RÉFUGIÉE EN SUISSE
Dès rorigine du conflit entre la France et l'Allemagne du Nord le conseil fédéral prit, sans bruit, ses dispositions pour n'être pas surpris par le& événements.
Ainsi le département militaire in^âta, le 15 juillet, les cantons k compléter et à tenir prêts leurs contingents et le conseil fédéral décida, le jour suivant, de lever immédiatement l'élite de cinq divisions, en chargeant le département militaire de prendre les mesures nécessaires à cet effet. En même temps toute l'armée fédérale fut mise de piquet.
Les cantons qu'atteignait cette levée de troupes mirent le plus grand empressement à exécuter les ordres des autorités fédérales, et la troupe elle-même ne manifesta pas un moindre dévouement. C'est ainsi que, grâce surtout aux éminents services rendus par les compagnies de chemins de fer, des troupes purent déjà arriver à Bâle dans la nuit du 16 juillet, et que le 19, c'est-à-dire trois jours après la mise sur pied, quatre divisions avaient pris les quartiers qui leur étaient désignés.
Ces mesures furent accueillies avec joie par le peuple, car chacun comprenait que, non seulement €'était au commencement de la guerre que notre territoire risquait le plus d'être violé, mais encore qu'il était du plus haut intérêt de montrer dès l'abord que la Confédération avait la volonté et la force nécessaires pour repousser toute agression hostile et toute suggestion contraire à sa neutralité.
On ne pouvait être dans le doute sur l'attitude qu'il convenait à la Suisse de prendre dans ce conflit. Les traités européens, de même que l'intérêt de sa propre conservation, lui faisaient un devoir de rester neutre, c'est-à-dire de ne point intervenir dans cette question qui lui était entièrement étrangère. Mais, pour pouvoir maintenir efficacement cette position, il fallait que la nation suisse fût formellement résolue à repousser, les armes à la main, toute force militaire étrangère qui aurait voulu emprunter son territoire.
De même aussi, on ne pouvait guère déterminer d'avance quel développement de forces serait nécessaire pour atteindre ce but ; cela dépendait du temps et des circonstances. En tout cas, la guerre entre les deux puissances belligérantes pouvant prendre de grandes proportions, le théâtre des opérations pouvant se rapprocher ou s'éloigner de la Suisse, et enfin d'autres états pouvant être entraînés dans la lutte, il importait q\ie les mesures à prendre fussent subordonnées à ces événements. Aussi, le conseil fédéral prit-il la résolution de demander à l'assemblée fédérale qu'elle mît à sa disposition toute l'armée suisse, de même que toutes les ressources financières de la nation. On ne se dissimulait pas l'importance de la responsabilité que lui imposaient ces pouvoirs et ce crédit illimités; ces attributions momentanées, dont il déclarait faire un usage loyal et consciencieux et dont il s'engageait à rendre un compte exact au moment opportun, étaient nécessaires au plus haut chef ensuite de la marche rapide des événements.
Dès les premiers bruits de guerre, le conseil fédéral nous avait chargés, M. Hammer, alors ministre suisse à Berlin et moi, de faire savoir aux gouvernements de la France et de la Confédération de l'Allemagne du Nord qu'il avait la ferme intention de défendre par tous les moyens à sa disposition la neutralité suisse.
Aussitôt après la réception des instructions que
m'adressait le conseil fédéral, je me rendis au ministère des affaires étrangères pour avoir un entretien avec M. de Gramont. Celui-ci venait de partir pour St-Cloud. Je demandai alors à voir le chef du cabinet, M. de Favernay.
Je fis part à celui-ci des instructions que j'avais reçues. J'ajoutai que, de mes entretiens avec le ministre des affaires étrangères et des conversations récentes que j'avais eues en l'absence de ce dernier avec M. de Ring, sous-chef du cabinet, il résultait pour moi la conviction que la France était bien décidée à respecter loyalement la neutralité de la Suisse,
J'annonçai à M. de Favernay que j'adresserais, le jour même, une note au gouvernement impérial pour demander une déclaration conçue dans ce sens.
« N'avez-vous pas d'objection — ajoutai-je — à « ce que je transmette préalablement au conseil fé- « déral la pleine conviction, qui résulte pour moi de « ces entretiens, que la France respectera la position «internationale de la Suisse?»
« Vous pouvez, déjà maintenant, l'annoncer à votre « gouvernement » — me répondit M. de Favernay.
Il ajouta qu'il avait déjà pris lui-même connaissance du télégramme que M. le président de la Confédération m'avait adressé deux jours avant pour m'annoncer que les mesures prises par la Suisse, pour sauvegarder sa neutralité, étaient déjà en voie d'exécution.
De retour à la légation, j'adressai à M. de Gramont la note à laquelle je viens de faire allusion et dont voici la teneur:
,Paris, le 16 juiUet 1870.
a Monsieur le ministre,
,,Le conseil fédéral me charge de déclarer officiellement à V. Exe. qu'en présence de la situation actuelle, il est fermement résolu à sauvegarder de toutes ses forces et par tous les moyens dont il dispose, la neutralité de la Suisse.
„£n m'invitant à communiquer préalablement cette résolution au gouvernement de Tempereur, le conseil fédéral me charge en outre d'annoncer qu'il va adresser aux puissances de l'Europe une note confirmant la présente déclaration.
„Le gouvernement de l'empereur a manifesté, à différentes occasions, toute l'importance qu'il attache, lui aussi, au maintien et au respect de la neutralité suisse. J'ai donc lieu d'attendre avec une entière confiance que V. Exe. me mettra très prochainement en mesure de transmettre au conseil fédéral une réponse conçue en ce sens.
^Veuillez agréer, etc.
(signé) ,Kerx.*
La réponse à cette lettre ne se fit pas attendre; le 17 juillet, M. le duc de Gramont m'adressa la note suivante que je m'empressai de transmettre au conseil fédéral:
„Le ministre des affaires étrangères de France à M. le D'" Kern, ministre de la Confédération suisse, à Paris.
,Paris, le 17 juillet 1870.
