SES RÉSULTATS
Pour ce qui concerne la solution heureuse de la question de Neuchâtel, je me réfère avant tout à la mission du général Dufour et à sa correspondance avec le conseil fédéral.
Malgré les excellentes intentions du délégué du conseil fédéral et malgré tous ses efforts, la mission du général Dufour n'atteignit pas le but que le gouvernement suisse pouvait en attendre.
Les faits et les considérations qui ont rendu impossible une entente entre l'empereur Napoléon III et le général Dufour sont du reste connus.
Dès le début, l'empereur maintint la déclaration faite lors des pourparlers, en refusant toute concession sur les ass^irances concernant Vindépendance du canton
de Neuchâtel tant que la Suisse n'aurait pas accordé la libération des royalistes neuchâtelois prisonniers.
Or, le général Dufour n'était autorisé par ses instructions à aucune concession quelconque relativement à la situation des prisonniers, tant qu'il ne recevrait pas de Vempereur Napoléon des assurances positives en faveur de Vindépendance complète du canton de Neuchâtel.
Il y a deux périodes à distinguer dans le conflit neuchâtelois. La première s'étend jusqu'à l'arrêté fédéral du 16 janvier 1857; la seconde embrasse la durée des négociations de Paris qui se terminèrent par la conclusion du traité, signé le 26 mai suivant, entre l'envoyé extraordinaire de la Suisse et les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande- Bretagne et de Russie.
Mais avant de relater les négociations qui eurent lieu, ensuite de l'insurrection dans le canton de Neuchâtel, je me permettrai de remémorer un résumé des principaux faits qui se sont produits.
Dans la matinée du 3 septembre 1856, la Suisse fut surprise, au miUeu de la paix la plus profonde, par la nouvelle étrange d'une insurrection royaliste qui venait d'éclater dans le canton de Neuchâtel.
Une troupe de partisans de l'ancien régime s'empara dans la 'nuit, de la ville et du château de Neuchâtel, arrêta les membres du gouvernement, arbora des couleurs étrangères et proclama le rétabUssement
d'un ordre de choses, aboli depuis près de neuf ans. Gomme il était facile de le prévoir, le succès de cette conspiration fut de courte durée; vingt-quatre heures suffirent à la réprimer.
Dès que la population fut avertie, les citoyens se rallièrent autour du drapeau républicain et se rendirent, de toutes parts, à leurs lieux de rassemblement pour la défense de l'ordre constitutionnel. Les opérations s'accomplirent avec promptitude et l'insurrection coupable qui était soudainement venue jeter la perturbation au milieu d'un pays heureux et calme, fut réprimée par les seules forces du pays, sans secours étrangers, avant même que les troupes de la Confédération eussent le temps de mettre le pied sur le territoire neuchâtelois.
Les deux chambres de l'assemblée fédérale apprécièrent à sa valeur le patriotisme de ce canton. Elles se firent l'organe de l'opinion publique, en déclarant, par un vote unanime, que les Neuchâtelois qui, par leurs propres forces, avaient maintenu la constitution du canton et avec elle l'intégrité de la Confédération, avaient bien mérité de la Suisse entière. Les républicains vainqueurs usèrent de la victoire avec modération et clémence.
La plupart des prisonniers furent relaxés pendant le cours de l'instruction et les chefs de l'insurrection furent traités avec une humanité et des égards partout ailleurs inconnus. Mais on formula bientôt vis-à-vis
de la Suisse des demandes qui ne tendaient à rien moins qu'à exiger d'elle la suppression de la procédure.
On demanda, comme une sorte de reconnaissance des droits du roi de Prusse sur Neuchâtel l'élargissement immédiat et sans conditions de tous les prisonniers. Le conseil fédéral ne put faire droit à ces demandes* Leur admission aurait impliqué une renonciation aux droits de souveraineté de la Confédération et la reconnaissance du principe qu'il est permis à un parti de troubler impunément la paix publique et de fouler aux pieds l'ordre légal, la constitution de la Suisse, ainsi que celle qui a été garantie au canton de Neuchâtel par tous les cantons.
Qu'il me soit permis de jeter un regard en arrière sur les rapports politiques dans lesquels le canton de Neuchâtel s'est trouvé, quelques années avant l'insurrection dont nous venons de dire quelques mots.
Par l'acte du 19 mai 1815, le canton de Neuchâtel fut réuni à la Confédération suisse comme état souverain, ayant les mêmes droits et les mêmes obligations que tous les autres cantons. En même temps, d'autres traités européens réservèrent au roi de Prusse, qui avait été élu prince de Neuchâtel en 1707, certains droits sur le pays.
Ce qu'il y avait d'anormal dans la double position d'un canton-principauté ne tarda pas à se révéler:
principauté soumise à un roi et canton indépendant vis-à-vis de la Suisse, il était impossible que cet état de choses n'engendrât pas des conflits.
Des tentatives de transformation furent faites à diverses reprises. On chercha également à replacer Neuchâtel dans une position rationnelle vis-à-vis de la Confédération.
En 1848, sans conspiration, sans violence, mais comme une conséquence nécessaire de la situation tout entière, le peuple neuchâtelois , faisant usage du droit de libre constitution, se donna un gouvernement républicain, avec une charte qui fut garantie par tous les cantons, conformément au droit public de la Suisse et aux stipulations de Tacte de réunion de Neuchâtel à la Confédération.
L'autorité fédérale fit, dès lors, plus d'une tentative pour régler amiablement cette affaire avec S. M. le roi de Prusse ; mais ces démarches échouèrent contre une exigence à laquelle la Confédération n'aurait pu souscrire sans sacrifier le canton de Neuchâtel et les principes de la constitution fédérale, car on demandait avant tout que l'ancien ordre de choses fût rétabli.
