‹ Souvenirs politiquesChapitre 8 sur 29 · NOMINATION · texte numérisé non relu

NOMINATION

D n'existait qu'une voix en Suisse pour qualifier d'heureuse la nomination de Dufour comme commandant en chef de l'armée fédérale chargée d'anéantir l'alliance catholique séparée dite du Sonderbund. Ce choix a inspiré confiance à l'armée et à la nation et a produit surtout une excellente impression sur la plupart des officiers supérieurs, qui tous appréciaient hautement le colonel Dufour en raison des services rendus par lui, à Thoune et ailleurs, dans nos écoles miUtaires. — Les événements ont du reste pleinement justifié cette élection.

La modération de Dufour, sa prudence, sa circonspection sont connues de tous, mais ce qu'un petit nombre connaît seulement, c'est que la Suisse a été sur

le point d/être privée de cette eoccellente direction pour les opérations militaires destinées à assurer l'exécution de l'arrêté rendu par la diète contre le Sonderbund.

Etant, avec M. Ochsenbein, le seul ancien membre de la diète de cette époque qui soit encore en vie et connaissant tous les détails de cet incident, je ne crois pas devoir omettre de transcrire ici un épisode des faits qui présentent un intérêt historique.

Toutes les résolutions importantes et toutes les élections étaient préparées, pendant la diète de 1847, par ce qu'on appelait la ^conférence des XII^^ c'està-dire la réunion des députés des douze cantons et des deux demi-cantons qui s'étaient prononcés contre le Sonderbund. Ces réunions étaient d'autant plus indispensables que l'absence d'une seule voix pouvait tout compromettre dans les séances plénières de la diète.

La conférence des XII se réunissait à l'hôtel de ville de Berne. De leur côté, les députés du Sonderbund avaient des réunions préparatoires, soit dans un hôtel, soit chez l'un des députés de ces cantons.

L'élection du commandant de l'armée fédérale avait naturellement fait l'objet de délibérations dans la conférence et la plupart des députés des XII avaient consulté soit leur gouvernement soit des officiers distingués de leur canton.

La conférence était tombée d'accord pour appeler au commandement en chef de l'armée fédérale M.

Dufour, alors « colonel quartier-maître » . Cette décision fut prise avant le départ de ceux des membres de la conférence qui étaient désignés pour porter aux cantons du Sonderbund la proclamation dite « de conciliation».

Peu après, Furrer, Munzinger et moi, quittions Berne, chacun de notre côté, pour remplir cette mission.

Les cantons avaient déjà appelé, de leur chef, un certain nombre d'hommes sous les drapeaux, afin de parer à toutes les éventualités.

Le 21 octobre 1847, la diète décide de placer ces troupes sous le commandement fédéral, et, le même jour, Dufour est officiellement nommé commandant de l'armée fédérale par onze voix sur douze. Frey-Hérosée est désigné comme chef d'état-major par dix voix sur douze.

Le 24 octobre suivant, lorsqu'on reçut l'avis que des troupes s'étaient mutinées à St-Gall et que les cantons du Sonderbund prenaient aussi des mesures militaires, les députés des XII restés à Berne rendirent immédiatement, comme je l'ai dit dans le chapitre précédent, sur la proposition de Zurich, un arrêté par lequel ils appelaient au service fédéral une armée de cinquante mille hommes environ ; Dufour reçut par ce même arrêté le titre de général. Ces résolutions ont été prises en séance extraordinaire et,

comme c'était un dimanche, les députés du Sonderbund ont refusé d'y assister.

Par cet arrêté du 24 octobre, la diète donnait au général certaines instructions et directions relatives à la mission qui lui était confiée. L'article 8, entre autres, contenait les dispositions suivantes.

«Le commandant en chef aura soin de donner aux «troupes des chefs qui jouissent de leur confiance «et, s'il ne s'en trouve pas un nombre suffisant dans «l'état-major fédéral, de les remplacer provisoirement «par des officiers cantonaux. A cet effet, il aura à «prendre le préavis des cantons.»

