelques instants. Nous nous demandions ce qu'il pouvait bien solliciter en un pareil moment : c'était la grâce d'un communani qui avait cherché à le faire périr. Sur notre passau'e, dans les divers (|uarliers, autour de la vieille
!;f, SOUVKNins l'O L I TI Q UKS
l)asili(jiH' (lui :i\;iil failli liri'ilor. l;i [topulation nous sembla |)cu sviiipatlniiuc, pluUH liostile. Nous n'étions pas accueillis coniine des libérateurs.
La guerre étrangère avec ses désastres, la guerre civile avec ses horreurs étaient closes. Devant nous allaient se dresser les dissentiments et les diriiciillés polititiues.
Les élections complénicnlaires de l'Assemblée eurent lieu peu après, en juillet. Elles étaient destinées à combler les vides provenant des élections multiples, des élections annulées, de la démission ou de la mort d'un certain nombre d'élus du 8 février. Elles avaient été réclamées par le duc d'Audiffrct-Pasquier, afin de provoquer un débat sur l'élection des princes et du même coup sur le maintien ou l'abrogation des lois d'exil. C'est ainsi, en effet, que la Chambre se trouva saisie de la question et mit un terme à la proscription de la maison de Bourbon.
Ces élections nouvelles ne nous causaient d'ailleurs aucune inquiétude. Renfermés dans Versailles, absorbés par la terrible lutte qu'il nous avait fallu soutenir et la tâche écrasante qui pesait sur nous, issus récemment de l'élection la plus spontanée ipii l'ut jamais, et jadis, victimes pour la plupart de la candidature officielle, nous n'avions pas encore appris à nous défier du sulfrage universel émancipé. Nous ne nous rendions pas compte qu'en cinq mois les dispositions du pays avaient changé ; et, nous reportant à notre propre succès, nous prenions volontiers pour un symptôme durable ce qui n'avait été qu'un accident. Quelle était la portée de cet accident et dans quelle voie devait s'engager le suffrage universel
L'ASSKMRLKK NATIONALI- A VKRSAILLES .S7
rpvpnu à SCS |)eniliants naturels, j'ai prccéflemmcntessayt! (le 1 o.\[.Ii(|iicr. .M.iis. m diilre, certaines circonstances particuli("Tes, cerlains lioiuines cl certaines démarches ont précipité le mouvement contraire à nos espérances ; il me reste à les signaler.
I-,es principaux auteurs des éicclions r(''pulilicaincs du mois d(^ juillet, succédant aux élections conservatrices et monarcln'(|ucs du mois de février, furent M. Tliiers et les évéques : les évéques sans l'avoir voulu ni prévu ; .M. Tliiers, au contraire, en vertu d'un plan qu'il avait arrêté des lors et devait suivre jusqu'à la fin.
KIu sur les mêmes listes que nous, vainqueur de la (:oinmun(!avec notre concours, M. Thiers employa contre nous le crédit (|ue lui donnait cette victoire. Grâce à cette disposition des Français qui les porte à se livrer à un liomme plutôt qu'à suivre une élite, les conservateurs attriliuaicnt au seul chef de l'État le rétahlissement de la pai.x au dedans comme au ileliors. Les républicains voyaient en lui Inir iiiii(|ue chance de succès et le ménageaient avec aulanl de patience que de riiscipline. La masse du pays, enfin, rassurée quant au maintien de l'ordre matériel, revenait à ses préjugés contre l'ancien régime, contre le gouvernement « des prêtres et des nohles », et volontiers, imputait à l'entêtement d'un incurable esprit de parti, au besoin maladif de troubler le repos public, les résistances, tantôt légitimes et nécessaires, tantôt maladroites cl taquines, (|ue commençaient à |)rovoqMcr parmi nous les tendances de M Tliiers. Ainsi, par une funeste é-quivoque, à nos ennemis naturels, les révolutionnaires, se joignaient contre nous les partisans que rencontre tout gouvernement établi, le troupeau de moutons accoutumés à suivre le berger, ipiel qu'il soit, sans se demander oij il les mène.
Larcy avait cru faire merveille en poussant Picard hors du miiiisl.'n' d<' l'inférieur; dans sa pensée, de ce que le
I[j5 SOUVKNIRS l'OLlTlQUES
décrcl convo(iuanl les électeurs serait contresigné par Lambro.ciit au lieu de Fèlre par Picard, le pays conclurait que le gouvernement inclinait à droite et rompait avec la gauche. En d'autres temps, il est certain que le clioix du ministre de l'intérieur n'eût pas été sans influence sur les élections. Mais, à ce moment, tous les ressorts administratifs étaient détendus ou brisés ; et, d'ailleurs, le vrai ministre de l'intérieur, ou plutôt le ministère tout entier n'élait-il pas toujours et uniquement M. Thiers? Hors de la Chambre, le peuple ne voyait, ne connaissait que lui. Il savait que M. Tliiers voulait la République ; dès lors voler pour les républicains, c'était se ranger du côté du
pouvoir.
