CHAPITRE CINQUIEME 1891 (suite
M. Chs Langelier offre sa démission à M. Mercier. — M. De Boucherville forme un gouvernement.— Les destitutions. — Les “petits bancs”. — Les élections générales. — Défaite des libéraux. — M. Mercier se retire de la vie publique. — Sa lettre. — Le gouvernement fait arrêter M. Mercier. — Son procès. — Son acquittement. — M. Chs Langelier est aussi arrêté. — L’accusation est rejetée par les grands jurés. — M. Angers reçoit sa récompense. — Il succède à M. Chapleau dans le cabinet fédéral. — M. Chapleau devient lieutenant-gouverneur. — Démission de M. De Boucherville.- — M. Taillon lui succède comme premier ministre. — Mort de l’honorable M. McKenzie. — Les libéraux préparent la revanche.
M. Angers avait vu d’un mauvais œil mon entrée dans le cabinet; à plusieurs reprises, il ne manqua point de faire sentir son antipathie pour moi. Il fut donc très heureux de trouver un prétexte pour m’éliminer. Connaissant ses dispositions à mon égard, je m’empressai, pendant ses démêlées avec M. Mercier, d’adresser ma démission à ce dernier, en date du 28 septembre.
Je croyais que ma retraite aurait pour effet de calmer les animosités de M. Angers et de sauver mes collègues. M. Mercier refusa de l’accepter. Le 30 septembre, j’insistai de nouveau et M. Mercier me pria une seconde fois de n’en rien faire. “Si j’accepte votre démission, me dit-il, M. “Angers me demandera, les unes après les autres, “celles de ceux de mes collègues qui resteront, “jusqu’à ce que nous soyons tous dehors. Il est “évident qu’il veut nous mettre à la porte, eh “bien, nous sortirons tous ensemble.”
C’était vrai, car M. Angers avait fait venir M. De Boucherville avant même de connaître le rapport intérimaire des commissaires. M. De Boucherville arriva dans le même convoi qui amena les juges Baby et Davidson. Le délibéré ne fut pas long, notre cause était jugée d’avance et perdue.
M. De Boucherville commença à former son cabinet: il invita M. le juge Routhier et M. Chs Fitzpatrick à y entrer. Il dut renoncer à ce dernier devant l’hostilité ouverte des conservateurs. Quant au juge Routhier, la politique lui souriait assez, mais il préféra rester dans la magistrature. S’il eût été dans le cabinet, il est probable qu’il aurait été opposé aux persécutions auxquelles se sont livrés les ministres. Son expérience, sa modération auraient tempéré les têtes chaudes que la possession du pouvoir rendait implacables.
Le nouveau ministère était composé comme suit: MM. De Boucherville, Hall, Flynn, Casgrain, L.-P. Pelletier, Taillon, Beaubien, Nantel et Mclntosh, ce dernier sans portefeuille.
A peine installés au pouvoir, les nouveaux ministres préparèrent la liste des proscriptions; les destitutions commencèrent et les pauvres employés nommés par M. Mercier furent impitoyablement destitués. Le premier de tout fut M. J.-C. Langelier dont le seul crime était d’avoir agi comme commissaire du gouvernement dans cette affaire de la Baie des Chaleurs. Il demanda une enquête pour connaître les raisons de sa destitution; on la lui refusa. On ne voulut pas même lui remettre les sommes qu’il avait versées dans le fonds de pension du service civil. Ce pauvre Napoléon Legendre avait eu la mauvaise inspiration d’écrire une jolie biographie de M. Mercier: il méritait punition. Quatre cents piastres furent retranchées sur son modeste salaire. Et que d’autres je pourrais nommer !
