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AUX SUISSES NÉCESSITEUX

La période qui s'étend du mois d'août 1870 au mois de juin 1871 a été, sous beaucoup de rapports, une des plus intéressantes de ma carrière, et, parmi les souvenirs de cette période, le plus précieux est d'avoir été appelé, en raison de ma position officielle, à coopérer au soulagement du sort d'un grand nombre de nos compatriotes. Mais si j'ai pu le faire, je le dois avant tout et surtout à la générosité et à l'universelle sympathie dont la colonie suisse à Paris a été l'objet. Je n'ose songer à ce qu'aurait été pendant le siège ou sous le règne de la commune, le sort de nos compatriotes, si la Suisse n'avait, par sa charité et son patriotisme, mis à ma disposition des sommes suffisantes pour faire face à tant de besoins.

Dès le commencement de la guerre, et tout particulièrement lors des premières défaites de l'armée française, l'irritation de la population en France contre tous les étrangers parlant allemand était telle qu'un grand nombre de Suisses se virent dans l'obli^^ gation de quitter le territoire français et de réclamer à cet effet des secours de ma légation.

Les sociétés suisses de Paris furent également mises à contribution dans une très large mesure, et leurs caisses furent épuisées en peu de temps. Dans la colonie suisse un grand nombre de personnes étaient absentes, ce qui m'empêchait de faire appel à leur concours charitable.

La misère se faisant sentir chaque jour davantage, je cherchais les moyens de pouvoir venir en aide à nos compatriotes malheureux, lorsque, le 25 août 1870, au soir, le général Trochu, gouverneur de Paris, fit afficher un arrêté portant « que tout individu dépourvu de moyens d'existence, dont la présence à Paris constituerait un danger pour l'ordre public ou la sécurité des personnes ou des propriétés, ou qui s'y livrerait à des manœuvres de nature à entraver ou à affaiblir les mesures de défense et de sûreté générales, sera expulsé de la capitale ».

Cette décision de l'autorité militaire, qui s'appliquait à toute personne dépourvue de moyens d'existence, sans distinction de nationalité, frappant les Français au même titre que les Suisses et les autres

étrangers, était formelle. Elle ne pouvait donner lieu à aucune réclamation diplomatique, par la raisoa qu'elle n'était nullement contraire aux règles du droit international.

Dans cette occurrence et pour faire face aux. exigences du moment, je crus devoir adresser au conseil fédéral une demande de crédit de deux mille francs. Mais les Suisses indigents arrivèrent si nombreux à ma chancellerie que je me vis forcé dedemander un second crédit de quatre mille francs. — Le conseil fédéral voulut bien m'accorder plus tard un crédit illimité auprès du «Crédit lyonnais» à Paris.

Pour faciliter le repatriement de nos compatriotes^ malheureux, le premier point était de chercher & arriver à une entente avec les diverses compagnies de chemin de fer, pour obtenir une réduction sur le prix du transport des émigrants.

Depuis longtemps déjà, les lignes de l'Est et de Paris - Lyon - Méditerranée accordaient des billets à moitié prix aux indigents suisses qui se présentaient munis de recommandations spéciales de nos sociétés de bienfaisance. Comme la Ugne de Strasbourg était coupée depuis le commencement de la guerre, et que celle de Mulhouse menaçait de l'être d'un moment à l'autre, je m'adressai de préférence à M. Audibert, directeur général de l'exploitation du chemin de fer Paris-Lvon. Celui-ci se mit avec le

plus grand empressement à ma disposition et donna immédiatement les ordres nécessaires pour que des billets fussent délivrés à Paris pour Pontarlier, avec réduction de la moitié de la taxe.

