CHAPITRE PREMIER
La session de 1890 — Ernest Pacaud — La nouvelle députation — La mort du sénateur F.-X. Trudel — L'agrandissement territorial de la province — Ses futures bornes — La mort de l’hon. P.-J.-O. Chauveau — M. Tarte commence à dénoncer les scandales du port de Québec — - Résumé des accusations — Il renouvelle ses accusations devant la Chambre des Communes, après avoir été élu à Montmorency — M. Robidoux succède à l’hon. C.-A.-E. Gagnon comme secrétaire de la province — Un mot de Robidoux — Les Equal Rightistes — Réponse de M. Mercier — Banquet offert à M. Mercier à Montréal — Un incident — M. Chs Langelier dans le cabinet Mercier — - Défaite de l’hon. Arthur Turcotte à Trois-Rivières — Il devient protonotaire à Montréal — Le comte de Paris visite le Canada — Divers incidents — On célèbre intimement le cinquantenaire de M. Mercier — Ouverture de la première session — M. Marchand choisi de nouveau comme Orateur — Desmarais et Fitzpatrick proposent l’adresse — Etablissement des écoles du soir — Leur ouverture solennelle dans toute la province — Les asiles d’aliénés — Politique nouvelle — Fusion de l’Université Laval à Montréal avec l’Ecole de Médecine et de Chirurgie — La députation du district de Québec offre un banquet à M. Chs Langelier — Mon discours — Chemin de fer du Labrador — Fondation du Mérite Agricole — Fête de l’Agriculture — L’accident de chemin de fer à Saint-Joseph de Lévis — Alexis Dessaint et Michel Le Bel.
Pendant les trois années qu’il avait occupé le pouvoir, M. Mercier avait accompli de grandes choses; aussi, en 1890, était-il à l’apogée de sa popularité; il tenait la province dans sa main. Les élections générales qui eurent lieu cette année-là se terminèrent par une éclatante approbation de l’électorat; la majorité du gouvernement fut considérablement augmentée. La nouvelle députation comptait, dans les deux partis, des hommes de grands talents. On a prétendu que, depuis la Confédération, c’était la plus belle représentation sortie des urnes électorales.
Je désire rendre ici un hommage bien mérité à un homme qui a contribué pour une large part à ce succès et dont les efforts persistants ont fait beaucoup pour consolider le parti libéral. Je veux parler de feu Ernest Pacaud. Sa vie est une page de l’histoire politique de notre parti. C’est à l’époque où nous combattions les conservateurs alors tout puissants qu’il a courageusement pris la plume et qu’il a fait ses premières armes. Ceux-là seuls qui ont été à la peine dans ces sombres jours savent les ignominies qu’il a fallu dévorer, les ingratitudes que nous avons rencontrées, les honteuses palinodies dont nous avons été les témoins attristés. Bon nombre des nôtres nous ont abandonnés le long de la route, découragés, désespérés, croyant notre cause irrémédiablement perdue. A un certain moment, c’était presque un crime que d’être libéral chez nous. Mais heureusement, il se
rencontra des courages assez fortement trempés pour résister aux séductions du pouvoir, pour faire face à l’orage et pour préparer les grandes revendications de l’avenir. Ernest Pacaud fut l’un de ceux-Là.
Il vivait à Arthabaska où il exerçait la profession d’avocat à côté de Sir Wilfrid Laurier. Il habitait les Cantons de l’Est encore sous le coup de la merveilleuse éloquence du grand tribun Eric Dorion. Celui-ci était mort et le Défricheur qu’il avait fondé était disparu. L’œuvre qu’il avait accomplie dans ce milieu menaçait de s’éteindre. Mon ami Ernest Pacaud qui a toujours cru à l’influence de la presse sur les masses résolut de prendre en sous ordre le travail de 1’ “Enfant Terrible.” Il fonda, dans ce but, le Journal d’ Arthabaska en 1872. M. Laurier en était le rédacteur en chef. Cette feuille modeste, rédigée avec un talent supérieur, accomplit d’excellente besogne. MM. Laurier et Pacaud, après avoir croisé le fer devant les tribunaux, coalisaient leurs efforts dans le Journal pour défendre les idées du parti libéral. Leur travail produisit dans cette région des résultats féconds qui se font sentir encore aujourd’hui, mais Pacaud perdit à cette tâche une clientèle très lucrative.
En 1878, le gouvernement Joly voulant le récompenser de son dévouement le nomma protonotaire, greffier de la Cour de Circuit et de la Couronne à Trois-Rivières. Il ne devait
pas jouir longtemps de ce repos, qui, du reste, répugnait à sa dévorante activité. En effet, deux ans plus tard, le gouvernement Chapleau arrivait au pouvoir et son premier soin fut de destituer Ernest Pacaud. C’était, sans qu’il le soupçonnât, le meilleur service qu’il pouvait rendre à ce dernier lui-même comme au parti libéral auquel il rendait l’un de ses plus vaillants soldats. Il s’en est aperçu quand il était trop tard.
Ernest Pacaud n’a jamais connu ce que c’était que le découragement. Le lendemain de sa destitution il se remettait à l’exercice de sa profession à Trois-Rivières et prenait la direction de la Concorde, fondée en mai 1879 par un groupe de citoyens de Trois-Rivières. Il se mit— ô scandale des scandales! — à prêcher les idées libérales dans ce district si conservateur. Cette population formée à l’école de feu Mgr Laflèche et si fortement attachée au parti conservateur fut étonnée d’une pareille hardiesse. Cependant, peu à peu, les préjugés commencèrent à se dissiper, les préventions tombèrent petit à petit, la lumière pénétra dans les rangs et l’on finit par s’apercevoir que le parti libéral n’était pas aussi démolisseur qu’on l’avait cru depuis longtemps. La semence fut féconde puisque la cause libérale est maintenant triomphante dans cette région.
La Concorde, rédigée avec vigueur et talent, fit bientôt sa marque dans la presse. Aussi,
M. Laurier, qui suivait avec intérêt la carrière de son vieil ami, de son ancien compagnon d’armes, voulut-il offrir à son talent et à son activité un champ plus vaste. Il le fit venir à Québec en 1880 pour lui confier la direction de ce bon vieux cheval de bataille qui s’appelait V Electeur. Quelles luttes superbes ont été faites par cette feuille qui était devenue le Coran de tous les libéraux dans la province! Cette feuille qui avait pour collaborateurs les Laurier, les Mercier, les Langelier, les Fréchette, les Chouinard et les Ulric Barthe fit aux ministres une guerre sans trêve, sans merci. On se battait avec plaisir, avec courage. Une élection se présentaitelle, la petite cohorte engageait la lutte contre les plus formidables influences. Hélas! la victoire ne lui souriait pas souvent, mais la semence était jetée, l’opinion publique était éclairée; et, c’est ainsi que l’on préparait les triomphes de l’avenir. Ce furent de beaux jours que ceux-là. Comme les anciens soldats de la République, nous allions sans ressources, le cœur plein d’espérance et de foi dans notre cause.
Pendant longtemps un journal libéral ne pouvait subsister à Québec sans avoir recours aux souscriptions des amis politiques. Ernest Pacaud, à force de travail et d’énergie, réussit, après avoir acheté l’ Electeur en 1885, à en faire une feuille capable de se maintenir avec ses propres ressour-
ces. A la suite du renvoi du gouvernement Mercier, privé de tout patronage ministériel, accablé de poursuites de toutes sortes, on se demandait si le journal libéral survivrait à la débâcle. Mon ami, sans perdre un instant de courage, se mit à l’œuvre pour sauver du naufrage l’organe du parti libéral. Il déploya dans ce but une activité, une somme de travail vraiment extraordinaires. Non seulement il rédigeait le journal avec son fidèle Barthe, mais il voyait aussi à l’administration, à la comptabilité, à l’achat du papier, du matériel et aux affaires de banques. Il connaissait son établissement sur le bout de ses doigts.
Malgré ses occupations multiples, Ernest Pacaud trouvait le loisir de s’occuper de l’organisation du parti. C’est lui qui de 1878 à 1900 fut l’organisateur des élections dans notre district. Il a excellé dans ce rôle si difficile. Son activité prodigieuse répandait la contagion et mettait tous les amis en mouvement; son assurance imperturbable dans la victoire jetait le courage dans tous les cœurs. C’est lui qui dépêchait des orateurs à droite et à gauche, c’est lui qui trouvait le nerf de la guerre, c’est lui, enfin, qui faisait la bataille dans le journal. Il était familier d’une façon étonnante avec l’opinion dans notre district; aussi, lorsqu’il prédisait la victoire, — on savait qu’il se trompait rarement, — son opinion donnait-elle à nos amis une ardeur
nouvelle qui leur faisait parfois remporter des victoires inespérées.
Et, chose singulière! Ernest Pacaud qui a assuré l’élection de tant de députés, ne s’est jamais senti attiré vers la vie parlementaire. Ce qu’il aimait par-dessus tout, son occupation favorite, c’était son journal. Dans deux circonstances seulement il a recherché les émotions cl’une élection: la première fois c’était en 1874. Il posa sa candidature dans les comtés de Drummond et Arthabaska avec M. Watts un autre libéral; mais il s’effaça en faveur de ce dernier afin de ne pas compromettre le succès de son parti. La dernière élection qu’il a subie, c’était à Bellechasse en 1882. Il se porta candidat contre M. Guillaume Amyot qui était un tribun redoutable. Ces deux hommes éloquents, actifs, bien renseignés, firent une campagne formidable dont bien des électeurs gardent encore le souvenir. Il fut vaincu après avoir rudement bataillé. Depuis lors, bien que souvent sollicité, il n’a jamais voulu briguer les suffrages: il est resté au poste qu’il affectionnait, au fauteuil de la rédaction de Y Electeur et plus tard du Soleil.
Quand la maladie qui le minait le força à s’en aller sous un climat moins rigoureux que le nôtre, il lui fallut vendre son journal; c’est à ma suggestion qu’il le fit. Ce fut pour lui, j’en ai
été le témoin, un des sacrifices les plus cruels de
sa vie que de se séparer de cet instrument dont il s’était servi si longtemps. A son retour, bien que terrassé par le mal, il entretenait encore l’espoir de reprendre la direction du Soleil. Cette pensée a adouci les longs jours de sa maladie, jusqu’au moment où, son sacrifice courageusement fait, il ne s’est plus occupé que d’aller rendre compte à Dieu d’une carrière si bien remplie.
Ce qui le caractérisait surtout, c’était sa fidélité et son attachement à son parti. Il suivait ses chefs en tout, et, pour lui, leur parole était la loi suprême, son journal leur était entièrement dévoué: il suivait toujours leur direction. Sir Wilfrid Laurier surtout, qui était son ami intime, était une idole pour lui.
Ernest Pacaud est décédé le dix-neuf avril 1904. Sa disparition de notre monde politique a laissé un vide considérable, car nous nous étions habitués, depuis vingt ans, à le voir mêlé à toutes les luttes politiques. Sa mort a causé de vifs regrets parmi ses amis. Quel bon camarade il était! Son amitié était exubérante et franche; sa gaité, sa bonne humeur, son merveilleux entrain faisaient rechercher sa société de tout le monde. Il était bon, obligeant, sans rancune, comme sans préventions. Sa plume était toujours bien taillée pour défendre ses amis quand ils étaient attaqués. Il ne manquait jamais une occasion, non plus, de les mettre en bonne posture devant le public. Plusieurs d’entre eux qui
occupent aujourd’hui de belles positions lui doivent une bonne partie de leurs succès.
