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à Québec. De là les efforts incroyables qui ont été faits.
Sir John était trop perspicace pour ne pas entrevoir les conséquences que pourrait entrainer cet acte politique. Il y voyait un danger pour l'autonomie et l’indépendance des provinces. Les journaux à sa dévotion, comme le Mail de Toronto laissaient percer son sentiment sur cette question. On disait même dans le temps que trois de ses collègues étaient opposés à la démission. Cependant, les promesses qu’il avait faites aux conservateurs de Québec qui étaient nombreux dans la députation, le forcèrent à céder bien à contre-cœur.
“ C'est M. Mousseau, dit M. P.-B. Casgrain dans Letellier de St-Just et son Temps, qui prit l’initiative d’une démarche qui incombait au ministère lui-même et dont il devait assumer la responsabilité officielle. Par cette tactique (suggérée par Sir John) il jouait le marquis de Lorne, en faisant faire indirectement par d’autres, ce que le marquis ne lui aurait pas permis de faire comme ministre, et il évitait du même coup le péril dont les siens le menaçaient. On voit qu’il joignit à un manque de courage, dans une occasion aussi grave, une duplicité coupable vis-à-vis du Gouverneur. Il comptait, pour forcer la main au marquis, se retrancher derrière le vote de la Chambre dont le résultat était sûrement prévu, et dont
la responsabilité ne retombait pas sur personne. Ce plan ainsi combiné ne lui réussit que trop bien. ”
Une fois engagé dans cette voie, il était difficile pour Sir John de reculer. 11 confia à M. Mousseau le soin d’amener la question devant la Chambre. Comme ce député manquait d’expérience parlementairë, on lui adjoignit M. Dalton McCarthy, un avocat de haute valeur, et un vieux parlementaire.
Le parlement avait été convoqué pour le 13 février 1879. Au grand lever qui eut lieu le soir dans la salle du sénat, un incident assez significatif se produisit. On sait que tous les hauts personnages de l’Etat prennent part à cette cérémonie sociale. La fête avait beaucoup d'éclat vu que c’était la première réception officielle donnée par le marquis de Lorne et la Princesse Louise. M. Letellier de St- Just était au nombre des invités. Quand ce fut son tour d’aller présenter ses hommages, le Marquis et la Princesse descendirent le degré du trône et l’accueillirent avec une bienveillance particulière. La chose fut d’autant plus remarquée, qu’il fut le seul personnage pour lequel ils montrèrent une pareille déférence.
Quelques jours plus tard, M. Mousseau saisit la Chambre de la question Letellier. Ce discours bien préparé, exposait les griefs des ministres du cabinet DeBoucherville. On re-
connaissait clans ce travail l’œuvre conjointe de MM. Angers, Dansereau, Tarte, Ross, Senécal, etc., etc., qui étaient les plus actifs dans la campagne contre le Lieutenant-Gouverneur.
Pour se bien tenir en contact avec la députation conservatrice, les meneurs avaient établi à Ottawa un pied à terre que l’on a dans le temps appelé la Maison-Bleue. C’était, at-on dit, M. L.-A. Senécal qui payait les frais de cette installation où l’on menait joyeuse vie. On y entraînait les députés que les discours n’avaient pas réussi à convaincre, et, quand ils sortaient de là, leur opinion était bien formée : M. Letellier avait eu tort de protéger les municipalités contre la tentative du gouvernement DeBoucherville de les prendre à la gorge !
M. Laurier avait à la session précédente, exprimé son sentiment sur cette motion de M. Mousseau. Il prétendit, entr’autres choses, que si le peuple avait ses droits, il ne fallait pas oublier non plus les prérogatives de la Couronne. L’état le mieux organisé est celui où les droits de la Couronne et ceux du peuple sont clairement définis et hautement respectés. Il n’était pas, disait-il de la compétence du parlement central de critiquer l’acte de M. Letellier. L’adoption de cette motion serait de la part du gouvernement fédéral un empiétement direct sur les droits des provinces. Il s’agissait de l’autonomie de la province de Que-
bec et le parlement fédéral n’avait pas le droit d’intervenir dans une question qui touchait à cette autonomie. Le remède restait entre les mains des électeurs de la province. Ils pouvaient renverser les présents aviseurs de la Couronne et condamner ainsi la conduite du Lieutenant-Gouverneur.