Dès ce moment, les repatriements s'exécutèrent chaque jour régulièrement, et je supposais que tout irait bien de ce côté, lorsque, quelques jours après, la direction de police du canton de Neuchâtel me signala des retards réitérés, provenant de ce que les bagages d'émigrants ne portaient aucune désignation spéciale. Malgré de nombreuses démarches auprès de M. Audibert et de la direction de la gare de Lyon à Paris, il fut matériellement impossible de faire droit à cette réclamation. La gare était encombrée à tel point que la compagnie dut renoncer à l'enregistrement des bagages des voyageurs et même en interdire le transport. Les salles d'attente offraient le spectacle d'one désolation complète. Des malheureux, appartenant à toutes les nations et à toutes les professions, y avaient établi leur campement ; les femmes essayaient de dormir sur les matelas et les bardes qu'elles emportaient, les hommes montaient la garde autour d'elles, et ces familles prenaient avec elles dans les wagons les objets qui ne se perdaient pas dans ce tumulte et dans cette confusion indescriptibles. Je recommandai le plus possible à nos compatriotes de mettre eux-mêmes à leurs bagages des affiches portant le mot « émigrants », afin de

faciliter le triage à l'arrivée à Neuchâtel, mais, d'après ce que j'appris, un petit nombre seulement prirent cette précaution.

Quant au nombre de Suisses qui quittèrent Paris, il ne m'est pas possible de l'indiquer, même approximativement. Dès que les premiers revers de l'armée française furent connus à Paris, tous les travaux furent suspendus. Le régime des passeports ayant été rétabli par les autorités françaises, près de deux mille Suisses vinrent faire viser leurs papiers, pour se rendre soit dans leur pays, soit en Angleterre ou en Belgique. Des démarches ayant été faites auprès du ministre de l'intérieur pour obtenir la suppression des passeports, et le retour à l'ancien état de choses ayant pu être obtenu à l'égard des Suisses, la plupart des personnes aisées purent quitter la capitale à dater du 1 8 août, en évitant la formahté inutile du visa. Quant à nos compatriotes indigents, le chiffre en fut extrêmement considérable, alors même que beaucoup d'ouvriers suisses avaient déjà quitté la capitale avant le décret d'expulsion précité. Le nombre des billets délivrés à moitié prix s'est élevé à 3417 pour les Suisses. Si l'on y joint 7000 Allemands environ et 2000 Suisses qui firent viser leurs passeports sans réclamer de secours, chacun pourra se rendre compte de l'activité et de l'énergie qui durent être déployées pour faire face à la situation.

Tout Suisse, dont la nationalité était constatée, recevait, si sa position paraissait Texiger, la somme de quinze francs, nécessaire pour le voyage de Paris à Neuchâtel. Néanmoins, comme il était indispensable ■de procéder avec la plus stricte économie, ce secours <ie route était diminué suivant que le postulant pouvait encore disposer de quelque argent. Aucun de nos compatriotes n'a, à ma connaissance, essayé de réclamer à plusieurs reprises le secours de route, «oit en se présentant plusieurs fois, soit en produisant d'autres papiers de légitimation. Les fraudes étaient du reste beaucoup moins faciles que de la part des Allemands, d'abord à cause du nombre plus restreint des Suisses et ensuite parce que la fréquentation des sociétés suisses de secours permit au personnel de ma légation d'entrer en relations avec bon nombre de nos compatriotes. Le chiffre total des Suisses secourus fut de 1036; les sommes dépensées s'élevèrent à frs. 14,616. 50.

Mais un bon nombre, ceux qui possédaient quelques économies et qui avaient confiance en l'avenir, restèrent à Paris. Mal leur en prit, car, au contraire de ce qu'ils supposaient, la situation devint toujours plus pénible. Aussi, lorsque l'armistice fut signé et que les communications furent de nouveau rétablies, j'exposai au conseil fédéral l'accroissement graduel de la misère et la position dure et malheureuse des Suisses à Paris.

Celui-ci, prenant en considération la situation critique de nos compatriotes, chargea une délégation vspéciale de porter à Paris les dons recueillis en Suisse et d'exprimer à la colonie toute la sympathie du peuple pour les épreuves supportées par elle pendant le siège.

Cette délégation était composée de MM. Ghenevière, à cette époque membre du gouvernement genevois, et D' Roth, alors secrétaire du département politique fédéral, actuellement ministre suisse à Berlin.

Le jour où les délégués du conseil fédéral se présentèrent devant la colonie suisse réunie, fut un beau jour de fête patriotique, dont le souvenir restera longtemps vivant dans le cœur de chacun des assistants.

En souhaitant la bienvenue aux représentants de l'autorité fédérale, je les remerciai, au nom de tous, pour la généreuse sympathie dont la mère -patrie venait de nous donner une preuve si touchante.

