‹ Souvenirs sur l'Impératrice EugénieChapitre 29 sur 45 · PREMIERES IMPRESSIONS SOUVENIRS RÉTROSPECTIFS · texte numérisé non relu

PREMIERES IMPRESSIONS SOUVENIRS RÉTROSPECTIFS

C'est le 5 septembre 1P67 que je fus présentée l'Impératrice Eugénie. J'avais été installé, la veille, par le général Frossard dans mes fonctions de précepteur ou, pour parler plus exactement, de répétiteur du Prince impérial. Le Prince, qui relevait alors de maladie, se trouvait seul au château de Saint- Gloud avec sa petite cour, qui se composait de trois ou quatre personnes, perdues dans l'immensité du grand château 'désert. Depuis vingt-quatre heures, admirant le changement magique qui s'était fait dans mon humble existence, je me laissais fasciner par cette royale solitude. J'errais dans ces galeries pleines d'objets d'art, mais encore plus remplies de souvenirs,

à SOUVENIRS SUR L IMPERATRICE EUGENIE

A travers les fenêtres entr'ouvertes, j'écoutais chanter ces jets (deau, qui « ne se taisaient ni jour, ni nuit » ; je regardais le soleil dorer ces gazons sur lesquels avaient traîné la jupe de Marie-Antoinette et celle de Marie-Louise.

Après le dîner, nous fumions un cigare, à la nuit tombante, dans la cour d'honneur, pendant qu'audessus de Paris, vague et lointaine, une lueur commençait à planer. Un bruit de roues, des lumières qui montaient en file attirèrent notre attention vers l'avenue : « C'est l'Empereur, c'est l'Impératrice ! » crièrent mes compagnons, habitués à ce genre de visites. Ils coururent pour se trouver à la descente et saluer Leurs Majestés. Je fis comme les autres et me trouvai, un instant après, au milieu d'une foule de personnes inconnues dont aucune ne paraissait faire attention à moi. Ces messieurs et ces dames montaient l'escalier derrière les souverains, dans un joyeux brouhaha. Je les suivis. Il y eut un temps d'arrêt dans le premier salon, placé entre le cabinet de travail du Prince et la chambre de l'aide de camp. J'étais caché par plusieurs personnes et je fus très surpris d'entendre l'Impératrice dire tout haut à l'Empereur :

— Il me semble que j'aperçois une figure nouvelle.

Aussitôt, et comme par enchantement, mes voisins qui, jusque-là, n'avaient pas paru me voir, s'écartèrent à droite et à gauche.

— C'est le nouveau précepteur de Louis, monsieur Filon, que je te présente, dit l'Empereur, auquel j'avais été amené, le vendredi précédent, par le général Frossard.

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Par ce premier mot, l'Empereur mettait à néant ce titre de répétiteur, choisi à dessein par le gouverneur et dont il ne fut plus jamais question.

Je m'inclinai très bas et ne pus voir le sourire de bienvenue qui m'était adressé parla souveraine.

Là-dessus, l'Empereur et l'Impératrice passèrent chez leur fils et je ne vis plus rien d'eux ce soir-là.

Le surlendemain, la Cour vint dîner à Saint-Gloud. L'Impératrice allait, de là, avec le service, faire une promenade à Versailles et à Trianon, aux flambeaux. Elle invita « la jeune Cour », comme on nous appelait, à l'accompagner. La jeune Cour avait fort envie. de s'amuser. En particulier, j'aurais eu un plaisir extrême à revoir, dans de pareilles conditions et en une telle compagnie, des lieux que j'aime tendrement et où se sont passés les meilleurs jours de mon enfance. Mais la convenance nous obligeait à décliner respectueusement un amusement que notre Prince ne pouvait partager. C'est ce que nous fîmes. Pendant le repas, je m'étais trouvé placé entre une des nièces de l'Impératrice, Louise d'Albe, et son chambellan, le très aimable comte de Cossé-Brissac, qui devint plus tard un de mes amis. J'étais bien en vue et je me sentais observé, car s'il m'importait beaucoup de connaître la mère de mon élève, elle n'était pas moins curieuse de savoir quelle espèce d'homme M. Duruy et II. Frossard avaient placé auprès de lui. J'ai toujours eu la vue très basse et, comme je n'osais mo servir de mon lorgnon, l'Impératrice ne fut encore pour moi, ce soir-là, qu'une voix entendue à distance.