Telle était la situation lorsque l'insurrection du 3 septembre 1856 tenta de trancher brutalement une difficulté qui n'avait pu être aplanie par les voies de la transaction. Quelque disposé qu'on puisse
être à plaindre les hommes qui se sont laissé entraîner à un pareil attentat par un zèle mal entendu, par des impulsions étrangères ou des espérances chimériques, il n'était pas possible à l'autorité fédérale d'empiéter, sans autre forme, sur la marche des opérations judiciaires et de sanctionner pour ainsi dire, en faveur d'un parti, le privilège de la violence. C'est pourquoi, en présence des droits de souveraineté de la Confédération et du canton de Neuchâtel, le conseil fédéral ne put acquiescer à la demande qui lui fut faite, mais il déclara néanmoins être disposé à se prêter à la mise en liberté des prisonniers, dès que l'on aurait pris, vis-à-vis de la Suisse, l'engagement de souscrire à la condition qu'elle se croyait en droit de réclamer. Le conseil fédéral promit, en tant que cela dépendait de lui, la mise en liberté des prisonniers, dès l'instant où l'on donnerait l'assurance que l'indépendance du canton de Neuchâtel serait reconnue; en un mot, il se déclara disposé à donner les mains à toute négociation qui serait de nature à procurer la reconnaissance de l'indépendance de Neuchâtel. Afin d'éviter tout ce qui pourrait froisser les susceptibilités de l'autre parti en cause, le conseil fédéral consentit à adopter les formes les plus douces, et n'hésita pas, dans cette occurrence, à entrer dans les propositions de médiation d'autres puissances. Mais tous ces loyaux efforts échouèrent constamment contre la demande d'élargissement
préalable, sans condition, des détenus, demande à laquelle le conseil fédéral ne pouvait accéder sans humiliation pour la Suisse et sans danger pour son honneur.
Lorsque la situation devint plus grave et que le roi de Prusse sembla vouloir appuyer ses demandes par la force des armes, l'autorité executive fédérale jugea que le moment était venu d'en appeler aux représentants du pays qui verraient si elle avait agi conformément aux sentiments de la nation.
Le 30 décembre 1856 donc, les chambres, réunies «n session extraordinaire, rendirent l'arrêté suivant:
,Akt. V Afin d'amener une solution pacifique de la question neuchâteloise, le conseil fédéral continuera à prêter les mains, ainsi qu'il Ta fait jusqu'à présent, à tous les moyens compatibles avec l'honneur et la dignité de la Suisse et qui «eraient propres à procurer la reconnaissance de l'indépendance -complète de Neuchâtel.
„Abt. 2. Les levées militaires ordonnées par le conseil fédéral et les autres mesures de sûreté prises par lui sont approuvées.
«Il est chargé de pourvoir à toutes les dispositions ultérieures jugées nécessaires pour défendre la patrie jusqu'à la dernière extrémité, dans le cas où une solution honorable et pacifique ne pourrait psis être obtenue.
„Un crédit illimité lui est ouvert pour faire face aux dépenses.**
Pour être préparée à toutes les éventualités, l'assemblée fédérale nomma, le même jour, le général
en chef de toutes les troupes de la Confédération dans la personne du général Guillaume-Henri Dufour ; M. le conseiller fédéral, colonel Frédéric Frey-Hérosée fut élu chef de l'état-major général.
Sur le désir qui lui en fut exprimé par le ministre des affaires étrangères de France et par l'ambassadeur d'Angleterre, le ministre suisse à Paris, qui était à cette époque M. Barmann, se transporta à Berne, pour rendre compte au conseil fédéral de l'intérêt particulier que l'empereur des français mettait à ce que la question de Neuchâtel reçût une solution, k la fois pacifique et avantageuse pour la Suisse. Il fit également part des explications qu'il avait reçues de M. le comte Walewski, ministre des affaires étrangères de l'empire, sur la portée de la note française du 26 novembre, ainsi que des déclarations qui lui avaient été faites par l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lequel estimait qu'il fallait utiliser l'occasion d'aplanir le différend d'une manière pacifique et honorable pour la Suisse.
Le 31 décembre 1856, le conseil fédéral donna à son ministre de nouvelles instructions, et, vu la gravité de la situation et des intérêts à débattre, le conseil me délégua (en qualité de porteur spécial de ces instructions) comme envoyé extraordinaire accrédité à la cour de S. M. l'empereur des français.
M. Barmann et moi partîmes immédiatement pour Paris.
Trois jours après notre arrivée, le 4 janvier 1857^ nous fûmes reçus par l'empereur qui nous fit un accueil on ne peut plus favorable.
Il nous fit d'emblée entrevoir que ses déclarations seraient de nature à nous satisfaire.
Un récit détaillé de cette audience aurait une étendue trop considérable, aussi me contenter ai- je de n'en toucher que les points principaux.
Nous avions basé notre demande d'audience sur le fait que l'empereur, ayant donné au ministre Barmann des assurances bienveillantes à l'égard du gouvernement fédéral, ce dernier s'était décidé à. m'envoyer à Paris avec une mission spéciale pour continuer, conjointement avec M. Barmann, les négociations avec le gouvernement impérial, sur la base des propositions du 26 novembre.
Après avoir expliqué une fois de plus les raisons pour lesquelles la Suisse devait encore demander des garanties plus précises, nous soumîmes à l'empereur les différents points de nos instructions.
Concernant la garantie de l'indépendance du canton de Neuchâtel, l'empereur déclara dès l'abord qu'il lui était impossible de satisfaire au point principal de nos instructions et de donner dores et déjà l'assurance officielle du désistement du roi de Prusse en cas de mise en liberté des prisonniers de septembre^ — et cela par la raison que cette assurance lui avait été donnée sous la CONDITION FORMELLE qu'elle
ne serait pas communiquée à la Suisse avant cette mise en liberté. — L'empereur alla même jusqu'à nous donner lecture de quelques-uns des points prin- <îipaux de la seconde lettre que lui avait adressée Frédéric-Guillaume IV. Dans cette lettre se trouvait la phrase:
(c Le sacrifice d'une renonciation à la souveraineté de Neuchâtel».
Le roi de Prusse y parlait aussi de conditions. Comme nous pûmes le remarquer, ces conditions fie rapportaient essentiellement aux droits des hourgeoisies.
Je répondis immédiatement à Napoléon que «si a le roi de Prusse voulait s'immiscer dans la légis- « lation de Neuchâtel au sujet des bourgeoisies, ce a serait en complet désaccord avec sa renonciation -a éventuelle à ses droits de souveraineté)).
L'empereur se montra complètement d'accord avec moi sur ce point et ajouta que « avant comme après (( la mise en liberté des prisonniers, la Suisse pouvait <k compter sur lui)).
