CHAPITRE XIV
LES RESSORTISSANTS DU ROYAUME DE BAVIÈRE ET DU GRAND-DUCHÉ DE BADE, RÉSIDANT EN FRANCE, SE METTENT SOUS LE PROTECTORAT DE LA CON- FÉDÉRATION SUISSE PENDANT LA GUERRE FRANCO- ALLEMANDE
Les sujets bavarois et badois habitant la France demandèrent, avec le consentement des gouvernements de ces pays, que la légation suisse se chargeât de les protéger pendant le temps que durerait la guerre franco-allemande. Le conseil fédéral m'ayant déclaré que les rapports de bon voisinage soutenus avec ces deux pays, étaient de nature à l'engager à adhérer à ce vœu, je me rendis, le 21 juillet 1870, auprès de M. de Ring, sous-chef du cabinet du ministre des affaires étrangères, pour lui annoncer que mon intention était de soumettre, à M. de Gramont, cette question de protectorat.
M. de Ring me déclara immédiatement savoir que le ministre ne soulèverait, sous ce rapport, pas la
Kern, Sonvenirs politiques. ^n
moindre difficulté et que je ne devais pas hésiter à répondre d'une manière affirmative au désir manifesté par ces gouvernements.
A la suite de ces démarches, le ministre de Bade à Paris m'apporta, le jour suivant, avant son départ pour Bruxelles où il était aussi accrédité, une note par laquelle il me demandait officiellement de prendre sous ma protection, pendant toute la durée des hostilités, les ressortissants badois.
Quelques jours après, une demande semblable me ftit adressée par le gouvernement de Bavière,
Dès le 23 juillet, ma légation prit sous sa protection les ressortissants badois et bavarois.
Déjà le même jour, et quoique la transmission des affaires de ces deux légations ne fût pas encore publiée par les journaux, il se présenta environ 80 personnes, appartenant à ces deux états, qui vinrent demander à la légation la protection assurée aux citoyens suisses habitant alors la France.
Ce mandat qui nous était confié, tant à la légation qu'aux agents consulaires de la Confédération accrédités auprès du gouvernement français, tout honorable qu'il fut, n'en était pas moins une tâche difficile à remplir, quand on songe jusqu'à quel point la population française était excitée contre les Allemands.
La position de ceux-ci était en effet devenue, après la déclaration de guerre, fort difficile.
Un décret, inséré au journal officiel, interdisait
aux raMortissants de tous les états, en guerre avec la France, de vejrager dans rintérieur de Tempire mtus une autorisati()n spéciale du minis^ de Tintérieun
En même temps, des instructions secrètes étaient mvoyées à la frontière, pour interdire la sortie du territoire français à tous les Allemands ftgés de 20 à 40 ans et qui paraîtraient aptes au port d'armes. La plupart des ouirriers allemands, établis en France, rentraient dans cette catégorie.
J'eus, plusieurs fois, l'occasion de constater, pédant cette mémorable époque, que ceux qui avai^t essayé de franchir la frontière avaient été repoussés dans l'intérieur.
Ces malheureux étaient, par ces mesures, placés dans une position très-pénible.
A peine les hostilités commencées, les ouvriers français s'opposèrent à ce qu'ils fussent reçus dans les ateliers. — Renvoyés des fabriques, des magasins, des chantiers et même des bureaux, ils perdaient tout moyen de gagner leur vie.
Lorsqu'ils se présentaient dans d'autres fabriques, le travail leur était refusé.
Sans ressources pécuniaires suflSsantes, ils vécurent, au jour le jour, sur le pavé de Paris, ne sachant littéralement pas comment subvenir aux besoins les plus urgents, la sortie du territoire leur étant fermée.
Emu d'un pareil état de choses, je m'entendis avec
M. Washburne, alors ministre des États-Unis d'Amérique en France et chargé de protéger pendant la guerre les ressortissants de l'Allemagne du Nord, pour un entretien sur cette question avec M. Chevreau, nouvellement élu ministre de l'intérieur.
Le 10 août, je demandai donc une audience au ministre pour M. Washburne et pour moi, et, pour éviter des pertes de temps et vu l'urgence, j'engageai mon collègue, de même que M. Okuneflf, chargé d'affaires de Russie, qui avait bien voulu s'intéresser à cette question, de se trouver le lendemain, 1 1 août, à 2 heures de relevée, au corps législatif où sans doute M. Chevreau, qui s'y trouverait certainement, pourrait nous donner une réponse à notre demande d'audience.