Le débat de la dernière session avait laissé. clairement voir que les ministres fédéraux hésitaient à justifier l’acte de M. Letellier dans l’exercice extrême de ses prérogatives. D’un autre côté Sir John lui-même montrait de la répugnance à déclarer absolument inconstitutionnelle la conduite du Lieutenant-Gouverneur. La motion qu’il avait faite en 1878 se bornait simplement à dire que M. Letellier avait manqué de sagesse, et bien que poussé par M. MacKenzie, il refusa d’aller plus loin. Il est certain qu’il était loin d’être en sympathie avec ses partisans de la province de Québec.
Quand plus tard, il sacrifiera M. Letellier, ce sera contre son sentiment intime, et pour céder à des exigences de parti.
La Chambre de Québec, mise au courant de ce qui s’était passé à Ottawa, adopta le 9 juillet 1879 une adresse au Gouverneur-Général. Dans cette adresse elle protestait contre la tentative de la part du gouvernement fédéral
de démettre le Lieutenant-Gouverneur en se s
basant sur un vote de parti de la Chambre des Communes et du Sénat, comme un empiètement sur les droits de la province.
C’était, disait cette adresse, à la province de Québec directement intéressée à juger de lapropos et de la sagesse de l'acte par lequel le Lieutenant-Gouverneur avait retiré l’administration des affaires de la province des mains du ministère DeBoucherville pour la confier à un autre. Depuis la dernière session, trois élections partielles, avaient eu lieu dans les comtés de St-Hyacinthe, Rouville et Chambly. et dans ces trois collèges électoraux, le peuple avait approuvé par de grandes majorités l’acte de Son Honneur le Lieutenant-Gouverneur.
Cette adresse fut votée par 31 contre 28.
La campagne de presse fut menée avec habileté et vigueur par MM. Dausereau et Tarte, deux journalistes de haute valeur. Ils avaient pour les seconder dans leurs efforts la ténacité de M. Angers et la dévorante activité de M. Sénécal qui était l’agent extérieur, l’homme d’action par excellence. Cet homme, d’une nature très sympathique, libéral, généreux, ne connaissait pas ce que voulait dire le mot “ impossible ”, Bon camarade, insinuant, peu scrupuleux, il avait pardessus tout une audace à toute épreuve. Nous verrons plus tard la raison de son grand zèle à demander la démission de M. Letellier: c’était pour donner le
pouvoir aux conservateurs et mettre la main sur le chemin de fer du Nord.
Ne chef de l’opposition M. MacKenzie, prit la défense de M. Letellier. Sir John, pour empêcher l'opposition d’exprimer son opinion fit proposer la question préalable par M. Ouimet, alors député de Laval. Par cette procédure parlementaire on empêchait la députation libérale de voter sur un amendement. C’était, on l’admettra, peu chevaleresque, quand il s agissait d’une question d’une importance aussi considérable. M. MacKenzie exprima l’opinion que c’était à la province de Québec seule qu’il appartenait de juger du cas de M. Letellier. Or, ajoutait-il, le gouvernement Joly s’est maintenu, il a même remporté plusieurs élections partielles, ce qui prouve que l’opinion publique est avec lui. Il fit aussi ressortir avec force le manque de courage des ministres qui n’avaient pas voulu prendre l’initiative d’une mesure aussi importante, aimant mieux la laisser à la Chambre.
Après un débat qui dura trois jours et trois nuits, la motion Mousseau fut votée par 136 voix contre 51. Ce fut un strict vote de parti. Dans le parlement précédent, la majorité de la Chambre avait appuyé la position prise par M. Letellier.