J’ai perdu dans la personne d’Ernest Pacaud un vieil ami de trente ans, un compagnon d’armes que j’ai appris à aimer et à admirer. Pendant cette longue période notre amitié ne s’est jamais un instant démentie. Les luttes nombreuses que nous avions faites côte à côte avaient fait de nous presque deux frères. Tout cela, hélas! est à jamais fini! Mais une chose précieuse me reste: c’est son cher souvenir. Celui-là sera pour moi impérissable. Comme Maxime Du Camp l’a si bien écrit: “Elle est permanente et active, “cette délivrance qui enlève l’homme à la terre, “tout en le laissant dans le cœur de ses amis; “c’est là qu’est le véritable cimetière, et nous “finissons par n’être plus que des nécropoles, “où nous nous entretenons avec ceux que l’on “n’aperçoit plus. Les morts s’y pressent, mais “il y a toujours de la place; le souvenir est hospitalier, il ne repousse personne. Il n’y a pas là “de fosse commune, chacun a sa tombe particulière, les chers morts en sortent souvent; “ils secouent leurs linceuls et nous parlent.”
Les nouvelles Chambres furent convoquées pour le 7 janvier 1891.
Plusieurs projets de loi très importants étaient
mentionnés dans la harangue officielle, entre autres l’amélioration des chemins, l’abolition des barrières de péage, l’établissement d’un Homestead en faveur des pères de familles ayant douze enfants vivants.
Cette dernière mesure était empruntée à la politique du ministre Colbert sous Louis XIV. Son ordonnance accordait 300 livres aux pères de dix enfants vivants, nés de légitimes mariages et 400 livres aux pères de 12 enfants dans les mêmes conditions. Elle accordait, de plus, 20 livres à tout garçon se mariant à 20 ans et audessous et la même somme à toute fille se mariant à 16 ans ou au-dessous.
Si cette législation de M. Mercier avait été appliquée dans le même esprit qu’il l’avait conçue, elle aurait contribué à l’augmentation rapide de notre population. Malheureusement, il perdit le pouvoir trop tôt, avant que sa loi eut pris son plein développement, et, il faut bien le dire, ses adversaires ne mirent pas de zèle à son exécution.
Plus tard, on s’aperçut que cette dotation en terres était devenue une source d’abus, que ceux qui recevaient ces terres, au lieu d’en faire un établissement pour leurs enfants, les vendaient à des spéculateurs, en violation de l’esprit de la loi. Pour mettre fin à cet abus, le gouvernement Marchand substitua une somme de $50.00 aux cent acres de terre. Et, finalement, cette der-
nière loi elle-même fut abrogée, après constatation qu’elle ne donnait pas les résultats qu’on en avait attendus.
Dans cette même année, le 18 janvier, un homme politique, qui joua dans son temps un rôle considérable, décéda. C’était le sénateur F.-X. Trudel, un conservateur intransigeant, un journaliste de valeur et un avocat d’un talent véritable. Il se distingua surtout dans la fameuse cause Guibord où il fit preuve d’une grande science légale dans la défense des droits de l’Eglise.
Il entra en lutte avec l’honorable M. Chapleau parce qu’il était d’avis que ce dernier engageait le parti conservateur dans une voie fausse. Il fonda l’Etendard pour le combattre, et, c’est à ce moment que prit naissance le parti “Castor”, qui devait faire tant de mal au parti conservateur.
Le sénateur Trudel fut l’un de ceux qui, en 1886, condamnèrent vigoureusement l’exécution de Riel. Il se sépara de son parti sur cette question et il fut l’un des fondateurs du Parti National qui prépara la chûte des conservateurs. Le sénateur Trudel fut incontestablement une personnalité marquante dans notre politique; il occupa une position toute particulière dans la vie publique. Beaucoup de ses vues, sur une foule de questions, étaient singulièrement en désaccord avec les idées
du jour. Ses principes religieux extrêmes en firent un critique, et parfois un critique acerbe, des plus hautes autorités de l’Eglise. Aussi vive était l’admiration de ses amis, aussi véhémente étaient les dénonciations de ses adversaires contre sa conduite. Tout le monde reconnaissait sa force intellectuelle, son énergie dans la polémique; quelle que fût la violence de ses attaques, ses paroles étaient toujours marquées au coin de la conviction.
Sa mort fut un deuil pour ses amis et laissa parmi ceux de son école un vide difficile à remplir.
La première préoccupation de M. Mercier en arrivant aux affaires, ce fut l’agrandissement du territoire de la province. Il posa comme principe: “que tout ce qui constitua autrefois “la Nouvelle-France appartenait à la province “de Québec, moins ce qui avait pu avoir été cédé “par les traités, les statuts impériaux ou les lois “fédérales.” Il prétendait que tout le territoire de Belle-Ile jusqu’à l’océan Atlantique, entre la ligne 45ième et le pôle nord, appartenait à la province.
C’était un moyen d’agrandir celle-ci, de favoriser son expansion vers le nord et de lui donner dans la Confédération le rang supérieur que
mérite d’occuper la plus ancienne des provinces du Canada.
Ce plan était admirable. Mais, pour l’exécuter, il fallait d’abord commencer par fixer les limites nord de la province. Jusque là, une tradition — qu’aucun de ceux qui ont étudié la question de près, n’a pu retracer jusqu’à sa source — donnait comme frontière du nord, la “hauteur des terres,” c’est-à-dire, une ligne rompue en zigzags capricieux, à peu près impossible à déterminer. M. Paul De Caze publia dans le temps une remarquable étude sur le sujet, qui servit de base aux recherches d’un comité spécial nommé en 1886. Ce comité de la Chambre adopta la ligne de YEast Main river.
En 1889, le gouvernement fédéral avait repoussé les prétentions du comité de 1886: il avait proposé la ligne 52ième de latitude nord, excepté aux endroits où ce degré se trouvait à rencontrer la hauteur des terres. Le cabinet Mercier refusa d’accepter cette proposition qui aurait eu pour effet de priver la province de certains droits concédés en vertu des traités et des actes impériaux. C’est alors qu’il fit adopter la résolution fixant la frontière du nord le long de la East Main river, sur un parcours de 460 milles, puis à l’est jusqu’au Blanc Sablon. C’est la ligne d’eau qui était plus rationnelle que la ligne imaginaire offerte par le gouvernement fédéral et qui fut plus tard acceptée par celui-ci.
Cet agrandissement avait pour effet d’ajouter au territoire de l’ancienne province de Québec une étendue de 116,000 milles carrés, le tiers de la province telle qu’existante, soit un territoire capable de contenir facilement la Hollande, la Belgique, le Portugal et l’Ecosse.
Dans ses anciennes limites, — la hauteur des terres — la province avait une superficie d’environ 180,000 milles carrés, ce qui, déduction faite de la surface des eaux de l’intérieur et du golfe, représentait environ 90 millions d’acres de terre, dont 21 millions en culture et le reste formant le domaine public, coupes de bois et terrains miniers.
Le nouveau territoire du nord ajoutait donc près de 75 millions d’acres au domaine public, promettant ainsi de devenir pendant des siècles, pour le bois, le grand marché de l’Amérique et de l’Europe. On assure que ce nouveau territoire possède des richesses inépuisables en gibier, poissons, forêts, mines, etc.
Il était réservé aux gouvernements Laurier et Marchand de mettre la dernière main à ce projet dont la conception revient à Mercier, et d’en assurer la réalisation. Après un arrangement intervenu entre Ottawa et Québec, notre législature passa une loi (61 Vict. Chap. VI) qui déterminait définitivement notre frontière nord.
Sir Lomer Gouin, qui a déjà remporté un si grand succès en obtenant une augmentation du
subside fédéral, est en instance auprès des autorités d’Ottawa pour faire concéder à la province le territoire d’Ungava. S’il réussit, la province de Québec possédera le territoire le plus étendu de toutes les provinces de la Confédération. (1)
Le 1er avril, le Canada français faisait une grande perte; l’un de ses enfants les plus brillants, l’honorable P.-J.-O. Chauveau, descendait dans la tombe après avoir fourni une carrière aussi grande que honorable.
Les succès éclatants qu’il remporta dès ses débuts firent prévoir l’avenir qui l’attendait. Les espérances que ses compatriotes avaient fondées sur lui ne furent pas déçues; car il serait difficile de trouver une vie plus belle, de quelque côté qu’on l’examine.
Il arrive souvent que ceux qui ont jeté du lustre sur leurs compatriotes ont dans leur vie des taches qui en diminuent l’éclat. Dans la vie de cet homme, il n’y a rien de terni, rien à voiler. Cette généreuse nature a été grande au-dedans comme au-dehors; cette intelligence d’élite se complète d’une âme qui ne connait point les petitesses, d’un cœur ouvert à tous les nobles sentiments.
(1) Note — A la session fédérale de 1907-1908, une loi a été passé à cet effet.
Et, si jamais dans sa vie on a trouvé des faiblesses, c’est parce que, entraîné par ses propensions naturelles, il penchait toujours vers l’indulgence et le pardon. Cette faiblesse n’est-elle pas plutôt de la véritable grandeur ?
Il a eu sans doute des adversaires acharnés — tous les hommes de valeur en ont — mais je ne pense pas qu’il ait eu un seul ennemi.
M. Chauveau — comme tous nos compatriotes de cette époque qui voulaient se faire un avenir— a débuté dans la politique, la seule carrière qui s’offrait à ceux que le talent semblait attirer vers les hautes positions. Entré au barreau en 1841, à l’âge de vingt-un ans, dix ans plus tard il occupait déjà la charge importante de solliciteur-général dans la section du ministère qui représentait le Bas-Canada.
Mais il fut avant tout orateur et poète; et cette nature délicate et sensitive, cet esprit rêveur et contemplatif se trouvaient mal à l’aise dans les luttes ardentes de la vie publique. Les circonstances l’avaient placé dans un milieu qu’il sentait ne pas être le sien, et qui, tout en lui permettant d’affirmer la supériorité de son talent, ne lui laissait pas assez d’espace pour prendre son élan vers ces hauteurs qu’il entrevoyait dans le lointain. Aussi choisit-il la première occasion pour quitter cette existence agitée et reprendre son travail aimé au milieu de ses chers livres. Il revint pourtant plus tard à la politique et occu-
pa deux hautes charges: celle de chef de cabinet et de ministre de l’Instruction publique en 1867 et celle de Président du Sénat en 1873. Mais, c’était à contre cœur et à la suite de la pression exercée sur lui par ses amis.
Quoiqu’il en soit, en 1853, pour sortir de cette existence agitée, il accepta la charge de surintendant de l’éducation pour le Bas-Canada. Aucun emploi ne pouvait mieux répondre à ses aspirations. Il se mit courageusement au travail pour continuer la tâche entreprise par son prédécesseur, le Dr J. B. Meilleur. Etudes, recherches, voyages, rien ne lui coûtait pour atteindre le but qu’il avait en vue: rendre notre système d’instruction publique le plus parfait possible. Nous avons recueilli depuis les fruits de ce travail. C’est à lui que nous devons l’établissement de ces écoles normales qui ont changé complètement la méthode d’enseignement et qui répandent par toute la province depuis plus de trente ans cette cohorte d’instituteurs et d’institutrices auxquels nos écoles de la campagne sont redevables de tous leurs progrès. C’est par lui qu’ont été fondés le Journal de V Instruction publique et le Journal of Education qui ont produit tant de bien et dont les traditions sont si noblement suivies par les journaux scolaires qui les remplacent maintenant. Bref, il avait entrepris une grande œuvre et il l’a accomplie avec toute
l’intelligence et tout le dévouement dont elle porte encore aujourd’hui l’ineffaçable cachet.
En même temps, il trouvait le moyen de continuer les intéressantes correspondances qu’il adressait depuis 1840 au Courrier des Etats-Unis, et de produire un grand nombre d’écrits: histoire, œuvres d’imagination, poésies, qui ont leur place marquée dans notre littérature.
Il serait trop long d’analyser ces écrits, et même d’en donner la liste: le public lettré les connait aussi bien que moi et ce que je pourrais dire n’ajouterait rien au mérite universellement reconnu de l’auteur.
Ce que je tiens à faire ressortir par-dessus tout, c’est l’homme remarquable, c’est l’orateur distingué que l’on retrouve, dans toutes les circonstances importantes de notre vie nationale — durant plus d’un tiers de siècle, — se dressant à l’appel unanime de ses compatriotes et venant consacrer par son talent le jour de joie ou de deuil qui se levait pour nous, le souvenir ému que nous donnions à une des grandes actions, à un des grands noms de notre histoire.