(( Dans des questions aussi importantes — nous dit <( l'empereur — la Suisse ne doit pas trop insister <k sur des points de détail. Quand l'amnistie aura «été prononcée et qu'il s'agira d'entrer dans de <( nouvelles négociations, je pourrai me mettre de «votre côté et je le ferai avec plaisir. Lorsque la <( France dit: Je ferai tous mes efforts^ cela doit
^ peser davantage dans la halance, pour la Suisse^ a que les assurances du roi de Prusse que je pourrais ^vous transmettre,
« Si, après la proclamation de l'amnistie, la Prusse «ne devait pas tenir compte des représentations de «la France, l'affaire de la Suisse deviendrait la ^mienne et fouirais comme si je représentais moim même la Confédération; j^ agirais — dis-je — comm^ a si j'étais gouvernement suisse. Une pareille décla- « ration de la part de la France, qui est pourtant « quelque chose, devrait rassurer les autorités suisses. j>
L'empereur ajouta qu'il regrettait que l'on n'eût pas mieux compris en Suisse la position qui lui était faite, par suite des lettres que lui avait adressées Frédéric-Guillaume IV, puisqu'il aurait compromis toute son influence auprès de la Prusse en ne tenant pas la parole qu'il avait donnée d son roi,
« Je comprends fort bien — continua Napoléon III « — que, vis-à-vis de l'effervescence des esprits en « Suisse (état que nous lui avions dépeint fidèlement) ^ « on ait désiré quelque chose de plus que ce qui est «contenu dans la note du 26 novembre, et, quant «à moi, a-t-il ajouté, je ferai tout ce qu'il me «sera possible de faire.
«Ainsi, je ne vois aucune objection à introduire « dans l'arrangement, lorsqu'on parlera de la renon- « ciation de la Prusse, la phrase suivante : dans des
« conditions qui ne seraient pas compatibles avec « Vindépendance entière du cantœi de Nefuchâtel,
a On doit s'expliquer d'une manière aussi peu «compliquée que possible; ainsi, la phrase que je « viens de citer me paraît devoir être suffisante pour <( la satisfaction de la Suisse.
Passant à la question de V accélération de la solution du conflit, l'empereur trouva notre demande très justifiée et ne la contredit en aucune manière. Nous en restâmes en premier lieu à la décision prise, de faire sortir du territoire suisse certaines personnalités jusqu'au complet arrangement de Vajfoire. Nous ne parlâmes naturellement pas des éventualités qui pouvaient se produire, mais l'empereur déclara que a si la Suisse voulait livrer aux autorités françaises les prisonniers de septembre, la France les accepterait, mais qu'ils recouvreraient immédiatement la liberté d'aller où bon leur semblerait». —
L'empereur s'exprima comme suit relativement à la forme à donner aux négociations:
«On doit entendre par amnistie le fait que l'on «ne s'en prendra pas à la fortune des prisonniers « ou autres accusés. »
Nous fîmes remarquer à l'empereur que dans le cas seulement où la Prusse demanderait une somme d'argent à la Suisse, en échange de ses droits supposés sur Neuchâtel, le conseil fédéral se réserverait de demander la déduction des frais d'occupation.
Napoléon n'objecta rien contre notre appréciation, mais il ajouta que ce cas de rachat ne se produirait pas. Comme nous pûmes le remarquer cependant, cette réserve, que nous venions de mentionner, ne plaisait nullement à l'empereur; nous en restâmes donc là, et insistâmes d'autant moins que, la veille déjà, nous avions pu nous convaincre qu'il valait mieux ne pas insérer cette clause dans nos desiderata. Nous ne nous repentîmes néanmoins en aucune manière d'avoir touché ce point important dans la conversation.
L'empereur ne mit pas en doute que l'amnistie proclamée par la Suisse engageât la Prusse à mettre un terme à ses préparatifs militaires. Napoléon III ne s'étendit pas davantage sur cette partie de nos instructions et nous estimâmes que nous traiterions mieux cette question lors de l'élaboration du projet pour les négociations subséquentes.
Le comte Walewski, dans une conversation que nous avions eue avec lui le jour précédent, s'était montré parfaitement d'accord avec nous sur ce point et il avait même ajouté que l'intérêt de la Suisse marchait de pair avec celui de la France, qui ne pouvait pas voir plus longtemps d'un œil indifférent les préparatifs de la Prusse.
L'empereur insista cependant particulièrement sur le fait qu'il s'était donné toute la peine imaginable pour engager la Prusse à reculer la date de la
mobilisation de son armée, fixée au 2 janvier, et qu'en effet, il avait réussi à faire suspendre cette mobilisation jusqu'au 15 du même mois.
« J'ai fait cela — ajouta l'empereur — avec «l'intime persuasion que, la mobilisatmi une fois a opérée, il serait bien difficile d'obtenir une solution a pacifique,))
Quant à la question relative à l'indépendance de Neuchâtel, l'empereur ne fit aucune objection à ce sujet et il ajouta que, d'après la conversation qu'il avait eue avec lord Cowley, il pouvait prévoir, pour les points principaux, que l'Angleterre offrirait son intervention à l'efi'et d'obtenir la complète émancipation de Neuchâtel.
Je viens de reproduire l'ensemble de la conversation que nous eûmes avec Napoléon III, de même que son opinion personnelle sur les différents points sur lesquels nous avions reçu l'ordre de traiter. Nous ne crûmes pas devoir quitter l'empereur sans l'entretenir encore d'un sixième point, bien que ce dernier ne fut pas spécialement mentionné dans nos instructions.
Il était à prévoir en effet que, après la mise en liberté des prisonniers, on réunirait une conférence des puissances signataires du protocole (à laquelle la Suisse devait être représentée) pour discuter les conditions de la Prusse. Or il était à désirer, pour donner satisfaction à Vopinion publique, que la convocation
de la conférence ne fût pas renvoyée à une époque éloignée, mais bien qu'elle se réunit le plus tôt possible pour liquider une fois pour toutes cette question. L'empereur, de même que S. Exe. M. le comte Walewski dans la conversation dont j'ai dit quelques mots, nous donnèrent à entendre qu'ils approuvaient notre désir et que la France userait de son autorité dans ce sens.
En outre, l'empereur déclara encore qu'il avait donné assez de preuves de sa sympathie pour la Suisse.
«En 1848 déjà — dit-il — alors que la Prusse avait « ses troupes dans le grand-duché de Bade, elle eut «fortement envie d'ouvrir les hostilités contre la « Suisse, mais je m'y suis opposé.
«En 1849, l'Autriche m'a proposé d'occuper, avec « mes troupes, une partie de la Suisse occidentale pen- «dant qu'elle envahirait le Tessin (affaire des ré- « fugiés) ; j'ai refusé.
« Maintenant encore, je reçois nombre de rapports « sur la conduite des réfugiés neuchâtelois et d'autres «personnes en Suisse, mais je veux admettre qu'il «y a beaucoup d'exagération.
ft L'envoyé extraordinaire, citoyen du canton de « Thurgovie, avec qui je cause en ce moment — me « dit l'empereur en riant, — sait fort bien toutes les « énormités et les bêtises qu^on a débitées sur mon acompte, alors que j'avais cherché asile à Arenen- « berg. »
Kern, Souvenirs politiques. g
En terminant, enfin, l'empereur nous assura encore de ses sympathies pour la Suisse.
