LA VIE AUX TUILERIES (1867-1870) L'IMPÉRATRICE ET LA POLITIQUE
Si la politique, à certaines heures, envahissait et attristait Saint-Cloud, on peut dire qu'elle pesait, sans cesse, sur le palais des Tuileries ; elle l'enveloppait de souvenirs douloureux et de pressentiments sinistres. C'est là que l'image de l'Impératrice m'apparaît vraiment noble et grande, parce que c'est là que je l'ai vue se dévouer, corps et âme, à son terrible métier de souveraine, repasser, avec une pleine conscience du danger et de la ressemblance des situations, par toutes les phases de cette autre agonie royale qui avait eu les mêmes lieux pour théâtre.
Tout d'abord, il faut donner une idée de ces lieux mêmes, car non seulement ils forment le cadre naturel du portrait que j'essaie de tracer, mais ils reflètent la physionomie de celle qui les a si longtemps habités et qui leur avait, jusqu'à un certain
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point, imprimé son caractère moral. Et c'est sous cet aspect final qu'ils apparaîtront aux historiens de l'avenir. Je ne craindrai donc pas d'être minutieux. Les appartements de l'Impératrice occupaient huit pièces sur onze que contenait, au premier étage, l'aile du palais située entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon de Flore. Je parle seulement des salles dont les fenêtres donnaient sur le jardin ; celles qui prenaient jour sur la cour du Carrousel avaient un autre usage qui sera expliqué tout à l'heure. Lorsqu'on arrivait chez l'Impératrice. par le grand vestibule qui ouvrait sur la voûte de l'Horloge, après avoir monté l'escalier, on traversait d'abord un salon-antichambre où se tenaient les huissiers. De là, on passait dans le salon de service, puis dans le salon réservé aux dames. C'est là, si je me souviens bien, que des trumeaux, encadrés dans la boiserie, offraient les portraits des jolies femmes de l'Empire. Elles étaient censées être les « amies » de l'Impératrice, quoique plusieurs d'entre elles, à l'époque où j'entrai aux Tuileries, eussent cessé d'y venir ou n'y fussent que très froidement accueillies. Le cabinet venait ensuite, très encombré de meubles et entouré de vitrines qui contenaient des choses admirables. Près de la seconde fenêtre était le coin privilégié où l'Impératrice écrivait ses lettres. "Son bureau était encadré d'un paravent de cristal autour duquel grimpaient, en festons, des plantes vives. Elle était là comme dans un buisson tropical. La table, assez petite, était entourée de miniatures et de photographies ; en sorte qu'elle ne pouvait pas tracer une ligne sans se sentir en présence et sous le regard de ceux qu'elle aimait ou qu'elle avait aimés. Derrière elle, une armoire vitrée
dont elle tira un jour, pour me les montrer, de beaux volumes où elle avait copié, de sa main, des extraits, prose ou vers, de ses auteurs favoris. Les noms qui revenaient le plus fréquemment étaient Bossuet, Chateaubriand, Lamartine, de Maistre, Victor Cousin, Donoso Cortez et, en général, tous ceux qui ont laissé de grandes paroles sur de grands sujets. Elle était bien moins sensible à cette force qui réside dans la continuité des arguments, dans la classification des faits, dans la marche logique de la pensée vers une conclusion rigoureuse. Sa sympathie était pour les voyants, les intuitifs, ceux qui trouvent la vérité d'instinct et l'illuminent d'un mot, pour le bon sens éloquent qui n'a pas besoin d'une démonstration. Je ne crois pas qu'il lui soit arrivé souvent de lire un volume d'un bout à l'autre. Elle rencontrait, dès les premières pages, une phrase qui l'arrêtait et la faisait réfléchir. Elle jeta les hauts cris lorsque je lui dis que le meilleur livre serait celui d'où il* serait impossible de tirer une ligne et de la comprendre en l'isolant du texte dont elle faisait partie.
Entre le cabinet et la biblothèque aboutissait un petit escalier tournant qui descendait vers l'appartement de l'Empereur, situé au rez-de-chaussée du palais, sur le jardin, au-dessous de l'appartement de l'Impératrice, mais non pas immédiatement audessous : entre les deux s'interposait l'entresol, occupé par Gabriel Thélin, l'ancien valet de chambre devenu trésorier de la cassette particulière. Les pièces habitées par l'Empereur étaient de petites boîtes dorées, chauffées à outrance, meublées à la mode du premier Empire. L'Empereur, qui tenait du côté créole de la famille, se plaisait dans ces chambres
resserrées et dans cette température excessive qu'il entretenait, frileusement, autour de lui. Il adorait le lit et, parfois, se couchait pour réfléchir. L'Impératrice descendait rarement dans cette serre chaude. Quand elle voulait parler à l'Empereur, elle frappait sur un gong placé en haut du petit escalier et, lorsque Napoléon III était libre, il montait à cet appel. Les livres de l'Impératrice étaient rangés dans des armoires vitrées d'un joli style. Tous vêtus de maroquin aux teintes sombres, tous portant l'E surmonté de. la couronne impériale. Au choix des livres avait présidé une pensée méthodiquement encyclopédique, dominée par les prédilections idéalistes que j'ai indiquées tout à l'heure. C'étaient surtout les historiens qui avaient les honneurs de cette bibliothèque. On verra plus loin comment l'Empereur s'appliqua à la reconstituer après le 4 septembre. L'embrasure de la fenêtre, très large, formait une sorte de jardin d'hiver. C'est là que j'installai, un jour du printemps de 1869, Fustel de Coulanges, qui venait entretenir l'Impératrice, dans une série de conférences, de la formation des sociétés primitives et, en particulier, de cette vieille civilisation égyptienne dont elle allait, bientôt, contempler de près les vivants souvenirs. C'était un tableau curieux et charmant. On peut s'imaginer ces cinq ou six femmes ou jeunes filles qui s'étaient groupées çà et là, autour de l'Impératrice, les unes tirant l'aiguille, les autres attachant les yeux sur l'orateur. De temps en temps, un chuchotement, un sourire, une question un peu naïve. Et l'auteur de la Cité Antique, parlant sans gestes, de sa voix égale, lente, un peu apprêtée, raide et nerveux d'abord, dans l'étroitesse de son habit noir et
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dans la nouveauté de son rôle, puis s'épanouissant peu à peu sous la sympathie et la bonne curiosité qui l'accueillaient et ne cessèrent de l'entourer.
De la bibliothèque, on entrait dans une sorte d'antichambre qui semblait vide et insignifiante jusqu'au moment où une porte, placée en face de la fenêtre, ouvrait ses deux larges battants et, dans une sorte d'alcôve, apparaissait un autel. On se trouvait ainsi dans l'oratoire de l'Impératrice. Les exercices de la retraite, avant la première communion du Prince impérial, avaient eu lieu dans cet oratoire, où il avait éeouté les instructions finales de l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine. C'est dans cet oratoire que l'Impératrice devait entendre la messe pour la -dernière fois, le matin du 4 septembre.
Un immense cabinet de toilette, où le Conseil d'État aurait pu délibérer, et une chambre à coucher, de proportions moindres, quoique encore vastes, complétaient l'appartement de la souveraine.
Comment était employée la matinée de l'Impératrice? Je suis très ignorant là-dessus. Je suppose qu'elle s'occupait surtout d'affaires, de toilette et de charité. Je trouve, dans mon journal, une note que j'avais oublié de dater : « Ce matin, j'ai rencontré dans la cour du château une voiture qui rentrait. Les gens étaient en livrée grise. Au fond, était assise une vieille dame en lunettes, avec un grand chapeau et un voile épais. Avec elle, se trouvaient mademoiselle Marion et les deux nièces de Sa Majesté, la duchesse de Galisteo et la duchesse de Montoro. Elles se sont mises à rire en voyant mon air étonné et, alors, la prétendue vieille dame a ôté ses lunettes et relevé son voile. Changement à vue, comme dans
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Cendrillon : c'était l'Impératrice. Il parait qu'elle se déguise ainsi très souvent pour aller voir les pauvres dans les quartiers excentriques. Nous en avons causé, ce soir. Elle voudrait que le Prince connût aussi la misère de visu. « Il ne sait pas ce que c'est. 11 croit, probablement, que les pauvres sont des gens qui n'ont pas de voiture. 'Il faut absolument qu'il comprenne, qu'il se rende compte, qu'il écoute les récits de ces malheureux, dans lesquels il y a beaucoup de mensonges, mais encore plus de vérité. Il faut qu'il connaisse les affreux logis, sans air et sans pain, où le bonheur est impossible. Il ne peut pas régner s'il n'a pas vu cela. » J'ai dit que j'en parlerais au général Frossard, mais je le vois d'ici lever ses grands bras au ciel et s'en aller en claquant la porte.
L'Impératrice déjeunait seule avec l'Empereur. Le Prince, qui était quelquefois en tiers, me parlait de ces déjeuners, qui devaient être beaucoup plus simples que celui des officiers de service.
Après le déjeuner, l'Impératrice donnait des audiences et le fait caractéristique, à propos de ces audiences, c'est qu'il fallait toujours l'avertir pour qu'elle congédiât le visiteur ou la visiteuse. Elle n'avait pas la moindre notion du temps qui s'écoulait. Elle nous a raconté la première visite qu'elle fît à la princesse Marie de Bade, duchesse de Hamilton, après son mariage. « Je suis restée là cinq ou six heures. Je n'avais plus rien à dire et je ne m'en allais pas. J'y serais encore si l'Empereur, inquiet, n'avait envoyé Baccioehi me chercher. » Jamais elle ne s'habitua à mesurer le temps qu'elle pouvait accorder à chacun, suivant le rang, le degré d'intimité, l'objet de la visite. Que de fois, à Ghislehurst, n'ai-je
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pas eu la mission d'apparaître et de couper, par quelque prétexte, une entrevue dont elle n'aurait su dire si elle était commencée depuis deux heures ou depuis dix minutes.
A quatre heures, l'invariable promenade en dau-r mont, dont elle était Mendiasse, excepté les jours où elle allait patiner. 11 y eut encore d'autres occasions où la banale promenade de quatre heures fut étrangement émouvante. Par exemple, ce jour mémorable où, pendant les émeutes de 1869, la voiture impériale, au lieu de prendre la route du Bois, se dirigea, sans aucune escorte et précédée d'un seul piqueur, vers le théâtre ordinaire des troubles. Lorsque, après avoir suivi la rue de Rivoli et le boulevard de Sébastopol, les souverains arrivèrent aux grands boulevards, la fouîe était si compacte que le landau impérial dut aller au pas et même s'arrêter tout à fait. Cette foule de curieux, pour la plupart hostiles à l'Empire et qui, peut-être, cinq minutes auparavant, avaient hué la police, fut prise d'un accès subit d'enthousiasme et éclata en véritables transports. Ce fut un triomphe populaire, le dernier, hélas ! Le soir, comme j'exprimais à ma souveraine toute mon admiration pour so. courage, elle me répondit : « Vous ne savez pas que je suis très peureuse? » Je lui dis que je n'en croyais rien. Je lui rappelai la visite aux cholériques d'Amiens, je lui rappelai aussi son attitude au 14 janvier 1858, lorsqu'elle avait dit à ceux qui s'empressaient autour d'elle : « Occupez-vous des blessés. Ne vous occupez pas de nous... nous, c'est notre métier! » Mais elle répéta, eh secouant la tête : « Je vous assure que je suis, par nature, très peureuse! »
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À sept heures, nous étions tous réunis dans ie salon de famille qui donnait sur le Carrousel. Ce salon n'était séparé de la salle des Maréchaux que par le salon dit « du Premier Consul ». Il était fort grand. On voyait, d'un côté, un grand piano à queue ; de l'autre côté, près de la cheminée, une table quadrangulaire ; au centre, un canapé circulaire. Les meubles étaient recouverts d'un vieux damas rouge décoloré, et passé de mode. L'étoffe était si usée qu'aux bras des fauteuils on voyait partout apparaître la doublure, On renouvela un à un tous les meubles, qui revinrent, l'un après l'autre, reprendre leur place, habillés de certain satin noir à fleurs de soie, qui devait être un encouragement à nos fabriques de Lyon, déjà très malades. Quelquefois, nous attendions fort longtemps, sans connaître la cause de ce retard, le moment où la porte du salon de l'Impératrice s'ouvrait à deux battants.
— L'Empereur ! annonçait l'huissier.
Les souverains paraissaient avec leur fils. S'il y avait des invités, ils étaient rangés, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. L'Empereur passait la revue des uns et l'Impératrice adressait une parole à chacune des autres. Celui qui avait fini le premier, — c'était, d'ordinaire, Napoléon III, — attendait l'autre. Le préfet du palais de service annonçait le dîner et marchait devant les souverains. Ils se donnaient le bras l'un à l'autre, sauf le cas où il y avait des personnes royales parmi les hôtes. On traversait à leur suite la salle du Trône, qui était contiguë au salon de famille et l'on entrait dans le salon Louis XIV, ainsi appelé parce que le grand panneau, en face des fenêtres, était entièrement rempli par
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une tapisserie des Gobelins, représentation très exacte du tableau où l'on voit le grand Roi remettant le jeune Philippe V à ses futurs sujets. L'Impératrice me fit remarquer un jour que le cardinal Portoearrero, chef de la députation, était membre de sa famille. C'est le nom que portait son propre père avant d'hériter de la grandesse. Lorsque la reine Isabelle, après la révolution de J 868, visita pour la première fois les Tuileries, elle s'arrêta devant ce tableau : <( Voilà, dit-elle, le commencement et, — se désignant elle-même, — voici la fin ! » Les événements ont montré qu'elle se trompait et que ce n'était pas la fin.