Le peuple savait cela, non pas que M. Thiers eut ouvertement proclamé ses desseins ni ses candidats. Le pacte de Bordeaux était encore trop récent pour qu'il le déchirât et la candidature officielle trop discréditée pour qu'il la rétablît. Mais ce qu'il s'abstenait de déclarer formellement, il le laissait, il le faisait deviner, le sentiment public ne s'v méprenait pas. D'aillem-s, si les ministres gardaient une neutralité correcte, M. Thiers avait un confident irresponsable, l'ami dont il avait fait son secrétaire, Barthélémy Saint-Hilaire, qui ne dissimulait aucunement ses préférences pour la République et les républicains; parfois désavoué, mais toujours maintenu en place, toujours rencontré dans le bureau précédant le cabinet de M. Thiers, Barthélémy Saint-Hilaire découvrait son chef dans la mesure et de la façon où il plaisait à ce chef d'être découvert.
Il faut en convenir aussi : l'équivoque que je déplore fut singulièrement favorisée par ceux mêmes à qui elle devait nuire. Nous avions été nommés avant tout pour faire la paix ; l'horreur de la guerre avait décidé notre élection. Or, au moment où nous venions de nous réumr, les évèqucs réclamèrent de l'Assemblée un vote qui nous
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aurait hrouilli'S avec rUalic, une cIiMnarclu-, — je ne sais Inquellc ol ils ne le savaient pas davantage, — en faveur flu pouvoir temporel du Pape.
A coup sûr, il en était, bien |icu parmi nous, à droite comme au cenire droit, ([ni, sous l'Empire, n'eussent dt'lVndu I c |)ouvoir de quel(]ue manière et réprouvé les complots tramés pour le détruire. Depuis lors, l'unité de rAllemairne, résultant, comme il avait été prévu, de l'unité de l'Italie et consommant notre ruine, avait semblé le rdiàliment de la politique impériale et de ses menées contre le Saint-Siège. A la suite de nos défaites, l'entrée des Piémonlais à Rome nous avait paru une insulte de jilus. et la visite de .'\I. Senart au roi Victor-Kmmuanuel, au nom ilc la Défense nationale^, une humiliation gratuite ajoutée à notre infortune. Enlin, seul entre tous les souverains d'Europe, Pie IX avait témoigné quelque sympathie à la France malheureuse. A tous ces titres, sa cause devait donc nous intéresser, et l'invasion de Rome nous être odieuse. Ce sentiment était tout particulièrement cehii de M. Thicrs : il n'était pas de question sur la(]uclle. on dé|>it de la gauche, il se fût engagé davantage.
.Mais que ])ouvait-il et (|uc pouvions-nous alors"? Les é'vèques voulaient-ils j)rovoquer avec l'Italie une querelle (|ue r.Vllemagne eût inévitablement soutenue? Assuré-menl non; et, quand ils protestaient de leurs intentions pacifiques, ils étaient aussi sincères qu'inconséquents. -Mais ils ne se sentaient pas responsables du pays; et. sans se demander s'ils ne nous acculaient point soit ;i un précipice, soit à une reculade, ils se satisfaisaient eu.\mèmes, eux et leur entourage. En vçrtu du droit de pétition appartenant à tout citoyen, quelques prélats imaginèrent donc de demander à l'Assemblée de protester contre la confiscation de l'Etat pontifical; le branle une fois donné, les autres sui\irent; ce fut un tJiènii- sur
■I (liariin rivalisa de zèle et d'ôloquenco; et l'Assemblée ne put t'carter le débat.
De notre cùté, le poids de cette délibération devait retomber sur le seul évéque qui siéjfcàt parmi nous; et cet évètiue avait été précisément le plus intrépide défenseur du pouvoir temporel. A lui, pas plus qu'à nous, il ur convenait de renier une cause que nous avions servie; mais il ne convenait pas davantage de susciter sans profit pour cette cause, — que le chef du gouvernemeut avait également faite sienne, — des embarras à ce gouvernement. Ce n'était pas sur ce point qu'une contestation avec lui pouvait paraître opportune aux esprits ayant le moindre sens politique. Le silence eût été préférable; puis(pi"il fallait parler, Mgr Dupanloup fut chargé de tout expliquer sans rien com])romettre.
Tache délicate dont il s'ac(iuitla avec inlininuînt (htact et de dignité, revendiquant bien haut les droits improscriptibles du Saint-Siège, mais protestant contre loule pensée belliqueuse et s'en remettant au gouvernement de la suite à donner aux pétitions. M. Thiers avait parlé auparavant. Il avait affirmé son respect pour le Saint-Siège et son indépendance, revendiqué cette indépendance comme une nécessité pour les peuples catholiques, et promis, pour sa part, de n'y porter aucune atteinte en traitant avec la cour de Rome du choix des évèques. IMais, tout en rejetant sur l'Empire l'établissement funeste à la France de l'unité italienne, il avait nettement affirmé sa résolution d'éviter tout conflit avec cette nouvelle puissance. En renvoyant les pétitions épiscopales au gouvernement, nous savions par consé(iueiit que notre manifestation resterait ])latonique, et c'est ce. ([ue nous voulions. Mais cette sagesse ne faisait l'affaire, ni d'un côté ni de l'autre, des partis extrêmes. Gambelta, débutant ce jour-là à la tribune de Versailles, prenait acte de l'abandon du Pape et cherchait à tirera soi M. Thiers
L'ASSEMBLÉE NATIONALE A VERSAILLES lil
r( son cabinet. Par contre, Belcastel essaya de parler, afin (rac<(Mitiii r contre l'Italie une réprobation dont nous ne sentions (juc (roji l'impuissance, et d'accuser une bostilité dont nous redoutions le péril. Après l'avoir adjuré de se taire, nous le t'orçàines à (b'scendre de la tribune en prononçant la clôture, et le débat se termina, connue nous devions le souiiaiter. par un \ote renvoyant les pétitions au s:ouvernement, — bonunal;'(^ rendu aux intentions îles ])(''titionnaires, — mais exprimant en méiue temps notre confiance dans la prudence conHU(> dans le patriotisme de ce g-ouvernemciit. doiil li's (b'cisions nous étaient connues d'avance.