Afin d'éviter un retard d'un seul jour dans l'envoi du rapport que nous devions au conseil fédéral, nous lui en transmîmes la minute, rédigée immédiatement après la conférence.
Le résultat de notre conversation avec l'empereur fut tel qu'il ne nous était plus poss:ible de doiiter d'une solution pacifique.
Une seconde audience nous fut encore accordée le 8 janvitjr, de 1 heure à 8 heures de relevée.
L'empereur me reçut par ces- paroles:
((Je suis triste. Monsieur Kern ! »
«Triste de quoi, sire?»
Napoléon 1 se mit alors à me parler d'une proclamation du conseil fédéral adressée à l'armée suisse.
(( Comment peut-on, en ce moment, lancer une (( parole proclamation — me dit-il — alors que l'on « sait que nous sommes ici en conférence. Le gouveme- (( ment, suisse prend par ce fait une attitude telle qu'il a pourra lui être difficile de revenir en- arriére. »
Je fis tout mon. possible pour calmer l'empereur et lui fis remarquer qu'au moment où le conseil fédéral avait lancé sa . proclamation, les^ négociations n'étaient encore arrivées à aucun résultat et qu'il avait du tenir compte de Vesprit très excité de l'armée^ etc.
L'empereur me demanda si je croyais positivement
que nos projets de médiation seraient acceptés par les chambres fédérales.
Je lui répondis que, d'après tout ce que je connaissais des sentiments particuliers des membres de l'assemblée, la chose était à prévoir.
« Il est vrai — ajbutai-je — que si je ne pouvais «donner à la Suisse des assurances pluf^ certaines « que celles qu'mi nous a fournies le 26 novembre^ nje vous prierais le premier de ne pas y aftachei' (( une trop grande importance. » •
Je touchai alors les quelques points abordés dans cette audience par l'empereur, et qui me fortifiaient dans mon dire. Comme il revenait à la charge en m'exprimant des doutes sur l'acceptation de nos arrangements par les chambres, je lui répondis:
« Croyez-moi, sire, je ne parlerais pas avec tant « d assurance^ si je ne connaissais pas pertinemment « Copinion des conseils de la Confédération et si je an' avais pas la conviction intime que l'arrangement « sera adopté, »
Je profitai de cette occasion pour demander jusqu'à quel point je pourrais faire usage des communications confidentielles de l'empereur.
« Je ne mets pas d'opposition -^ me dit-il — à" « ce que vous en» fassiez l'usage qui vous paraîtra edn^ a venable au- sein du conseil fédéral et des commis^ (( sions ; dans V assemblée fédérale^ par contre, je vous
«prierais de n'y faire que des allusions générales^ a étant données les circonstances actuelles.
« Faites comprendre aux membres de votre conseil « exécutif les raisons pour lesquelles il ne m'a pas été «possible de leur donner communication des assu- «rances fournies par la Prusse.
« Dites-leur qu'on doit avoir quelque confiance dans «les ofiFres faites par la France. »
Je fis part à l'empereur de la dernière note de l'Autriche. Il ne la connaissait pas encore.
«Toujours la même histoire — s'écria-t-il — , il «paraît que l'empereur d'Autriche n'a, de son côté, a pas trouvé bien que le roi de Prusse ne s'adressât m pas à lui au lieu de s'adresser à moi. Il y a «quelques mois encore, le roi de Prusse faisait éta- « lage de dispositions toutes différentes. Il disait alors : a jamais je ne renoncerai. L'aflfaire a bien marché « depuis, comme vous avez pu le voir par ses dernières « lettres. »
Avant de prendre congé de l'empereur, il me donna communication d'une lettre du baron von der Pfordten, lettre que venait de lui remettre le ministre de Bavière à Paris. Von der Pfordten y rapportait ses conversations avec le D' Furrer, auquel il avait expliqué les raisons pour lesquelles la Bavière ne pouvait refuser à la Prusse le passage de ses troupes. Le diplomate ajoutait : « J'ai bien vu que je prêchais à un converti».
L'empereur appuya encore particulièrement sur le fait qu'il désirait voir l'assemblée fédérale convoquée aussitôt que possible, et il ajouta qu'à l'occasion de la première suspension de mobilisation, le roi de Prusse devait lancer une proclamation très-vive à son armée.
En terminant, je priai l'empereur de vouloir bien faire en sorte que la conférence se réunît dans un hi^ef délai, et je lui laissai entrevoir que la Suisse garderait toujours une certaine m^ance jusqu'au moment où V indépendance entière de Nemhâtel serait officiellement reconnue.
Au moment de quitter l'empereur, il ajouta:
« L'affaire est donc entendue et vous pouvez aller « dire à Berne que j'ai toujours les mêmes sentiments « à l'égard de la Suisse. »
Dans les discussions auxquelles j'assistai, et qui eurent lieu soit au sein du conseil fédéral, soit en présence des membres du conseil national ou de ceux du conseil des états, de même que dans une conférence qui s'organisa à l'hôtel de la cigogne, à Berne, avant qu'une décision sur la question fut prise par les conseils, je développai les parties essentielles des audiences des 4 et 8 janvier, de sorte qu'elles furent connues des membres des autorités fédérales, déjà avant les séances plénières.
La déclaration de l'empereur Napoléon III par laquelle — étant supposé un refus de l'acceptation
4e Ja proclamation d'amnistie par le roi de Prusse — il dgirait comme s'il représentait lui-même la Conjédèration, exerça une influence décisive sur les membres de l'assemblée fédérale, de même que sur ceux du conseil fédéral.
Ce dernier donna à ses démarches toute l'activité que les circonstances pouvaient exiger. Dès le l*"^ janvier, le commandant en chef de l'armée qui venait, comme je l'ai dit en son temps, d'être nommé par l'assemblée fédérale, entra en activité. D'après .ses ordres, le corps d'observation fut renforcé et porté à environ 29,000 hommes et 1600 chevaux. De nouvelles troupes entrèrent en ligne et celles qui étaient déjà levées furent concentrées sur le Rhin. Des travaux impor- ,t«iDt8 s'effectuèrent à Bâle, à Schaffbouse et à EgUsau. Des préparatifs de toute espèce eurent lieu pendant cette période. Enfin les cantons se prêtèrent avec empressement à toutes les demandes qui leur furent adressées et les populations montrèrent partout le plus grand enthousiasme.
