II
velle dans le cours de l’après-midi. M. Letellier ne fut pas trop surpris, car l’ acharnement de ses ennemis lui avait enlevé tout espoir de succès. Après avoir pris communication du document officiel, il le passa à un ami qui se trouvait avec lui, en disant: “-Je m’y attendais et si c’était à refaire, je recommencerais.” Paroles qui font bien voir combien M. Letelli'er avait été sincère dans l’exercice de la prorogative qu’il avait exercée!
Aussitôt après avoir reçu la nouvelle officielle de sa démission M. Letellier fit mander M. Joly pour lui communiquer la chose. Ce dernier en informa la Chambre qui s’ajourna aussitôt. La nouvelle de la démission de M. Letellier causa à Québec la plus vive impression, car il y jouissait d’une grande popularité. Il avait su pendant son court séjour à Spencer-Wood conquérir l’estime et le respect de tout le monde, en dehors des fanatiques qui avaient réclamé sa tête. Au premier janvier, tous les citoyens s’étaient fait un devoir d’assister à la réception officielle, afin de bien faire sentir combien ils sympathisaient avec M. Letellier dans la persécution organisée contre lui.
La députation libérale toute entière se rendit en corps à Spencer-Wood pour offrir ses sympathies à M. Letellier et l’assurer de son respect, de son dévouement. Voici comment
M. Casgrain dans Letellier et son Temps raconta cette scène.
“ Avant de dire adieu à la députation, il exposa dans une allocution calme et pleine de dignité, qui fit une profonde impression, et même arracha des larmes à plusieurs, les sacrifices que l’homme public est appelé à faire pour ses concitoyens. Il avait pesé d’avance et calculé, dit-il, les suites de la détermination qu’il avait prise et l’éventualité qui venait de se réaliser; il s’y soumettait, car il n’avait pas hésité un seul instant, dès lors à sacrifier sa position pour accomplit un devoir qu’il croyait être pour le plus grand bien de la province. Il était convaincu que le peuple était avec lui et que le peuple avait répondu à son appel et l’avait approuvé, ainsi qu’il venait de le déclarer par la voix de l’Assemblée Législative.”
Il s’éleva de toutes parts de vives protestations contre l’intervention fédérale dans les affaires de la province. L’indignation était si grande que bien des gens voulaient que M. Letellier restât quand même à Spencer-Wood. C’aurait été la répétition de ce qui se faisait au temps de la féodalité. Quand un seigneur se sentait assez fort pour résister au roi, il s’installait dans son chateau et refusait d’en sortir, à moins d’en être expulsé de force. M. Letellier avait un trop grand sens pour prêter un instant l’oreille à une semblable irritation.
On lui nomma comme successeur le Dr. Théodore Robitaille, et il quitta la résidence des Lieutenants-Gouverneurs pour entrer dans la vie privée. Il aurait pu couler des jours heureux, à Spencer Wood, s’il avait voulu adopter la politique du “ laisser faire ”, mais cela n’était ni dans sa nature, ni dans ses goûts. Il n’a jamais voulu admettre la théorie qu’un Lieutenant-Gouverneur est une simple machine à signer. Il avait une idée plus élevés des importantes fonctions qu’il remplissait.
