‹ Souvenirs politiques, 1871-1877Chapitre 9 sur 38 · LK MANIFESTE DE CHAMRORD · texte numérisé non relu

LK MANIFESTE DE CHAMRORD

qui n'a jamais cessé de se représenter à mon rs|irit cliaquo fois (|ue, pour des motifs bien divers et dans des circonstances souvent pénibles, je me suis trouvé délibérer dans cette même salle, nous rencontrâmes au milieu de la galerie des Tombeaux li-véciue d'Orli'ans et M. de Falloux; (■(^hii-ci ])assail alors quebpies jours cbez 3Iirr Dupanloup à Versailles. L'un et l'autre venaient d'apprendre ce ([ui nous menaçait et avaient luile de connaître nos premières résolutions. Ils les appi-ouvèrent et Fallou.x les com|)léla l'ii conjurant révcijue de se joindre à nos trois délégui'S. .\dossé à l'un des monuments de cette galerie, avec l'au- (<iiité persuasive (|ui lui était projjre et (pie peut-être il n'a jamais déployét^ davantage, il exposa pourquoi ré\èque devait aller à (Ibambord et quelles paroles il y devait porter : « A C()ti'' de la noblesse, il fallait que le clergé de France fiH représenté, et connue, d'autre part, l'attacbcment au drapeau tricolore de ce (|u'on appelait jadis le « troisième onlic » clait incontestable, le roi ne pourrait ]ilus douter tpie ce drapeau fùl ri'-clamé par la nation même, |>ar la nation tout enlién'. » L'('vé(pie ne résista pas ii cet a])pel; il nous (|uitta en disant (pi'il allait réfli-cliir: mais nous comprimes qu'il l'-tait d(''ci(i(''. Ivn ell'et, tandis que nos trois didi-gués jiarlaienl le soir même, lui (pii ne voyageait jamais la nuit se mit en route le lendemain. Le comte de C/bambord eut de la sorte deux assauts à subir, mais, Indas! sans se laisser aucunement entamer. .\u retour, nos trois délégués nous rendirent comj)te de leur mission. Kt 1 un d'eux. .M. de .Maille, en a rédigé le n'-cit. Le voici tel (]u'il a bien voulu me le cdimininiquer, en m'aulorisanl à le (lublier ( Ij :

(1) Ce procfs-verbal, m'écrivait M <io Maillé, fut loriunenré h Rlois. à riiiHçl où nos di'li'gués s'étaient arrét'S en revenant de Clianiliord. continué cl terminé en chemin de fer ur la pctilc lable du couiié qui les ramenait à Paris. Il avait été communi<|iir aussitôt leur retour à jilusjeurs membres de la droite mais non publié. C'est dans le CorreitpondnnI du S5 septembre \90i qu'il a pai-u pour la première fois.

a En arrivant à Chambord, nous avons oié introduits auprès de M. de iMonti, au(|uel nous avons dit que nous étions envovés par un grand nombre de nos eolif'gufs pour présenler nos hommages à M. le comte de CIiami)or(i et pour lui rcinIre compte de la situation actuelle. Nous avons l'ait la nu' ine coniumnication à M. de Hlacas, et tous deux ont été l'un après l'autre prévenir Monseigneur. Pendant notre conversation avec ces messieurs, nous nous sommes trouvés en parfait accord sur la politique du moment.

« Introduits auprès de M. le comte de Cliamliord, Monseigneur est venu au-devant de nous en nous serrant la main et nous exprimant la satisfaction qu'il éprouvait de nous voir : de notre côté, nous avons exprimé le bonheur que nous ressentions de pouvoir lui oll'rir nos hommages eu France.

« Monseigneur, nous invitant à nous asseoir, nous engage à lui dire tout ce que nous avons sur le cieur, sans crainte de pouvoir l'oH'enser.

« Un de nous (l), prenant la parole, demande à Monseigneur la permission de remonter un peu haut afin de bien expliquer notre mission :

« Aussitôt notre arrivée à IJordeaux, les orléanistes se sont rapprochés de nous et nous avons cherché ensemble un terrain sur lequel nous puissions nous entendre. Cela a donné lieu à des conférences assez fréquentes et nous sommes arrivés, en nous inspirant le plus possible de vos pensées, Monseigneur, à formuler certains points qui donnaient une satisfaction égale aux uns et aux autres.

« Peu de temps après notre arrivi-e à Versailles, trois d'entre nous, MM. île Meaux, de Cumont et de Maillé, ont été chargés i)ar quelques-uns de leur collègues de la droite d'aller voir à Dreux les princes d'Orléans.

(1) € M. de Mailli', louiinr le jjIus àgù ... (Xuledc il. de Mitilté.)

IJC MAMKKSTK \)V. C.IIAMliOnn M '.i

Ils oui lon^iiomciit (Musi- axer eux cl mil pris acir ilc leurs tlt'clarulioiis. Ils se folicilciit (raulaiil plus de celle démarche (|uc vous avez bien voulu, Moiiscig,iicur, leur faire témoigner une satisfaelion liaiis la(]Melle nous avons vu vm encouragement à reciienln r ilc plus en plus la réalisation (l'une entente commune.

« Ces entretiens ont eu pour résultat di'lalilir les cpialre conditions suivantes :

« 1 Abrogation des luis d'exil;

« 2° Validation des t'ieclions des princes;

« ;j" Di^mission des princes si les légitimistes la n'clamaicnt ;

« i° Visite de tous les pi'inces à M. le comli; de (dianibord, soit en France, soit en pays étranger.

« Nous abri'geons les détails jiour arriver à rimiilenl (jui a déterminé notre \isile auprès de Monscii^iirui-,

« Avant-hier soir (lundi .'{ juilli;l), le duc i'as(|iiier est venu trouver (|uel(iucs-uns d'entre nous : nous ne saurions trop dire ii .Monseigneur combien nous avons ('té touchés (le sa loyauté et de son dévoueineiil puur la fusion.

« M(>NSK.i(;NKrii. — Je le sais <'l je fais grand cas du duc Pas(|uier.

(( Ndus. — .M. I'as(|uier nous apportait pai- les ordres du comte de Paris la note (jui, le nuUin méme^ lui avait éli' euvov('e jiar .Monseigneur. Les princes paraissaient peiiK-s du retard apporté ;i leur visite.

n .MoNsKie.NKun. — Ah! je ne le saxais jias encore, a dit gracieusement .Monseigneur.

u .Nots. — Ils nous faisaient demander si nous pouvions leur donner quelques explications sur un |n-ojet de manifeste et sur les poinis réservés confomn-ment au.\ informations de la note.

« .Monseigneur nous permettra de lui dire (|ue dans notre |)cns('-e les élections ont <\ù modider ses intentions

relativcinonl, un iiiaiiifoste. Nous le crovons complètement iiio])porluii. Le |ircinier manifeste avait touciié profondément par sou langage vraiment royal : îles adversaires eux-mêmes sont venus nous témoig-ner l'admiration (|u'il leur inspirait : ce sentimeni a peu duré. Nous ne devons pas dissimuler à Monseigneur qu'ensuite il a été interprété, commenté et exploité de telle manière qu'incontestablement il a exercé l'influence la plus fâcheuse sur les élections (1).

« Monseigneur. — Je sais, a dit Monseigneur, que deux passages, particulièrement en ce qui concerne le Pape, ont été dénaturés. Comment cependant peut-on douter de moi et de mes intentions libérales? Je suis plus libéral que vous ne le pensez et peut-être plus que vous.

« Nous. — Nous le croyons volontiers, mais le manifeste n'a j)as été compris ainsi : il faut que Monseigneur sache que le principal caractère des dernières élections est anlilégitimiste. Quant aux points réservés, et ne comprenant pas ce que cela voulait dire, nous avons été trouver M. de la Ferté pour obtenir de lui des renseignements à cet égard. M. de la Ferté nous a ditqu"il croyait que le point capital était la (|ueslion du drapeau.

« .Monseigneur nous permettra-t-il de lui dire eu toute sincéril(' (|U(' nous nous étions d'autant |ilus a\anc('S sur celte (luestion, qu'elle ne paraissait pas l'aiie de doute dans l'esprit (le Monseigneur? Nous nous appuyions en ellel sur ses instructions, et particulièrement celb's de l(S:'>(i. « MoNSEiGNicuH. — J'ai dit (|ue je ne ferais i-icn loin de la France et sans la France.

« Nous. — 3Iais, avons-nous repris, (pie signi(i(^ cette

(t)«Il s'agit des élections coniplémenlali-es de .juillet 1871 qui avaient iHé un tiiomplic pour la gauche. Dans une lettre puljliéo peu de temps avant, li^ f-onite de Cliambord s'était déclaré résolu à rétablir le pouvoir temporel du Pape s'il montait sur le trône; le manifeste avait été fort exploité contre les candidats de droite, représentés par les républicains oommc les partisans de la guerre. ■> (.Voie de M. de. Maillr.)

LK MANIFESTE DE CHAMnORI) iH

jtliraso si elle ne veut pas dire que 3Ionseigneur suivrait l'avis (1(> l;i France? Or elle veut incontestablement et uiianiniciiicnl le drapeau tricolore.

« .MoNSKiiiNKiit. — Peut-être pas si unaniiuenient que \i)us le croyez.

« Nors. — Nos pères ont combattu auprès des vôtres sous le drapeau blanc, c'est donc un aussi g^rand sacrifice pour nous que pour vous de l'abandonner, cependant c'est une nécessité absolue. Le drapeau tricolore est le svnibole du ri'irinie moderiu^ ; quand on ap^ile le drapeau blanc, le peuj)le croit voir le retour des privilèges, de la féodaliti- et la suppression dt; l'égalité. Le ilrapeau tricolore, c'est pour le jjeuple la date de son afTranobissernent, il y voit ses lettres <le noblesse. Il demande à tous les gouvernements de lui en assurer la possession : il exige d'eux peu de libertés, excepté de vous, auquel il demande la liberté cl la confiance que vous ne le troublerez pas dans la possession de ses droits.

« Le maintien du drapeau tricolore est une né'cessilé absolue, et si .Monseigneur renonce à lui, il faut qu'il renon<-c à la couronne de France. C'est une vc'ritc dure à lui dire et si nous en a\ons (Hé cbai"g('S, c'est que nos parenis étaient les amis de \(itre grand-père. .Nos collègues ont |)ens('' (pirii invo(piant ce souvenir, vous jugeriez qu'il faut ime conviction bien profonde pour (]ue ce soit nous ijui l'exprimions dexant vous. La couromu" de t'rance est à ce prix

Il .MiiNsKic.NKfK. — La Fraiice ne tient pas si exclusi\i'ment au drapeau tricolore puistpron l'a mis de iiMc h Paris pour prendre le drapeau rouge. Elle peu! donc accepter le drapeau blanc, qui a en outre le mérite de n'être pas suspendu dans les arsenaux de l'AUeinairne.

Il .Xors. — La France aime le drapeau tricolore malgré ses infortunes En opposition au drapeau rouge, il représente l'ordre et l'autorité II n'est plus le sanglant emblème

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des massacres de la Révolution, il esl devenu l'emblème de l'ordre. Il a abrité et défendu les causes les plus saintes.

« MoNSKiGNEUR. — Je HC puis revenir en Imiuu'c (|u aver mon principe et mon drapeau. Je sais qu'avec le drapeau tricolore je ne suis plus moi-même et que je ne puis rendre au pays les services qu'il attend de moi en étant le représentant de l'ordre et de la liberté.

« J'ai été prévenu, il y a peu de jours seulement, que mes amis s'étaient engagés sur la (luestion du drapeau. Je suis donc obligé de dire mon .sentiment sur cette question. Je neveux pas que mes cousins aient à me reprocher de ne les en avoir pas instruits avant de me voir.

« Nous. — Permettez-nous de vous dire, Monseigneur, que le drapeau blanc ne vous appartient pas à vous exclusivement. Il a été le drapeau de la France et non celui de votre Maison ; dès qu'il n'est plus celui de la France, vous devez prendre celui qu'elle veut avoir. 11 n'y a pas un légitimiste qui vous suivra dans cette voie.

« MoNSKir.NEUR. — Cela prouve que les idées révolutionnaires ont de plus profondes racines que je ne le croyais.