Cependant, des faits importants s'accomplissaiest également sur le terrain diplomatique.
Dans une note, datée du h janvier, la France prenait l'engagement de faire tous ses efforts pour amener une conclusion qui assurât l'entière indépendance de Neuchâtel. Dans une dépêdie du 7 janvier suivant, ^ambassadeur d'Angleterre à Paris déclarait que le gouvernement de la reine était prêt à renouveler la
promesse qu'il avait déjà faite au gouvernement fédéral, le 25 novembre 1856.
A cette occasion, il me paraît intéressant de rappeler ici que le représentant de la Grande-Bretagne déclara que la reine ^n avait pas reçu du roi de Priisse les mêmes assurances que V empereur Napoléon^ au sujet de V indépendance complète de Neuchâtel, ce qui imposait une certaine retenue à son gouvernement y>.
Après avoir mûrement pesé toutes les circonstances ; après avoir comparé la note française du 5 janvier avec celle du 26 novembre et s'être assuré que la seconde de ces lettres contenait des garanties qui n'étaient pas mentionnées dans la première; après avoir reconnu que les ouvertures simultanées des puissances conMittment une démarche analog^ie aux propositions renfermées dans la note collective du 21 décembre 1856, propositions qu*il était disposé à accepter, mais qui n'étaient pas approuvées par toutes les puissances et qui ne pouvaient par conséquent pas avoir d'effet; après avoir pesé dans la balance les déclarations confidentielles qui me furent faites, comme envoyé extraordinaire, ainsi quhme série de renseignements incontestables et de rapports particuliers sur les dispositions conciliantes du roi de Prusse, le conseil fédéral acquit la certitude qu'en souscrivant aux propositions des puissances, la Suisse obtiendrait le but auquel elle aspirait, savoir la reconnaissance de l'indépendance de NeudhâteL
Le conseil fédéral se décida donc à convoquer l'assemblée fédérale encore une fois, en session extraordinaire, pour lui rendre compte de ce qui avait été fait jusqu'à ce jour, soit pour la défense de la Suisse, soit pour la solution pacifique du différend.
L'assemblée fédérale envisagea la question de la même façon que le conseil fédéral, et, le 16 janvier, elle prit l'arrêté suivant:
Abt. l". La procédure dont Tinstruction a été ouverte le 4 septembre 1856, à roccasion de rinsurrection qui a éclaté le 2/3 septembre 1856 dans le canton de Neuchâtel, est mise à néant.
Art. 2. Les personnes mises en état de prévention par le décret de la chambre d'accusation du 15 décembre 1856, devront, pour autant que cela n'aurait pas déjà eu lieu, quitter le territoire de la Confédération jusqu'à ce que Tafifaire de Neuchâtel ait été complètement réglée.
Abt. 3. L'arrangement définitif de l'affaire de Neuchâtel devra être soumis à l'assemblée fédérale.
Lorsque cet arrêté eut été rendu, le conseil fédéral s'efforça d'en faire connaître les motifs et la portée; il le transmit entre autres, en l'accompagnant d'une proclamation, à l'armée qui l'accueillit avec confiance.
Il ordonna le licenciement des troupes en campagne et leur témoigna, au nom de la Suisse, sa vive gratitude. Les travaux de fortification furent suspendus. Il prit les mesures qu'exigeait l'exécution de l'arrêté ci- dessus et fit conduire, d'une manière sûre et convenable, les prisonniers royalistes à la frontière.
Les décisions de l'assemblée fédérale furent communiquées aux puissances qui nous avaient promis leur concours et, en leur signalant les dispositions conciliantes dont les chambres avaient fait preuve, il leur fut exprimé, comme un vœu du peuple tout entier, qu'on attendait d'elles leurs bons offices, de façon à amener promptement une solution de la question.
Je fus désigné une seconde fois, par l'autorité fédérale, en qualité d'envoyé extraordinaire pour représenter notre pays dans les négociations qui allaient s'ouvrir. Les instructions que je reçus à cette occasion furent basées sur l'idée d'une indépendance entière du canton de Neuchâtel qui, du reste, ne fut jamais perdue de vue pendant les longs pourparlers qui eurent lieu à cet effet.
La marche des négociations, quoique lente d'abord, ne fut cependant marquée par aucun incident fâcheux, mais l'opinion publique en Suisse était fort impressionnée; un malaise et «m mécontentement très explicables, provenant des retards imprévus qu'ép^'ouvait la solution de la question, se faisaient jour dans les populations.
Le conseil fédéral ne négligea rien pour obtenir une accélération de la question, et il appela fréquemment l'état de l'opinion publique à l'appui de ses efforts.
D'un autre côté, il n'était pas opposé à l'idée de
traiter directement avec la Prusse. Mes instructions, et plusieurs des dépêches qui me furent adressées, en font foi.
Dans ce cas, l'arrangement conclu entre les parties eût été présenté à la conférence, qui l'aurait sanctionné et reconnu comme un élément du droit public européen. Mais des négociations directes n'ayant pu s'ouvrir à Paris, l'on demanda s'il ne conviendrait pas d'envoyer un représentant à Berlin. Tout en demeurant convaincu des avantages que pouvait présenter une négociation directe, sinon pour les conditions à obtenir, du moins pour la plus grande liberté qu'elle laissait au conseil fédéral, celui-ci repoussa toujours les ouvertures qui lui furent faites à ce sujet*
Il me fut donné comme instructions que « la Suisse ayant fait, par son arrêté du 16 janvier, un grand pas dans la voie de la conciliation, sur la foi des assurances qui lui avaient été données, le conseil fédéral ne pouvait consentir à un acte qui serait interprêté comme une i^oncession nouvelle; que, pour qu'une mission à Berlin pût se justifier, il faudrait préalablement, et dans tous les cas, que la Prusse rétablît les relations diplomatiques avec la Suisse par rintermédiaire d'iéne personne aidre que le pré-cèdent ministre de cet état; de plus que le roi fit clairement connaître ses intentions et er{fin que le jour ' de la réunion de la con/férence fût définitivement fixéy>.
Il ne put, dès lors, pas être donné suite à l'idée d'une mission à Berlin, et le conseil fédéral chercha à activer l'ouverture de la conférence, de même qu'à examiner plusieurs questions s'y rattachant.
Ainsi, le lieu de la conférence n'était dans l'origine pas fixé, et tout faisait prévoir que l'Angleterre demanderait qu'elle fût tenue à Londres.