Et c’est ainsi qu’il apparut d’abord en 1855.
Une frégate française — La Capricieuse, commandant de Belvèze — était venue jeter l’ancre dans le port de Québec. C’était, depuis la capitulation, la première fois qu’un vaisseau de guerre, portant les couleurs de France, remontait le fleuve jusqu’à notre ville. Ceux qui ont
été témoins de cette arrivée savent quels transports de joie elle a fait éclater, non seulement parmi la population des villes, mais dans toutes les campagnes de la province. Tout le long du fleuve, lorsque le navire, signalé à l’avance, passait en face d’un village, tout le peuple se portait sur la rive pour le saluer de ses acclamations. A Québec, il fut reçu par des salves d’artillerie tirées de la citadelle; c’étaient les nôtres qui revenaient, et, cette fois, leurs anciens ennemis — devenus leurs compagnons d’armes en Crimée — les recevaient avec tous les honneurs, avec toutes les manifestations de joie. Et c’est au milieu de cet ardent réveil des souvenirs, de cette explosion de sentiments patriotiques, qu’eut lieu la pose de la première pierre du monument élevé à la mémoire des héros de Sainte- Foye. Il yavait aussi dans le port deux vaisseaux de guerre anglais. Les équipages de ces deux navires, l’équipage de La Capricieuse, et toute la garnison de Québec — alors très nombreuse — étaient rangés en ordre de bataille autour du tertre où reposaient, dans une touchante confusion, les ossements de ceux qui s’étaient autrefois combattus sur le champ de bataille devenu le champ de la réconciliation et du pardon.
Toute la population de Québec et des environs était là.
La circonstance était solennelle : deux grands peuples venaient s’agenouiller ensemble pour pleurer
leurs morts et élever un monument à leur valeur.
Il me semble assister à cette scène. Je vois un jeune homme — dépassant à peine trente ans — s’avancer gravement sur une estrade, et, tête découverte, devant tous ces fronts qui se découvrent, communiquant à cet immense auditoire, dès ses premières paroles, l’émotion qui l’étreint.
Ce jeune homme était celui auquel je consacre ces lignes. Son discours a profondément remué tous les assistants et a provoqué à chaque instant des salves d’applaudissements. Aussi, a-t-on confirmé notre jugement en France en déclarant que ce discours est l’un des plus beaux morceaux de l’éloquence française.
Tel a été ce grand début, et depuis M. Chauveau s’est maintenu à la même hauteur.
Chaque fois que nous nous sommes arrêtés pour nous recueillir et manifester ensuite nos sentiments, c’est lui qui a été notre porte-parole; c’est toujours la même grande voix qui s’est élevée et qui a formulé, proclamé notre pensée.
En 1887, lors de l’inauguration du monument élevé à notre historien Garneau, c’est M. Chauveau qui a prononcé le discours de circonstance.
Lors des deux grandes conventions des Canadiens-Français, à Montréal, en 1874 et en 1884, c’est encore lui qui a été chargé plus spécialement d’offrir au nom de la province la bienvenue à nos compatriotes des Etats-Unis, et de se faire l’interprète de nos sentiments.
En 1874, à la célébration du deuxième centenaire de l’érection du diocèse de Québec, il a encore porté la parole en notre nom.
Lors de la translation des cendres de Mgr de Laval, en 1878, il a été honoré de la même mission.
Enfin — pour abréger — le 24 juin 1889, à l’inauguration du monument national Cartier-Brébeuf, au milieu d’un concours de toutes les autorités civiles et religieuses, de toute la population de Québec et des villes voisines, de toutes les sociétés nationales canadiennes françaises de la province et des Etats-Unis, la même grande voix s’est encore fait entendre, au nom de toute une race, pour célébrer deux de nos gloires les plus pures et se faire l’écho de notre admiration pour les grandeurs du passé, de notre foi inébranlable dans les grandeurs de l’avenir.
Ici encore la circonstance était solennelle, et je ne pouvais m’empêcher de me reporter, par le souvenir, vers la grande scène de 1855, à trentequatre années de distance.
Sur les bords de cette rivière Lairet, où Cartier passa son premier hiver au Canada, une foule immense est réunie; partout les drapeaux flottent au vent, tout a un aspect de fête, mais d’une fête calme, grave et recueillie. C’est la fête du patron de la nation; c’est aussi l’inauguration ,d’un monument au grand découvreur de notre pays; mais sur ce .monument sont également ins-
crits les noms de nos missionnaires martyrs, et voilà pourquoi cette fête a un caractère de recueillement, de gravité.
Après une messe solennelle, on voit s’avancer sur l’estrade le même orateur que nous avons vu naguère aux champs de Sainte-Foye. Le pas est moins ferme, la voix a perdu de son éclat, mais c’est toujours la même belle intelligence, le même grand cœur, la même parole, sincèrement patriotique. Ici, de même que là-bas, il remue profondément ses auditeurs; plus encore, peut-être, parce qu’il nous semble parfois entendre, dans les vibrations de cette voix qui s’affaiblit-, comme le frisson qui accompagne le dernier adieu.
Et, en effet, c’était l’adieu. Il a dit du reste ce jour-là, en ma présence, avec un accent de tristesse: “Je crois que c’est mon dernier discours.”
Il disait vrai; il est parti, c’est la dernière fois que sa voix a parlé en notre nom, c’est la dernière fois qu’il a répondu à l’appel de tout un peuple qui se faisait un honneur de l’inviter à être son représentant dans toutes les grandes circonstances, parce qu’il était celui qui a le mieux offert en sa personne, sous tous les aspects, le véritable caractère de notre race; parce qu’il n’avait jamais manqué à la peine et qu’il était juste de le convier à la récompense.
Sa voix ne se fera plus entendre aux grands jours de nos fêtes, mais son nom est entré dans notre histoire; et un nom qui est inscrit dans cette
histoire héroïque est déjà entré dans l’immortalité.
Depuis un certain temps, M. Tarte s’était séparé du parti conservateur; il désaprouvait avec plusieurs de ses amis l’influence que M. Thomas McGreevy exerçait auprès des ministres. Ayant réussi à obtenir du frère de ce dernier, M. Robert McGreevy, des informations, il causa toute une sensation dans le monde politique en dénonçant, dans Le Canadien, les malversations qui avaient été commises au ministère des Travaux publics à Ottawa, au sujet des travaux exécutés dans le port de Québec.
Il y avait à ce moment une scission dans le parti conservateur. Deux groupes étaient aux prises: l’un qui avait pour chef Sir Hector Langevin, avec l’honorable Thos McGreevy comme esprit dirigeant; l’autre qui avait à sa tête Sir Adolphe Caron avec MM. J.-I. Tarte et T.-C. Casgrain comme lieutenants. Ces deux groupes luttaient, le premier pour conserver sa suprématie dans la direction du parti, et le second avec l’espoir de le lui enlever. Celui-ci fit vainement des représentations à Sir John Macdonald pour l’engager à rompre avec Sir Hector Langevin et son entourage; le vieux temporisateur préféra rester neutre.
s’imaginant sans doute que les choses finiraient par s’arranger sans son intervention.
Les ennemis de Sir Hector n’attendaient qu’une occasion pour le perdre: elle ne tarda pas à se présenter.
Les deux frères McGreevy qui, jusque là, avaient toujours marché avec la plus parfaite entente, eurent une grosse chicane au sujet du partage des profits résultant de leurs contrats avec le gouvernement d’Ottawa, surtout de celui qui avait pour objet les travaux du havre de Québec. M. Robert McGreevy avait en sa possession toute la correspondance, tous les papiers compromettants, lettres, télégrammes et documents. C’était une mine formidable qui devait à courte échéance faire sauter Sir Hector, et, dans la suite, amener la chéte du parti conservateur.
Dès le commencement de mai, M. Tarte commença à publier des pièces du caractère le plus grave. Il accusait carrément l’honorable Thos McGreevy d’avoir corrompu les plus hautes autorités du département des Travaux publics pour faire accepter ses soumissions, après avoir violé le secret des autres, de façon à s’assurer les contrats bien qu’elles ne fussent pas les plus basses.
Voici en substance l’accusation formulée alors par MM. Tarte, R. H. McGreevy et O. E. Murphy, contre l’hon. Thos McGreevy.
Celui-ci était, depuis 1881, à la fois membre du
parlement fédéral et de la Commission du port de Québec. Le 25 septembre 1882, les entrepreneurs Larkin, Connolly & Cie. signèrent un contrat avec les commissaires du port pour l’exécution de certains travaux de creusement dans le bassin Louise. Vers la même date, M. Robert H. McGreevy entra, à la connaissance de son frère, dans cette société, avec un intérêt de 30% dans les profits de celle-ci.
Au printemps de 1883, la Commission du port demanda des soumissions pour la construction du mur transversal de la jetée Louise. M. Tarte affirmait que, pendant que les soumissions étaient sous examen, devant le ministre des Travaux publics, l’honorable Thos McGreevy profita de sa position et de son influence pour connaître les soumissions et en communiquer le contenu aux entrepreneurs Larkin, Connolly & Cie; qu’il leur indiqua les arrangements à faire avec les plus bas soumissionnaires, Gallagher & Beaucage, afin de leur faire retirer leur soumission et que ce fut de cette manière que Larkin & Connolly obtinrent le contrat. Il ajoutait qu’en paiement de ce service, Larkin & Connolly avaient versé, en juin 1883, une somme de $25,000 entre les mains de leur associé, Robert McGreevy, en présence de l’honorable Thomas McGreevy, et que cette somme avait été remise à ce dernier.
Vers le 23 juin 1884, disait encore M. Tarte,
SOUVENIKS POLITIQUES
Larkin, Connolly & Cie avaient signé un contrat avec les commissaires du port pour le parachèvement de la cale-sèche à Lévis, et en considération de l’obtention de cette entreprise, l’honorable Thos McGreevy et son frère avaient touché $22,000. De même pour la cale-sèche d’Esquimalt, à propos de laquelle il existait un écrit daté de Québec, en décembre 1884, garantissant un profit de 20% à R. H. McGreevy, et cela à la connaissance de son frère. De plus, ajoutait M. Tarte, pendant l’exécution de ce dernier ouvrage, la société s’était servie de l’influence de l’honorable Thos McGreevy pour obtenir des conditions plus avantageuses, et pour cela, elle lui avait payé diverses sommes s’élevant à $30,000, en sus de la part de M. R. H. Mc Greevy dans les profits.
M. Tarte affirmait encore que vers janvier 1887, à la demande de l’honorable Thos McGreevy, la société Larkin, Connolly & Cie s’était engagée à lui payer $25,000, à condition qu’elle obtiendrait 35 cents de la verge, sur 800,000 verges de creusage, dans le bassin Louise, au lieu de 27 cents, prix convenu aux contrats antérieurs pour un ouvrage de même nature; qu’une note de cette augmentation avait été dressée en 1887, 1888 ou 1889 par Michaël Connolly, l’un des membres de la société; que cette augmentation avait été obtenue et les $20,000 payées à l’honorable Thos McGreevy lui-même.
Tel est le résumé des accusations formulées par
M. Tarte dans son plaidoyer répondant aux poursuites intentées contre lui.
Sir Hector et ses amis s’étaient crus assez puissants pour faire face à cet orage. M. Tarte avait écrit dans l’intervalle, dans le Canadien, les Coulisses du McGreevisme, qui avaient créé un vif émoi.
A l’ouverture des Chambres, à Ottawa, M. Tarte porta ses accusations et demanda une enquête. Il venait d’être élu à Montmorency où je l’avais aidé, à la demande de M. Laurier qui avait compris l’importance de l’avoir sur le parquet de la Chambre pour accuser Sir Hector et son entourage.
Le gouvernement fut forcé d’accorder l’enquête, désastreuse pour Sir Hector Langevin. Celuici fut obligé, pour sauver ses collègues, de sortir du cabinet, et, dès ce moment, sa carrière politique était finie. Des procédures criminelles furent instituées contre MM. Thos McGreevy et Nicolas Connolly, à Ottawa, où ils furent condamnés à passer six mois en prison.