M. Chevreau s'y trouvait en effet; nous ayant aperçus, il vint à nous.
Au nom de mes collègues et en mon nom, je présentai ma demande qui nous fut promptement accordée. Il fut entendu que cette audience aurait lieu le lendemain, à 10 heures du matin.
A l'heure convenue, nous nous rencontrâmes tous trois à l'hôtel de M. Chevreau. Mais, celui-ci assistait à un conseil des ministres, et son chef de cabinet nous annonça qu'il nous priait de revenir le soir, à 6 Va heures.
Dans l'intervalle, M. Chevreau avait porté la question devant le conseil des ministres qui décidait que
les Allemands devaient quitter la France. Sur une question qui lui avait été posée au sujet de cette affaire, au sein du corps législatif, M. Chevreau s'était exprimé dans le même sens.
Aussi le soir, lorsque nous nous présentâmes chez lui, se borna-t-il à nous faire part de cette décision, ajoutant cependant qu'il serait tout disposé à apporter des ménagements dans son exécution.
Je demandai si l'on ne pouvait pas revenir de cette résolution, c'est-à-dire qu'il fût fait des catégories d'exception d'une pareille mesure.
Après réflexion, M. Chevreau déclara consentir à laisser séjourner en France les Allemands qui y avaient un établissement stable, ou qui se présenteraient munis d'une recommandation de ma légation ou de personnes connues.
J'ajoutai que le décret d'expulsion ne s'appliquait évidemment pas aux femmes et aux enfants; sans me répondre directement à ce sujet, il nous enjoignit d'agir vite, en raison de l'excitation des esprits. Il exprima l'opinion que, même pour les Allemands appartenant aux catégories exemptées de l'expulsion, il était préférable qu'ils prissent leurs mesures pour quitter le territoire, parce qu'il ne pouvait pas répondre, d'une manière absolue, de leur sûreté.
Je demandai encore, pour accélérer l'opération du départ, que le visa de la préfecture de police et l'autorisation du ministère de l'intérieur fussent supprimés.
Le lendemain matin, le chef de la sûreté vint me déclarer qne cette demande était accordée.
Il me fit part, à cette occasion, d'une décision d'après laquelle toiig Us AUemanâs, même le$ ressortissants de l'Allemagne du Nord, seraient dirigés par la Suisse. J'insistai énergiquement pour obtenir le r^ait de cette mesure, cela dans l'intérêt des Alle<mands du nord, auxquels on ferait faire un détour considérable. Le même soir, cette nouvelle demande me fut de nouveau octroyée.
De même qu'on n'avait pas fait de publication au sujet de la défense de sortir de France à tous les Allemands aptes au port d'armes, de même aussi, le décret d'expulsion ne fut pas publié.
Le motif en est facile à comprendre. L'animosité qui régnait en France contre la race allemande aurait augmenté encore par cette publication, car, comme il faut plusieurs jours pour exécuter une pareUle mesure, tous ceux qui n'auraient pu être repatriés un des premiers jours, auraient été inévitablement exposés à de mauvais trmtements.
Aussitôt la déclaration du ministre de l'intérieur au corps législatif connue parmi la colonie allenuinde de Paris, la légation fut littéralement assiégée. Dès le lendemmn matin, 13 août, près de 300 personnes se présentèrent pour réclamer, en faveur de leui*s familles, les moyens pécuniaires pour sortir de France.
Quelauas ionm plus tard, la 28 août^ M. 1^ général Troeho, alors gouverninir de Pans« ât a£6cber un arrêté rédigé m cm tirma^.
«Vu ... . etc., arrête:
, Abt. l". Tout indmdu, non naturalûé fran^saU et appartenant à Tun des pay» actu9Uement en guerre ayea la France, est tçQu de quitter Paris et le département de la Seine, dans un délai de trois jours, et de sortir de France ou de se retirer dans un des départements situés au delà de la Loire.