„ Monsieur,
„Vous avez bien voulu me faire savoir, au nom du conseil
fédéral, qu'en présence de la situation actuelle, il est ferme-
KerD, Souvenirs politiques. j^g
ment résolu à sauvegarder par tous les moyens en son pouvoir la neutralité de la Suisse et qu'il s.e dispose à porter cette déclaration à la connaissance de tous les cabinets d^e l'Europe.
„ Ainsi que vous le rappelez, le gouvernement de l'empereur a saisi toutes les occasions de témoigner l'importance qu'il attache au maintien de la neutralité de la Suisse. Il ne pouvait donc accueillir qu'avec faveur la résolution dont vous avez été chargé de lui donner connaissance. Il apprécie le sentiment qui a porté le gouvernement de la Confédération à prendre l'initiative de cette communication auprès de lui, et, fermement résolu, en ce qui le concerne, à ne point se départir de ses obligations internationales, il est heureux de pouvoir compter sur l'efficacité des mesures adoptées par le conseil fédéral, pour assurer, de la part de toutes les puissances, la stricte exécution des stipulations européennes sous la sauvegarde desquelles la Suisse est placée.
, Agréez les assurances, etc.
„Le ministre des affaires étrangères:
(signé) ^Gramont.*
D'autre part, j'appris que, le 21 juillet, M. de Rœder, alors ministre de la Confédération de l'Allemagne du Nord en Suisse, avait communiqué au président de la Confédération le télégramme suivant que lui avait adressé son gouvernement:
„La neutralité de la Suisse est garantie par les traités.
Nous avons une entière confiance dans les mesures militaires
prises par la Confédération pour le maintien de cette neu
tralité; et, notre fidélité aux traités et les relations amicales
entre l'Allemagne et la Suisse sont un garant du respect de
l'Allemagne pour cette neutralité.
(signé) „ Bismarck/
Les autres puissances répondireotr également à cette communication, les unes en annonçant simplement qu'elles en avaient pris acte, et les autres en exprimant de plus la satisfaction avec laquelle elles avaient accueilli cette notification.
Comme je l'ai dit au commencement de ce chapitre, le conseil fédéral avait résolu de demander à l'assemblée fédérale de mettre à sa disposition toute r armée suisse, de même que toutes les ressources financières du pays.
Le 19 juillet, cette haute autorité, qui se trouvait réunie à Berne pour sa session ordinaire, faisait droit à cette demande en prenant l'arrêté suivant:
^1^ La Confédération suisse, pendant la guerre qui va éclater, défendra sa neutralité et l'intégrité de son territoire par tous les moyens dont elle dispose.
,Le conseil fédéral est invité à communiquer cette déclaration aux gouvernements des parties belligérantes, ainsi qu'à ceux des puissances signataires et garantes des traités de 1815.
„2* Les levées de troupes ordonnées par le conseil fédéral sont approuvées.
^S*^ Le conseil fédéral est en outre autorisé à lever toutes les troupes nécessaires pour maintenir la neutralité de la Suisse et pourvoir à la sûreté de son territoire. Il est pareillement autorisé à prendre toutes les mesures de défense qu'il jugera opportunes.
„^° Un crédit illimité est ouvert au conseil fédéral pour couvrir les frais qu'entraînera l'application des pleins-pouvoirs accordés par l'article précédent.
,11 est spécialement autorisé à contracter les emprunts qui pourraient devenir nécessaires.
a 5** L'assemblée fédérale procédera immédiatement à la nomination du commandant en chef de Tarmée suisse, ainsi qu'à celle du chef de Tétat-major général.
,6** Le conseil fédéral rendra compte à l'assemblée fédérale, dans sa prochaine réunion, de l'usage qu'il aura fait des pleinspouvoirs qui lui sont conférés par le présent arrêté.
„7*> Le conseil fédéral est chargé de l'exécution de cet arrêté."
Le même jour, en vertu de l'article 5 de cet arrêté, l'assemblée fédérale procéda à l'élection du commandant en chef de l'armée fédérale, qui fut nommé dans la personne de M. le colonel fédéral Hans Herzog, d'Aarau, inspecteur en chef de l'artillerie. M. le colonel fédéral Rodolphe Paravicini, de Bâle, fut en outre appelé aux fonctions de chef de l'état-major général.
Au point de vue financier le conseil fédéral avait un en-caisse suffisant pour entretenir l'armée pendant longtemps; en outre, il avait chargé son département des finances de pourvoir à d'autres ressources, qu'on mettait de toutes parts à sa disposition.
Au point de \Tie militaire la Suisse était organisée de telle sorte qu'elle pouvait faire face à toutes les éventualités. L'armement de l'infanterie, des carabiniers et de l'artillerie était dans le meilleur état.
Bien que la fabrication des fusils à répétition ne fût pas encore bien avancée, l'infanterie n'en possédait pas moins une arme qui n'avait rien à envier à celle d'aucune autre armée en Europe. Les munitions de tous genres subsistaient en grande quantité et l'on avait pris toutes les dispositions désirables en vue d'un approvisionnement encore plus considérable.
Prête à tout événement et forte par son union, par le dévouement de sa population et par l'esprit patriotique de son armée, la Suisse pouvait regarder l'avenir avec confiance. Bien qu'elle ne pût se mesurer, quant à la force numérique, avec les armées des états belligérants, elle pouvait attendre sans crainte les événements, car le sentiment de ne porter atteinte aux droits de personne et de se borner à défendre les biens les plus sacrés de l'humanité et de la patrie, lui donnait la force d'empêcher qu'un ennemi ne violât son territoire, ou de lui faire payer chèrement cet acte d'agression s'il devait s'accomplir.
Le lendemain de l'assermentation, par l'assemblée fédérale, des deux officiers supérieurs, MM. Herzog et Paravicini, soit le 22 juillet, le général prit en mains le commandement des troupes mises sur pied, et il organisa le grand état-major, auquel il assigna Olten pour quartier général.