Le lendemain, 8 septembre, eut lieu le départ pour Biarritz. Durant le voyage, l'Impératrice m'adressa

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gracieusement la parole à plusieurs reprises, mais je ne pus prendre sur moi de la regarder en face ou de lui répondre autrement que par des monosyllabes, quoique tout le monde, autour de moi, parût merveilleusement à l'aise auprès d'elle.

Nous arrivâmes à la villa Eugénie le dimanche 9 et, dans l'après-midi, j'eus avec l'Impératrice une longue conversation qui marqua la fin de mes timidités et le commencement de mes surprises. En effet, je trouvai une femme entièrement différente, physiquement, intellectuellement et moralement, de celle que j'avais imaginée. Il y avait quatorze ans qu'elle était sur le trône et, durant cette période, enfermé dans une pension, puis dans une École, ou habitant une ville de province, je ne l'avais jamais vue et ne la connaissais encore que par des portraits. Deux, surtout, m'avaient frappé. L'un était ce profil de Winterhalter, si souvent reproduit par la gravure et dont je devais, plus tard, rapporter à Gamden l'original, sauvé du désastre par le régisseur de Fontainebleau. L'autre était cette peinture officielle dont une copie ornait les grands hôtels de ville de province et que les enlumineurs d'Épinal n'avaient pas complètement gâtée. L'Impératrice y était représentée debout, coiffée d'un diadème de pierreries, avec le manteau impérial dont la traîne balayait les marches du trône. Winterhalter lui avait donné un regard doux, rêveur, voilé, presque mélancolique, un regard qui va chercher dans l'ombre de l'avenir ou du passé je ne sais quelle espérance ou quel regret. Dans l'autre tableau, au contraire, elle apparaît jeune, éclatante, naïvement heureuse, comme si l'artiste avait voulu que sa physionomie exprimât, avant toute chose, l'étonné-

ment ravi de sa haute fortune. Ni l'une ni l'autre de ces deux œuvres ne peut donner une idée du caractère ou des facultés intellectuelles de celle qui leur a servi de modèle. Dans la suite, je l'ai revue à certains soirs, délicatement majestueuse dans sa splendeur impériale, et j'ai retrouvé, dans son regard, cette suave et rêveuse mélancolie que Winterhalter y avait aperçue. Mais, quand je la vis, pour la première fois, de près, à Biarritz, rien, en elle, ne rappelait ces deux attitudes, Aucune pose, aucun souci de l'effet. Plus simple et plus naturelle dans tous ses gestes et dans toutes ses intonations qu'aucune des femmes qui l'entouraient, elle ne semblait nullement se rappeler qu'elle eût un rôle à jouer, pas plus celui de jolie femme que celui de souveraine. Après tant d'années écoulées, je crois la voir encore sur la terrasse de la villa, telle que je la vis ce dimanche-là. Elle n'avait ni chapeau ni ombrelle et, s'abritant les yeux de sa main fine, gantée de Suède, elle abandonnait tout le reste aux brutalités de ce soleil presque espagnol qui lui faisait faire mille grimaces et qui ne ménageait pas un teint déjà légèrement endommagé. Il lui eût été facile, par mille moyens que toutes les femmes connaissent, de dissimuler certaines taches ou certaines meurtrissures à peine visibles, laissées sur son visage par la souffrance physique ou morale. Mais elle ne recourait que rarement à ces moyens. A part l'innocente poudre de riz, son seul artifice était un coup de crayon noir, très appuyé, dont elle soulignait les cils de la paupière inférieure. Elle en était venue à considérer cette ligne noire comme un trait essentiel de sa physionomie et ne se serait pas reconnue elle-même sans cette ombre artificielle qui changeait