.V tra\ers le lumullc. I,i rniilusinii cl les ('^piivocjucs qui n'ont que trofi discrcililé le rci;inie parlementaire, la journée t'-tait bonne pour nous à Tintérieur de l'Assemblée. Nous avions résiste, dans notre parti, à qui dépassait la mesure, fait prévaloir contre un zèle intempestif une politique raisonnable, maintenu l'occoi-d avec le ffouvernemenl sur une question où il nous importait plus (|ue sur toute autre de ne pas nous en séparer et déjoué la manœuvre de (landjetta. Si cet accord n'avait pas pour objet la restauration du pouvoir temporel, que nous n'avions aucun moyen d'accomplir, du moins il assurait au Pap<' les égards, aux intérêts relijrieux de la France, uotanuuent an clioix des évéques, les g-aranties nécessaires. Telle était la portée du vote que Jules Favre, alors encore ministre des ali'aires étrangères, refusa de l'agréer. Il ne voulut accepter ni le reuxoi des pétitions à son ministère, ni le démenti donné par .M. ïhiersàla ]iolitique italienne, dont lui, Jules Favre, avait été l'un des champions : il déposa son portefeuille. Picard ayant déjà quitté le ministère de l'intérieur, il ne resta dans le cabinet (pi'un seul membre de l'ancienne gaucbe : Jules Simon.
Par lualbeur, ce succès, tout parlementaire, ne nous accréditait pas dans le pays. Kn face de .Algr Dupaidoup
ii^> SOUVENIRS POLITIQUES
qui avait ijarlé sensément, Belcastel, réduit au sil.'iice, devenait le héros des intransigeants. L'Univers lui ('lovait un pii'doslal; Févéque de Versailles blâmait, par un écrit [luLlic. le vole où, sur une question religieuse, nous avions suivi le seul évéque appartenant à l'Assemblée. Pour couvrir Mgr Dupanloup, plutôt que pour nous détendre nous-mêmes, nous crûmes devoir répondre. Dans une lettre signée de quatorze députés, nous représentâmes à Mgr Mabille, resté aussi intolérant qu'il avait été jadis impérialiste, que, si nous ne pouvions plus rien pour le Pape, la faute en était tout entière à l'Empire et à ses partisans. Cette réponse ne termina pas le débat. L'abbé d'Alzon intervint à son tour et soutint que, puisque l'Assemblée siégeait à Versailles, les députés catiioliques étaient tenus de suivre, sur les questions intéressant l'Eglise, les directions de l'Ordinaire (1). Ainsi ce prêtre très considéré dans sa province, fondateur et supérieur d'une congrégation importante, qui élevait dans un collège florissant la meilleure portion de la jeunesse méridionale, ce prêtre nous faisait un cas de conscience d'avoir voté, au sujet du pouvoir temporel, comme Mgr Uupanloup. Et ce n'était pas le seul! Voilà à quelles extrémités en arrivaient les plus bruyants parmi les catholiques, et non les moins écoutés. Leurs défiances se propageaient au delà du cercle où prévalaient leurs idées, étales hommes les plus capabhîs de défendre l'Eghse restaient ainsi, dans leur pi'opre camp, suspects et sans appui. . ,
Heureux encore si nos adversaires n'avaient pas tire parti contre nous des exagérations dont nous n'hésitions pas à faire justice! Les pétitions des évè(iues débattues à l'Assemblée après les élections de juillet, mais rédigées et publiées auparavant, avaient certainement contribué à
(i) Univers, 7 avril 18Ti.
l-assembli;k. nationale a Versailles c-a
l'échec do nos amis. Pour comble de disgrâce, vers le même temps paraissait une de ces lettres par lesquelles le comte de Cliambord avait coutume de déconcerter nos eli'orts et de briser nos espérances : il se déclarait prêt, s'il remontait sur le trône, à rétablir le pouvoir temporel du Saint-I'érf. Autant de motifs ou de prétextes pour accuser royalistes et catiioliques de vouloir la guerre, et de la vouloir pour le Pape. Les anciens partisans de la "•uerre à outrance, (pii savaient combien il leur en avait conté d"adopter ce mot d'ordre, ne manquèrent pas d'exploiter l'accusation contre les hommes choisis avant tout |)Our conclure la paix, ils se présentèrent désormais comme les garants du repos public. Le préjugé se propagea et s'enracina. Nous devions le retrouver vivace encore, six ans après, durant notre campagne du Seize-Mai, et plus funeste que tout autre à nos candidats.
lY
Je viens d'indiiiuer dès le début de IWssemblé'e les difficultés auxquelles elle s'est heurtée; il me reste à rappeler les services (|u"elle a rendus. On rapporte volontiers à M. Thiers tout le mt'rite des mesures qui ont relevé le pays abattu. 11 est juste d'en revendiquer une bonne part pour l'Assemblée; car dans ce multiple et fécond labeur, elle a tantôt secondé, tantôt redressé ou complété M. Thiers.