L'Empereur prenait place au-dessous de ce tableau, faisant face aux fenêtres, ayant à sa gauche l'Impératrice et l'aide de camp de service, à sa droite le Prince et la dame du palais de service, l'adjudant général du palais vis-à-vis de l'Empereur*, les autres convives se plaçaient au hasard ou suivant leur fantaisie. A ces dîners de tous les jours, la maison militaire de l'Empereur était représentée par l'aide de camp et les officiers d'ordonnance, la maison civile par l'écuyer et le chambellan en fonctions, la maison de l'Impératrice par une dame du palais, une demoiselle d'honneur et un chambellan, celle du Prince par un aide de camp et le précepteur. Si l'on ajoute le préfet du palais, les deux nièces de l'Impératrice et leur gouvernante, le colonel ou le commandant du bataillon de service et le jeune Louis Conneau, on aura une idée exacte de la table impériale : en tout, une vingtaine de personnes, lorsqu'il n'y avait pas d'invités. Les dîners de gala avaient lieu dans la galerie de Diane, qui terminait
de ce côté la série des appartements de réception. Les soirs de grand bal, il se passait, aux Tuileries, quelque chose d'analogue à ce qui se produit chez les bourgeois de Paris qui donnent une soirée. Le buffet étant dressé dans la galerie de Diane, le salon Louis XIV et la salle du Trône étant réservés pour les présentations et pour le cercle diplomatique, les maîtres de la maison, avec leur entourage, empruntaient la salle à manger des officiers de service, qui était, je crois, l'ancien salon de l'Impératrice Joséphine. Après le dîner, on s'arrêtait un moment dans la salle voisine, dite salle de Félix ', où étaient entassés d'innombrables objets disparates, cadeaux précieux ou sans valeur, et de toute provenance, depuis des peintures extraordinaires qui étaient l'œuvre d'un prince siamois jusqu'à des fusils inédits soumis à l'Empereur par des inconnus. Puis, on remontait dans les appartements particuliers de l'Impératrice, où l'on attendait l'heure de former la procession et de faire une entrée solennelle de la galerie de Diane dans le salon Louis XIV. Je ne dirai rien de ces grands bals, sinon que j'eus une impression toute nouvelle, et comme une révélation de la beauté de l'Impératrice, lorsqu'elle m'apparut assise auprès de l'Empereur sur une estrade, pendant que le quadrille d'honneur commençait devant eux ses évolutions dans la salle des Maréchaux. Sous le feu des lustres, le front cerclé d'une éblouissante
1. Félix était le chef des huissiers du Cabinet. C'était un personnage original et ironique, qui savait une foule de choses inconnues du vulgaire. Aussi le classique Conti ne manquaitil jamais de l'appeler :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas.
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auréole de diamants, enveloppée dans la splendeur du manteau impérial, elle reprenait le merveilleux éclat des jeunes années. Je retrouvais dans ses traits, dans ses regards, cette rêveuse langueur, qui n'était peut-être que le vague ennui d'une pensée flottante au milieu du vide des pompes officielles. Combien plus belle alors, mais comme elle était moins vivante que dans nos soirées ordinaires !
Je ne dirai rien de plus des grandes fonctions, pas plus que des petits Lundis ou des concerts : tout cela a été ou sera décrit par des plumes expertes à ces sortes de choses. Je n'ai rien à dire non plus des dîners d'apparat. Le Prince, la plupart du temps, n'y figurait pas, ce qui dispensait son précepteur d'y assister. Les « dîners de famille » m'ont seuls laissé un souvenir, non pas, je pense, parce qu'on dînait dans la vaisselle de vermeil offerte à Napoléon Ier par la Ville de Paris et qu'on pouvait, au dessert, y manger des fraises sur une Sévigné ou une Montespan, peinte par quelque grand artiste au fond d'une assiette de Sèvres, mais la présence de tous les membres de ia famille Bonaparte, reflétant, dans toutes ses variétés et avec toutes ses nuances, le type primitif, comme si chacun d'eux avait hérité d'un atome de la personnalité de l'Empereur, constituait un spectacle intéressant. Mes yeux erraient, sans se lasser, du prince Napoléon au cardinal Bonaparte, à la comtesse Primoli, fille du roi Joseph, ou au prince Lucien, fils du prince de Ganino. Le prince-philosophe, le prêtre pieux et timide, le vieil érudit passionné de pisciculture et de philologie, la princesse amie des lettres et quelque peu bas-bleu, tous avaient le signe, plus ou moins, et ils le savaient.
Mais c'était un spectacle muet, caria musique militaire jouait pendant ces dîners et remplaçait la conversation. Il n'en était pas ainsi les jours ordinaires, où nous ne perdions pas un mot de ce que disait l'Impératrice. Par malheur, en ces circonstances, nos oreilles n'étaient pas les seules à recueillir les paroles trop franches, trop spontanées, sur les gens et les choses, qui lui échappaient. Beaucoup de ces mots reparaissaient le lendemain dans les journaux. Un certain journaliste était particulièrement dangereux et précis dans ses révélations au public. Je ne me rappelle pas le pseudonyme dont il faisait usage : appelons-le Testis. Un jour que l'Impératrice s'était laissée aller à effleurer d'un mot railleur ceux qui la ménageaient si peu, elle ajouta, en riant : « J'espère que Testis n'est pas là. )> « Il y était, Madame », ripos-a Testis, dès le lendemain, dans son journal, en racontant toute la petite scène. L'explication est facile. Les serviteurs des Tuileries étaient, en général, des hommes respectables et dévoués, mais ils ne l'étaient pas tous. D'autres, sans intérêt personnel, avaient la sottise de se laisser confesser. Le fils d'un des maîtres d'hôtel, qui devait son éducation à la générosité de la souveraine, était devenu rédacteur d'un de ces journaux où l'opposition n'avait qu'une forme : la calomnie, l'insulte. Il était, comme on pense, bien placé pour entendre ce qui se disait aux Tuileries et il usait, comme on le voit, de cette faculté.
Le dîner achevé, les hommes disparaissaient pour aller fumer au rez-de-chaussée, la cigarette impériale étant la seule qui eût le droit de jeter ses bouffées à travers le salon. Napoléon III s'asseyait à l'un des bouts de la table et s'absorbait dans une patience.
Les enfants jouaient dans la salle du Trône, car les enfants sont les mêmes partout, et ce Trône, avec les rideaux du baldaquin, se prêtait fort bien à une partie de cache-cache. Quelquefois, ils essayaient des charades sous l'inspiration de M. de Valabrègue, qui avait de grandes prétentions comme organisateur de ce genre d'amusements. Mais, à part le plaisir de s'entortiller dans de vieilles pelisses et de se figurer qu'on représentait un ours parce qu'on avait attaché un manchon sur sa tête, ou encore de se barbouiller le visage avec un bouchon brûlé, je ne me souviens pas que ces charades eussent grand succès. Souvent, l'Impératrice prenait l'un de nous dans un coin, et alors commençait une de ces causeries sans fin dont elle ne mesurait pas la longueur. Ceux qui étaient las d'être debout allaient s'asseoir dans une pièce voisine. Elle ne s'apercevait de rien, surtout quand elle contait une histoire, car elle contait volontiers et fort bien.
Lorsqu'elle voulait penser et non causer, elle disait aux demoiselles d'honneur : « Est-ce que vous ne faites pas un peu de musique? » Les pauvres demoiselles se dirigeaient, avec résignation, vers le piano et il s'ensuivait un certain bruit que les assistants étaient censés écouter. Quelquefois, l'Empereur convoquait tout le monde à une partie de cartes. Pour intéresser cette partie sans exciter les passions, il faisait distribuer à chacun une certaine quantité de pièces toutes neuves, qui «arrivaient droit de la Monnaie. Dès qu'il voyait les bourses s'ouvrir et l'argent personnel des joueurs entrer en scène, il arrêtait la partie. Le jeu, comme la musique, n'était qu'un moyen d'occuper la soirée, de donner un emploi ap-
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parent à ces longues heures de désœuvrement; sous lequel se cachait la dévorante activité de la vie politique. En faisant et défaisant ses éternelles « patiences » où, parfois, il se trichait lui-même, ou en jouant avec nous au trente-et-un, à quoi songeait le grand despote qui avait à demi abdiqué et qui, peutêtre, regrettait son abdication? Nous n'en savions rien, mais nous devinions un peu les agitations intérieures par les tressaillements et la nervosité de l'Impératrice. Quand le Prince était couché et l'Empereur redescendu dans son cabinet, l'Impératrice, restée avec nous, se faisait lire le compte rendu des réunions publiques. Paris était, chaque soir, couvert de ces meetings où les personnes et les institutions de l'empire étaient grossièrement insultées par un Mégy ou un Théophore Budaille et autres grotesques célébrités du temps, dont les noms n'ont pas survécu. L'épreuve était cruelle, — j'en sais quelque chose! — pour celui qui avait la mis-ion de répéter, devant la souveraine, ces insanités offensantes. On s'arrêtait, mais elle voulait tout entendre, boire le calice jusqu'à la lie. Je la vois encore, écoutant ces choses avec une patience triste, interrompue de quelques soubresauts douloureux. On sentait déjà le souffle de la révolution. Tous ces discours dont elle savourait, goutte à goutte, le venin, révélaient un état d'insurrection morale. Quelquefois, les faits succédant aux paroles, l'écho de l'émeute arrivait jusqu'à nous. Voici ce que j'écrivais en rentrant dans ma chambre, pendant les émeutes des blouses blanches qui éclatèrent à Paris après les élections de 1869 :
« Soirée de gala offerte à la reine de Hollande et à la grande-duchesse Marie de Russie. L'Impératrice me
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présenta à la reine de Hollande en lui disant : « C'est M. Filon, le précepteur de mon petit garçon. » Grand dîner, spectacle, bal, souper. Pendant la représentation, on apporte à chaque instant des télégrammes à l'Empereur, qui ne les ouvre pas et qui continue à applaudir les acteurs le plus tranquillement du monde. Tout le monde a l'air contraint, inquiet. Les yeux se portent involontairement vers les croisées qui donnent sur le Carrousel, où grouille une foule hostile. L'orchestre de Waldteufîel lance ses valses les plus entraînantes et cinq ou six couples se risquent. Valser, ce soir, est une forme de dévouement à l'Empire. Quand la musique s'arrête, on entend les clameurs de la foule, chargée par les agents. Au souper, beaucoup de tables vides : souper, c'est aussi du courage. »
A peu de chose près, toutes nos soirées, pendant de longues semaines, ressemblèrent à celle-ci. Comment n'aurais-je pas songé souvent aux scènes qui s'étaient passées, quatre-vingts ans plus tôt, dans ce même palais, et à une autre souveraine qui avait passé par les mêmes angoisses ? Cette comparaison m'obsédait, et c'est dans cette pensée que je lus alors les Mémoires de madame Campan. J'écrivis à ma mère les réflexions que cette lecture me suggérait :
« C'est inouï à quel point notre souveraine à nous ressemble à la pauvre Marie-Antoinette. Il ne peut y avoir plus de similitude, principalement dans la façon de traiter son entourage et de vivre avec ses amies. C'est le même goût des amusements familiers, la même passion d'arranger, de plaire, d'orner, de déménager, la même animation entrecoupée de mélancolies courtes et de dégoûts. Il y a des mots que je
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m'imagine voir tomber des lèvres de l'Impératrice en les lisant dans la bonne madame Campan. Jo crois qu'on peut dire encore que c'a été la même vertu et la même innocence, avec le désir de plaire, plus encore aux foules qu'aux individus. Dieu veuille que Je dénouement du drame soit différent!... »
Une question se pose ici d'elle-même : quel fut, au vrai, le rôle politique de l'Impératrice, ce rôle si étrangement surfait et travesti non seulement par les ennemis, mais par les amis de l'Empire ?
Je voudrais répondre à cette question, mais, n'ayant été que le témoin des derniers jours et n'ayant bien connu l'action politique de la souveraine que pendant la dernière régence, c'est-à-dire pendant les semaines qui ont immédiatement précédé ou suivi la chute de l'Empire, je n'ai pour me guider, en ce qui touche les événements antérieurs à mon entrée aux Tuileries, que ma propre impression, éclairée par quelques vues rétrospectives de l'Impératrice ellemême et par la connaissance profonde que je crois avoir acquise de son caractère. Le lecteur acceptera ou rejettera mon témoignage, suivant la valeur qu'il attache au jugement de l'auteur.
Jusqu'en 1860, l'opinion générale était, si je ne me trompe, que l'Impératrice était exclusivement occupée de chiffons. C'est à partir du jour où la question de Fuiiité italienne se fut nettement posée et que cette unité, déjà à demi réalisée, menaça le pouvoir temporel du Saint-Père, c'est à ce moment, dis-je, qu'on commença à chuchoter quelque chose dans le public sur l'influence politique de l'Impératrice. Elle avait son « coin », on dit bientôt son « parti ». Qui avait inventé ce « parti » de l'Impératrice? A coup sûr, ce
n'était pas l'Impératrice. Ce n'étaient pas davantage ceux qui formaient ce parti, car ils n'existaient pas. Durant les trois années que j'ai passées à la Cour, je n'ai jamais pu découvrir la moindre trace de ce parti imaginaire. Étaient-ce, donc, les ennemis de la dynastie? Sans nul doute, ils s'emparèrent de ce mythe politique et en tirèrent le meilleur effet possible, mais l'idée venait d'ailleurs. C'est l'Empereur lui-même qui l'avait mise en circulation et elle lui avait été suggérée par une femme, plus intelligente que scrupuleuse, qui avait été sa maîtresse et prétendait rester sa confidente. Sa beauté avait passé très rapidement, mais elle espérait se maintenir par l'ascendant de l'intelligence, devenir la meilleure amie, la conseillère indispensable de celle qu'elle avait trompée. L'Impératrice ne pénétra point le secret de ces intentions machiavéliques, mais se prêta mal à ces manœuvres qu'elle ne comprenait pas. L'idée de faire, en quelque sorte, opposition à l'Empereur, auquel elle devait toutes ses notions politiques et en la sagesse duquel elle Croyait implicitement, ne lui serait jamais venue. Elle eût été encore plus surprise que l'Empereur eût intérêt à faire croire à cette divergence de vues. Pourtant, il en était ainsi. En effet, la politique impériale venait de traverser une crise décisive. Après avoir suivi, pendant les huit premières années, une marche très nette et présenté un caractère d'énergique unité, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, elle semblait hésiter. Décidé à organiser la démocratie française avec des institutions parlementaires, Napoléon III sentait la nécessité de constituer, en dehors de lui, deux grands partis sur lesquels il s'appuierait alternativement et
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qui assureraient le fonctionnement de la liberté. C'est sur la question italienne que se dessinaient ces deux partis. Mais chacun d'eux, à la suite de sa thèse dans la question italienne, apportait tout un programme d'action ou de réaction dans les questions intérieures. L'un pousserait l'Empire en avant, vers les grandes réformes libérales et démocratiques; l'autre le ramènerait en arrière, vers le régime de 1852, s'efforcerait de donner un rôle important à l'Église dans l'éducation nationale et dans la direction de la société, en même temps qu'il tiendrait ouvert, devant notre armée, l'horizon des grandes et lointaines aventures.
