‹ Souvenirs sur l'Impératrice EugénieChapitre 33 sur 45 · Journal des Débats, 7 septembre · texte numérisé non relu

Journal des Débats, 7 septembre

SOUVENIRS SUR i/lMPERATRICE EUGE'NIE 6i

Gloud n'était pas assez loin pour mettre les souverains à l'abri des tourments quotidiens de la politique. Elle était là, toujours présente au* yeux comme à la pensée, la grande ville frondeuse, sinon ennemie. Deux fois la semaine, on voyait la file des coupés ministériels monter lentement l'avenue et on savait que chacun d'eux apportait son contingent de problèmes et d'inquiétudes. Après le Conseil, les ministres déjeunaient à la table impériale, les uns rogues et maussades, les autres avec un enjouement de théâtre. Leurs figures, congestionnées ou pâlies par la fatigue, portaient encore la trace de discussions qui ressemblaient souvent à des disputes.

Le soir, il y avait quelquefois des réceptions de députés et ces soirées-là, — est-ii besoin de le dire? — manquaient de gaîté, car l'angoisse était dans l'air et tout le monde sentait venir des jours mauvais.

Mais il y avait des journées bien différentes où Saint-Cloud, au lieu de regarder Paris, semblait se tourner vers les larges et paisibles perspectives de son parc solitaire. Alors, ce n'était plus qu'une royale maison de campagne, la maison du repos, des souvenirs, du rêve. J'ai vu les élèves de Saint-Denis jouer, bavarder, chanter des rondes, à la place où, quelques mois auparavant, avait éclaté la tragique folie de l'impératrice Charlotte.

La vie de l'Impératrice à Saint-Cloud était donc faite de ces deux éléments si opposés. Les distractions de son existence extérieure, elle les partageait avec son entourage ; les soucis de sa pensée, on les devinait à quelques mots échappés çà et là.

Le matin, je la voyais souvent, de ma fenêtre, sortir dans un panier qu'elle conduisait elle-même et

()2 SOUVENIRS SUR i/lMPÉ RATRIGE EUGE'NIE

où Gamble, — un Anglais qui avait la haute raain dans les écuries, — l'installait respectueusement. Je ne sais si elle conduisait bien au point de vue technique et quel eût été, à ce sujet, le verdict d'un professionnel. Mais elle me paraissait à la fois imposante et gracieuse lorsque, penchée sur le tabouret qui l'exhaussait, elle rendait la main aux poneys, qui s'ébranlaient en secouant leurs robes de filets et en faisant jaillir la poussière.

Dans l'après-midi, nouvelle course en chars à bancs, dans les bois de Ville-d'Avray, des Hubies, de Fausses-Reposes, vers la ferme-modèle des Jardies, vers l'étang de Saint-Gucufa ou le pavillon de la Jonchère, vers l'aqueduc de Marly ou vers la Malmaison (ce fut la dernière promenade de 1870).

Le soir, après le dîner, on se tenait d'ordinaire dans le salon central, au premier étage, et dans la salle de billard qui était voisine. Quelques-uns s'isolaient pour causer, dans la bibliothèque placée immédiatement derrière le salon. Cette bibliothèque, curieuse création du roi Louis-Philippe, était une cage d'escalier où il n'y avait pas d'escalier, mais où les différents étages étaient indiqués par d'étroites galeries superposées, et dominées par un grand vitrage qui éclairait le tout. Ces galeries étaient, du haut en bas, tapissées de livres et il y en avait d'extrêmement rares et précieux. Le gardien nominal de cette bibliothèque était Jules Sandeau et, quand la Cour était à Saint-Gloud, il se trouvait là, le dimanche, au pas-r sage de Leurs Majestés qui se rendaient à la chapelle et il était salué d'un bonjour amical, mais ne paraissait pas se soucier d'obtenir davantage.

La grande table ronde où les dames s'installaient

SOUVENIRS SUR i/lMPERATR ICE EUGENIE 6&

avec leur prétendu ouvrage était placée dans un coin du salon, entre la porte de la bibliothèque et la cheminée. L'Impératrice était assise au-dessous d'un grand buste de Napoléon II, qui ressemblait aussi peu que possible au duc de Reichstadt que nous avons vu sur la scène. C'est à cette table que Mérimée prit place un soir pour nous lire Lokis, sa dernière œuvre d'imagination, et ce fut après cette lecture qu'il jugea l'œuvre assez inoffensive pour être livrée au public. J'ai raconté cette scène dans Mérimée et ses amis. Je me permettrai de renvoyer à ce livre ceux qui désireraient la connaître dans ses détails.

l'impératrice chez elle (suite)

Page 1