ÉTRANGÈRES
Les années 1870 e't 1871 ont vu se dérouler des événements politiques et militaires d'une importance telle que, jusqu'alors, l'histoire offre peu d'exemples de commotions semblables. L'équilibre européen en fut profondément ébranlé, et le résultat des efforts constants de la diplomatie détruit en peu de mois. f je veux parler de la guerre franco-allemande.
Ce grave conflit a surgi dans un moment assez délicat au point de vue des intérêts franco-suisses.
Le député Mun venait de nantir le corps législatif jfrançais de la question du chemin de fer du St-Gothard. Des débats assez irritants étaient survenus.
Dans l'état de tension des relations de la France avec sa grande voisine de Test, depuis la guerre de 1866, tout ce qui pouvait être considéré comme un rapprochement permanent entre l'Allemagne et l'Italie était regardé, aux Tuileries, comme périlleux.
Le conseil fédéral et la légation suisse à Paris firent tous leurs efforts pour chercher à dissiper tout malentendu et pour démontrer au cabinet impérial la volonté de la Suisse de ne pas laisser, par l'entremise du St-Gothard, porter la moindre atteinte à la neutralité de la Confédération.
Diverses correspondances furait échangées, en juin 1870, entre le conseil fédéral et la légation au sujet de cette affaire. Ces correspondances ayant été publiées dans certains journaux suisses, entre autres par le Journal de Genève^ je n'ai pas à revenir sur ces faits, malgré leur import^ce pour notre pays, et je les rappelle uniquement pour montrer qudle prudence était nécessaire, de la part de la Suisse, pour ne pas donner prise aux récriminations de ses deux grands voisins, pendant la lutte qui allait s'engager.
Je me bornerai à rappeler dans ce chapitre certains incidents qui précédèrent la déclaration de guerre faite par la France à l'Allemagne du Nord et auxquels j'ai été mêlé.
Le 6 juillet 1870, M. de Gramont révélait à l'Europe, par une déclaration faite en termes assez
cassants au corps législatif de l'empire français, l'ofifre* de la couronne d'Espagne au prince de HohenzoUera par le maréchal Prim, président du conseil et ministre de la guerre du royaume d'Espagne, et l'acceptation de cette offre.
Les pourparlers avaient été si secrets que l'ambassadeur de l'Espagne à Paris, M. Olôzaga, déclara n'en avoir été informé que la veille, soit le 5 juillet, par un télégramme du maréchal Prim.
Cette nouvelle provoqua une immense sensation dans Paris et souleva toutes les susceptibilités nationales des Français contre la Prusse.
L'opinion générale fut que toutes les choses avaient été arrangées par M. de Bismarck, d'accord avec le roi de Prusse, et il aurait été difficile de trouver un Français pénétré de l'idée contraire. Le gouvernement impérial lui-même, croyait être convaincu qu'un HohenzoUern n'aurait pas osé accepter une couronne étrangère sans s'assurer d'avance, d'une manière ou de l'autre, le consentement du roi de Prusse.
Sans perdre de temps, l'empereur Napoléon III chargea le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, d'annoncer à l'ambassadeur de Prusse, M. de Werther, qu'il regarderait comme une preuve éclatante de l'amour de la paix de la part du roi son maître, l'opposition de ce dernier à l'acceptation de la couronne d'Espagne par le prince de Hohen-^ zoUern, et que si, au contraire, celui-ci maintenait sa
résolution et si les certes voulaient réellement lui confier la couronne, il pourrait en résulter des circonstances très graves et il ne dépendrait plus alors de l'empereur, en présence de l'opinion publique en France, de les détourner.
Dans un entretien que j'eus, le jour même, avec M. Olôzaga, celui-ci me déclara qu'il n'y avait pas lieu de douter que ces paroles de l'empereur impliquassent un casus lelli, si le prince de HohenzoUem Tenait à être élu roi d'Espagne.
M. Olôzaga, tout en se prononçant dans les termes les plus positifs contre la candidature d'un prince prussien, me dit que, d'après son opinion, l'avènement du prince de HohenzoUeni au trône d'Espagne provoquerait certainement la guerre civile en Espagne, à laquelle viendrait encore s'ajouter peut-être la responsabilité d'une guerre entre la France et la Prusse.
