‹ Souvenirs sur l'Impératrice EugénieChapitre 32 sur 45 · Journal des Débats, 7 septembre · texte numérisé non relu

Journal des Débats, 7 septembre

dans ses tentatives pour fusionner les différentes couches dont se composait chaque série, que les thés de l'après-midi. Je donnerai la description de deux de ces thés : l'un, raconté par mon père,* invité de la troisième série en 1868, dans une lettre qu'il écrivait, le soir même, à ma mère; l'autre, dont je trouve la description dans mes propres notes.

« Après déjeuner, dit mon père, une des demoiselles d'honneur, mademoiselle de Larminat, est venue m'inviter au thé de la part de l'Impératrice. C'est à cinq heures; je suis arrivé trop tôt et j'ai été saisi, quand je suis entré dans le salon, de me trouver presque en tête à tète avec l'Impératrice. Il n'y avait qu'une seule personne d'arrivée : c'était un jeune capitaine de frégate nommé Garnier, qui arrive de l'Extrême-Orient. Il rapporte une cargaison de dessins de monuments bouddhiques. L'Impératrice m'engagea à m'asseoir et à regarder ces dessins. Cependant, le salon se garnissait : on invite au thé une vingtaine de personnes, les dames causent entre elles, ou avec les dames du palais, et les demoiselles d'honneur sont chargées d'offrir le thé. L'Impératrice, assise sur une chaise longue, fait asseoir les hommes autour d'elle. Elle fit placer Lachaud à sa droite, Baroche à sa gauche ; les autres invités étaient Alphand, Viollet-le-Duc, le prince Bibesco, un avocat général, M. Savary, et deux ou trois autres. La conversation, que l'Impératrice dirige en véritable présidente, roula d'abord sur les orateurs. C'étaient, naturellement, Baroche et Lachaud qui tenaient le dé. L'Impératrice dit qu'elle préférait les hommes d'action aux hommes de parole, et le pauvre Cicéron. qui n'était pas là pour se défendre et dont Boissier se fit

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l'avocat d'office, reçut à cette occasion quelques épigrammes. On parla ensuite des femmes-orateurs : ce qui me fit dire quelques mots sur madame Deraisme, que j'ai entendue au boulevard des Capucines. On finit par traiter la question du divorce. Lachaud s'en lit le défenseur, tout en convenant que le sentiment religieux était un obstacle à son rétablissement. L'Impératrice termina le débat en disant : « Nous ne rétablirons pas le divorce. » Elle se leva, nous fit signe de nous retirer, et chacun courut s'habiller en poste, car l'heure du dîner approchait et, après dîner, il y avait spectacle. »

A mon tour, j'écrivais dans mon journal : « Invité au thé de l'Impératrice. C'est le jour des magistrats. On parle « causes célèbres ». Nous mettons madame Lafarge sur le tapis et nous faisons des efforts désespérés pour confesser Lachaud, qui est assis à côté de l'Impératrice. Aujourd'hui, après tant d'années écoulées, croit-il encore à l'innocence de madame Lafarge ? Il est visible que tous les assistants ont entendu dire comme moi qu'il était amoureux d'elle. Impossible de rien obtenir. Je lui dis : « Vos clients vous ont appris leur maxime : « N'avouez jamais! » Il rit, mais demeure impénétrable.

Alors, la conversation dérive. Il est question de l'assassinat de la duchesse de Praslin par son mari. L'Impératrice nous dit qu'elle les a connus dans la maison Delessert.

— J'ai dîné avec elle quelques jours avant le crime. Elle nous raconta qu'elle avait vu, la nuit, un moine encapuchonné au milieu de sa chambre. Elle s'était pendue au cordon de sonnette et le moine avait disparu. Était-ce un cauchemar? Était-ce le duc?

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— C'était le duc, dit un auteur dramatique. Il faisait sa répétition générale.

— Évidemment, reprend l'Impératrice, car, la nuit de l'assassinat, toutes les sonnettes avaient été coupées.

Au milieu de cette continuelle représentation et de cet enjouement un peu artificiel, l'Impératrice avait des instants de lassitude profonde. Un jour, elle me disait avec un peu d'amertume : « On prétend que les princes sont entourés de flatteurs. Hélas ! ce sont eux qui sont condamnés à flatter tout le monde. Leur vie se passe à remercier et à saluer. Ils n'ont pas le droit de trouver exécrables les livres qu'on leur dédie, les pièces qu'on joue devant eux, la musique dont on écorche leurs oreilles. Une souveraine, pendant qu'on la coiffe pour dîner, étudie l'ouvrage qu'un savant lui a offert, comme un écolier pioche sa leçon, afin d'y puiser la matière d'un mot aimable. Toutes les jeunes filles sont jolies, toutes les toilettes sont de bon goût, tous les artistes ont du talent : les princes sont condamnés à une plate et universelle admiration. »

Ces paroles étaient dites dans le salon solitaire où travaillait le Prince impérial, que son gouverneur tenait presque toujours loin des fêtes de Compiègne. Voici ce qui arrivait lorsque le Prince, pour une raison ou pour une autre, ne devait pas paraître à la table impériale. « Vers sept heures, tout était silencieux dans le cabinet de travail, qu'éclairait une seule lampe, recouverte de son large abat-jour. Sous la lueur de cette lampe, le Prince et son ami Conneau se débattaient contre une phrase de Salluste ou un problème d'arithmétique. Aucun bruit, sauf le lourd

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battement d'un grand cartel, plus que centenaire, et le grondement vague du vent d'hiver dans la forêt. Une porte s'ouvrait. Un froufrou de soie et de satin, traînant sur les tapis, un doux cliquetis de bijoux. C'était l'Impératrice. Lorsque ses femmes, dans ce cabinet de toilette dont on a décrit les merveilles, avaient mis la dernière main à sa parure du soir, elle venait voir son fils avant d'aller joindre l'Empereur. Elle s'avançait vers la table, éclairant l'ombre autour d'elle.

» — C'est vous, maman ?

» — Tu travailles ? Ne te dérange pas !

» Elle l'embrassait tendrement, donnait une petite tape affectueuse sur la tête de Louis Conneau et s'approchait de la fenêtre. Elle causait, un moment, à demi-voix, dans l'embrasure. Quelquefois, elle appuyait son front à la vitre, plongeant ses regards pleins de rêve dans la nuit mystérieuse et profonde, comme pour s'y rafraîchir la vue et la pensée. Elle me dit un soir : « Quel dommage que le général Frossard ne puisse pas me priver aussi de ce dîner ! » Il me semble sentir encore le léger parfum qui l'enveloppait. C'était comme une vision. Gela ne durait que cinq minutes, mais toutes les splendeurs de Compiègne s'effacent auprès de ces minutes-là1 ! »

Saint-Cloud présentait d'étranges alternatives, tantôt plus agité que les Tuileries, tantôt plus calme que Fontainebleau ou Compiègne dans les jours de solitude et de silence, dans l'absence ou dans l'intervalle des séries. Une délicieuse et profonde paix y succédait à la pompe des réceptions d'apparat. Saint-

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