C’était certainement une grande victoire pour M. Tarte; mais, après cela, il ne pouvait guère rester avec ses anciens amis. Il se joignit au parti libéral au service duquel il mit sa redoutable plume comme son activité dévorante. Nous le verrons plus tard l’un des ministres de M. Laurier lorsque ce dernier aura emporté la vieille citadelle conservatrice.
Au mois de mai de cette même année, l’honorable C.-A.-E. Gagnon abandonna le ministère pour accepter la position de shérif à Québec. M. J.-E. Robidoux, député de Châteauguay, fut appelé à lui succéder comme Secrétaire de la province. Il fut assermenté le 9 mai.
Les débuts de M. Robidoux comme député avaient été très brillants. Chaque fois qu’il avait pris part aux débats, il avait remporté un beau succès oratoire, et il n’avait pas tardé à se faire une large place dans la Chambre. Avocat brillant, professeur à l’Université Mc Gill, il était arrivé dans notre législature précédé d’une belle réputation qui n’a fait que s’accroître à mesure qu’il était mieux connu. La promotion qu’il recevait apportait une force nouvelle au cabinet, car outre qu’il passait pour un orateur de premier ordre, il était sympathique, il possédait du magnétisme personnel.
Le nouveau ministre appartenait à une génération qui avait laissé un sillon lumineux dans la vie intellectuelle du peuple canadien, génération qui a contribué beaucoup à faire connaître notre littérature à l’étranger. M. Robidoux avait toujours appartenu à ce groupe d’élite.
Avant d’être élu à l’Assemblée législative, il
il avait pris place, dès ses débuts, parmi les meilleurs avocats de Montréal. Il avait compris que pour être un avocat supérieur, il ne suffisait pas de bien connaître son droit, mais qu’il fallait orner son esprit de connaissances de toutes sortes afin qu’il pût s’exercer dans tous les sens. Robidoux comme Laurier n’aimait pas à se prodiguer en Chambre; son goût littéraire répugnait à la discussion banale, à la phraséologie parlementaire. Avant son entrée dans le ministère, je n’aurais pas été surpris de le trouver à son pupitre, au beau milieu des tonnerres lancés par M. Taillon, occupé à lire un volume de Sainte Beuve ou une poésie de Sully Prudhomme. Une fois ministre, sans négliger la littérature qu’il aime passionnément, il lui fallut prendre une plus large part à la discussion. Il le fit toujours avec un tact, une souplesse et un savoir irréprochables.
“L’auditoire le plus particulier dans le monde, a dit Macaulay, c’est la Chambre des Communes, un endroit où Walpole a réussi et où Addison a échoué.” Il faut, en effet, un homme bien maître de ses nerfs pour se lever devant une Assemblée composée d’hommes d’opinions politiques diverses, avec leurs passions, leurs préjugés et leur désir de critiquer. Cette épreuve, M. Robidoux l’avait subie victorieusement.
Quelques mois après, il devenait procureur-
général, position qu’il a occupée jusqu’au renvoi d’office du gouvernement Mercier.
Lorsque M. Marchand arriva au pouvoir en 1897, la place de M. Robidoux était marquée dans son cabinet. Cependant, certaines intrigues cherchèrent à l’en écarter, mais la députation de la région de Montréal insista pour qu’il fût ministre. A la mort de M. Marchand, tout le monde s’attendait à le voir arriver au poste suprême. Il n’en fut rien: ce fut M. Parent qui décrocha la timbale. M. Robidoux fut profondément blessé de cette préférence: il était l’ainé de M. Parent et il possédait, sous certains aspects, des qualités supérieures pour occuper la charge de premier ministre, et néanmoins ce fut l’autre qui fut appelé. Il refusa d’entrer dans le nouveau cabinet. C’est à ce moment qu’il monta sur le banc. Nommé juge à Trois-Rivières, il fut plus tard transféré à Montréal où il exerce les hautes fonctions de la magistrature. Il est un des ornements du banc judiciaire.
M. Mercier, comme je l’ai dit plus haut, avait décidé de dissoudre les Chambres afin de soumettre sa politique à l’électorat. La votation avait été fixée au 17 juin. Il passa à cette époque une vague libérale dans le pays: le gouvernement Fielding était maintenu, le 21 mai, à la Nouvelle-
Ecosse par une forte majorité, et le 5 juin, dans Ontario, le cabinet Mowatt sortait également victorieux d’une élection générale. Ces deux événements jetèrent les libéraux dans la jubilation et donnèrent un nouveau courage aux partisans de M. Mercier.
Depuis qu’il avait pris le pouvoir, M. Mercier avait été en butte aux attaques d’une certaine clique de fanatiques qui le représentaient comme l’ennemi des Anglais et des protestants. Ils avaient formé une association appelée les Equalrightists pour le combattre. Il échangea une correspondance avec le Révd M. Caven, l’âme de cette société, puis il publia une brochure dans laquelle il mettait à néant les sottes accusations de ces mangeurs de Canacliens-français. Cette brochure avait pour titre: “Réponse de l’honorable Honoré Mercier au pamphlet de l’association des Equalrightists contre la majorité des habitants de la province de Québec.” Elle contenait :
1) La correspondance échangée entre M.
Mercier et le Révd M. Caven, président de l’association des Droits Egaux;
2) Une lettre ayant pour titre: “Les griefs des protestants de la province de Québec,” par M. Sellar, rédacteur du Huntingdon Gleaner;
3) Réponse à cette lettre par M. Mercier.
Ce livre s’adressait naturellement aux protestants que l’on cherchait à soulever contre les catholiques; c’était certainement le plus fort
travail d’apologétique chrétienne qui eût paru depuis longtemps chez nous. Il couvrait le champ entier de la question politico-religieuse et de la lutte entre les catholiques et les protestants. Il suffit pour s’en convaincre de mentionner les principaux points qu’il traitait: La doctrine catholique sur les relations de l’Eglise et de l’Etat; les biens ecclésiastiques; le revenu du clergé; les communautés religieuses; l’exemption de taxes; comparaison entre les revenus et les dépenses d’un ministre protestant et ceux d’un prêtre catholique; immigration des protestants des Cantons de l’Est ;les écoles confessionnelles ;la dîme au Canada, en Irlande, en Angleterre; le régime paroissial garanti par l’acte de 1774; la protection de la minorité protestante; etc., etc.
Certes, c’était un beau spectable de voir le premier ministre de la province dérober à ses nombreuses occupations officielles, au sein d’une session mouvementée, les loisirs nécessaires pour préparer un travail destiné à pacifier les esprits et à défendre une population méconnue contre des préjugés aussi insensés que ceux qui animaient les sectaires Equalrightists.
Enfin, le 17 juin, M. Mercier remporta une brillante victoire. M. Taillon, le chef de l’opposition, fut battu à Jacques-Cartier, M. Desjardins, à Montmorency, M. Flynn, à Gaspé et M. Faucher, à Bellechasse. M. Casgrain n’avait pas jugé à propos de se porter candidat dans
le comté de Québec. Les premières banquettes de l’opposition se trouvèrent passablement dégarnies. En revanche le parti ministériel comptait plusieurs recrues d’une grande valeur.
Le 30 juin, M. Mercier m’appela à entrer dans son gouvernement comme président du Conseil Exécutif. Je fus immédiatement réélu par acclamation. Mon ami Pacaud publia dans l’Electeur du 1er juillet, à l’occasion de ma nomination comme ministre, un article beaucoup trop flatteur pour que je puisse le citer ici.
Le Club National de Montréal, ayant pour président M. Lomer Gouin, offrit, le 2 juillet, un grand banquet à M. Mercier à l’occasion de sa victoire. Plus de 200 convives se pressaient autour des tables dans la somptueuse salle à dîner de l’Hôtel Windsor.
Au moment où les toasts allaient commencer, il se produisit un très joli incident. Madame Mercier qui se trouvait dans la galerie, accompagnée d’un grand nombre de dames, se leva, et en même temps on déploya devant elle un superbe drapeau tricolore. L’hon. Arthur Boyer qui se tenait à ses côtés prit la parole au nom de Madame" Mercier et s’exprima en ces termes:
“M. le président et Messieurs,— Je vous parle au nom de Madame Mercier et des autres dames du parti national. Ces dames ont trouvé que les champions de la cause avaient tellement bien combattu dans la dernière lutte, qu’elles leur
offrent aujourd’hui un drapeau. C’est un drapeau français pour rappeler notre origine, il porte les insignes britaniques pour rappeler notre allégeance, et les armes du Canada pour affirmer que nous sommes Canadiens. Nous devons féliciter ces dames de leur heureuse idée.” (Applaudissements prolongés.)
M. Gouin remercia les dames dans les termes les plus délicats et les discours commencèrent.
Quand on proposa le toast “Aux provinces,” M. Mercier fut appelé à y répondre. Il prononça un discours programme au cours duquel il s’évertua surtout à développer deux points: 1) Que les pouvoirs actuels des provinces devraient être maintenus dans toute leur intégrité, et, étendus, si possible; 2) Que des ressources financières additionnelles devraient être accordées pour assurer le maintien des institutions provinciales et le développement de leurs richesses.
Sur le premier point il conclut en disant:
....“Maintenir nos institutions provinciales dans toute leur intégrité; ne pas permettre aucune entrave à leur action, et affirmer toujours et partout le respect à la constitution, libéralement et généreusement interprétée.
“N’oublions pas que ce sont là les seules conditions au moyen desquelles nous assurerons l’autonomie des provinces, nous sauverons la nôtre et empêcherons la Confédération de crouler. Nous sommes des associés ayant une
part légitime et suffisante dans la société; respectons la part des autres et que tout empiètement soit tout de suite répudié et, au besoin, puni par le peuple auquel la vitalité des intérêts en jeu doit commander la plus grande et la plus incessante des surveillances.”
Il s’appliqua, dans la seconde partie, à démontrer la justesse des résolutions de la Conférence de 1887, au sujet de l’augmentation du subside fédéral. Comme on le voit, il n’a jamais manqué une occasion de réclamer au nom de sa province des droits qu’il croyait avec raison lui appartenir. La semence qu’il a jetée a fini par produire ses fruits, et il était réservé à son gendre, Sir Lomer Gouin, de les recueillir.
M. Mercier avait prononcé dans cette occasion un discours d’une grande modération, d’un tact irréprochable. Eh bien! le croira-t-on ? Certaines feuilles conservatrices anglaises dénaturèrent les faits et inventèrent des calomnies au point de faire croire au loin que les membres du Club National étaient une bande de révolutionnaires qui avaient prêché le renversement de la constitution. Des militaires du Nouveau Brunswick, campés à Moncton, se firent une indignation meeting et adoptèrent des résolutions dans lesquelles il était dit :
“Que le Club National avait passé des résolutions violentes en faveur de la séparation du
Canada d’avec l’Angleterre et en faveur de l’annexion aux Etats-Unis;
“Que le toast à la Reine avait été accueilli avec des sifflets;
“Que M. Mercier avait formulé un programme politique dont la réalisation frapperait le Dominion à sa base, etc., etc.”
Telles sont les insanités que l’on avait inventées dans le but de perdre M. Mercier dans l’esprit de la population anglaise qui lui était déjà hostile, mais, je l’affirme de nouveau, sans aucun fondement.