„ Nous. — Pensez, Monseigneur, que vous tuez le principe de la légitimité si nécessaire au repos du pays; vous tuez la France, vous vous tuez vous-même. Ayez pitié de ce grand parti légitimiste qui vous adonné tant de preuves de dévouement; qui, depuis (juarante ans, vous a sacrifif carrières, honneurs et fortune. Nous vous supplions. Monseigneur, de suspendre tout manifeste. Qu'il paraisse en maintenant le drapeau blanc, le parti légitimiste n'existera plus.

« Monseigneur. — Oui, si vous m'abantlonnez.

„ ]Sj„i,s. — Il est impossible à un député de défendre la légitimité avec le drapeau blanc. Nous ne savons plus ce que nous pourrons être. Nous vous adjurons. Monseigneur, de vous laisser persuader; pas un seul de vos amis

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ne vous approuve. Ayez pilit' ilc nos cnlanls. lie nousmêmes, (le la pairie.

« Quelle cruelle desliiit'e. ijuaiul nous avons travaillé heureusement pendant (piatrt; mois à faire la fusion (|ui est notre rêve depuis vinjrt ans, que ce soit j)ar vous, (|ui l'axe/, toujours désirée, (|u"elle vienne à mani|uer!

« .MdNSKHiNEiR. — J'ai beaucoup rcdléclii, j'v ai beaucoup pensé, c'est une (|uestion d'honneur et de conscience politi(|ue pour moi. .le ne puis rien dire de plus. Séparonsnous, nous seroris (oujoiu's amis.

« Puis, nous i)renant la main et nous embrassant avec effusion, il nous conijédia. »

Ainsi le prince s'était montré aimable, cordial, rt'solu îi ne se point fàclier et par là même plus intraitable. Son parti était pris : il s'y tenait, indifférent à la contradiclion, d'où qu'elle vint, et quelle (ju'elie put être. Quant à Mgr Dupanloup, il n'avait pas revu le prince depuis qu'il allait le confesser, encore enfant, aux Tuileries. Le comte de Cbambord lui avait rappelé ce souvenir, ajoutant avec bonne humeur : « Après tout, ce que j'avais à dire alors ne devait pas être bien intéressant. » Comme les trois gentilshommes, l'évéque l'avait trouvé d'agréable et facile abord, d'un esprit ouvert et libre, sauf sur deu.x ou trois points li.xes, et avant tout sur la couleur du drapi-au. Liidessus, il n'avait pas métne laissé la discussion s'établii': il était demeuré inaccessible et comme muré; si bien qu'au sortir de cet entretien, Tévéque, regagnant la gare de Blois dans un mauvais cabriolet de louage, ne cessait fie se répé'ter à lui-même : « Quel |>iiénoniène psychologique ! »

A peine était-il rentré à Versailles, le manifeste parai.ssail dans l'Union.

A la lecture de celle pièce qui, était d'ailleurs d'assez grande el belle allure, la douleur parmi nous fui unanime;

m SOUVKNIRS POLITIQUES

les ainis des princes d'Orléans nous plaignirent et montrèrent un mécompte pareil au nôtn^; personne, ni de leur coté ni du nôtre, personne n'imagina que la visite et la réconciliation promises pussent s'accomplir alors; personne ne souleva même la question; les accords que nous avions préparés étaient rompus, nos espérances brisées et, même en dehors de nos rangs, les braves gens, encore incertains du sort de la France, s'affligèrent qu'une chance de salut lui fût enlevée.

Le comte de Chambord avait tristement engagé sa responsal)i!ilé, il nous restait à dégager la nôtre; et, s'il plaisait à l'iiérilier du trône de se tenir séparé de la nation, il ne fallait pas qu'il en séparât son parti. Sans perdre de temps, la droite tout entière — extrême droite et droite modérée (la distinction n'était pas encore tranchée) — se réunit à l'hôtel des Réservoirs, dans l'appartement du duc de Bisaccia. Larcy, quoique ministre, vint à cette réunion; M. lîenoist d'Azy la présida; Fallou.x, sans être député, y fut introduit. La délibération roula sur la façon d'attester notre dissentiment avec notre prince : une seule \oi.\ s'éleva pour contester soit ce dissentiment, soit la nécessité de le pubUer. C'était celle d'un vieux Breton, Dahirel, qui avait figuré dans les assemblées de 1848 et 1849; à peine parut-il rencontrer quelque écho chez trois ou quatre de ses collègues (1). A part cette contradiction isolée, si les avis se partagèrent, ce fut entre une déclaration au pays et une lettre au prince, l'une et l'autre publiques et signées de nous tous, oîi seraient respectueusement, mais nettement, exposés notre refus d'adhérer à la. résolution royale et nos motifs. Cependant, le temps manquait jiour rédiger l'une ou latilre pièce; la réunion, tenue le soir, s'étail prolongée lorl tard; les journaux prêts à paraître le Icndeuiain matin en attendaient impatiemment le

(1) M. di! Kalloux, dans ses Mémoires, cite M. Fresneau,

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compte rendu. En face do l'émotion soulevée par le manifeste, nous avions hâte d'écarter, en ce qui nous concernait, touti- é(juivo(|uc. Nous remîmes aux rédacteurs (|ui assiégeaient la porte de notre réunion une courte note, attestant un sentiment (|ui paraissait alors pres(|ue unanime. Mais nous n"eùmt>s jias le temps de la faire sig-niMv On se dispersa; on devait se retrouver |)lus fard et r(''dig;er plus à loisir une déclaration plus coinpitte; on ne so retrouva jias, et paruii ceux (|ui, co premier soir, adhéraient à notre protestation, |ilusieurs la désa\ouèrent ensuite, .\insi cOMiinenija la scission eiilre l'exlrème droite et nous.

Un matin, le lendemain ou le surlendemain de cette triste journée, nous nous trouvions, (^umontet moi, dans la cliamhre de Talioux, (|ui n'avait pas encore (luilli" Versailles, et nous dt'plorioiis amèrement avec lui l.i ruine lie nos espérances, lors(|Ui' udiis vi'mes entrer le iri;u((iiis de la Ferté. .\ son aspect, li^nlrelien s'arrèt;i nd: |iriiici|ial membre du bureau du comte de Obamhord, nétuil-il pas l'un des auteurs de notre désastre"? Mais lui. s'apercevanl du froid g:lacial (|ue son apparition inattendue jetait parmi nous, nous dit aussitôt : « Ne vous contraiirnez pas, messieurs, je viens m'associcr à votre <loiileur: je la |)artage ])b'inement. » Kt, souvrant alors conuiie il ne l'avait jamais fait jusque-là, il nous dévoila ses impuissants et secrets efforts pour retenir son maître sur la |)ente où nous l'accusions de l'avoir poussé, ses instances pour nous obtenir audience, pour pré-parer bon accueil aux princes dOrléans, enlin pour écarter le fatal manifeste. Il en attribuait l'inspiration à une sorte de mvsticisme. derrière lequel se cachait l'elfroi de la tàclie à remplir. Il contait que, durant les jours qui avaient précédé cet éclat, le comte de Cliambord passait à l'église de longues heures en prières et en méditations solitaires. Puis, continuant à se dégonfler, il nous confiait (|u"après le

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(ir-lmt (1(- la jinerro, cslini^iiit (iiif lo roi li'iiilinn- iic dcvail pas survivra à la France, il avait eiigai^o \v comte de (lliaiiihonl, au milieu de la eonfusiou universelle, à se jeler dans la lutte contre l(>s Prussiens :

« Nous trouverons bien. » lui disait-il. « une |inii;néc de gentilshommes pour se faire tuer avec vous. « Cette idée avait d'abord paru toucher le prince; mais le lendemain, il avait dit au fidèle serviteur : « J'ai réfléchi à votre projet; il n'est pas réalisable. » VA il n'en avait plus été question.

Singulière coïncidence entre deux esprits assurément très différents! M. Guizot avait eu dans le môme moment la même pensée que M. de la Ferlé : « Durant ces tristes mois, je n'ouvrais pas un journal sans y cliei-cher la nouvelle que le comte de Chambord était an milieu des zouaves dcCharette, » disait-il, au lendemain de la guerre, au général de Chabaud-Lalour. (|ui me l'a rapporté.

Il se peut sans doute que le projet, connue le comte de Chambord l'avait jugé, ne lût guère réalisable. Quoiqu'il en soit, le marquis de la Ferté, après lui avoir voué sa vie, n'en attendait plus rien pour la France. L'honneur lui défendait de s'engager ailleurs; mais il ne semblait pas loin de penser qu'à notre place, responsables comme nous l'étions du sort de la patrie, il aurait considéré le comte de Chambord comme ayant abdiipn'' et cliercherait une autre tète pour porter la couronne.

Pour lui, ne voulant pas s'associer à une politique (lu'il condamnait, il donna sa démission de membre du bureau royaliste et fut suivi ilans sa retraite par deux de ses collègues, MM. de Circourt et de IJelleval. Il ne re.sta que M. Descuns, l'exécuteur ou l'instigateur de toutes les mesures étroites ou funestes. A la dilférence de M. de la Ferté, MM. de Circourt et de Helleval n'avaient pas de fortune; en abandonnant la lâche à la(|ueiie ils s'étaient voués,. ils sacrifiaient aussi le traitement modeste qui les

1,1-: MAMKKSTi; l)K CM A M HO RD liT

aidait à \ivrt'. LfMir rcirailo n'en ('tail (]U0 plus significative. Il fallait (|u'ils se sentissent désavoues; sans doute, ils n'avaient pas engagé le prince h son insu, mais ils avaient autorisé ceux J'entre nous qui les fréquentaient à présumer ce qu'ils pensaient eux-mêmes, ce que tous nous pensions alors, ijue le drapeau tricolore ne serait pas définitivement rejeté. F^e tlésaveu ([ui nous frappait les alteiuiiail |i.ireillemenl.

Quiinl M iiini. les relations que je pouvais avoir avec (Mi\ III' me peniieltaieiil pas de les interroger en pareille matière Lo seul membre de ce bureau avec qui je m'expliquais à l'aise. M. de Snrville, était mort peu de temps avant la guerre. Il en était un autre. M. de (^ircourt, que j'avais assez souvent rencontré chez un ami commun, iM. Edélestand du Méril. Mais autour de ce savant philologue la conversation ne serrait pas les (jueslions politiques de près; M. de (lircourt, ancien officier i\i\ marine, était devenu lui-même un lettré érudit et délicat; il avait é'crit sur les auteurs espagnols, et sa causerie, en cet. endroit, roulait de préférence sur des sujets littéraires. Néanmoins, il m'avait toujours paru garder avec sa fidélité royaliste l'esprit libre, et ne rester étranger ni aux hommes ni aux idées de son épof|ue. .\ussi, depuis lors, me suis-je l'tonni' plus d'une fois que lui et quelques autres qui lui ressemblaient aient pu pr.iliquer longtemps et de pn'-s le comte de (ihambord. et cejiendant espérer en lui Leur dévouement, sans doute, avait provoqui' et entretenait cette illusion : pourtant, s'il faut en croire une notice consacrt'-e à M. de Circourt, après sa mort (I), ce di'-voueinent n'allait pas jusqu'il lui persuader (|ue les préventions nourries pai- le comte de Chambord dans l'exil scraii'iit encore de mise sur le trône; mais il se flattait

Il Ci^Ue notice se trouve en tète des Mémoires du baron ifllaussi'z, que .M de Circourt s'était chargé de publier et qui n'ont paru qu'après sa mort.

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(|ii"aii coiilacl (le la Fiance ràiiio royale s'écUiicerail soudain ol qu"oiitrcî le roi et le peuple, se voyant l'ace à face, les malentendus se dissiperaient. Il rappelait les déclara tions de Louis XVIII pendant l'émigration; rien nClail plus éloif>né de la charte. Il espérait avec le comlc i\r Cliambord un cliani;ement pareil.

Kn siiïnalant cette illusion, puis-je méconnaître (pi'à notre tour et tandis ([ue les familiers du prince y renonçaient, nous y avons cédé nous-mêmes? Après qu'il avait mis à son rétablissement une condition impossible, nous avons persisté dans le dessein de le réttiblir en écartant cette condition. Étions-nous donc déterminés par un attachement superstitieux à la personne royale? Nullement: mais par le sentiment profond d'un besoin national. La monarciiie traditionnelle nous paraissait alors et paraissait à bien d'autres, longtemps éloignés du parti royaliste, indispensable à raffermissement et au relèvemonl de la patrie; nous nous sonnncs épuisés à rendre possible ce que notre patriotisme estimait nécessaire.

