PARIS. — 24 AVRIL
M. de Bismarck raconte dans ses rapports, ce qu'il a appris sur Taffaire de Neuchâtel par divers membres de la conférence et surtout, les derniers jours, par le comte Walewski et Tambassadeur de Russie, comte de Eisseleff.
Ce dernier loi communiqua quelques détails sur les discussions qui eurent lieu, sans la participation de la Prusse et de la Suisse, entre les quatre autres puissances. Eisseleff lui déclara que, suivant ses sympathies personnelles et ses instructions, il avait défendu ses vues jusqu'au bout, mais que l'opposition venait toujours de l'Angleterre. Il ajoutait cependant qu'il avait pu se convaincre des efforts tentés par lord CSowley pour faire moditier ses instructions dans le sens de nos conditions. L'opposition de l'Angleterre- trouvait régulièrement l'appui de l'Autriche. Le comte Walewski chercha
(1) Voir Preuasen am Bundestag 1851 à 1859. Ouvrage da chevalier JPoachinger. III* volume, pages 47 et 91 à 94.
toujours à combattre cette opposition, tout en subordonnant son attitude à la nécessité de ne pas compromettre les relations entre la France et l'Angleterre.
M. de Bismarck continue comme suit : «Le comte Walewski m'a dit lui-même, lorsque je l'ai vu la dernière fois, qu'il était tout à fait inutile d'adresser des demandes à la Suisse, cette dernière étant sûre d'un appui décidé de la part de l'Angleterre qui n'approuverait jamais des hostilités contre la Suisse, et aucune autre puissance ne voulant pousser les choses jusqu'à une rupture avec l'Angleterre*
„J'ai eu l'occasion de faire la connaissance du D*" Kern à un dîner chez le prince Jérôme. Il était sur le point de se rendre à Berne pour y faire accepter les propositions faites par la conférence, dans sa séance du 20 avril 1857. Il m'a paru que M. Kern se croyait tout à fait sûr que ses démarches réussiraient, malgré des articles violents de la presse suissecontre les concessions faites par la conférence. Aussi le comte Walewski était-il convaincu, lorsque je l'ai vu avant mon départ, que les autorités suisses tâcheraient de prendre une position favorable vis-à-vis de la conférence en adoptant sans retard ses conclusions,
„Si cette opinion est fohdée, notre situation deviendra, à mon avis, très difficile. Nous pourrions rester indifférents, si la Suisse n'avait pas en mains une sorte d'otages dans la personne des royalistes neuchâtelois et nous pourrions laisser dans ce cas les séances de la conférence de Paris sans résultat définitif. Nous nous attirerions seulement, par notre refus d'adopter les conclusions de la conférence, un certain mécontentement de la part des quatre autres puissances^. mais dans les circonstances actuelles ce refus aurait pour nous les conséquences les plus fâcheuses.
„Si la Suisse accepte les propositions de la conférence^ alors que nous les repoussons, il se formera entre elle et les
puissances une solidarité qui équivaudrait par le fait à u/ne suppression du protocole de Londres. La Suisse resterait en possession de Neuchâtel et cette possession serait reconnue indirectement pai les quatre puissances, sans qu'une seule des conditions que nous avons formulées soit remplie. Les royalistes neuchâtelois ne recevraient ni amnistie ni protection pour leur personne et leur fortune. Les autorités suisses seraient poussées aussi bien par Tesprit de parti que par le désir d'exercer une pression sur les résolutions de la Prusse, à agir contre les royalistes par des procès, des demandes d'indemnités et des vexations dt toutes sortes. De cette manière, nous nous trouverions bientôt engagés par le point d'honneur, comme avant la libération des,prisonniers. Les réclamations pour actes d'oppression et de violence ne viendraient pas seulement d'un petit nombre de personnes que le dévouement au roi et beaucoup d'autres motifs engagent à une certaine retenue; mais devant les souffrances d'une nombreuse population appartenant à la classe peu aisée, on nous mettrait en demeure de ne pas laisser plus longtemps les sujets fidèles au roi dans une situation dont ils seraient les victimes. Si nous voulions nous plaindre de l'oppression de nos amis et réclamer auprès des signataires du protocole de Londres, ce serait sans aucun st^ccès et certaines puissances verraient, avec satisfaction, notre refus d'accepter les propositions de la conférence.
,Ge qui est bien sûr c^est que nous ne pourrions pas compter sur le concours efficace d'une seule des puissances, car elles seraient unanimes pour nous entraver^ si nous voulions faire des démarches en vue de faire prévaloir les droits de sa majesté par la force des armes.
„ Je laisse à votre excellence le soin de juger si j'ai raison de craindre que les afitoes prennent réellement cette tournure. Si mes craintes sont fondées, je ne puis en tirer d'autre
conséquence que celle-ci: l'adoption des propositions des^ puissances est pour nous une nécessité. Je n'ai pas trouvé parmi les diplomates amis, à Paris, ni parmi ceux de mes collègues avec lesquels je me suis entretenu jusqu'à présent, une seule personne qui soit d'une autre opinion.
„SM1 y avait un moyen d'assurer l'amnistie aux prisonniers sans accepter les projets de la conférence, la situation deviendrait tout autre, mais je ne vois pas ce moyen, de sorte qu'il ne nous reste pas d'autre expédient que la simple acceptation des projets de la conférence, si nous ne voulons^ pas placer les royalistes dans une situation qui ne manquerait pas de produire plus tard un grave contre-coup sur nos résolutions.
(signé) ^Bismarck.'^
M. de Manteuffel n'approuva pas seulement les idées renfermées dans cette lettre, mais il exprima à M. de Bismarck ses remerciements pour Thabileté et le zèle avec lesquels il amena la prompte et unanime décision de la diète allemande dans la question de Neuchâtel.