Il s’était mêlé aux joies du triomphe du 17 j uin une note triste : l’honorable Arthur Turcotte, procureur-général, un ministre bien populaire, estimé, avait été battu à Trois-Rivières. M. Mercier lui offrit la position de protonotaire à Montréal, que la mort de M. Longpré venait de rendre vacante. Il l’accepta. M. Robidoux remplaça M. Turcotte comme procureur-général et je pris sa place au Secrétariat, le 22 août. Le lendemain, qui se trouvait être l’anniversaire de ma naissance, plusieurs de mes amis se rendirent à ma résidence d’été, à l’Ile d’Orléans, pour me fêter. Mon ami, cet excellent Ernest Pacaud, si dévoué et qui a rendu de si grands services à son parti, me lut une adresse bien trop flatteuse, qui portait les signatures de MM. H. Mercier, Jos. Shehyn, J.-E. Robidoux, Arthur Boyer, F. Langelier, P.-A. Choquette, Jules
Tessier, F.-X. Lemieux, L.-J. Camion, Jos. Boivin, Chs Fitzpatrick, J.-C. Langelier, Frank Pennée, N. Lavoie, Léonce Stein, C. Lavoie, Jos. Allaire, P. -B. Dumoulin, le Dr Delagrave, le Dr Belleau et Ernest Pacaud. Cette adresse était accompagnée de fort jolis cadeaux.
Au mois d’octobre, le comte de Paris arriva au Canada, accompagné de son fils le duc d’Orléans, du duc d’Uzès, du comte d’Haussonville, du marquis de Lasteyrie, du colonel Parseval, du Dr Récamier, du capitaine Marhain et de son secrétaire, M. La Chambre.
Un certain groupe à Montréal — M. Beaugrand en était le chef — crut voir dans la visite du comte de Paris une manifestation royaliste dirigée contre la République française. C’était une pauvre raison: qu’avons-nous à voir dans les querelles domestiques de la France.? Il s’agissait tout simplement d’honorer un homme qui portait l’un des noms les plus illustres de notre ancienne mère patrie. Ce n’était pas une question de politique ni de dynastie, mais bien une simple question de courtoisie sociale. Les Canadiensfrançais ont toujours été fiers de recevoir chez •eux tous les étrangers de distinction. Le prince Roland Bonaparte qui avait visité Québec d’année précédente n’appartenait-il pas, lui aussi,
à une dynastie ? Et, cependant, il avait été accueilli avec la plus cordiale sympathie chez nous.
Lorsque le général Boulanger avait visité le Canada, quelques années auparavant, ne l’avaiton pas festoyé, non pas parce qu’il était républicain, mais à raison de son titre de Français de marque ?
Non, cette petite campagne anti-royaliste de M. Beaugrand était puérile, injuste; elle n’a pas empêché la ville de Québec de faire à l’illustre visiteur une réception princière. Les Québécois mirent de côté toute arrière-pensée politique et ils saluèrent en lui un compatriote de naissance royale.
Le comte de Paris arriva à Québec le 27 octobre. M. le maire Frémont lui présenta une belle adresse de bienvenue, dans laquelle il lui disait entre autres choses :....' ‘Descendants d’une race qui vous est chère et dont l’hospitalité et la courtoisie sont reconnues dans l’univers entier, ils sont vraiment heureux et fiers de saluer en vous un Français illustre, aussi remarquable par ses qualités que par sa haute naissance.
....“Notre ville, Monseigneur, est la ville historique, toute peuplée de souvenirs de la vieille France et elle vous dira mieux que nos paroles quelle communauté de sentiments nous unit à vous.”
La ville de Québec lui offrit un grand banquet
auquel prirent part tous nos citoyens importants. Le Lieutenant-Gouverneur lui donna un dîner à Spencer-Wood où il rencontra la fine fleur de notre société.
Le comte Louis-Philippe-Albert d’Orléans était, le fils ainé du duc Ferdinand d’Orléans, mort victime d’un accident de voiture en 1842. I] avait eu pour bisaïeul Philippe Egalité. Son grand-père avait été roi de France sous le nom de Louis-Philippe I. Il a beaucoup écrit; les Lettres lui doivent, entre autres ouvrages, une Histoire de la guerre civile en Amérique. (2 volumes).
En 1861, il était venu avec son oncle, le prince Joinville, et son frère, le duc de Chartres, mettre son épée au service du gouvernement des Etats- Unis. C’était pour revoir le théâtre de cette guerre sanglante qu’il faisait ce voyage d’Amérique.
Voici quelques extraits d’un article du comte Paul Vasili, publié dans la Revue Bleue, au sujet du comte de Paris:
. "Le comte de Paris est grand, la
tournure est encore assez jeune, la tête légèrement inclinée de côté. Son accueil est facile; et bienveillant: il se lève pour recevoir le visiteur; sa poignée de main est ferme et cordiale. Son regard est droit, franc, comme le regard d’un honnête homme, préoccupé de dignité morale.
“Ces deux mots résument l’impression première de l’observateur. On se sent en présence non pas d’une personalité énigmatique et intéressante, non pas de l’un de ces êtres à triple dessous dont l’existence morale semble une boîte de Pandore, féconde en promesses et en menaces, mais bien d’un de ces hommes qui remplissent ou subissent dignement, honorablement leur rôle, sans être de force et d’envergure à tailler en plein drap dans la destinée, à s’y couper de gré à gré ou de force une robe de roi.
“Il n’y a rien de l’aventurier royal dans ce tranquille œil bleu. Ce bureau chargé de livres et de papiers est celui d’un assidu, d’un patient travailleur, et l’érudition acquise, la remarquable compétence que possède le comte de Paris dans toutes les questions de droit social et d’économie politique qui occupent aujourd’hui l’opinion publique prouvent assurément qu’il a passé son temps à autre chose qu’à rêver des projets de restauration.
. “L’histoire de la guerre d’Amérique
est un ouvrage de grande valeur. Témoin de la plupart des événements qu’il a rapportés, le style emprunte plus de chaleur et d’intérêt au souvenir de l’auteur. Ce qui est remarquable dans les œuvres du comte de Paris, c’est le talent consciencieux qu’y apporte l’auteur. Il est certain qu’il y met le meilleur de lui-même,
qu’il travaille sans hâte, sans fièvre, mais aussi sans découragement.”
M. Mercier devait atteindre ses cinquante ans dans le mois d’octobre: ses amis intimes qui étaient au courant de cet événement résolurent de le célébrer par une fête intime pour lui exprimer leur attachement et leur dévouement. La réunion eut lieu chez lui le soir du 18 octobre. Quelle soirée charmante nous avons passée en sa compagnie! Il recevait avec une cordialité qui séduisait ses hôtes.
Nous avions chargé l’honorable P. Garneau, le doyen de ses collègues, de se faire l’interprète des dames et des messieurs présents, en offrant à M. Mercier les cadeaux qui remplissaient son salon; il le fit dans les termes les plus délicats:
"Monsieur Mercier, — Je suis chargé par vos collègues et quelques amis intimes qui vous entourent en ce moment, de vous offrir tous ces cadeaux que vous voyez étalés devant vous. Je suis aussi chargé de vous faire part de leurs sentiments d’estime, de respect et de considération à votre égard.
“Nous sommes heureux de profiter de cet anniversaire pour vous exprimer les vœux que nous formons pour votre santé et votre bonheur. Vos amis intimes qui vous entourent en ce mo-
ment sont, j’en suis bien sûr, les interprètes du public en formant des vœux pour la conservation d’une existence si précieuse pour la province de Québec.
“Voilà bien des années que je vous connais, M. Mercier, et laissez-moi vous dire que j’ai apprécié votre loyauté et votre dévouement depuis que je vous connais, lorsque j’étais votre adversaire politique et plus tard lorsque je devins votre allié. C’est pour moi une sûre garantie, comme ça doit l’être pour tout le public, de votre dévouement inaltérable pour la province de Québec dont le sort dépend aujourd’hui de l’impulsion que vous lui donnerez.”
M. Mercier fut charmant dans sa réponse qui était marquée au coin de la plus franche amitié et de la plus exquise délicatesse.
L’hon. M. David Ross, sous l’empire de l’émotion qui le dominait, prit la parole et il exprima en termes émus son regret que toute la population anglaise et protestante ne connût pas comme lui les grandes idées de justice et de liberté de M. Mercier; cela, dit-il, ferait disparaître les malheureux préjugés qui existent à tort contre l’homme aux idées les plus larges, peut-être, du Canada tout entier.
Mgr Labelle parla ensuite avec sa franche bonhomie accoutumée. Quel beau type que ce prélat! quelle puissance il y avait dans son langage si simple et si patriotique! Dans le cours
de ses remarques, il fit part aux amis de tout le bien que N. S. P. le Pape lui avait dit de Son Excellence le Cardinal Taschereau. Il termina en disant:
“Soyons chrétiens comme le Cardinal Taschereau ; soyons protestants comme l’honorable D. Ross et patriotes comme l’honorable M. Mercier et nous serons certains de vivre en paix, heureux et prospères au Canada.”
Après la prose, ce fut le tour de la poésie. M. Napoléon Legendre, un contemporain de M. Mercier, lui lut une pièce dont j’extrais quelques vers:
“J’ai vécu parmi tous ceux-là Qui sont maintenant à la tête;
Je fus leur compagnon! voilà!
Mais je n’ai pas atteint le faîte.
Peut-être que dans l’avenir En poursuivant ma route dure,
Au but je pourrai parvenir Et donner aussi ma mesure.”
Mon ami Legendre a commis dans ce dernier vers une grosse injustice à son préjudice. S’il n’a pas donné sa mesure dans la politique vers laquelle il ne se sentait pas attiré, il s’est richement racheté dans les lettres où il s’est fait une si belle position.
M. Louis Fréchette lut à son tour des strophes très amusantes sur la vieillese; j’en cite quelques unes:
“Tiens mon ami — chacun défend un peu les siens, — Pour un vieux que depuis cinquante ans l’âge mine Crois-moi, tu n’as encor pas trop mauvaise mine. Après tout, tu n’es pas malingre, ni boiteux;
Tu vois assez; tu n’es sourd ni prétentieux;
Et puis, si la vieillesse est irrémédiable,
Elle est comme autre chose en ce monde, que diable! Elle ne manque pas de compensations.
Le ciel n’a pas voulu que nous passassions Notre vie à nous plaindre; il a mis pour chaque âge A côté du désert aride, un frais bocage;
Et depuis Winnipeg jusques à Singapour,
Si chaque âge a du contre, il a, ma foi, du pour!”
La première session de la législature sortie du scrutin de 1890 s’ouvrit le 4 novembre. Le premier acte qu’elle eut à accomplir, ce fut de se choisir un Orateur. Comme M. Marchand avait déjà rempli ces importantes fonctions durant un parlement, beaucoup de députés avaient songé
à élire M. Jules Tessier. Celui-ci s’effaça généreusement devant M. Marchand. Le choix de ce dernier fut accueilli avec une égale faveur, par les deux côtés de la Chambre. On acclama le nom de ce vétéran de notre politique provinciale qui avait siégé sans interruption dans la même Chambre, représentant le même comté depuis vingt-trois ans ! Ceux qui ne partageaient pas ses opinions politiques reconnaissaient en lui un parlementaire éclairé, un esprit impartial dont les décisions étaient toujours accueillies avec respect. En le choisissant de nouveau pour présider à ses délibérations, la Chambre lui rendait un hommage aussi flatteur que mériié.
Le discours du trône annonçait une foule de mesures importantes, savoir: complétion du réseau de chemins de fer autorisés par la législature, construction de ponts métalliques, grands travaux de colonisation, construction d’une prison et d’un asile d’aliénés à Montréal, fondation d’une école d’agriculture, aide au pont de Québec, relèvement des écoles primaires, augmentation du traitement des instituteurs, construction d’écoles normales, abolition des barrières de péage, empierrement des chemins à la campagne, etc., etc.
Dès l’ouverture de la campagne électorale, dans son discours au Tara Hall, M. Mercier
avait annoncé qu’il se proposait de contracter un emprunt de dix millions de piastres afin de mettre cette politique à exécution. Il comprenait qu’il était de la plus haute importance de mettre en communication tous nos différents tronçons de chemins de fer de manière à les rendre plus utiles et aussi à leur permettre de servir plus efficacement au développement de la province. Il était d’opinion que les ponts en fer étaient devenus une nécessité, que l’empierrement des chemins doublerait le trafic de nos campagnes, que notre système d’éducation populaire était insuffisant.