l'expression de son regard. J'oserais presque dire qu'elle y tenait à force de sincérité. La supprimer, c'était se déguiser, se contrefaire. Aussi la verra-t-on refuser d'omettre cette particularité de toilette dans une circonstance critique où cette omission pouvait être son salut. Mais je reviens à la terrasse de Biarritz et à notre première conversation. Elle me demanda de permettre à ses nièces d'assister à quelques-unes des leçons du Prince impérial en attendant l'arrivée, très prochaine, de leur gouvernante '. Puis l'entretien roula sur l'éducation du Prince. Elle en parla librement, avec une chaleur et une franchise qui me stupéfièrent et me charmèrent, car elle semblait, dès ce premier jour, entièrement sûre de moi. Elle eut un mot gracieux, presque affectueux, pour mon maître, Victor Duruy, que je croyais sa bête noire, et s'exprima, sans l'ombre de ménagement, sur certaines personnes que l'on disait haut placées dans sa faveur. Ses vues devançaient celles qui ont été proposées, depuis trente ans, par les meilleures autorités pédagogiques; elles étaient justes, neuves, hardies. L'Impératrice voulait que l'on fît, avant tout, l'éducation du caractère, que l'on inspirât à son fils l'indépendance du jugement avec le respect de la liberté d'autrui, l'initiative, « le courage de penser, disait-elle, qui précède le courage d'agir. »

Mon impression fut profonde. Dès ce moment disparut Timage, purement artistique, de la Beauté sans pareille et sans défaut qui posait sur le trône, comme la reine des fées au centre d'une apothéose

1. Celte gouvernante, choisie parmi les plus distinguées des dames de Saint-Denis, était mademoiselle Redel, qui épousa, quelques années plus tard, Victor Duruy.

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de théâtre. A sa place, il y avait une femme de tète et de cœur pour laquelle je me sentis un dévouement passionné.

Cette impression se serait, cependant, eiïacée si elle n'avait été confirmée par les impressions reçues les jours suivants.

A la date du 19, j'écrivais à ma mère : « Il est impossible de s'imaginer une personne à la fois aussi, séduisante et aussi souveraine que l'Impératrice et il n'y a rien de plus spontané que l'envie qu'on éprouve de lui plaire et d'être regardé par elle avec bienveillance. C'est une nature toute chevaleresque et de premier mouvement, avec une science pratique dont la précision étonne, à chaque instant, les gens de telle ou telle spécialité. Elle discute avec un éclat qui m'abasourdit et elle a même un don bien rare chez une femme, l'éloquence *. »

Telle l'Impératrice s'était montrée avec moi, telle elle était avec tous. L'Empereur faisait constamment des questions et accueillait les réponses, souvent absolument nulles, qu'on lui faisait, avec un grognement vague qui eût pu être interprété dans les sens les plus divers ; mais, comme il inclinait la tête de coté en souriant des yeux et des lèvres, l'interlocuteur pensait l'avoir ravi.

1. L'Impératrice s'amusait, pourtant, à nous raconter comment, dans telle ou telle occasion solennelle, elle était restée muette et s'était enfuie au cours d'une cérémonie, un jour entre autres, où elle présidait la Société du Prince impérial. Je considérais ces anecdotes comme de pures plaisanteries qu'elle faisait à ses propres dépens, car je l'ai toujours vue trouver sur place le mot juste, ou énergique, ou pittoresque que la circonstance réclamait. Il ne fallait pas la croire sur elle-même. Elle m'a bien dit qu'elle était poltronne, et cela un jour où elle venait de montrer un courage extraordinaire.