Fort de ce vote de la Chambre, Sir John aborda de nouveau le Gouverneur-Général et il
lui demanda la destitution de M. Letellier. Le Marquis de Lorne refusa de se rendre à cette demande, donnant pour raison que ce serait établir un précédent dangereux. M. Joly avait assumé la responsabilité de la conduite du Lieutenant-Gouverneur, la province ayant par son vote ratifié cet acte, cela mettait fin à cette question. En outre, il y avait un doute sérieux dans l’interprétation de l’Acte de l’Amérique Britannique du Nord : la destitution, si elle devait avoir lieu, était-elle du ressort du Gouverneur seul? C’était la première fois qu’une question semblable se présentait, et. comme elle était de nature à affecter sérieusement pour l’avenir les relations entre les gouvernements d’Ottawa et des provinces, le Marquis ne voulait pas procéder à la légère. Il résolut de soumettre toute l’affaire au gouvernement impérial.
Ceux qui réclamaient la destitution de M. Letellier s’imaginaient que le Marquis de Lorne prenait cette voie à l’encontre du vœu de ses aviseurs. De là de violentes attaques à son adresse. La Minerve alla jusqu’à dire “ que le jeune homme de Rideau-Hall ne valait pas mieux que le forban de Spencer-Wood. ” Mais, un peu plus tard, il fut connu qu’il en avait agi ainsi à la suggestion de ses ministres.
Sir Hector Langevin et M. Joly se rendirent tous deux en Angleterre, le premier pour insister sur la démission du Lieutenant-Gou-
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verneur et obtenir la signature du Gouverneur à l’arrêté en conseil, et le second pour défendre le coup d’Etat dont il avait assumé la responsabilité.
Ee secrétaire des colonies, exprimant l’opinion du gouvernement impérial décida que “ le Lieutenant-Gouverneur d’une province avait le droit indiscutable de renvoyer ses ministres s’il se croit justifiable de le faire. ” Néanmoins, il ajoutait que dans l’exercice de ce droit, comme dans toutes ses fonctions, il devait se montrer impartial entre les partis politiques rivaux, ce qui était nécessaire pour le bon accomplissement des devoirs de sa position, et qu’il était directement responsable au Gouverneur-Général. Il est bien vrai que l’acte de la Confédération ne dit pas “ par et avec l’avis de ses ministres ”, et c’est un argument qui ne manque pas d’importance. Toutefois le gouvernement Impérial ne trouva rien pour le justifier de s’écarter de la règle générale que le Gouverneur doit suivre l’avis de ses ministres qui sont responsables de la paix et du bon gouvernement dans le pays.
Cette décision ne laisse guère de pouvoirs entre les mains du Lieutenant-Gouverneur qui est abandonné à la merci de l’hostilité du cabinet fédéral. Si les élections qui ont suivi le coup d’Etat avaient été favorables aux nouveaux ministres, M. Letellier n’avait pas d’au-
tre alternative que de résigner ou d’être démis. Mais, du moment que les électeurs de la province avaient ratifié son action, il faut admettre que la démission forcée de M. Letellier fut un acte arbitraire de la part du gouvernement fédéral.
Chose singulière! Ce même M. Angers qui avait proclamé si: haut en 1879 respect de la constitution, fut le premier à violer ces principes sacrés dont il s’était constitué le défenseur. En 1892, en effet, il occupait à son tour le poste de Lieutenant-Gouverneur à Québec : il n hésita point à renvoyer le gouvernement Mercier qui venait de sortir des élections avec une grande majorité. Il lui refusa même la convocation des Chambres et une enquête parlementaire. Sa conduite outrageusement inconstitutionnelle ne lui attira aucune censuie pour la raison que ses amis politiques occupaient le pouvoir à Ottawa.' S’il a été absous par ceux-ci, il n’en a pas été de même du peuple qui lui a voué une significative exécration qui l’a toujours poursuivi depuis. L’injure et 1 outrage éclatèrent comme la vengeance sur son nom. Ce fut le débordement de l’âme irritée d’un parti.
L’arrêté en conseil qui révoquait de ses fonctions M. Letellier fut passé le 25 juillet. C’est M. Edouard Langevin, le frère du ministre qui fut chargé de lui signifier cette nou-