Cet article a été adopté par douze voix.

Le colonel Dufour avait été précédemment invité, pour cette même séance du 24 octobre, à venir prêter serment devant la diète en qualité de général.

Après que M. Ochsenbein, président de la diète, eut lu. en présence de Dufour, les dispositions de l'arrêté qui venait d'être adopté, ce dernier, prenant la parole, présenta diverses observations sur le contenu de cet arrêté. Dans ses critiques, il insista spécialement sur l'article 8 précité et déclara en terminant que si cette dispositmi n'était pas modifiée, il fie pourrait pas prêter serment.

Les paroles de Dufour provoquèrent des murmures de la part de quelques membres de l'assemblée et l'un d'eux dit même à haute voix: «Eh bien, s'il ne veut pas accepter, nous en trouverons un autre.»

Le président déclara qu'à la suite des observations présentées il se voyait obligé de renvoyer à une réunion ultérieure la prestation du serment.

En sortant de la séance, Dufour écrivit à M. Ochsenbein qui était, comme je Fai dit, président de la diète, la lettre suivante, datée du 23 octobre, dont je possède l'original.

«Berne, le 23 octobre 1847.

«Excellence,

«Je suis désolé de ce qui s'est passé en diète, mais je ne pouvais pas en conscience jurer de me conformer à des instructions dont je n'avais aucune connaissance. Et j'ai bien fait, car il y a plusieurs points, dans la copie que j'ai maintenant sous les yeux, que je ne puis décidément pas accepter, parce qu'elles s'écartent beaucoup du mandat que j'ai cru accepter avec mon brevet.

«J'ai cru que je m'engageais par là à faire respecter l'arrêté de dissolution, et j'étais prêt à faire, en homme d'honneur, tout ce qui dépendrait de moi I)our atteindre ce but, avec le concours des troupes fédérales que la haute diète mettrait à ma disposition, et que le conseil de la guerre enverrait conformément au règlement militaire général.

«Je ne m'engagerai jamais à les aller chercher. Or, c'est ce que suppose le préambule des instructions, en parlant de rétablir l'ordre là où il a été troublé»

«Je maintiendrai Tordre dans toutes les localités où se trouveront réunies les troupes fédérales, d'après mes indications, en vue de l'expédition qui peut devenir nécessaire. Mais, s'il arrivait que, dans quelques parties éloignées, des bataillons ou de simples compagnies refusassent de marcher, c'est aux cantons que cela concerne à les obliger à partir, et non au commandant des troupes. S'il y a quelque part des récalcitrants, il sera obligé de se passer de leur concours ; si par exemple trois bataillons refusent de marcher, ce sera trois bataillons de moins ^sous les drapeaux; ce sera fâcheux, mais du moins il ne se sera pas affaibli, pour les faire marcher, d'un nombre égal ou peut-être plus grand, ce qui ferait six bataillons au lieu de trois, et ainsi du reste. Et, d'ailleurs, que ferait-il de ces bataillons amenés par contrainte? Il aime mieux trente mille hommes sur lesquels il puisse compter que cinquante mille dans des dispositions contraires ou obligés à se surveiller les uns les autres. Il est donc nécessaire de changer le préambule à peu près en ce sens : La diète fédérale voulant que ses arrêtés relatifs au Sonderbund soient mis à exécution et sauvegarder les droits de

la Confédération, arrête de ou quelque chose

de semblable.

« Mes autres observations portent sur quelques passages du dernier article.

«1" Le rétablissement de l'ordre et de la légalité

là où ils ont été troublés. Même observation que ci-dessus.

«2** Donner aux troupes des chefs qui méritent leur confiance. Cette disposition est au moins inutile, car les répartitions sont faites et le conseil de la guerre y a donné son assentiment. Pour remplir cette condition, il faudrait consulter les troupes, et le chef qui plairait aux uns déplairait aux autres; comment faire? Un chef d'armée a assez d'embarras sans se jeter encore dans ce genre de difficultés. Avec cette disposition, on attaquera nos commandants, les uns dans un sens, les autres dans l'autre, en alléguant qu'ils n'ont pas ou qu'ils ne méritent pas la confiance des troupes. Elle est donc dangereuse. Je n'y puis pas consentir.