M. Olôzaga m'assura en outre avoir écrit dans ce ^ens au maréchal Prim, tout en regrettant que les choses fussent déjà aussi avancées.
Le 9 juillet, la situation s'aggrava d'une façon inquiétante. Ce jour-là, je me rendis chez M. Olôzaga qui me reçut en me déclarant qu'il avait de mauvaises nouvelles à m'annoncer. En effet, son gouvernement n'avait pas même répondu à la lettre par laquelle il lui exposait l'effet déplorable que la candidature HohenzoUern produisait à Paris.
«D'après des lettres privées que j'ai reçues de- « Madrid, ajouta M. Olôzaga, la candidature Hohen- «zollern y gagne du terrain dans la même proportion «que l'opposition rencontrée en France. Je n'ai pas «lieu de douter que le prince de HohenzoUern ne «réunisse une très forte majorité aux cortès; mon «gouvernement peut compter sur 200 voix des 350- «députés.»
Il ajouta en outre que, d'après une conversation qu'il avait eue avec l'empereur à St-Cloud, il était convaincu que Napoléon ne voulait pas, de son chef, troubler la paix de l'Europe. Dans cette audience, l'empereur lui aurait dit en substance ce qui suit:
«Il nous a beaucoup coûté de reconnaître l'état de «choses que la bataille de Sadowa a produit en «Allemagne. Nous l'avons supporté, quoique non sans «regret. L'opinion publique en France était à cette «époque très décidée en faveur du maintien de la «paix, et j'avais l'intention sérieuse de respecter ce «courant. Le succès du plébiscite, tout en confirmant «mon opinion là-dessus, m'a donné l'espoir que le «trône de France resterait après moi à ma dynastie.
«J'ai vu la guerre avec ses effets épouvantables, «qui sont encore plus effrayants aujourd'hui par suite «des perfectionnements apportés au matériel de guerre, «aussi ces considérations, ajoutées à d'autres plus «intimes, s'unissent-elles pour me faire désirer le «maintien de la paix.
«Ce qui me console dans la situation politique telle «qu'elle se présente aujourd'hui, c'est que la respon- Kcsabilité d'une guerre ne tombera pas sur moi, mais «sur ceux qui ont dirigé des intrigues contre la France.
«Il n'y a pas dans cette question de différence «entre le gouvernement personnel et parlementaire. «L'un et l'autre sont sous la pression de l'opinion «publique, et celle-ci repousse de toutes ses forces «les manœuvres hostiles à la France.»
M. Olôzaga a terminé cette partie de notre entretien «n me déclarant ce qui suit:
«Je puis vous assurer, qu'aussi vrai que nous «sommes ici tous deux, en face l'un de l'autre, aussi «sûre et aussi ferme est en moi la conviction que «l'empereur a l'intention de maintenir la paix; car «je crois pouvoir vous dire, d'une manière positive, «qu'on a donné des instructions extrêmement sérieuses «à M. Benedetti. Elles lui ont été portées par M. de «Bourqueney, attaché au ministère des affaires étran- « gères. Le gouvernement français demande, à des ^questions positives, des réponses décisives et n'est «pas disposé à permettre que l'on traîne cette ques- «tion en longueur à l'aide de fins de non recevoir, «quelle qu'en puisse être d'ailleurs la nature.»
En terminant, il me communiqua le fait que les cabinets de Londres, de Vienne et de Florence avaient fait des démarches sérieuses, à Madrid et à Berlin, contre la candidature HohenzoUern qu'ils considé-
raient aussi comme compromettante pour la paix de l'Europe.
En quittant M. OWzaga, je me rendis chez M. le comte de Solms, chargé d'affaires ad intérim de la Confédération de l'Allemagne du Nord.
Cdui-ci me déclara, dès l'abord, ne pas trop comprendre que les Français fussent si hostiles à la candidature du prince de HohenzoUem qui serait plus proche parent de l'empereur Napoléon que du roi de Prusse.
Je ne pus m'empêcher de lui répondre que cette question de parenté me paraissait être très-secondaire dans le conflit actuel.
«La question principale pour les Français,» dis-je, «est qu'il s'agit de placer un prince prussien sur le «trône d'Espagne.»