Si le comte de Chambord, au lieu de lancer son manifeste, avait simplement écrit à ses cousins : « Je reviens en France et je vous attends à Chambord, » s'il s'était montré prêt en même temps à s'entendre avec l'Assemblée la plus monarchique que la nation pût élire, avant huit jours, les députés eussent afflué à Chambord avec les princes; ceux qui semblaient le plus éloignés de la monarchie n'auraient pas été les derniers à faire le voyage; peut-être M. Thiers, comme Talleyrand jadis, ne vovant pas d'autre issue, serait-il venu à son tour: cl le roi que nous attendions, de même que celui de la Méiiippéi', aurait paru « fait par nature ». Depuis lors, nous nous soimnes opiniâtres à raccommoder ce qui s'était cassé : plût à Dieu que nous eussions réussi! Mais un raccommodement \aut-il jamais un accord spontané?

CIIAIMTRE Y

I. A l'ISKIN KT I.'kssaI I) K II KST A T II A T I ON SI»US I. K (KM \ K II m; M K M- Dr M A II lie II Al.

l'iogramiue iiionarciMiiiio île la ilroite iiioJéréo et du centre droit. — Dispositions du nKiréchiil et de son ministère en laveur de la inonarcliie — Le comte do l'aris à Frolisdorf. — L'Assemblée et le gouverneriieiit prêts à rélablii- la monarchie si le comto do Cli.imbord accepte le drapeau tricolore. — Kxposé de la situation par Chesnelong.

Cliainit- fois (|iic lo coiulc (le Cliaiiilioni se (Irroliait h notre attctilo, 1 Asscrnljléc, poiissôo par 31. Tliicrs, fai.sait lin pas (le plus vers la iV-piihliquc, et chaiiue fois (pjo .M. Tiiiers, se rapprochant des ri'ijuhlicaiiis, s'éloignait des conservateurs, nous retournions, on dépit de nos mécomptes, et nous nous ellbirions do ramener l'.V.ssembléc à nos projets monarclii(|ues.

C'est ainsi qu'à la suite du nianifest(; de Cliamhonl, M. Tliiers avait réclamé et oldenu, avec le titre de Prvsidentde la Uépul)li(pie, une loi qui assignait à sa fonction une durée égaie à cidle de l'.Vssemhlée elle-même. .Mais, d'antre pari, dans le préamlmle d(! celle loi, r.Vssemlilce s'élail allrihiié le |)()iivt)ir de constituer, tout en déclarant i\n elle n'enlendait [las l'cvercer encrjre, et en réservant la faculté de révoquer à son gré ce qu'elle accordait : dispositions incoliérentes qui attestaient notre impuissance à donner an pays la constitution de notre clioi.x et témoi gnaient de notre répugnance pour le régime républicain, dans le moment même où nous commencions à l'instituer.

^30 SOUVKMRS POLITIQUES

Nous ('lions dosliiu'S à nous acheminer vers la ré])ul)Ii(|ue connue les pcMerins du moyen âge allaient à Composh'llc en faisant deux i)as en avant et un pas en arrii-re.

Cependant, nous ne consentions pas à désespérer de notre cause, et. lan.lis que M. Thiers, tantôt pressé par les hommes les plus considéraldesjonr refusait de rompre avec la gauche, tantôt en mésacmrd avec l'Assemhlée, la menaçait de sa démission pour lui imposer sa volonté, nous n'épargnions ni sollicitations secrètes, nidémarclies publiques pour « désaveugler « M ) notre prince sans le blesser et le restituer à la France. Le marquis de Dampierre, par exemple, avait, dès sa premii^re jeunesse, donné à la iéoitimité les preuves d'un dévouement qui ne s'était jamais démenti. Entré dans une Assemblée nationale en 1848, revenu en 1871 dans une autre Assemblée, après être resté à l'écart pendant toute la durée de l'empire, il se souvenait, parmi nous, d'avoir appris les devoirs de la vie publique à l'école de Berryer; et voici ce qu'à la (in de 1871 il écrivait de Versailles à son prince (2) : ^

«... ,1'ai une came à sauver et une conscience à satisfaire, et ce but suprême de ma vie va m'imposer peut-être une lio-ne de conduite en opposition évidente avec les vues de ftlonseigneur. Que Monseigneur juge de ce que je souflVe et de ce que tant d'autres soull'renl avec moi

«" La France en ce moment est prête à accueillir la monarchie; mais ni la majorité du pays, ni la majorité de l'armée ne voudront du drapeau blanc, et cette condition, posée au lendemain du jour oii le drapeau tricolore était devenu, par opposition au drapeau rouge, le drapeau <le

(1) Le mol n>.5t pas fran.-ais. mais il est de la reine de Franche, de

"?2TcetTc°!ëll'resc trouve dans les Mémoires du marquis de Dam,,i erre queVat dljà cités. Elle csl datée du -29 décembre 1871, .1 -M. de Uam- I^rerre constate qu'il n'en avait alors donnr. connaissance à aucun de .«es collègues, ni de ses meilleurs amis (p. 61),).

LA FUSION' ET L'ESSAI DK RKSIAURATION 131

l'ordre, a produit un ciïct quo Monseigneur n'a pu se dissimuler. Sa royale délicatesse, il n'en disconviendra pas, a dominé tous les conseils de la prudence et de l'Iiabilclé politique. .Mais où cela nous niènera-t-il? \ rendre inutile en nos mains la seule planche de salut qu'ait la France, la vraie monarciiie adaptée aux nécessités du temps.

« Toutes les nuances du parti monarchique, sans en excepter les hommes que .Monseigneur a trouvés respectueusement soumis à ses ordres, sont unanimes à penser que le moment qui s'écoule est le moment de l'union, de l'union à tout |)rix. Ils pleurent des larmes de sang de ce qu'elle écliappe à leurs ardents désirs; leur douleur ne louchera-t-elle pas .Monseigneur?...

« Tous nos efforts parlementaires tendent à prolonger un xliilit quo donl le pays ne veut plus parce qu'il en voit avec raison tous les périls; nous les vovons comme le pays et nous résistons cependant à notre propre sentiment dans l'espoir que l'union se fera enfin; mais une telle opposition à la pression de l'opinion ne peut durer longtemps; et si une déception eu est la suite, elle aura décon- >idéré tous les hommes qui, à l'.Vsscmhlée nationale, isoutieimcnt le principe monarchique; elle ruinera leur nliuence locale aussi bien que leur influence politique...

« Le peuple ilc Krance est ignorant, le j)euple de France a été trompé cl il est fou h l'endroit du drapeau blanc : voilii la vérité. J'entends dire autour «le moi que la grosse question, c'est le rapprochement des princes de la maison >l Orléans et l'adoption par eux du programme de Monseijrnenr. Je ne suis pas de cet avis et, si les princes de la maison d'Orléans adoptaient le drapeau blanc, la répugnance du pays resterait la même et l'efTet du rapprochement serait perdu...

132 SOUVENIRS 1-OI.lTIQUES

„ Un .les l.onuncs les plus .lévoués à Monseigneur dans l'Assemblée, .•onsidérant aulrenienl que moi la siluaUon, ,ne (lisail Lier: « H faut s'envelopper la lèle .lan^ le dra- ,, peau blanc cl se laisser tomber dans l'abîme. « bb i).on! nou nous n'avons pas le droit, nous députés, auxqu.^ls le i.àvs a donné la mission de le sauver, de ne sauver .lue notre dignité cl noire fidélité ; nous avons au contraire rimnérieux devoir d'accomplir, envers et contre tous nos sentiments et tous nos pencbants, s'il le faut, une tacbe bien autrement difdcile que celle de savoir mouinr ; nous devons vivre pour donner à la France des institu ions .-ompalibles avec ses mœurs, ses pencbants, ses douleurs ol les fautes mêmes de son passé. Si ce que nous prêterons" à tout est impossible, le devoir ne s'eiraee pas pour cela- il devient plus douloureux, plus difficile, voila tout; et c'est en debors de cette monarcbie légitime qui a ele le grand respect, le grand amour et la grande espérance de notre vie qu'il faut cbercbcr les moyens de solution et les cbances de salut pour la France. »

Ce que Dampierre écrivait en secret au comte de Lbambord avec la francbiso émue d'un cœur royaliste et pa- Iriole Falloux allait le dire tout baut à tous les partisans du prince, avec ce mélange de finesse et .raulonte, de nrécision et de discrétion qui lui donnait dans les conseils d'un gouvernement ou d'un parti plus de crédit encore (lu'à la tribune.

Xnpelé à Paris pour une élecl.on aradem.que ou, de colicert avec l'évèque d'Orléans, il avait romballu, sans succès, la candidature de Littré, il était venu, au terme de l'année 1871, voir ses amis à \ersa.lles. In.iu.els de l'avenir, découragés déjà par les plus pénibles mécomptes et très perplexes sur la conduite a Umir juin. M Tbiers, les princes d'Orléans et le comte de Ciiainbonl, nous lui demandâmes d'exposer son avis sur une situation .aussi diflicile. Se prévalant du proverbe allemand .,ue

« les arbres cmpèclicnt de voir la forêt », estimant que la inullitiiile lies pourparlers et îles incidents parlementaires finit par obsi-iircir les idées fçénéralcs et qu'il n'est pas innlile aux hommes du Parlement de conférer avec ceux du dehors, il Huit par acciuiesccr à notre désir; et, comme j'avais à Versaill(>s un assez vaste salon, la(h-oitc modérée ri Textréme droite, une centaine de députés environ, se réunirent chez moi pour rcnlendrc. Quelques-uns des clievau-légers aUcctèrent d'avoir voulu consulter seulement l'auteur de la loi de 18;J0 sur les questions d'enseiu'-ncment; mais, eu réalité, c'était un tout autre sujet qu'il avait à traiter devant nous.

« Ne vovant de salut que dans la monarcliie, » nous ditil, » et ne voyant la monarchie ([ue dans la maison de iJourhon, réconciliée et réunie, je cherche à quelles conditions son retour est possible...

o M. le comte de Cluunbord s'esl prononcé récennucnl |iour le drapeau blanc; les princes d'Orléans, si je suis bien informé, persistent à croire (|ue la France ne peut être amenée à la répudiation du drapeau tricolore et que satisfaction serait donnée à tous les souvenirs et à toutes les irloires si nos anticiues Heurs de lys venaient se poser sur le drapeau national.

« .M. le comte de Chambord peut-il se déjuger lui-même sur une telle question? Personne, je crois, n'oserait ni ne voudrait le lui conseiller... Les princes d'Orléans reçoivent, tic leur côté, le même conseil de leurs amis, et le représentant du [irincipc il'hérédité demeure séparé de SOS héritiers.

M Nous serions donc enfermés dans une impasse et le pays y serait enfermé avec nous, si tout procès en ce monde n'admettait un tribunal; tout diirêrcnd un arbitre.

« V a-t-il un tribunal, y a-il un arbitre diLnie d'une aussi grande cause?

(I Oui, c'est la nation elle-même, non pas la nation

confuse, insaisissable, ignorante do l'histoire, acccssiMc aux préjugés, quelquefois même égarée et passionnée par le plus vulgaire cliarlalanisme, mais la nation éclairée, rélléchie, vraiment compétenlc, c'est-à-dire l'Assemblée nationale, assemblée la plus loyale, la plus sincèrement patriotique, la plus capable, en un mol, de donner une égale gai'antie au j)cuple et au roi.

« Il ne peut v avoir amoindrissement ]iour personne à se rendre aux vœux de la nation ainsi exprimes, à lui sacrifier, non pas un principe d'autorité, mais un sentitiment intime et personnel.