Pendant toute la durée de la guerre franco-allemande, les troupes suisses qui furent appelées à garder nos frontières se décomposèrent comme suit:
45 bataillons d'infanterie,
8 » de carabiniers, 11 batteries de campagne à 6 pièces, 10 compagnies de. dragons,
6 » » guides,
4 » » sapeurs,
5 parcs de division, chacun d'une compagnie de canonniers de parc et d'une compagnie de train de parc,
qui représentèrent l'effectif suivant:
278 grand état-major et états-majors de divisions et de brigades, 29,538 infanterie, 3,427 carabiniers,
762 cavalerie, 2,826 artillerie, 492 génie, 100 ambulances.
37,423 officiers et soldats avec 3541 chevaux.
La mise sur pied par le conseil fédéral de corps de troupes en nombre aussi respectable et la rapidité avec laquelle elles furent mobilisées, produisirent une excellente impression sur les deux parties belligérantes, qui acquirent par là la certitude que la Suisse avait l'intention formelle de s'opposer à toute violation de sa neutralité et qu'elle possédait des forces suffisantes pour la faire respecter. Ces mesures
énergiques ne tardèrent pas à déployer leur effet: au dedans, en augmentant dans la nation le ealnâe et la confiance; au dehors, en donnant à notre patrie un relief que les événements ultérieurs n'ont point affaibli.
La neutralité de la Suisse étant désormais dûment établie et reconnue, il devenait nécessaire de faire connaître les dispositions en vertu desqueUes elle devait être observée pendant la durée de la guerre ; aussi le 16 juillet, le conseil fédéral rendit-il, en se fondant sur l'article 90, chiffre 9, de la constitution fédérale, une ordonnance, renfermant certaines dispositions qui prévenaient tous les actes contraires à notre neutralité et qui auraient pu se produire par la suite.
Passant aux dispositions qui furent prises plus tard, je parlerai avant tout de l'exécution de la convmtimi de Genève, du 22 août 1864, pouf l'amélioration du sort des soldats blessés. Les délégués des états contractants s'étant réunis à Genève, en octobre 1868, avaient adopté un certain nombre d'articles additionnels à ladite convention, dont le but était soit de compléter une partie des dispositions de la convention de 1864, soit de les appliquer à la guerre navale. De nouvelles demandes de modifications avaient empêché ces articles additionnels d'être ratifiés par tous les états, et cette ratification n'était pas encore
intervenue au moment des hostilités. Dès que la guerre fut devenue imminente, le conseil fédéral pensa qu'il avait non seulement le droit, mais encore le devoir d'user immédiatement de toute son influence auprès des puissances belligérantes pour les engager à reconnaître ces articles additionnels comme obligatoires dans toutes leurs parties, tout au moins à titre de modus vivendi pendant la guerre qui se préparait. Le gouvernement impérial français et le gouvernement de l'Allemagne du Nord adoptèrent cette proposition et déclarèrent qu'ils avaient donné les ordres en conséquence aux chefs de leurs armées de terre et de mer.
La même démarche fut faite auprès des gouvernements de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade, dès que leur participation à la guerre fut décidée, et les réponses qui parvinrent au conseil fédéral furent conformes à celles de la France et de l'Allemagne du Nord.
Tous les états belligérants ayant donc déclaré qu'ils observeraient la convention de Genève en son entier, c'est-à-dire en y comprenant les articles additionnels, le conseil fédéral transmit une note-circulaire aux autres états contractants pour leur donner connaissance de ce fait.
Le comité international, pour les soins à donner aux blessés, se mit ensuite à l'œuvre et constitua une agence spéciale à Bâle. Cette agence fut d'une
utilité incontestable pendant la guerre, grâce à la publication de bulletins périodiques sur l'accomplissement de son mandat.
Je ferai remarquer à cette occasion que le conseil fédéral avait reçu des plaintes de la part des deux parties belligérantes sur des abus auxquels donnèrent lieu, dans certains cas, soit l'application soit l'inobservation de la convention de Genève.
«Te fus chargé de porter à la connaissance du gouvernement français une réclamation de ce genre, formulée par la Prusse; mais, comme il n'était pas possible alors de vériiSer les faits de ce genre, le conseil fédéral se borna dès lors à prendre note des plaintes, en pensant qu'on aurait certainement plus tard l'occasion de provoquer de la part des états contractants un débat sur ces points, ainsi que sur d'autres questions relatives à la convention.
Les expériences faites pendant cette guerre, eurent pour résultat de mettre un terme à certains abus provenant du service volontaire pour les blessés, service qui a d'ailleurs été d'un grand secours aux belligérants.
Une seconde question, d'une très haute importance pour notre patrie et qui se présenta naturellement à cette époque, fut celle relative à la sauvegarde des droits que les traités avaient conférés à la Suisse, relativement à la Savoie neutralisée.
Sitôt la nouvelle officielle de la déclaration de guerre connue de tous, le conseil fédéral me chargea de rappeler au gouvernement de l'Empire français les droits de la Confédération à cet égard et défaire toutes réserves relativement à V exercice de ce droit.
On a pu considérer comme exagérée cette mesure de précaution, et il est certain que le conseil fédéral avait en vue d'autres éventualités que celle dont il s'agit ici; mais il n'a eu qu'à se féliciter de l'attention qu'il a prêtée en temps opportun à cette affaire.
La déclaration de neutralité qui se rapporte à la Savoie neutralisée a donc donné lieu dès l'abord à. un échange de correspondances diplomatiques avec le gouvernement français.
Le duc de Gramont croyait devoir interprêter un passage d'une note, en ce sens que le conseil fédéral se serait engagé à ne pas occuper la Savoie neutralisée avant de s'être entendu à cet égard avec le gouvernement français. Comme le conseil fédéral ne pouvait laisser passer sans réponse cette étrange interprétation, il me chargea d'envoyer au successeur de M. de Gramont, M. le prince de la Tour d'Auvergne, une note dans laquelle il relevait cette erreur en déclarant qu'il chercherait à s'entendre avec le gouvernement français sur le mode d'exécution à suivre, mais qu'il ne voulait pas faire dépendre de cette tentative l'exercice de son droit. Je déclarai aussi, sur l'ordre que j'en avais reçu, que la Suisse serait
prête en tout temps à régulariser la question savoisienne, par voie d'entente amiable, avec le gouvernement français.
Aucune réponse ne me parvint de la part de M. de la Tour d'Auvergne, de sorte que j'en conclus avec le conseil fédéral que le gouvernement français était convaincu de la justesse de notre manière de voir.
