LE ROMAN DE LOUIS - NAPOLÉON ET D'EUGÉNIE DE GUZMAN — APRÈS LE MARIAGE
Je laisse la parole à l'Impératrice :
« Nous allions souvent aux eaux dans les Pyrénées et nous avions des amis dans cette partie de la France. Lorsque nous demeurions à Pau, nous allions très souvent chez la marquise de Castelbajac, mère du marquis que vous connaissez'. Là, nous entendîmes un soir une artiste appelée madame Gordon. Nous ne savions rien d'elle, sinon qu'elle avait joué un rôle dans la conspiration de Strasbourg trois ou quatre ans auparavant et c'était assez pour exciter chez nous une très vive curiosité. Elle parlait sans cesse de « son prince », auquel elle se disposait à rendre visite-, et je buvais ses paroles. Figurez-vous
1. Le marquis de Castelbajac, écuyer de l'Empereur jusqu'en 1870. C'était un des plus beaux gentilshommes que j'aie connus Sa respectueuse fidélité envers ses souverains ne s'est jamais démentie.
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mes impressions. Un conspirateur, un prisonnier, un prince, un Napoléon : il y avait tout ce qu'il fallait pour me monter la tête ! Je rêvai de faire un pèlerinage à la prison de Ham. Ma mère se laissa convertir à cette idée folle et il fut convenu que nous accompagnerions madame Gordon dans sa prochaine visite au Prince Louis. A ce moment, une révolution — je ne me rappelle plus laquelle : il y en a eu tant! — survenue en Espagne, nous rappela brusquement à Madrid et nous laissâmes madame Gordon exécuter seule le projet de voyage fait en commun '.
» A son retour, elle vint nous voir à Madrid et tout ce qu'elle nous raconta du Prince augmenta ma sympathie. D'ailleurs, vous pensez si le terrain était bien préparé par les souvenirs de mon père et par les récits de M. Beyle. J'avais la religion de Napoléon dans le sang. Il m'eût semblé tout simple qu'on se fit tuer pour l'héritier de ce1 nom-là!
» Après la révolution de février, et quand le Prince eut été nommé président, nous fûmes présentées à l'Elysée par Bacciochi, que ma mère connaissait. Un de mes premiers mots fut :
» — Monseigneur, nous avons bien souvent parlé de vous avec une dame qui vous est bien dévouée.
» — Et qui donc?
1. On sait que madame Gordon ne s'était pas vantée en parlant de ses relations avec le Prince et avec les principaux membres du parti bonapartiste. Elle contribua à rapprocher Louis-Napoléon et Louis Blanc, entre lesquels s'établit un commerce de lettres et de visites. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution de 1848, qui n'est guère au'une autobiographie et un plaidoyer, raconte que, lors d'une de ces visites à Ham, le Prince, en prenant congé de lui, lui cria du haut de l'escalier : <s Vous embrasserez madame Gordon pour moi. »
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)> — Madame Gordon.
» Le Prince me regarda d'un air singulier. Il savait ce que je ne savais pas : quel métier avait fait madame Gordon avant de se faire accepter comme artiste dans les sociétés les plus collet-monté; qu'elle était, à l'époque de la conspiration de Strasbourg, la maîtresse du colonel Vaudrey. On a même prétendu qu'elle avait eu des relations avec le Prince luimême {,
» Mais ce n'est pas vrai. Quelque temps après, nous étions, ma mère et moi, invitées à dîner à Saint-Gloud. Nous arrivons au palais et nous trouvons des voitures prêtes à nous conduire à Gombleval, cette petite maison qui est située dans le parc, à michemin de Saint-Cloud et de Villeneuve. Nous étions en toilette de gala et nous nous attendions à voir nombreuse compagnie. Nous fûmes extrêmement étonnées de ne trouver que le Prince-Président et Bacciochi. Le dîner se passe. C'était dans les longs jours de l'été. En se levant de table, le Prince m'offre son bras « pour faire un tour de parc ». Bacciochi s'approche de ma mère pour lui servir de cavalier. Mais je le préviens en disant au Prince : « Monseigneur... ma mère est là », et je m'efface pour lui faire comprendre que c'est à elle que revient l'honneur de lui donner le bras. Le Prince, sans mot dire, offre le bras à ma mère et je prends celui de Bacciochi. »
Au souvenir de cet incident, l'Impératrice souriait.
« Je ne crois pas, reprit-elle, qu'il se soit amusé
1. Le Prince a démenti ce bruit dans le post-scriptum d'une lettre encore inédite que j'ai eue sous les yeux.
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beaucoup, ce soir-là. Le lendemain de cette escapade, ma sœur nous gronda très fort. Il fut décidé que, pour faire oublier notre imprudence, on ferait un voyage. Si je me souviens bien, nous allâmes sur les bords du Rhin.
» Deux ans passèrent. Le 2 décembre 1851, lorsque l'issue de la lutte paraissait encore douteuse, j'écrivis une lettre à Bacciochi pour lui dire que je mettais tout ce que je possédais à la disposition du Prince, en cas d'échec. Bacciochi garda la lettre dans sa poche et ne la montra que quand le péril fut passé. C'est alors que les relations se renouèrent sur un pied différent. Le Prince savait maintenant un peu mieux qui nous étions et le souvenir de la pauvre Gordon n'était plus là pour nous compromettre. Nous fûmes invitées en 1851 aux grandes chasses de Fontainebleau. J'arrivai la première à l'hallali et je reçus le pied du cerf de la main du Prince. Le général Fleury, — alors le commandant Fleury, — vint m'informer que, d'après l'étiquette, comme j'avais le pied du cerf, je devais rentrer au château aux côtés du Prince. Je croyais que c'était une simple affaire d'usage comme les honneurs qu'on rend à la reine de la fève. Mais cette rentrée triomphale me valut un déchaînement de jalousies et de calomnies. Ce fut à Gompiègne que le Prince me parla d'amour pour la première fois, mais je tournai la chose en plaisanterie.
» Le 1er janvier 1852, — l'Empire avait tout juste trois semaines d'existence, — nous étions, ma mère et moi, à la réception officielle et nous fîmes une profonde révérence au nouvel Empereur. Tout le monde me regardait. Au bal qui eut lieu le soir, ou
le lendemain soir 4, je me rencontrai près d'une porte avec madame Fortoul au moment où l'on se rendait au souper. Madame Fortoul m'insulta à haute voix en s'étonnant que j'eusse la prétention de passer avant elle. Je devins très pâle et je me rangeai en disant : « Passez, madame ! »
» Il y avait, dans la salle des Maréchaux, une quantité de petites tables dressées pour le souper. Je devais prendre place à la table impériale et le trouble afîreux où j'étais ne pouvait échapper à l'Empereur. Il se leva à deux reprises et vint se placer derrière moi.
» — Qu'avez-vous ? me dit-il.
» Je lui répondis :
» — Sire, je vous en prie... tout le monde nous regarde !
» Après le souper, l'Empereur insista pour savoir la cause de mon émotion :
» — Je veux le savoir. Qu'y a-t-il?
» — Il y a, Sire, qu'on m'a insultée ce soir et qu'on ne m'insultera pas une seconde fois.