« Quand les princes sacrifient qucbiue chose de leurs prérogatives nécessaires, ils portent préjudice au peuple autant qu'à la royauté. Nous le voyons, hélas! dans l'histoire de l'infortuné Louis XVI, et ce n'est pas à Versailles qu'il est permis de l'oublier. Mais quand un roi ne sacrifie à la pacification du jiays tout entier qu'une consolation ou une satisfaction qui lui est propre, il ne se diminue pas, il ne s'airaiblil pas : il se grandit, au contraire, il se fortifie, et il conquiert dans la reconnaissance publique le véritable prix, la véritable récompense de son abnégation généreuse. »

Falloux constatait ensuite ipie la question n'était pas seulement militaire, mais civile et politique, qu'en dehors des rangs de l'armée le peuple trompé voyait derrière le drapeau blanc « l'ancien régime et l'eliarouchant cortège dont l'imagination populaire l'accompagne ».

Il recherchait enfin par quelle transition nous pourrions arriver à la monarchie; il ne dissimulait pas qu'il n'espérait plus en M. Thiers, qui avait « préféré le premier rang au premier rôle » ; mais il suggérait aux royalistes de se servir au besoin des princes d'Orléans pour ouvrir la voie à leur aîné : « M. le duc d'Aumale, » — disait-il, et ce fut là le passage le plus incriminé de son discours, — « est peut-être le plus éloigné de nous; cependant, s'il prenait

LA KUSION I;T L'KSSAI de restauration 135

lies eiii^ageiiicnls d lioiiiieiir, qui refuserait d'y croire? » Il n'avait pu développer ses idées sans soulever à rexlrèuie droite plus d'un murmure et d'une interruption. M. de Kranclieu s'était emporté violemment; M. do Vogiié, que nous avions prié de nous présider, avait eu peine à le calmer; et le lendemain, le journal de M. le comte de Cliambord, /'r«/o//, dénonçait le discours en le dénaturant; puis, durant toute une année, ne cessait plus de l'anatliémaiiser, si bien ([ue Falloux se décida eidin à le publier dans le Conesi:onJant avec cotte épiiiiaplic : Le voilà donc I oniiti, ce secret plein d'horreur!

Pour nous, ces paroles indiciuaient un terrain où nous pouvions prendre position et tendre la main à des alliés; nous résolilmcs de nous y établir.

A notre arrivée à Versailles, la majorité conservatrice se rassemblait tout entière sans distinction de nuance et prenait desdt'tcrminations communes à l'bôtel des Réservoirs sous la présidence d'un membre, tantôt de la droite, tantôt du centre droit. .Mais bientôt, sans renoncer à ces ri'unions trénéralcs, nous en vînmes à former des réunions |iarticulières. Le centre droit eut d'abord la sienne; elle prit à ses débuts le nom de .M. Saint-Marc (Jirardiii ([ui l'avait fondi'-e et avait éti- le premier à la présider : liommo d'un caractère trop droit, d'un esprit trop ouvert pour n'être pas conciliant, k son tour, l'extrême droite s'orj^Ninisa et se réunit à l'impasse des Clievau-Légers, d'où la dénomination qui lui resta. La droite modérée n'avait-ellc pas éi^aloment besoin de se concerter pour agir? Ernoul le premier lui proposa de former une réunion distincte et de fornmltîr un programme définissant sa politique. Coimne il allait à ce moment plaider en province, ce progrannne imiutl il donna, d'ailleurs, son plein assentiment, fut ré;digé jiar iJcpeyre, Cuniunt, liaragnon et moi. Le voici :

M Quand la nation, au lendemain de nos désastres, s'est

136 SOUVENIRS POI-ITIOUKS

atlrcssc'C aux lioiuiiMes gens, leur ilciiiaiiilaut de s'unir contre le ccsarisuic cl la démagogie; iu)us a\ ous répondu à sou a]i|)C'l.

(c A Hoiilcaux, saus eugagor ra\ouir. udus a\-ous concouru à la crcalion du gouverneruent aclucl, lui douiandanl surtoul de rélahlir l'ordre, la sécurité publique cl de l'aire franclienient do la politique conservatrice avec le concours du grand parti conservateur. Ce que nous lui avons demandé dès le premier jour, nous le lui demandons encore et nous continuerons à marcher dans celte voie, sans nous départir de la prudence et de l'esprit de conciliation que nous impose la gravité des circonstances.

« Fidèles au mandat qui nous a ('lé conlié, l'objet constant de nos efforts est de préserver le pays de nouvelles catastropiics, de relever sa fortune, d'assurer son avenir. « Ce serait trop peu, on effet, de maintenir à la surface une tranquillité précaire. Une grande nation ne peut vivre au jour le jour, pcr[)éluellemcnt livrée aux hasards des événements, au.x surprises de l'imprévu : il faut que le Icrulemain lui upparlicnne.

« Aussi devons-nous dire à la France comment elle pourra, selon nous. Dieu aidant, mettre un terme à ses malheurs et reconquérir, avec des alHanccs, le rang qui lui appartient en Europe.

« Nous considérons la monai-chie, comme le gouverncMicnt naturel du |)ays, et par monarciiie nous eiitenilons la monarchie traditionnelle et héréditaire. Elle a fait la France, elle lui a donné pendant des siècles la stabilitéet la grandeur; en 1789, elle allait d'elle-même audevant des réformes; en 1814, elle fondait la liberté en même temps qu'elle sauvegardait l'intégrité du territoire. « Voilà ce que nous devons à la monarciiie-. \ oilà (|U(ds souvenirs el quelles espérances nous animeni, (juand nous poursuivons l'union du parti conservateur, quaiul nous la sollicitons dans la maison rovale.

« La monarchie héréditaire, représentative, constitutionnelle assure au pays, avec son droit d'intcrvenlion dans les allaircs et sous la garantie de la responsahilili' ministérielle, toutes les libertés nécessaires : lihcili's |i(dili(|ues, civiles, religieuses; l'égalité devant la loi: le libre accès de tous à tous les emplois, à tous les honneurs, à tous les avantages sociaux; l'amélioration pacili(iue et continue de la condition des classes ouvrières.

« Cette monarchie est celle que nous voulons; respectant d'ailleurs notre pays autant que nous l'aimons, nous n'attendons rien ([ue du \nii di^ la nation lihreuHMit i'.\|trimé ])ar ses mandataires. »

Ce programme une l'ois rédigé et ailopté par la plupart de nos amis de la droite modérée, nous nous demandâmes s'il convenait, avant d(! le jinhlier, de le connnuni(|uer à M. le comte de Chamhord. Nous ne pensions jias en général avoir à lui soumettre nos actes parlementaires. Mais Iors(|u'il s'agissait de la constitution même de la monarchie, comment se passer de l'assentiment du nionar(pie'.' comiuenf s'exposer à son désaveu? Dans le dessein de le ménager, nous nous étions abstenus de |)arler du drapeau; nos sentiments à cet égard n'étaient point douteux; la note que nous avions communiquée aux journaux après son manifeste les avait assez fait connaitrc. et maintenant nous nous proposions de lui laisser devant le i)ays l'honneur et le mérite de la concession indispensaltle. Knlin. pour le disposer favorablement, nous avions pris soin d'insérer dans notre |irogramnie plusieurs fornmies employées par lui-même. Ces précautions prises, le progranmie lui fui apporté à Anvers, oii il se trouvait alors, par deux des nôtres dé-signé-s de sa part comme prrsoiur Uratic, Krnoiil et Baragnon. Tout ce qu'ils obtinrent ce fut (|u'il ne le désapprouvai point et le considérât comme un acte parlementaire dans lequel il n'avait pointa s'ingérer. Nos délégués ne manquèrent jjas d'ailleurs d'aborder de

vivo voix kl qucslion du drapeau; ils plaidèreiil noire cause avec clialeur, mais sans rien gagner, et revinrent à leur tour — le plus fidèle anii d'Ernoul le constate — inquiets et attristés ( Ij.

Cependant, connue ils partaient, l'extrême druilo s'était décidée tout à coup à joindre ses signatures aux n()tres et nous en avions conclu que notre programme n'était point désapprouvé par le comte de Chandiord. Kn même temps nous étions avertis que les princes d'Orléans, sans le signer eux-mêmes, conseillaient à leurs amis d'y adliérer. Nous nous empressâmes en conséquence de le connnuniquer à nos alliés du centre droit. Et ceuxci, après ipiehiue liésitation, se décidèrent non point à le signer, mais à nous adresser une lettre qui attestait leur accord avec nous et témoignait en d'autres termes d'opinions pareilles. Il n'y avait qu'une différence entre leur lettre et notre programme : c'est qu'au lieu tle se taire sur la question du drapeau, ils réclamaient formellement qu'il restât tricolore.

Notre progrannne avait ainsi dépassé de beaucoup les limites d'un simple groupe parlementaire; il devenait le manifeste et comme la charte d'un grand parti national, appelé, il lui était permis de le croire encore, à disposer du sort du pays. Mais à mesure que ce programme prenait plus d'importance, il devenait plus diflicile à publier; soit à droite, soit au centre droit, plus d'un de nos amis appréhendait l'ébranlement qu'amènerait une telle publication; et si, comme il y avait lieu de le crain<lre, elle achevait de rompre la trêve précédenunent consentie avec M. Thicrs, la responsabilité que cette rupture ferait peser sur nous. De telles considérations n'étaient pas celles qui d'ordinaire touchaient le plus l'extrême droite; en cette

(1) Meuveilleux du Vion'aux, Un peu d'histoire d propos d'un nom. Ernoul,' p. 3i. Je me réforerai plus d'une fois i cette inléressanto et cousciencicuse biogiapbie.

occurrence cependanl, elle redoutait d'afficlier la déclaration qui, lui étant devenue commune avec nous, ne pouvait plus paraître sans son assentiment; il Fallut donc en dillérer l'aiiparilion. Loccasion de la mettre au jour ne devait jamais se présenter.

Tel qu'il était cependanl cl même dépourvu de |)iiblicité. Tacte ne restait point sans valeur. Centquatre-vinji^ts memhres de l'Assemblée s'étaient engagés à rétablir la monarcliic traiiilionnelle et constitutionnelle, une centaine d'autres avaient adhéré à cet engagemenl en arborant en même tem])s le drapeau national. C'était de beaucoup la portion la plus considérable de la majorité conservatrice qui se prononçait et montrait clairement par qui la monarchie pou\ait être rétablie, à quelles conditions.

Cei)endanl il ne nous sut'Iisail pas d'opérer l'union inunarchi(|ue au sein du parlement; nous travaillions en même temps à la préparer dans la maison rovale, et recommencions à pousser vers Frohsdorf le comte de Faris, arrêté en roule jiar le manifeste de Chambord.

A l'ouverture du débat sur la loi militaire, au mois de mai 1872, le duc d'.Vumale lit ses débuts à la tribune et s'arrangea pour coudre à sou discours <le soldat e.xpérimenlé une péroi'aison politique attestant son attachement au « drapeau chéri, longtemps le symbole de la victoire et resté dans nos malheurs l'emblème de la concorde et de l'union ».

Tainlis (|ue beaucoup de membres de la droite regrettaient, non pas ([u'il gardât ce sentiment, mais (ju'il eilt tenu à le manifester, comme à plaisir, à l'encontre de l'aîné de sa race, Kerdrel et Dampierre eurent l'idée de tirer ]>arti de celte manifestation; ils rallitTcnt à leur |irojet les trois délégués de la droite (|ui avaient abordé les lirinces ii Dreu.x; et, le dimanche suivant, nous allâmes tous les cinq trouver d'abord le comte de Paris, ensuite le duc d'.Vumale, dans l'hôtel du faubourg Saiut-Houoré

qu'ils lial)ilaiciil alors. Voici le langage «iiic nous leur tînmes :

« La (liilicullé d'une explication au sujet du drapeau vous a (omis jusqu'à présent à l'écart du coiute de Ciiinnbord. Il ne vous convenait ni de paraître d'accord avec lui sur cette (|uestion, ni de l'aborder pour le conLredne. Aujourd'bui, du liaut de la tribune, pour les siens et pour lui, M. le duc d'Aumale s'est explifjué. Qu'il l'ait l'ail opportunément ou non, nous n'avons pas à l'examiner; il l'a fait, et dès lors rien ne vous retient plus ; rien ne vous empècbe d'accorder aux royalistes , par une visite à Frolisdorf, le gage (jue vous leur avez donné le droit d'attendre. »

Ainsi pressé par cinq interlocuteurs (|ui se relayaient en (|uelque sorte autour de lui, M. le comte de Paris lit l'ace à notre assaut avise bonne grâce, clairvoyance et franchise. Sans se refuser péremptoirement à la visite, il (■n prévoyait vis-à-vis soit du comte de Charnbord, après les dispositions (pi'il avait montrées, soit de l'opiumn publique en France, les inconvénients et les périls. Quant au duc d'Aumale, qui craignait de s'être brouillé avec la droite, il nous sut gré de revenir aussi promptement auprès de lui et se montra ce jour-là peut-être plus concilianl que son neveu. Au fond, tant ([ue le gouvernement de M. Tbiers subsistait, les princes reculaient devant une démarcbe qui paraîtrait l'ébranler. La démarche devait s'accomplir après sa cliulc.