Les (l'uvres capitales de cette époque ont consisté à rendre à la France une armée et des finances.
.M. Thiers a merveilleusement rccuciUi, relevé, remis sur pieil les débris de l'ancieime armée, qu'il employa ensuite contre la Commune. .Mais ce n'est pas lui qui a
r.4 SOUVENIRS POLITIQUIÎS
Jolé le pays (l'une armée nouvelle. S'il avait étr le maître, il eût maintenu la conscription, le remplacement, les eU'ectifs antérieurs; il ne s'en cachait pas. Le service universel et obligatoire lui répugnait; les levées en masse lui semblaient peu solides et les armées de métier préférables à la nation armée : opinion (]u'autorisaient les temps passés et vers laquelle les temps futurs ramèneront peutêtre une autre génération, mais que repoussait ù ce moment l'instinct impérieux de la nation. Après nos revers, la France avait besoin d'accroître ses forces pour se sentir en sûreté sur son territoire mutilé. Sous peine de consentir elle-même à sa propre déchéance, il lui fallait alors opposer le nombre au nombre, conformer et proportionner son régime militaire à celui que l'Allemagne avait inauguré, et qui semblait destiné à prévaloir désormais sur tout le continent européen. Aux yeux de l'étranger comme aux nôtres, la création de l'armée nouvelle devait être le signe de notre résurrection nationale. Or cette armée nouvelle a été préparée en 1872 par une commission parlementaire dont M. de Chasseloup-Laubat était rapporteur; elle est issue d'abord d'une entente spontanée entre les patriotes de tous les partis, ensuite d'une transaction avec M. Tbiers. Les patriotes de l'Assemblée ont imposé l'obligation du service à tous les Français . M. Tbiers a réclamé cint] ans de service pour une portion du contingent, lc(]uel a dû de la sorte se partager en deux fractions : l'une restant cinq ans et l'autre un an seulement sous les drapeaux. Grâce à ce partage et grâce au volontariat qui procurait une ressource au trésor en même temps qu'il assurait le recrutement des carrières libérales, il a pu se former à la fois des réserves nombreuses, bien encadrées, capables de défendre le territoire envahi et des troupes exercées, disciplinées, prêtes à couvrir ou à dépasser s'il le fallait la frontière, sans que cependant ni le travail agricole ou industriel ni le travail intellectuel
L'ASSi:MIiLKK NATIOiNALK A V i: liSA I LL i;s li.'i
nr fussent suspondus. Il ôtait tenu compte en particulier (les besoins du culte et de l'enseignement : ni les futurs fin'ires ni les futurs instituteurs, laïcs ou cong:ré2:anistcs, nt'laiciil innlrainls d'apprendre un métier (|u'ils n'auraient |)as il exercer [ilnstard. Kniin l'aunuMierie militaire, instituée conformément aux vu(>s de Miif Dnpanloup, rendait la religion pn'senlc au milieu des soldats.
La loi de 1X72. modifiée en IHS'.I par une loi qui ne la valait pas, mais j)erp(''luait pourtant ses dispositions essentielles, la loi de 1872, adonné' à la Fram-e une armée assez solide |)Our garder sa cohésion h travers trente cliantrcments de direction en trente ans; c'est le jug'eniciil ^\\\l' forniiilait i('ccMini('ul un \ ieu\ solilat, un ancien minisirc de izamlif, Iv j^cni rai JJillot (1). Durant trente ans en ellet, a la suite de nos désastres cette armée, (cuvre de notre Assemblée nationale, nous a rendu la sé'curiti'. nous a valu le respect de l'Europe. Pourcjuoi faut-il (|u'elle soit maintenant exposée t'i se dissoudre?
La constitution de l'arnK'e nouvelle devait entraîner la dissolution de la garde nationale. Le service universel et oblisratoire ap[)elant sous les drapeaux tous les Français capables de j)Orter les armes et les encadrant dans les réiriments, était destiné à remplacer, avec grand profil
(1) «Si la loi de 1872 avait srs défaiils. elle avait cependant l'avanta^i; irèlro moins Icitiidc r]ue celle de 18S0: elle no faisait pas peser sur toute la population cette main de fer. ipii lend dans ce pays à rendre le service militaire de plus en plus iiupopiilaiie.