On a appelé ce dualisme la politique de bascule, parce qu'on trouve toujours de vilains noms pour flétrir les entreprises qui n'ont pas réussi, les choses qui n'ont pas vécu. Mais rien n'eût été plus logique, ni plus viable, si ces deux partis avaient accepté l'Empereur comme l'Empereur les acceptait. Pouvaitil prévoir que ces deux groupes d'hommes, que tout divisait, se réuniraient contre lui, cimentés par une haine commune? Donc, en 1860 et dans les années qui suivirent, il fallait les encourager à vivre et tenir entre eux la balance égale. Le souverain avait donné des gages au carbonarisme et même au socialisme. Les souvenirs de l'insurrection des Romagnes et les écrits du prisonnier de Ham, sans parler de la lettre à Edgard Ney, étaient autant de gages donnés aux libéraux. Gomment faire contrepoids à ces signes qui semblaient faire de l'Empereur un complice plus ou moins conscient de Garibaldi? En laissant croire aux cléricaux, aux ultramontains, que l'Impératrice était avec eux et que son influence ne cessait de s'exercer
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en leur faveur. De là, naquit le « parti de l'Impératrice ».
Elle était Espagnole : il semblait tout simple de la croire superstitieuse. C'est ainsi qu'on se la représentait à genoux sur le pavé des vieilles cathédrales, égrenant un chapelet, hypnotisée par la lueur des cierges qui brûlent devant Notre-Dame del Pilar ou Notre-Dame d'Atocha. On aurait conçu d'elle une idée bien différente si l'on avait connu son enfance parisienne, dans quel milieu libéral elle avait grandi, se nourrissant, non pas de pieuses légendes, mais de souvenirs napoléoniens, sur les genoux de l'auteur de La Chartreuse de Parme. Superstitieuse? Elle l'était moins que l'Empereur, qui portait constamment sur lui, comme des talismans protecteurs, des prières envoyées par des femmes inconnues et jusqu'à une médaille donnée par mademoiselle Déjazet avant la fuite de Ham. Ce serait trop de dire qu'elle était dévote, car ses pratiques étaient modérées et on ne l'a vue, à aucune époque de sa vie, s'entourer de robes noires. Elle était catholique, simplement : ce mot en dit assez. Son respect pour les prêtres n'alla jamais jusqu'à leur abandonner la direction de sa conduite propre et je crois qu'elle était très éloignée de vouloir leur remettre le gouvernement de la société civile. Je suppose, quoiqu'elle ne me l'ait jamais dit, qu'elle croyait le pouvoir temporel nécessaire à l'indépendance et à la dignité du Saint-Père. D'autre part, elle savait combien la papauté s'était montrée ingrate envers Napoléon et, en cela comme en tout, elle faisait cause commune avec son mari. S'il y a eu un parti de l'Impératrice, elle n'en était pas : elle était du parti de l'Empereur. De même que la femme
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d'un avocat s'intéresse aux causes qu'il plaide et la femme d'un poète au succès de ses vers, que la femme d'un artiste discute avec lui des idées de tableaux, se passionne pour telle ou telle École, révéla médaille d'honneur ou l'Institut et déteste le critique qui a éreinté l'exposition de son mari, que la femme d'un officier médite l'Annuaire, sait sur le bout du doigt les promotions et tressaille aux bruits de guerre, ainsi l'Impératrice était de moitié dans tout ce qui arrivait d'heureux ou de fatal à l'Empereur. Elle avait certainement, en politique, son idéal, ou, si l'on veut, ses chimères. Mais la politique, en tant que besogne quotidienne, lui répugnait. Lorsqu'elle était à Camden, pendant la captivité de l'Empereur, elle me montrait souvent des lettres qui lui arrivaient de Genève ou de Bruxelles. Ces lettres, qui lui offraient mille conseils, plus ou moins déraisonnables, émanaient de certaines femmes de la Cour qui se prenaient pour des politiciennes. L'Impératrice me disait, en me montrant ces lettres : « Conçoit-on qu'une femme se mêle de politique sans y être forcée par sa situation? » C'était précisément son cas.
J'ai dit qu'elle était, pour Napoléon III, comme une seconde conscience. Elle lui prêtait son intuition, son instinct, et lui, qui croyait au pouvoir de l'intuition, à l'infaillibilité de l'instinct, la consultait comme d'autres consultent une somnambule^. Sou-
1. On a vu quelle haute opinion avait l'Empereur des dons politiques de l'Impératrice. 11 se trompait sur ses facultés lorsqu'il voulait remployer dans ses négociations diplomatiques. Je crois très vraies les révélations faites par le baron de Hubner dans ses Mémoires, sur ces tentatives et sur le résultat négatif auquel elles aboutirent. Evidemment, l'Impératrice
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vent, il passait outre : quelquefois, après avoir d'abord obéi à la suggestion, il se ravisait et, dans ces cas-là, elle ne boudait jamais. Un soir, pendant les émeutes de 1869 dont il a déjà été question, l'Empereur prit le bras de l'Impératrice pour aller visiter avec elle un régiment de ligne, campé dans la grande galerie du bord de l'eau. On disait que plusieurs quartiers étaient soulevés et que le palais pouvait être attaqué. Les soldats étaient à dîner et il est pro- Odbl^ que leur dîner était plus copieux que de coutume. L'arrivée des souverains ne manquerait pas de les électriser. «Allons! » dit l'Impératrice. Elle n'était pas arrivée à la galerie de Diane qu'elle s'arrêta court. « On va rappeler le repas du 5 octobre, Louis XIV et Marie-Antoinette au banquet des gardes du corps! » J'étais tout près. «N'est-ce pas? » me dit-elle. Elle faisait appel à mon témoignage personnel, car il ne pouvait entrer un moment dans sa pensée que je me permisse d'offrir un conseil au souverain. Je répondis par un geste vague et les autres personnes présentes firent de même. Elle continua à parler sur ce thème avec vivacité. L'Empereur rentra dans le salon sans mot dire, mais le lendemain, dans les mêmes circonstances, la visite projetée s'accomplit.
Au mois de septembre 1903, l'Impératrice, causant avec moi très franchement des anciens jours, me dit :
— J'étais opposée à ce que l'Empereur poussât plus loin ses réformes libérales. Suivant moi, il de-
devait être une détestable diplomate si la diplomatie est l'art de cacher ses intentions, de paraître indifférent lorsqu'on est anxieux et, — comme le maître de danse de Musset, — de regarder à droite lorsqu'on veut aller à gauche.
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vait rester ce qu'il était; la liberté eût été le don de joyeux avènement de son fils.
— Votre Majesté, dis-je, songeait-elle à la crise qui se fût alors produite, à ce grand pays soudainement délivré et grisé d'indépendance après de longues années de sujétion, et cela sans apprentissage préalable, sous un prince sans expérience et, peut-être, sous une minorité ?
— Je comptais, dit l'Impératrice, sur la générosité des Français.
Quoi qu'il en soit, elle s'était résignée et pensait que l'épreuve commencée devait être loyalement poussée jusqu'au bout. C'est elle-même qui le dit, et dans une lettre qui n'était pas destinée, certes, à la publicité. Les membres de la commission des Papiers trouvés aux Tuileries n'y virent que des fautes d'orthographe; l'Histoire y verra, je crois, une preuve irrécusable de la bonne foi, de la raison et du, patriotisme de l'Impératrice :
« Mon bien cher Louis,
» Je t'écris en route sur le Nil... J'ai de tes nouvelles et de celles de Louis tous les jours par le télégraphe. C'est merveilleux et bien doux pour moi, car je suis tenue à la rive amie par ce fil qui me rattache à toutes mes affections. J'étais bien tourmentée de la journée d'hier et de te savoir à Paris sans moi, mais tout s'est bien passé, à ce que je vois par ta dépêche. Je pense qu'il faut ne pas se décourager et marcher dans la voie que tu as inaugurée. J'espère que ton discours sera dans ce sens.
» Je suis bien loin et bien ignorante des choses pour parler ainsi, mais "je suis intimement con-
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vaincue que- la suite dans les idées, c'est la véritable force. Je n'aime pas les à-coups et je suis persuadée qu'on ne fait pas deux fois dans le même règne des coups d'État. Je parle à tort et à travers, car je prêche un converti qui en sait plus long que moi, mais il faut bien dire quelque chose, ne fût-ce que pour prouver ce que tu sais, que mon cœur est près de vous deux et si, dans les jours de calme, mon esprit vagabond aime à se promener dans les espaces, c'est près de vous deux que j'aime à être dans les jours de souci et d'inquiétude... Loin des hommes et des choses, on respire un calme qui fait du bien et je me ligure que tout va bien, parce que je ne sais rien. »
Cette lettre, que j'abrège, est vraiment précieuse. Avec elle, on restituerait tout le caractère de l'Impératrice si les témoignages manquaient. Car elle est là, tout entière, avec sa franchise d'impression que tempère une sincère modestie, avec son honnêteté fondamentale et indestructible, avec ce mélange d'héroïsme et de finesse, de bon sens et de rêverie, qui faisait de cette Espagnole une parfaite Française, avec sa droite et simple tendresse de femme et de mère, si opposée à cette grandeur tragique que quelques-uns lui ont prêtée. Surtout, on y voit dans quel sens, sur quel ton et jusqu'à quelle limite elle se reconnaissait le droit de donner des conseils. Dans neuf cas sur dix, elle renvoyait à l'Empereur l'écho de sa propre pensée.
Lorsque le ministère du 2 janvier 1870 entra en fonctions, le premier soin de M. Emile Ollivier fut de l'évincer du Conseil auquel elle assistait depuis nombre d'années. Dans cette même conversation du
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mois de septembre 1903, à laquelle j'ai fait allusion, elle rappela ce fait et j'exprimai un blâme sur l'action du premier ministre de 1870. « Mais, dit-elle, c'était logique; je n'avais plus besoin d'apprendre un métier que je ne devais plus exercer ! » On va voir tout à l'heure comment les circonstances lui rendirent la présidence effective du Conseil et que M. Ollivier luimême eut à invoquer sa présence. Mais ce moment était encore éloigné et il régnait un grand optimisme dans les sphères parlementaires et ministérielles. Le château se laissa gagner à cet optimisme, au lendemain du plébiscite. Pendant un moment, je crus moimême à la durée de l'Empire.
LA REGENCE (28 juillet-7 août 1870.)
Jamais Saint-Cloud ne m'avait paru plus beau que dans l'été de 1870; jamais je n'y avais mieux senti l'impression de majestueux repos que me donnait cette grande demeure. Bien que la manifestation plébiscitaire du 8 mai n'eût pas produit tous les résultats qu'on en avait espérés, elle avait fort découragé les partis extrêmes et à ce découragement correspondait une détente sensible dans les sphères gouvernementales. Cela semblait très doux après l'inquiétude et la surexcitation constante où l'on avait vécu depuis un an. On n'osait pas encore espérer un avenir heureux, mais on commençait à croire à un lendemain tranquille.
De fêtes, il n'en était pas question : les souverains n'aspiraient qu'au repos. Ceux qui avaient connu la Cour dix ou douze ans plus tôt, au temps des grandes cocodeltes, ne la reconnaissaient pas. « C'est un pen-
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sionnat», disait un de ces messieurs au fumoir. Et un autre reprenait, encore plus aigrement : « Vous voulez dire une nursery! » En effet, avec les deux nièces de l'Impératrice et les deux filles de madame Walewska, dont la cadette était presque une enfant, le Prince et son ami Louis Gonneau formaient un groupe juvénile que renforçaient encore les deux demoiselles d'honneur, mademoiselle de Larminat et mademoiselle d'Elbée. Un petit monde joueur, gai, bavard, agité quelquefois par de légères querelles qui ne ressemblaient guère aux intrigues d'autrefois. Ma chambre, au second, ouvrait sur cette large allée de marronniers qui monte à perte de vue derrière le château, dans la direction de Villeneuve. Au-dessous de moi, j'entendais des pianotages, des bruits de lecture à haute voix, des éclats de rire qui couraient de chambre en chambre et se perdaient dans cette immensité de Saint-Gloud. Puis le silence retombait, plus profond et plus lourd, à peine troublé par le bruissement infini des feuillages et le chuchotement lointain des jets d'eau. Dans cette atmosphère, il semblait possible d'oublier la grande ville, toujours en fièvre, qu'on devinait à peine, sous un rideau de brume, des fenêtres les plus hautes de la façade orientale.