» — Demain, dit l'Empereur, on ne vous insultera plus. »
» Rentrées chez nous, nous fîmes à la hâte nos préparatifs de départ. Nous voulions aller en Italie, mais ma mère reçut, ce jour-là, une lettre de l'Empereur qui lui demandait ma main et avant la fin de ce même mois de janvier 1853 nous fûmes mariés à Notre-Dame. »
Madame de Montijo avait mené toute cette cam-
\. Je reproduis cette caractéristique incertitude sur la date réelle.
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pagne, joué cette grande partie avec une audace que le reste de la famille avait blâmée comme périlleuse et qui l'était, en effet, au plus haut degré. Elle triomphait maintenant ; mais, quelques mois après, elle quittait Paris avec son confident et ami, Mérimée, qui l'escorta, je crois, jusqu'à Tours et reçut ses secrètes doléances. Son gendre lui avait fait comprendre qu'elle ne serait rien en France qu'une étrangère de distinction. J'ai trouvé des traces de ce désappointement dans sa correspondance avec Mérimée, semée d'épigrammes contre l'Empereur, lequel est désigné par le nom de « Monsieur Isidore j).
Quant à l'Impératrice elle-même, je doute qu'elle ait travaillé à sa propre élévation. Elle s'était laissé faire par les circonstances et avait vécu dans un conte de fées, fascinée par l'étrangeté de sa destinée, bien plutôt que poussée par une vulgaire ambition. Elle détesta la politique dès qu'elle la comprit. Non seulement elle n'aima pas le pouvoir, mais elle n'avait pas besoin de luxe. Je l'ai entendue dire à une jeune fille qui, élevée dans la richesse, parlait de prendre pour mari un jeune homme sans fortune : « Tu es bien moins capable d'épouser un pauvre que je ne l'étais à ton âge. y> Je suis persuadé qu'elle disait vrai, car je ne l'ai jamais entendue mentir.
Pendant de longues années1, l'intimité entre l'Em-
1. L'Impératrice s'attardait volontiers aux réminiscences de cette période qui avait précédé son mariage. Sur celle qui suivit, je ne pouvais m'attendre à aucune confidence et n'en ai reçu aucune. Un jour, a Farnborough, parlant à ma i'emme de l'inconvénient et même du danger qu'il y avait eu à choisir ses médecins en raison de certains antécédents politiques ou de certains services personnels, elle ajouta : « J'en sais quelque chose, car j'ai failli être victime de ces préfé-
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pereur et l'Impératrice dut être étroite et aussi tendre qu'elle l'a jamais été entre un homme et une femme de condition ordinaire, mariés par amour. Était-ce véritablement de l'amour? Était-ce un amour réciproque? Près de vingt années les séparaient et une telle distance ne peut être aisément franchie, même parcelles qui semblent nées pour aimer des hommes beaucoup plus âgés qu'elles, et je crois que l'Impératrice n'était pas de celles-là.
Son affection pour l'Empereur était moins que de la passion, mais plus que de l'amitié, et elle alla en croissant jusqu'à la catastrophe, je veux dire jusqu'à la fatale découverte qui la mit au courant des infidélités de son mari. Le Prince^Louis-NapoIéon avait été aimé plusieurs fois dans sa vie avant de connaître Eugénie de Guzman et il conservait, vers la cinquantième année, quelques-uns de ces traits qui plaisent à la femme, particulièrement ces façons insinuantes et calmes, cette douceur presque féminine de manières, de gestes, d'intonations, qui est un si grand charme chez les forts. Très observateur, mais très indulgent, il comprenait la femme, l'aimait jusque dans ses impatiences, ses nervosités, ses faiblesses qu'il acceptait comme des grâces. L'Impératrice n'eut pas de peine à découvrir cette bonté un peu molle, mais ce n'est pas cette vertu à demi suspecte qui l'eût retenue et fixée. Elle a cru que l'Empereur avait été, en tout et toujours, de bonne foi. Cette bonne
rences accordées à un nom, à une famille. Lorsque le Prince est venu au monde, je ne sais ce qu'il serait advenu de lui et de moi sans Darralde. Il a dit à l'Empereur : « Si on n'emploie pas les fers, votre femme ne sera plus là dans une demiheure. C'est Darralde qui m'a sauvé la vie. »
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foi, cette unité de vues et de sentiments était, pour elle, la clef de ce caractère où tant de gens ont voulu voir une énigme morale. Dans une des dernières conversations que nous eûmes ensemble, à propos d'un livre projeté par un historien célèbre, elle insista sur ce point : « Dites-lui que, s'il n'admet pas que la sincérité était la grande vertu de l'Empereur, il ne le comprendra jamais ! » Or, il faut savoir que la sincérité était, aux yeux de l'Impératrice, la première des vertus et la condition indispensable de toutes les autres.
Elle manifestait un grand respect envers l'Empereur. Tandis que, devant nous, il la tutoyait et l'appelait Eugénie, je n'ai jamais entendu l'Impératrice tutoyer son mari ou l'appeler Louis. Nous savions cependant qu'il en était ainsi dans le tète-à-tête et dans leur correspondance intime, comme l'ont prouvé les lettres écrites d'Egypte et publiées par la commission des papiers trouvés aux Tuileries. Un jour, un seul jour, elle oublia devant moi ce respect auquel elle s'astreignait si rigoureusement. Je trouve cette étrange scène relatée dans mes notes, telle qu'elle se passa, moins de quatre mois après mon entrée au château. C'était en novembre 1867, le jour de l'ouverture des .Chambres. L'anxiété était grande; une parole de l'Empereur pouvait effrayer ou rassurer les intérêts, présager la guerre ou affirmer la paix.
Il était nécessaire que la présence du Prince à cette séance fit taire les méchants bruits qui le représentaient comme estropié ou infirme depuis sa dernière maladie. Seul espoir de la dynastie, s'il venait à manquer, qu'arriverait-il? Sûrement, son absence, ce jour-là, eût été saluée d'une baisse à la Bourse. Le
discours de l'Empereur, l'apparition du Prince en public, c'étaient les deux curiosités de la journée. Le Carrousel était couvert de spectateurs et les grands corps publics étaient déjà réunis dans la salle des États. A ce moment, au rez-de-chaussée des Tuileries, dans une des pièces basses et surchauffées qui donnaient sur le jardin et qui formaient l'appartement particulier de l'Empereur, six personnes se trouvaient ensemble et plusieurs parlaient à la fois sur le ton de la dispute. Ces personnes étaient l'Empereur, l'Impératrice, le Prince impérial, son précepteur, miss Shaw, sa bonne anglaise, et le baron Corvisart. Le Prince, déjà costumé pour la cérémonie (blouse de velours noir, bas de soie rouge et grand cordon de la Légion d'honneur), avait été pris d'un malaise soudain pendant que nous déjeunions ensemble et avait brusquement quitté la table. Inquiet, au bout d'un moment, je l'avais suivi et miss Shaw m'avait rejoint avec lui dans le cabinet de l'Empereur. Là, il défaillait, mortellement pâle, entre les bras de l'Impératrice, elle aussi, comme l'Empereur, en habit de cérémonie. Gorvisart, appelé en toute hâte, était accouru. Quelle surprise ! quel désarroi! Et d'où pouvait venir cette indisposition subite? Miss Shaw, qui avait perdu la tête, raconta que, la veille, pendant les jeux du dimanche, le petit Prince avait reçu un violent coup d'un de ses camarades.