• Elle avait l'avantage' plus giand encore, par la durée du service, de donner une armée solide. dc'S smis-officiers vifioureux. insUuits, capables d'i'ncadrer au moment du péril des réserves ciuivenableinent préparées
• La loi de \Sli était meilleure que celle de 188!l; elle pesait moins lourdement sur le pays, ménageait davantage les soutiens de famille, le rcrriitemeot des carrières liberali:s. tout en assurant la solidité de l'arraée.
- S'il y a une merveille en France. .Messieurs, une merveille au monde, c'est i|ue l'armée française que nous a donnée la loi de 187Â, (|uenuus a continuée celle de 1889. ait |>u garder sa cohésion; car je ne crois pas qu'il y ait une industrie, un conmierci:, une entreprise quelionque qui puisse survivre à trente changements de direction en trente ans. » — (Discours du général llillol au .Sénat .Séance du 27 juin 1902.)
,;i; SitlIVKMUS l'OLlTlnllKS
pour la drl'cusc nationale, cetlo milice sans iiin-airliic ni discipline. D'ailleurs, l'épreuve qui venait d'en être l'aile la discrédilail. Inefficace contre l'ennemi du dehors, elle avail. a Paris et dans k plupart des grandes villes, provo.pie la guerre civile. Aussi beaucoup de députés en avaient-ils proposé la dissolution inunédiate, et la coniniission de l'armée avait adopté cette proposition. J'étais entré dans une conmiission d'enquête sur l'insurrection du 18 mars; là, j'avais touclié de près aux excès, aux misères et aux périls de la garde nationale. Je ne pouvais oublier qu'à Saint-l'*:tienne, en particulier, elle avait fourni des complices aux assassins de M. de l'Espée, sans lui apporter à lui-même aucune défense, et ne prenais pas mon parti ([u'elle subsistât encore dans notre chef-lieu. Enfin, tandis (pie, sur beaucoup de points, nous étions obligés de féder à M. Thiers, qui cédait lui-même à la gauche, ne convenait il pas que la droite se relevât par ([uelque résolution nettement conservatrice?
Poussé par ces divers sentiments, je m'inscrivis pour parler contre la garde nationale, et mon tour de parole m'appela le premier à la tribune. Quand nous entrâmes en séance, on murmurait ([uc M. Thiers était de méchante humeur et qu'il i)ourrait bien nous mettre le marché à la main. I\[ais ce n'était pas la première fois qnc de pareiUes rumeurs se répandaient cl nous avions cessé de nous en émouvoir. Cependant, à mesure que je parlais, M. Thiers m'interrompait violemment et, quand il dut me répomlrc, sa colère était telle que les mots semblaient lui man- .pier. Était-il donuiie par un préjugé de jeunesse eu la\<'ui- d'une institution qui remontait à Quatre-vingt-neuf et se trouvait liée à toute l'histoire tlu gouvernement de Juillet? Ne se sentait-il pas aussi et plus encore engagé par les promesses faites durant la Commune aux délégués .les villes réi)ul)licaines du Midi et me cherchait-il (]uerelle, comme jadis hM MorlinHM--Ternaux?S'il l'allaitdis-
L'ASSKMBLKK NATIONAL!-: A V K KS A 1 1, LKS r,7
soiulrc la garde luilionalc, ne voulait-il point y paraître contraint et fori-é-? Quoi qu'il en soit, il annonça que cette mesure, au moment où nous la réclamions, rallumerait inévilablcmtMil la guerre civile; il iléclara qu'il n'en prendrait pas la responsaMlilé et descendit di- la Irihuiic en offrant sa démission. On m"a coulé (pic rcMe démissiini fut nn'-me écrite. (|u'un ami com|daisanl l'iiriaclia de ses mains, la déciiira et (pic des journalistes en ramassèrent les land)eaux. Cependant au moment où le scrutin, au milieu d'une agitation in(piit"te, allait s'ouvrir. .M. Dul'aurc remit les choses au point; il dit que. le malin même, le conseil des ministres avait délibéré sur la proposition et, sauf (jU(d(pn's modilications insigniliantes et des délais assez courts pour opérer le désarmement, l'avait finalement acceptée. L'.Vssemblée la vota dans les termes iudi- (|ués par M. Dufaurc. M. Tiiicrs ne parla plus de démission. Trois mois plus lard la garde nationale était abolie partout, et partout avait rendu ses armes sans troubles ni difficultés. i)epuis lors, jus(|u'aux grt-ves récentes, l'ordre dans la rue n'a plus été menacé. La guerre civile avait perdu ses fusils et ses cadres.
Il en a été |)0ur les finances comme pour l'armée. Kn arrivant au.\ affaires, .M. Tliiers trouva le trésor vide. Secoiulé par Pou ver-Quartier et Léon Say, il releva le crédit public, conclut avec un snccJ-s inespéré l'emprunt qui solda l'indemnité de guerre, allégea par d'Iiabiles proct'd(''s de trt'sorerie le paiement de celle indemnité, (levan(;a, pour nous iilic'rer. les ('•clK-am-es préviu's d'abord, et de la sorte obtint la reslitution de Helfort, le gage (pie nos vain(|ueurs avaient le plus de peine à rendre. .Mais les recettes qui ont gagé cet emprunt, les ta.xes qui ont pourvu à l'accroissemfmt de nos charges, il a fallu, pour une large part, les établir sans et prcs(|ue malgré lui.