•le l'ai déjà constaté : ce n'est [las eu vue de rétablir la uiouarcluc que l'Asseinbléi' nalioiiale a renversé

.M. Thiers; c'est afin do reprendre elle-même possession du gouvernement et de fermer la route au railicalisme. Pour que la majorité conservatrice qui avait porté M. Tliiers au pouvoir le renversât, non seulement il a fallu l'appoint de quelques voix républicaines et le vote d'un srand nombre d'hommes nouveaux, sans parti pris ni engag:ements préalables (|uant à la forme du gouvernement: mais de plus les royalistes de diverses nuances qui, sans composer à eux seuls cette majorité, y tenaient cependant le plus do place, no trouvaient pas alors leur roi i)rél à être présenté à la France et par conséquent n'avaient ni hâte ni moyen do changer de régime. Ce qui détermina la chute de M. Thiers dans le moment où il tendail la main à la gauche et riscjuait de lui livrer l'Ktal, co fut bien le sentiment d'un « péril social ». Le mot prononcé alors fit sourire plus d'un polili(iuc ([ui se croyait avisé ; le péril n'en menaçait pas moins, dos celte époque, fortune publique, magistrature, Kglise, armée, toutes les institutions et toutes les croyances dont vit un peuple. lOn face du précipice et déjà sur la pente, les conscrvaleurs. sans se croire assurés du triomphe, s'étaient refusés aux transactions et résolus à la résistance. Mieux vaut, avait dit le chef (]ui les conduisait au combat, mieux vaut tomber on défondant le rempart qu'en ouvrant la porte à l'ennemi.

Les conservateurs l'avaient emporté, et il est rare (jue la victoire n'amène pas les vain<|ucurs plus loin qu'ils ne leprt'sumaiont avant de l'avoir gagnt'C. Une fois.M. Thiers tombé cl la plupart des républicains éloignés du pouvoir, le principal obstacle à la monarchie parut écarté; les monarchistes reprirent leurs espérances, revinrent à leur dessein, et la restauration monarchique qui n'avait pas été l'objet immédiat de l'action sembla destinée bientiH à en devenir le résultat.

Dans cette situation, quel était le mandat et (|uollo

(levait iHro la conduite du gouvcnicinpnt nouveau? Il (levait d'une pari, selon les tenues nièines de rordrc du jour (|ui l'instituait, opposer au radicalisme « une politique rc'isoluinent conservatrice », de l'autre ne |)oint s'opposer h l'entreprise ivionarcliiquc, sans en prendre d'ailleurs l'iniliative. Sous un ciieF d'iîtat étraufçer aux partis, estimé de la nation cl très propre à remplir quelque temps la fonction dun monarque constitutionnel, le ministère du 24 mai avait à satisfaire à cette double obligation. Au duc de Broglic revenait la charge de le composer et de le diriger; ayant conduit l'assaut, il lui appartenait d'occuper et de garder la place.

Ses meilleurs amis se demandaient comment il suffirait à sa lâche. Destiné dès son enfance à la carrière polilique, il n'avait jamais cessé de s'y préparer. Tout ce qu'un esprit attentif et sagace peut acquérir par l'étude, la réilexion, le commerce des plus illustres survivants d'une autre époque, il le possédait. Mais comme il débutait dans la diplomatie, la révolution de 18i8 l'avait rejeté, et le second Empire l'avait retenu, jusqu'en 1870, à l'écart des emplois publics; il n'avait gravi aucun échelon, il n'avait fait aucun apprentissage du pouvoir avant de devenir, à cinquante ans passés, dans les conjonctures les plus difficiles, premier ministre.

Durant son ostracisme politique, les lettres avaient été son refuge; il avait exploré la philosophie et l'histoire et consacré son rare talent d'écrivain principalement aux questions religieuses. Sa mère, protestante, mais par-dessus tout chrétienne et loyale, ayant promis de l'élever calholiqueinent, il était devenu, dès sa jeunesse, un catholique non seulement pratiquant, mais militant. Qu'il retraçât dans une œuvre de longue haleine la destinée de l'Eglise sous l'Empire romain ou qu'il débattît les problèmes soulevés par la Révolution fran(;aise, en s'appliquant c'i éclaircir par cpiels procédés le christianisme s'adapte à

LA FUSION I:T L'KSSAI de RrCSTAlRATION 143

la diversité des inslilulions huinainos, loiijours il avait affirmé sa foi avec un accent qui ne pouvait tromper. Cependant la société dans lacpielle il avait été nourri, libérale of raisonneuse, demeurait indillérenle et connue étrangère aux idées religieuses; il partageait ses tendances intellectuelles et ses sentiments politiques, tout en professant les doctrines qu'elle continuait à méconnaître. Il introduisait ainsi ses croyances dans un milieu ofi d'ordinaire ses coreligionnaires ne pénétraient point et qu'il leur importait fort de s'ouvrir: aussi auraientils du priser très haut son concours. Il en fut autrement. I^a dill'érence de langage et des habitudes d'esprit le renilit promptement suspect aux plus exclusifs des catholi(iues ([ui étaient en même temps les plus lirnvanls cl qui s'acharnèrent h le discréditer par des censures aussi retentissantes qu'imméritées. Il ne s'en jeta pas moins dans la mêlée à côté de M. de Monlalemhert pour dénoncer et, s'il se pouvait, conjurer ce qu'il était mieux à même que personne de discerner : les ])érils que faisaient courir à l'Église les excès de parole et de doctrine de certains de ses partisans. Il devint dès lors le point de mire de leurs attaques, si bien que la franchise de sa foi, (|ui lui aliénait les incrédules, ne l'accrédita pas, comme il l'eilt fallu, parmi les croyants : sa cause profita trop peu de son mérite. Il persista cependant à servir cette cause, en poursuivant sans relâche l'accord de la société moderne avec rivglise et, lorsque les encycliques ou les allocutions de Pie I\ semblaient rendre cet accord malaisé, en prodiguant ses efforts pour prévenir une rupture. Il y employait (ont ensemble la réserve et la flexibilité de langage auxquelles il avait commencé de se former dans la seule carrière qu'il eût abordée, la liiplomalie. l'intelligence des temps et des choses que lui avait donnée l'étude de l'histoire, enfin l'art des distinctions exactes, parfois subtiles, (|u'il devait à la dialectique philosophique : ressources pré-

Ili SOUVKNMRS l'OMTIQUKS

ciouscs quand elles sont dominées, comme chez lui, par une invincible droiture. Ce furent ces qualités qu'il porta, quand elle s'ouvrit pour lui. sur la scène politique. Elles étaient particulièrement opportunes, au moment où il s'agissait de concentrer contre un ennemi commun des partis longtemps séparés par leurs antécédents et leurs préjugés, mais intéressés au même ordre social. Aussi 'file méconnaissait-il pas alors ce qui l'avait préparé à sa làclic. En descendant de la tribune, après avoir rallié au.x transactions nécessaires les prétentions contradictoires : « Je fais ici, » — m'a-l-il dit plus d'une fois, — « ce (|ue nous faisions au Correspondant. »

Par inallienr, il accueillait et maniait les idées plus

aisément (pu' les hommes. Loin des affaires, habitué ;i

vivre au sein (Funi' ('■lilo restreintes et raflinée, il n'avait

pas éti' fornu' d'avance à frayer ni à compter avec le

graiiil nombre. De là, malgré des traits agréables et fins

([ui rapj)(daient l'origine italieime de sa race, et, quand il

était à l'aise, une causerie brillante, de là, un mélange de

e;uichcri(s et de timidité oîj semblait percer le dédain, un

abord également dépourvu de l'autorité qui s'impose et

de la bonne grâce qui séduit, trop peu d'art ou trop peu

de soin à se faire pardonner la double supériorité de la

naissance et du talent. Aussi n'attirait- il guère la plupart

de ses collègues et savait-il mal, en dehors du cercle de

ses familiers, se préparer ou se conserver des partisans.

Il fallait le pratiquer longtemps pour l'apprécier comme

il le inc'rilail. .Mais ceux (]ui s'engagaicnt avec lui dans

une ciilreprise le li-()M\aieiil lovai jusqu'au sci'upiile el.

laiil (|iie ilinMil l'arlioii. iiirapabli' ilc les abandonner;

(piaiil il ses ad\crsaii'('S, en dépit tl'une hunniur nalurd-

lenuMil sarcasti(]ue, il se gardait île les olftîiiscr un de

les noircir; il pardonnait les injures, non seulenienl par

vertii ciu'éticnne, mais aussi par fierté native, comme si

elles ne pouvaient l'atleindre. Quaiul on lui signalait un

LA FUSION KT I/KSSAI I) IC R KST A U H AT 1 ON lili

liomiiH' ([iii lui avail joiu' un mauvais loiir cl qii'oii cIutcliail à exciter sa raïu-une : « l'euli ! » — faisait-il avec un petit geste dédaii^iieux. — « il est si fatiiiuiit de liaïr! » Dans la Inltc des partis, d'aillenrs il lui élait su peu de jrré de cette niddération; ceux (pii la reniari|uaieiit, pluliH (|ue de lui en faire un mcrile, aimaient mieux d'ordinaire n"v voir qu'une preuve d'indill'crenec hautaine pour le commun des mortels.

De jietils dcfauts tenaient ainsi ses grandes (pialités en échec et lui en rendaient l'emploi rliflicilc. il n Vlnit |ias jusqu'il son orîî-ane, jnsfpi'à son allure, (pii ne le trahissent à la Irihune : il avait la voix aigre et fai!)le, une |)ronoiicialion hredouillanle, un geste saccadé et, pour cire enicndu, il fallait (|u'il niérilàt vingt fois plus (pi'un autre d"c(rc ('coud'. Il s'en rendait compte; les tlons oraloiics ipii lui niaiii|uaient étaient ceux qu'il a[tpréciail davantage, l'n jour, fatigué et souffrant, il avait dû répondre comme ministre à une attaque imprévue, et sa réiionse, pénihlement énoncée, avait été assez mal accueillie ; il s'attristait auprès d'un ami de son insuccès et comme cet ami, pour le consoler sans le tromper, lui disait : « Ce qui vous a mancpié. c'est seulement la voix. » — H Ah! la voix. » inurnnu-a-t-il avec mélancolie, — « n'est-ce pas tout pour un orateur? » — Et cependant, malgré tant d'ohstacles, h. force de volonté, il s'était fait orateur. Ce n'était jamais sans effort ni sans effroi qu'il moulait à la trihune; mais une fois qu'il l'occupait, ses discours commandaient d'ahord l'attention, hicntôt le respect, enfin l'admiration; et si IJulfon a |)U dire, non sans quelipic mépris, de réloquence populaire : (I C'est le corps (pii parle au corps, » il est permis d'attrihuer à l'éloquence du iluc de fîroglie une qualité toute contraire : c'était l'esprit parlant k l'esprit comme malgré le corps. Avec cet esprit, qui se montrait au premier aspect ingénieux et souple et se révélait ensuite

146 SOUVENIRS POLITIQUKS

liant et (Iroil, il cnvisageail rrahortl les questions qu'il avait à discuter sous leurs faces diverses; il serrait de près ses adversaires et leurs objections, puis s'élevait au-dessus et dominait enfin le déhat pour le conduire à la conclusion qu'il lui avait d'avance assignée.