C'est en eflFet ce qui arriva. Je reçus comme direction de ne pas marquer de préférence à ce sujet, de sorte que ce point ne devînt pas, dès l'origine des négociations que nous avions tout intérêt à voir réussir, un sujet de désaccord, même momentané, entre les plénipotentiaires de la France et de l'Angleterre.
Plus tard, Paris fut choisi pour le siège des réunions.
L'admission de la Suisse fut décidée, comme pour la Prusse, par la conférence elle-même, dans une de ses premières séances. Cette admission ne fit l'objet d'aucune observation de la part des plénipotentiaires, qui déclarèrent que la présence des deux parties, au même titre^ se compre^iait d^elle-même.
Les déclarations qui furent individuellement faites au conseil fédéral par les puissances intéressées l'ont prouvé surabondamment.
Tout allait donc bien jusque là pour la Suisse, lorsque l'ajournement de la conférence fut décidé.
Devant cette difficulté, qui venait ainsi à l'en-
'Contre des assurances reçues précédemment, une éventualité que nous devions prévoir fut celle où la Prusse persisterait dans ses idées et formulerait des conditions inabordables.
Chacun put se convaincre à cette occasion, que Tappui des puissances médiatrices ne nous ferait pas défaut et que, grâce à leur concours, la Suisse obtiendrait satisfaction.
Enfin, il fut décidé que la conférence pourrait reprendre ses séances dans le mois de mars.
La compétence et la manière de procéder de la conférence étaient deux questions prévues dans mes instructions. Elles étaient d'une importance telle que je ne devais pas les perdre de vue dans mes dépêches.
La conférence se bornerait-elle à faii'e intervenir ^es bons offices, ou prétendrait-elle à la faculté de rendre, à la pluralité des voix, des décisions obligatoires? Ce dernier mode de faire eût été contraire à tons les antécédents^ Il eût constitué, d'aillei(rs, une atteinte à notre indépendance.
Le conseil fédéral m'avait donc communiqué à l'avance toutes ses réserves au sujet des avantages auxquels la Suisse avait droit, et s'il ne m'avait pas chargé de présenter, à l'ouverture des séances de la conférence, la proposition de laisser aux chambres la liberté entière d'accepter ou de rejeter les protocoles, c'est en considération des assurances positives
qui me furent faites à ce sujet, et surtout parce qu'une déclaration de cette nature pouvait être déposée pendant le cours des négociations. Du reste, la réserve de la ratification supérieure, insérée dans mes lettres de créance, tendait au même but.
Les conférences sont le mode généralement adopté par les puissances pour régler les questions internationales.
Je ne reviendrai pas sur les détails de celle de Paris. Elle s'occupa, dans huit séances, à poser les bases et les conditions de la reconnaissance de Neuchâtel comme état souverain. Elle fut interrompue par un assez long intervalle, employé par le roi de Prusse à formuler les clauses dont il faisait dépendre sa renonciation et, par quelques-uns des partisans de l'ancien régime, à continuer leur agitation.
La première séance eut lieu le 5 mars, la dernière le 20 avril 1857.
Pendant les longs pourparlers qui s'échangèrent, le conseil fédéral m'ordonna toujours de persévérer dans le sens de mes instructions. Cet ordre, que j'ai suivi en tous points, ne m'a pas été donné par ténacité, mais bien plutôt par droit et par raison. Le conseil l'a fait parce qu'il y était autorisé ensuite des assurances reçues avant le 16 janvier et qu'il devait
s'opposer de toutes ses forces à un amoindrissement de la souveraineté du canton de Neuchâtel.
Le roi de Prusse restait de son côté inébranlablement attaché à son point de vue dans toutes les questions principales, comme celle du titre, de l'indemnité, des biens d'église et de la bourgoisie de Neuchâtel.
Je crois pouvoir dire que, dans cette lutte prolongée, la Suisse n'a point eu contre elle l'opinion de l'Europe, qui a successivement applaudi à son attitude décidée et à sa modération, et approuvait â,lors la justesse de ses demandes. Quant au pays, il était dans l'attente dfe ce qui allait sortir des débats.
Mais la conférence, voyant l'impossibilité d'amener les parties à^ un accord, rédigea, en avril, un projet de traité qu'elle leur présenta en les laissant libres de se diriger comme ellas l'entendaient. Les gouvernements français et anglais en firent recommander l'acceptation, tant à Berlin qu'à Berne.
Ces puissances le représentèrent comme contenant les dispositions les plus-favorables qu'il ait été possible d'obtenir pour la Suisse. Elles déclarèrent en outre qu'il n'existait aucune chance pour celle-ci de récla* mer avec succès des modifications;
De même aussi, on engagea l'autorité fédérale à ne pas ajournei' sa^ détermination, afin que la conférence pût mieux agir sur l'esprit du roi de Prusse.
Je crus devoir, de mon côté, présenter au conseil fédéral, dans un rapport verbal, les motifs d'après lesquels je me prononçais avec force pour l'acceptation, car il était incontestable que ce projet, et notamment la réduction du chiffre de l'indemnité à un million, causait à Berlin du mécontentement et que les adversaires d'un arrangement continuaient à pousser à un refus, tandis que les puissances ne négligeaient rien pour faire prévaloir une politique conciliante. Avant de se prononcer, le conseil fédéral crut devoir en référer au gouvernement de Neuchâtel. Cette décision était motivée sur ce que l'autorité executive fédérale était convaincue que le projet pouvait n'être pas satisfaisant en ce qui concernait l'indemnité, mais le principal étant obtenu, il ne fallait pas le sacrifier à un point secondaire.
Je fiis autorisé à signer le projet, seus réserve de ratification; je ne devais toutefois faire usage de cette autorisation qu'autant que le projet de traité ne subirait aucune modification.
Au cas où il s'élèv^ait de nouvelles complications ou discussions, je devais y prendre part, conformément aux instruction» qui m'avaient été remises, et en référer au conseil.
C'est à ce moment-là que le conseil fédéral, jugeant l'affaire en bon chemin, crut devoir communiquer partiellement au public certains documents se rapportant à l'affaire qui nous occupe.
Cette communication provoqua une réclamation de la part du comte Walewski, président de la conférence, de même qu'un article du Moniteur Jrançais.
Devant ces protestations du gouvernement français, le conseil fédéral m'envoya la dépêche suivante que je communiquai à la conférence.