« La situation douloureuse, dis-je, dans laquelle « la colonie suisse s'est trouvée par suite du long « et rigoureux investissement de Paris, a vivement (( préoccupé la sollicitude de la légation suisse, dès (( les deux premiers mois du siège.

« En présence de la misère et du nombre toujours a croissant des nécessiteux, il lui a paru indispensable « d'exposer à Berne la pénible situation dans laquelle « se trouvaient nos compatriotes.

c( Le conseil fédéral, à la suite de ces dépêches,

« a adressé à tous les gouvernements cantonaux « une proclamation, destinée à éveiller leur sollicitude « en faveur des Suisses à Paris.

« Cet appel a rencontré, dans la patrie tout entière, « le meilleur accueil. — Gouvernements cantonaux, « comités de secours, formés dans toutes les parties « de la Suisse, se sont empressés de réunir des dons « très considérables pour venir en aide aux mal- « heureux de notre colonie. Aussi, notre reconnais- (( sance et notre gratitude sont-elles acquises à notre « chère et bien-aimée patrie î »

MM. Roth et Chenevière prononcèrent à leur tour les paroles suivantes: «C'est l'offrande des jours prosc( pères, c'est la semence confiée à la Suisse dans des « temps meilleurs que nous vous apportons. Vous pouvez « l'accepter la tête haute et le front levé, car elle vient «de cœurs amis et c'est dans l'infortune qu'on ap- « prend à les connaître. Le conseil fédéral nous a «dit: Allez, et si vous rencontrez dans la grande « cité quelques mains qui se tendent avec angoisse «vers vous, ah! saisissez -les dans une chaude et ((Sympathique étreinte, car si la Suisse, dans les «jours prospères, enveloppe dans un même amour « ses enfants, ceux qui souffrent lui sont plus chers « encore. Allez, et si quelques-uns de nos compatriotes, € disséminés dans la malheureuse capitale, vous de- « mandent dans leur découragement: Où ^ la patrie? «répondez: La voici, un pour tous, tous pour wn."

De chaleureuses marques d'approbation se firent entendre, puis, le président de la société suisse de secours mutuels et le vice - président de 1» société helvétique de bienfaisance rappelèrent le témoignage de dévouement de la légation pendant cette douloureuse époque.

A la suite de cette réunion, MM. les délégués du conseil fédéral procédèrent immédiatement à la répartition des sommes suivantes, dont ils étaient porteurs :

A l'asile suisse des vieillards à Paris fr. 10,000

A la société helvétique de bienfaisance » 20,000

A la société suisse de secours mutuels » 10,000

A la caisse de secours » 10,000

Total fr. 50,000

Cette somme de fr. 50,000 représentait, à l'époque du départ de MM. Chenevière et Roth pour Baris, à peu près le montant des dons recueillis en Suisse. La somme allouée à la légation fut de fr. 10,000 seulement, parce que celle^î avait déjà reçu directement, pendant le siège de Paris, fr. 16,000 de la part des comités de Neuchâtel et Genève.

Cet argent permit de procéder à la distribution de secours jusqu'à la date de la constitution d'une commission mixte, composée de membres des deux sociétés de bienfaisance. Le nombre des nécessiteux était si considérable que la légation et les sociétés durent déployer toute leur activité pour suffire à leur

Kero, SouTenirs politiques. ^^

tâche sans faire attendre trop longtemps les demandeurs, car l'absence complète de travail avait tellement épuisé toutes les ressources, que bon nombre de nos compatriotes seraient littéralement morts de faim si des secours, organisés sur une grande échelle, et composés essentiellement de pain et de bons pour les fourneaux économiques de la ville, n'avaient pas eu lieu.

Pendant cette époque néfaste, les fonds ne manquèrent heureusement pas pour le soulagement de tant de malheureux.

Le conseil fédéral et les sociétés de Paris, de même que la légation, firent leur possible pour atténuer, dans la mesure de leurs forces, les ravages toujours plus effrayants du paupérisme.

Voici du reste l'exposé sommaire des sommes affectées dans ce but.