Mais les événements marchaient à pas de géant.
La cat^trophe de Sedan qui amena, comme on le sait, la chute de Napoléon III suivie de la constitution immédiate d'une république avec un gouvernement provisoire siégeant à Tours, de même que l'entrée des Allemands à Dijon donnèrent à la question de Savoie une toute autre tournure.
Tandis que — comme je l'appris le 11 novembre 1870 (Paris était, à cette époque, en état de siège et la nouvelle m'en parvint par ballon) — une occupation de la Savoie du nord par les troupes suisses aurait été, dès le début de la guerre, fort mal accueillie et aurait pu même rencontrer de la résistance dans la population, on manifesta, sitôt après la chute de l'empire, le désir d'une occupation fédérale. Des démarches furent faites soit directement, soit indirectement par des autorités et des particuliers en Savoie pour engager le conseil fédéral à décider cette occupation.
Les journaux parisiens, tout en racontant ce fait,.
<lonnèrent à entendre que les Confédérés venaient ^'envahir le Chablais et le Faucigny.
Je cherchai naturellement à me renseigner à ce sujet. Je me rendis chez M. Jules Favre qui, sur ma demande, me déclara que la seule nouvelle par- Tenue au gouvernement de la défense nationale était contenue dans une dépêche de Tours, de M. Gambetta, l'informant du mouvement qui s'était produit dans la Savoie du nord pour demander l'occupation, et il ajouta que la délégation de Tours avait blâmé l'opinion émise et rien de plus.
M. Jules Favre ajouta que, quant à lui, il n'avait pas encore suffisamment étudié la question de la Savoie pour se permettre un jugement; que cependant, dans son opinion, il envisageait que la Suisse n'avait pas à craindre la violation de sa neutralité et que sa position était entièrement sauvegardée par les déclarations données au début de la guerre par les gouvernements des états belligérants; que dans cet état de choses, il ne voyait pas la nécessité pour la Suisse d'envoyer des troupes en Savoie, En terminant, M. Jules Favre me déclara avoir chargé la direction politique de lui présenter un rapport sur l'ensemble de la question.
J'exposai à mon tour aussi brièvement que possible le point de vue de la Suisse, en faisant observer que, d'après des nouvelles particulières datées du 11 novembre, j'avais appris que l'initiative de l'occu-
pation par les troupes suisses avait été réellement prise par les populations de la Savoie du nord qui auraient envoyé dans ce but des délégués à Berne, auprèa du conseil fédéral.
Je déclarai que cette autorité avait invité la délégation savoisienne à s'adresser, avant toute autre démarche ultérieure, à leur gouvernement à Tours, afin de provoquer de sa part une entente avec le gouvernement suisse, s'il le jugeait convenable.
Je terminai en déclarant que j'étais privé entièrement de nouvelles de mon pays, mais que j'avais lieu de douter qu'une occupation ait été décrétée par le conseil fédéral.
A peu près à l'époque oii ces faits se passaient, le poste de ministre plénipotentiaire de France en Suisse fut longtemps vacant, ensuite de la retraite de M. le comte Comminges-Guitaud.
Son successeur, qui fut M. le marquis de Châteaurenard, avait reçu pour mission de son gouvernement l'ordre de conférer avec le conseil fédéral sur diverses questions, entre autres sur l'occupation de la Savoie neutralisée.
A l'arrivée du nouveau ministre français à Berne, cette question avait bien perdu de son importance, par la raison que les opérations de la guerre avaient arrêté la marche rapide de l'armée allemande vers le sud de la France.
Du reste si, au lieu de perdre de son importance.
iiette question était devenue le point capital de la situation, le conseil fédéral se serait abstenu d'entrer dans de grands détails sur la question et il aurait déclaré que le but de ses efforts était simplement de sauvegarder les droits de la Suisse et de régler ensuite, par voie d'entente amiable avec la France, la question de Savoie, avec l'assentiment des autres puissances signataires des traités de Vienne.
Comme je l'ai dit déjà, après la chute de Napoléon à Sedan, la république avait été proclamée à Paris et dans la plupart des grandes villes de la province.
Par dépêche télégraphique du 7 septembre, je fis savoir au conseil fédéral que ce changement de gouvernement m'avait, suivant l'usage, été communiqué de même qu'à mes collègues et avait paru dans le journal officiel.
Le conseil fédéral — fidèle à la politique suivie par lui jusque là — estimant que le gouvernement nouvellement nommé remplissait les conditions voulues pour que des relations officielles fussent entretenues avec lui, m'envoya de nouvelles lettres de créance qui m'accréditaient auprès du pouvoir exécutif de la France.
En remettant ces lettres de créance à M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, je lui donnai
la note suivante que j'avais rédigée dans le sens d'un télégramme que m'avait adressé le conseil fédéral, le jour précédent.
, Paris, le 8 septembre 1870.
,,Le ministre de la Confédération suisse à Paris au ministre des affaires étrangères de France.
„ Monsieur le ministre,
„Vous m'avez fait Thonneur de m'informer par note-circulaire^ en date du 5 septembre, que le gouvernement de la défense nationale vous avait confié la direction du département des affaires étrangères.
,Je me suis empressé de transmettre cette communication à mon gouvernement, et je suis heureux de pouvoir vous informer. Monsieur le ministre, que le conseil fédéral m'a autorisé à entrer immédiatement en relations officielles avec le gouvernement de la République française.
„La Suisse a toujours reconnu le droit de libre constitution des peuples. La France s'étant constituée en république aux acclamations du pays tout entier, le conseil fédéral n'hésite pas un instant à appliquer ce principe au nouveau gouvernement de la France.
y,he conseil fédéral est persuadé que les bonnes relations, établies entre la France et la Suisse, seront maintenues par la République française. De leur côté, les autorités fédérales contribueront de tout cœur à développer ces relations. L'amour commun de la liberté et l'analogie des institutions politiques affermiront, en les renforçant d'une manière puissante, les liens sympathiques qui unissent les deux nations.