— C'est monsieur Gorvisart, dit-elle, qui les excite!
— Est-ce vrai? me dit l'Impératrice.
— Je n'étais pas là, dis-je, (j'avais la permission de m'absenter tous les dimanches), mais j'ai
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toujours vu les camarades du Prince montrer dans leurs petites batailles une prudence et un sang-froid au-dessus de leur âge. Le Prince a une indigestion, rien de plus, rien de moins. »
L'Empereur ne m'avait pas entendu. Il adressait à Corvisart des reproches très vifs. Jamais je ne l'ai vu en colère que ce jour-là. « Vous êtes stupide! lai cria l'impératrice. Il faut connaître les faits avant de se fâcher. Miss Shaw ne sait pas ce qu'elle dit. » A ce moment, comme pour me donner raison, le Prince eut un spasme et son estomac se déchargea dans la cuvette que tenait l'Impératrice et, bien que le malade fût l'héritier d'un trône et que la cuvette fût marquée d'aigles d'or couronnées, l'opération ne laissa point d'être ce qu'elle est partout et toujours, dans un palais comme dans un hôpital, répulsive et pénible à voir. Mais, à notre grande joie, l'enfant parut très soulagé et se déclara prêt à marcher. Nous nous mimes tous à l'essuyer, à le brosser, à l'épousseter, pour réparer le désordre de son costume. Puis, je le. poussai moimême dans un fauteuil à roulettes à travers les salles inachevées et la grande galerie du bord de l'eau, jusqu'à l'entrée delà salle des États. Je restai dans la galerie, masqué par un immense rideau derrière le trône, absolument seul, invisible et ne voyant personne. J'entendis la voix de l'Empereur s'élever, calme, claire et forte, au milieu d'un silence si profond, si religieux, que j'aurais pu aisément me figurer qu'il prononçait ce discours dans la solitude. Cependant, l'Europe l'écoutait. Était-ce bien ce même homme auquel, un quart d'heure auparavant, une femme avait dit devant moi : « Vous êtes stupide ! »
Cette scène tragi-comique, que j'exhume aprèr
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tant d'années, amusera ceux qui ne haïssent pas de voir les maîtres du monde en des postures un peu ridicules et de se prouver à eux-mêmes combien les grands, parfois, sont petits. C'est cette sorte de plaisir que l'on cherche dans les pages du duc de Saint- Simon. Soit! mais on ferait fausse route si l'on y cherchait autre chose et si l'on en tirait des conclusions sur les relations des deux époux. Je répète que c'est la seule circonstance où, devant moi, l'Impératrice se soit départie de l'extrême déférence qu'elle marquait à l'Empereur. Elle lui parlait très souvent à la troisième personne, comme nous le faisions nous-mêmes.
Tout en lui disant « : Vous êtes stupide ! » ainsi que beaucoup de femmes l'ont dit très souvent à beaucoup de maris, elle lui gardait, au fond de l'âme, le même invariable respect pour son intelligence et pour son caractère. Le Prince malheureux qui avait séduit sa jeune imagination, le héros de son roman enfantin, avait disparu depuis longtemps. A sa place, elle voyait un grand honnête homme qui voulait le bien et qui y marchait, par la voie sinueuse quand la ligne droite n'était pas possible. Sous son apparente insensibilité, il souffrait de mille calomnies. Son devoir, à elle, était de le soutenir, de l'encourager,, de panser ses blessures secrètes, qui ne saignaient devant nul autre qu'elle. Jamais femme n'accepta sa tâche avec une plus magnanime résolution et une plus infatigable énergie.
Son amour, à lui aussi, s'était transformé. Il l'avait passionnément aimée et désirée, pour ses yeux, pour son sourire, pour sa grâce exquise, pour ce je ne sais quoi qui l'enveloppait et faisait d'elle une créature à
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part. A mesure que cette passion se rassasiait, il découvrait dans cette âme des profondeurs insoupçonnées, des beautés morales qu'il n'attendait point. Chaque jour il la respecta et l'admira davantage et il en vint, sans le lui avouer et peut-être sans se l'avouer à lui-même, à faire d'elle sa seconde conscience, et cette seconde conscience — puis-je le dire sans offenser une mémoire que je vénère? — se trouva meilleure et plus sûre que la première. Au surplus, pourquoi conjecturer et pourquoi deviner lorsqu'il suffit de lire le portrait de l'Impératrice, écrit par l'Empereur et publié dans le Dix-Décembre K ?
« La comtesse de Téba n'a pas disparu sous l'éclat de la couronne de France. L'Impératrice est restée avec distinction une femme de goûts simples et naturels. Après sa visite aux cholériques d'Amiens, rien ne parut la surprendre comme le murmure approbateur qui vint de toutes parts applaudir sa courageuse initiative. Elle avait fini par en être excédée2. Le sort des classes malheureuses, surtout, éveille constamment son intérêt. Elle aime à s'occuper de ce qu'on appelle aujourd'hui les œuvres sociales. On sait
1. L'article parut dans le premier numéro de ce journal (15 novembre 1868), avec cette signature : « Pour la rédaction du Dix-Décembre, A. Grenier. » Mais personne n'ignora qui en était l'auteur.
2. L'Impératrice disait à ma femme, à Farnborough : «Je n'avais aucun mérite quand je suis allée visiter les cholériques à Amiens. Je savais que je n'attraperais pas le choléra. Mais j'avais bien peur le jour où je suis allée chez M. de Girardin, dont la petite fille se mourait du croup. On ne m'en a su aucun gré; on n'y a pas fait attention. On n'a vu qu'une tentative pour ramener un ennemi politique. Pourtant, cela m'a coûté un grand effort. »
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avec quelle efficacité active elle est intervenue dans la réorganisation des prisons d'enfants, dans l'œuvre des sociétés de sauvetage, dans le régime des établissements de bienfaisance. Elle a fondé la Société des prêts de l'enfance au travail. Que de généreuses réformes elle poursuit encore avec une merveilleuse persévérance! On retrouve toujours un peu chez elle la jeune phalanstérienne*. La condition des femmes la préoccupe singulièrement ; elle s'efforce de la relever et, au besoin, elle s'avise de décorer Rosa Bonheur.
» Deux fois, pendant la guerre d'Italie et le voyage de l'Empereur à Alger, elle a exercé la régence. On sait avec quelle modération, quel tact politique et quel sentiment de justice.
» Rentrée dans la vie inactive, l'Impératrice se livre aux lectures les plus sérieuses. On peut dire qu'aucune question économique ou financière ne lui est étrangère. C'est un charme de l'entendre débattre avec les hommes les plus compétents ces difficiles problèmes. La littérature, l'histoire et l'art sont aussi l'objet de ses fréquentes causeries. AGompiègne,rien n'est plus attrayant que ce que l'on appelle un thé de l'Impératrice. Elle aborde avec une égale facilité, dans ces réunions peu nombreuses, les sujets les plus élevés et les questions les plus familières. La nouveauté de ses aperçus, la hardiesse, la témérité même de ses opinions, vous saisissent et vous captivent. Son langage, quelquefois incorrect, est plein
1. C'est le surnom que lui avaient donné ses amies de Madrid en la voyant se plonger dans la lecture de Fourier et en lui entendant exprimer les idées les plus avancées sur les questions politiques et sociales.