,Abt. 2. Tout étranger, tombant sous le coup de Tinjonetion précédente, qui ne s'y sera point conformé et n'aura paa obtenu une parmipsion spéciale de séjour émwant du gouverneur de Parte, ser^ arrêté et livré aux tribunaux militaires, pour être jugé conformément à la loi.*
Lorsque cet arrêté mQ fut communiqué, je jugeai indispensable de &ire immédiatement des démarches auprès de M. le prince de la Tour d'Auvergne qui, comme je l'ai dit dans le précédent chapitre, venait de succéder à U. le duc de Gramont comme ministre des affaires étrangères.
Ayant obtenu une audience, MM, Wasbburn^, Okuneff et moi, nous nous rendîmes le même jour ches le prince.
Introduit le premier, j'exposai à celui-ci l'état de la question, et lui rendis compte de mes entretiens avec son collègue M* Chevreau, en ajoutant que, par suite des démarche collectives faites par MM, Washbume, Okuneff et moi, nous avions obtenu l'autorisation de rester à Paris en faveur de tous les Alle^
mands qui possédaient un établissement stable, comme aussi en faveur des femmes, des enfants et de tous ceux qui, enfin, seraient recommandés par des personnes honorablement connues.
« Aujourd'hui, continuai-je, le gouverneur de Paris « expulse tous les Allemands sans distinction, en fixant a un délai de trois jours seulement, et sans indiquer (( sous quelles conditions des permis de séjour seront « accordés. Je n'ai pas besoin de rappeler qu'au point « de vue des principes généraux du droit des gens, a la guerre se fait contre l'état ennemi et non contre « les particuliers. Je puis m'expliquer dans une cer- «taine mesure les embarras du gouvernement, en a présence de la surexcitation exagérée des esprits. « Mais je me vois forcé de demander, d'accord avec « mes collègues des Etats-Unis et de la Russie, si des « adoucissements ne pourraient pas être apportés «dans l'exécution du décret mentionné. Dans mon « opinion, les motifs qui avaient engagé M. Chevreau ({ à faire des exceptions, subsistent encore aujourd'hui, « et il ne me paraît pas qu'il y ait lieu de prendre « des mesures plus rigoureuses à l'égard des catégories « d'individus dont le séjour ultérieur à Paris avait « été autorisé. Si le gouvernement croyait devoir (( persister néanmoins dans cette ligne de conduite, « il importerait qu'il fût déterminé sous quelles con- «ditions le gouverneur de Paris devra accorder des « permis de séjour. »
M. de la Tour d'Auvergne me répondit que sur plusieurs points il partageait mon opinion.
« La question — me dit-il — a été portée devant « le conseil des ministres et a été longuement discutée. « Deux partis se trouvaient en présence. Le ministre <(des affaires étrangères s'est opposé à la mesure «proposée. L'impératrice, qui présidait le conseil, «a également appuyé cette manière de voir en de- « mandant qu'il ne fût pas décrété d'expulsion génh-aU « et immédiate. Mais le « parti militaire » — comme «l'a appelé M. de la Tour d'Auvergne — a fini «par triompher, en s'appuyant sur les dispositions « de l'opinion publique et surtout sur le vœu claire- «ment manifesté par le corps législatif g'w'iî /w^ pr2> <c des mesures énergiques contre les Allemands. »
Sur la manière de procéder pour obtenir du gouveiTieur de Paris un permis de séjour, M. le ministre des affaires étrangères m'assura que des autorisations seraient sans doute accordées sur la recommandation soit des commissaires de police, soit de personnes favorablement connues, soit aussi des légations chargées de la protection provisoire des Allemands. D me recommanda cependant de restreindre le plus possible les demandes de peraiis de séjour et de conseiller plutôt de quitter Paris.
MM. Washburne et Okuneff, reçus après moi par M. de la Tour d'Auvergne, eurent avec lui un entretien analogue et reçurent une réponse identique.
L'ej^utioa du déeret du 28 août fut poursuivie avec une gra/nde rigmur. Pès le lendemain, le pré&t de police Pietri adressait aux^ commissaires de police de Pari» et faisait publier par les journaui: une cireu^ laire, dans laquelle il ordonnait expressément d'appliquer sans tarder Tordre d'expulsion et de sévir rigoureusement contre les Alleniands habitant la capitale. Pour ne citer qu'un exemple, je dirai, en paissant, qu'on a poussé la persécution jusqu'à arrêter à 2 heures du ma4in un vieillard de 70 aus, employé depuis 40 aim comme caissier dans^ une maison française.