Cette conclusion, il ne l'adoptait pas sans lavoii- au fond de lui-même rigoureusement pesée. Ce qui déterminait son langage et sa conduite, c'était la clairvoyance, le courage et la conscience. Jamais ni les embarras, ni les succès du moment ne détournaient son regard de l'avenir. Je l'ai vu envisager le péril en face, le mesurer et le braver, ])lutot que de laisser écbapper par sa faute une cliance de salut pour l'ordre social imi France. Plus on le fréquentait, mieux on découvrait l'effort continu de sa vertu. « C'est le combat spirituel applicjué à la polili(iue, » disait de ses façons d'agir un de ses plus fidèles et pénétrants amis. Combat, en effet, entre les dégoûts que lui donnait son temps, la hauteur qu'il tenait de sa race et le souci sévère et délicat du devoir que lui inspirait sa foi.

Tel était le ciief appelé à conduire dans notre assemblée la ligue conservatrice. Chef incomplet sans doute, comme le sont tous les bommes, mais liors de pair, et que lingratitude des partis a frustré d'une destinée égale à sa valeur. Il ne faut pas s'y tromper, en effet : l'impopularité qui l'assaillait jusque dans nos rangs et qui troj) souvent paralysait son action venait bien moins des défauts que je n'ai pas dissimulés que de la funeste répugnance des honnêtes gens de France à se reconnaître un clicf et <'i le soutenir. A deux reprises, le duc de lîrogiie n'en a pas moins relevé et ramené ou maintenu au pouvoir le parti conservateur abattu : une première fois en renversant M. Thiers; une seconde fois, dans le désarroi oii ]'('cbec de l'entreprise monarchique nous avait jetés, en aifermissant le Maréchal ; et si, plus tard, en livrant une troisième

iialailli'. il a liiii par siicconil)i'r. il lui roslo ilii moins riionnoiir tl'a^•oil• lUi-, dans la place assiégée el, halluc en hrèclio, le dornicr à résister.

La figure du duc de liroglie, la |iroiiiit're fois quelle s'est renconlrée dans mon récit, m'a relenu; pour l'esquisser telle qu'elle m'apparaît à dislance, j'ai (|uel(|uc peu dépassé ré[)oque où ce récit nous avait conduits. J'y reviens maintenant.

En s'installantau pouvoir, ni le nouveau chef de l'Ktat, ni le chef du nouveau ministère, ni ce ministère même, à le considérer dans son ensemble, n'avaient de parti l»ris à l'égard de la monarcliie. Trois ministres seulement appartenaient à la droite légitimiste : Ernoul, Dompierre d'IIornoy el La Bouillerie. Ernoul, a\ocat ;i Poitiers, s'était signalé par un trait de rare vaillance oratoire en soutenant, le premier, contre .^I. Tliiers et comme à l'improviste, les griefs communs à tous les conservateurs; sou déliut à la tribune avait été salué parmi nous comme celui d'im lîei'ryer venant de province et lui avait valu le l)ortefeuiil(^ de la justice. L'amiral Dompierre «l'Ilornov, excellent iiomme de m(>r, apportait au ministère de la marine, avec la droiture du caractère, l'expérience de son mt-tier; il était d'ailleurs peu versé dans la politique et, afirès s'être montré bonapartiste sous l'Empire, s'était inscrit, je no sais trop pour(|Uoi, aux clievau-légers. La l'Miuilleiie, fils d'un intendant gé-néral de la liste civile du [iremier Empire et de la Restauration, allié à une famille de finance, les Delaliante, mendire actif <les œuvres catholifpies, l'un des confidents el dédi'-gué's du comte deC.liamliord. s'i'tait fait remarquer comme i-apjtorteur gént'ral du binlget; on racontait qu'à ce litre il avait é-lé- dcstini' d'abord au ministère des finances, mais que les Hotliscbild. dont le concours semblait indispensable aux opt'-rations d(> ce ministère et qui \ovaient d'un mauvais œil la maison Delabanic, l'avaient frappi- d'exclusion, ce qui

us SOUVENIRS l'Ol.niQlIKS

Tavait l'ail n'iruiicr au iiiiiiisliTC de l"ai;riciilliiro .'I ilii commerce. Le nouveau cabinet n'y avail rien iicrdu ilii reste, le portefeuille des finances ayant été confié à M. Magne qui l'avait eu sous i'i'>m|)irc; en le reprenant, M. Magne olFrait au crédit iiuhlic une garantie précieuse, en même temps qu'une satisfaction inolfcnsivc aux anciens bonapartistes; car il se renfermait volontiers dans ses attributions s])éciales, traitait les affaires avec une compétence reconnue de tous et les exposait avec une simpliiilé' et une rectitude qui désarmaient la contradiction: (ni cilail. à son snjol. un mot aimable et juste du comte de C.linmbord : (( Quand je lis M. Tbiers sur une (piestion de finances, il m'éblouit; quand c'est M. Magne, il m'éclaire.» Ceux d'entre nous que lianlait le spectre dr i'lMnpii-e s'effaroucliaient davantage de l'arrivée du général du Barail au ministère de la guerre, et lui-même, en retraçant plus tard ses souvenirs, s'est imaginé avoir eu à défendre le drapeau tricolore dans un Conseil où personne ne l'attaquait. La vérité est qu'à la suite du général de Cisscv. qui avait organisé l'armée et sous le Marécbal (jui ne renonçait pas à la gouverner, ce bi'illant cavalier n'a joué qu'un rôle effacé.

Les trois autres ministres, Balbic, Dessciligny et Beulé, appartenaient, sans atlacbes dynastiques, au centre de l'Assemblée. Batbic, savant professeur de droit à la Faculté de Paris, avait été placé à l'instruction publiipie. ]<]spritfindansun grand et gros cor|)s informe — nousl'appelions l'élépbanl subtil — il portait ii la tribune une parole bMu-de et sans ampleur, mais j)récise, frajipante et adroite; il était parmi nous le rai)porleur babitu(d des propositions et jirojels de loi ayant un caractère politique et savait leur donner une tournure juridique. Son rapport sur l'abrogation des lois d'exil l'avait accrédité auprès des jirinccs d'Orléans et de leurs amis, et plus lard, le rapport oii il avait réclamé contre le radicalisme un « gouvernement

de l'onibat » lui ;iv;iit gagiu'- les coiiscrNatours ilc loulo nuance (|ue M. Tiiiei's s'était aliénés. Dcsseiligny était de (•eux(|ui avaient le [dus longtemps tardé à suivre les conservateurs dans leur oijposition, et dont l'évolution à la dernière heure a\ait di'cidt- de l'issue de la lutte ; c'est à ce titre (|n'il élail enln'' dans le caiiincl: et, comme auparavant, il avait l'ait a\('c honneur son chemin dans l'industrie et (|u'il débattait avec une facile abondance les ([uestions d'ali'aires, il avait paru bien placé aux travaux pui)lics.

Le poste le plus diflicile. et que personne dans nos l'angs n"c''tait pr(''])ari'' à remplir, était le ministère de l'intérieur Par somi du de\iiir et de sa rcsponsabilit('\ et non point assur(''ment par guiit pour une besogne aussi épineuse, Hroglie avait songé d'abord à se l'attribuer. Lui-mémn m'a conté (|ue le Maréchal, avec sa boidiomie parfois assez brustpie, l'en avait détourné en disant : « Votre place est aux afl'aires étrangères; il serait ridicule de vous mettre ailleurs; du reste, à l'intérimir, vous mécontenteriez tous les (h'-putés (\ul aurait;nt all'aire à vous. I) Le pi'emier ministre; avant à diriger l'ensendile du gouvei'iiemcnt s'était résigné, sans doute volontiei's, à rester <lans l'emploi spécial ipii lui convenait davantage el (|ui devait le moins l'absoiber: en attacpiant la jiolili([ue intérieure de .M. Thicrs, il avait déclaré (ju'il m; voyait rien à changer à sa politi(|uo extérieure, ni agents ni instructions ; du reste, dans l'état où nous étions encore, en quoi devait consister cette polili(iu(î sinon <lans l'elfacement, et ([uel champ ouvrait-elli> à racti\ itéd'un iiomme d'Etat? (Tétait au (hulans du pays ipie le ■ nouveau gouvernement avait Ixîsoin d'agir tout d'abord et, li'i, son [irincipal instrument devait ètri; le ministre de l'intérieur, l'aute d'un personnage approprié- d'avance à la fonction, un homme de lettres (jue la jioliti(pie avait attiré, un critii|ue d'art, érudit et délicat, (pii venait dimontrer dans nos manœuvres parlementaires un esprit

150 SOUVENIRS l'OLITIQUES

vif cl résolu, l$eulé, avuit (■ti'- charge de ce redoiilalile fardeau. « C'est une expérience que nous lenlons, » avait dit le duc de Broglie en le nommant; et, pour ([ue Texpélience eût meilleure cliance de réussir, Heulé avait été douille d'un ancien préfet. M. Pascal, que M. Tliiers et M. Casimir-Perier avaient appelé au ministère do l'inléricur en qualité de sous-seci'étaire d'État l'avant-veille du 24 mai, qui les avait lâchés la veille, et que les nouveaux venus ranusnaient le lendemain au même poste : ils comptaient sur lui pour prendre en main et renouveler dans la mesure nécessaire les rouages de la machine administrative. Ils devaient être promptement déçus. Dix jours après leur installation au pouvoir, une circulaire de ce Pascal, maladroitement rédigée au sujet des journaux de province et de rinlluencc à exercer sur eux, fut plus maladroitement encore envoyée à tous les préfets dont plusieurs restaient attachés au précédent gouvernement et allaient être révocjnés; elle tomha entre les mains de Gamhetta, fut dénoncée par lui à la trihune comme une tentative de corruption de la presse, et souleva l'ombrageuse honnêteté de hou nombre de conservateurs. Beulé ne sut ni l'avouer ni la désavouer nettement, renvoya le Icndemuin celui tpii l'avait écrite, ne le remplaça pas et denu'ura déconcerté et paralysé au ministère de l'intérieur.

A ce premier moment, Beulé ne fut pas le seul du reste qui parut inférieur à sa tache. La plupart des nouveaux ministres se montrèrent comme étonnés de leur pouvoir et, soit délicatesse de conscience, soit timidité de caractère, trop lents à l'exercer.

Fâcheuse inertie : car si régulièn^ si légale cpi'eût été la victoire iKU-lementairc des conservateurs, le pays, habitué à voir son sort dépendre tour à tour des révolutions ou des coups d'État avait pris cette victoire pour un coup d'État ; il en attendait uu changement soudain

d'hommes, de principes et de procédés, du haut eu Las du gouvernement. Ce cliangemenl tardant à s'accompHr, les radicaux, d'abord saisis de panique, surtout en province, se rassurèrent et relevèrent la tête; les conservateurs éprouvèrent un mécompte : ils n'avaient pas atteint ce qu'ils s'étaient ludjitués à considérer connue le hion suprême : la sécurité sans eilort; ils n'étaient pas débarrassés du soin de se défendre eux-mêmes et, dès lors, ne se sentaient pas sufiisamment gouvernés. En réalité, les nouveaux ministres étaient loin de ])ouvoir réaliser toutes les esj)érances des uns ni toutes les craintes des autres: mais ce (|u"ils pouvaient, il aurait fallu qu'ils le lissent promplcnient, (jue {|uelque mesure vînt attester leur vitrueur et frapper vivement l'opinion publi{iue; la lenteur de leurs actes en dimiima la portée.