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L'Impératrice, elle, discutait sans trêve, et ceux qui la contredisaient le plus hardiment me parurent ses préférés. Je citerai, parmi ceux qui lui tenaient tête à Biarritz, en 1867, l'amiral Jurien de laGravière et le baron Gorvisart. Les autres personnes du service maugréaient contre eux et les accusaient « d'exciter l'Impératrice », comme si c'eût été le plus grand des crimes de la faire parler. Je ne tardai pas à me rendre coupable du même crime. L'Impératrice connut, très vite, que je lui étais entièrement dévoué, bien que je n'eusse aucunement l'air de me mourir d'amour pour elle. Cette attitude lui plut et fut la première cause de la bienveillance qu'elle me témoigna, bienveillance qui eut des éclipses, mais qui me revint toujours et qui a été la fierté de ma vie. Je n'en raconterai pas ici le progrès, car cela n'aurait d'intérêt pour personne. Mais elle me valut de précieuses confidences. Je les ai recueillies à l'époque où elles me furent faites et dans les termes dont l'Impératrice s'était servie. Je les place, ici, selon l'ordre des temps auxquels elles se rapportent. J'y joins quelques détails que m'ont appris certaines correspondances inédites placées plus tard entre mes mains ou que m'ont révélés des témoins oculaires d'une bonne foi indiscutable. J'élimine les innombrables anecdotes qui me sont venues de seconde main, si intéressantes qu'elles me paraissent et de quelque source authentique qu'elles proviennent. Les pages qu'on va lire ne forment donc pas un récit suivi; elles ne peuvent être considérées, à aucun degré, comme une vie de l'Impératrice, mais, d'un autre côté, elles ont une sorte d'intérêt autobiographique, car c'est elle, pour ainsi dire, qui va prendre

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la parole et, à défaut de ses véritables « mémoires », que nous eussions été si heureux délire et qu'elle n'a pas voulu écrire, on retrouvera quelque trace de ses impressions personnelles et de son moi intime dans ce qui suit : ,

« Je suis venue au monde pendant un tremblement de terre. Ma mère accoucha sous une tente, dans le jardin. Qu'est-ce que les anciens auraient psnsé d'un pareil présage? Ils auraient dit que je venais bouleverser le monde. »

L'Impératrice m'a très souvent parlé de son père et de sa mère. Elle avait, pour la mémoire du premier, une sorte de culte et il y avait de l'attendrissement dans la façon même dont elle souriait en rappelant ses excentricités. Tous ceux qui l'ont connue intime* ment savent que la miniature du comte Cyprien de Montijo ne la quittait point. Dès les premiers jours d'exil, je la retrouvai sur sa table, comme je l'avais vue tant de fois aux Tuileries. Une partie ^lu visage disparaissait sous un bandeau noir qui rappelait une glorieuse blessure reçue au service de la France. Des traits fins, énergiques et pâles, qui n'étaient pas sans rapport avec ceux de sa fille. Eugénie était, de corps et d'âme, une vraie Montijo,. avec quelquesgouttes de sang wallon et écossais : d'où le bon sens qui apparaissait lumineux, à certaines heures, et faisait contrepoids aux héroïques folies. Le père de l'Impératrice avait pris le titre de comte de Montijo à la mort de son frère aîné, Eugenio, oncle et parrain de l'enfant. On admirerait ces deux hommes si on les connaissait. Eugenio avait fait une tentative magnifique et désespérée pour renverser l'infâme Manuel Godoï et, pour sa peine, il a reçu les insultes de

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l'Histoire plate et bourgeoise, qui se courbe jusqu'à la boue devant le succès :

Sed quid Turbo. Rémi? — Sequitur Fortunam, ut semper, et odit Damnatos...

Dès 1845, M. Thiers implorait Mérimée pour obtenir, grâce à lui, de madame de Montijo des renseignements sur le caractère et les aventures de son beaufrèrè. Il les obtint et les travestit avec ce sans-gêne et ce mépris absolu de la vérité qui l'ont toujours caractérisé.