,Le conseil fédéral a la profonde conviction d'être l'interprète des sentiments du peuple suisse tout entier, en exprimant le vœu sincère que la nouvelle république-sœur, née au milieu de graves circonstances, parvienne dans un avenir
prochain, à procurer à la France les bienfaits d'une paix honorable, et à consolider à jamais la liberté et les institutions démocratiques.
,Je me ferai un devoir, dans les relations personnelles que j'aurai l'honneur de soutenir avec V. Exe, de consacrer toute mon activité au maintien et à l'affermissement des liens d'amitié entre deux nations unies par tant d'intérêts^ communs et par tant de souvenirs historiques.
„En me réservant de vous confirmer verbalement tout le prix que le conseil fédéral attache et que j'attache moi-même aux rapports amicaux entre les deux pays, je vous prie d'agréer, Monsieur le ministre, les assurances, etc.
„Le ministre de la Confédération suisse:
(signé) ^Kern."
M. Jules Favre, après avoir pris connaissance du contenu de cette lettre, m'exprima dans des termes très -cordiaux sa satisfaction et sa reconnaissance, tant pour les sentiments d'amitié exprimés dans ce document, que pour l'empressement avec lequel la Suisse reconnaissait la nouvelle forme constitutionnelle adoptée par la France.
Je déclarai au ministre la satisfaction que j'éprouvais d'être appelé à soutenir des relations presque quotidiennes avec l'homme éminent qui a combattu depuis tant d'années et avec tant de persévérance pour les principes de liberté et de progrès.
M. Jules Favre, après quelques mots bienveillants pour ma personne, s'empressa de me dire combien la situation du nouveau gouvernement était encore
difficile: «Les Français n'ont pas, malheureusement,» a-t-il dit entre autres, «le tempérament sage qui «distingue vos compatriotes. Ils ont souvent trop «d'ardeur et trop d'impatience. Pour réussir, il nous «faut beaucoup de sagesse, et aussi de la modération.»
M. Favre m'exposa ensuite avec beaucoup de soin le résumé des pourparlers qu'il avait eus, quelques jours auparavant, avec les représentants de la Russie, de l'Autriche, de l'Angleterre et de l'Italie.
« En présence des forces militaires formidables de « l'ennemi, le gouvernement de la défense nationale « désire avant tout deux choses — me dit-il — P ob- « tenir un armistice ; 2° l'intervention des puissances « pour des négociations destinées à arrêter les préli- « minaires de la paix. »
Avant de lever l'audience, M. J. Favre me pria, tout en reconnaissant que, comme représentant d'un état auquel la neutralité est imposée par les traités, je ne pouvais agir officiellement, d'appuyer, dans mes pourparlers avec les représentants des puissances, les désirs du gouvernement français. Je pouvais d'autant moins m'y refuser que les demandes du gouvernement français étaient conçues à la fois dans l'intérêt de la Suisse, comme aussi dans celui de tous les états qui avaient observé jusque là la neutralité.
Le lendemain, M. Jules Favre me fit parvenir la note suivante qui était la réponse à la lettre que je lui avais remise brevi manu.
EerD, Souvenirs politiques. ^g
, Paris, le 9 septembre 1870.
,Le ministre des affaires étrangères de France au ministre de la Confédération suisse, à Paris.
„ Monsieur le ministre,
,J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait Thonneur de m'adresser et par laquelle vous m'annoncez que le conseil fédéral vous a autorisé à entrer immédiatement en relations officielles avec le gouvernement de la République française.
, Cette nouvelle me cause une vive joie. L'étroite amitié qui unit la France et la Suisse ne peut être que fortifiée par la communauté des institutions politiques. Plus heureux que nous, vous jouissez depuis longtemps d'une liberté fortement assise sur la sagesse des habitudes et la virilité des mœurs. Vos pères l'ont conquise par d'héroïques sacrifices, et vous l'avez conservée par vos vertus. Peut-être aussi a-t-elle été protégée par votre admirable sol, qui est à la fois le plus magnifique et le plus redoutable de l'Europe. Mais vous avez eu l'habileté de le peupler de libres citoyens, sachant être des héros quand il s'agit de le défendre.
„ Quand la France aura traversé la crise périlleuse que lui vaut l'empire, elle comprendra qu'il est temps pour elle d'imiter votre exemple. Elle sera libre et guerrière, et l'épée qu'elle retiendra dans sa main, vouée désormais à l'agriculture et à l'industrie, sera le symbole du respect du droit et de l'intégrité du sol national.
, Je me félicite. Monsieur le ministre, au milieu des pénibles préoccupations qui m'assiègent, de me consoler par ces patriotiques espérances. Vous les faîtes naître naturellement par vos sympathies. Je vous en remercie, tant en mon nom qu'au nom de mes collègues, en vous priant d'exprimer à votre gouvernement et de recevoir pour vous-même l'assurance de
ma cordiale affection et de mes sentiments de haute considération.
flLe vice-président du gouvernement,
«ministre des affaires étrangères (signé) , Jules Favre."
Une autre question, celle de savoir comment on devrait procéder au cas où des corps de troupes de l'une ou de l'autre des parties belligérantes se trouveraient refoulés sur notre territoire, se trouvait résolue d'avance par l'arrêté du conseil fédéral du 16 juillet 1870. Ces troupes devaient être désarmées et envoyées dans l'intérieur du pays. Cette disposition reçut son application dès le commencement de l'année, alors qu'un corps isolé, d'environ 150 hommes de troupes françaises irrégulières, se réfugia sur notre territoire. Ces hommes furent reçus à la frontière et, après qu'ils eurent posé leurs armes, furent internés à Thoune et placés sous une surveillance militaire.
Une tâche du même genre, mais bien plus difficile, s'imposa à la Suisse quand toute l'armée française de l'est, forte de plus de 80,000 hommes et de plus de 10,000 chevaux, cernée par des divisions de l'armée allemande, se disposa à chercher son salut en entrant sur notre territoire.