« 3** Si l'on veut autoriser le commandant en chef à requérir, en cas de besoin, des gouvernements cantonaux des secours de troupes ou le service d'officiers spéciaux, c'est bien ; c'est lui donner une preuve de confiance et pourvoir à des éventualités qui peuvent se présenter ; mais le contraindre à demander le préavis du canton que cela concerne, c'est mettre dans les mains de ceux-ci ce qui ne doit pas sortir des siennes.

«C'est encore un point auquel je ne peux pas consentir. Si l'on veut que l'affaire se fasse cantonalement, très-bien — les officiers fédéraux ne doivent pas s'en mêler ; dans le cas contraire, il faut laisser

à ces derniers toute latitude et se conformer entièrement aux prescriptions du règlement militaire général. Or, le règlement exige que, dans un armement, on emploie des officiers fédéraux pour commander les troupes, tandis que, par les instructions, il faudrait reinplacer ceux qui ne méritent pas leur confiance par des ofl&ciers choisis dans les cantons par les autorités cantonales!!

«Je prie donc qu'on veuille bien apporter aux instructions du commandant en chef des modifications qui les rendent acceptables. Alors, je serai prêt à prêter le serment requis et à employer toutes mes facilités à faire respecter les décrets de la haute diète fédé^'ale.

«J'ai l'honneur d'être, avec respect, M. le président, de votre Excellence le très-obéissant serviteur

(Signé) G.-H. Dufour.»

Aussitôt après avoir reçu la lettre qui précède, M. Ochsenbein invita la conférence des XII à se réunir à l'hôtel de ville, le soir même à 8 heures.

C'était un dimanche. Nous avions voyagé toute la journée, Munzinger et moi. Munzinger avait été délégué dans les deux demi-cantons d'Unterwald et revenait de sa mission; de mon côté, j'avais été porter à Schwyz la proclamation de conciliation, (Vers'ôhmmgsproklamation), approuvée sans changement par la conférence et par la diète.

Notre mission, comme on le sait, n'avait pas abouti. En arrivant à Berne, j'apprends que mon collègue M. Grâflin, second député de Thurgovie, avait été convoqué à Thôtel de ville pour assister à la conférence. Bien que l'heure fût assez avancée, je m'y rends immédiatement. Munzinger en fait de même.

Au moment de notre entrée dans la salle, les débats provoqués par la lecture de la lettre de Dufour étaient très-vifs- Le président Ochsenbein, défendant énergiquement l'opinion d'une certaine phalange du conseil, demandait que la démission de Dufour fftt acceptée purement et simplement. Cette manière de voir est chaudement appuyée par d'autres orateurs. Munzinger et moi, arrivés les derniers, regardions la question comme déjà tranchée dans le sens de la proposition Ochsenbein.

La tournure que prenaient les choses nous affligeait fort et avec d'autant plus de motifs que l'attitude des cantons du Sonderbund, où nous avions été envoyés, nous faisait supposer une résistance très-décidée contre l'exécution de l'arrêté de la diète.

Bien que sans grand espoir, je prends néanmoins la parole dans le sens suivant.

(( Je ne puis qu'exprimer la pénible émotion que j'éprouve en voyant les difficultés provoquées par la nomination du commandant de l'armée fédérale.

«Le choix de Dufour avait été accueilli avec la plus grande satisfaction dans les XII cantons. L'im-

pression du refus sera d'autant plus fâcheuse lorsqu'on apprendra que Dufour croit devoir refuser ces fonctions par suite des instructions votées par la diète. Il en résultera de la méfiance. On attribuera à la diète des intentions qu'elle n'a pas; on fera croire à des sous-entendus politiques ou militaires.