Lpris de son système protectiomiiste. il pn'lcndail tirer
«s SOUVKNIRS POLITIQUES
ces rccetli's noiivollcs principalemciil il"iin iiiipcM ilc 20 pour ion sur 1rs matières premières. On appchiil ainsi les niiitièrcs rniployoos dans les mannraclurcs, iiotainnient la laine, lo lin, le colon on la soif, mis m irnviiflans los t'ahriïpws ilc draps, de toiles, de colonnades on de soieries. I^a piu|iarl de ces marchandises venaient du dehors: i'inipcM destine à les j^rever devait être ])en;u à leur entrée sur noire lerriloire. iVap[)er par consé(|uent des denrées étrangères, et avoir pour corollaire l'élévation des droits de douane sur les étoiles fabriquées k l'élran- "•er. On prétendait ainsi réserver le marché intérieur à l'industrie fran(;aise et subvenir aux nouveaux besoins de l'Étaten favorisant le tra\ail national. Mais autant ce système devait profiter au piodueteur, autant il risquait de nuire au consommateur. De plus, il n'était guère possible de restreindre l'importation étrangère, sans s'exposer à des représailles et comprimer du même coup nos exportations. Enfin, tant que les traités de commerce avec l'Angleterre restaient en vigueur, il était au moins douteux que CCS droits fussent recouvrables. De là, contre le projet de M. Thiers, une formidable opposition. Les industries, les commerces qui n'étaient pas accoutumés à la protection et tenaient avant tout à s'ouvrir des débouchés au dehors, le commerce des vins, notamment, principale ressource des départements du Midi, l'industrie du ruban et de la soierie, parliculièrement développées dans la région lyonnaise et stephanoise, se sentaient menacés. Les représentants de ces départements s'unissaient h la plupart des députés de gauche, qui, d'avance, an nom des populations ouvrières, avaient pris parti contre un iinpùl <lestiné à renchérir le coût de la vie. A cette coalition il'intéréts divers se joignaient les économistes de l'école libérale, encore très en faveur à cette époque. Après un long débat, les propositions de M. 'l'hi ne furent pas adojjlées : il donna sa démission.
ers
L'ASSEMRLKK NATION ALK A VERSAILLKS 69
Cette démission était inatlt'nduo. Nul n'était préparé à l'accepter, à substituer qui que ce fût à l'Iionime réputé nécessaire. Aussi, pour obtenir (]u'il restât au pouvoir, s"accorda-l-on à lui oH'rir un nouveau téniois'naiie de con- (iam-e. LWssenibb'c déclara (|u'<'lle avait entendu seulement « rt'server une question t'cononiicjue » et qu'elle reviendrait au besoin au système du j;ouverneinent. si d'autres taxes, qu'il y aurait lieu d'exaininei" au préalable, ne suffisaient pas.
La résolution une fois prise il lallul, par manière d'amende bonorable. la porter de l'Assemblée à la Présidence, 011 M. Tbiers s'était retiré, s'attendant bien sans iloute à recevoir satisfaction. Je vois encore, à travers les calmes' et larg:es avenues de Versailles, cette procession dont je faisais partie comme membre du bureau. .M. (Irévy étant resté au fauteuil, elle était conduite par le [iremier vice-pi't'sident, M. Hcnoisl d'.\zy, lequel partageait d'ailleurs les oj)inions ('conomifpies et linancières de M. Tbiers. Au sortir île notre salle des séances, au bas de l'escalier des tribunes, nous renconlràm<!S .Mme de Rémusat; comme nous exprimions l'espoir que la dé'mission serait retiré-e : « Et moi. » s"écria-t-ellc d'un ton cnllammé, « j'espère bien qu'elle sera maintenue; il n'y a rien à faire avec cette .Assemblée! » Tels étaient, dès ce moment, les sentiments ijui régnaient dans l'entourage lie .M. Tbiers. En arrivant devant la grille de la Présidence, nous trouvâmes les mi-mbres de la gaucbe qui nous avaient devancés en grand nombre. Ils venaient de voter contre le projet de M. Tbiers: mais ils voulaient être les prcmii'rs à rendre bommage à sa jiersonne, ii l'assurer de leur concours ultérieur. Suivi par eux, le bureau entra donc par la grande porte de la lour d'bonneur, que l'.V.ssfinblfc souveraine eut quelque peine h se fain; ouvrir, la consigne la tenant fermée aux piétons. L'entrevue ne fut ni loiiffue ni difficilr : .M. Tbirrs affirma de nouveau
la nôcessilt' de son impôt, déclara une lois de plus tout autre système illusoire, mais consentit avec une complaisance assez dédaigneuse à ce qu'on recherchât auparavant des comhinaisons différentes. Dans le vote de confiance émis par l'Assemblée, les ministres n'étaient pas nettement désignés; M. Thiers exigea qu'à eux, comme à lui, s'appliquât la demande de retirer une démission à laquelle ils s'étaient associés. M. lîenoist d'Azy ne fit aucune difficulté d'en donner l'assurance : de quoi d'ailleurs, à la reprise de la séance, il rendit compte sans soulever de contestation. Pour cette fois la crise à peine ouverte était donc terminée.