J'ajoutai qu'il me paraissait fort désirable, dans Vintérêt de la paix européefnne^ d'éviter un conflit armé en recourant à la solution la plus naturelle, et sans compromettre personne. Cette solution serait que le prince HohenzoUem, cédant à de hautes sollicitations, retirerait son acceptation éventuelle et renoncerait à toute candidature au trône d'Espagne.
M. de Solms partagea cette opinion, mais il ajouta qu'il craignait que cette solution ne fût plus possible après les déclarations de M. de Gramont au corps législatif et en présence de l'attitude menaçante prise par le gouvernement français dans toute cette affaire.
Pour me prouver qu'il regardait, lui aussi, la situation comme très critique, il me lut le contenu d'un télégramme qu'il avait adressé le matin même au roi Guillaume, et dont voici à peu près le texte:
«Die Stimmung in Frankreich wird jeden Tag geareizter und ist entschieden kriegerisch geworden. «Man erwartet hier mit Ungeduld eine entschiedene «Antwort von Ems, und es ist vorauszusehen, dafi «wenn eine solche nicht in den nâchsten Tagen er- «folgt, neue Interpellationen in der einen oder in der «anderen Kammer Explosionen der gereizten fran- «zôsischen Stimmung zur Folge haben werden.» (^)
M. de Solms me confirma ce que M. Olôzaga m'avait appris au sujet des communications transmises par le ministère impérial.
Convaincu que cette démarche devait rendre extrêmement difficile, sinon impossible, une solution pacifique du conflit, en quittant M. de Solms je me rendis cependant chez Lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre, et chez M. le chevalier Nigra, ministre d'Italie, puis au ministère des affaires étrangères.
(1) L'opinion publique en France devient, de jour en jour, plus accentuée en faveur de la guerre. On attend ici avec impatience une réponse définitive d'Ems, et il est à prévoir que, si cette réponse n'arrive pas prochainement, de nouvelles interpellations dans l'une ou dans l'autre des chambres n'aient pour conséquence une explosion, en France, de l'opinion publique surexcitée.
En entrant dans le cabinet de Lord Lyons, je déclarai à celui-ci que la situation paraissait extrêmement grave:
«J'ai tout lieu de croire,» dis-je, «que Ton n'ob- «tiendra pas du roi de Prusse les déclarations que «la France lui demande. Convaincu que le gouverne- «ment de S. M. britannique et vous-même, faites «tous vos efforts pour maintenir la paix, je me per- «mets de vous suggérer, comme une opinion essen- «tiellement personnelle, l'idée suivante.
«Il est à prévoir, comme je viens de le dire, que «le roi de Prusse refusera les déclarations que la «France lui demande, parce qu'il croira contraire à «sa dignité de céder sous la pression de menaces de «guerre. Il serait par contre possible que, si une puis- «sance neutre — la Grande-Bretagne par exemple — «demandait à la Pnisse, dans des termes conciliants, «une déclaration qui pût satisfaire la France, une «pareille démarche obtînt quelque chance de succès.
«Il va sans dire que l'on devrait préalablement se «mettre d'accord avec l'empereur Napoléon pour une «tentative de cette nature.
«De plus, les puissances qui, avec la Grande-Bre- «tagne, seraient disposées à essayer de ce moyen de «conciliation, auraient premièrement à s'informer, «aussi confidentiellement, sur l'accueil que rencon- «trerait cette idée auprès du roi de Prusse.
«De même aussi, il s'agirait d'obtenir du gouveme-
Kern, Souvenirs politiques. j^
ament français qu'il renonce à exiger de la Prusse «rassurance de ne plus jamais accorder l'autorisation «de la candidature d'un prince allemand au trône u d'Espagne.
«Si ces négociations ne devaient pas aboutir, on «aurait du moins la satisfaction d'avoir tenté un «dernier arrangement pour éviter la guerre.»
A cela Lord Lyons me répondit:
«Votre idée me paraît une proposition heureuse, «et je ne doute pas que mon gouvernement n'ap- « prouve une semblable démarche. Quant à moi, je «suis tout disposé à l'appuyer. Je crains seulement «que les esprits ne soient déjà trop surexcités des «deux côtés pour pouvoir réussir. Cependant, en vue «de la grandeur du but à atteindre, il ne faut pas ay renoncer d'avance. Je me rendrai au ministère «des affaires étrangères pour apprendre si l'on a «reçu des nouvelles d'Ems (où se trouve actuellement «le roi de Prusse) relativement aux dernières ins- «tructions données à M. Benedetti.»