Il est certain, je le répète, — et c’est le témoignage de tous les libéraux importants avec lesquels j’en ai causé — qu’en faisant le coup d’Etat M. Letellier n’a pas été mu par le secret désir de promouvoir les intérêts de son parti. En effet, si les libéraux ont alors pris le pouvoir, cela est dû à M. DeBoucherville luimême ; s’il eut alors recommandé M. Chapleau pour lui succéder, M. Letellier l’aurait certainement appelé à former le nouveau cabinet, car il entretenait une admiration sincère pour le beau talent de Chapleau qui professait des idées assez libérales. Dans la session qui avait précédé son renvoi d’office, il avait prononcé un discours sur le progrès dans lequel il tendait la branche d’olivier à ses adversaires. Ce discours avait profondément scandalisé un groupe important du parti conservateur. M. DeBoucherville tout en appar-
tenant au même parti que Chapleau ne naviguait pas précisément dans les mêmes eaux. Il appartenait à ce qu’on appelait alors l’école des Castors , et M. Chapleau détestait celle-ci, qui du reste, le lui rendait bien. Faire arriver Chapleau au premier rang, c’eut été grandir son influence, et M. DeBoucherville n’était pas disposé à le faire. Nous verrons plus tard qu’en 1893, lorsque M. Chapleau succéda à M. Angers à Spencer Wood, M. DeBoucherville abandonna sa position de premier-ministre pour ne pas servir sous lui. Personne n’ignorait dans le temps, qu’il ne voulait pas servir sous Chapleau.
Sans doute, M. Letellier n’avait pas songé à avancer les affaires de son parti ; mais tout de même, il n’en est pas moins vrai qu’il lui a rendu un service signalé. Le parti conservateur était alors tout puissant dans la province; dans la Chambre on pouvait compter sur les doigts les membres de l’opposition libérale.
Ce parti ne possédait que quelques journaux pour prendre sa défense et le clergé le battait encore en brèche. L’arriVée au pouvoir du parti libéral eut pour effet de secouer l’opinion publique engourdie. Il fallut faire la discussion des questions politiques dans tous les comtés, dans tous les villages ; les orateurs libéraux eurent ainsi l’occasion de prêcher par-
SOUVENIRS PORITIQUËS
tout leurs idées. Ils firent une lutte gigantesque pour assurer la victoire à M. Joly. On peut donc dire que c’est M. Letellier qui a sérieusement commencé l’œuvre de la “ libéralisation ” de la province, laquelle a été complétée plus tard par M. Mercier. C’est lui qui a achevé de dissiper tous les préjugés que l’on avait depuis des années accumulés contre le parti libéral. Hélas ! les ministres libéraux ne se sont guère souvenu de M. Letellier après qu’il fut descendu dans la tombe ! Il avait laissé ses enfants dans la pauvreté, et ils n’ont jamais pu obtenir la moindre faveur de ceux qui avaient tant profité du travail de leur père. Que les partis politiques sont Ingrats ! Ils ne savent reconnaître que les services actuels : ceux rendus dans le passé ne compte plus, on les oublie afin d’avoir moins de scrupule à ne pas les récompenser !
Pendant le temps qui s’était écoulé depuis la clôture de la session en 1878, M. Joly avait poussé avec vigueur le parachèvement des travaux du chemin de fer du Nord entre Québec et Montréal. Il avait aussi pris possession de la partie terminée du chemin entre cette dernière ville et Ottawa et exploitée par l’entrepreneur M. McDonald. Le gouvernement était sorti victorieux d’un procès en injonction que lui avait institué ce dernier. Le 7 février 1878, M. Joly arrivait à Québec à bord du pre-
mier convoi régulier du chemin de fer du Nord circulant entre Montréal et Québec. Ce fut tout un événement que l’accomplissement de cette œuvre que les québecquois attendaient depuis si1 longtemps.
Dans le mois de décembre précédent, le parti libéral avait éprouvé un deuil cruel causé par la mort de M. P. -A. Tremblay. Il occupait à ce moment la position de directeur de Y Eclaireur, cette modeste feuille qui faisait si vaillamment les combats du parti libéral. M. Tremblay est mort victime d’une maladie qu’il avait contractée durant sa campagne électorale.
Peu d’hommes, ont contribué plus que lui à l’avancement du parti libéral. Dans le parlement fédéral comme dans la législature locale il a exposé avec un rare talent les doctrines de son parti. Il est l’auteur de plusieurs lois qui ont eu pour résultat de mettre fin à ces gigantesques fraudes électorales dont si souvent les libéraux avaient eu à souffrir. Travailleur infatigable, doué d’une énergie capable de vaincre tous les obstacles, il était constamment sur la brèche. Il n’écrivait pas précisément avec élégance, mais il mettait dans ses articles une vigueur et une sincérité qui empoignaient et qui jetaient la conviction dans les esprits.