Deux fois par semaine, vers dix heures, on voyait monter la côte et entrer dans la cour un étrange convoi : une dizaine de voitures qui se suivaient les unes les autres. C'étaient les ministres qui venaient au Conseil et qui déjeunaient ensuite avec la famille impériale et le service. Ils se gardaient bien de nous parler politique. Eux partis, Saint-Cloud reprenait son air de grandiose et mélancolique solitude, avec,
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çà et là, dans quelques coins, un peu d'animation enfantine.
Je m'attarde, involontairement, à évoquer ces derniers jours de calme, ce répit suprême avant la tempête qui emporta ce palais et ses habitants. Aucun souvenir précis ne s'offre à ma mémoire, aucun incident, sauf une visite de Prévost-Paradol à l'Impératrice. Lui aussi était bien près de la catastrophe. C'est au moment où il venait d'accepter le poste de ministre à Washington. On lui avait suggéré cette démarche et il la faisait, je crois, sans enthousiasme. L'Impératrice avait le plus grand désir de lui plaire et s'était fait renseigner avec soin sur son visiteur. Elle me chargea de recevoir et d'introduire Prévost- Paradol. Lorsqu'il entra dans le premier salon, j'allai au-devant de lui et me nommai : « L'Impératrice, lui dis-je, a voulu avoir aujourd'hui un normalien pour chambellan, afin que vous vous sentiez, dès le seuil, en pays ami. » Il sourit, mais ne répondit rien, soit qu'il ne trouvât rien à dire, soit qu'il fût essoufflé d'avoir monté l'escalier trop vite. Lorsqu'il sortit, au bout d'un quart d'heure, il fat également silencieux et ne jugea pas à propos de me communiquer aucune impression. Celle de l'Impératrice fut qu'il avait des manières parfaites. Mais elle semblait un peu déconcertée de sa froideur et, pour tout dire, un peu déçue : l'homme supérieur ne s'était pas montré.
Les journées qui s'écoulèrent entre le moment où éclatèrent les premières rumeurs de guerre et le départ de l'Empereur pour l'armée, ne m'ont laissé qu'un souvenir effroyable et trouble comme un cauchemar où les images se pressent et se confondent.
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A peine la candidature d'un prince de Hohenzollern au trône d'Espagne nous avait-elle inquiétés que la renonciation faite par le prince nous rassura ; et à peine étions-nous rassurés que nous avions un nouveau sujet d'anxiété. Un jour, c'était Emile Ollivier qui jetait aux échos des couloirs du Palais-Bourbon son fameux: «L'incident est vidé! » Et, le lendemain, c'était la circulaire belliqueuse du duc de Gramont qui réclamait une renonciation solennelle engageant l'avenir et émanée du chef des Hohenzollern, du roi de Prusse lui-même. Puis, coup pour coup, l'incident d'Ems répondait à cette circulaire et une déclaration de guerre répondait à l'incident d'Ems. 11 semblait que nous n'avions pas eu le temps de nous reconnaître, de réfléchir, de respirer, et déjà nous avions passé de la sécurité la plus complète, d'une sorte de douce torpeur à l'anxiété aiguë.
Que pensait l'Empereur ? C'était là, pour nous tous, un mystère profond. Les anciens membres de la maison qui étaient députés ', devaient lui demander une audience lorsqu'ils désiraient l'entretenir de quelque sujet relatif à leur mandat politique. J'ai vu le marquis d'Havrincourt, qui jouissait d'une influence considérable et très légitime dans le parlement, quitter le château après avoir fait son service pendant quinze jours, sans avoir pu parler à l'Empereur pendant cinq minutes. Cependant, si on se reporte aux journaux du temps, on les trouve remplis de dénonciations contre <( l'ascendant néfaste de l'entourage ». M. Thiers disait à qui voulait l'entendre :
i. Une loi récente avait mis les membres de la maison en demeure d'opter entre leur charge de Cour et le mandat parlementaire.
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« Nous n'aurons pas la guerre : l'Empereur n'en veut pas. » J'ai su depuis que M. Thiers avait raison. Mais, le 15 juillet 1870, nous n'en savions pas si long et, après avoir déjeuné avec les ministres, nous nous précipitions sur les journaux pour avoir des nouvelles.
L'Impératrice, en général, ne cachait guère sa pensée, mais, en ces jours de doute et d'attente, elle sentait la nécessité de la prudence. M. Thiers, qui savait la vérité, mais qui, dans la pratique, lui préférait souvent son contraire, mit, plus tard, en circulation certain mot que l'Impératrice était censée avoir laissé tomber en causant avec un diplomate, M. Lesourd, et qui rejetait sur elle, en quelque sorte, la responsabilité de nos désastres : « Cette guerre-là, lui aurait-elle dit, c'est ma guerre! » M. Rouher fit venir M. Lesourd et l'interrogea. — « L'Impératrice vous a-t-elle adressé la parole qu'on lui prête? » — « Jamais! » — « Ou quelque mot analogue? » — « Pas davantage. » — « Voulez-vous m'écrire une lettre dans ce sens pour établir la vérité? » — « Oui, certes !» — « Et m'autorisez-vous à la publier ? » — « Je vous y autorise. » M. Rouher porta cette lettre à l'Impératrice, mais crut devoir ajouter que la destitution de M. Lesourd était certaine s'il donnait ainsi un démenti au chef de son gouvernement. Or, il avait besoin de sa place pour vivre. L'Impératrice, là-dessus, mit la lettre dans un tiroir où elle doit être encore à l'heure où j'écris.
Dans l'exil, elle s'est expliquée avec moi, en toute franchise, sur ses sentiments et sur son rôle au moment de la déclaration de guerre. Son rôle ? Il avait été nul. Quant à ses sentiments, ils avaient été ceux
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de beaucoup de Françaises. On lui disait que la guerre était inévitable, qu'il valait mieux la faire immédiatement, attendu que nous étions prêts et que les chances de succès iraient en diminuant avec les années ; elle croyait tout cela, et comment ne l'aurait-elle pas cru, elle qui avait au plus haut degré le respect des compétences et des spécialités? C'est pourquoi elle acceptait la lutte comme une douloureuse nécessité.
Quant au Prince impérial, dès qu'il fut assuré d'aller à la guerre, sa joie était extrême et il m'en voulait un peu de ma tristesse.
La dernière promenade faite par l'Impératrice et( le Prince impérial fut un pèlerinage à la Malmaison. On s'y rendit en poste avec les chars à bancs. Les voitures pénétrèrent dans le parc par une porte qui donne sur la campagne. Nous traversâmes les pelouses et les boulingrins où Bourrienne poursuivait de ses soupirs la jeune Hortense de Beauharhais. Nous entrâmes dans la maison. L'Impératrice, qui nous guidait, nous montra une corbeille à ouvrage d'où s'épanchait une quantité d'écheveaux en désordre et nous dit : « Ce sont les laines de l'Impératrice Joséphine. » Ce qui me frappa le plus, ce fut le cabinet du premier Consul, qui avait la forme et l'aspect d'une tente militaire. Il était tapissé d'une toile aux grandes raies bleues et blanches. Mais tout cela sentait le moisi et, même en ce jour d'été, la maison et le jardin avaient quelque chose de triste et d'abandonné, en harmonie avec les souvenirs sinistres que rappelait le nom de l'endroit.
J'étais présent lorsque l'Empereur reçut l'adresse du Sénat. C'était dans la galerie de Diane; qui occu-
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pait presque tout le premier étage de l'aile gauche et qui était remplie de vieux « cabinets » et de bronzes admirables. Je crois que cette salle avait vu la couronne offerte à Napoléon Ier par les représentants de la nation. Les sénateurs de 1870 arrivaient très excités, mais le ton morne, presque dolent, du souverain, ce ton si différent de celui qu'il prenait, d'ordinaire, en public, glaça tout le monde et je crois voir encore sur les visages l'effet de cette phrase : « Nous commençons une guerre longue et difficile. » J'entendis, au sortir de cette réception, des blâmes très vivement et très librement exprimés.
Dans cette même galerie, certain soir de la dernière décade de juillet, — peut-être était-ce le 27, — tous les officiers et toutes les dames de la maison, présents à Paris, au nombre de quarante environ, furent invités à dîner pour dire adieu à l'Empereur et au Prince. C'est au dessert de ce dîner que la musique de la Garde joua pour la première fois la Marseillaise, proscrite depuis dix-huit ans.
Ce soir-là, il y eut une pluie d'étoiles filantes et une des jeunes filles m'informa gravement que, si l'on avait le temps de crier : « Victoire! » pendant la chute du météore, le succès des armes françaises était assuré.
Le départ de l'Empereur eut lieu le 28. Le train spécial qui devait l'emmener chauffait près de la grille dite d'Orléans sur un tronçon de voie qui, sortant du parc réservé, rejoignait la ligne de Paris à Versailles. Ce départ avait un caractère strictement privé. Seuls, les ministres étaient présents avec la famille impériale et les personnes de service. Jusqu'à la dernière minute, l'Impératrice montra un visage
calme et souriant. Au moment où le train commença à glisser sur les rails, elle cria au Prince :
<( J'espère, Louis, que tu feras ton devoir. »
L'Empereur et le Prince, debout derrière la glace à demi levée, répondirent à la fois, mais je n'entendis pas leurs paroles, qui se perdirent dans une acclamation des assistants. Quelques secondes plus tard, le cri de Vive l'Empereur ! était répété par les foules stationnées au dehors. C'est la dernière fois que j'aie entendu ce cri en France.
Gomme je revenais vers le château avec M. de Parieu, l'Impératrice nous dépassa. Elle était seule dans sa petite voiture avec la princesse Clotilde. Toutes deux pleuraient. M. de Parieu, qui connaissait mes sentiments, me dit, quand elles furent passées : « Vous savez qu'on dit que l'Impératrice a poussé à la guerre? Hé bien, ce n'est pas vrai. L'autre jour, en sortant du Conseil, elle m'a dit : « Qu'est-ce que vous pensez, M. de Parieu? » Je lui ai répondu : « Madame, je pense que, si l'Angleterre nous offrait sa médiation, nous aurions grand tort de ne pas l'accepter. » Elle a répliqué : « Je le crois comme vous. »
Le chef du cabinet de l'Empereur, M. Conti, était absent. Il était allé, déjà fort malade, faire une cure à Orezza. Franceschini Piétri, le secrétaire particulier, accompagnait Napoléon III à l'armée. Quant à M. Damas Hinard, secrétaire des commandements de l'Impératrice, il ne pouvait être question de le mêler à la politique. Il avait donc été convenu que je ferais fonction de secrétaire auprès de la Régente et, en cette qualité, le chiffre qui servait à la correspon dance du souverain et de la souveraine m'avait été confié. Je crus d'abord que mes fonctions seraient
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une sinécure. L'Impératrice n'avait aucune expérience, ni même aucune idée de ce travail régulier et méthodique qui s'impose à un chef d^État effectif. D'ailleurs, on ne la consultait sur rien; c'est à peine si on l'informait, après coup, des résolutions prises. Elle n'était régente que de nom et n'avait aucun pouvoir. Aussi étais-je bien loin de prévoir le rôle que les événements et son propre caractère allaient bientôt lui attribuer dans la direction du gouvernement. Mais, au bout de deux ou trois jours, je commençai à la mieux comprendre. Elle dédaignait les paperasses, la broutille administrative, la routine du Cabinet; mais elle s'était tracé nettement un double but, auquel elle espérait atteindre avec son intelligence et ses ressources de femme : 1° obtenir des adhésions dans les rangs des diverses oppositions et rallier les partis dans un commun élan d'enthousiasme national; 2° susciter des alliés à la France parmi les puissances étrangères.
En ce qui touche la première partie du programme, il fallait, d'abord, calmer la presse, dont les polémiques étaient montées à un ton de violence effrayant. Elle me chargea d'écrire à Paul de Cassagnac pour faire appel, en ce sens, à sa générosité, à son dévouement, comme à son sens politique. La réponse ne se lit pas attendre et elle fut telle que l'Impératrice pouvait la désirer. En même temps, elle m'envoya chez M. Adelon, chef du cabinet d'Emile Ollivier, pour modérer son zèle dans certaine affaire de presse, alors pendante et d'où dépendait l'existence de deux grands journaux parisiens. La Presse, condamnée à une amende qu'elle ne pouvait payer, eût été supprimée de plein droit et sa condamnation aurait en-
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traîné celle du Rappel. Je m'aperçus, dès les premiers mots, que M. Adelon se faisait l'idée la plus fausse du caractère de la Régente. Il crut d'abord que je venais lui demander des sévérités exceptionnelles : qui sait? peut-être la tête des journalistes incrimi- Dés II fut très surpris de trouver ^'Impératrice plus libérale que lui. Mais il ne me cacha pas, — et, en cela, je crois qu'il avait parfaitement raison, — qu'avecles hommes de l'opposition, la générosité serait comptée comme une faiblesse et n'éveillerait aucune gratitude. Il était d'avis de laisser les choses suivre leur cours devant la justice, sauf à gracier la Presse, si elle demandait sa grâce. « Et si elle ne la demande point? » M. Adelon fit un geste vague qui signifiait : c En ce cas, nous nous en lavons les mains. » Je fis mon rapport à l'Impératrice, qui persista dans sonessai de conciliation. L'affaire, appelée le lendemain, fut renvoyée à huitaine et ne reparut jamais au rôle ^. Bien autrement importante était la question des alliances. Dès la première heure, l'Angleterre s'était dérobée. Lord Granville, présent à Paris, s'était d'abord caché, puis^enfui ; l'ambassadeur, lord Lyons, avait reçu l'ordre d'être introuvable. Quant à l'Italie, la tâche de réveiller chez elle la mémoire et la conscience revenait, de droit, au prince Napoléon, gendre . de Victor-Emmanuel. Nous avions à Saint-Pétersbourg un représentant très habile et très bien en
1. Quelques années après, un des deux journaux dont l'existence avait été sauvée par ma visite à la place Vendôme, annonçant la mort de mon père, crut annoncer la mienne et ajouta, en guise d'oraison funèbre : « Ça en fait toujours un de moins! » Il est fort heureux pour le journal en question que je n'eusse pas pensé de même en juillet 1870, lorsqu'il était question de le supprimer.