En quittant Lord Lyons, je le priai de vouloir bien m'excuser, si je m'étais permis de venir lui soumettre cette idée, qui m'était inspirée par la gravité de la situation.
Il me déclara que je n'avais pas besoin d'excuses, qu'il approuvait ma démarche, mais qu'il devait en tout cas informer son gouvernement de ce projet, avant de se prononcer d'une manière quelconque.
Je me rendis ensuite à la légation d'Italie, oîi ^ j'exposai à M. le chevalier Nigra les mêmes considérations.
Celui-ci approuva également cette proposition en déclarant qu'il connaissait trop bien les sentiments du gouvernement italien, pour hésiter à prendre part à une entreprise comme celle que je lui proposais. En conséquence, il se déclara prêt à agir, d'accord avec Lord Lyons, si ce dernier ne préférait pas essayer seul cette tentative, et cela sitôt qu'il aurait reçu de son gouvernement les instructions qu'il lui demanderait à ce sujet.
J'eus soin de rappeler à M. Nigra qu'immédiatement avant la guerre entre l'Autriche et l'Italie, Lord Cowley, alors ambassadeur de la Grande-Bretagne à Paris, avait fait une démarche analogue pour le maintien de la paix, en se rendant personnellement à Vienne. Il me paraissait qu'une médiation dans ce sens, faite soit par Lord Lyons seul, soit communément par les représentants de la Grande-Bretagne et de l'Italie, serait accueillie avec faveur par l'opinion publique de l'Europe.
M. Nigra me répéta qu'il était prêt à tenter cet arrangement comme il venait de me le dire, mais seulement avec l'autorisation de son gouvernement- Voyant ma proposition favorablement accueillie par les représentants de deux grandes puissances, je me figurais déjà le différend réduit à néant et la paix
rétablie, lorsque M. Nigra finit par me communiquer que, d'après des renseignements qui lui étaient parvenus une heure auparavant, une dépêche de Berlin, insérée dans un journal de cette ville, annonçait que le roi de Prusse avait refusé de voir M. Benedetti.
Si cette nouvelle se confirmait, mon idée, toute de pacification, tombait d'elle-même et il ne restait que peu d'espoir de maintenir la paix.
Je voulus néanmoins communiquer à Lord Lyons le résultat de mes pourpalers avec le ministre d'Italie, mais il n'était pas encore revenu du ministère des affaires étrangères, où je résolus de me rendre aussi, avec l'intention d'obtenir une audience de M. le duc de Gramont pour lui exposer le plan que j'avais soumis à Lord Lyons et à M. Nigra, et pour lui demander son opinon au sujet de cette dernière tentative en faveur du maintien de la paix.
M. de Ring, en l'absence de M. de Gramont qui se trouvait déjà depuis près d'une heure aux Tuileries, s'empressa de me confirmer qu'un télégramme de M. Benedetti, adressé au ministre, annonçait que le roi de Prusse avait refusé d'accorder l'audience qu'il lui avait demandée, — en lui faisant dire par un aide de camp qu'une nouvelle entrevue serait inutile, parce qu'il ne pouvait pas donner à la France la déclaration qu'elle demandait.
Ce fait, continua M. de Ring, me confirme dans l'idée qu'il n'y a plus d'espoir de voir la paix maintenue.
Je crus devoir communiquer, très brièvement, à M. de Ring la proposition que j'avais soumise à Lord Lyons et à M. Nigra, en demandant ce qu'il aurait pensé de cette idée qui, naturellement, n'aurait pu se réaliser sans l'agrément préalable de l'empereur et du roi de Prusse.
M. de Ring partagea parfaitement l'opinion que peut-être une pareille démarche aurait pu obtenir quelque chance de succès, mais que, après l'incident qui venait de se produire, il fallait renoncer à ce projet, car, dit-il, il est possible que l'on remettra à M. le baron de Werther ses passeports, et que l'on demandera incessamment au corps législatif les crédits nécessaires pour commencer la guerre.