« Dufour a déjà nommé ses divisionnaires et parmi eux Ziegler, Bontems, Burckhardt et EgloflF. Tous ces officiers sont amis personnels de Dufour. Quelquesuns d'entre eux se placent sur le même terrain politique que lui et partagent sans doute aussi les idées de leur chef au sujet des restrictions apportées aux attributions du général. Nous risquerions donc non seulement de nous priver d'un commandant auquel on accorde une confiance générale, mais de désorganiser une bonne partie de notre état-major.

(i 11 a été commis une faute à mon avis. Il n'aurait pas fallu appeler Dufour à prêter serment en séance publique, sans lui avoir donné connaissance, ne fût-ce qu'officieusement, des instructions proposées à la diète. La responsabilité d'un général est si grande que des égards sont dûs à l'homme qui consent à l'assumer, et il aurait dû être tenu davantage compte de cette considération.

a Je m'oppose donc énergiquement à la proposition du président et de quelques autres membres de la conférence tendant à son remplacement, et je propose de faire des démarches auprès de Dufour pour l'en-

gager à revenir sur la résolution dont il nous fait part.

« Si, contre mon attente, notre tentative ne devait pas réussir, nous aurions du moins rempli un devoir que la situation de notre pays nous impose. »

Munzinger a pris la parole immédiatement après moi. (Furrer était absent, sa mission à Zoug n'étant pas encore terminée.) Munzinger a appuyé avec chaleur ma proposition et Fa complétée en demandant que je fusse délégué pour faire immédiatement, au nom de la conférence, ces démarches personnelles auprès de Dufour.

Nous avons pu bientôt nous convaincre que notre opposition n'était pas restée sans produire quelque impression sur nos collègues. Plusieurs cependant, tout en déclarant ne pas vouloir s'opposer à notre manière de voir, ont répliqué qu'ils n'en attendaient pas de résultat favorable.

Je me suis déclaré prêt à accepter la mission proposée par Munzinger, m^is à la condition formelle, en raison de l'importance que j'attachais à cette démarche, de ne pas m'en charger seul. Je demandai de m'adjoindre pour remplir cette mission le conseiller fédéral NàflF.

Celui-ci me répondit que l'opinion des députés réunis à Vabbaye des maréchaux étant trop bien arrêtée, il n'avait plus d'espoir; cependant que, si je voulais parler encore de la chose à M. Dufour, il

s'en remettait entièrement à moi, mais qu'il ne viendrait pas le lendetnain, comme je l'aurais désiré, pour régler cette affaire.

^'est dans cette nuit agitée que je me suis fortifié dans la résolution que j'avais prise de tenter l'eflfort que l'on attendait de moi. Il était évident que M. Dufour ne pouvait revenir sur sa résolution, déjà connue de quelques officiers (Ziegler, Bontems, etc.), sans qu'il lui fût ouvert une porte quelconque pour justifier un changement de conduite et renoncer à sa première hésitation.

Je fis, auprès de M. Nàflf, une nouvelle démarche le lendemain matin de bonne heure, dans le but d'obtenir de celui-ci qu'il se joignît à moi pour décider Dufour à accepter sa nomination, mais Nàflf refusa encore et exprima le désir que je pusse réussir seul.

Vers sept heures, je me rendis chez Dufour ; il fut consterné d'apprendre le résultat des délibérations des XII «à l'abbaye des maréchaux, et son premier mot fut: «Je vous le disais bien, il y a de la méfiance envers moi »•

Je répondis qu'il avait tort de parler de méfiance et qu'on avait craint plutôt de paraître compromettre la dignité de la diète en revenant sur des instructions déjà approuvées et livrées à la publicité. J'ajoutai de nouveau que les XII états n'avaient nullement l'intention de le priver du droit de nommer

ses officiers en attribuant à Tarticle 8 ce caractère restrictit Pour en bien déterminer le sens, Tidée me vint d'ofirir à Dufour de lui remettre une déclamtion, signée par moi, et que je soumettrais aussi à Munzinger et à Nâff, portant que, d'après les délibérations de la conférence, dans sa réunion du dimanche soir, nous étions convaincus que Tartide 8 de l'arrêté de la diète n'avait pas cette portée de priver le général du droit de désigner les officiers supérieurs.