M. Tremblay possédait de profondes convictions religieuses qu’il mettait en pratique
sans ostentation. Il déplorait l’intervention du clergé dans la politique, parce qu’il y voyait un danger pour son influence comme pour le respect dont il devait être entouré par les populations. Il eut beaucoup à souffrir de la part du clergé du comté de Charlevoix qui le dénonça comme un homme indigne de la confiance publique. Pour se protéger, il eut à le combattre et dans la presse et devant les tribunaux. Ses démêlés contribuèrent pour une large part à l’intervention de Rome et à nous assurer la paix religieuse dont nous jouissons aujourd’hui. Il voulait que l’Eglise restât l’Eglise, que résignée à poursuivre sa carrière de consolation purement spirituelle, elle ne permit pas à ses ministres de semer la haine et la discorde, l’insinuation calomnieuse dans nos populations. Il voyait dans son attitude un véritable péril. M. Tremblay était l’une des figures les plus en vue du parti' libéral qui le comptait parmi les plus vaillants de ses soldats. Il mourut pauvre avant d’avoir reçu la juste récompense de son désintéressement, comme de ses longs états de services. C’était un homme personnel, une nature fortement trempée, un caractère comme il s’en rencontre rarement. Comme il aurait condamné, certaines compromissions et certaines palinodies dont nous avons été témoins ! Il mourut comme il avait vécu, en catholique
convaincu. Dans les derniers jours de sa maladie, Mgr. Taschereau se rendit auprès de lui pour le consoler et le bénir. Sa mort fut vraiment édifiante. Avant de s'endormir pour toujours, il publia dans Y Eclaireur la lettre suivante qui est si éloquente et si touchante :
“ En face de l’Eternité où bientôt, peutêtre, Dieu me donnera l’ordre d’entrer;
“ Me souvenant du précepte de charité qui oblige le chrétien de n’avoir point d'ennemis, et l'invite à pardonner les offenses reçues, comme aussi à réparer celles que lui-même auraù commises envers ses frères ;
“ Pour m’assurer de plus en plus les grâces de Dieu, et sa miséricorde au momenc solennel de la mort ;
“ Je désire faire en toute humilité et sincérité chrétienne les déclarations suivantes :
“ i°.— Je pardonne de grand cœur à tous ceux qui, dans ma vie privée, ou publique, en paroles, en actes, m’auraient causé offense, injure ou ressentiment quelconque;
“ 2°. — Je demande moi-même pardon aux personnes que, dans la vie privée ou publique, dans les luttes politiques ou les écrits sortis de ma plume, j’aurais pu offenseï en paroles ou en actes. Si la chaleur de la discussion ou l'amertume du moment m’ont parfois entrainé au-delà des bornes de la modération et de
la charité, je le regrette sincèrement et le désavoue de tout cœur;
“ 30. — Si enfin contre mon intention et les sentiments de respect et d’obéissance filliale que j’ai toujours eu pour la Sainte Eglise ma mère, il m’était échappé dans mes paroles ou mes écrits, des choses que l’on pourrait regarder comme moins favorables à l’esprit de soumission et d’amour qu’un chrétien doit avoir ■pour celle qu’il considère comme la Maîtresse de la Vérité et son unique organe autorisé sur la terre, je les désavoue complètement, et j’exprime franchement mon désir de les regarder comme non avenues;
“ Dans la situation ou je me trouve aujourd’hui, en face de l’Eternité qui s’avance, l’homme juge mieux de la valeur des choses humaines. S’il éprouve des regrets, c’est d’avoir donné trop d’affection aux affaires de ce monde et d’avoir poursuivi avec trop d’ardeur ce qui pour le chrétien devrait toujours être subordonné aux grands intérêts de l’Eternité;
“ Que mes amis, que ceux qui furent mes adversaires politiques prient pour moi le Père commun des chrétiens, et si1 Dieu m’appelle à lui, qu’ils ne refusent pas à mon âme la charité de leurs prières.”