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de couleur et de mouvement. D'une étonnante précision dans les conversations d'affaires, elle s'élève, dans les matières qui touchent à la politique et à la morale, jusqu'aux effets d'une réelle éloquence.
» Pieuse sans bigoterie, instruite sans pédantisme, elle parle de toutes choses avec un grand abandon. Peut-être aime-t-elle trop la discussion. Très vive de sa nature, elle se laisse souvent emporter par sa parole, ce qui plus d'une fois lui a attiré des inimitiés, mais ses exagérations ont toujours pour mobile l'amour du bien. »
Comment se fait-il que l'Empereur n'ait pas su garder sa foi à cette femme tant admirée et tant aimée et qu'il l'ait offensée, pendant de longues années, non seulement par des caprices sensuels et des galanteries sans lendemain, mais par des liaisons durables avec certaines femmes qui prétendaient le tenir tout entier, posséder son esprit et son cœur aussi bien que ses sens? Gomment concilier ces infidélités avec l'influence morale, chaque jour grandissante, de l'Impératrice? Bien des gens S8 le sont demandé. Un jour, elle s'est posé cette question devant moi; elle me l'a, en quelque sorte, posée à moi-même dans la plus émouvante conversation que j'aie jamais eue avec elle.
Cette conversation eut lieu assez tard dans notre vie à tous deux. On comprend aisément qu'elle n'eût jamais abordé ce sujet devant moi lorsque j'étais jeune et il fallut des circonstances exceptionnelles pour l'amener, plus tard, à y toucher. J'ai entendu raconter, auxTui!eries, une foule d'anecdotes sur ies convulsions intérieures du ménage impérial au moment où l'Impératrice fut mise au courant des trahi-
sons conjugales de l'Empereur. Mais, fidèle à la règle que je- me suis tracée dès le début de ne donner place dans ces pages qu'aux paroles de l'Impératrice ou à mes propres souvenirs, je ne répéterai ici aucune de ces anecdotes où le faux se mêlerait nécessairement au vrai sans qu'il me fût possible de les discerner l'un de l'autre.
Il y a quelques années, un de mes amis écrivit un livre sur la physionomie intime, le caractère et les habitudes de Napoléon III. Il avait tout ce qu'il fallait pour réussir dans cette tâche et il a réussi en effet, car il avait fort bien connu l'Empereur pendant les dernières années de sa vie, et l'Impératrice, qui avait pour l'homme et pour l'écrivain une estime toute particulière, l'avait aidé de son mieux. Il ne pouvait paraître ignorer les aventures extra-conjugales de son ancien souverain et il crut devoir en dire quelque chose. Mais, craignant de blesser l'Impcratrice, il voulut s'assurer, avant la publication, que ses paroles n'avaient pas excédé la mesure, et il me confia la délicate mission de la pressentir à ce sujet. J'acceptai imprudemment cette mission. D'où la conversation que je vais rapporter. Elle eut lieu à Farnborough, dans le cabinet de l'Impératrice. Elle était assise sur un canapé, en face d'une des grandes baies par où le jour entre à flots dans cette vaste pièce, mais les doubles stores descendaient presque jusqu'au tapis. Elle était agitée, énervée et, pour tout dire, un peu choquée de ma démarche et je me disais qu'elle avait raison. Elle parla d'abord d'une façon incohérente, s'interrompant elle-même et ne finissant aucune de ses phrases, comme il lui arrivait quand elle était émue. Mon ami s'était appuyé sur le
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témoignage d'une dame que l'Impératrice avait, à cette époque lointaine, honorée de son amitié et qui passait pour avoir connu bien des secrets. « Elle ne sait rien, me dit l'Impératrice. Elle a pris tout cela dans les journaux du temps. Je ne lui ai jamais fait de confidences. » Puis, revenant au texte qu'elle avait sous les yeux, elle tournait en dérision l'idée que l'Empereur, à cinquante ans passés, n'avait pas eu la force de résister aux séductions dont il était entouré... « Allons donc! Allons donc! Qui voudra croire cela? »
Son irritation se dépensait en paroles amères. Alors, elle tomba dans une sorte de rêverie, inclinant la tête et regardant les fleurs du tapis. Elle disait : « Mais pourquoi? Pourquoi? »
Brusquement, se tournant de mon côté, elle me dit : (( Comprenez-vous pourquoi? » On imagine mon trouble à cette question inattendue. Je balbutiai une sotte phrase sur « l'animalité qui persiste et, quelquefois, réclame ses droits chez les natures supé Heures ».
L'Impératrice secoua la tête. Ce n'est pas à ces passagères distractions des sens qu'elle avait songé, car ce n'étaient pas celles-là qui la mortifiaient le plus.
— Non, reprit-elle, je crois que, quand l'homme se détache et va vers d'autres femmes, ce qui le pousse, c'est l'ennui et la curiosité : l'ennui de ce qui est identique à lui-mêm 3 et la curiosité de connaître des âmes nouvelles ou de nouveaux états d'âme. Tenez, la Princesse (c'est la princesse Béatrice qu'elle désignait toujours ainsi) me disait une chose très vraie : « Ma mère me trouve plus ennuyeuse que mes
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sœurs. C'est tout simple. Elles viennent du dehors ; elles apportent des nouvelles, des sensations étrangères. Moi, que p::is-je dire? Mes idées, mes impressions, ma mère les a eues avec moi ou avant moi. » Eh! bien, — reprenait l'Impératrice, — ce qui xisto dans les relations de mère à fille doit exister entre le mari et la femme. C'est la same?iess, la fatale sameness, en un mot, la monotonie. On est si bien habitué à agir, à parler de même, à penser et à sentir ensemble qu'on n'offre plus d'intérêt à son compagnon... Alors l'homme s'éloigne.
— Pour un temps, répondis-je, mais il revient. Il est ramené par la douleur, par l'épreuve, à la seule qui l'ait compris, qui l'ait aimé.
Je rappelai à l'Impératrice cet article du Dix- Décembre dont j'ai mis quelques fragments sous les yeux du lecteur. Je lui rappelai ce qu'elle m'avait appris elle-même : que Napoléon III portait sur sa poitrine une lettre d'elle comme un de ses talismans '. Et j'ajoutai : « l'Empereur n'a jamais cessé un instant d'aimer Votre Majesté. »
Elle me répondit simplement :
« Je le crois. »
Nous en restâmes sur ce mot, qui exprime son sen-
1. Dans l'automne de 1873, peu de mois après la mort de l'Empereur, l'Impératrice me fît voir un portefeuille en cuir jaune que Napoléon III portait constamment sur lui. Ce portefeuille contenait une lettre de Napoléon 1", où celui-ci complimentait la reine Hortense au sujet de sa naissance; la dernière lettre de la reine Hortense à son fils, une lettre de l'impératrice Eugénie; des cheveux du Prince impérial, lorsqu'il était tout enfant ; des formules de prières toutes-puissantes envoyées par de pauvres femmes inconnues, et enfn: une liasse de billets de banque pour les besoins de ses charités quotidiennes.