P Par les délégués du conseil fédéral directement fr. 50,000, sous déduction de fr. 10,000 remis à la légation et compris dans les dépenses de celle-ci pour secours fr. 40,000. —

2* Par arrêté du conseil fédéral en date du 6 maYs:

a. aux Suisses victimes de la guerre dans les départements . fr. 25,000. —

b, à l'asile suisse des

vieillards . . . . » 30,000. —

A reporter fr. 55,000. — fr. 40,000. —

Report fr. 55,000. — fr. 40,000. — c. aux deux sociétés suisses à Paris, leur déficit et un cinquième en plus . » 35,5^2.40

3° Par la société de secours mutuels, du l** février au 27 mars .... » 8,000. — 4° Par la commission mixte, du

27 mars au 30 juin » 30,000. —

5° Par la légation, secours directs » 42,272. 90 6° Par la même, pour repatriéments » 22,812. 95 V Par la commission des dons anonymes » 29,179. 90

Total général fr. 262,828. 15

Lors de la clôture de la souscription en Suisse il était impossible de prévoir les événements dont Paris fut le théâtre après la capitulation. Le travail qui commençait quelque peu à reprendre, ne tarda pas à être suspendu, et pendant tout le règne de la communie il fut matériellement impossible de cesser les distributions de secours. A l'absence de travail s'étaient jointes la crainte d'un nouvel investissement de la capitale et la nécessité de venir en aide à nos compatriotes, pour qu'aucun d'eux ne pût prétendre avoir été contraint par la misère d'entrer au service de l'insurrection. Cet état de choses, imprévu

lors du voyage de MM. les délégués fédéraux à Paris, fut la conséquence que des secours considérables, hebdomadaires ou journaliers, furent distribués. Ces secours s'élèvent

pour la légation à . . . . fr. 42,272. 50

pour la société helvétique à . » 27,393. 50

pour lasociété d«secotirsmutueis à » 1 8,509. —

pour la commission mixte à . » 29,184. 25

Total des sommes fr. 117,359.25

La légation eut h elle seule à recevoir pendant les mois de janvier et février de cent à deux cents personnes par jour. De son côté, la société helvétique organisa deux distributions par semaine au lieu d'une, et la société de secours mutuels, aussitôt que de nouvelles ressources eurent été mises à sa dispo^tion, s'empressa de procéder sur la même base de deux distributions de seeours par* semaine.

Le nombre des indigents ayant peu à peu diminué sans eesseï? d'être considérable, il parut utile de réunir en un seul, pour la distribution des secours hebdomadaires, les comités des deux, sociétés. De cette manière on évitait les abus qui se présentèrent padrfois, par suite de secours accordés au« même individu par chacune des deux sociétés. Un local spacieux fut choisi et, grâce au mobilier de l'ambulance suisse mis obUgeamment à notre disposition, les demandeurs purent attendre assis, et sans avoir à

craindre les intempéries, que leur tour fût venu. Cette organisation, inaugurée à la fin de mars 1871, subsista pendant tout le temps de la commune de Paris et dura encore, sur un pied beaucoup plus restreint, jusqu'à la fin de juillet suivant.

Le nombre des personnes secourues par la légation fut depuis le début du siège au 30 juin de 5,792

par la société helvétique 4,591

par la société de secours mutuels .... 2,649 par la commission mixte, du 27 mars au

30 juillet 5,267

Total des personnes 18,299

Ces quelques détails statistiques suffiront pour faire ressortir l'importance de Ja tâche à remplir et des difficultés que nous eûmes à surmonter.

Il peut paraître singulier qu'un nombre aussi considérable de nos compatriotes établis à Paris durent vivre de secours pendant si longtemps, sans chercher à se procurer des ressources. A cela j'objecterai que, indépendamment du long chômage qui régna à Paris après la capitulation et sous la commune, il convient de faire remarquer que non seulement les individus soufMrent, mais aicore que certaines professions furent gravement compromises. Les horlogers, bijoutiers, décorateurs et en général tous les ouvriers exerçant des métiers de luxe, se virent en partie obligés de suspendre leurs affaires sur la place de Paris. En

outre, beaucoup de familles ayant restreint leur train de maison, plusieurs centaines de jeunes gens des deux sexes, en service à Paris comme domestiques, se virent pendant le siège renvoyés impitoyablement par leurs maîtres; lorsque toutes leurs économies furent épuisées, sans espoir d'obtenir de nouvelles places, la plupart de ces derniers, de même qu'un certain nombre de femmes et d'enfants malades, furent repatriés, lors de la publication du décret d'expulsion du général Trochu.