Quant au cadet, le colonel Portocarrero, libéral et philosophe, il aimait la France parce qu'elle était, à ses yeux, la patrie de la philosophie et de la liberté. Mais il admirait aussi le génie et la gloire. C'est pourquoi il servit la France et Napoléon. C'est lui qui, à la tête de%os jeunes polytechniciens, tira sur les alliés,' en 1814, les dernières volées de canon envoyées par les batteries de Montmartre. Il était donc fort digne d'être persécuté par Ferdinand VII et il le fut. Quant à la comtesse de Montijo, sa femme, je ne l'ai jamais vue. ^Je la connais par un délicieux portrait de Goya, par les conversations de l'Impératrice et surtout par la correspondance inédite de Mérimée, qui couvre' trente et une années, sauf quelques interruptions et, vers la fin, quelques ralentissements. La comtesse de Montijo se reflète dans ces lettres qui lui sont adressées et qui nous font connaître ses goûts, ses occupations, son caractère, sa manière d'être envers ses amis et envers ses filles. 11 n'y a pas à douter de sa rare intelligence des

choses de la littérature, surtout de l'histoire et, plus encore, de la politique.

J'ai expliqué dans mou livre, Mérimée et ses amis, comment elle aidait le célèbre écrivain dans ses recherches philologiques ou archéologiques, ou lui fournissait des sujets de romans.

« Ma mère, me disait l'Impératrice, voulait faire le bonheur de tout le monde, mais pas à leur manière, à la sienne... Ce qui lui appartenait, choses et gens, était au-dessus de tout. Ses filles rÊ'abôrd. Elle les vantait d'une manière gênante pour elles, lorsqu'elles étaient là. Jusqu'à ses petits arbres rabougris de Carabanchel qui lui semblaient plus grands que les marronniers des Tuileries! C'est cet optimisme qui la faisait réussir. Elle triomphait des difficultés à force de ne pas les voir. Tenez, vous connaissez Lesseps, qui est le cousin-germain de ma mère ? Hé bien, c'est absolument le même caractère. Tous deux ont réalisé l'impossible. Lorsque ma mère devint aveugle, elle\ fît des efforts incroyables pour dissimuler aux étrangers et se cacher à elle-même cette infirmité. Elle prétendait se diriger seule et diriger les autres; elle renversait les meubles, se heurtait aux murs, voulait passer par des portes qui étaient closes. Tant il lui en coûtait de s'avouer vaincue, même par la maladie! »

La correspondance de Mérimée m'a appris, et Tlmpératrice, -dans ses conversations, m'a souvent confirmé que la comtesse de Montijo avait la passion de marier les gens. On conçoit que le mariage de ses propres filles tint le premier rang dans ses préoccupations. Quand elle en avait le temps, elle fabriquait des académiciens. Elle avait un peuple d'amis, de

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protégés, de créatures, dont elle ne perdait jamais de vue les intérêts dans sa multiple et incessante activité. On l'a soupçonnée de faiblesses dont elle était incapable : on eût été mieux fondé à l'accuser d'ambition. Mais cette ambition n'était pas si déraisonnable et elle la justifiait plus qu'à demi par des dons assez rares chez une femme : constance, énergie et sang-froid. Gomme Camerera mayor, elle fit, en quelque sorte, partie du cabinet Narvaëz en 1847 et 1848. Elle pri^même, à cette époque, une influence si considérable qu'elle inspira de la jalousie au président du Conseil. Lorsqu'elle joua, contre l'avis de sa fille aînée et, pour ainsi dire, à finsu de la principale intéressée, la grosse partie qui fit Eugénie de Guzman impératrice des Français, elle avait rêvé, cela est évident, une grande influence politique dans notre pays. En quoi elle fut cruellement déçue; mais ce n'est que justice de dire que cette influence, si elle se fût exercée, eût été intelligente et libérale.