D'après des nouvelles certaines et concordantes qui parvinrent au conseil fédéral, l'armée [française de l'est était en retraite le 18 janvier 1871, après trois jours de bataille. Dans les fâcheuses conditions
climatériques oîi l'on se trouvait, au milieu d'un pays montagneux où les communications étaient déjà coupées, la position de cette armée ne pouvait qu'être fort critique. Suivie de près par l'ennemi, qui la prenait en flanc, elle devait ou se retirer rapidement ou entrer sur notre territoire. Il n'était pas à présumer qu'elle céderait devant son ennemi pour en chercher un autre dans nos troupes. Pressée par ceux qui la poursuivaient, elle ne pouvait que chercher un asile en Suisse. Les seuls passages praticables pour de forts détachements étaient ceux de Morteau-Locle, de Pontarlier -Verrières et de Ste-Croix. Avec les difficultés de terrain et le mauvais temps il n'était pas possible d'entrer par un passage plus au nord.
La Suisse était donc destinée à recevoir cette armée dans son sein, lorsque la nouvelle de la conclusion d'un armistice de trois semaines, enti'e les deux puissances belligérantes, fut annoncée comme un fait accompli.
Cet armistice signé, la Suisse ne pouvait plus permettre l'entrée de corps de troupes entiers sur son territoire, et, dans l'attente d'ultérieures nouvelles à ce sujet, le général Herzog avait reçu l'ordre de repousser l'armée de l'est au cas où elle chercherait à entrer en Suisse. — Mais, par mes dépêches télégraphiques du 31 janvier, j'annonçai au conseil fédéral que ce corps d'armée n'était pas compris dans l'armistice qui avait été conclu le 28 au soir.
En outre, les Allemands poursuivant les hostilités,
il était urgent pour notre pays de se préparer à recevoir ces troupes qui, placées dès l'origine sous les ordres du général Bourbaki, puis ensuite sous le commandement du général de division Clinchant, s'acheminait du côté de notre territoire.
Effectivement, le 1*' février au matin, l'armée de Test, toujours poussée par l'ennemi, arriva en vue de nos frontières. Elle fut reçue par le général en chef de l'armée fédérale, accouru aux Verrières, et qui conclut avec le général Clinchant la convention suivante :
„ Entre M. le général Herzog, général en chef de Tarmée de la Confédération suisse, et M. le général de division Ginchant, général en chef de la 1" armée française, il a été fait les conventions suivantes:
„1° L'armée française, demandant à passer sur le territoire suisse, déposera ses armes, équipements et munitions, en y pénétrant.
,2° Ces armes, équipements et munitions seront restitués à la France après la paix et après le règlement définitif des dépenses occasionnées à la Suisse par le séjour des troupes françaises.
,3° Il en sera de même pour le matériel d'artillerie et ses munitions.
,4* Les chevaux, armes et effets des officiers seront laissés à leur disposition.
,,5** Des dispositions ultérieures seront prises à Tégard des chevaux de troupe.
,t^^ Les voitures de vivres et de bagages, après avoir déposé leur contenu, retourneront immédiatement en France avec leurs conducteurs et leurs chevaux.
,7<* Les voitures de trésor et des postes seront remises avec tout leur contenu à la Confédération helvétique, qui en tiendra compte lors du règlement des dépenses.
,8° L'exécution de ces dispositions aura lieu en présence d'officiers français et suisses, désignés à cet effet.
,9^ La Confédération se réserve la désignation des lieux d'internement pour les officiers et la troupe.
,10** D appartient au conseil fédéral d'indiquer la prescription des détails destinés à compléter la présente convention.
,Fait en triple expédition aux Verrières, le 1" février 1871.
(signé) ,Glinghant. (signé) Hans Herzog.**
Aussitôt cette convention signée, l'armée de Test n'attendit pas le jour pour effectuer son passage.
Par un froid très-vif et dans une obscurité profonde, cette malheureuse armée, forte de 90,000 hommes et de plus de 10,000 chevaux, d'une quantité innombrable de pièces d'artillerie, de chariots, de voitures de réquisition, etc., etc., fit son entrée sur notre sol hospitalier.
Le spectacle que présenta l'entrée de ces troupes, spectacle qu'il ne m'a pas été donné de voir, fut, à ce qu'on raconta, saisissant et navrant.
Jamais notre heureux pays n'avait assisté à un tel désastre, jamais on n'avait vu une accumulation aussi grande de tels maux, de telles misères, d'une prostration plus complète.
La réception imprévue d'un si grand nombre d'hommes et de chevaux fut naturellement entourée
de grandes difficultés, surtout dans les premiers jours. Mais, grâce à la population qui partout intervint activement et avec beaucoup de tact, pour soulager les maux des malheureux soldats fatigués par de longues marches et tourmentés par la faim, grâce surtout à la population de la frontière, qui prêta avec le plus grand dévouement son concours aux autorités, l'armée française fut bientôt logée et nourrie convenablement, et les soins à donner aux malades furent organisés.
Bien que le conseil fédéral fût certain d'avance que les autorités et le peuple supporteraient de grand cœur la charge que devait leur imposer l'entretien de la malheureuse armée, il ne se dissimulait pas que le séjour prolongé de cette grande masse de soldats dans notre pays pouvait faire surgir des difficultés et même des dangers de plus d'un genre, dont le moindre n'était pas la possibilité de mouvements sérieux parmi les internés et d'essais de leur part de retourner en masse dans leur pays, au cas où les hostilités auraient été reprises. Il songea donc aux moyens de réduire le plus possible la durée de l'internement.
Déjà le 1** février, le président de la Confédération, M. le D' Schenk, me chargea de me rendre auprès du chef du gouvernement de la défense nationale et du chancelier fédéral allemand, M. de Bismarck, alors à Versailles, afin de leur demander d'entrer en
négociations pour le renvoi dans ses foyers de l'armée française internée.
J'écrivis donc à M. J. Favre et à M. le comte de Bismarck deux lettres dont les considérants, basés sur les instructions que j'avais reçues du président de la Confédération, contenaient en substance ce qui suit:
flU est un devoir imposé par la neutralité, de ne pas favoriser de quelque manière que ce soit la position des belligérants, ce qui serait le cas en rendant une armée à la France, quoiqu'on conservant en gage les armes qu'elle a apportées avec elle, car elle pourrait prendre de nouveau part à la guerre ; il y a donc lieu d'exiger l'assurance positive du gouvernement français, qu'aucun des soldats de l'armée de l'est ne sera plus employé dans l'armée active pendant la durée de la guerre. Cette assurance paraît devoir être facilement obtenue, puisque les préliminaires de paix sont déjà signés et que la paix définitive paraît devoir résulter des négociations, en voie de délibération, entre les deux puissances ennemies.