P. A. Tremblay.
26 décembre 1878.
Cette lettre si admirable fut accueillie par le public avec une profonde émotion. Les adversaires eux-mêmes n’eurent que des paroles élogieuses pour des sentiments si nobles, si élevés. Il n’y eut qu’une exception : ce fut le Canadien. M. Tarte écrivit un article outrageant à l’adresse de M. Tremblay. Il commit la faute impardonnable de frapper sur un moribond incapable de se défendre. Sa conduite fut condamnée par tous les gens de cœur.
Les restes de M. Tremblay reposent à la Malbaie. En passant près du modeste cimetière de cette paroisse, on aperçoit une colonne en granit qui dépasse un peu la hauteur du mur d’enceinte de ce champ des morts. C’est la dernière demeure du brave citoyen qui s’appelait P. -A. Tremblay. Jamais, l’été, pendant mes séjours à la Malbaie, je n’ai passé à cet endroit sans me rappeler avec une admiration véritable les luttes de cet homme si courageux. Paix à ses cendres ! Respect à sa mémoire !
La destitution de M. Letellier avait fait naître chez les conservateurs un violent désir de reprendre le pouvoir. Le premier expédient auquel ils eurent recours ce fut de faire refuser les subsides au gouvernement par le conseil législatif, à la date du 2 septembre. Aussitôt, la Chambre élective s’empressa de protester contre l’acte du conseil : ces résolutions furent votées par 24 contre 21. C’était
la preuve indiscutable que M. Joly possédait encore la confiance de la députation. Le conseil avait agi d’une façon arbitraire et inconstitutionnelle. Il voulait embarrasser les ministres en leur coupant les vivres. En face d’une situation aussi compliquée, M. Joly ajourna les Chambres au 28 octobre. Pendant cette vacance de nombreuses assemblées publiques furent tenues pour protester contre la conduite du conseil législatif. A la rentrée des Chambres, les ministres proposèrent des résolutions pour blâmer l’acte du conseil. C’était le dernier jour du gouvernement Joly. La trahison avait fait son œuvre pendant l’ajournement: tout avait été mis en mouvement pour enlever le pouvoir aux libéraux. M. Alexandre Chauveau donna le premier l’exemple de la défection en sortant du gouvernement afin de lui causer un nouvel embarras. Sa place fut offerte à M. Flynn qui la déclina: il était déjà gagné au parti ennemi ainsi que M. Théodore Pâquet, député de Lévis.
Sûr de la majorité, M. Lynch proposa, appuyé par M. Elynn, l’amendement que voici :
“ Que vu la position critique et difficile de la province, agissant par patriotisme et sans prévention de parti, dans le but de mettre fin à un règne de conflit et d’agitation politiques et au dead-lock actuel, qui sont grandement
préjudiciables aux intérêts de la province, il est du devoir de tous les membres de cette Chambre qui ont à cœur les véritables intérêts du pays, d’unir tous leurs efforts pour former, au lieu du gouvernement actuel, une administration forte et effective composée d’hommes qui, dans un esprit de conciliation seront capables de proposer et de faire accepter par le peuple de cette province un programme modéré et énergique qui satisfasse aux exigences de la situation; d’hommes qui pourront commander la confiance du pays et d’une majorité ferme et active des représentants du peuple. ”
M. Mercier proposa en sous-amendement : “ Qu’une humble adresse soit présentée à Sa Très Gracieuse Majesté La Reine, lui exposant respectueusement ce qui suit :
“ i° Que dans les circonstances, l’existence du conseil législatif de la province de Québec est devenu un danger menaçant pour le gouvernement responsable et les institutions constitutionnelles que les sujets de Sa Majesté dans cette colonie ont appris à respecter et à chérir;
20 Que l’Acte de l’Amérique Britannique du Nord de 1867 devrait être amendé de manière à abolir le conseil pour mieux nous assurer l’existence du gouvernement responsable. ” Cet amendement fut rejeté et la motion principale fut adoptée par 35 contre 29. La défection des députés Chauveau, Paquet. Raci-
cot, Flynn et Fortin avait mis le gouvernement en minorité.