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Cour, —j'ai pu en juger plus tard, car j'ai vu de mes yeux avec quelle distinction et quelle sympathie le traitait Alexandre IL Moins de dix jours avant la révolution, le général comte Fleury devait obtenir du Tsar de sérieuses promesses d'une intervention sur cette double base, maintien de la dynastie, intégrité du territoire. L'Impératrice se réservait d'agir sur l'Autriche par l'intermédiaire du prince de Metternich. Elle eut avec lui une longue conversation qui ne fut, évidemment, ni sans intérêt ni sans résultats, car elle se décida à aller elle-même la rapporter à l'Empereur. Je faisais déjà mes préparatifs pour l'accompagner à Metz. Mais les événements coupèrent court à ce projet de voyage.
Dès le 30 juillet, c'est-à-dire le surlendemain du départ de Napoléon III pour Metz, l'Impératrice avait reçu de lui une lettre qui l'avait consternée. A Metz, l'Empereur n'avait trouvé, à son arrivée, que désordre, confusion et mésintelligence. Rien n'était prêt pour la marche en avant. Or, l'Empereur, trop bien instruit de notre infériorité numérique, avait espéré que la rapidité de notre mobilisation l'emporterait sur la lenteur proverbiale des Allemands et lui rendrait l'avantage. C'est là-dessus que reposait son plan. II se flattait, par une double pointe, de séparer l'Allemagne du Nord et l'Allemagne du Sud : ce qui permettrait à celle-ci de secouer un joug encore mal affermi et de prendre, sous nos auspices, la revanche de 1866. L'Autriche, dans ce cas, n'hésiterait plus à se prononcer pour nous*. Tout ce plan de cam-
1. L'Empereur a exposé ce plan dans la brochure : Sur les causes de la capitulation de Sedan, par un capitaine d'Etat- Major, que je lui ai vu écrire à Chislehurst.
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pagne tombait, du moment que le général en chef n'avait pas sous la main la moitié des effectifs attendus, du moment que le service des approvisionnements et des transports n'existait pas, n'avait même pas reçu un commencement d'organisation.
Cette lettre navrée, douloureuse, avait profondément impressionné l'Impératrice ; elle laissait prévoir les malheurs qui allaient suivre. Cependant, le 2 août, parvint à Saint-Cloud une double dépèche, de pereur et du Prince impérial, annonçant la marche en avant et le combat de Sarrebrûck. Le télégramme de l'Empereur, qui avait un caractère purement privé et que l'Impératrice eût voulu garder pour elle, fut publié par le ministère et fut impitoyablement raillé par la presse opposante. En voici le texte :
« Louis vient de recevoir le baptême du feu. II a été admirable de sang-froid. Il n'était nullement impressionné et semblait se promener au bois de Boulogne.
» Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui dominent la rive gauche de Sarrebriick. Les Prussiens ont peu résisté. Il n'y a eu qu'un feu de tirailleurs et de canonnade. Nous étions en première ligne, mais les balles et boulets tombaient à nos pieds. Louis a conservé une balle qui était tombée près de lui. Il y a des hommes qui pleuraient en le voyant si calme.
>s pertes consistent en 1 officier tué et 10 soldats blessés. »
•rivis sur-le-champ au Prince et reçus de lui, en réponse, une lettre dans l'après-midi du 4. Cette lettre, dont j'ai donné le texte dans mon livre sur le Prince impérial, fut la dernière joie de l'Impératrice.
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À l'heure même où nous la lisions ensemble, le combat funeste de Wissembourg, où périt le général Abel Douay, ouvrait la longue série de nos revers. La nouvelle parvint à Saint-Cloud dans la nuit du 4 au 5, mais elle ne fut annoncée aux Parisiens que le 5, à deux heures. C'est alors qu'elle fut affichée en Bourse et tout le monde sait qu'il est impossible de choisir une plus mauvaise heure pour jeter sur le marché une grosse nouvelle faite pour le déséquilibrer. Lavisse, qui vint me voir à Saint-Cloud cette môme après-midi, me signala le fait avec ses conséquences et j'en instruisis l'Impératrice. J'ignore si cette malencontreuse mesure était due au ministre de l'Intérieur, M. Ghevandier de Valdrôme, ou au président du Conseil; je tiens seulement à remarquer que la Régente n'y était pour rien.
Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, l'agitation alla croissant dans Paris. La colère fermentait dans les veines de la grande ville et, ne sachant à qui se prendre, se rua sur une ou deux boutiques de changeurs qui portaient des noms allemands. Tout à coup, vers midi, la nouvelle d'une grande victoire, remportée par Mac-Mahon, se répandit comme une traînée de poudre, mit tous les quartiers du centre en fièvre et en fête. Les journalistes, ameutés, assiégeaient le ministère de l'Intérieur ; à la Bourse, la spéculation se livrait à des écarts effrayants. Nous continuions à ne rien savoir. Clément Duvernois nous expédia un de ses rédacteurs pour nous mettre au courant de cette situation. Il arriva vers trois heure* Après l'avoir écouté, le marquis de Piennes et moi, sur l'ordre de l'Impératrice, nous partîmes pour Paris. La fausse nouvelle était déjà officiellement démentie,
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mais la moitié de la ville était encore pavoisée. Ici, la foule, furieuse, faisait retirer les drapeaux ; là, on se réjouissait encore. J'allai à la place Beauvau et à la place Vendôme; je vis plusieurs hommes politiques très inquiets, entre autres le préfet de police, qui me dit : c Ce sera chaud ce soir! » A neuf heures et demie, nous rentrions à Saint-Cloud. L'Impératrice était dans le- salon central du premier étage, voisin de la bibliothèque. Elle avait auprès d'elle la princesse d'Essling (grande-maîtresse de sa maison), la princesse de la Moskowa et la comtesse de Rayneval (qui faisaient leur service comme dames du palais), la comtesse Clary, dont le mari était auprès du Prince impérial, le prince de Metternich, qui avait dîné à Saint-Cloud, ses deux nièces, Marie, duchesse de Galisteo, et Louise, duchesse de Montoro, leur gouvernante, mademoiselle Redel,lecomtedeCossé-Brissac, chambellan de service, l'amiralJurien delà Gravière, aide de camp de l'Empereur, spécialement chargé par le souverain de veiller sur la souveraine : mission dont il s'acquitta avec un dévouement sans égal, enfin le lieutenant de vaisseau Eugène Conneau, officier d'ordonnance, délégué, aussi, auprès de la personne de l'Impératrice et, probablement, deux ou trois autres personnes que j'oublie. Le général Lepic entrait en même temps que nous. Il venait avec une mission du Conseil. Il apportait à la signature de l'Impératrice un décret qui mettait Paris en état de siège, avec une lettre d'Emile Ollivier qui conjurait l'Impératrice, vu la gravité des circonstances, de « rentrer immédiatement à Paris à la tête des troupes dont elle disposait ». Nous nous regardâmes. Ces troupes consistaient en 160 hommes présents au dé-
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pôt des voltigeurs de la Garde. N'importe! L'Impéràtrice signa docilement le décret et promit de rentrer aux Tuileries. Après quoi, elle se retira dans son appartement, le générai Lepic repartit pour Paris, les dames restèrent un moment encore à causer; M. de Piennes et moi, nous allâmes prendre quelque nourriture. Â peine étions-nous à table qu'on apporta une dépêche du grand-quartier général. Nous montâmes, pour la déchiffrer, dans un des salons du premier étage, avec l'assistance de M. de Gossé-Brissac. Dès les premiers mots, la situation se révélait dans son horreur. Qu'on s'imagine l'heure tardive, la salle silencieuse et, sur une grande carte déployée, trois hommes à genoux, pâles, en sueur, épelantavec désespoir cette fatale dépêche qui leur apportait, à travers la nuit, la nouvelle d'un désastre et dont chaque mot était un coup de massue. « Nos troupes, disait-elle, sont en pleine retraite... Il ne faut plus songer qu'à défendre la capitale... » Une seconde dépèche arriva presque aussitôt, annonçant la défaite de Mac-Mahon à Reichshoffen, qui coïncidait avec celle de Frossard à Forbach. Deux grandes défaites en une journée! Il n'y avait jamais eu rien de semblable dans toute notre histoire. Cette seconde dépêche se terminait, il est vrai, par les mots : « Tout peut encore être rétabli. » Mais, après tout ce qui précédait, cette conclusion semblait un non-sens.
Nous demeurions étourdis et comme assommés, avec cette angoisse particulièrement horrible, connue de ceux qui sont les premiers à recevoir une mauvaise nouvelle et dont le devoir est de l'annoncer au reste du monde.
Il était onze heures et demie.
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— Qui est-ce qui va porter cela à l'Impératrice?... demanda le marquis de Piennes.
M. de Brissac et moi, nous nous taisions. M. de Piennes était un homme énergique, aux résolutions soudaines.
— C'est bien, dit-il, j'y vais.
Il reparut au bout de cinq minutes, très pâle.
— Savez-vous ce qu'elle m'a dit? « La dynastie est perdue, il ne faut plus songer qu'à la France. »
Ce mot nous rendit la force. Déjà l'Impératrice agissait sur nous, comme elle allait agir sur tous ceux qui rapprochèrent durant ces mémorables semaines. C'était bien elle : celle dont l'amiral Jurien se plai sait à dire qu'elle avait « des moments de Chimène ». Mais combien supérieure à Chimène, puisque, sans une seconde de réflexion, elle immolait à l'honneui national sa propre grandeur, celle de son mari, celle de son fils, tout ce qu'elle aimait! On dira peut-être : « Ce n'était qu'un mot! » Non, c'était une règle de conduite et elle fut invariablement suivie, comme on va voir.
Moins d'un quart d'heure s'était écoulé lorsqu'elle reparut dans te salon où les femmes étaient encore réunies, déjà informées des tristes événements de la journée. La princesse d'Essling s'avançait les bras levés, tout en larmes.
— Ah ! madame !...
— Ne m'attendrissez pas, dit l'Impératrice, j'ai besoin de tout mon courage.
J'allai réveiller l'amiral, dont l'invincible optimisme réagit immédiatement contre les mauvaises nouvelles. En descendant l'escalier, il eut un mot caractéristique :
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<( Hé bien, après tout, me dit-il, ce n'est pas si mauvais ! »
Mot de marin qui a été souvent dans la tempête et qui en est sorti. L'amiral possédait le don d'espérer qui, souvent, donne la force d'agir. De ces dépèches atroces, il ne voulait retenir que la dernière ligne : « Tout peut encore se rétablir. »
L'Impératrice résolut de retourner à Paris cette nuit même. Des télégrammes convoquèrent aux Tuileries les membres du Conseil privé et les ministres. M. de Brissac et moi, nous partîmes en avant pour prendre les mesures nécessaires. Il était deux heures moins un quart quand nous descendîmes au pavillon de l'Horloge. Le maréchal Baraguey d'Hilliers, convoqué pour minuit, se promenait depuis deux heures sous la voûte, exposé à un vent glacial. Il avait l'air furieux et il nous répondit à peine quand nous l'invitâmes à entrer. Le préfet de la Seine, Henri Chevreau, et le général d'Antemarre, commandant les gardes nationales de la Seine, étaient aussi présents.
A trois heures, la souveraine était arrivée et le Conseil s'ouvrait sous sa présidence qui fut, tout le monde le sentit, une présidence effective. Les présidents des deux Chambres, Rouher et Schneider, assistaient à cette séance où l'on entendit, à titre consultatif, le général de Chabaud-Latour et le général Trochu, ce dernier amené par Emile Ollivier. Le général Trochu était alors très populaire pour avoir exposé ses vues sur la réorganisation militaire, en opposition à celles du gouvernement, dans une brochure dont la publication était une infraction à la discipline. C'est de quoi le public, toujours prêt à applaudir l'insubordination, lui savait un gré infini.
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Quant à la valeur technique des critiques adressées par le général au plan ministériel, il n'y avait que les gens du métier qui fussent en état de les apprécier. Donc, cette nuit-là, l'Impératrice fit connaissance avec la faconde du général Trochu, qui devait bientôt lui devenir familière. La séance levée et les ministres partis, M. Trochu parla encore devant deux ou trois auditeurs sans importance, tels qu'Eugène Conneau et moi. Il eût été capable de haranguer les huissiers si nous l'avions abandonné.
Je m'étendis, tout habillé, sur un divan dans un des salons du rez-de-chaussée. Lorsque j'ouvris les yeux, je fus très surpris de voir, debout près de moi, madame Walewska qui venait de me frapper sur l'épaule. Il me fallut un moment pour me rappeler tout ce qui s'était passé et comprendre comment cette apparition insolite remplaçait l'honnête figure de Pestel. qui me réveillait chaque matin. Madame Walewska était venue aux nouvelles et, errant dans le palais, était arrivée jusqu'à la porte de l'Impératrice. La, elle avait appris que la Régente avait besoin de moi et s'était mise à ma recherche. Ce fait montre la confusion qui régnait dans le palais. Ni serviteurs. ni factionnaires nulle part. Les meubles étaient sous des housses grises et l'Impératrice ne voulut pas qu'on les enlevât. Pendant le mois qui suivit, ce fut une existence de bohème. Nous dormions et nous mangions où, quand et comme nous pouvions, nous travaillions sur les coins de table qui s'offraient. En un mot, nous vivions campés dans les Tuileries. Madame Lebreton-Bourbaki, dame lectrice de l'Impératrice et sœur du général qui commandait la Garde impériale, s'était fait dresser un lit dans une
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pièce qui suivait immédiatement le cabinet de toilette de l'Impératrice et où le Prince avait travaillé tout un hiver, pendant qu'on aménageait le pavillon de Flore. Là, elle se tenait à toute heure à la disposition de Sa Majesté. Depuis cette nuit du 7 août jusqu'à sa mort, survenue plus de trente ans après, elle n'a jamais quitté l'Impératrice. A l'époque dont je parle, il est arrivé plus d'une fois, à madame Lebreton et à moi, de servir l'Impératrice. Je ne suis pas d'une nature servile, mais le souvenir de ces soins, offerts par le dévouement et acceptés par l'affection, n'a rien qui me soit pénible.
