PREFACE III
ses différentes dates ; la connaissance du moment et du milieu est donc nécessaire à qui veut acquérir la pleine connaissance des lettres. Dès le temps d'école, en 1862, il publiait un essai sur Guy Patin, sa vie et sa correspondance ; il y reconstituait le singulier milieu où vécut le curieux personnage, et révélait ainsi son aptitude à l'histoire des littératures. En 1864, il sortait de l'École agrégé des lettres, premier agrégé, bien entendu. Il fut nommé professeur au lycée de Nice, d'où il passa au lycée de Grenoble. En 1867, un événement se produisit dont les suites devaient être pour lui considérables. M. Victor Duruy, ministre de l'Instruction publique, lui demanda d'accepter la fonction de précepteur du Prince impérial ; après mûre réflexion, Filon accepta. Deux ans après, plusieurs répétiteurs, au nombre desquels j'étais, lui furent adjoints; mais il garda la haute main sur l'éducation du « petit prince ».
Le préceptorat inauguré à Saint-Cioud, à l'automne de 1867, s'acheva au commencement de 1875. Entre les deux dates, l'Empire s'effondra. Filon a raconté les tragiques dernières journées du régime. 11 n'a pas dit qu'après avoir rejoint en Angleterre l'Impératrice et le Prince impérial, il rentra en France et voulut s'engager ; un ordre d'expulsion le renvoya en Angleterre. Alors commença, entre l'élève et le maître, l'intimité; ils ne se quittaient plus. Quand
IV PREFAGE
le Prince, à la fin de 1872, entra à l'École militaire de Woohvich, Filon l'y accompagna; pendant deux ans, ils vécurent en tête à tête dans une petite maison.
Ce précepteur n'était pas le magister qui donne des leçons sur tel ou tel sujet, tel jour, à telle heure. Il y eut à tout moment, de lui à son élève, ce que Michelet appelle « la communication de l'intime ». Or, dans cet « intime » richement pourvu, le précepteur trouvait de quoi répondre à toute question de son élève qui était questionneur et discutait les réponses. Tous les sujets se présentèrent dans ces conversations innombrables. Ce fut une éducation totale de l'esprit et du cœur, et l'élève sentit tout le prix de la dignité intellectuelle et morale du maître qui savait tant de choses, et qui l'aimait et le servait avec un dévouement si noble, dans sa sincérité et sa simplicité.
Filon fut bienfaisant d'une autre manière, et le bienfait s'étendit à la petite cour exilée.
J'ai connu la vie de cette cour par des visites pendant les vacances, en Suisse, au château d'Arenenberg et en Angleterre, à Ghiselhurst.
Le château d'Arenenberg est une maison très simple qu'habita la reine Hortense, mère de Napoléon III. Il est situé sur une sorte de promontoire entre le grand lac de Constance et le petit lac appelé lac inférieur, YUntersee. A quelque distance devant la maison se dresse le pavillon de la reine Hortense; de là, on découvre, au bord de l'eau, la jolie ville de