,M. le comte de Salignac-Fénelon a donné lecture au président de notre conseil, d'une dépêche de S. Exe. M. le comte de Walewski sur la publication de quelques documents relatifs à la question neuchâteloise : M. le comte Walewski regrette vivement la publication de ces documents et cet acte est, suivant lui, aussi peu d'accord avec les réserves imposées par les convenances internationales qu'avec les engagements pris par les plénipotentiaires.
„ Ainsi que vous le remarquerez, Monsieur, la publication qui a eu lieu dans les journaux suisses n'a pas un caractère officiel ; le conseil fédéral s'est borné à permettre l'impression de quelques-uns des documents; il ne pouvait faire moins dans la circonstance et dans l'intérêt même de l'acceptation du projet émané de la conférence. Il a dû d'ailleurs se prêter à de hautes convenances intérieures, ainsi qu'à des nécessités tirées du système politique de la Suisse et qui n'auraient pu être méconnues sans danger.
„Vous savez combien les habitudes de publicité sont inhérentes à notre vie républicaine. Et, pour n'en donner qu'un exemple, vous n'oublierez pas que les chambres fédérales ont toujowrs publiquement délibéré sur la question de Neuchâtelf chaque fois qu'elle leur a été soumise.
,Le principe fondamental de notre organisation veut que les autorités se dirigent d'après la volonté du pays. Elles
sont obligées d'en appeler à lui constamment et pour le faire avec fruit, elles doivent lui fournir les moyens de s'éclairer.
„ Veuillez aussi ne pas perdre de vue qu'en vertu de nos principes d'organisation, le conseil fédéral eût pu légalement, au lieu de décider dans sa compétence, convoquer les chambres, déjà dans le moment actuel, pour les consulter sur leurs intentions à l'égard de l'arrangement à signer. Il n'eût certes pas pu se dispenser alors de communiquer les actes de la négociation, ce qui les eût naturellement fait entrer dans le domaine d'une publicité plus ou moins étendue.
»Le conseil fédéral ne met pas en doute que ces considérations suffiront à montrer clairement qu'il n'a été dirigé que par l'intérêt même de la chose. Il regretterait, dès lors, que ce qu'il a cru devoir faire et qui n'était d'ailleurs que l'accomplissement de ses devoirs comme autorité executive de la Confédération, se trouvât en opposition avec les engagements de MM. les membres de la conférence, et il se permettra d'ajouter qu'il a tout lieu d'espérer qu'un événement aussi secondaire que la publication qui a eu lieu, ne peut pas être de nature à compromettre le succès final des négociations."
Le 26 mai, le traité fut signé par les plénipotentiaires et, dans une session extraordinaire des chambres fédérales qui eut lieu dans le courant de juin suivant, le conseil fédéral rendit compte des négociations qui avaient eu lieu après l'arrêté fédéral du 1 6 janvier précédent.
Les chambres sanctionnèrent, à la presque unanimité, ce traité, et le roi de Prusse l'ayant également
Korn, Souvenirs politiques. j^q
ratifié, la conférence se réunit de nouveau à Paris pour procéder à l'échange des ratifications.
A la nouvelle de l'issue des négociations, le grand conseil de Neuchâtel avait de son chef accordé une amnistie générale pour tous les délits militaires relatifs aux levées de troupes effectuées dans les mois de décembre et janvier précédents, amnistie qui ne devait déployer ses effets qu'après Véchange des ratifications. Aussitôt cet échange effectué, le conseil d'état de Neuchâtel rendit un arrêté déclarant que l'amnistie prononcée le 3 juin déploierait dorénavant son plein et entier effet.
Tous les intéressés obtinrent ainsi immédiatement la faculté de retourner librement dans leur pays, avec la pleine jouissance de leurs droits civils et politiques.
De son côté, le roi de Prusse publia le ti'aité et délia formellement les Neuchâtelois.
Le but que l'autorité fédérale s'était proposé lorsqu'elle accorda l'élargissement des détenus était donc atteint. L'entière indépendance de Neuchâtel était recomme. L'article 23 de l'acte du congrès de Vienne était abrogé sur ce point et remplacé par les stipulations du nouveau traité de Paris qui prenait place dans le droit public européen. L'indépendance de la Suisse tirait de là une nouvelle consécration. La Confédération sortait de la crise qu'elle venait de travereer, affranchie des complications que pouvait
faire naître une situation équivoque au point de vue du droit formel. Désormais homogène et, en vertu du droit européen lui-même^ affranchie de toute inftuence étrangère, elle pouvait, sous l'égide de ses institutions nouvelles, forte de son inviolabilité et de sa neutralité, poursuivre smi développenie^it intérieur. La nation accueillit ce résultat avec joie.
Il est, je crois, superflu de reproduire ici tous les documents qui ont été publiés à différentes époques sur la question de Neuchâtel.
Toutes ces pièces, à commencer par les protocoles des conférences, allongeraient ce travail sans le rendre plus intéressant.
Je me bornerai donc, pour être complet, à ajouter le texte du traité qui fut le pivot sur lequel, pendant de longs mois, l'attention publique fut captivée à un degré intense.
Leurs majestés Tempereur d'Autriche, Tempereur des Français, la reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, l'empereur de toutes les Russies, désirant préserver la paix générale de toute cause de perturbation et concilier, à cet effet, avec les exigences du repos de l'Europe, la situation internationale de la principauté de Neuchâtel et du comté de Vaïangin;
Et sa majesté le roi de Prusse, prince de Neuchâtel et comte de Vaïangin, ayant témoigné son intention de déférer dans le but précité, aux vœux de ses alliés, la Confédération
suisse a été invitée à s'entendre avec leurs dites majestés sur les dispositions les plus propres à obtenir ce résultat.