Le 7 août était un dimanche. La Ptégente entendit la messe de bonne heure dans la chapelle des Tuileries. Elle m'envoya à la place Vendôme avec un message pour le président du Conseil. Je le trouvai endormi dans une petite pièce du rez-de-chaussée où il n'y avait guère d'autre meuble qu'un lit. En rentrant du palais, il s'était couché là pour ne pas déranger madame Ollivier. Je le réveillai, à mon tour, comme j'avais été réveillé moi-même une heure plus tôt. C'est un service qu'on est souvent appelé à se rendre les uns aux autres en temps de guerre ou de révolution : nous étions en proie à l'un de ces maux et en péril instant de l'autre.
Ollivier me parut plein d'énergie et de ressources. Il ne tarissait pas en éloges sur l'attitude et le langage de la souveraine dans le Conseil de la nuit précédente : « Elle a été admirable ; tout le monde en a été frappé l. »
1. En effet, on retrouvera l'écho de ce sentiment dans des dépositions faites devant la Commission d'enquête du 7 septembre, non seulement par les serviteurs de la dynastie, mais
Je quittai Emile Ollivier à l'arrivée des ministres, qui se réunissaient, fie nouveau, pour le Conseil. Us avaient à discuter les termes de leur proclamation, qui fut affichée vers midi, en même temps qu'un manifeste de la Régente. Ce manifeste était l'œuvre de M. de Lézay-Marnésia, premier chambellan de l'Impératrice depuis la mort du duc Tascher de la Pagerie ; il n'était pas mauvais, mais il eût été meilleur si l'Impératrice ne s'en était fiée, pour l'écrire, qu'à sa seule inspiration. Le soir, à sept heures trois quarts, le président du Conseil expédia au souverain la dépêche suivante :
« L'état de l'opinion publique est excellent. A la stupéfaction, à l'immense douleur, ont succédé la confiance et l'élan. Le parti révolutionnaire lui-même est entraîné dans le mouvement général. Un ou deux misérables ayant voulu crier Vive la République ont été saisis par la population elle-même. Chaque fois que la garde nationale sort, elle est acclamée. Ainsi, n'ayez aucune inquiétude sur nous et ne soyez qu'à la revanche, qu'il nous faut. Nous sommes prêts à faire tous les sacrifices.
j> Nous sommes tous unis ; nous délibérons avec le Conseil privé dans le plus parfait accord.
y> L'Impératrice est très bien de santé. Elle nous donne à tous l'exemple de la fermeté, du courage et delà hauteur d'âme. '
Nous sommes plus que jamais de cœur avec vous. ))
par des hommes qui ne pouvaient être soupçonnés d'aucun faible envers les personnes impériales. « L'Impératrice, a dit aérai do Chabaud-Latour, nous tint le langage le plus noble, le plus digne. »
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Assurément, cette dépêche fait honneur à M. Ollivier. Elle montre, cependant, qu'il se faisait des illusions sur plusieurs points, notamment sur le patriotisme des partis extrêmes et sur sa propre situation en face du pays et de la Chambre. Même au moment où la guerre avait été le plus populaire, il n'avait pas bénéficié de cette popularité. Après nos désastres, comment persuader à une nation placée dans le plus grand péril que les hommes destinés à l'en tirer s'appelaient Louvet, Chevandier de Valdrôme et Maurice Richard? C'étaient, tout au plus, des ministres pour le beau temps, non pour la tempête. Avec une injustice qui eût été de la lâcheté, si le public avait été de sang-froid, l'opinion du grand nombre se retournait brusquement contre Ollivier et le faisait responsable de cette guerre où elle l'avait entraîné malgré lui. Les plus impartiaux se demandaient si le grand orateur libéral, excellent'pour organiser une démocratie constitutionnelle, était le dictateur que demandait la Patrie en danger.
Haï de ses anciens amis de la gauche qui le traitaient de renégat, toujours suspect aux droitiers, le premier ministre, depuis le plébiscite et la retraite de MM. Buffet, de Talhouët et Daru, ne trouvait plus que de tièdes sympathies auprès du centre gauche, qui obéissait au mot d'ordre de M. Thiers. Il lui restait à constater la défection du centre droit, son principal appui, sa légion jusque-là fidèle. Il ne devait pas tarder à être éclairé là-dessus. Le Corps législatif avait été convoqué d'abord pour le 11, puis, sur la demande de M. Schneider, la date avait été rapprochée au mardi 9.
On voit quelle faute avait été commise lorsque les.
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pouvoirs de la Régente avaient été, au moment du départ de l'Empereur, enfermés dans de si étroites limites. Ceux-là mêmes qui les avaient tracées avaient été les premiers à lui conseiller d'en sortir. Elle les avait, en effet, franchies une première fois lorsqu'elle avait proclamé l'état de siège ; elle les franchit de nouveau en convoquant à bref délai le Corps législatif sans en référer à l'Empereur. Elle se préparait à outrepasser ses pouvoirs plus gravement encore en formant un Cabinet. « Voire Majesté, lui dis-je, agit révolutionnairement. » — « Il le faut bien », dit-elle. Elle le regrettait profondément, car elle était plus que qui que ce fût éprise de légalité et elle sentait que c'était ouvrir la voie à toutes les propositions inconstitutionnelles qui se succédèrent pendant les semaines suivantes. Mais elle cédait à des nécessités inéluctables. Il est, d'ailleurs, très nécessaire de remarquer qu'aucun des actes de l'Impératrice n'empiétait sur la souveraineté populaire, mais que ses usurpations de pouvoir, si l'on peut les appeler ainsi, étaient au détriment de la prérogative de l'Empereur. C'était, en quelque sorte, une affaire de ménage, une question à régler entre la femme et le mari.
A peine le Corps législatif était-il réuni que les trois groupes dynastiques de cette Chambre envoyaient à l'Impératrice chacun deux députés pour la pr'u v de former un nouveau ministère. Je me rappelle seulement deux de ces six ambassadeurs, parce qu'ils se trouvaient en opposition directe sur le nom du général Trochu : MM. de Dalmas et Dugué de la mnerie. Mais ils étaient tous d'accord sur un point, le renvoi d'Emile Ollivier.
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— (( Je n'ai pas le droit, répondit la Régente, de renvoyer le ministère ; mais, vu l'urgence, je crois que j'aurai le devoir de le remplacer, si vous le renversez. »
En effet, dans des circonstances comme celles où nous nous trouvions, c'était un devoir de préparer la solution de la crise ministérielle avant qu'elle fût ouverte. Le pouvoir, en effet, ne pouvait rester vacant vingt-quatre heures. Ce fut donc, pendant les journées du 7 et du 8 août, une continuelle allée et venue d'hommes politiques. Dès la première heurer simplement parce qu'elle avait tenu, en termes nobles et fermes, le langage de la situation, l'Impératrice était devenue le centre de tout, l'âme de la défense, le vrai chef du gouvernement.
Dans la nuit du 8 au 9, vers deux heures du matinr ne pouvant dormir, elle me fit appeler et discuta, avec une grande lucidité, les différents partis à prendre. Que de noms mis en avant depuis quarantehuit heures ! Que de combinaisons proposées, essayées, rejetées, reprises et, de nouveau, écartées ! On avait parlé d'Haussmann : la droite n'en voulait pas. On songeait à faire entrer Girardin dans le Cabinet, mais à condition de lui donner un portefeuille inoffensif. Or, il réclamait l'Intérieur. Rien à faire avec Girardin. On avait pressenti Trochu, le favori de l'opinion, le héros du moment avec Bazaine. Trochu s'était déclaré prêt à accepter le ministère de la Guerre si on l'autorisait à monter d'abord à la tribune pour exposer toutes les fautes commises. Quoi! confesser nos fautes, mettre à nu nos discordes et nos faiblesses, en présence de l'ennemi en armes sur notre territoire, qui s'empresserait de recueillir ces
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Ceux mômes qui mettaient en avant la candidature Trochu n'avaient pas insisté. Alors, on s'était souvenu du vainqueur de Pékin, du général de Palikao, jadis la bête noire des journaux lorsqu'il était bien en Cour, aujourd'hui oublié dans son commandement de Lyon et à demi populaire depuis qu'il était à demi disgracié. On l'avait mandé à Paris et il X'tait en route, pendant que l'Impératrice me parlait, .nversation dura plusieurs heures. L'Impératrice était épuisée de fatigue et aussi blanche que son oreiller. Depuis trois jours, elle ne prenait ni repos, ni, — pour ainsi dire, — de nourriture. Je la conj urai d'essayer de dormir. Elle voulait absorber une
de chloral;je suggérai, au lieu de cette drogue, une tasse de bouillon. Elle y consentit. Je sortis pour transmettre l'ordre à mademoiselle Blanche, la femme de chambre de service et, ne la trouvant pas dans le petit passage derrière la chambre de Sa Majesté, je me déterminai à aller chercher moi-même la tasse de bouillon. Je suivis la galerie de Diane, je descendis dans le sous-sol par l'escalier du pavillon de Flore et je m'engageai dans une avenue souterraine, éclairée par des lampes et qui régnait dans toute la longueur du palais. Où étaient les cuisines? Je n'en savais rien, mais je suivais les rails du petit chemin
r qui amenait les plats de la table impériale. A droite et à gauche s'ouvraient des galeries que, dans toute autre circonstance, j'aurais été tenté de visiter. Tout à coup, je pensai au Petit Homme Rouge qui apparaissait, dit-on, aux maîtres de ce logis ou à leurs familiers lorsque la catastrophe était proche. Il avait là, assurément, une excellente occasion de se montrer : il n'en usa point et, dans cette longue
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marche, je ne rencontrai ni un fantôme, ni un vivant. Les cuisines étaient sous la rue de Rivoli. J'y trouvai un marmiton qui dormait sur une chaise. Je le réveillai comme j'avais, deux jours auparavant, réveillé le premier ministre et il prit la chose moins gracieusement que n'avait fait Emile Ollivier. Lorsque j'eus obtenu, cependant, ce que j'étais venu chercher, je refis le même trajet. Quand j'arrivai, après un voyage de vingt minutes, la tasse de bouillon était froide et l'Impératrice endormie.
LA BÉGENCE (suite)
La place de la Concorde était houleuse le jour de l'ouverture des Chambres et il avait fallu prendre des précautions militaires pour protéger la représentation nationale contre les violences populaires. Le maréchal Baraguay-d'Hilliers était là en personne, présidant aux mesures d'ordre, mais toujours grognon. Ce métier ne lui plaisait pas et, deux jours plus tard, il donnait sa démission. Démission fatale, puisqu'elle amena la nomination de Trochu aux fonctions de gouverneur de Paris.
La séance s'ouvrit à deux heures. Le président du Conseil prit la parole et, s'il avait pu conservnr jusque-là quelques doutes sur les dispositions de la majorité à son égard, il fut fixé à partir de ce moment. La séance fut suspendue, puis reprise à cinq heures. Emile Ollivier annonça que les ministres avaient remis leur démission entre les mains de l'Impératricerégente, qu'elle avait' chargé le général comte de
Palikao de former un Cabinet et que le général avait accepté cette mission. M. Ollivier ajouta, suivant la formule ordinaire, que les ministres sortants resteraient en fonctions jusqu'à la nomination de leurs successeurs. Sans un mot de plus, il descendit de cette tribune où il avait remporté tant de triomphes oratoires et où il ne devait jamais remonter. La Chambre applaudit, comme par convenance : adieu poli, mais légèrement cruel dans sa froide politesse. J'avais le cœur serré en songeant aux grandes choses que M. Emile Ollivier avait failli accomplir. Sa chute fermait un chapitre des Annales impériales qui eût pu être un des plus glorieux, celui qui eût le mieux mis en relief le sens définitif, la raison d'être du régime devant l'Histoire. Ainsi penseront, du moins, ceux qui croient que le véritable Empire, c'était l'Empire libéral et démocratique.
Mais les événements nous emportaient et il n'y avait pas à regarder en arrière. Lorsque le général de Palikao parut, le lendemain, à la tribune, ses premiers mots ne furent pas entendus : « Plus haut! » cria la gauche, insolemment.
— Excusez-moi, dit le général en souriant et sans élever la voix. J'ai là, — en même temps il portait la main vers son cou, qu'enserrait un col noir rigide à la mode de 1840, — j'ai là une balle qui n'a jamais pu être retirée et qui me gêne un peu pour prononcer des discours. Mais, si vous voulez bien prendre la peine de m'écouter, je vous assure que vous m'entendrez. » Cette petite phrase était une grande leçon; elle rappelait aux bavards qu'ils avaient devant eux un homme d'action. On comprit et on applaudit. Le général lut alors au Corps légis-
latif la liste de ses collègues. Henri Chevreau était ministre de l'Intérieur, Clément Duvernois ministre du Commerce, Jérôme David ministre des Travaux publics; Magne recevait le portefeuille des Finances, Brame celui de l'Instruction publique. Le prince de La Tour d'Auvergne était chargé des Affaires étrans ; le procureur général Grandperret devenait e des sceaux. La présidence du Conseil d'État, qui donnait rang dans le Cabinet, était dévolue à Busson-Billault. L'amiral Rigault de Genouilly gardait le portefeuille de la Marine et, tout naturellement, Palikao prenait celui de la Guerre avec la présidence du Conseil. Ces noms furent bien accueillis, surtout ceux de Magne et de Brame.