Pour essayer de justifier la désertion de ces cinq députés, M. Chapleau avait parlé de conciliation. M. Mercier lui répondit avec éloquence, puis, s’adressant aux députés lâcheurs, il leur lança cette sanglante apostrophe:
“ On parle de conciliation : Ah ! M. le président, au temps où Lafontaine luttait comme nous aujourd’hui, pour la revendication des droits populaires et des libertés publiques, l’action que vous allez commettre n’eut pas été appelée de la conciliation, mais de la trahison! ” Le ton, l’attitude, le geste qui soulignèrent cette phrase firent tressaillir la Chambre. Et les acclamations de son parti s’élevèrent bruyantes et enthousiastes, pendant plusieurs minutes après que le brillant orateur se fut assis. M. Mercier avait raison. Quand on a suivi un chef qui tombe il ne reste qu’une chose à faire à ses partisans, à ses compagnons de fortune, c’est de tomber avec lui.
C’était la fin du drame politique qui se continuait depuis près de deux ans. Que faire avec un Lieutenant-Gouverneur qui se prêtait aux menées sournoises des adversaires de ses ministres, avec une majorité décidément hostile dans le gouvernement fédéral? M. Joly demanda un appel au peuple qui lui fut refusé par le Lieutenant-Gouverneur, sous le ridicule prétex-
te que ce serait accorder deux dissolutions à un même cabinet et l’exercice extraordinaire de la plus précieuse des prérogatives royales. C’était M. Chapleau, évidemment, qui lui avait mis ces raisons dans la bouche. Au lieu d’aider ses ministres à sortir de cette impasse, comme c’était son devoir constitutionnel, il complotait leur déchéance avec l’opposition. Quelle triste page dans notre histoire politique !
Tous les moyens suggérés par la constitution étant épuisés, M. Joly remit sa résignation le 30 octobre 1879. L’opinion publique a justement flétri les cinq hommes dont la trahison avait entraîné la défaite d’un ministère qui avait la confiance de l’électorat, malgré la volte-face de ces députés.
L’œuvre accomplie par le gouvernement Joly dans moins de deux ans avait été considérable. Tl avait réduit les dépenses du service civil, grâce aux sages économies qu’il avait pratiquées, il avait remboursé à la Banque de Montréal l’emprunt de $500,000 à 7 pour cent, contracté par le gouvernement DeBoucherville ; il avait trouvé l’argent requis pour payer les travaux nécessaires au parachèvement du Chemin de Fer du Nord qu’il avait ouvert à la circulation ; il avait rétabli notre crédit dans les banques qui lui avaient prêté tout l’argent dont il avait eu besoin, et cela, dans d’excellentes conditions. Enfin, un syndicat composé d’hom-
nies d affaires de premier ordre et de riches capitalistes avait été formé dans le but d’affermer le Chemin de Fer du Nord et de l’exploiter à ses frais. Ce syndicat aurait payé au gouvernement un loyer annuel de $200,000. C’était le salut de la province. Malheureusement cet esprit de parti qui nous a fait tant de mal a brisé ce gouvernement pour satisfaire, non pas les légitimes ambitions, mais les appétits d’un petit nombre.
Après sa démission M. Fetellier se retira dans la vie privée. L’énervante anxiété dans laquelle il avait v.écu depuis des mois avait fini par ébranler cette constitution pourtant si forte. Il s’en alla vivre dans sa vieille paroisse natale, la Rivière-Ouelle, qui avait été témoin de ses jours ensoleillés, comme des heures sombres de sa carrière politique. C’est là qu’il s’éteignit au mois de janvier 1881 entre les bras de son curé, M. l’abbé Dion, et entouré de sa famille. Il mourut en vrai chrétien, en pardonnant à ses ennemis qui lui avaient fait tant de mal !