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timent définitif sur celte grande crise de sa vie. Son amour pour l'Empereur devait en traverser une seconde, courte, mais terrible. D'un mol je la ferai comprendre : Sedan. On verra plus loin quel en fut le résultat. La première avait, momentanément, écarté l'un de l'autre les deux époux. La seconde les rapprocha pour toujours. Par toujours, j'entends ces quelques heures de douleur et d'humiliation qu'il leur restait à vivre ensemble dans la maison de l'exil.
Jamais un soupçon ne s'est élevé contre la vertu de l'Impératrice, contre la constance de sa fidélité conjugale. Pourquoi cacherais-je qu'elle éprouvait pour ceux qui l'ont aimée — et Dieu sait combien ils étaient nombreux î — un sentiment très doux où se mêlaient la curiosité, l'indulgence et la pitié ? Que l'honnête femme, s'il en est une seule, qui n'a jamais donné une pensée sympathique à ses humbles adorateurs, lui jette la première pierre !
Ces amoureux de l'Impératrice forment une légion où sont représentés tous les rangs, tous les caractères, toutes les nationalités. Lord Rosebery m'a conté l'histoire d'un pair d'Angleterre qui, tout jeune, l'aima et voulut l'épouser. Mérimée parle, dans une lettre inédite, d'un jeune Espagnol que sa passion pour elle avait comme privé de raison et qui courait le monde, dégoûté de tout et surtout de luimême. Tout le monde connaît l'histoire de ce malheureux comte Bacciochi qui se tua pour échapper aux tortures de sa folle passion. Le comte de Goltz; ministre de Prusse, fut une des victimes de l'Impératrice. Elle le savait; elle disait en parlant de lui : « Mon pauvre Goltz. » Lorsqu'une maladie affreuse
menaça sa vie, elle voulut qu'il s'installât, pour se soigner, au pavillon Henri IV, habitation isolée qui se trouve dans le parc de Fontainebleau, à quelques pas du palais. Un soir d'été, comme nous étions assis près du lac, devant le salon chinois, nous vîmes une ombre qui se traînait vers nous. L'Impératrice, très émue, le reçut avec une véritable amitié. La langue du malheureux lui refusait le service, mais ses yeux la remerciaient, des yeux tendres comme ceux d'un vieux chien fidèle.
Un autre diplomate étranger, le comte de Beust, qui, après avoir été ministre du roi de Saxe, dirigea quelque temps la politique autrichienne, fut un des derniers qui s'inscrivit sur la liste de ces soupirants sans espoir. Lorsqu'il était ambassadeur à Londres, il accablait l'Impératrice de petits vers flatteurs et allégoriques que Kaunitz, écrivant à la marquise des marquises, n'eût pas désavoués. Un jour, l'Impératrice me donna un quatrain mythologique en me priant d'y répondre pour elle dans la même langue, mais je ne pus jamais trouver un seul vers.
Dans l'entourage même de l'Impératrice, deux hommes étaient amoureux d'elle. L'un était un grand enfant à cheveux gris, bruyant et inoffensif, qui la regardait pendant des heures avec des yeux béats et vaguement attendris. L'autre, nature nerveuse et fantasque, était, en dépit de son grand nom, encore plus artiste que gentilhomme, car il avait obtenu de réels succès comme sculpteur à nos expositions. Un soir, comme il reconduisait l'Impératrice dans ses appartements avec un flambeau, il perdit la tête et, se retournant tout à coup, tomba à genoux, le bougeoir allumé à la main, dans l'attitude d'un homme
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qui voit une apparition. Cette scène avait pour témoin une dame et c'est elle qui me l'a racontée bien des années après, à Chislehurst, devant l'Impératrice qui se contenta de sourire. Elle ne lui en avait jamais voulu de cette folie.
Mon maître Caro, le célèbre professeur, doit avoir sa place dans ce martyrologe. L'Impératrice, qui l'avait vu à Compiègne, s'amusa à l'intriguer dans un bal masqué et le philosophe en demeura longtemps troublé. Il a laissé, comme monument de cette émotion, un portrait à la plume de l'Impératrice où il a dépensé toute sa subtilité de psychologue et tout son art d'écrivain. Le portrait est joli, mais on y cherche, sans les trouver, les véritables traits de l'original.
Oserai-je ajouter à cette liste le nom d'un autre académicien, celui d'Octave Feuillet? C'est aujourd'hui la mode de le déprécier. Je ne défends pas ici son œuvre : je me contente de rappeler à ceux qui l'ont connu que ce fut un nerveux, un délicat, que froissait tout contact vulgaire et qui garda, au milieu du théâtre, c'est-à-dire dans un monde sensuel et railleur, une sorte de virginité morale dont l'analogue ne s'y verra jamais après lui. C'est dans les lettres qu'il écrivait à sa femme, de Fontainebleau, en 1868, que je trouve la preuve de sa pure et ardente sympathie, de ce sentiment profond qui rapprochait l'un de l'autre les deux idéalistes les plus sincères de leur temps. Feuillet admirait, en l'Impératrice, ses - les plus chers incarnés sous une forme exquise.
Charles Edmond, ancien secrétaire du Prince Jérôme Napoléon, a révélé au public que l'étrange et persistante hostilité montrée par ce prince à l'Impératrice pendant tant d'années, avait été précédée par
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un sentiment tout opposé, dont il avait dû refouler l'expression trop vive. Une conversation que j'ai eue avec le Prince ne m'a pas laissé l'ombre d'un doute à cet égard. On sentait, dans chaque parole, l'amour qui s'est retourné en colère et en haine. Le Prince obéissait à sa destinée. On eût dit qu'une méchante fée, oubliée à son baptême, lui avait dit : « Tu auras tous les plus beaux dons dont mes sœurs disposent, mais tu ne pourras pas t'en servir, parce que ta vie se consumera et tes facultés s'useront à désirer tout ce que ton cousin possédera. »
Un soir de l'automne de 1867, à Saint-Cloud, l'aide de camp de service (c'était Charles Duperré) amena au Prince impérial un ancien officier de sa maison qui, au moment de partir pour une mission lointaine, avait été autorisé à lui faire ses adieux. Dans la conversation qui s'engagea, je compris qu'il venait d'avoir une audience de congé de l'Impératrice. Monsieur D... avait une quarantaine d'années; son regard, direct et hardi, son front large, intelligent, ses cheveux rejetés en arrière, ses traits nettement découpés, sa physionomie impérieuse et passionnée me frappèrent beaucoup. Il ne prononça que quelques paroles, d'une voix basse et creuse. Mais il y avait dans la vibration contenue de cette voix, dans la complète absence de gestes, quelque chose de saisissant et d'insolite qui faisait sentir le passage de la tragédie secrète sous la banalité des formes ordinaires.
— Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? dis-je au commandant Duperré, lorsque la porte se fut refermée sur le visiteur.
— C'est un homme qui est amoureux de l'Impératrice et qu'on envoie mourir au bout du monde.
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La prophétie fut tristement réalisée. L'Impératrice alla voir la mère de monsieur D.... dans une des villes de la Loire, où elle habitait. Elles pleurèrent ensemble. Jamais l'Impératrice n'oublia celui qui avait payé si cher le crime de l'avoir aimée.