Une somme de dix-sept mille francs avait été transmise à la légation par le comité de secours de Bâle pour être distribuée à titre anonyme aux pauvres honteux. Une seconde somme de trente mille francs fut en outre envoyée plus tard, pour le même but par le comité de Genève.

La crise que la France traversa ne frappa pas seulement les classes pauvres proprement dites. Cellesci furent exceptionnellement secourues de toutes parts. Elle frappa surtout un grand nombre de personnes jouissant d'une certaine aisance, de petits rentiers qui virent disparaître toutes leurs économies, des marchands dont le commerce fut suspendu sans que leurs obligations eussent diminué, des industriels dont le travail cessa, des employés dont le traitement fut supprimé ou réduit, etc. On voit qu'il y avait là un champ très vaste et dans lequel la charité patriotique put s'exercer d'une manière féconde. Un secours

accordé à temps et sans bruit peut relever une position compromise, faciliter la reprise du travail. Quelques fonds pour permettre à un honnête ouvrier de dégager ses outils placés au mont-de-piété, de se procurer des matières premières, seront certainement employés d'une manière plus utile que de simples secours accordés pour subvenir à l'existence journalière.

Aussi n'hésitai-je pas à constituer, sous ma présidence, une commission composée du président de la société de secours mutuels, M. Chenevard, du président du conseil de l'asile suisse, M. Krauss, du viceprésident de la société helvétique, M. Ruchet, et de l'ancien président de la société de secours mutuels, M. Joyet. M. Lardy, premier secrétaire de la légation, se chargea de remplir auprès de la commission les fonctions de secrétaire, de procéder aux paiements, de consigner dans des procès-verbaux les décisions de la commission, les sommes votées et les noms des personnes assistées.

Inauguré à la fin de février 1871, ce service fonctionna sans interruption, une fois par semaine, même pendant les deux mois du règne de la commune. 250 familles furent secourues et reçurent fr. 29,179.90, soit en moyenne fr. 116 par famille. Le don le plus élevé fut de fr. 500.

Les dépenses de cette commission furent donc loin de s'élever à la somme à laquelle on devrait s'attendre.

Le motif réside dans le fait que la loi sur les loyers entra en vigueur seulement le premier juillet. Aucune poursuite ne pouvant être faite de ce chef par les propriétaires d'immeubles sous le règne de la commune, Texamen de tous les secours destinés h faciliter le paiement des termes arriérés fut renvoyé pendant les derniers mois.

Je crois pouvoir affirmer que les dons distribués à titre anonyme constituèrent la partie la plus efficace, la plus réellem^t utile de l'œuvre des sociétés ou commissions suisses à Paris, et que c'est surtout par ce nwyen qu'il fut possible de répondre aux intentions des souscripteurs.

Un graud nombre de familles suisses furent en retard de trois et même de quatre termes pour leur loyer. La plupart des propriétaires ne firent l'abandon que d'un seul t^rme. Il en resta donc le plus souvent deux ou trois à payer. Comment un père de famille, ou même une personne seule, pouvaitril faire face ià cette charge, alors que pendant plus de neuf mois il avait été privé de travail et avait perdu toutes ses écojiomies, s'i} n'avait même été obligé de recourir à la charité de ses compatriotes ? Il est de fait qu'un très grand nombre de personnes non seulement furent hors d'état de payer les termes arriérés, mais encore ne purent qu'à grand'peine payer le terme courant ^ furent menacées de perdre, avec leur logerait,

le modeste mobilier qui formait le gage légal du propriétaire. Le travail reprit avec une graade lenteur, et ces familles durent se déclarer satisfaites si elles gagnaient de quoi se suffire au jour le jour. Quant à payer les dettes contractées pendant la guerre, il y avait dans la règle impossibilité absolue.

Des familles, et le nombre en fut grand, préférèrent mettre leur mobilier au mont-de-piété plutôt que de recourir aux sociétés de secours. La commission susnommée eut l'occasion de constater, dans chacune de ses réunions, un grand nombre de cas de ce genre et eut à intervenir souvait dans des circonstances analogues.