Celte lenteur toutefois ne les aurait pas discrédités si, pendant qu'ils détenaient le pouvoir, la monarchie avait été rétablie. Connue nous l'avons observé déjà, ce n'était pas il eux ([u'il appartenait de la rétablir; ils devaient seulement assurer à l'Assemblée souveraine la liberté de le faire sans trouble, et cette tache, qui ne manquait ni de diflicultés ni de grandeur, se trouvait précisément à leur mesure. Image fidèle de notre majoriti', (|uel(|ues-uns seulement avaient résolu d'avance de rannner la royauté légitime, mais aucun n'y était 0|)posé. Le premier d'entre eux, le duc de Mroglie, avait hérite de plus d'une prévention coritre cette royauté; il appartenait à lune des rares familles historif|ues qui, élevées par elle au premier rang sous l'ancien régime, avaient abandonné sa cause depuis 178!) et lui gardaient rancune de leur défection, lus .Mémoires de son père en témoignent. .Mais lui-même tenait son cti.'ur bien audessus d'un tel sentiment. Il avait observé de trop près la monarchie de Juillet pour n'avoir pas discerné ce qui lui avait man<|ué : un droit traditionnel conmie fonde-

152 SOUVJCNinS l'OLITIQUKS

iiicuL cl ]>our ajipui la i-lassc la jtlus conservalricc de la iialioii; aussi no voulail-il [las, (iiiaiil à lui, gouverner sans cet appui cl souluiilail-ilsiiicî'rcmoiil que sa patrie se trouvât replacée sur ce l'ondenieat. Ne iût-ce que ]iour conserver dans l'Assenihlée l'alliance du parti légitimiste, il était oi)ligé de laisser libre cours à renlreprise moiiarcliique. La monarchie, d'ailleurs, n'avait pas cessé d'élre. à ses veux, le légime normal et naturel de la France, le seul capable de la relever d'une décliéauce ii laquelle il ne se résignait pas: et la monarchie du vieux droit, représentée par le dernier héiilier de la branche ainée, qui lui-même n'avait d'autres héritiers que les princes de la branche cadette, la monurcliie légitime cl constitutionnelle étant alors ollerte ii la nation, il ne voyait rien déplus désirable que son rétablissement, mais aussi rien de plus difficile peut-être; il envisageait sans illusion le long éloignenienl, les obstacles et les ombrages réciproques qui séparaient le prince de la nation, et décidé à concourir a l'enlreprise, (|uand il le faudrait, il ne renonçait pas, en cas d'échec, à prépar(M' à la France quelque autre abri. Prêt à s'associer résolumenl il l'aclion. il ménag(>ail au besoin la reirai le.

A\ce ime tournure d'esprit très diil'érentc, le chef de IFlal était précisément dans les mêmes dispositions (paie premier ministre, issu d'une vieille famille el enlouré d'une parenté légitimiste, compagnon d'armes des princes d'Orléans en Algérie, élevé par l'Fmpire au sonnnet de la iiiérarcliie militaire, il avait servi loyalement les gouvernements divers sous lesquels il avait vécu, sans s'inféoder il aucun. uni(piement dévoué ii la France, mais dévoué sans réserve et tout entier. 11 avait accepté le pouvoir malgré lui, il était \>r('\. h le déposer sans regret et ne méconnaissait pas qu'il y aurait pour lui plus de gloire ii le transmettre au roi légitime qu'à l'e.vercer lui-même. Mais il axait été mêlé, dans la honne el la mauvaise for-

LA FISION 1:T r/ESSAI DK REST A U 11 A T 1 ON 153

tiiiic. il'urH^ l'aroii trop ('Iroilo à la \ ir iiièiiic ilc la iialion pour n'en pas coiiiiaitro et partager les instincts : à ses M'iix une loyauté qui aflVclerail de n'être pas luoderne, (pii se présenterail à la Krancc sous d'autres couleurs ijue celles (|ue la Fiance connaissait, était absolument impossible et c'(Sl hicn lui (]ui a dit, comme on l'a ra[)poii('' : « Contre le ilrapeau blanc les cbassepots partiraient tout seuls. » Aussi doutait-il (|ue le comte de Cliainbord voulût et sût réjrner et, tout en continuant à se pnMer à rentreprise, tout en écartant les obstacles, autant (pi'il élail m son pouvoir, il fut un des iiremiers, au fond de lui-imine, à déses|)érei' du succès.

La ciiutc lie M. Tliiers a\ail rompu la In've des ])artis et. par conséijuenl, axancé le muiiicnl oii r.Asscnddée devrait se prononcer entre la ré[tul)li(pie et la monarcliie. Si les monarcliistes, sous un gouvernement cpii ne leur était plus contraire, voyaient diminuer les dillicullés de leur enlrej)risc, ils étaient entraînés du même cou|) ii se bàlerde l'accomplir; mais comment présenter ii la nation, cotimient lui faire accepter une monarcliie béréditairc avec un monarque séparé de ses bérilicrs? La réconciliation de la maison royale, trop longtemps attendue et différée, ne paraissait plus seulement nécessaire, elle devenait urgente; il fallait (|u'une démarcbe pubiiiinc la consacrât sans retard.

Le jour oii l'Assembb'-e entrait en vacances, certains conlidents des princes voulurent conférer avec t|uel(iues mendjres île la droite modérée; on se réunit cbez l'un d entre nous, et la visite de M. le comte de l'aris ,i l'roiis-

dori" fut une fuis (le plus remise sur le ta])is. Le général lie Cliabaud-Lalour posa des questions, fornuda des objections évidennnent préméditées, et que persomielleiiieiil il désirait à coup sûr voir écarter : car, attaché dès sa jeunesse au duc d'Orléans, l'ayant accompagné dans ses campagnes et gardant à la famille de son prince uneatl'ection lidèle mais non aveugle, déjà, sous l'Empire, il avait engagé la duchesse d'Orléans à ne pas séparei- la cause de son lils de la cause du comte de Chambord. Nous répondîmes de notre mieux; nous insistâmes une fois de plus en nous efforçant d'aplanir la route qu'il ne fallait plus larder à suivre- Les amis des princes évitèrent de les engager ou de se prononcer eux-mêmes. Plusieurs d'entre nous sortirent de la réunion fort découragés par celte réserve; d'autres présumèrent au contraire que la visite allait se faire ; ces derniers ne se trompaient pas.

Nous étions revenus depuis peu de jours dans nos provinces, (juand les journaux annoncèrent, discrètement d'abord, puis très ouveilement, que M. le comte de Paris se rendait auprès de M. le comte de Chambord. Une exposition universelle, la première depuis nos désastres, venait de s'ouvrir à Vienne; la France y figurait avec un éclat qui surprenait l'Europe. M. le comte de Paris était parti sous prétexte d'aller la visiter. Mais sa résolution était prise et sa démarche eut bientôt le caractère polili(]ue qu'il devait y donner.

En arrivant à Vienne, il lit ih-mander à M. le comte de Chambord de le recevoir. Celui-ci lui envoya un de ses gentilshommes, porteur d'une note contenant les paroles par lesquelles son cousin devrait l'aborder. Cette façon d'agir avait pour objet de prévenir les malentendus qui avaient suivi les rencontres précédentes entre les deux branches. De son côté le comte de l*aris avait écrit d'avance les paroles qu'il comptait prononcer : elles étaient plus formelles encore que celles qu'on avait prétendu lui

(licier : ollfs furent as^rééos : il les récita le lendemaiu en entrant à Frolisilorf : après (|Uoi le comte de Clianiboril lui ouvrit les bras ot l'embrassa lendreiiient : la maison de Bourbon n"élail plus divisée, le droit de l'aîné était reconnu par les cadets; la moiiarcbic pouvait se rétablir: et déjà l'opinion, favorable ou non. la tenait pour rétablie. Mais avec quelles institutions, moyennant (|uelles garanties, à l'abri de quel drapeau"? Les deux princes évitèrent d'en parler. Il était permis de penser que le comte de Cliambord avait à cœur de recevoir sans condition la soumission de ses cousins et que les concessions nécessaires seraient moins difficiles à obtenir si elles n'étaient pas réclamées dès la ])remière entrevue par des parents qui jus(|u'alors avaient méconim son droit. De là, sans doute, la généreuse réserve que, soit avant, soit pendant la visite, le comte de Paris avait gardée et dont plus d'un orléaniste lui sut mauvais gré.

Les autres princes s'associèrent à la démarche du comte de Paris. Tous vinrent successivement à Frobsdorf, sauf le duc d'Aumale, qui préférait encore se réserver : il allégua qu'il avait à préparer le procès Bazaine, en sa qualité de président du conseil de guerre, et se trouvait ainsi dans l'impossibilité de faire le voyage; mais il laissa les siens parler au nom île leur famille entière, et nous verrons (]u'au moment décisif, en dépit de ses méfiances, il s'associa sincèrement à l'entreprise.

Le gou\ernemenl ne négligea rien non [)lus pour justifier notre conliancc. Le Maréchal prit les mesures militaires qui devaient garantir le maintien de l'ordre sans

156 SOUVI'.NIRS l'OLITlQUES

(jiii' le niiiiislroilc la iiucrrc, sus[)i'c(poiii-l;uil, de lionaparlisiiii', pai'iîL h' coiilrccarrcr : il rriinil autour ili' l*aris (les clicFs du corps sur I(>s(|iuj1s on pouvait coiuiilc'r l'ii cas de restauration. Le général Carey de Hellcniarc ayaiil annoncé publiquement qu"il briserait son épée si la uKinarcluc élail proclamée, le gouvernement le mit en retrait d"cinploi , profita de l'incident pour rappeler l'armée entière à la disci[)line et, par un ordre du jour du ministre dehiiiucirre, par une proclamation du Maréclial lui-môme, l'obéissance ii la décision de l'Assemblée souveraine l'ul imposée d'avance. Le général Bourbaki, lié par ses anlécédents à la (iMiasIic ini|)éiiale. commandait à Lyon; le duc de liroglie chargea le prélct Ducros de le sonder. Le loyal soldat répondit que, si la proclamation de la monarcliie par l'Assemblée provoquait un soulèvement, il le réprimerait, mais qu'ensuite, le respect de la loi une fois assuré, il irait s'ensevelir dans la retraite, fidèle à son passé. ÏA's précautions étaieutdonc prises contre l'émeute. En mémo temps, le premier ministre s'attachait à dissiper les alarmes et les préjugés populaires; il allait dans son déparlement, à un comice agricole, attester à ses électeurs ([ue « le gouvernement que leur donnerait l'Assemblée nalionab" acceplerait les [)rinci[)es des sociélés modernes et n'en ré|»ndici'ail (pie les excès ». 11 eùl voulu s'avancer davanlage . je le tiens de lui-même: il ]ii-oposa au .Mar('chal que notre ambassadeur à Vienne iîl une (h'niai'clie auprès du comte de C.handiord. Sans préjuger le vote de l'Assemblée nationale, ce représentant de la France aurait exposé au prince dans quelles conditions le rétablissement de la monarchie était jugé possible par le gouverneiiuMit res|)onsable de la paix publique; il l'aurait prévenu (ju'il trouverait ce gouvernement toul prêta l'accueillir, si, i-aïqielé par l'Assemblée, ilrcvenail avec le drapeau tricolore; sinon, non. « l'eul-étre, » disait lirogiie. « cette notification officielle aurait-elle eu

raison do la n'si.stancc que les sollicitations indixiducilcs n'ont pu vaiiuTC. » Mais le .Alaréchal nr s'y prrla pas: il lui parut <|u'en intorvenani de la sorte avant la (I(''('isioM de l'Assenihli'c. il sortirait de. la réser\e ipie coniporlail sa fonelion.

Tel (pi'il (''lait conslitur-. le conseil des ministres n'avait pas à délibérer sur le |)rojct de restauration, tout au moins avant que rAssemhlée en fut saisie : en cssavant de prendre parti au préalable, il eut risqué- de se dissoudre et l'un de ses membres, tout au moins, M. Magne, se fût relin'' (I). Alais en attendant (|ue le moment d'engager le ministère arrivât. clia(|ue ministre pouvait se concerter avec ses amis et les diriger vers le but à atteindre; c'est à quoi le duc de Jiroglie ne se montrait pas moins disposé que les légitimistes notoires qui siégeaient dans le cabinet : de concert avec lui, ceux-ci envoyaient au comte de Cbambord M.M. de Sugny et Mcr\cil]cMix du Vignaux d'abord. ]\I. Combler ensuite, (jui tenaient au prince le meilleur, le plus persuasif et sincère langage (2). Luimême attirait à Versailles, pour le consulter, à la veille du jour décisif, l'ami qu'il considérait depuis longtemps connue le type aclicvé du royaliste babile et fidèle, Falloux. Un jour que je sortais d'une de nos réunions jiréparatoires, il me rejoignit et, me prenant à part, me montra devant nous un de nos collègues qui remontait, isolé, la rue des liéservoirs. ((^'oili^un bonnne, » me dit-il, « ,'i(|ni l'on devrait bien faire attention. Il importei-ait de lerallaclier il voire cause. Je n'ai (juant à moi, n'en à offrir eu vue d'une restauration, rien non i>lus à suggérer à M. le

(i) M. Magne avait dùclaré qu' « uno fois la nionarcliie rétablie, elle aurait tous ses vœux et tout son dévouciiient de citoyen ». mais que. • comblé (le bontés par rEmpcieur, » il ne pouvait « concourir à un vote qui aurait pour oITct do priver son CIs de l'hérédité que les constitutions impériale.5 lui avaient reconnue. l'Iacé entre ces deux devoirs contradictoires, il s'abstiendrait. » (Chesnelong. la Campagne monarchique en 187 3, p. 300.)