Pendant trente ans M. Letellier avait joué un rôle politique prépondérant dans le pays. Il était entré dans la vie publique comme député libéral en 1851, sous le ministère Lafontaine- Baldwin. Toute sa vie il est resté fidèle aux opinions qu’il s’était formées dans sa jeunesse. Il s’est trouvé à entrer dans cette carrière en même temps qu’une brillante pléiade d’hommes
dont les noms figurent aujourd’hui avec honneur dans notre histoire; ces jeunes hommes s’appelaient John- A. Macdonald, Geo. Brown, Geo. -Et. Cartier, P.-J.-O. Chauveau, Jos. Cauchon, A. -N. Morin, J.-C. Taché et J.-C. Chapais. Ce dernier fut le premier adversaire qu'il eut à combattre en 1851. Cette élection fut chaudement contestée: M. Tetellier était pauvre, tandis que l’autre, en outre de son talent, disposait d’une fortune assez considérable par sa femme, la fille du seigneur Dionne. Mais, le premier était un tribun d’une force et d’une puissance irrésistibles auprès des foules. Bâti comme un Hercule, possédant une voix capable de dominer le tumulte des masses, il en imposait par sa superbe prestance. On accourait même de très loin pour entendre le grand orateur. On peut donc affirmer qu’il se faisait élire par la force de son éloquence contre l’argent de ceux qui le combattaient. Il était de l’école des Dorion, des Fournier, des Geoffrion, de ces vieux libéraux qui, dans la discussion devant le peuple dédaignaient les injures et se bornaient à discuter, à plaider leur cause comme ils l’auraient fait devant des juges. C’était le vrai moyen d’éclairer les électeurs, de répandre la conviction dans l’esprit de ceux-ci et de jeter cette semence qui devait plus tard produire ses fruits. S’il est une chose que ces hommes possédaient à un haut degré.
c’était la conviction et la sincérité. C’est avec ces armes qu’ils ont défendu leur cause, qu’ils ont tenu haut et ferme le drapeau libéral, sans faiblesse comme sans concession humiliante. On les battait souvent mais on ne les décourageait jamais. Ils s’étaient proposé un but vers lequel ils ont toujours marché avec un courage qui les honore et qui leur a conquis l’admiration et l’estime de tous les vrais libéraux.
M. Letellier fit plusieurs luttes dans le comté de Kamouraska, après celle de 1851, et il fut toujours vaincu; ces luttes sont restées légendaires dans le. bas du fleuve. Enfin, en 1860 il se porta candidat dans la division Grandville, pour le conseil législatif qui était alors électif. Ce collège électoral comprenait un territoire immense, il se composait des comtés de Témiscouata, Kamouraska et l’Islet. Cette campagne électorale dura six mois : 'M. Letellier en sortit victorieux. Il avait eu à subir une guerre violente et déloyale de la part du clergé. C’est à cette époque qu’on inventa la fameuse maxime le ciel est bleu et l. en fer est rouge, pour effrayer les populations et les attirer sous les étendards des conservateurs. Dans ce temps là, les orateurs bleus croyaient avoir tout dit lorsqu’ils avaient jeté à la figure de leur adversaire cette apostrophe: “Vous êtes un rouge ! ” Cela équivalait à dire qu’il était
un révolutionnaire, un brigand, une espèce d’antéchrist !
M. Letellier était un homme instruit, renseigné sur une foule de sujets; aussi, il ne mit pas de temps à se faire une belle position dans la Chambre ou ses discours se faisaient remarquer par la justesse de leurs aperçus comme par la vigueur de l’argumentation. Il fut deux fois ministre : en 1863 dans le cabinet Macdonald-S icotte et plus tard dans le gouvernement MacKenzie. Quand le projet d’une Confédération fut discuté, il s’y opposa énergiquement : il voyait dans la nouvelle constitution une menace pour l’autonomie des provinces. Il ne songeait guère dans le temps qu’il serait luimême victime du danger qu’il signalait alors!