La souveraine avait, parmi les humbles et même parmi les ennemis de l'Empire, des adorateurs inconnus dont quelques-uns se sont trahis. J'ai lu, peu de temps après la révolution du 4 septembre, sous la forme d'un feuilleton publié par un journal belge, un roman où l'Impératrice apparaissait, mêlée à la plus folle des intrigues et décrite avec une telle ardeur de pinceau qu'il était impossible de se méprendre sur les sentiments de l'auteur à son égard. Or, l'auteur, c'était un des membres de la Commune et, paraît-il, un des plus disgraciés de la nature.
Lorsque j'étais à l'École normale, j'ai rencontré deux ou trois fois, dans une salle du café du Droit (alors situé au coin de la rue Soufflot et de la rue Saint- Jacques) où nous nous retrouvions les jeudis et les dimanches, un jeune homme dont les allures étaient fort étranges. Il faisait partie de certaines sociétés où l'on complotait la mort de Napoléon III et, en même temps, il était, disait-on, amoureux fou de l'Impératrice Eugénie. Un soir, à Saint-Cloud, je me trouvai amené par je ne sais quel hasard de la conversation à faire mention de ce jeune homme devant l'Impératrice. Elle crut l'identifier avec un certain personnage qui avait, un jour, tenté de la joindre sur la terrasse du bord de l'eau, à la feuille placée en face du pont de Solférino. On l'avait trouvé porteur d'une lettre d'amour. J'avais eu l'imprudence de le désigner comme <c un de mes amis ».
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Ce mot me perdit. L'Impératrice m'accabla de questions. Je n'eus pas le courage d'avouer que mes relations avec ce jeune homme avaient été aussi brèves qu'insignifiantes et, n'ayant rien à dire, j'inventai. J'étais déjà en pleine fiction lorsque arriva l'heure ordinaire du coucher du Prince. Je me levai, très soulagé; mais l'Impératrice me dit : « Vous allez revenir, n'est-ce pas? » Lorsque je reparus, au bout d'un quart d'heure, elle m'attendait seule, dans le premier salon, et elle m'installa elle-même confortablement dans un fauteuil, comme on installe ceux qui ont un long récit à faire. J'improvisai : elle m'écoutait attentivement. Lorsque je m'arrêtais, il y avait des moments de silence où l'on entendait la conversation, à demi-voix et comme assoupie, dans le salon voisin, et le chuchotement des jets d'eau dans le grand bassin en fer à cheval qui s'étendait sous les fenêtres. Mais elle m'excitait d'un : « Et puis?... Et alors?... Que vous disait-il encore?... » Et je recommençais. Je crois que c'est mon meilleur roman : du moins, c'est^celui qui a eu le plus de succès auprès de son public.
De temps à autre, une figure, où la réserve du courtisan ne cachait pas tout à fait l'étonnement et la mauvaise humeur, apparaissait une seconde sur le seuil et s'éclipsait. Je ne sais à quelle heure on aurait pris le thé, ce soir-là, si je n'avais, à onze heures sonnantes, fait mourir mon héros à l'hôpital Lariboisière et si je ne l'avais enterré moi-même dans la fosse commune au cimetière Montparnasse « par un triste après-midi d'hiver où la neige tombait à flots ».
L'Impératrice se taisait, baissant la tête, comme si
elle se fût recueillie sur une tombe. « Pauvre garçon ! » murmura-t-elle en se levant avec un soupir. Pendant le reste de la soirée, il y eut sur son visage une ombre, une vague expression de deuil et de mélancolie que ma conscience me reprochait amèrement. Aujourd'hui encore, j'éprouve vis-à-vis de moi-même un embarras qui ressemble à un remords quand je songe à cette tromperie et c'est pour moi un soulagement d'en avoir fait l'aveu.
L IMPERATRICE CHEZ ELLE — BIARRITZ, FONTAINEBLEAU, COMPIÈGNE, SAINT-CLOUD
J'aurais beaucoup à dire si je voulais faire revivre ces grandes résidences en les repeuplant de tous ceux et de toutes celles que j'y ai connus. Parmi eux, l'immense majorité a disparu à l'heure où j'écris et, sur les cinq demeures où résidait la famille impériale, trois ont été détruites par le feu; deux seulement restent debout et, à part quelques rares occasions, ne sont guère que des musées de souvenirs ouverts aux étrangers qui visitent notre pays. La vie s'en est retirée, la vie de la « maison habitée », où tout sembla s'imprégner de l'existence des hôtes et les refléter. Réveiller cette vie éteinte serait une tâche intéressante et, je crois, utile à remplir ; mais ce n'est pas la mienne aujourd'hui. Je veux montrer l'impératrice Eugénie à Biarritz, à Fontainebleau, à Compiègne, à Saint-Cloud, aux Tuileries, parce qu'elle m'apparaissait et qu'elle était réellement différente dans des
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es différents. En changeant de milieu, elle changeait son genre de vie; ses pensées et ses sentiments prenaient un autre cours. A chaque maison correspondait une attitude de la femme et un nouvel état d'âme. J'oserais dire qu'elle n'avait pas le même âge à Biarritz qu'à Compiègne et à Compiègne qu'aux Tuileries. C'est, en effet, à Biarritz qu'elle était le plus libre d'allures, le plus semblable à son moi des jeunes années. Gela se comprend. Là, tout lui rappelait son pays d'origine : climat, mœurs, langage. A la villa Eugénie, comme sur la plage, on entendait parler l'espagnol de tous côtés. Les populations étaient bonnes et dévouées, les étrangers respectueux et sympathiques. Cela permettait une grande liberté de mouvements. Donc, elle allait par les rues, appuyée sur sa haute canne à glands jaunes, alerte, active, la jupe retroussée, entrait dans les boutiques, faisait sans façon des visites, s'intéressait aux bâtisses nouvelles, aux arrivées et aux départs, à la chronique locale, aux embellissements de l'atalaye, aux progrès de la jetée.
A Biarritz, la politique chômait et l'Empereur était censé en vacances. Le chef du cabinet était absent; seul, M. Franceschini Piétri, le secrétaire particulier, suffisait à tout. Pas de conseils de ministres, comme à Saint-Cloud, à Fontainebleau et à Compiègne. Un seul ministre était présent (d'après l'usage anglais qu'on avait adopté), mais il semblait être là pour son plaisir plutôt que pour les affaires et sa présence n'éUit pas continue. Un auditeur au Conseil d'État apportait les pièces urgentes, recueillies dans tous les ministères, et s'en retournait avec les signatures du souverain.
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On ne s'habillait pas pour dîner, et le fameux télégramme adressé à Mérimée : « Venez sans culottes » aurait pu servir pour tous les invités de Biarritz. Ces invités étaient des amis personnels ou des passants de première importance, auxquels on ménageait une entrevue extra-officielle. En sorte que, si l'on faisait de la politique à Biarritz, c'était en dehors de la routine des bureaux et des chancelleries. Pas de séries, comme dans les résidences voisines de la capitale. C'était, en somme, un mélange de la vie de château et de l'existence qu'on mène dans les grands hôtels de bains de mer : beaucoup de mouvement, de liberté et d'imprévu. Promenades en chars à bancs, à cheval ou en bateau, excursions à l'embouchure de l'Adour, à Bayonne, à Cambo, à Saint-Jean-de-Luz, à Sarre et jusqu'en Espagne, avec pique-niques en plein air. Le soir, on causait, on jouait aux petits papiers, sorte de jeu où les professionnels de l'esprit se faisaient battre, généralement, par les gens du monde. L'Impératrice conservait les questions et les réponses les moins sottes, ce qui nous encourageait à bien faire. Quelquefois on tirait une loterie, où le hasard montrait trop d'esprit pour n'avoir pas été dirigé par une main intelligente et généreuse.