Ayant rencontré Nâff, en rentrant à mon hôtel, je le priai de venir chez moi le lendemain matin, à sept heures» afin de rechercher ensemble si nous ne pourrions pas trouver un autre moyen de sortir de cette fâcheuse situation et d'écarter les difficultés soulevées ensuite de la nomination de Dufour. Nox dàbit consilium, dis-je à Nâff en lui serrant la main au moment de nous séparer.

Le lendemain matin, après quelques pourparlers avec Naff, celui-ci ayant consenti enfin à m'accompagner chez M. Dufour, j'^ informa, dans le courant de la journée, la conférence qui décida d'attendre le résultat de notre visite; à cet effet, ses membres se transportèrent à l'abbaye des maréchaux, lieu habituel des réunions du soir.

Accompagné de Nâff, je me rendis immédiatement à l'h&tel du faucon, oîi logeait le général Dufour. Il était plus de dix heures, et celui-ci était sur le point de se coucher.

Kern, SouTenirs politique». 5

Kous le trouvâmes très-agité. Au nom de la délégation, je lui expose le but de notre visite. J'exprime mes regrets personnels de ce qu'on ne lui avait pas donné connaissance, au moins officieusement, du texte de l'arrêté.

Le général Dufour, en me remerciant de la preuve de confiance et d'amitié que je lui donnais, me fait alors observer que la déclaration proposée par moi, le jour précédent, n'aurait absolument rien d'officiel et qu'il pourrait difficilement s'en contenter.

Je lui ai répondu que sa remarque était parfaitement fondée et qu'aussi je ne prétendais point lui apporter une déclaration officielle^ que mon but était de lui remettre par écrit l'opinion de deux hommes d'état, MM. Nàff et Munzinger, connus de lui depuis longtemps et ayant connaissance des délibérations de la conférence des XII. J'ai ajouté qu'une déclaration officielle, à insérer au procès-verbal de la diète, et conçue dans les termes arrêtés par nous la veille, était chose àbsolummit impossible en face de l'opposition rencontrée dans la réunion à l'abbaye des maréchaux, mais que je lui assurais, avec l'approbation de Nàfl et de Munzinger, que la majorité de la conférence, en ce qui concernait la nomination des officiers supérieurs, était tout à fait décidée à 'reconnaître ce droit au général Dufour.

(( Dans la situation actuelle de la Suisse, — ai-je « dit en terminant, — et en présence de l'effet

({ déplorable que produira votre refus de prêter « serment, je fais appel à votre patriotisine connu « de nous tous depuis longtemps. Je vous prie ius- « tamment de mettre fin à toute hésitation et de « prêter le serment demandé. »

Ne voulant pas insister davantage, et, vu l'heure avancée, nous nous sommes retirés en lui déclarant encore que M. Munzinger et nous, signerions la déclaration spécifiant qu'il ne serait nullement privé de nommer ses officiers supérieurs, parce que nous trouvions nos explications conformes à ce que nous avions appris dans la conférence et au texte même de Varticîe 8.

Le lendemain donc, je retournai à l'hôtel du faucon et déclarai à M. Dufour que je ne prévoyais d'autre issue que celle-ci: ou bien maintenir sa démission, ce que nous aurions vivement regretté à tous les points de vue et, avec nous, toute la Suisse, ou bien prêter serment sur la foi de la déclaration que nous lui avions faite la veille.

Dufour, les larmes aux yeux, me tendant la main, répondit :

« Vous en appelez à mon patriotisme, mon cher a ami ! Oh ! il en faut beaucoup pour accepter une a pareille responsabilité dans de pareilles conditions. »

Dufour finit donc par céder à mes instances, comprenant que les divisionnaires qu'il avait déjà nommés pourraient se retirer en même temps que lui.