Je demandai ensuite à M. de Ring, comment il se pouvait que M. le baron Mercier de Lostende, ambassadeur de France à Madrid, n'eût rien appris de tout ce qui se préparait, jusqu'au moment oîi les faits accomplis furent connus publiquement. M. de Ring me répondit que le ministère espagnol avait caché non seulement les négociations avec le prince de Hohenzollern, mais qu'il alla jusqu'à déclarer formellement à M. de Lostende qu'il ne s'agissait plus de négociations, au sujet du trône, qu'avec le duc d'Aoste.
Sur cette assurance, M. de Lostende, en annonçant ce fait, écrivit au duc de Gramont qu'il assumait toute la responsabilité de cette assertion.
En quittant M. de Ring, je rencontrai le nouvel ambassadeur de France en Turquie, avec lequel je causai naturellement de la grave question qui occupait tous les esprits ; il me dit, comme l'expression de son opinion personnelle, qu'après la déclaration faite à la chambre par M. duc de Gramont, il ne restait à son avis que les trois éventualités suivantes:
P la renonciation du prince de Hohenzollem au trône d'Espagne;
2^ la déclaration du ministère espagnol de renoncer, à l'avenir, à toute candidature allemande au trône d'Espagne, et
3** que dans le cas où ces deux propositions n'aboutiraient pas, il ne restait plus, comme solution pratique, que l'appel aux armes.
Le même jour, je me rendis à la salle des conférences du ministère des affaires étrangères, sachant que j'y trouverais l'ambassadeur de Prusse, M. de Werther.
Celui-ci y était en effet; je lui exprimai combien j'avais été peiné d'apprendre le peu d'espoir qu'il nous restait de voir la paix se maintenir, surtout après le refus du roi Guillaume de recevoir l'ambassadeur de France.
« Vous avez malheureusement raison, » me réponditil (M. de Werther ne pouvait dans sa position désavouer, en aucune manière, l'attitude prise par son souverain). Il chercha plutôt à l'excuser en me disant:
« Après les menaces proclamées publiquement par le «duc de Gramont au sein du corps législatif et en «présence du fait que le gouvernement français ne «veut pas se contenter du désistement du prince c( Léopold, que l'on prétend avoir renoncé à la candi- « dature au trône d'Espagne, le roi croyait être con- « vaincu que la France voulait la guerre en tout état « de cause. C'est probablement inspiré par cette con- « viction, qu'il a envoyé son aide de camp à M. Be- «nedetti pour lui déclarer qu'une audience n'aurait «aucun résultat.»
L'attaché militaire de l'ambassade de Prusse était présent à notre entretien. Ce dernier me dit avoir la certitude que depuis huit jours la France prenait toutes ses mesures en prévision d'une grande guerre,
M. de Werther ajouta que le roi de Prusse et son ministère étaient sans doute d'avis que l'on n'avait pas le droit de leur demander des explications, attendu qu'ils n'avaient pas pris part aux négociations qui avaient eu lieu directement entre le maréchal Prim et le prince Léopold de HohenzoUem.
« Si la chose se confirme, continua l'orateur, que «le prince Antoine renonce à la candidature offerte «à son fils, cela tient à ce que, comme chef de «famille, il doit décider des questions de cette nature. »
Je ne pus m'empêcher de répondre à M. de Werther que, d'après l'impression produite sur moi par l'at-
titude du corps législatif, il serait désirable, à mon avis, que le désistement transmis à M. le maréchal Prira fût confirmé par une dépêche signée du fils Léopold de HohenzoUern. J'ajoutai que j'avais entendu plusieurs députés déclarer que, le fils ayant signé la lettre d'acceptation éventuelle au trône, il importait qu'il signât de même son désistement.
M. de Werther me répondit qu'il serait plus facile d'obtenir une déclaration dans ce sens, signée par le prince Léopold de HohenzoUern, que de recevoir du roi ou du gouvernement prussien l'acquiescement à la demande formulée par la France. Il ajouta que lui aussi était d'avis qu'une déclaration de cette nature, émanant du fils, pourrait contribuer à un arrangement.
De l'ambassade de Prusse, j'allai trouver de nouveau M. Olézaga.
Tout en me confirmant ce que venait de m'apprendre M. de Werther, il me dit que le gouvernement français avait été fort satisfait, en recevant communication, le jour précédent, fort tard dans la soirée, d'une dépêche émanant de son gouvernement, annonçant que l'Espagne envisageait la candidature HohenzoUern comme écartée ensuite d'un télégramme du prince Antoine, père de Léopold de HohenzoUern.