Mais ces jours de grandeur étaient encore loin lorsque le couple proscrit des Montijo vint s'installer à Paris dans un très modeste appartement. « Nous n'étions pas riches, me disait l'Impératrice, et mon père n'avait pas tort lorsqu'il voulait nous habituer, de bonne heure, à la pauvreté qui devait être notre lot. Mais il exagérait un peu lorsqu'il prétendait nous faire porter des robes de toile en toute saison, lorsqu'il empêchait ma mère de nous acheter des parapluies ou de nous faire monter avec elle en voiture. » L'éducation des deux petites filles fut un peu négligée. Cependant, elles passèrent quelque temps dans un des meilleurs couvents de Paris, au Sacré-Cœur. Elles prirent des leçons de musique et de peinture.

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Pour savoir jusqu'à quel point l'Impératrice profita de ces leçons, il n'aurait pas fallu s'en rapporter à elle, car elle avait l'habitude de se ridiculiser à plaisir. Elle racontait qu'un de leurs amis étant venu les voir pendant leur séjour à Paris, s'était écrié :

— Ah! comme on voit bien que vous êtes logées en garni !

— Et à quoi cela se voit-il?

— Mais à ces croûtes sur les murs.

« C'étaient des aquarelles de moi », ajoutait piteusement l'Impératrice. Si l'histoire est vraie, le visiteur ne s'y connaissait guère. J'ai vu des aquarelles de l'Impératrice : elles étaient d'un coloris agréable et juste, d'un ton doux et fin.

Elle prétendait n'avoir jamais été capable de chanter, mais elle sentait vivement la musique. Elle goûtait peu nos opéras-comiques. « Quand on commence à s'intéresser à ce qu'ils disent, remarquaitelle, ils se mettent à chanter et quand on commence à s'intéresser à ce qu'ils chantent, ils se remettent à parler. » Elle n'aimait pas davantage certains opéras italiens, car elle faisait peu de cas des tours de force et des virtuosités, mais elle était sensible à la qualité du son, au sentiment, au style et je l'ai vue émue jusqu'aux larmes de certains chants qui remuaient en elle des fibres profondes.

Malgré sa situation de fortune si précaire, la comtesse de Montijo avait des relations dans le grand monde parisien. C'est à cette époque qu'elle connut les Castellane et les Delessert. Cécile Delessert, fille de M. Gabriel Delessert, devint l'amie intime d'Eugénie de Montijo. Après son mariage avec le comte de Nadaillac, ennemi ardent de la dynastie impériale,

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cette intimité ne cessa pas d'exister et, bien que la comtesse de Nadaillac ne parût pas dans les cérémonies officielles, elle faisait de fréquentes visites aux Tuileries et fut invitée, en 1869, par l'Impératrice à l'accompagner à l'inauguration du canal de Suez. Edouard Delessert était, lui, fréquemment, l'hôte des Tuileries et de Compiègne. On disait qu'il avait éprouvé jadis pour la compagne de jeux de sa sœur un sentiment plus fort que l'amitié.

Madame de Montijo voyait aussi des artistes et des gens de lettres. Mérimée, que son mari lui avait amené, en Espagne, lors du premier voyage que fit, au delà des Pyrénées, l'auteur de Clara Gazul, était au premier rang parmi ceux-là et lui présenta plusieurs de ses amis; entre autres Stendhal, qui fut, pour les deux enfants et resta, jusqu'au bout, pour l'Impératrice « monsieur Beyle ». « Il venait le soir et nous prenait chacune sur un de ses genoux pour nous raconter les campagnes de Napoléon. Les jours où il venait étaient pour nous des jours de fête et, quand il était là, on ne pouvait pas nous décider à aller nous coucher. » Jamais l'Impératrice n'a lu, je crois, une ligne de Stendhal. Elle conservait, soixante ans plus tard, toutes ses illusions sur lui. C'était, pour elle, un vieux monsieur très bon, qui adorait les petites filles et qui parlait admirablement. Ce flétrisseur d'âmes avait éveillé en elle les instincts héroïques ; ce réaliste sans pitié lui avait inoculé la passion du grand et ce que j'appellerai le sentiment du merveilleux dans l'Histoire.