En effet, j'avais appris la veille qu'ils suivraient Dufour dans sa retraite. Quelles c(»séquences à prévoir ! Ni général, ni divisionnaires! Quelle influence en seraiMl résulté sur l'armée, les gouvernements cantonaux et le peuple!

C'est au dernier moment, à huit heures du matin, que j'obtenais le « oui » définitif du général pour son acceptation.

« Lorsqu'on connaîtra le résultat de notre démaixhe, et — ai-je dit, en remerciant M. Dufour, — la majorité € des XII en aura une grande joie, mais certains « membres seront consternés, car on parlait déjà de « vous remplacer par M. Ochsenbein ou M. Rilliet »

La diète était déjà rassemblée le matin à neuf heures^ et mes collègues attendaient, soit dans la salle des séances soit dans la salle des pas-perdus. Ils avaient appris par M. Grâf lin, second député de Thurgovie, que j'étais de nouveau en pourparlers avec Dufour à l'hôtel du faucon. La diète ne s'occupait que d'affaires de peu d'importance, et chacun attendait le résultat de ma démarche avec une impatience bien naturdle.

La grande majorité des députés des XII cantons fut, comme je m'y attendais, très-satisfaite d'apprendre que Dufour viendrait prêter serment dans la journée, sans faire de réserves. Je ne pariai à personne des détails de la conversation qui avait eu

lieu entre Dufour et nous, ni de la déclaration promise, — et s'il y eut des mécontents, c'était une minorité très-peu nombreuse.

Entre dix et onze heures, Dufour se présentait en uniforme, accompagné de son état-major, et prêtait le serment prescrit par le règlement, sans qu'aucune observation fût faite ni d'un côté ni de l'autre.

Dans la séance suivante des XII à l'hôtel de ville, Munzmger me remercia de mes nouvelles démarches auprès de Dufour et du résultat obtenu. Il exprima encore une fois ses regrets de ce qui s'était passé dans la séance du 24 octobre et fit observer qu'il serait de la plus haute importance d'éviter à l'avenir tout germe de conflit entre les XII et le conunandant de l'armée. Il ^gouta que le meilleur moyen, à son avis, d'atteindre ce résultat, désiré par tous, serait de déléguer l'un de nous auprès du général, afin de le tenir au courant de tout ce qui se passerait dans nos conférences et de lui prouver de cette manière que nous avions pleine confiance en lui. Il proposa de désigner comme délégué auprès du général pendant toute la durée de la gu^re celui qui avait réussi à écarter les difiicultés soulevées lors de la prestation du serment.

Je n'hésitai pas à accepter cette mission, et, à partir de ce jour, je fis régulièrement part à Dufour de toutes les délibérations d'une certaine importance, prises, soit au sein de la conférence, soit souvent

aussi par la commission des sept, chargée de préparer les arrêtés et de formuler les décisions de la conférence et de la diète.

Ayant eu l'honneur d'être membre et rapporteur de la commission des sept, je pouvais informer le général de tout ce qui me paraissait devoir l'intéresser à un titre quelconque. J'étais, de cette manière, en rapports journaliers avec Dufour pendant tout le temps de son séjour à Berne, et la mesure proposée ne tarda pas à lui inspirer la conviction qu'il jouissait de la confiance de la grande majorité de la diète. Il alla même jusqu'à oublier complètement, au milieu des complications militaires et autres dont il était assiégé, la déclaration que je lui avais promise sur l'interprétation de l'article 8 de l'arrêté de la diète et lorsque je lui en reparlai, il me répondit que, par suite de nos entretiens personnels, il n'en avait plus besoin.

Il m'avait prié, du reste, après la prestation du serment, de retirer des mains du président de la diète l'original de sa lettre du 23 octobre pour me laisser ce document en souvenir, comme un gage d'amitié de cette époque mouvementée.

Pendant la journée du 24 octobre et après le refus conditionnel de Dufour, il fut naturellement question, dans les conversations entre les députés à la diète, de ceux auxquels il conviendrait de confier éven-

tuelleraent le commandement supérieur de notre armée. Deux noms surtout furent prononcés. Je lesai nommés, c'étaient MM. Ochsenbein et Rilliet.