Deux nouveaux députés qui se sont distingués depuis, mais dont la réputation était déjà considérable, furent invités à proposer et à seconder l’adresse: ces deux débutants étaient Odilon Desmarais, député de St-Hyacinthe, et Chs. Fitzpatrick, député du comté de Québec. Cette occasion est souvent celle où se révèlent les grands orateurs : Sir Wilfrid Laurier a ainsi débuté devant la Chambre des Communes, en 1877, par un chef d’œuvre qui est encore dans le souvenir de tous ceux de ce temps-là.
Les deux jeunes orateurs obtinrent beaucoup de succès. Desmarais était un tribun fougueux que ce nouvel auditoire gêna un peu; pour donner cours à son éloquence si chaude, il lui fallait
les foules, le tumulte, les applaudissements qu’il était habitué à recueillir. Il s’en tira tout de même très bien, il avait conquis l’oreille de la Chambre, ce qui est un grand point. Fitzpatrick était mieux connu du public de la capitale. On avait surtout été témoin de ses succès au barreau où il n’avait pas tardé à se faire une large place. Plus calme que Desmarais, il avait parlé comme s’il se fût adressé au tribunal. Beaucoup de clarté dans son exposition, accompagnée d’une logique irréfutable, sobre dans son débit, il s’était révélé du premier coup le debater formidable qu’il sera plus tard dans la Chambre des Communes à Ottawa.
L’éloquence parlementaire est un genre à part; c’est avec raison que Michael Mardonack a pu écrire dans son livre : “Parliament, its Romance, its Comedy, its Pathos,” au chapitre intitulé Maiden speeches.
“The gift of éloquence or, at least the knack “of forcible exposition — cleverness in stating a “case, and in exposing the weak point of an “adversary, is essential if a member is to exercise “any influence on législation, and is the surest
“passport to the highest offices of the state .
“It is always interesting, therefore, to note the “first efforts at speaking in the Commons of “budding orators, statesmen and politicians; “to listen to the weak and uncertain voice of “the young and obscure member, destined to
“rise to a position of prédominance and power, “and to shake with the thunders of his éloquence “the House, where now he is painfully stammering “out a few disjointed and inintelligible sentences.”
On a vu des hommes du plus grand talent faire un fiasco monumental à leur premier discours et rester de médiocres debaters. Tel fut le cas pour Thomas Erskine, le plus grand avocat du barreau anglais: son maiden speech fut un désastre et il fut toujours un faible debater. Il en fut de même de John Adclison, cet écrivain pourtant si charmant. Il siégea en 1709 dans la Chambre des Communes irlandaises pour Cowan. Son premier discours fut un désastre sans pareil. Il commença ainsi:
“Mr Speaker, I conceive, and then he paused. “I conceive, Mr Speaker, he said agaàn in longer terms. “Again he stoppée! and stood silent “until aroused by the ironical voices of Hear “him,! Hear him! when he once more set out with “Sir, I conceive. But power of further utterances “was denied him and he resumed his seat.”(l)
Un député de beaucoup d’esprit fit à ce sujet la plaisanterie suivante: “Sir, the honourable “member has conceived tliree times and brought “forth nothing.”
Parmi les grands hommes d’Etat qui se sont
(1) Note — empruntée au même auteur.
affirmés dès le début, nous comptons William Pitt et Sir Robert Peel.
Les débuts de Fitzpatrick et de Desmarais, si pleins de promesses, ne se démentirent point dans la suite. Ce pauvre Desmarais est mort juge à Trois-Rivières et Fitzpatrick, après avoir été ministre de la justice dans le gouvernement Laurier, est devenu juge en chef de la Cour Suprême du Canada.
C’est à M. Mercier que revient la belle idée de l’établissement des écoles du soir. Fondées depuis un an seulement, elles avaient déjà obtenu un grand succès. Il voulut, en 1890, qu’elles fussent ouvertes toutes le même jour, le 6 novembre, avec une grande solennité, afin de mieux faire voir leur importance. A Québec, cette cérémonie eut lieu dans l’ancienne Salle de Musique où 3,000 personnes étaient présentes. On remarquait au premier rang Son Eminence le Cardinal Taschereau, l’honorable M. Mercier et tous ses collègues, Mgr Marois V.G., Mgr Marquis, Mgr Têtu, prélats de la maison de Son Eminence, Mgr Guay, protonotaire apostolique, l’honorable M. Marchand, orateur de la Chambre, l’honorable G. Ouimet, Surintendant de l’Instruction Publique, l’honorable John Hearn, M.C.L., l’honorable L.-P. Pelletier, tous les curés de la ville et une foule des principaux citoyens.
Le directeur des écoles du soir, M. l’abbé Rouleau, présenta une adresse à Son Eminence qui y répondit comme suit:
“M. le Premier Ministre,
“Messeigneurs et Messieurs.
“Je suis profondément touché des paroles qui viennent de m’être adressées. J’en conserverai le souvenir toute ma vie.
“Il est bien vrai que j’ai contribué pour quelque chose à l’établissement de ces écoles, mais la gloire et tout le mérite en appartiennent aux membres du gouvernement de cette province. (Appl.).
“Je n’ai fait que donner mon appui à cette entreprise et je suis heureux de pouvoir dire qu’elle a bien dépassé l’espoir que j’en avais. Certainement cette œuvre était d’un caractère à vous toucher profondément. Quel beau spectacle de voir ces ouvriers qui chaque jour viennent s’instruire! Il y a toujours un certain nombre de ces ouvriers qui, dans leur jeunesse, ont reçu l’instruction, mais qui l’ont oubliée plus tard. Il y en a d’autres qui n’avaient pas eu ce bonheur et qui ont su bien profiter de la belle occasion qui se présente. Je félicite les uns et les autres.
“Messieurs, cette grande entreprise, je viens la bénir non pas de ma main, mais d’une main bien plus puissante. Vous save^ que de l’autre côté de l’océan, il y a un Vénérable Vieillard
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dont la voix se fait entendre dans le monde entier. Ce Vieillard a toujours témoigné beaucoup de plaisir à favoriser tout ce qui peut servir au bonheur de ses enfants.
“Eh bien, Messieurs, je viens vous lire un télégramme que j’ai reçu il y a quelques jours et qui vous fera connaître les sentiments de ce grand homme.
“Messieurs, je vous invite à vous mettre à genoux pour recevoir cette bénédiction.
“Rome, 3 novembre, 1890.
‘A S. E. le Cardinal Taschereau,
“Saint Père accorde bénédiction apostolique sollicitée pour les directeurs, professeurs et élèves des écoles du soir et assistants à la prochaine inauguration.
“Cardinal Rampolla.”
L’abbé Rouleau présenta aussi une adresse à M. Mercier dans laquelle il lui disait:
. “Placé en dehors des luttes politiques,
serrant avec cordialité la main de tous les amis qui combattent dans l’arène, à quelque drapeau qu’ils appartiennent, détournant même les yeux pour ne pas constater les insuccès d’hommes que j’estime, je ressens ce soir une joie inexprimable en voyant l’élite des citoyens de Québec, sans distinction de partis, s’associer dans une même
pensée à Son Eminence le Cardinal Archevêque et à l’honorable Premier Ministre delà province, pour promouvoir la cause sacrée de l’Education à laquelle j’ai consacré toutes les puissances de mon âme depuis vingt ans.
“Rien de plus propre à faire comprendre aux ouvriers l’importance de l’instruction qui leur est offerte avec tant de générosité, sans aucune diminution de leur liberté sociale, individuelle ou familiale. Les portes du temple sont ouvertes à deux battants; aucun connétable pour forcer le peuple à y entrer, mais sur le seuil l’Eglise et l’Etat invitant tous ceux qui ont de l’intelligence à aller chercher cette nourriture de l’esprit qui rend l’homme maître de la matière. En fait d’éducation, c’est l’idéal d’une société chrétienne.”
A son tour, M. Mercier parla et dans le cours de ses remarques, il s’écria:
. “Fasse le ciel que ce beau mouvement
ne s’arrête jamais, mais qu’au contraire, il s’accentue davantage de jour en jour, d’année en année; et que l’Etat puissamment aidé par notre clergé patriotique verse abondamment sur la tête du peuple, des cultivateurs comme des ouvriers, suivant la pensée de L’Herminier, l’eau de ce baptême nouveau qui s’appelle l’instruction, baptême de l’intelligence comme celui du Christ a été celui de la foi.”
J’avais moi-même été invité, en ma qualité de Secrétaire de la province et, comme tel,
plus particulièrement chargé de diriger le mouvement de l’instruction publique, à prendre la parole. Je cite quelques extraits de mon discours :
. “Elever les sentiments, éclairer les
intelligences, et par là même adoucir les mœurs et faciliter l’extension des bons rapports sociaux entre les peuples et les individus, voilà ce que doit produire, dans la plus grande mesure possible, l’instruction bien entendue, du moins, dans cette partie qui est laissée à l’initiative du pouvoir civil. C’est Victor Hugo qui a exprimé cette pensée bien profonde dans son “Claude Gueux”, je crois: “Cette tête, cultivez-la, instruisez-la, et vous n’aurez pas besoin de la couper.”
. “N’oublions pas que l’œuvre entreprise
par ces écoles gratuites du soir s’est inspirée entièrement de la grande idée que j’ai touchée plus haut: instruire le peuple, l’éclairer, le relever et, par conséquent, le rendre meilleur et plus heureux dans la limite, dans la sphère des moyens humains, “car, comme l’a dit un écrivain français, “les nations vraiment fortes ne sont pas celles qui “possèdent quelques hommes distingués, mais “celles où le niveau moral et intellectuel du “plus grand nombre est plus élevé.”
“Et en poursuivant ce but, en aspirant à ce résultat si élevé, nous atteignons en même temps un autre objet: nous arrivons à ce progrès matériel qui, après tout, doit compter pour beaucoup
dans l’existence d’un peuple, dans les efforts qu’il est appelé à faire tout naturellement pour conquérir et conserver une position honorable parmi les nations qui se disputent la place et l’empire sur cette terre devenue trop étroite pour leurs ambitions démesurées.”
Cette démonstration eut pour effet de donner une vogue considérable aux écoles du soir appelées à produire tant de bien.
A l’ouverture de la session, le gouvernement avait annoncé une politique nouvelle au sujet des asiles d’aliénés. Le Dr Vallée qui, à cette époque, était le Surintendant médical de l’Asile de Beauport, avait préparé un travail très élaboré, (après avoir assisté au congrès des aliénistes tenu à Paris,) sur la question du contrôle médical. Ce contrôle avait appartenu jusque là aux religieuses dans certains asiles. Le Dr Vallée avait démontré l’inconvénient de ce système avec une telle force que le gouvernement décida de passer une loi pour donner ce contrôle au Surintendant. En ma qualité de Secrétaire de la province, je fus chargé de préparer cette loi et de la soumettre à la Chambre.
On chercha dans le temps à faire du bruit autour de cette question et à faire croire que nous voulions ostraciser les religieuses et leur enlever
le soin des malades pour le confier à des laïques seulement. Rien n’était plus faux. Le gouvernement voulait, au contraire, laisser le soin des malades et l’administration générale des asiles aux communautés religieuses. On s’alarmait à ce mot de “contrôle médical,” parce que l’on n’en connaissait pas le sens ou plutôt, parce que l’on feignait de ne pas le comprendre.
Pour faire cesser toute équivoque, lorsque j’exposai ce projet de loi à la Chambre, je fis, au nom du gouvernement, la déclaration suivante:
. “Je déclare ici, emphatiquement, qu’il
n’est jamais entré pour un instant dans l’esprit du gouvernement, lorsqu’il a déclaré dans le discours du trône qu’il entendait pour l’avenir, après l’expiration des contrats actuels, se réserver le contrôle médical de nos asiles, de vouloir exclure les communautés religieuses. Au contraire, il est reconnu, il est admis de toutes parts que les religieuses et religieux sont les personnes les plus propres à donner aux aliénés les soins nombreux, et délicats dont ils peuvent avoir besoin.