Elle eut, vers ce même temps, une autre admiration plus vive encore, mademoiselle Rachel. La grande tragédienne, alors à ses débuts, venait chez la comtesse

de Montijo et leur donnait souvent des places pour venir l'entendre. « Elle nous voulait tout près d'elle, dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, à gauche (qui fat, sous l'Empire, attribuée au surintendant des Beaux-Arts). Notre émotion, notre enthousiasme, nos larmes l'inspiraient. Elle suivait dans nos yeux dilatés le crescendo de sa puissance tragique. » A cette époque, Rachel paraissait à Eugénie de Montijo un être vraiment extraordinaire, placé au-dessus des défauts et des faiblesses de l'humanité. Longtemps après, les confidences de FEmpereur lui-même l'éclairèrent sur certains aspects du caractère de son héroïne1.

Elle garda toute sa foi dans le génie tragique de mademoiselle Rachel. Un soir, à Farnborough, en avril 1885, elle déclama la tirade de Phèdre qui était restée dans sa mémoire avec- les intonations de la grande actrice :

1. Jai eu entre les mains une lettre curieuse du Prince Louis- Napoléon à M. Vieillard, où il lui recommandait mademoiselle Rachel et le priait de lui servir de guide comme à une jeune fille sans expérience et que mille périls menacent, que mille tentations assiègent. La vérité est qu'à cette époque elle était la maîtresse du Prince. Je tiens le fait de l'Impératrice. A ce sujet, elle m'a raconté l'anecdote suivante. Rachel faisait une tournée dramatique dans le nord de l'Angleterre et le Prince Louis l'accompagnait. Avec eux, comme troisième voyageur, s trouvait dans le compartiment le prince Napoléon Jérôme, alors tout jeune, Le Prince Louis s'endormit, durant le trajet. Ayant, par hasard, entr'ouvert un œil, il vit son cousin et sa maîtresse qui s'embrassaient. Là-dessus, il referma l'œil et continua tranquillement son voyage ; mais, dès lé lendemain, il reprenait le train de Londres.

L'Impératrice ajouta en souriant :

— Comme c'est bien lui, n'est-ce pas ?

— Oui, — me permis-je de répondre, — comme c'est bien eux !

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Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée...

C'était après le dîner. Les hommes étaient dans la salle de billard et trois dames seulement étaient assises avec l'Impératrice, travaillant autour d'une grande table. Ma femme était l'une d'elles et me raconta, dès le soir même, cette récitation qui l'avait vivement frappée à cause de l'accent extraordinaire qu'y avait mis l'Impératrice.

Je reviens à ces années d'enfance et d'adolescence. La petite fille qui devait être l'Impératrice Eugénie y apparaît dans des attitudes très différentes, à la clarté de deux ou trois anecdotes. « Eugénie de Téba avait deux ans quand Mérimée fut présenté à la comtesse de Montijo. Quelques années plus tard, un des amis de Mérimée le rencontra rue de la Paix ; il tenait par la main une adorable petite fille de cinq ou six ans. Frappé de la grâce et de la gentillesse de cette enfant, l'ami de Mérimée demanda qui elle était. « C'est, répondit-il, une petite Espagnole, la fille d'une de mos amies... Je vais lui faire manger des gâteaux l. »

Un autre jour, déjà grande, elle se promène sur le boulevard avec sa sœur. Elles voient un pauvre corbillard qui s'achemine vers le Père-Lachaise. Pas une âme ne le suit, pas même le chien qui, dans un tableau célèbre, mène tout seul le deuil de son maître. Ce convoi solitaire fait passer une émotion douloureuse dans l'âme des deux jeunes filles. « Suivonsle ! » dirent-elles. Et les voilà, escortant jusqu'à la fosse commune le pauvre inconnu. Plus tard, l'Impératrice Eugénie se souvint de ce corbillard abandonné

i. Préface de Louis Fagan, Lettres de Mérimée à Panizzi.

