‹ Souvenirs sur l'Impératrice EugénieChapitre 30 sur 45 · E. GUZMAN Y PALAFOX · texte numérisé non relu

E. GUZMAN Y PALAFOX

La seconde lettre est datée de décembre 1840 et, quoiqu'elle soit signée de l'aînée, me paraît exprimer assez bien les sentiments des deux sœurs pour prendre place ici.

Madrid, décembre 1840.

c Mon cher monsieur, il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous écrire, mais j'en ai été empêchée d'abord par un voyage que nous avons fait à Tolède où nous avons vu des choses magnifiques. Il faut, monsieur, que vous vous déterminiez à faire un voyage en Espagne. Tâchez donc d'y venir à présent que la reine est à Barcelone, et à Valence, et de là, en trois jours, par la diligence, à Madrid : ce qui rendra bien heureuses vos petites amies. Nous recommencerons, nos bonnes causeries, car ici, nos seuls amusements sont d'aller, toutes nos après-midi, à une maison de campagne tout près d'ici, où nous courons comme .des bienheureuses.

» Nous n'avons point d'amies, car les jeunes filles de Madrid sont si stupides qu'elles ne parlent que de

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toilettes et, pour changer, mal les unes des autres. Et moi qui n'aime pas à avoir des amies de la sorte! Et quand je vais faire une visite, je ne fais que bouger et je ne leur parle que pour leur dire adieu. Vous devez être bien content, à présent que l'on va apporter les cendres de Napoléon. Moi aussi, je le suis et je voudrais être à Paris pour voir cette cérémonie. Il faut que vous alliez à Paris aussi, mais avant, il faut venir ici et nous pourrons alors faire ce voyage ensemble.

» Adieu, mon cher monsieur, croyez à l'amitié de votre affectionnée

» PACA PORTOCARRERO Y. P. »

La maison de campagne dont il s'agit, c'était Carabanchel. L'Impératrice ne pouvait, même dans les dernières années, prononcer ce nom sans que sa figure s'éclairât d'un rayon de jeunesse. Carabanchel était une fantaisie du fameux ministre Cabarrus, qu'un hasard de la destinée a/ait le père de madame Tallien et le grand-oncle de l'Impératrice Eugénie. Il avait voulu bâtir sa résidence et se créer un parc dans un endroit pour lequel la nature ingrate et réfractaire n'avait rien fait. Elle avait paru se laisser vaincre, mais n'avait jamais accepté définitivement sa défaite. Au surplus, qu'importait? L'attrait de Carabanchel, dans ces heureuses années, était en celles qui l'habitaient alors, qui le poétisaient de leur grâce, l'embellissaient de leur beauté. Il y avait de l'amour dans l'air : Mérimée dit qu'on entendait des soupirs dans tous les coins. On dansait à Carabanchel, on y jouait la comédie et, au -besoin, on y chantait le grand opéra, car rien n'arrêtait madame de

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Monlijo. J'ai démandé à l'Impératrice quelle part elle prenait à ces divertissements. Je n'ai pu obtenir d'elle qu'une anecdote où elle se distribuait, comme c'était son habitude, un rôle ridicule. « Gomme je ne pouvais ni jouer ni chanter, on m'avait chargée de représenter, dans Norma, une femme qui tient dans ses bras certain petit enfant dont la présence est nécessaire à l'action. J'entre en scène avec le baby. Il se met à crier, probablement parce que, dans mon trouble, je le tenais avec la tête en bas et les pieds en l'air. Alors, je le jette sur une chaise et je me sauve. On ne m'a plus jamais rien demandé. Maintenant, vous connaissez toute ma carrière dramatique '. »

On a vu, par la lettre à Stendhal, combien les souvenirs napoléoniens étaient restés vivaces dans l'imagination des deux jeunes filles. Un incident de leur vie vint ajouter un nouvel aliment à ce sentiment, donner une sorte de vie romanesque à ce qui n'avait été, jusque-là, qu'un culte rétrospectif. C'est ici que le nom et l'image du prince Louis-Napoléon, entouré d'une auréole de souffrance et de persécution, apparaissent, pour la première fois, dans l'existence de la jeune fille. C'est là que commence le roman de Louis- Napoléon et d'Eugénie deGuzman. Je le donne ici, tel qu'elle me le raconta à Camden-Place dans l'été de 1873, quelques mois après la mort de l'Empereur. Je notai ces souvenirs le soir même, aussitôt après être remonté dans ma chambre.

1. L'Impératrice joua aux Tuileries les Portraits de la marquise. Ce qu'elle se rappelait avec le plus de plaisir, c'étaient les répétitions, l'argot de théâtre dont se servait Octave Feuillet, l'auteur de cette bleuette. Il recommandait au jeune premier de ne pas « s'asseoir sur elle » . Il lui disait aussi : « Mais vous nasonnez ! Pourquoi donc nasonnez-vous comme ça? »

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