„Le nombre des internés en Suisse est, proportion gardée et eu égard à la population du pays, plus considérable que celui des prisonniers en Allemagne. Ils ont amené avec eux des maladies, une discipline relâchée et difficile à maintenir vis-à-vis de troupes qui se croient déliées de toute subordination. Comme nous n'avons pas de places fortes, il serait difficile de garder, contre leur volonté, des troupes qui voudraient s'échapper.
„I1 faut aviser à ce que, par un moyen ou par un autre, les deux puissances s'arrangent entre elles pour laisser rentrer l'armée de l'est en France.
„En 1859, lors de la guerre d'Italie, rengagement fut pris de la manière la plus formelle par les puissances belligérantes, et cela à Finstigation de la France, que les troupes qui auraient été forcées de se réfugier sur le territoire suisse, seraient renvoyées dans leur pays et ne prendraient plus aucune part à la guerre, ce qui eut lieu, car en présence de cette garantie, les corps entrés en Suisse furent renvoyés chez eux par un autre point de la frontière de leur pays.
flje me réserve formellement notre liberté d'action, car, dans le cas où les deux puissances ne voudraient pas entrer en matière sur notre réclamation ou si les négociations duraient trop longtemps, le conseil fédéral se réserve de prendre telles mesures qu'il jugera convenables pour sauvegarder les intérêts de la Suisse, qui n'a pas hésité, dans les temps critiques et difficiles, à faire tous ses efforts pour répondre aux exigences du droit des gens et de l'humanité.*
M. Jules Favre me fit savoir qu'il était prêt à entrer en négociations avec l'Allemagne pour conclure un traité relatif à ce repatriement.
Quant à M. le comte de Bismarck, il me fit parvenir, quelques jours après, une note qui contenait, en substance, les passages suivants:
„Je comprends les embarras que cet événement doit causer en Suisse, et, si des considérations majeuies ne m'en empêchaient, je n'aurais pas de motif de contrarier le vœu que vous venez de m'exprimer, au nom de votre gouvernement.
,Je n'hésite pas à déclarer que la Suisse a rempli trèsloyalement ses obligations comme pays neutre pendant cette guerre, mais, malgré ce fait, il nous est impossible de donner les mains à la conclusion d'une convention avec la France,
dont le but serait de faire rentrer sur le territoire français le corps d'armée réfugié en Suisse et dont le chiffre s'élèverait, d'après mes derniers renseignements, à 84,000 hommes environ.
„Nos motifs sont les suivants:
,Le gouvernement français n'est nullement en état de nous donner des garanties suffisantes que des militaires de l'armée de Bourbaki, tant ofQcîers que soldats, ne se laisseront pas entraîner à participer aux hostilités, s'ils sont rendus à la France. Nous avons la preuve que des officiers français, par centaines, ne se gênent pas de prendre de nouveau les armes contre nous, malgré leur parole donnée.
,Nous pourrions d'autant moins compter sur l'efficacité de pareilles assurances, que le gouvernement français a cru pouvoir confier un nouveau commandement à des officiers qui avaient manqué à leur parole, ayant réussi à s'évader du lieu où ils étaient internés en Allemagne, et quoiqu'il connût parfaitement le fait.
„Plus le nombre de soldats à la charge du fisc français sera considérable à l'étranger, plus aussi il se verra forcé d'accélérer la conclusion de la paix. Il est donc tout naturel que nous ne voulions pas renoncer à ce moyen efficace, lorsqu'il s'agit d'une armée aussi nombreuse que l'est celle de Bourbaki, réfugiée en Suisse. La paix est aussi vivement désirée en Allemagne et l'opinion publique nous ferait des reproches bien fondés si nous adhérions su. une mesure qui retarderait la conclusion de la paix, plutôt qu'elle ne l'accélérerait. Votre gouvernement lui-même ne pourra pas mécon-^ naître la justesse des motifs qui dirigent notre ligne de conduite.
, Toutes choses ont leurs bons côtés, ajoutait le chancelier dans sa lettre: Les Suisses auront l'occasion de faire con-
naissance plus intime avec les Français ; nous, nous avons pu le faire depuis longtemps/
Quelque temps après, le 24 février, je dus me rendre auprès du chancelier allemand. Je lui rappelai avant de le quitter que, dans un entretien récent^ il avait déclaré vouloir faciliter le repatriement de l'armée de Bourbaki aussitôt que les circonstances le permettraient, et lui demandai si le moment ne serait pas venu de conclure avec la France une convention et d'arriver à une entente sur ce point. Le chancelier me répondit qu'il ne savait point encore si la paix serait conclue ou non, M. Thiers ne s'étant pas encore prononcé de manière à le rassurer complètement.
Le 26 février, fut enfin signé le traité préliminaire de paix entre l'Allemagne et la France.
Grâce à cette circonstance, le repatriement de l'armée internée put être fixé au 8 mai*s, conformément à un projet élaboré par M. Welti, chef du département militaire fédéral, d'accord avec les administrations de chemins de fer; mais, comme les chemins de fer français ne se trouvaient pas en état de se charger des transports depuis les Verrières, et qu'aucune disposition n'avait été prise pour l'entretien des troupes, ce terme dut forcément être prolongé jusqu'au 13 mars. — Ce jour-là le repatriement s'effectua, conformément au plan, sous la direction spéciale du colonel de Gingîns. A la frontière,.
les colonnes étaient remises par des officiers de l'étatmajor fédéral aux délégués français, et il était dressé un procès-verbal régulier de cette remise.
Le mouvement du repatriement général peut se résumer comme suit:
hommes
r Par Genève 58,209
2° Par les Verrières 14,938
3" Convalescents par Genève .... 6,430
4** Convalescents par Thonon et Evian . 1,638
5** Conducteurs des chevaux par Divonne 2,850
84,065 Les derniers convois partirent le 22 mars, et le lendemain le repatriement était tenniné, à l'exception naturellement des malades qui, au nombre d'un millier, se trouvaient dans les hôpitaux.