« Deux opinions sont en présence au sein du mice nistère français, me dit M. Olôzaga.
(( L'une, défendue particulièrement par M. Olliviery est que la France devrait se contenter du désistement du prince Antoine de HohenzoUem, communiqué au gouvernement français par mon ambassade. L'autre opinion, soutenue surtout par le duc de Gramont et le maréchal Lebœuf, est que la France devrait exiger une déclaration formelle du roi de Prusse spécifiant le retrait du consentement donné par lui au prince de HohenzoUem, au sujet de sa candidature au trône d'Espagne, et qu'il soit en outre réclamé le désistement signé par le prince Léopold lui-même. »
M. Olôzaga me dit que M. Ollivier avait déjà rédigé la plus grande partie de l'exposé à soumettre aux chambres dans le sens du maintien de la paix, le désistement du prince Léopold paraissant faciliter la position du ministère vis-à-vis des chambres.
M. Olôzaga ajouta que, d'après son opinion et vu l'état actuel des choses, le conseil des ministres voterait la guerre.
A l'ouïe de cette supposition, je déclarai que l'on aurait peut-être pu obtenir par l'intermédiaire des puissances neutres, comme l'Italie et la Grande-Bretagne, une déclaration du roi de Prusse conçue dans un sens conciliant.
La réponse de M. Olôzaga fut, qu'il aurait non seulement consenti, mais immédiatement appuyé personnellement une pareille démarche auprès de Lord
Lyons et de M. Nigra, si rien de grave n'était survenu dans l'intervalle. « La situation est trop envenimée, dit-il, pour qu'il soit possible d'intervenir, car l'empereur, le cabinet, les chambres et toute la France regardent comme une atteinte à la dignité du pays, le refus du roi de Prusse de recevoir l'ambassadeur de France.»
Avant de nous séparer, il me montra une lettre, écrite par le prince Antoine de Hohenzollem, qui lui était parvenue par l'intermédiaire d'une personne de confiance. Ce document était la reproduction, en forme épistolaire, du télégramme adressé par le prince Antoine au maréchal Prim, lui annonçant la renonciation de son fils au trône d'Espagne.
Les démarches que je crus devoir faire au sujet de cette grave question, me furent inspirées par la certitude que le maintien de la paix était d'un intérêt capital pour notre chère patrie, et par le sentiment des maux incalculables qui résultent toujours d'une guerre entre deux puissances.
L'accueil bienveillant et l'approbation de tous ceux, auxquels j'avais communiqué préalablement cette idée, de même que la satisfaction du conseil fédéral, furent pour moi la récompense d'efforts légitimes qui auraient certainement abouti sans l'incident que nous connaissons.
On a \\i quel vif désir avaient Lord Lyons et M. Nigra de chercher à éviter la collision, et, si quelques jours avaient pu être gagnés, peut-être serait-on arrivé à pouvoir épargner à l'Europe le sanglant spectacle auquel elle a assisté. Mais, pour me servir de l'expression de M. Prevost-Paradol, « les deux locomotives étaient lancées depuis longtemps sur le même rail en sens contraire. Elles se précipitaient l'une contre l'autre; la collision était inévitable. »
Le 15 juillet 1870, le corps législatif vota les crédits nécessaires pour commencer la guerre, cela après une longue séance de 11 heures où M. Thiers prononça le discours prophétique qui l'a couvert de gloire, et dont chacun de nous a certainement gardé le souvenir.
Je fis savoir, le 19 juillet suivant, au président de la Confédération, que j'avais appris avec plaisir que le conseil fédéral avait lu avec intérêt les rapports détaillés que je lui avais transmis au sujet des démarches faites en vue d'éviter la guerre.
Quoique une mission diplomatique, ayant pour but d'obtenir une entente entre la France et la Prusse, ne pût être réalisée par suite des faits mentionnés dans ce chapitre, les démarches qui furent tentées^ sont cependant pleinement justifiées.
L'attitude du ministère des affaires étrangères, de
même que celle des chambres, furent la cause prin- •cipale qui rendit impossible l'exécution de négociations faites dans un sens tout pacifique. Ces démarches méritent aujourd'hui encore leur juste appréciation, c'est pour cette raison qu'elles ont trouvé leur développement dans mes rapports officiels adressés au conseil fédéral.