En conséquence leurs dites majestés et la Confédération suisse ont résolu de conclure un traité et ont nommé pour leurs plénipotentiaires :
Le conseil fédéral de la Confédération suisse : M. le D^ Jean> Conrad Kern, membre du conseil des états suisse, ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire, chargé d une mission spéciale ;
Sa majesté l'empereur d'Autriche: M. Joseph- Alexandre baron de Rubnerf grand-croix de ses ordres de Léopold et de la couronne de fer, etc. etc., son conseiller intime actuel et son ambassadeur près sa majesté l'empereur des Français ;
Sa majesté l'empereur des Français: M. Alexandre comte Colonna Walewskii sénateur de l'empire, grand-croix de Tordre impérial de la légion d'honneur, etc. etc., son ministre et secrétaire d'état au département des affaires étrangères;
Sa majesté la reine du Royaume-Uni de la Grande- Bretagne et d'Irlande : le très honorable Henri-Richard-Charles comte Gowlet/f vicomte Dangan, baron Cowley, pair du Royaume-Uni, membre du conseil privé de sa majesté britannique, chevalier grand-croix du très honorable ordre du Bain, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de sa majesté près sa majesté l'empereur des Français;
Sa majesté le roi de Prusse : M. Maximilien-Frédéric-Gharles- François comte de Hatzféldt- Wildenburg-Schônstein, chevalier de l'ordre de l'aigle rouge de première classe avec feuilles de chêne, chevalier de la croix d'honneur de HohenzoUern, première classe, etc., etc., son conseiller privé actuel et son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près sa majesté l'empereur des Français;
Sa majesté Tempereur de toutes les Russies : M. le comte Paul Kisseîefff chevalier des ordr&s de Russie, décoré du double portrait des empereurs Nicolas et Alexandre II, etc., etc., son aide-de-camp général, général d'infanterie, membre du conseil de Tempire, son ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire près sa majesté l'empereur des Français;
Lesquels, après s'être communiqué leurs pleins-pouvoirs, trouvés en bonne et due forme, sont convenus des articles suivants :
Art. l**^. S. M. le roi de Prusse consent à renoncer à perpétuité pour lui, ses héritiers et successeurs, aux droits souverains que l'art. 23 du traité conclu à Vienne le 9 juin 1815 lui attribue sur la principauté de Neuchâiel et le comté de Valangin.
Art. 2. L'état de Neuchâtel, relevant désormais de luimême, continuera à faire partie de la Confédération suisse au même titre que les autres cantons et conformément à l'art. 75 du traité précité.
Art. 3. La Confédération suisse garde à sa charge tous les frais résultant des événements de septembre 1856; le canton de Neuchâtel ne pourra être appelé à contribuer à ces charges que comme tout autre canton et au prorata de son contingent d'argent.
Art. 4. Les dépenses qui demeurent à la charge du canton de Neuchâtel seront réparties entre tous les habitants d'après le principe d'une exacte proportionnalité, sans que, par la voie d'un impôt exceptionnel ou de toute autre . manière, elles puissent être mises exclusivement ou principalement à la charge d'une classe ou catégorie de familles ou d'individus.
Abt. 5. Une amnistie pleine et entière sera prononcée pour tous les délits ou contraventions politiques ou militaires en rapport avec les derniers événements, et en faveur de tous les Neuchâtelois, Suisses ou étrangers, et notamment en faveur des hommes de la milice que se sont soustraits en passant à l'étranger à Tobligation de prendre les armes.
Aucune action, soit criminelle soit correctionnelle ou en dommages et intérêts ne pourra être dirigée ni par le canton de Neuchâtel, ni par aucune autre corporation ou personne quelconque, contre ceux qui ont pris part, directement ou indirectement, aux événements de septembre.
L'amnistie devra s'étendre également à tous les délits politiques ou de presse antérieurs aux événements de septembre.
Abt. 6. Les revenus des biens de l'église, qui ont été réunis en 1848 au domaine de Tétat, ne pourront pas être détournés de leur destination primitive.
Art. 7. Les capitaux et les revenus des fondations pieuses, des institutions privées d'utilité publique, ainsi que la fortune léguée par le baron de Pury à la bourgeoisie de Neuchâtel, seront religieusement respectés; ils seront maintenus conformément aux intentions des fondateurs et aux actes qui ont institué ces fondations et ne pourront jamais être détournés de leur but.
Art. 8. Le présent traité sera ratifié et les ratifications en seront échangées dans le délai de vingt-et-un jours ou plus tôt, si faire se peut. L'échange aura lieu à Paris.
En foi de quoi les plénipotentiaires l'ont signé et y ont apposé le cachet de leurs armes.
Fait à Paris, le 26 mai 1857.
(Sceaux et signatures.)
Il ne me reste plus qu'à reproduire, pour être complet, les discours que prononcèrent le président du conseil national, M. Escher, et le président du conseil des états, M. Briatte, en déclarant close la session des chambres fédérales.
Le présidefit du conseil natiofial, M, le D^ A. EsGHEB, termina la session par le discours suivant :
« Nous sommes maintenant arrivés au terme de notre session qui a été uniquement consacrée à Vqffaire de Neuchâtel, et nous pouvons dire que la solution en a été heureuse. La tâche que nous avions devant nous, en septembre dernier, peut être considérée aujourd'hui comme accomplie.
« Ne devons-nous pas nous féliciter d'un tel succès ? Ne doit-il pas nous paraître d'autant plus précieux à la pensée qu'il a été obtenu dans un moment où les sympathies pour les institutions républicaines sont peu nombreuses et cela sur le terrain glissant, pour les petits états surtout, des rapports avec l'étranger? »
Le président du conseil des états, M. Beiatte, a déclaré close la session extraordinaire du conseil des états par le discours suivant:
« Il y a quelques mois, lorsque vous avez adopté les propositions qui vous étaient soumises par le conseil fédéral, il a pu s'élever des doutes dans quel-
ques esprits sur la marche que vous alliez suivre. Vous avez la conscience de n'avoir pas failli à Thonneur. La nation ne vous a pas désapprouvés et cette portion du peuple qui doit être la plus jalouse de l'honneur national, Varmée, représentée par 29,000 hommes sous les armes, ne vous a point accusés. Les soldats sont rentrés dans leurs foyers la tête haute, comme s'ils avaient marché au devant du danger.
« Vous avez eu alors confiance dans les promesses qui vous ont été faites et aujourd'hui vous avez reconnu qu'elles ont été loyalement ternies. Voiàs avez ratifié le traité qui étahlit V indépendance complète du canton de Neuchâtel, non point parce que vous ne pouviez faire autrement ; mais parce qu'il est bon, avantageux pour la Suisse, honorable pour les deux parties.
a Reconnaissons ici la main de cette Providence qui nous a si souvent conduits au milieu des écueils que nous avons eu à traverser. Voyons dans ce fait la preuve que le principe, que la Suisse représente, a sa place marquée pour longtemps encore au sein de la vieille Europe.
« Puisse le canton de Neuchâtel profiter de sa nouvelle position, et cicatriser les blessures faites par les derniers événements. Puissent les Neuchâtelois se tendre une main fraternelle et faire concourir tous
leurs efforts au développement de la démocratie et au bien de la commune patrie!
« Puissent les conseils de la nation profiter de l'exemple de modération, de justice et d'équité qui leur a été donné par les grandes puissances ; puissentils ne pas perdre de vue l'exemple d'union que leur a donné la population.
« Que Dieu protège la Suisse! »