Personne ne saura jamais les larmes qui ont été versées, les misères qui ont été causées, grâce à ces persécutions. En frappant les pauvres chefs de familles les ministres atteignirent aussi les femmes et les enfants qui du jour au lendemain se trouvèrent en face de la misère. Que de malédictions se sont élevées vers le ciel contre ces hommes qui avaient été les instruments de leur malheur ! Ce sont toutes ces aines accu-
mulées qui en 1896 et en 1897 fondirent comme une avalanche sur le parti conservateur et le brisèrent pour longtemps.
Non contents d’avoir dérobé le pouvoir à M. Mercier, ses ennemis voulurent aussi le déshonorer en le faisant passer pour un vulgaire voleur. Ils nommèrent les commissions qu’on appela par dérision les p’tits bancs, composées de partisans qui étaient chargés de faire cette ignoble besogne.
L’infortuné maréchal Ney disait au geôlier de sa prison “qu’il allait être jugé par une chambre “ardente (la Chambre des Pairs).” C’était bien le nom que méritaient les p’tits bancs!
On rapporte qu’un jour, François I voyant le tombeau de Jean de Montaïgue au chateau de Marcoussi, plaignait le grand ministre d’avoir été condamné à mort par commission. “Pardonnez, Sire, lui dit un bon religieux, ce fut par “des commissaires !” Frappé de cette réplique François I jura de ne plus faire mourir personne “par commission.”
Les commissaires des p’tits bancs ne firent mourir personne, mais ils commirent bien des injustices ! Espérons que les gouvernements futurs prendront la même résolution que le roi de France.
La haine des ennemis de M. Mercier leur avait enlevé toutes decense. On avait perdu le sentiment de la justice impartiale et sereine. C’était la hache en mains que les sectaires de 1793 avaient travaillé sur la matière humaine; c’était avec les p’tits bancs que les exaltés de 1892 allaient travailler à leur tour. Ainsi se réalisait l’expression saisissante que l’on retrouve dans les Annales de Tacite: IJtque antehac flagitiis, ita tune legibus laborabatur.
Enfin les chambres furent dissoutes, puis la province fut jetée dans la tourmente électorale. Quelle campagne de mensonges, de violence et de diatribes ! Nos adversaires nous représentaient comme de vulgaires coquins, et tous les jours les bulletins des p’tits bancs devant lesquels nous n’étions pas défendus, répandus par toute la province, venaient donner un nouvel aliment à toutes ces abominables calomnies. Le peuple fut trompé: il crut à toutes ces accusations proférées dans le langage le plus véhément. Nous fûmes écrasés.
M. Mercier avait réussi à se faire réélire dans le comté de Bonaventure; mais désolé, humilié, découragé à la suite de ce résultat, il prit le parti de se retirer de la vie publique. Il publia la lettre que voici, si pleine de dignité, qui aurait dû faire taire la haine de ses pires ennemis:
“Québec, 9 mars 1892.
“A mes amis,
“M. Angers est victorieux, son coup d’Etat a reçu l’approbation des électeurs.
“La calomnie l’a emporté sur la constitution, et le peuple a refusé de blâmer l’homme qui s’était substitué aux Chambres et les avait dissoutes sans raison.
“Tout le bien que j’ai fait a été ignoré, l’ingratitude est ma seule récompense.
“Le verdict du peuple est injuste et sera sévèrement condamné par l’histoire.
“Mais, en attendant, je dois me soumettre et rentrer dans la vie privée.
“La province a besoin de repos, après l’agitation des six derniers mois.
“Je pardonne à mes calomniateurs; j’essaierai d’ignorer toujours les noms de ceux auxquels j’ai fait du bien et qui m’ont trahi, pour ne me souvenir que des amis qui m’ont été fidèles dans l’adversité comme dans la prospérité.
“Je vais demander aux travaux des champs le recouvrement de la santé, et aux travaux de mon étude d’avocat le pain de ma famille.
“Je vous souhaite à tous, mes amis, le bonheur et la prospérité que vous méritez et je fais des vœux ardents pour que notre chère province ne
souffre pas trop de la violence qui vient d’être faite à ses institutions.