La politique fascinait M. Letellier, il l’aimait en dépit des nombreux déboires qu’elle lui avait causés. Pourquoi l'a-t-il abandonné pour devenir Lieutenant-Gouverneur? Il n’en a jamais fait l’aveu, mais je crois que les manières de M. MacKenzie ne lui allaient point. C’était un homme arbitraire, cassant, qui voulait tout mener à sa guise. Il manquait toutà-fait de cette souplesse si nécessaire à un homme d’Etat et que Sir John possédait à un si haut degré. On comprend qu’un homme de volonté comme M. Letellier n’a pas pu endurer longtemps un pareil régime. Il aurait pu dire comme le cardinal de Retz : “ L’on a
“ plus de peine dans les partis à vivre avec “ ceux qui en sont qu’à agir contre ceux qui “ y sont opposés.”
Il n’y a pas un Lieutenant-Gouverneur qui ait fait les honneurs de Spencer-Wood avec plus d’éclat et plus de libéralité que M. M. Letellier. Le public était très souvent invité à fréquenter les somptueux salons de sa résidence. Il recevait d’une façon charmante, et sous cette apparence sévère, rude même, se cachait un homme aux manières les plus rafinées, un gentilhomme dans toute la force du terme. Il se multipliait auprès de ses hôtes, il voyait à ce que tous fussent à l’aise, il trouvait moyen de fréquenter tous les cercles et il avait un mot aimable pour toutes les dames. C’était le type de l’homme du monde tel qu’il était autrefois, comme on le trouvait au sein de ces vieilles familles distinguées qui occupaient les manoirs seigneuriaux. Comme M. DeCelles l’a si' bien dit en parlant de Papineau qui était de ceux-là, on croyait apercevoir sur leur habits un peu de la poudre de la cour de Louis XIV. M. Willison, dans son livre “Laurier and the Liberal Party”, a donc pu écrire avec raison en parlant de M. Letellier : “ Bien qu’il fut le fils d’un soldat il
“ avait la fierté et l’esprit des anciens sei- “ gneurs, joints à leur tempérament chevale- “ resque, avec une exquise délicatesse, etc., etc.
I3§ SOUVENIRS POOITIQUES
La démission de M. Letellier a marqué un tournant dans l’histoire de ce pays. Le ministère anglais de l’époque, en sacrifiant M. Letellier a-t-il bien aperçu les conséquences de sa décision ? Car, il anéantissait du coup la dernière prétention de l’Angleterre à gouverner 'ses colonies d’Amérique. M. Justin McCarthy, ancien député aux Communes anglaises et littérateur distingué, à très bien fait ressortir la chose dans son History of Our Own Times, en parlant du coup d’Etat de 1878 :
“ Lord Lorne s’opposa à la démission en vertu du principe que si le Gouverneur-Général nommait les Lieutenants-Gouverneurs sur l’avis de ses ministres, il n’en était pas de même de leur démission qui était du ressort de sa décision personnelle seulement. Cette prétention semblait être autorisée par les termes de l’acte du Dominion, mais sur l’appel de Lord Lorne au Secrétaire des Colonies, Sir Michaël Hicks Beach, ce dernier lui conseilla de se soumettre au désir de ses ministres. Du coup, le gouvernement impérial enlevait tout au représentant de la Couronne, sauf un simulacre d’autorité. Tl faisait de lui, ce qu’il devrait être en réalité, mais ce qui n’était pas l’intention à l’époque où la Confédération a été établie, une simple figure de parade pour le Dominion, le porte-parole de la Législature canadienne. Obéissant à l’avis du Secrétaire des
Colonies, L,ord Corne céda, M. Luc Letellier fut démis, et, avec lui s’évanouissait la dernière prétention de l’Angleterre à gouverner ses colonies de l’Amérique Britannique du Nord.”