“Quand le gouvernement dit qu’il veut se réserver le contrôle médical, il veut faire comprendre qu’il désire confier à des médecins d’expérience la partie qui concerne le traitement de l’aliéné pour arriver à le guérir. Lorsqu’il s’agit des autres soins, soit nourriture, soit vêtements, etc., etc., toutes choses égales d’ailleurs,
il préfère que ces soins soient confiés à des religieuses ou à des religieux, parce que ceux-ci mettront en donnant ces soins beaucoup plus de sollicitude que ne le feraient les laïques.”
Cette déclaration rassura ceux qui s’étaient imaginé que la nouvelle loi était un acte d’hostilité envers les communautés religieuses. Aujourd’hui que le système fonctionne bien, l’on s’indignerait à l’idée de refuser le contrôle médical aux hommes de l’art pour le laisser à des religieux ou religieuses.
Une autre question de la plus haute importance se présenta dans cette même session: c’était la fusion de l’Université Laval de Montréal avec l’Ecole de Médecine et de Chirurgie de la même ville. Depuis 1881, ces deux institutions avaient été rivales. Désireux de mettre fin à ce conflit regrettable, l’épiscopat s’adressa à M. Mercier et le pria de l’aider à régler ce conflit. Il y consentit à la condition que les évêques fussent unanimes à demander la chose. En effet, ils lui envoyèrent un mémoire signé par tous, demandant cette fusion. M. Mercier avait annoncé le projet de loi dans le discours du trône: or, après que celui-ci eut reçu l’approbation du lieutenantgouverneur, quelques-uns des évêques retirèrent leurs signatures. Aussitôt M. Mercier en informa M. Angers et celui-ci permit d’enlever le projet de loi du discours du trône, et cela, au dernier moment.
Ce fut une surprise générale, quand la chose fut connue. On fit de nouvelles démarches auprès de M. Mercier qui déclara qu’il ne se chargerait de proposer cette loi qu’à la condition que le Pape lui-même lui en fît la demande. Le Saint Père adressa, en date du 19 novembre, une lettre autographe au premier ministre au cours de laquelle il lui disait:
. “Comme cette union des deux Facultés
en un seul corps est éminemment propre à pacifier les esprits et à promouvoir, dans ce centre intellectuel, les intérêts de la science, elle est par là même souverainement désirable, et il faut tâcher de la procurer par tous les efforts possibles.
“C’est pourquoi Nous espérons qu’usant de votre habileté dans la conduite des affaires et donnant libre cours à vos sentiments bien connus d’attachement à l’Eglise catholique, vous saurez assurer à ce projet de loi un plein et entier succès. En agissant ainsi, soyez persuadé que vous ferez une chose certainement utile à la ville de Montréal ainsi qu’à la province dont les intérêts vous sont confiés, et qui en même temps Nous sera à Nous-même très agréable.” (L 'Electeur du 17 décembre 1890.)
Cette lettre de Léon XIII fit cesser les divisions et les intrigues: c’était ce que M. Mercier voulait. Il proposa donc la loi, appuyé par l’hon. M. Blanchet, le chef de l’opposition, et elle fut adoptée à l’unanimité.
L’Université Laval, désireuse d’exprimer sa reconnaissance à ces deux hommes politiques, leur conféra le degré de Docteur en Droit et les parchemins leur furent remis par le Recteur sur le parquet de la Chambre, en présence de toute la députation.
Pendant cette session, les députés du district de Québec, appartenant aux deux partis, me donnèrent un témoignage d’estime bien flatteur, sous la forme d’un banquet. Cette fête, bien entendu, était toute sociale et elle n’avait aucun caractère politique. M. L.-P. Pelletier avait été choisi pour présider le dîner. Il proposa ma santé en termes fort aimables. Je profitai de cette occasion pour parler de l’encouragement que l’on devrait donner à nos littérateurs.
. “Mais il ne suffit pas, disais-je, d’apprendre au peuple à lire; il faut encore lui donner de quoi lire, lui fournir une substance saine pour nourrir son intelligence, lui donner des livres qu’il puisse lire en famille, au grand profit de tous les siens, et surtout sans danger pour ses mœurs et ses croyances.
“Et c’est ici, Messieurs, que ma position de Secrétaire de la province me met à même de remplir une tâche aussi agréable qu’elle est honorable et bienfaisante à la fois. Le ministère que je
préside est chargé de distribuer chaque année une certaine somme pour acheter des livres qui sont donnés en prix aux élèves les plus méritants. Loin de moi l’idée de vouloir critiquer ce qui s’est fait jusqu’à présent. Je me borne à dire que dans l’achat des ouvrages qui doivent servir à cette fin, j’ai toujours fait et je ferai toujours, je l’espère, en sorte que la chose tombe également sur les écrivains, sur les auteurs canadiens les plus méritants, abstraction faite complètement de toute idée de parti, de toute couleur politique.
“C’est ma manière à moi d’encourager l’instruction du peuple, et surtout de venir en aide, non seulement par des paroles, mais d’une façon tangible à ceux qui consacrent leurs veilles aux nobles travaux de l’intelligence, aux fructueuses recherches qui jettent un jour nouveau sur notre histoire, qui font connaître et respecter notre nom dans le monde civilisé, qui vont surtout répandre et fortifier notre souvenir chez ce grand peuple auquel nous devons notre existence et dont nous sommes si fiers de perpétuer les traditions sur ce continent.
“Instruisons le peuple, mais en même temps, honorons ceux qui par leur travail lui donnent le pain de l’intelligence et nous aurons conféré un double bienfait qui ne pourra que contribuer à l’honneur et à la grandeur de notre province.
“En somme, messieurs, j’ai l’exorbitante prétention d’avoir un programme contre lequel
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les portes mêmes de l’Opposition ne sauraient prévaloir. Ce programme a pour en-tête le mot Intelligence. Il signifie encouragement aux lettres, aux arts, aux sciences. Je n’oublie pas ce que mes prédécesseurs ont pu faire pour ces grandes causes; mon ambition — une ambition à laquelle tout le monde applaudira — c’est de faire plus encore. Le progrès matériel d’un pays, c’est le développement de ses muscles; son progrès intellectuel, c’est le développement de son cerveau. C’est par ses savants, ses lettrés, ses artistes, qu’un peuple brille à l’étranger, grandit à l’intérieur et laisse un nom durable dans l’histoire. A mes collègues le soin d’être aussi bons financiers et aussi bons administrateurs que possible; je réclame pour moi la tâche — et vous m’aiderez tous, messieurs, à l’accomplir — de donner une impulsion généreuse aux choses de l’esprit.”
Ces promesses que j’avais faites dans cette circonstance, je les ai tenues.
J’ai acheté des livres du juge Routhier, de Fréchette, de Marmette, de Faucher de Saint- Maurice, de Nap. Legendre, du Dr Dionne, de Pamphile Le May, de l’abbé Casgrain,de Buies, de David, de Marchand, de Ledieu, etc. Parmi mes vieux papiers, j’ai retrouvé d’amusantes lettres de plusieurs de ces littérateurs: j’en cite quelques unes:
“Ottawa, 29 septembre 1907.
“Mon cher monsieur Langelier,
“Je suis en pourparler avec un éditeur de Montréal pour publier un volume intitulé Récits et Souvenirs. La première partie se compose de deux nouvelles: l’une est historique et l’autre est une étude de la vie commerciale de nos jours au Canada. La seconde partie est toute faite de souvenirs de mes voyages aux Etats-Unis et en Europe. Cela est écrit de ma meilleure encre — si tant est que vous lui puissiez trouver quelque valeur — et pourrait se donner en prix dans les écoles ou servir, à la bibliothèque, d’échanges avec des publications étrangères.
“Vous avez assez fréquenté tous nos plumitifs vivants pour avoir constaté la vérité de cette parodie de deux vers célèbres, attribuée à Léon Gozlan:
“Aux petits des oiseaux II donne la pâture,
“Mais Sa bonté s’arrête à la littérature.
“Ores donc que vous êtes devenu, entre autres choses enviables, la providence de nos besogneux de la plume, ne vous plairaît-il pas de faire rougir celle — qui se montre d’une parcimonie si déplorable à l’égard de notre gente littéraire, en déversant sur ma petite personne quelques unes des largesses ministérielles dont vous pouvez disposer ?
“Pour me servir d’un langage moins précieux, mais plus précis, ne pourriez-vous pas m’acheter un certain nombre d’exemplaires de mon livre, ce qui, d’abord, en assurerait immédiatement l’impression, et ajouterait ensuite, par ricochet, un peu plus de substance nutritive à mon modeste pot-au-feu ?
"Si ce faire vous pouvez dans votre bonté ministérielle, veuillez agréer d’avance l’expression de ma gratitude et ne pas moins me croire dans le cas contraire,
"Votre très affectueux et dévoué
“Joseph Marmette.”
A cet éloquent plaidoyer Fréchette et Alfred Garneau ajoutèrent les leurs:
"Montréal, 1er octobre 1890.
"Monsieur le ministre,
“Mon beau-frère, M. Marmette, qui, entre nous, a grand besoin d’argent pour le quart d’heure, (c’est peut-être le quart d’heure de Rabelais), voudrait publier un nouveau volume: Récits et Souvenirs. Etant de passage à Montréal, je cherche à lui trouver un éditeur. Les éditeurs ne manquent pas précisément, seulement ils ont de la défiance. Tous me répondent: "Bien volontiers, mais il faudrait vous assurer tout d’abord que le gouvernement de Québec (vous
savez que chez nous on ne tuerait pas une mouche sans l’aide de l’Etat) s’engage à acheter un certain nombre d’exemplaires de l’ouvrage pour les donner en prix. Or, justement le nouveau livre de Marmette, d’ailleurs charmant (je veux dire le livre et l’auteur aussi ma foi) est tellement moral qu’une Carmélite le parcourrait même le soir, très tard. Marmette à ma demande vous a écrit la lettre ci-jointe que je prends la liberté de vous adresser.
“Vous passez, Monsieur le Ministre, pour être un ami véritable de tous les gens de lettres, autrement dit des déshérités des biens de la terre. Je n’hésite donc pas à vous adresser la missive badine de mon ami. Permettez-moi d’ajouter que j’espère que vous voudrez bien retenir un bon nombre d’exemplaires des Souvenirs pour l’Instruction publique ou pour telle autre destination qu’il vous plaira. Il suffira de vous y engager. Votre département ne sera appelé à payer que dans un an. Vous voyez que nous avons tant de confiance dans la stabilité du gouvernement de Québec que Marmette, au nom duquel je parle ici, est tout prêt à lui faire crédit.
“Votre humble et dévoué serviteur,
“Alfred Garneau
En voici une autre de mon vieil ami Pamphile Le May:
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“Lotbinière, 3 septembre 1890.
“Mon cher Charles,
“J’arrive de la capitale. Je voulais te voir, mais ta porte était défendue, et il eût été indiscret de forcer la consigne. Au reste, la présente va te dire ce que je voulais. Tu m’aurais écouté avec patience et je serais sorti librement; tu pourras maugréer en la lisant, et la jeter au panier.
“Je rêve de payer mes dettes. Rêve de fou peut-être, mais d’honnête homme.
“Ne pourrais-tu pas, en songeant à mes cheveux longs et gris, à mes treize enfants légitimes et pleins d’appétit, à mes trente années d’inutile défrichement littéraire, aux nombreux calices
de fiel que m’ont présentés les potentats .
aux clartés qu’illumineraient mon âme aujourd’hui triste comme une lampe fumante, aux bénédictions de mon indestructible postérité; ne pourrais-tu pas, dis-je, en songeant à toutes ces choses et à bien d’autres, pour étayer ta conscience, si elle ne se croyait pas sur un sol assez endurci, acheter un certain nombre d’exemplaires de mon livre “Rouge et Bleu” ?
“C’est un livre de comédies. Il peut être donné en prix. Il n’est pas plus sot, je te le jure, qu’une foule d’autres livres devant lesquels se pâment les anges gardiens de l’Instruction publique.
“Et puis, il me tarde d’être jugé comme
dramaturge. Qui sait si ce n’est pas une carrière où j’aurai quelques succès ? Aide-moi à le savoir. Mais hâtons-nous, je vieillis, et les soucis me rongent comme ronge la rouille.