Les nouveaux ministres se mirent immédiatement à la besogne et, si l'on jugeait les hommes politiques, non d'après le succès final, mais d'après la droiture des intentions et les résultats immédiats obtenus, l'Histoire devrait, ce me semble, traiter avec quelque respect ce ministère de vingt-cinq jours, dont l'activité fut vraiment extraordinaire et sans lequel les cinq mois de résistance qui suivirent eussent été impossibles. L'emprunt de 500 millions, le cours forcé des billets de banque, la prorogation des effets de commerce, parèrent aux nécessités financières et, quand Magne quitta le ministère, la République trouva deux milliards dans ses caisses. Les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans furent appelés à servir dans la garde mobile, et les hommes de trente-cinq à quarante-cinq dans la garde nationale. Des lois spéciales stipulèrent une indemnité en faveur des familles qui se trouveraient, par suite de cet appel, privées de leur soutien. Grâce à ces
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mesures, le ministre de la Guerre put créer deux nouveaux corps d'armée, à la tète desquels furent placés Trochu et Vinoy ; avec les quatrièmes bataillons, pris dans les dépôts, il forma les régiments de marche. Le ministre de l'Intérieur, aidé de son frère, Léon Chevreau, préfet de l'Oise, qu'il avait appelé auprès de lui, réussit, en trois semaines, à armer et à équiper 80 nouveaux bataillons de garde nationale, qui portèrent à 270.000 combattants le total de l'armée parisienne. L'enceinte fortifiée et les forts détachés reçurent 1.800 canons de gros calibre, dont un grand nombre avaient été empruntés à la marine. Le ministre des Travaux publics fit rompre les ponts et les écluses, combler et obstruer les tunnels, afin de retarder le transport de l'artillerie de siège que les Prussiens amenaient devant Paris. En vue de l'investissement de la capitale, le garde des sceaux, Grandperret, préparait l'organisation d'un gouvernement en double, qui établirait son siège à Tours et dont devaient faire partie, avec lui, le prince de La Tour d'Auvergne, Brame, Magne et Busson-Billault. C'est à Clément Duvernois que revint la tâche d'approvisionner Paris. Il fit entrer dans la ville 3.500 tètes de bétail et 280.000 moutons, qui furent parqués dans le bois de Boulogne et dans le Luxembourg. Son successeur, Magnin, ministre de la Défense nationale, lui a rendu ce témoignage : « Tous les animaux vivants ont été amenés sous l'administration de M. Clément Duvernois. Je dis tous, parce que ce qui a été amené sous mon administration a été minime. C'est à lui, je le reconnais très loyalement, que revient l'honneur, si honneur il y a, d'avoir approvisionné Paris. »
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Aquelques années de là, Duvernois, — une des plus promptes, une des plus souples, une des plus brillantes intelligences que j'aie connues, — mourait misérablement et le cœur brisé, au sortir de la maison centrale de Poissy, où la justice de son pays, à la suite d'une spéculation désastreuse, l'avait envoyé faire des chaussons de lisière. Je me garderai de rapporter à l'Impératrice l'initiative de tous les actes de son ministère; mais iî est plusieurs mesures qu'elle suggéra ou dont elle hâta l'accomplissement. Je citerai l'armement des forts avec les canons de marine et la destruction des écluses. Son influence se faisait sentir en tout et le désir que montraient quelques-uns de ces hommes de mériter ses éloges est à peine croyable. Je lui dis un jour : « Je commeuce à croire que la loi salique est une bêtise, car ils font plus pour vous qu'ils ne feraient pour l'Empereur. » Un jour, au ministère de l'Intérieur, Henri Chevreau, me parlant d'elle, s'attendrit tellement qu'il se mit à sangloter. Mérimée, qui la connaissait pourtant depuis tant d'années et qui n'avait jamais^' douté de son courage, était plein d'admiration. Il écrivait dans les mômes termes à Panizzi et à madame de Montijo : « Elle est ferme comme un roc! » Et Trochu lui-même devait dire, un peu plus tard : « Cette femme est une Romaine ! »
Elle recevait quelquefois d'étranges visiteurs. Un jour, l'amiral Jurien lui amena François Buloz, qui avait l'air d'un homme entraîné malgré lui dans un mauvais lieu. Un autre jour, c'était Girardin. Certain cabotin ecclésiastique rôdait autour des Tuileries et glissa plusieurs fois. Juif mal converti et viveur plus ou moins repentant, il devait finir comme il
avait commencé : par le scandale. Mais il avait a-lors une réputation d'apôtre, des boutons de soie violette à sa soutane et se faisait monseigneuriser. Je crois bien qu'il essayait do nous bénir quand nous n'y faisions pas attention. II apportait des consolations dont on n'avait pas besoin et des conseils dont on ne voulut point. L'Impératrice allait droit devant elle, sans dévier, sans se laisser entamer par les larmoyeurs ni les officieux. Toujours ses deux buts : réconcilier les hommes de bonne volonté dans une commune action patriotique, susciter des alliés à la France. Des ouvertures furent faites individuellement auprès des députés de la gauche. Que leur demandaiton? Simplement de faire une trêve, de surseoira leurs entreprises anti-dynastiques et de ne songer qu'au péril national. Ces ouvertures ne furent pas accueillies : M. Jules Grévy est le seul qui écouta cet appel fait à son patriotisme et à sa conscience. C'est pourquoi il devait se tenir à l'écart et rester en suspicion pendant la période qui suivit immédiatement le 4 septembre. On chercherait vainement dans l'Histoire un groupe d'hommes politiques aussi haineux, aussi furieusement et implacablement égoïstes que les irréconciliables de 1870. Tout en accusant l'Empereur d'humilier la France devant les étrangers, ils lui avaient refusé la réorganisation de l'armée, qui, seule, lui eût permis de parler haut et d'agir vigoureusement. Ils poussaient à la guerre parce qu'elleétait populaire, et ils la craignaient parce que des victoires eussent restauré le prestige du souverain. Ils reprenaient courage, au mois d'août, en voyant le gouvernement désarmé et trois cent mille baïonnettes aux mains du peuple parisien. Ils se résignaient
très facilement aux défaites qui leur frayaient le chemin du pouvoir. On n'a peut-être pas oublié une phrase qui parut, le 1er janvier, dans une grande Revue : « Malgré les désastres sans nom que nous a valus Tannée 1870, puisqu'elle a renversé l'Empire, cette année n'a pas été tout à fait stérile. A nos malédictions doit donc se mêler quelque gratitude et, enfin, tout compte fait, nous la bénirons. » L'auteur de la phrase appartenait à un autre parti, que rien n'obligeait à ce cynique étalage de mauvais sentiments. Mais elle traduit fidèlement, néanmoins, l'état d"âme des membres de la gauche. L'un d'eux disait, le 4 septembre, d'un air triomphant : « L'Empereur et l'armée pris du même coup de filet! Rien n'y manque. » De là à considérer M. de Bismarck comme un bienfaiteur, il n'y avait pas loin. En effet, c'est lui qui a donné la république à la France, mais il espérait que la France mourrait de ce présent.
Des hommes qui professaient de tels sentiments devaient, on le comprend, rester sourds aux avances de l'Impératrice. M. Thiers fut, également, sondé. On le trouva dans les mêmes dispositions, bien qu'il eût soin de ne prononcer aucune parole décisive.
L'Impératrice avait repris ses négociations ou, si l'on veut, ses conversations avec le prince de Metternich et ces conversations n'étaient pas très éloignées, vers le milieu d'août, d'aboutir à un résultat pratique. Pour mettre l'Empereur au courant de ce qui s'y était dit et aussi, probablement, pour lui expliquer ceux de ses actes qui ressemblaient à une usurpation de pouvoirs, elle songeait à se rendre à Metz. Mais, à ce moment, l'Empereur, qui avait remis le commandement au maréchal Bazaine, quittait le quartier-général
de Metz pour revenir à Châlons et il eût été impossible de le joindre en route. D'ailleurs, à Paris, l'accalmie qui avait suivi la nomination du nouveau ministère n'avait duré que quelques jours et l'alerte du 14 vint montrer combien était nécessaire la présence de l'Impératrice dans la capitale. Ce jour-là, vers quatre heures, une poignée d'hommes, conduits par Blanqui et Eudes, attaqua le poste des pompiers à la Villette et essaya de soulever le peuple. Cette échauffourée ne dura que quelques instants et l'ordre fut rétabli sans peine. L'heure, apparemment, n'était pas encore venue. Le lendemain, les députés de la gauche, sommés de s'expliquer par leurs collègues de la droite, désavouèrent hautement les émeutiers de la Villette. Ce qui donne la mesure de leur sincérité, c'est que, le 4 septembre au soir, leur premier soin fut de mettre Eudes en liberté et, le lendemain, il se présentait à la mairie du XVIIe arrondissement, porteur d'un ordre signé Trochu.
Du 14 au 17, nouveau répit. Mais, dans la nuit du 17, nous eûmes de violentes émotions. Un message de Châlons annonçait à la Régente l'arrivée imminente du général Trochu, qui venait d'être nommé gouverneur de Paris et qui « précédait l'Empereur de quelques heures ». En effet, l'Empereur, arrivé le 16 à Châlons, y avait tenu un conseil de guerre avec Mac- Mahon et d'autres officiers, conseil auquel assistaient le prince Napoléon et Rouher. Là, il avait été décidé que le souverain rentrerait dans la capitale et que l'armée de Mac-Mahon viendrait se reformer sous les murs de Paris. Depuis, des juges compétents ont déclaré et prouvé que, au point de vue stratégique, cette résolution était la meilleure qui pût être adoptée
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dans ces tristes circonstances. Mais, autour de nous, à ce moment, on pensait d'une façon toute différente. Paris, disait-on, s'armait, se fortifiait, s'équipait. Plein d'enthousiasme et d'énergie, il saurait se défendre tout seul. Ce que l'opinion réclamait, exigeait avec une véritable violence, c'est qu'on allât au* secours de Bazaine, déjà presque entouré, qu'on le dégageât et que les deux maréchaux, réunis, frappassent un grand coup. Le ministre de la Guerre couvrait cette idée de toute sa compétence et de toute son autorité. 11 élevait, d'ailleurs, la prétention de diriger l'ensemble des opérations militaires et de donner des ordres à Mac-Mahon. D'autre part, le ministre de l'Intérieur et le préfet de police avaient, plus d'une fois, exprimé l'opinion, très fondée, que le retour de l'Empereur à Paris serait le signal d'une révolution sanglante. On conçoit donc que l'Impératrice fût bouleversée en apprenant la décision prise à Châlons.
Quant à la nomination du général Trochu, elle ne pouvait se l'expliquer. Nous avons su depuis qu'elle fut, en grande partie, l'œuvre du prince Napoléon. Le maréchal Mac-Mahon et Piouher ont raconté devant la Commission d'enquête du 4 septembre ce qui s'était passé et ceux qui se reporteront à leurs dépositions seront éclairés sur les circonstances qui amenèrent et accompagnèrent cette déplorable résolution. Quoi qu'il en soit, la nomination du général Trochu était un fait acquis. Il fallait se préparer à le recevoir et le convertir, s'il était possible, aux vues du gouvernement. J'allai chercher Piétri, le préfet de police, qui était déjà couché, et je le ramenai. Il était épouvanté de ce qui se passait et des résultats qu'il pré-
voyait. Nous trouvâmes l'Impératrice déjà en conférence avec le nouveau gouverneur. Henri Chevreau et l'amiral Jurien étaient présents. Cette conférence fut longue, agitée, passablement incohérente et mêlée d'épisodes burlesques. L'amiral, dévoué corps et âme à l'Impératrice, mais vieux camarade du général, voulait les pousser dans les bras l'un de l'autre : « Embrassez-le, madame, criait-il, c'est un brave homme ! » Le général souriait, se raidissait, mordant sa moustache, un peu gêné. L'Impératrice ne se prêtait ni ne se refusait à l'embrassade. Elle savait que ces sortes de gestes servent quelquefois devant la foule ; mais elle ne voyait pas la nécessité d'une telle pantomime au travers d'une discussion grave et solennelle, devant trois ou quatre témoins qui connaissaient le fond des choses et le fond des cœurs. Finalement, ils ne s'embrassèrent pas.
A cet épisode comique succéda une discussion sérieuse, qui monta à des hauteurs tragiques. Fallait-il empêcher le retour de l'armée et de l'Empereur? Trochu défendait la double mesure qu'il avait contribuéà faire décider. L'Impératrice et ses conseillers plaidaient dans le sens contraire. Et voici ce qu'elle disait : « Savez-vous, général, que cinquante hommes armés pourraient arriver sans peine jusqu'à cette chambre et me massacrer? On ne m'attaque pas, pourquoi? Précisément parce que je ne me défends pas, parce que l'on sait bien que, moi disparue, l'Empire resterait debout. Mais supposez l'Empereur dans e& palais, qui est le piège où l'on prend les souverains. Qu'arriverait-il ? Imaginez l'assaut de toutes les haines coalisées contre lui. De deux choses l'une : ou l'armée prendrait son parti et, alors, ce serait une
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Te civile entre elle et les Parisiens armés, ou elle l'abandonnerait et ce serait une révolution, un mas- . Dans les deux cas, qui gagnerait ? Les Prussiens. ))
général se rendit. Hé bien, oui, l'Empereur ne pouvait rentrer à Paris, mais le mouvement stratégique indiqué par Mac-Mahon devait suivre son cours. Alors, où irait l'Empereur ? Problème saisissant. Cet homme, qui avait été le maître absolu de la France, qui avait vaincu la Russie et l'Autriche, qui avait fait l'Italie, qui, moins de trois semaines plus tôt, était encore le plus puissant souverain du monde, n'avait plus de place au milieu du peuple qu'il avait gouverné. Il avait quitté Metz pour ne pas gêner Bazaine ; Mac-Mahon voulait le renvoyer à Paris et Paris le rejetait à Mac-Mahon, comme un volant sur une raquette.