Comme on pouvait s'y attendre, ces mesures, m jetant l'effroi dans la colonie allemande de Paris, ne firent qu'augmenter encore les violences de la population parisienne, de sorte qu'il n'a presque pas été fait usage de la faculté de rester à Paris sur une autorisation spéciale du gouverneur de la ville* Toute» les personnes, auxquelles leurs moyens pécuoiaires 1^ permettaient, s'éloignèrent immédiatement.
Le 4 septembre, la république était proclamée à Paris. Le gouvernement de la défense nationale n^ crut pas devoir revenir sur les décisions des autorités impériales, et, le 5 septembre, le nouveau préfet de police faisait afficher une proclamation enjoignant am: Allemands^ non munis d'une autorisation spéciale^ d* avoir à quitter les départements de la Seine et de
Seine^^Om dam Uê Si4 heures, sous peine d'être pambles des luis milUaires en cas de eontraventioiu
Des visitas domiciliaires étaient opérées dans la plupart des quartiers de Puris. Des arrestations étaient fiâtes m très grand nombre, aussi ma légation éch«ngea*t<elle des correspondances réitérées avec la< préfecture de police pour obtenir la mise en liberté des Allemands arrêtés* One fois libres, il était pourvu à leur repatriement aux frais de la légation, s'il s'agissait d'indigents. -- La garde nationale elle-même, arrêtait souvent des individus affligés d'un accent étranger, par suite de la manie de la population, pendant les premiers jours du siège, de voir partout des « espions prussiens »*
La conséquence de ces mesures rigoureuses a été Tobligation, pour ma légation, de pourvoir au repatrientent de tous les Badois ou Bavarois indigents. Chaque jour, une foule compacte se pressait de grand matin aux abords de la légation suisse. La foule devint peu à. peu si considérable que je dus demander l'aide de la police pour maintenir l'ordre. Le nombre des sergmits de ville appelés, s'est élevé jusqu'à six par jour pour organiser les files, maintenir libres les entrées et faciliter la sortie. Les premiers jours qui ont suivi le décret d'ei^pulsion du 28 août, ont été les plus pénibles. Pour se faire une idée de l'énergiedes mesures à prendre, il suflSra d'indiquer que le 31 août, par exemple, il a été délivré des billets k.
prix réduit à près de 1500 personnes et que des secours ont été accordés à 1053, parmi lesquels 137 Suisses seulement. A diverses reprises, il a été impossible de recevoir tous ceux qui se présentaient ^t, un jour, entre autres, à neuf heures du soir, il a dû être distribué des numéros d'ordre à 280 personnes <iui n'avaient pu pénétrer dans ma chancellerie.
Les secours étaient de deux catégories: pour tous un billet à prix réduit représentant un voyage à Pontarlier et la Suisse, soit à Bâle pour les Badois et les personnes originaires de la Bavière rhénane, soit à Romanshom pour ceux retournant en Bavière par Lindau; puis, pour ceux qui déclaraient être à bout de ressources, une somme de 5 francs à titre <le secours de route.
Le nombre total des Badois et Bavarois qui reçurent des cartes de demi-place pour rentrer dans leur patrie s'élève à près de sept mille. Sur ce chiffre, 5509 personnes reçurent des secours en argent.
Il a été dépensé par ma légation pour le repatriement des Badois et Bavarois — sans compter les frais des consuls de Suisse en France, qui eurent aussi à s'occuper de cette affaire — 69,755 francs pour la Bavière, et 29,000 francs pour le grand-duché de Bade, sommes qui furent intégralement remboursées par ces deux pays.
Les princes de ces états ayant résolu de me donner un témoignage de satisfaction et de reconnaissance pour les services rendus à leurs sujets par ma légation, et, d'autre part, les principes constitutionnels de la Confédération suisse m'interdisant d'accepter aucune décoration, ils me firent présent de leur portrait, les représentant de grandeur naturelle.
Le roi de Bavière et le grand-duc de Bade en me faisant cet honneur, me témoignèrent leur vive gratitude pour l'activité et le dévouement dont la légation suisse avait fait preuve pour sauvegarder, sous tous les rapports, les intérêts des deux pays.