Ce jour-là, je devais dîner à Paris chez M. Guizot avec le duc de Broglie et le général Ducrot. Ne sachant trop si la crise ne se prolongerait pas, en nous acculant à une séance de nuit, je me concertai avec le gendre de M. Guizot, mou collègue Cornélis de Witt, et nous convînmes, selon les circonstances, de rester ou de partir ensemble. Lorsque nous arrivâmes, un peu en rctaid : « Je n'étais pas inquiet pour mon dîner, » — nous dit, en souriant, l'ancien rival de M. Thiers, — « je savais bien qu'on ne vous empêcherait pas de venir. »
Restait à découvrir d'autres ressources (pie Fimpiit sur les matières premières. Par une étrange interversion des rôles, la commission du budget se trouvait appelée non plus à examiner et à discuter, mais à découvrir de nouvelles recettes, initiative réservée d'ordinaire au pouvoir exécutif, à l'administration des finances. Il en était une qui se présentait d'abord à l'esprit, à laquelle l'Angleterre, l'ItaHe, la Prusse avaient recours : l'impôt sur le revenu. La gauche, y voyant une atteinte à la richesse acquise, le préférait à tout autre, et plus d'un conservateur s'y résignait, n'apercevant pas d'autre moyen de suffire à nos charges. M. Thiers le repoussa, non seulement parce (|ue la division des fortunes en ferait chez nous
L'ASSEMBLÉE NATIONALE A VERSA ll-LKS 71
plus qu'ailleurs un impôt aléatoire, mais surtout parce quo la division des partis cl des classes le transformerait inévitahlement en « impôt de discorde ». Il le fil rejcftM-. et par là. selon sa jirojirc expression, porla un « rmiii décisif à la (inance révolutionnaire (1). "
Ce])endant les taxes sur lesquelles il coniiilail \r pins n'avaient pas ré[)ondu à son attente; l'Assemblée avait fini par voter, de guerre lasse, à la suite d'autres impôts, les droits sur les matières premières; comme l'avaient annoncé ceux qui les combattaient. Decazes, IJulTet. .lobnston. les traités de commerce s'opposaient à leur perception, et M. Tliiers avait eu beau multiplier les avances à r.Anfîleterre, il n'avait pas obtenu (ju'elle se départit du régime consenti par l'Empire. C'est donc en vain ipie ces droits, évalués d'abord à cent, puis à soixante millions, liguraient pour ce beau cbillrc dans les projets de budget et que Léon Say, tout libre écbangiste qu'il était, contresignait ces projets en qualité de ministre des finances. La recette effeclive, loin d'atteindre soixante millions, s'élevait il peine à six. Mai.s il n'en était [)lns besoin: (piand .M. Tbiers tomba, son iMip(it de prédilection put être impunément supprimé ; il suffisait de maintenir les autres taxes agréées on [iroposées par la commission du budget. Sans recourir à l'impôt sur le revenu, sans accroître l'impôt foncier, sans arrêter le développenu-nl économi(|ue du pa\s. tpii dépassa à ce moment toute espérance, l'Assembb'e était parvenue à créer les ressources nécessaires pour parer à un accroissement formidable lie dépenses et doter largement le service de l'amortissement.
(1) Thikhs, .Volet <•« SoMieniVjt, p. 188 (.1 240
Je ne faisais partie ni de la commission du builtrel ni de la commission de l'armée. Je n'apporte donc dans l'évocation de leurs travaux aucun amour-propre d'auteur. Mais je m'eliorce de mettre en lumière une vérité que les esprits les moins suspects de partialité en notre faveur se plaisent à reconnaître aujourd'hui. Lors de la discussion d'un récent budget, M. Joseph Caillaux ayant trouvé bon, pour réhabiliter sa gestion, de dénigrer une Assemblée où son pèi-e avait figuré avec honneur, le Temps n'a pu .s'empêcher de remarquer combien ce jeune pohticien avait été « injuste », ajoutant : « L'œuvre de l'Assemblée nationale est aujourd'hui assez lointaine pour être vue dans son ensemble et jugée en toute impartialil(v 11 en aura été peu d'aussi grande. L'Assemblée nationale trouva la France sans armée, sans trésor, avec la plaie du cours forcé. Animée d'une foi profonde dans l'avenir, soutenue par une science financière et un bon sens admirables, elle sut faire face, tout à la fois, au.x exigences pressantes de la libération du territoire et à celles qu'impliquait, à plus longue échéance, le relèvement de la patrie. Sans bouleversement fiscal, sans inquiéter ni l'épargne ni le travail, elle subvint à des besoins formidables, tout en préparant le rétablissement d'une circulation fiduciaire et le retour à la saine monnaie. Les Chambres qui suivirent profitèrent de cette prudence. Les afl'aires avaient repris leur plein essor. Les plusvalues budgétaires succédaient aux plus-values (1). »
(1) Temiis. 13 (k-ceiiibrc lUOl.