Les chevaux, au nombre, de 11,787 furent évacués du 14 au 22 mars; conduits par le nombre voulu de soldats français montés et mis sous la garde de détachements de troupes suisses, ils furent dirigés «ur Divonne où ils furent livrés à l'autorité française. La dépense totale pour cet internement se décompose comme suit:
pour les troupes internées . . fr. 9,765,603. 19 pour les troupes de surveillance » 1,615,159.16 pour les chevaux » 773,634. 55
Total fr. 12,154,396. 90 Le 12 août 1872, le dernier centime dû à la
Suisse par la France, sur cette somme de passé 12,000,000 de francs, y compris l'intérêt, était rem bourse à la caisse fédérale.
L'assemblée nationale française exprima, par mon entremise, ses remerciements à la Suisse, et le gouvernement de la République le fit, de son côté, dan& diverses circonstances, pour les soins dévoués donnés aux malheureux soldats de l'armée de Bourbaki^ pendant son séjour dans notre patrie.
Avant de clore ce chapitre, qu'il me soit permis une courte réflexion sur la position qu'a su garder la Suisse pendant cette époque mémorable.
La neutralité de la Suisse fera toujours honneur à notre pays, car la position des neutres a toujours été difficile. Le neutre doit défendre son droit et tenir la balance égale entre deux adversaires irrités l'un contre l'autre jusqu'à vouloir s'entretuer. Cette tâche excède presque les forces humaines. Depuis les anciens temps jusqu'à l'époque actuelle les combattants ont cherché à entraîner dans la lutte même les dieux immortels et à les attirer de leur côté. Il n'est pas surprenant dès lors qu'ils s'efforcent de mettre dans leurs intérêts les états neutres, spectateurs de la lutte, et de s'assurer de ce qu'on appelle leur neutralité « bienveillante » qui, de l'autre coté, est taxée de neutralité « malveillante ». La guerre franco-allemande de 1870/71 a montré, une fois de
plus, que les neutres, sans exception, s'attirent peu de reconnaissance.
La neutralité de la Suisse, dans cette guerre, était encore entourée de difficultés toutes particulières. Nos plus proches voisins se trouvaient en guerre Pun contre l'autre ; après avoir perdu son caractère dynastique, cette lutte prit le caractère d'une guerre de races, entre deux peuples représentant justement les deux principales races dont la Suisse est composée ; en outre, elle parut revêtir l'apparence d'une guerre de la république contre la monarchie, et elle prit même çà et là un caractère confessionnel. Il n'est pas surprenant que, dans de telles circonstances, bien des gens en Suisse aient trouvé que leur propre cause était en jeu, que les sympathies se soient prononcées avec beaucoup de vivacité suivant le point de vue auquel on se plaçait, et que, chez nous, les cris de joie du vainqueur n'aient trouvé parfois que de très faibles échos. La Suisse a été souvent exposée, à ce propos, à d'amers reproches, d'un côté comme de l'autre. L'Allemagne du Sud ne pouvait comprendre pourquoi les Suisses allemands n'accueillaient pas avec une joie égale à la sienne la défaite de la France, et Garibaldi s'exprimait assez durement sur le fait que la Suisse ne portait pas secours à la nation française. Nous savons respecter ces sentiments, mais on doit aussi être juste vis-à-vis de la Suisse. La Suisse a fait de cruelles expériences
jusqu'à ce qu'elle se soit familiarisée avec l'idée de ne plus se mêler des querelles du dehors; elle a choisi elle-même la politique de la neutralité longtemps avant que l'Europe eût jugé à propos de sanctionner cette politique. Justement parce qu'elle est partagée quant aux races, aux religions et aux intérêts, elle ne peut intervenir activement dans les guerres entre les autres états sans provoquer de profondes déchirures dans son propre sein et sans paralyser ses forces, tandis qu'elle est forte dans la guerre défensive, parce que tous les éléments qui la composent se réunissent contre l'ennemi du dehors. La politique de la neutralité n'est donc point une loi imposée à la Suisse par l'étranger : elle est bien plutôt la conséquence de sa constitution et son organisation intérieure.
C'est pourquoi la Suisse a, dans cette guerre, manifesté le caractère particulier de sa nationalité en restant neutre. Mais elle n'a pas été un simple spectateur oisif et curieux de cette grande lutte; par son intervention diplomatique pour l'adoption des articles additionnels à la convention de Genève, par l'envoi d'un grand nombre de ses médecins sur les champs de bataille, par le soin qu'elle a pris des blessés des deux nations belligérantes, et par les secours qu'elle a donnés simultanément aux Allemands expulsés et aux Strasbourgeois, elle a montré qu'elle prenait une part active aux souffrances de
ses voisins et elle a prouvé qu'elle savait remplir ses devoirs d'état neutre non seulement avec loyauté, mais encore avec hîimanité.
La Suisse neutre a eu, elle aussi, sa mission dans cette guerre. Il serait absurde de vouloir contester, au point de vue de la formation des états, l'importance du principe de la nationalité, basé sur la différence des races. Ce principe se fonde sur la nature même et se trouve par conséquent justifié. Mais il est certain, d'autre part, que les diverses races ne doivent pas nécessairement vivre ensemble dans un état d'antagonisme, mais qu'au contraire en se réunissant dans la liberté elles se complètent les unes par les autres, et qu'en définitive au dessus de la différence des races il y a la communauté de la nature humaine. Ces dernières vérités seront de plus en plus généralement reconnues à mesure que la civilisation fera des pas en avant. En attendant, la Suisse, dont cette union des races est le caractère essentiel, a le devoir de veiller au maintien de son principe et de le faire prévaloir d'une manière digne au milieu des guerres de races; partout où elle le peut, elle doit s'efforcer de frayer la route à des appréciations plus humaines sur le terrain du droit des gens. C'est dans ce sens que le conseil fédéral a compris la mission que la Suisse avait à remphr, et c'est à ce point de vue que le pays doit juger ses actes.
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