Outre l'atmosphère semi-espagnole et l'absence presque complète de politique, Biarritz avait encore d'autres attraits pour l'Impératrice. Comme les personnes de service demeuraient là pendant les cinq ou six semaines que durait le séjour, le roulement ordinaire était interrompu et la souveraine choisissait son monde avec le plus grand soin. Elle ne prenait que des intimes et des sympathiques; elle écartait les épilogueurs, les « draps mouillés », les figures
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revécues, imposantes, cérémonieuses, tous ceux qui étaient décidés à ne pas s'amuser et qui empêchaient les autres de danser en rond.
Biarritz était la seule résidence maritime. Or, l'Impératrice adorait la mer et étendait son affection à tous ceux qui vivent de la mer ou sur la mer. Elle avait dit un jour qu'elle était « la mère des marins », et, s'emparant de ce mot, les plus familiers parmi ceux de la maison l'appelaient « maman ». Un aviso de l'État, mouillé à Bayonne, se tenait à la disposition des souverains et, chaque matin, télégraphiait pour faire savoir si le temps et l'état de la barre lui permettaient de Sortir. Avec une promenade dans ses chères Pyrénées, qui lui rappelaient tant de souvenirs de jeunesse, ce que l'Impératrice préférait, c'était une journée on mer à bord du Chamois. Une de ces journées faillit avoir, en septembre 1867, un fatal dénouement. Gomme l'Impératrice débarquait à Saint-Jean-de-Luz avec son fils et leur suite, les chaloupes manquèrent l'entrée du port : celle qui portait la mère et le fils s'échoua dans les rochers. Ils montrèrent l'un et l'autre beaucoup de sang-froid. L'Impératrice rentra très gaie, très excitée, très bruyante, mais je crois que l'Empereur dut la gronder un peu ce soir-là, car il. avait passé deux heures dans une terrible anxiété.
A part certains voyages incognito sur lesquels je n'ai rien à dire, puisque je n'ai jamais fait partie de son entourage dans ces circonstances, il me semble que Biarritz était le lieu du monde où l'Impératrice était le plus vraiment elle-même, parce qu'elle pouvait, autant que cela est possible à une souveraine, dans un pays comme le nôtre, faire ce qu'elle voulait,
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dire ce qu'elle pensait, voir les personnes qui lui plaisaient. Mais c'est à Fontainebleau et à Compiègne qu'elle devait faire les plus grands efforts pour donner à l'hospitalité impériale tout son charme et tout son éclat. C'est là qu'elle avait à déployer ses talents pour l'organisation des plaisirs en général, comme pour l'intelligence des caractères et la séduction individuelle. Pendant le séjour que j'ai fait à Fontainebleau, dans l'été de 1868, il n'y eut ni fêtes, ni réc <>tions. Je n'ai connu que par ouï-dire les grandes journées de Fontainebleau : par exemple, la visite des Siamois qui inspira Gérome, les séances de la « Cour d'amour » que présidait la belle madame Przedjeçka et dont Mérimée était le secrétaire, les gaîtés du « Club des Bébés » où se réunissaient, autour de la Princesse Anna Murât, —alors dans toute la splendeur de ses vingt ans, — ce que la Cour contenait de jeune et de vivant. De mon temps, il n'y avait plus à la Cour que des enfants et des personnes mûres; point de jeunesse véritable, et la vie qu'on menait à Fontainebleau s'en ressentait un peu. Nous étions une vingtaine, perdus dans ce grand palais dont nous n'occupions qu'une très petite partie. Il n'y avait un peu d'animation que devant le salon chinois et le long de l'allée de grands arbres qui suit le bord du petit lac. C'était là qu'on se groupait après le déjeuner. Les amis des vieilles traditions avaient en poche une croûte de pain à offrir à ces horribles carpes qui, pour la taille et la férocité, eussent dépassé les murènes des viviers antiques. Au bord, étaient amarrées des embarcations de toutes sortes, canots, yoles, pirogues, périssoires et jusqu'à une gondole dont le gondolier nostalgique avait disparu
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et dont nous étions incapables de manœuvrer la godille. C'est dans cette longue allée droite qui bordait le lac que le Prince impérial fit ses premières tentatives pour se tenir sur un vélocipède. Entre deux arbres était tendu le hamac de l'Impératrice. Un jour, elle s'y étendit. Un officier d'ordonnance, qui n'en était pas à sa première maladresse, se saisit d'un vieux parasol japonais, oublié contre un tronc d'arbre et où s'étaient accumulés, depuis plusieurs années, des chenilles et des insectes, morts ou vivants, de toutes sortes. Et, avec des déhanchements de bayadère qui évente une sultane, il ouvrit le parasol et secoua sur l'Impératrice une pluie de larves et de détritus organiques. L'Impératrice poussa un cri et fut debout avec la rapidité de l'éclair. Aux heures chaudes du jour, elle s'asseyait avec ses dames dans le salon chinois, où le voisinage de l'eau et la demi-obscurité qui y régnait entretenaient une fraîcheur relative. Les deux pièces, réunies en une seule, qui formaient le salon, étaient situées au-dessous des appartements du Pape et formaient le coin de l'aile Louis XV et de la cour des Fontaines. L'Impératrice y avait placé elle-même les merveilles rapportées du Palais d'Été (à Pékin) et elle les avait admirablement arrangées, car elle avait un talent à elle pour harmoniser les tentures et les tapis, disposer les meubles et les objets d'art. Je crois bien qu'elle a contribué à nous inoculer la manie du bibelot et nous a appris à encombrer le milieu des pièces, à y dessiner des routes compliquées, à y ménager des coins indépendants les uns des autres et de caractère différent. Toute autre aurait fait du salon chinois un musée : elle en avait fait un fragment de la demeure du « Fils du Ciel ».
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Installées au milieu de ces chinoiseries, les dames travaillaient, ou faisaient semblant. Quelqu'un lisait tout haut. C'est ainsi que j'ai lu plusieurs Nouvelles genevoises dans le salon chinois.
Lorsque l'Empereur était au camp de Châlons ou aux eaux, on échangeait avec lui des messages assez gais. Les truites de Plombières écrivaient aux carpes de Fontainebleau, qui répondaient sur le mêm« ton. La lecture et la rédaction de cette correspondais ,«j occupaient les après-midi du salon chinois. A quatre heures, les chars à bancs, attelés, attendaient dans la cour des Fontaines, avec leurs postillons, fouet en main. Ces postillons, dans leur costume traditionnel, bottes à l'écuyère, culottes jaunes, chapeau ciré, sans oublier la cadenette qui secouait un nuage de poudre sur leur veste verte galonnée d'or, étaient déjà une joie pour le regard et rien n'était plus exhilarant que ces courses en forêt où le tintement des grelots rythmait le trot allongé des chevaux. Nous passions sous les grandes futaies silencieuses ; nous réveillions les petits villages endormis au soleil, où les femmes émergeaient des portes et où les enfants commençaient à crier « Vive l'Impératrice! » lorsque nous étions déjà loin.