L'ASSEMIÎLKIC XATIONALK A VERSAILLES 73
Peu après, lo même journal disait encore : « Le pays a g:ardé l'iniprossioii (]ue cette Assemblée a été, au point lie vue financier, au-dessus de tout ('-loge. On ne dira jamais assez ses mérites (l). » Malheureusement ni le Temjin ni personne ne et'lt'-brait ces mérites au moment où nous aurions eu besoin qu'on nous en fit honneur, et Ir pays, toujours enclin à se livrer à un homme, n'avait d'atlmiralion et de reconnaissance (jue j)our M. Thiers.
Cependant ce n'est pas sans impatience <jue M. Thiers supportai! à ci'ilé (h' lui Finiliative ou le contrôle parieiiicnlairc [.es inciiilircs de la commission du budj;i't et delà coMiiuissiuu de 1 arnice avaient beau le ménager; ils n'écbap|)aient pas toujours à ses accès d'humeur ou de colère, et moi-même, qui n'appartenais ni à l'une ni à l'autre commission, je ne les ai pas évités. J'ai déjà dit comment il m'avait maltraité dans le débat de la garde nationale. F^a discussion sur l'impôt des matières premières, i(Hc je combattais parce f|ue l'industrie de mon d(''|ia[lcmcnl le rcdoulait particulièrement, m'avait valu une antre algarade coiilre la(|U(dle mon vieil arTii Ress(''guier s'était soulevé'. Pour me défendre il avait interrompu vivement et avec insistance le !*ré'sident de la R(''pnbli(|ue; celui-ci, le rencontrant le lendemain an moment ofi ils arrivaient ensemble à la séance : « Eh bien, iiK'cbant, Il Ivii dit-il avec cette familiarité enjouée dont il savait user à propos, « êtes vous toujours furieux ? — « En tout cas, » répondit Rességnier, encore sur la défensive, « cela vaut mieux que d'être fou furieux : » allusion à ri'pilbètc retentissante (|ue son interlocuteur venait d'ap- |iliqner à Ciambelta. Et M. Thiers <Ie riposter aussitôt de sa |>e[ile voix preste et fuli'c : « l'on furieux! .'Mais... fou. c'est une excuse. »
.l'ai rapporté ce trait pour monlrei- coiumeiil M 'l'iiiers
1) Temjin. il mars I90i
7i SOUVENIRSZl'OLITIQUES
savait, (|uan(l il le voulait, caresser dans les couloirs ceux qu'il avait blcssi's <lii liant (!«■ la trilKiiu' Il a plus d'une fois regagné de la sorte ceux qu'il s'était aliénés. Mais c'est surtout chez lui, dans son salon, (pic s'exerçait la séduction d'un esprit aussi vif et brillant (luc propre aux allaires. Obligé, bien malgré lui, de résider à Versailles, il occupait la Préfecture, décorée pour la circonstance du titre de Présidence et qu'il appelait volonlicrs — par un jeu de mots, où se manifestait son dépit de ne pouvoir être à Paris, — le « palais de la Pénitence » . Tous les soirs, son salon était ouvert, sans invitations ni apparat. Selon les hasards de la journée, il y venait beaucoup ou peu de visiteurs, et des plus variés. On y trouvait Mme Thiers constamment somnolente, mais lui toujours étincelant et intarissable. Rien de plus attrayant que ses causeries, ou plutôt ses monologues : car il ne laissait guère parler ses interlocuteurs. Causeries et monologues ne roulaient pas uniquement sur la politique. Avec son intelligence singulièrement prompte et souple, plus étendue que profonde, il aimait à se montrer instruit des choses qu'on ne supposait pas lui être familières. C'est ainsi que Mme de Meaux le rencontra un jour dans l'atelier oii il avait installé Mlle Jacquemart pour peindre son portrait, et qu'il leur fit, tout en posant, une conféren(;e complet*^ sur les porcelaines du Japon. Une autre fois, le maniuis de la Guiche, notre collègue, Tentendit expliquer le calcul différentiel à la duchesse de Galliera. Ancien polytechnicien, La Guiche ne trouva pas l'explication très correcte; mais Mme de Galliera partit convaincue qu'elle avait pénétré, grâce au Président de la République, les arcanes des mathématiques supérieures. Cependant, bon gré mal gré, on en revenait toujours à ce qui l'occupait et nous occupait alors tout entiers : les affaires publiques , et là ses entretiens servaient merveilleusement ses desseins. On l'y retrouvait tel qu'à la
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tril)iine. (".oniinc orateur, son mérito i)articulicr ôfail prô- (•isi'inciil (l'avoir porté jusr|u'à réloiiuenco l'art si fraiirais lie la roiivcrsatioii. Vers la lin do sa vie, mieux valait
Ml.' reiileiidrc ilaiis son salon (|u'à la Chambre. Son
laiiiiaiii- \ scini)lait i)lus aiiiiiié, s'attardait moins aux répéliuMS cl frapiiait davanlajje. Que de fois on allait à la Présideiiic iii(|uiet,. inéronlent, pour en revenir, la soirée, aelicvéc. non pas toujours converti aux idées du Présidcnl. mais riiuriiii' !