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qui s'en allait sans une larme et sans une bénédiction. De ce souvenir naquit l'institution des aumôniers des dernières prières, dont la fonction s'explique d'elle-même. L'Impératrice avait voulu que, là où la famille et l'amitié étaient invisibles, la religion, du moins, fût toujours présente.

Un nouveau règne, rompant avec les traditions de Ferdinand VII, avait rouvert les portes de l'Espagne aux exilés en leur restituant tous leurs biens. Mais le comte fut, d'abord, le seul à en profiter et c'est seulement après sa mort, en 1839, que la mère et les filles repassèrent les Pyrénées. Alors commença une existence très différente de celle qu'elles avaient menée à Paris. A ce moment, si je ne me trompe, l'institutrice anglaise des deux jeunes filles, miss Flowers, était déjà en fonctions auprès d'elles. Ce nom revenait fréquemment dans les réminiscences de l'Impératrice comme le remords souriant de mille fautes innocentes. « Pauvre miss Flowers ! » disait-elle, et l'on devinait tous les chocs donnés par les folles et impétueuses jeunes filles au rigorisme de la vieille demoiselle, nourrie dans les idées de miss Edgeworth et de Jane Austen. L'Angleterre prude et sentimentale' d'alors ne songeait guère à pratiquer les sports et à professer le flirt comme elle l'a fait depuis. Miss Flowers enseigna l'anglais à ses élèves, et n'y réussit pas mal. L'Impératrice prononçait fort bien l'anglais, mais elle avait un vocabulaire très limité à sa disposition : d'où une certaine répugnance à causer dans cette langue. Quant à sa langue maternelle, il ne paraît pas que son long séjour en France lui en eût fait perdre la pratique. Des hommes du monde, qui étaient, en même temps, des esprits très cultivés,

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m'ont souvent dit que l'Impératrice parlait le pur cas^ tillan et que son débit était d'une dignité et d'une netteté classiques. En effet, quand elle causait avec ses anciens compatriotes, la différence était frappante même à l'oreille d'un étranger. Rien ne ressemblait moins à cette série de petites détonations précipitées qui semble caractériser une phrase espagnole dans la conversation ordinaire, que l'accent plein et soutenu dont elle s'exprimait.

^ Avant même de repasser les Pyrénées, Eugénie de Guzman avait écrit à Mérimée. Les amusements de Madrid ne lui firent pas oublier, à elle ni à sa sœur, les amis laissés derrière elle. Les deux lettres suivantes, adressées toutes deux à Beyle, en font foi. Le texte original de ces lettres est entre les. mains d'un collectionneur bien connu, qui les a récemment communiquées à la presse. La première est datée de décembre 1839 :

« Monsieur, j'ai reçu votre lettre avec un grand plaisir. J'attends avec impatience l'année 1840, puisque vous nous faites espérer de vous revoir. Vous me demandez ce que je fais à présent. J'apprends à peindre à l'huile un peu, riant, travaillant comme par le passé. Maman trouve encore le temps de nous donner quelques leçons et nous tâchons de ne pas oublier tout ce que nous avons appris à Paris.

» A présent, l'Espagne est dans une grande agitation. Tout le monde désire la paix et Maroto, général carliste, est passé au camp Cristino, moyennant une forte somme d'argent, ce qui n'est pas beau, et tous les autres petits officiers ont suivi son exemple. La Navarre, Alava, Guipuzeoa, Biscaye, ont reconnu la

reine légitime. On annonce que don Carlos et la duchesse de Bura ont passé en France ; Cabrera s'est dirigé vers Jaramon et vingt cavaliers sont sortis pour voir le mouvement de l'ennemi. A Madrid, il y eut de grandes fêtes en l'honneur de la proclamation de la paix, mais on l'a proclamée tant de fois que je n'y crois plus. Cependant tout le monde désire la paix. Maman, ma sœur et miss Flowers vous présentent leurs respects et moi, je suis, monsieur, avec dévouement, votre affectionnée amie.

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