Ce qui est incontestable, c'est que la démission de Dufour aurait très-probablement entraîné celle de quelques-uns des officiers les plus distingués de Tannée, tels que Ziegler, Bontems, Burckhardt, EgloflF, dont les excellents services ont tout particulièrement contribué à l'heureuse issue de la guerre. Elle aurait jeté le désarroi dans les diverses opérations préliminaires destinées à assurer l'exécution de l'arrêté de la diète et dans l'organisation des services militaires.

Sans me permettre de formuler un jugement sur l'un ou sur l'autre des officiers supérieurs proposés comme général en chef par certains membres de la diète, je ne puis cependant m'empêcher d'exprimer la conviction personnelle que la Suisse peut se féliciter de ce qu'on ait réussi à maintenir le commandement entre les mains du général Dufour.

Avec les forces très-supérieures mises à sa disposition, la diète aurait sans doute réussi à vaincre le Sonderbund et à le dissoudre, mais il est cependant permis de croire que la Suisse n'aurait nullement eu la certitude de voii- d'autres chefs, à l'exclusion du général Dufour, atteindre les grands résultats que ce dernier a obtenus, en suivant les instructions prescrites.

D'après ces instructions, il aurait fallu remplacer les oflSciers fédéraux qni ne méritaient pas la confiance de la troupe par des officiers choisis dans les cantons par les autorités cantonales!

Ces instructions contenaient, en outre, la mention que le préavis des autorités cantonales n'était pas obligatoire pour le général, mais avait simplement le caractère d'une «proposition recommandée» (empfohlener Vorschlag).

M. Dufour hésitait beaucoup à accepter à cause de cela sa nomination, et on le comprend.

La démission de M. Dufour aurait diminué dans certains cantons la confiance des troupes en leurs chefs et surtout donné plus d'assurance aux cantons du Sonderbund. J'avais, en effet, eu l'occasion de me coavaincre, dans le cours de ma mission de conciliation à Schwyz et spécialement dans un entretien avec M. Duggelin, vice-landammann de ce canton, que le parti du Sonderbund avait été péniblement surpris de la nomination de M. Dufour et qu'il espérait et désirait un refus de sa part.

Sa démission n'aurait en outre pas manqué de provoque^' une certaine m^ance au point de vue politique.

Le peuple aurait cru à l'existence de certains plans secrets de la part de la majorité de la diète.

D était dans l'intérêt de la Térité historique, dans tme question si importante, d'exposer complètement les motifs qui ont été de nature à empêcher, dès l'origine, M. Dufour d'accepter sa nomination de général de l'armée suisse, moti& qui ont été heureusement écartés par la fermeté avec laquelle il a maintenu les droits d'une position légale et réglemmtaire.

On doit donc hautement féliciter la Suisse de Vacceptation de cette position légale. Les faits mentionnés dans ce chapitre et la lettre officielle du général Dufour, du 23 octobre 1847, expliquent pleinement son hésitation, tout à fait consciencieuse •et bien justifiée.

N'était-ce pas un grand avantage pour la Confédération de savoir que les mesures militaires, organisées pour exécuter les arrêtés de la diète, seraient dirigées par un chef aussi habile, aussi sage et aussi modéré et cela conformément aux intérêts de la Suisse entière?

Il m'a paru que les faits qui précèdent méritaient 4'autant plus d'être signalés qu'ils font ressortir l'esprit d'abnégation et de dévouement patriotique de Dufour. Il a consenti à mettre de côté toutes les sus- ■ceptibilités personnelles provoquées par la rédaction des instructions votées par la diète, instructions qui ne lui ont pas été communiquées, d'une manière ou d'une

autre, avant la prestation du serment, en séance publique.

Puisse cet exemple de patriotisme et de dévouement donné par Dufour trouver de l'imitation, si, par malheur, de nouveaux troubles'' venaient atteindre notre chère patrie!!

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