"Je te serre la main.
"Ton bien dévoué,
"Pamphile le May.
Quelle satisfaction j’éprouve à la pensée que j’ai pu donner un peu d’encouragement à tous ces écrivains qui font tant d’honneur aux lettres canadiennes-françaises !
On s’était beaucoup occupé, depuis des années, de cette immense région du Labrador, qui pendant si longtemps avait été représentée comme absolument sans valeur, comme une terre de désolation! Mais à mesure que les explorateurs eurent pénétré plus avant dans cette contrée, ils découvrirent qu’elle contenait d’immenses richesses minières et forestières, ainsi que de vastes territoires propres à l’agriculture.
Dès 1890, il était question de construire un chemin de fer qui devait traverser ce vaste pays pour aboutir à la baie St-Charles. On estimait que cette entreprise devrait coûter cinquante millions de piastres. Une compagnie avait même été formée en Angleterre; elle avait pour président
Sir Henry A. Isaacs et Sir Douglas Fox comme ingénieur consultant. Ce syndicat envoya des explorateurs, sous la direction d’un M. Palmer, pour visiter et étudier cette région. Il y avait deux questions à résoudre: la construction du chemin de fer était-elle praticable ? La baie Saint- Charles était-elle accessible aux paquebots en hiver ? Les explorateurs firent rapport qu’ils n’avaient pas trouvé d’obstacles sérieux sur terre et que la baie Saint-Charles était accessible aux paquebots en hiver. Ils découvrirent aussi en route d’immenses forêts des meilleures essences, des minerais variés et très riches.
Quant à la baie Saint-Charles, les explorateurs n’avaient pas pu, tout d’abord, se former une opinion à son sujet; ils s’étaient arrêtés à la preuve recueillie par un comité de la Chambre de Commerce de Québec qui laissait croire que cette baie était bloquée par les glaces pendant sept ou huit semaines de l’année. Cet obstable pouvait être facilement vaincu avec des bateaux construits expressément pour briser ces glaces. Pour faire disparaître tout doute, le syndicat aposta sur les lieux un agent spécialement chargé de faire des observations pendant l’hiver.
Le Financial News du 15 novembre, l’un des organes dirigeants dans le monde des affaires à Londres, publiait ce qui suit:
“Chemin de fer Atlantique du Nord.
“La réunion générale du syndicat du chemin de fer Canadien Atlantique du Nord a eu lieu hier à l’hôtel de Cannon Street.
“Sir Henry A. Isaacs, président, occupait le fauteuil.
“Le président annonça à l’assemblée qu’il avait peu à lui communiquer, mais que le peu était d’une nature extrêmement satisfaisante. Il avait reçu deux lettres de Sir Douglas Fox, l’éminent ingénieur du syndicat. Dans la première, Sir Douglas déclare avoir reçu de M. Palmer, chargé de l’exploration, le cablegramme suivant :
“Pointe-aux-Esquimaux.
“Nous avons découvert une vallée et une plaine “de 500 milles de longueur où le terrain est absolument plat.”
“Un second message de M. Palmer se lit comme suit: “Fini de niveler 750 milles; ce “qui reste à faire est facile.” (Applaudissements.)
“Le président du syndicat annonça en outre que toutes les parts avaient été souscrites par les directeurs et leurs amis personnels.
“La réunion s’ajourne après avoir voté des remerciements au président.”
Qu’est-il devenu de ce syndicat ? Il est certain que le projet fut abandonné après une perspective aussi belle. M. Mercier, qui avait rencontré
à Québec des représentants de ce syndicat, leur avait promis l’aide de son gouvernement si l’on persistait dans le projet. Mais, malheureusement, le fameux coup d’Etat de M. Angers arriva soudainement; M. Mercier perdit le pouvoir et ce grand projet qui devait ouvrir le Labrador tomba à l’eau.
Pourquoi nos capitalistes ne tenteraient-ils pas de le ressusciter? Ils ont là des jalons précieux qui pourraient les guider, et ils seraient sûrs de trouver en Angleterre tous les capitaux nécessaires, si l’entreprise était bien représentée.
Ce chemin de fer se fera, que ce soit dans dix, vingt ou trente ans. Pourquoi notre génération n’accomplirait-elle pas cette grande œuvre ? La voie a été ouverte, il ne s’agit plus que de la suivre.
M. Mercier s’est toujours vivement intéressé à l’agriculture, il voulait lui donner une impulsion nouvelle. C’est dans cette pensée qu’en 1889, il fit passer une loi pour fonder dans la province, ce qui existe en France, l’Ordre du Mérite Agricole. Il eut le précieux concours de deux autres amis de la classe agricole: Sir Henri Joly de Lotbinière et feu le Colonel Rhodes.
C’était offrir un encouragement à cette classe agricole, qui, après tout, est la mère nourricière
d’un pays; c’était l’anoblissement public de la classe industrielle la plus importante. Quel enseignement viril pour la jeunesse! Quel aiguillon pour le progrès de l’agriculture!
Les premiers diplômés furent : MM. Chs Champagne, de St-Eustache, Ovide Valiquette, de Terrebonne, Archibald Oswall, Hormidas Hotte, de St-Martin, David Morin, de Lachute, Joseph Lortie, de Côteau-du-Lac, Jos. Gadbois, père, de Terrebonne, Ludger Thérien, de St-François de Salles, comté de Laval, Elie Benoit, de Ste-Anne des Plaines, Wilfrid Ouimet, de St-François de Salles, comté de Laval, Nelson Albright, du comté d’Argenteuil, Georges Barclay, de Pointe Fortune, comté de Vaudreuil, Ant. Bourbonnais, de St- Polycarpe, Julien Bourbonnais, de St-Ignace du •Côteau-du-Lac et Mad. Geo. Kidd, de la Côte St-Michel.
M. Mercier profita de la collation des diplômes pour faire une grande fête qui eut lieu le 23 décembre, et pour consacrer ainsi solennellement l’institution du Mérite Agricole.
Cette fête eut lieu au Palais Législatif. Il y eut illumination, feu d’artifice et un grand banquet auquel prirent part tous les diplômés, Son Emminence le Cardinal Taschereau, le Lord évêque Williams et tout le monde officiel de Québec.
M. Mercier proposa le toast à l’agriculture .dans les termes les plus éloquents:
. “En honorant l’agriculture, dit-il, nous
honorons notre mère à tous, en couronnant les plus dignes de ses fils, nous récompensons l’ouvrier de la charrue, le plus noble de tous les ouvriers, et nous offrons une prime d’encouragement au travail et au succès des enfants de l’avenir.
“Ce n’est point une œuvre d’un jour, mais c’est une œuvre permanente que nous confions à ceux qui viendront après nous, et que nous plaçons sous la protection de toutes les classes dirigeantes de la société.
“Nous couronnons les cultivateurs qui sont restés dans les champs, pour y continuer les traditions de leur respectable profession, et nous invitons ceux qui ont abandonné ces champs et cette profession, à y retourner le plus tôt possible et à reprendre parmi leurs confrères la position qu’ils occupaient autrefois. Nous faisons plus: l’agriculture devant être, dans ce pays, la seule de toutes les professions qui verra ses membres couronnés par les plus hautes autorités et porter, avec orgueil, sur leur poitrine la médaille du mérite, amènera forcément dans ses rangs une foule de jeunes gens intelligents et riches, sortis d’autres professions, et que l’espoir et l’amour du travail pousseront vers la charrue de leurs ancêtres.”
L’honorable M. Joly, appelé à parler, dit des choses charmantes sur l’agriculture:
. “C’est, dit-il, la profession la plus
noble; c’est la plus indépendante aussi. Le cultivateur n’a pas de maître, si ce n’est Dieu, Dieu qui le voit quand il défriche la forêt, Dieu qui le voit lorsqu’il laboure la terre, Dieu qui le voit lorsqu’il y jette la semence! C’est en Dieu qu’il a confiance lorsqu’il confie à la terre cette semence qu’il a retranchée quelquefois sur le pain de sa famille, convaincu que la Providence le récompensera au centuple de son sacrifice. Et la terre étant ensemencée, il lève les yeux vers Dieu et lui dit sa prière: “Envoie-moi le “soleil, envoie-moi la pluie, la chaleur pour faire “germer mon grain, mon espérance et celle de “ma famille.”
Le Cardinal Taschereau, à son tour, fit l’éloge de l’agriculture: il rappela que ses deux plus beaux titres de noblesse étaient d’être le descendant de Louis Hébert, le premier agriculteur au Canada, et le successeur de Mgr Laval.
Le lieutenant-gouverneur, M. Angers, qui était le président officiel de cette fête, prononça un excellent discours sur l’agriculture.
Cette belle démonstration causa un plaisir énorme aux cultivateurs; elle leur donna du courage et de la fierté pour leur noble profession; elle donna un superbe élan à l’agriculture.
Les derniers jours de cette année 1890 furent marqués par une terrible catastrophe qui coûta la vie à plusieurs personnes. Le 18 décembre, le convoi de T Intercolonial, qui devait arriver à Lévis vers six heures du soir, dérailla à Saint-Joseph de Lévis il s’ensuivit un choc formidable et plusieurs chars furent précipités en bas de la voie. Au nombre des morts se trouvait Alexis Dessaint, député de Kamouraska à la Chambre des Communes.
Pauvre Alexis Dessaint! Il est tombé en pleine carrière, en plein épanouissement de l’âge et de la force. Il avait 43 ans à peine, l’âge où l’homme, en possession absolue et libre de luimême, dégagé des mirages séduisants et des mille tromperies de l’illusion, voit clair sur sa route et y entre avec la détermination d’atteindre son but, l’âge où l’on double le cap de la vie, après les tempêtes essuyées, les écueils évités, les récifs franchis, et où l’on aperçoit le port qui grossit à chaque minute et qu’éclairent mille feux joyeux, le port avec le repos, avec la victoire assurée, et tranquille, avec la conquête de tout ce qu’avait rêvé une noble et virile ambition.
Dessaint était, en effet, de ceux qui, dans notre démocratie où le champ est librement ouvert à l’intelligence et au talent, peuvent, sans témérité, aspirer au plus haut rang. Il était arrivé à la députation, et, déjà, il avait fait sa marque à la
Chambre des Communes. Plus d’une de ses plaidoiries resteront au Palais comme modèle du genre; plus d’une fois les juges devant lesquels il plaidait devaient se dire en l’écoutant que l’éloquence judiciaire des grands jours n’était pas encore éteinte. S’il eut vécu, Alexis Dessaint aurait été ministre et il aurait fini sa carrière sur le banc judiciaire où il aurait brillé parmi nos magistrats les plus distingués.
Un autre auquel je désire donner un souvenir ému, c’est son ami, Michel Le Bel, qui trouva, lui aussi, la mort dans cette même circonstance.
Michel Le Bel était un libéral de la vieille école, formé par Letellier. C’était un convaincu et un brave. Je cite un trait de sa carrière.
En 1867, une élection avait lieu à Kamouraska, et M. Pelletier, plus tard Sir Alphonse, et lieutenant-gouverneur, était le candidat libéral. Dans le but de lui escamoter son élection, ses adversaires avaient défranchisé une paroisse libérale, St-Pacôme. Le jour de la mise en nomination des candidats qui à cette époque se faisait ouvertement, l’officier-rapporteur se mit à lire la proclamation. Michel Le Bel sauta sur la galerie et demanda à cet officier si la paroisse de St-Pacôme allait voter. Non lui fut-il répondu. Aussitôt, sans plus de cérémonie, il arracha la proclamation des mains de l’officier-rapporteur et la déchira en présence de l’assemblée.
Cela empêcha l’élection d’avoir lieu.
Le Bel s’était rendu coupable d’un acte criminel. Il fut traduit à la barre de la Chambre des Communes; mais Sir John Macdonald le trouva si courageux qu’il ne voulut pas le faire punir et l’affaire tomba à l’eau.
C’est un beau trait de Sir John