L'hiver qui suivit la guerre fut rude à traverser, et nous pûmes nous rendre compte de la nature des uouvelles misères à soulager; nous répartîmes un grand nombre de dons entre les diverses branches de nos services de secours.

L'asile suisse des vieillards ne fut pas non plus oublié, et, bien qu'une somme de fr. 40,000 lui eût été allouée par décision du conseil fédéral en date du 6 mars, il me parut opportun de prélever encore, sur le produit des souscriptions, une somme d'environ fr. 3000 pour couvrir les frais de réparations à la maison où étaient logés nos vieillards. La lutte avait été très violente dans ce quartier, lors de l'entrée de l'armée régulière à Paris. Plusieurs obus et un

nombre considérable de balles atteignirent la maison ; heureusement, personne ne fut blessé.

Bon nombre de Suisses furent en outre victimes des violences de la guerre et des désastres qu'elle entraîne à sa suite. Des propriétés furent séquestrées, des meubles et des maisons furent détruits, des atteintes furent portées à la liberté individuelle, des personnes furent emmenées en otage, etc. Ces tristes faits et d'autres encore donnèrent lieu à de nombreuses plaintes de Suisses établis en France, qui s'adressèrent au conseil fédéral dans la pensée qu'ils avaient droit à des indemnités et qu'il pouvait les leur faire obtenir.

A plusieurs reprises il fut question, au sein de l'assemblée nationale à Bordeaux et à Versailles, de ne pas laisser exclusivement à la charge des particuliers fortuitement atteints par la guerre dans les provinces dévastées, les dommages matériels qu'ils avaient subis, mais d'en faire supporter au moins une partie à l'ensemble de la nation et de payer des bonifications dans une certaine mesure. Dans ce cas, j'avais reçu, du conseil fédéral pour instructions de faire ensorte que les Suisses établis en France ne fussent pas, sous ce rapport, traités moins favorablement que les Français. Toutefois, la France ne répondit pas pour toutes les pertes en biens mobiliers et immobiliers que l'ennemi fit subir aux particuliers.

et il va sans dire que je ne pus pas réclamer de la France, pour mes compatriotes, des indemnités ou des bonifications qu'elle n'accorda pas à ses propres res^ sertissants. Il n'était pas possible non plus d'adresser des réclamations de ce genre à l'Allemagne, dont le& armées causèrent le dommage, dans tous les cas — et ce sont de beaucoup les plus nombreux — où il s'est agi de réquisitions, de contributions imposées à des Suisses établis, de dommages matériels causés à leur propriété. En revanche,^ je m'occupai des cas dans lesquels on avait saisi des marchandises neutres, ou exercé sans motif des violences contre des Suisses qui s'étaient fait reconnaître comme tels.

Il me reste un grand devoir à remplir ; c'est celui de réitérer, après un laps de temps de seize années^ l'expression de ma gratitude envers tous ceux qui concoururent de près ou de loin, par leurs efforts individuels ou leur dévouement charitable, à la grande œuvre patriotique dont les Suisses à Paris furent l'objet.

Après les sacrifices de toute nature imposés à la mère-patrie, nous n'aurions jamais osé espérer en notre faveur un élan aussi unanime et tant de géné^ rosité. Nous savions bien que, dans notre malheur, la Suisse viendrait nous tendre la main. Non^ comptions sur elle, mais le succès dépassa nos espéraiices.

Les donateurs furent si nombreux, l'empressement fut si grand qu'il ne me fut pas possible d'adresser

h chacun la mention personnelle à laquelle il avait droit, et de lui répéter quels sentiments la colonie «uisse éprouva à son égard. Gouvernements cantonaux, comités spéciaux, formés tant en Suisse qu'à l'étranger, consulats ou légations, etc., vous tous en un mot, dont les noms figurèrent sur les listes de souscription, soyez persuadés qu'à côté du souvenir des malheurs dont nous avons été à la fois témoins et victimes, viendra toujours se placer la mémoire de ceux qui nous ont tendu la main.

Veuille le Dieu qui protège notre patrie, récompenser les donateurs et inspirer aux citoyens suisses ces sentiments d'union, de dévou^m^ent au bien et cet esprit de sacrifice dont Vhistoire de notre pays offre tant d^exemples.

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