(2) Merveilleux dd Vignacx, Vn peu d'histoire, p. 41 et suiv.

ir,8 SOUVKNIRS POLITIQUES

comlo lie Cliainhord. qui ne in";i fait faire aucune ouverture. Mais si ses mandalaires avaient encore à disposer d'un portefeuille, ils feraient bien de songer à Raoul F)u val. » iAI. Raoul Duval s'était alors signalé par sa vigueur conservalrice et n'avait pas encore affiché ses préférences bonapartistes.

Je ne manquai pas de Iransnicttrc l'avis à qui in(> semblait h même de le faire valoir auprès du prince; mais personne sans doute n'était chargé de proposer quoi que ce fût de sa part; et. (piel<|ues jours après, M. Raoul Duval, par une lettre publique au général Changarnier, se déclarait contre la monarchie : le premier, il donnait le signal d'une scission dans le camp conservateur. Je ne prétends pas d'ailleurs qu'il eût été possible de le gagner, ni qu'il convînt d'en faire un ministre . Mais j'ai noté ce Irait parce qu'il me semble caractéristi(iue : il atteste tout à la fois la sollicitude ilu duc de Broglie pour la caus(> monarciiique et la singularité de sa situation : riionnne d'État charge d'ouvrir la porte au roi demeurait, au moment 011 ce roi devait entrer, sans accès auprès de lui.

L'entreprise ne s'en poursuivait pas moins. Elle impliquait un double effort : il fallait d'une part qu'une majorité parlementaire rappelât le prince; de l'autre, que le prince se rendît à cet appel : chose étrange, peut-être sans exemple dans l'histoire, c'est le consentement du prince qui paraissait le plus difficile à obtenir et fmalemenl devait nous être refusé. Aussi, parmi nous, les plus rapprochés du comte de Chambord se montraient les moins empressés à précipiter l'événement. Après la démarche du comte de Paris, le dénouemenl semblait proche h qui voyait les choses de loin: el sans doute un acte spontané du comte de Chamliord aurait aplani les difficultés provenant du Parlement el de sa composition. Mais cet acte que nous nous acharnions à espérer et a provoquer se faisant tout au moins attendre, il nous fallait

rorrutpr par iino proiia^jaiulc laborieuse les voix encore incertaines et ponrlanl nécessaires au vote diTisif.

Au surpins, je lron\e l'cnlreprise envisag^ée sous toutes ses faces dans une lettre que m'écrivait ("diesnelons- peu (le jours avant d'y jouer le rôle principal. On y verra par ipiels motifs des patriotes, étrancfers jusqu'alors au parti légitimiste (1), étaieni déterminés à la poursuivre et par quels moyens, à travers quels obstacles, à quel |iri.\ il t'Iail permis d'espt'-rer le succès :

« Orlhez, H scplciiilirt- 1873.

« La démarche du comte de Paris est un grand acte, noblement et spontatK'inent accompli. Personne ne l'attendait : la surprise en a doublé l'elTct. S'il ne supprime pas les difticullés, il aide à les résoudre: mais en facilitant la solution il déplace et aggrave les responsabilités. Le Roi et l'Assemblé-e sont désormais face à face; la question est en leurs mains et le succès dépend de leur accord.

« Il ne peut venir que tle là, ne nous y trompons pas; le

(!) C'est rc que Clicsnplons ronslatn Iiii-ini'tmp au début de .son récit :

• Entré dans la vie piililimie en 18:)2, - dit-il. .- comme membre du Confcil pénéral de mon déparlcmenl, je fus élu, A la fin de ISfiS, député au Corps législatif J'élais alors le ipie j'avais toujours été. re que je reste toujours, un catholique dévoué avant tout à l'Eglise et à la France.

« .le prêtai, comme député, un concours loyal à l'Empire, sans sacrifier toutefois la moindre parcelle <h- mon indépendance. Je ne cliercliai, dans aucune circonstance, à ébranler son pouvoir: je désirais qu'il se consolid.lt en s'amélioranl cl A quelques égards en se transformant. Si je n'Iiésitais pas à marquer mon dissentiment sur des points essentiels, lorsque le bien du pays me s'îmblail l'exiger, je ne me prêtai à aucune coalition avec l'opposition républicaine qui aspirait à le renverser. Jusqu'à la dernière lieurc de l'Empire, celte altitude fut la mienne. Je n'ai ni H la désavouer, ni à la regreller.

' iMais en 1871, au moment où il s'agissait d'eng.iger dans de nouveaux chemins la France, que de tragiques événements avaient jetée hors des voies où clic marchait, mes réfiexions cl la leçon des événements me conduisirent à celle pensée que le retour au vrai principe mon.irchique pouvait seul rendre et garantira cette France bien aimée les conditions nécessaires à son relèvement social cl national, » (La Campagne monarchiqne de iS73. p. i et 2 )

pays accciilcra la inniiai-i'liio uiit! fois l'aile : il iw la Icraii, pas (lo son smil niouveinoiit et. par sa propre inspiration. Une Assemblée nouvelle ne la ferait pas ilavanlagc; fùlelle conservatrice, elle ne sérail pas monarcliique. Nous sommes 300 monarchistes contre .'50 bonapartistes. De nouvelles élections modifieraient notablement celle proportion et laisseraient peu de ciiances à une restauration l)Ourbonienne. Personne du reste ne songe à un coup de force, ni le Roi, ni ses (idèles, ni ses adhérents; outre (|ue nous sommes un parti d'honnêtes gens, non d'aventuriers politiques, les moyens manqueraient aussi bien (jue 1 intention. La conclusion est que la monarciiie se fera par l'Assemblée on qu'elle ne se fera pas de longtemps.

« Nous seuls pouvons la faire; et elle est pour notre pays l'instrument nécessaire de son salut social et de son relèvement national. Avec la monarchie et par elle, nous pouvons nous rasseoir dans l'ordre, dans la pai.x intérieure, dans une sage liberté, dans une sécurité stable, dans le respect de nous-même et de l'Europe; et, avec l'aide de Dieu, en retrouvant l'estime et la confiance des autres nations, le jour oîi nous ne serons plus un foyer toujours incandescent de troubles et d'agitations révolutionnaires, nous pourrons, par de sûres alliances, reprendre, avec l'intégrité de notre territoire, la dignité de notre ascendant; nous pourrons redevenir la France. — Si nous échouons dans notre dessein, nous retomberons bien vite dans la situation qui précédait le 24 mai, avec une dissolution inévitable, des élections compromises, et le radicalisme menaçant Sans doute il \ a l'expi'ilient d'une stabilité temporaire par la consolidation du provisoire actuel. Mais l'impuissance des monarchistes étant constatée et prouvée par le fait même de cette deini-mesure, nous serions placés entre le courant radical et le courant césarien et, après un court temps, débordés par l'un ou par l'autre, peut-être iiar la coalition des deux; nous sacrifie-

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rions ravonirau repos précaire du présent. Kn outre celle solution inlerniéiliaire cllc-inénie, qui aurait eu son prix si la question nionarclii(|nc avait élé. ilnn coMuiinn accord, ajournée, deviendra plus que diflicile après l'écliec de cette question. — Plus j'y pense, plus je suis convaincu que la solution nionarcliiquc est non seulement la |)lus complète et la meilleure, mais l'unique moyen de salut. Le devoir est clair; la nécessité est impérieuse; l'intérêt du pays le réclame; nous sommes condamnés à vaincre ou à périr.

I» L'oi)stacle ne viendra pas de l'opinion |iul)li(|ue : eilc est telle, ii mon sens, que vous le dites, ni enlliousiasle, ni empressée, craintive, mémo déliante, ne prêtant i)as secours, ne créant pas d'embarras, se réservant sans s'opposer. Hier encore, je vcu.x dire avant le "j août, elle ne croyait pas ;i une restauration monarcliiquc et ne l'envisageait que comme ime éventualité peu probable, lointaine en tout cas: aujourd'Imi elle la juffc possible cl la croit procbaine : les ims s'en iufpiièlent: d'aulics la désirent; la plu|iail .s'y rési^ncnl: Ions sciilcnl (jue la question est posé-e et ([ue la solution l'rajipe à la porte. Je na|)erçois pas l'un île ces courants (|ui précipitent lévénement, mais une disposition trénérale à laisser faire sans s'en-iager prématurément, \ienne le succès : je ne m'attends pas à un applaudissement bruvani; niais on peut com|iler, ce me scnd)le, sur un assenlimenl de sali.si'aclinn |iour les uns. de raison pour les autres, de lassiludc cl de soulairenienl pour le |dus i;rand nombre Voilà l'étal vrai de l'esprit publie.

CI II faut s'atlenilre à la résistance des bonapartistes et des radie au.x Les premiers trouveraient sans doule des éclios nombreux dans le pays consnilé par un vote pour exprimer une préféretici-; ils sont trop près île nos n-cenls dcsaslres, tro|) peu préparés à entrer immédialement en scène pour soulever une o|>posilion sérieuse au fait

ici -m; \ i;.\ i ns imh.i l'iy i i-.,-

ciC(.-oiiu)li, Miin- mt>mo pour (Milrax'or son airuiii|)lisseiiKMil. (^)iiaiil :ni.\ railiruiix. ils oui loiilcs leurs haines ; mais ils ne soiil pîts remis ilc la (h^l'ailc t\v la (Icimiiiunc : il \ aura ilu IVémissemenI ; ils ne li\reriiiil pas une grandi; hatailhv l'ai Imil cas, la loyaulé du niart^chal répond de la loyauli' de l'armée. I^es etrervescences révolulionnaires (jui pourront se [H'oduire seront \ ile cl l'aeilemenl comprimées; elles n'iront pas loin et ne preiidronl pas le earadère d'une insuri-eelion (;l).

« .le ciois donc (pu' l'Assemblée pourra ce (pi'(dle \oudra. ^' aui\i-l-il une iiiajorih' pour viiuloir".' Si la (|ueslion est hien meui'c et si; présente bien, je l'espère sans i^ser en élre sûr. Les droites, le centre droit, les conservateurs non classés rcprésenlenl 320 voix. 11 faul s'attendre à l'opposition carrée de I.") \oix bonapartistes et à ralisliMition de Kl ou lo autres. Pour arriver au cliillre ilu minimnni iK'cessaire (iiOO), il faut eonqué'i'ir 'i(l \(ii.\ de l'ancien centre uauclie. \ous ne devons pas nous dissimuler ipie la chose sera dil'lieile. Pour une al'lirination siin|)leuienl cunser\ airice. on en obtiemlrait aisément plus (pie cela: mais pour une ariirmalion

d) Il est iiilùi-cssant do retrouver sous la pluiue il'uii obseï vali^ur bien diliérent do Cliesiielong des appréciations presque idrnliques. iJans un article public en 1878, J.-J. Wciss, alors rallié à la République, constate (jucn ISTo : « La France était prête à accepter la inonarcliie. Ceux qui s'en déliaient ou la haïssaient, les paysans dans les campagnes, les ouvriers dans les centres populeux ne possédaient aucun moyen de résistance. Le Midi, à la vérité, était couvert d'aflilialions bruyantes où l'on agitait vaguement des projets de sédition en vue de telle ou telle évenlualité. C'était des allilialions sur le papier. dlsséniinéi'S, trop nombreuses pour ne pas rcnrcrmer beaucoup d'éléments incertains et mobiles. Des colonnes volantes opérant dans le bassin inférieur du Hliùne et sur les deux rives de la Garonne en auraient eu facilcinent raison. Le gros de la bourgeoisie attendait la restauration sans défaveur et l'espérait. A Paris, on pouvait compter sur l'adhésion du haut commerce et de la haute banipie. même do la banque Israélite et de la banque piotcstantc, c'està-dire des classes qui avaient le plus contribué à l'aire la révolution de •1830 et de celles qui. cnire 178a et 1870, s'étaient toujours montrées le plus réfractaires à l'idée de monarchie légitime. » (J.-J. Weiss. Combat cvnstilutiiiniiel, p. 87 et 88.)

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