Quelquefois, on descendait de voiture pour prendre le thé en plein air ou pour faire une excursion dans les rochers. Je me souviens qu'aux Sables-d'Arbonne nous nous lançâmes, une quinzaine environ, nous tenant par la main, sur une pente très raide. On glissait, on tombait, puis on était emporté sans que les pieds touchassent terre. Nous dévalions comme un ouragan; les jeunes filles poussaient des cris de peur et de joie. En arrivant en bas, on constata qu'on
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avait laissé en route quelques pans de robes et quelques talons de bottines. Il y eut là un magnifique texte, pour les bonnes tètes, à prêcher sur les folies de l'Impératrice. Pour moi, je n'en étais pas plus scandalisé que je ne l'ai été quand j'ai vu les Pères Jésuites jouer au football et au cricket avec leurs élèves. L'Impératrice, à quarante ans, avait gardé ce privilège de s'amuser avec et comme les enfants. J'ai toujours associé ce privilège, dans ma pensée, avec la simplicité et la vigueur de l'âme et je ne pouvais sympathiser avec les rigoristes qui affectaient de croire tout perdu si, dans ces jeux-là, la jupe de l'Impératrice s'était, d'aventure, retroussée un peu au-dessus de la cheville.
Après dîner, on revenait encore vers la pièce d'eau. Quelquefois, l'Impératrice prenait l'un de nous pour lui faire faire deux ou trois fois le tour du petit lac. A la nuit, on rentrait encore dans le salon chinois. Un piano mécanique s'y trouvait et, dès que nous l'eûmes découvert, nous en abusâmes de notre mieux. Les jeunes filles dansaient entre elles au son du Danube Bleu et de la Valse des Roses , alors dans leur première vogue.
A neuf heures et demie, on servait le thé dans un salon voisin et la conversation se prolongeait, surtout quand c'était Mérimée ou Feuiilet qui était assis auprès de l'Impératrice. Un soir qu'il n'y avait pas d'homme célèbre à écouter, nous nous retirâmes de bonne heure. Peu après, un lustre énorme, placé au centre de celte pièce, se détachait du plafond et tombait avec un bruit effroyable, écrasant la table avec tout ce qu'elle portait. C'est sous ce lustre que l'Impératrice s'asseyait tous les soirs. Ce fut l'un des
premiers d'une nombreuse série d'accidents qui se succédèrent presque continuellement autour de nous et que les superstitieux ne manquèrent pas de considérer comme des présages.
En 1869, le régisseur de Fontainebleau mourut d'une méningite et les journaux républicains attribuèrent la maladie à ce fait qu'il avait pris les ordres de l'Impératrice, tête nue, sous un soleil ardent. Ainsi, il était mort victime de l'impitoyable étiquette que (d'Espagnole » faisait régner autour d'elle. L'histoire était fausse, mais combien plus fausse encore l'idée que certaines gens avaient formée de l'Impératrice! La vérité est qu'elle faisait bon marché de l'étiquette et que l'Empereur avait constamment à l'y rappeler.
C'est à Compiègne que j'ai vu l'Impératrice exercer, dans toute leur complexité, ses difficiles devoirs de maîtresse de maison. D'abord, il fallait dresser les listes d'invitations, combiner les séries, de façon qu'elles continssent un nombre à peu près équivalent de grands seigneurs, d'illustres cosmopolites, de diplomates, d'artistes, de savants, de jolies femmes et de membres de l'Institut. Il fallait doser ces éléments pour obtenir un mélange homogène, tenir compte des rancunes, des incompatibilités, chercher la variété et les contrastes, tout en évitant les jalousies et les frictions. Et, pour cela, il fallait connaître un peu le caractère et le passé de chacun. L'Impératrice était, il est vrai, aidée dans cette tâche, mais là, précisément, était un des dangers, car elle devait se méfier de ces donneurs de renseignements, qui avaient toujours de <( charmantes Américaines » à mettre en avant ou des artistes « hors ligne » àpous-
ser. Enfin, lorsqu'on adressait une invitation à quelque personnalité indépendante, prise en dehors du cercle ordinaire, il fallait être bien sûr qu'on ne s'exposait pas à l'affront d'un refus ou à quelque incongruité sociale qui scandaliserait les docteurs en étiquette et troublerait cette harmonie mondaine si laborieusement établie.
Une fois les listes arrêtées et les invitations lancées, il n'était pas inutile de surveiller l'installation des hôtes, car cette installation devait être exactement proportionnée à leur importance. Si la maréchale X... avait un salon pour recevoir ses amis, comment en refuser un à la princesse XX...?
Ensuite, restait à combiner le programme des neuf ou dix journées consacrées à chaque série, à amuser tout ce monde, si divers, de neuf heures du matin à minuit, à les conduire en paraissant leur laisser toute liberté d'action, à les caresser d'un mot en passant, vingt fois par jour, à tenir leur vanité et leur curiosité en éveil, à faire croire à chacun des gros bonnets qu'il était le grand homme de sa série, à empêcher les timides de s'agglomérer dans les petits coins et de former des clans, enfin à faire un salon, c'est-àdire un ensemble mondain, une unité collective, avec des êtres aussi disparates que ceux que le hasard d'un voyage réunit dans un wagon-restaurant. C'est à quoi l'Impératrice s'appliquait de son mieux, et ceux qui survivent parmi les invités de Compiègne, — il en est encore beaucoup, Dieu merci ! au moment où j'écris, — lui rendront volontiers ce témoignage qu'elle y réussissait admirablement. Je ne prétends pas qu'elle ne se soit jamais trompée et qu'il ne lui soit pas arrivé d'adresser à l'un de ses invités le corn-
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pliment destiné à un autre, ou de deviner de travers alors qu'elle en était réduite aux seules ressources de l'improvisation, faute de temps pour étudier son rôle. J'ai raconté dans les Débats — un jour que j'évoquais les vieux souvenirs de Compiègne1, à propos de la visite du Tsar et de la Tsarine, — une de ces petites bévues dont je suis en partie responsable. L'excellent Egger, un des professeurs de la Sorbonne, avait remis à l'Impératrice certain manuscrit roulé et cacheté en la priant d'y jeter les yeux. L'Impératrice me demanda de la renseigner sur Egger. Je lis le plus grand éloge de l'éminent helléniste, dont j'avais suivi le cours à la Sorbonne.
— Alors, demanda-t-elle, il ne s'occupe jamais que de choses grecques?
Je répondis avec conviction :
— Jamais !
Quelques jours après, M. Egger se trouva sur le chemin de l'Impératrice :
— Puis-je demander à Votre Majesté ce qu'elle a pensé du manuscrit que je lui ai remis?
— Mais... c'est très intéressant... Ah ! ces souvenirs de la Grèce ont un charme...
— Mais, Madame, ce sont des documents inédits sur Marie-Antoinette !
— J'avoue, dit l'Impératrice en riant, que je n'ai pas encore pu ouvrir le rouleau que vous m'avez remis... Ouvrons-le ensemble.
Une ou deux légères erreurs de ce genre, acceptées avec bonne grâce, ne compromettaient en rien le succès de l'Impératrice châtelaine. Rien ne l'aidait mieux,