Si on le séparait de sa seconde armée comme il s'était séparé de la première, en même temps qu'on lui interdisait l'entrée de sa capitale, encore une fois, où irait-il?
Lorsque le nouveau gouverneur se fut retiré, j'eus la cruelle tâche de rédiger le message adressé à l'Empereur par la Régente. Elle m'avait remis une sorte de brouillon dont j'adoucis les termes. J'aurais voulu davantage; j'aurais désiré que la dépêche fût, simplement, un exposé de la situation qui laissât à chacun, au ministre de la Guerre, au ministre de l'Intérieur, au préfet de police, la responsabilité des ils donnés et respectât la liberté morale du souverain. « Croyez-vous, me dit l'Impératrice, que je ne sois pas la première à sentir ce qu'il y a d'horrible dans sa situation? Mais la dépêche que vous
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proposez ne l'arrêtera pas et il est perdu si on ne l'arrête1. »
On a beaucoup reproché à l'Impératrice d'avoir ainsi posé sur les résolutions de l'Empereur et, par suite, sur la conduite des opérations militaires. On est allé jusqu'à lui imputer tous les malheurs qui ont suivi. On oublie qu'elle ne faisait, en somme, que transmettre au souverain, comme c'était son devoir strict, l'opinion des ministres. Lorsqu'elle endossait cette opinion avec tant de vivacité, elle courait, avec sa bravoure et sa générosité ordinaires, au-devant de lourdes responsabilités qui, constitutionnellement, ne lui incombaient point et auxquelles quelques précautions de langage l'eussent aisément soustraite. Elle couvrait les hommes qui auraient dû la couvrir et qui furent heureux de s'abriter derrière elle. Ceux qui la jugent sévèrement pour avoir empêché l'Empereur de rentrer à Paris et qui l'accusent d'avoir amené le désastre de Sedan, se sont-ils quelquefois demandé si une autre catastrophe n'eût pas été le résultat de la résolution contraire? De quels caractères sanglants eût été écrite cette page inédite et mystérieuse de notre histoire qui eût porté, en première ligne, à la date du 17 août, le retour du souverain au milieu d'un peuple exaspéré, délirant de rancune, altéré de vengeance ? Et, d'autre part, s'est- on demandé ce qui eût pu advenir de la marche de Mac- Mahon vers le Nord, si elle avait été conduite par un général plus hardi, plus fécond en ressources que celui qui n'avait pas songé un instant à défendre
1. Il ne s'agit point ici do la dépêche expédiée immédiatemont à Chàlons et rédigée en la présence du général Trochu, mais de la lettre explicative qui suivit.
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l'inexpugnable rempart des Vosges? Même en admettant que la marche sur le Nord fût une faute grave, cette faute n'était pas irréparable et n'eût pas abouti peut-être à une capitulation si Mac-Mahon, arrivé à Stonne, avait été autorisé à prendre la route de Mézières. Le ministre de la guerre lui enjoignait péremptoirement de marcher sur Sedan et, cette fois, quel que fût le sentiment personnel de la Régente, ellene l'exprima point. Plût à Dieu qu'elle eût gardé la même réserve le 17 août !
Un calme relatif régna dans Paris pendant les journées qui suivirent. On avait cédé à l'opinion populaire sur tous les points. L'Empereur s'était démis en faveur de Bazaine. Trochu, l'autre favori du public, était investi, à Paris, d'une sorte de dictature. La capitale était dégarnie de troupes et la population tout entière allait recevoir des armes. Les mobiles, enfants de Paris, qu'on avait envoyés au camp de Chàlons, n'avaient eu qu'à se mutiner et à insulter leur général pour obtenir ce qu'ils voulaient. « Je vous ramène avec moi à Paris, leur dit Trochu, pour y combattre, comme c'est votre droit1. » Personne ne semblait se souvenir qu'on vivait sous l'état de siège. Le gouverneur, la plus haute autorité militaire de Paris, par une lettre adressée au journal Le Temps, déclarait ne vouloir faire usage que de « la forcemorale » : c'était apprendre aux partis extrêmes qu'ils pouvaient tout oser et que le gouvernement était, devant eux, sans défense. Au lieu de s'efîacer devant le
I. Qu'aurait-on dit si les mobiles des autres départements avaient élevé la même prétention ? Bien loin de leur reconnaître ce prétendu « droit », une loi venait d'autoriser le gouvernement à les verser dans les régiments de l'armée active.
12Q SOUVENIRS sur l' imperat r ice euge'xie
pouvoir militaire, le Corps législatif semblait prêt à empiéter sur le domaine de l'Exécutif et. à prendre clos airs de Convention. Latour-Dumoulin voulait que l'Assemblée, prenant en main la prérogative souveraine, déposât Palikao pour le remplacer par Trochu. Jules Favre réclamait l'institution d'une sorte de Comité de salut public sous prétexte de veiller à l'exécution des nouvelles lois. Lorsque, lo 19 août, un décret de l'Impératrice institua, sous la présidence du général Trochu, le Comité de la défense des fortifications de Paris, d'abord exclusivement composé de personnalités militaires et de compétences spéciales, la gauche proposa d'y adjoindre neuf députés : ce qui eût donné à ce Conseil un caractère politique très accentué et en eût fait un second gouvernement en dehors et au-dessus du gouvernement légal. Le ministère s'y refusa et posa la question de confiance. La majorité, en sa faveur, fut très considérable, mais cette victoire apparente avait été achetée par une transaction, consentie d'avance, et aux termes de laquelle trois députés et un sénateur devaient être nommés d'office pour siéger dans le Comité. M. Tliiers était tout indiqué pour en faire partie, mais, cette fois encore, il essaya de se dérober. Il hésitait, partagé entre le désir de réserver sa popularité renaissante pour des temps meilleurs ou des responsabilités moins redoutables et la tentation, presque irrésistible, de toucher aux choses militaires, de tripoter l'armée. D'abord, il avait dit non, mais il saisit le premier prétexte pour se raviser. Lorsque Henri Chevreau annonça la marche du prince royal et de son armée sur Paris, Thiers déclara que, dans ces circonstances, aucun citoyen ne pouvait refuser son concours au
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gouvernement. II fat donc nommé membre du Comité. Son influence y était prépondérante aussi bien qu'à la Chambre. Il tenait la majorité dans ses mains et se crut, jusqu'à la dernière minute, l'arbitre de la situation parlementaire.
Si M. Thiers était tout-puissant au Palais-Bourbon, le général Trochu était l'idole des Parisiens. Je voudrais me taire sur cet homme singulier que je ne suis pas sur de bien comprendre. Ses beaux services militaires (antérieurs à la période révolutionnaire), ses grands talents, ses rares vertus, m'imposent, malgré
le respect et, dans la longue retraite volontaire acheva sa vie, je suis forcé de lui rendre hommage. Oui, je voudrais le laisser en paix dans la tombe où il est descendu avec tant de simplicité et de dignité. Mais comment faire? Par quels moyens raconter le 4 septembre sans toucher à l'homme qui n'a pas seulement subi, achevé cette révolution, mais qui l'a commencée, comme on le verra tout à l'heure, et qui, pouvant l'empêcher, l'a rendue inévitable?
D'ailleurs, pourquoi ne pas l'avouer? Trochu, par ses contradictions mêmes, est un problème historique qui attire et irrite, une énigme que nous, les contemporains, n'avons pas su déchiffrer et qui embar-
ra grandement l'Histoire, quand l'heure de l'Histoire viendra et je crois que la voici venue, puisque
. qui avons connu ces hommes et qui avons vu
hoses, nous allons disparaître. Comment cet lèfce homme, dont la vie fut sans tache et qui
lait, à l'exemple des saints, avide de sacrifice et d'immolation, put-il se résoudre, sans hésitation comme sans remords, à violer les engagements les
-olennels? Gomment cet insatiable ambitieux,
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ce bavard incorrigible, sut-il quitter de lui-même la scène politique pour s'infliger trente ans de silence et d'obscurité? Peut-être réussira-t-on à l'expliquer. Tout ce que je puis dire, c'est que, en août 1870, nous nous demandions à qui nous avions affaire, s'il fallait rire ou avoir peur, si ce grotesque était un tribun ou si ce héros était un traître. Et l'Empire était tombé que nous nous le demandions encore. On parlait en souriant de ce fameux plan de défense, déposé chez un notaire, et je crois que, dans l'extrême besoin où l'on était de se cramponner à quelque espérance, beaucoup de Parisiens se figuraient que le salut était vraiment là, sous pli cacheté, dans l'armoire de maître Ducoux. Le Conseil des ministres assistait, presque chaque jour, à une nouvelle sortie de ce fantaisiste en uniforme, — sortie presque aussi intempestive et aussi malheureuse que celles qui signalèrent plus tard la défense de Paris. Un jour, il débutait ainsi : « Madame, j'ai cent francs de rente et 'onze enfants (il voulait parler des enfants de son frère, qu'il avait adoptés et qu'il éleva religieusement, mais il trouvait le moyen de jeter du ridicule sur cette belle action, et ces onze enfants, rappelant une opérette toute récente, donnaient le fou rire). « J'ai besoin d'argent pour m'équiper », continuait-il. « Il me faut vingt mille francs, c'est-à-dire une année de mon traitement, car je n'entends point accepter un de ces traitements scandaleux dont l'Empire a donné le triste exemple... » Le ministre de la guerre l'arrêta : « Général, vous passerez à la caisse et vous toucherez ce que vous voudrez. Vous n'avez pas besoin d'entretenir la Régente d'une question de solde. » Un autre jour, il crut devoir reproduire, de-
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vaut le Conseil, une allocution qu'il venait d'adresser à des gardes nationaux. Il les avait exhortés à bien mourir, à conserver, « dans les convulsions suprêmes de l'agonie, cette tragique fierté d'attitude qui convient à des hommes, à des citoyens, à des soldats. » Cette fois, ce fut l'Impératrice qui l'interrompit : « Mon Dieu, général, dit-elle, on meurt comme on peut! » Mais ces leçons étaient perdues; le bon sens, comme l'ironie,' comme l'insulte, glissait sur lui. Il me semble le voir, étroitement serré dans son uniforme, nerveux, trépidant, agité, cette tète orgueilleuse et fine, ce grand crâne blanc, cette lèvre crispée, cet œil ardent, mobile, visionnaire. On sentait en lui, — par une suprême contradiction, — l'homme que tout blesse et que rien n'entame, d'une susceptibilité morbide et d'un entêtement invincible, admirablement intelligent de ses propres idées, fermé à celles d'autrui.
Les ministres s'inquiétèrent de voir le représentant de la force militaire, le dépositaire des redoutables pouvoirs de l'état de siège, se désarmer lui-même, en quelque sorte, devant la révolution et faire appel à la « force morale ». Clément Duvernois le pressa de s'expliquer à ce sujet : « Enfin, général, si la Régente était attaquée, que feriez-vous? » Le général répondit : « Je me ferais tuer sur les marches du trône. » •dations avec les membres de la gauche, pendant cette seconde quinzaine d'août, ont été un sujet de controverse à une certaine époque. Il avait été convenu qu'on les niorait absolument pour donner à la conversion républicaine du général, le 4 septembre, à trois heures de l'après-midi, le caractère d'un acte spontané, exempt de toute préméditation, d'une ins-
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piration providentielle ou, simplement, d'une adhésion au fait accompli. De là, des contradictions pitoyables dont on rougit pour ceux qui s'y abaissèrent. Ernest Picard affirmait : « Je n'ai jamais vu le général Trochu avant de le rencontrer à l'Hôtel-de- Ville le 4 septembre. » — « Ah! ah! prenez garde, mon cher collègue, interrompit le marquis d'Andelarre, je vous ai vu chez lui. » Le gros homme, sans se déferrer, riposta avec cette impudente bonhomie qui était alors si goûtée : « Puisque vous le savez, je n'ai rien à vous cacher. » Depuis, Jules Favre a raconté qu'il avait eu une entrevue avec le gouverneur de Paris à la date du 21 août. Pour nous, nous étions édifiés. (( Madame, avait dit un jour le général à Sa Majesté, si votre police est bien faite, elle a dû vous dire que je voyais les députés de la Gauche.». C'est parfaitement exact. Mon devoir est de tàter le pouls de l'opinion. » Il profita de cette circonstance pour affirmer une fois de plus son dévouement à la personne de la Souveraine et sa ferme intention de la défendre. Pour être vrai, j'ajouterai qu'elle ne comptait pas sur ce dévouement : l'événement a montré si elle avait raison.
Tout en suivant ou en inspirant les actes de son ministère, la Régente s'était réservé certaines missions qui semblaient lui convenir plus particulièrement. Elle donna des ordres très intelligents et très précis pour évacuer sur Brest les œuvres les plus importantes de nos musées, les pièces les plus précieuses de nos collections. Elle parcourait les ambulances et sa visite au Val-de-Gràce fut l'occasion de plusieurs touchants épisodes qu'elle voulut bien me raconter. Je me souviens, entre autres choses, d'un
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pauvre tiurco à qui on avait retiré son fusil et coupé le bras et qui regrettait l'arme enlevée encore plus que le membre disparu. Elle lui fit rendre son fusil ou lui promit de le lui faire rendre (je ne me souviens plus au juste) et elle était émue jusqu'aux larmes en parlant de la joie qui avait illuminé le visage du pauvre petit soldat mutilé. Non contente de visiter les ambulances, elle en créa une sur la terrasse des Tuileries et une autre à l'intérieur du palais, dans la mémorable salle où avait siégé la Convention. Cette salle était située entre l'escalier du pavillon de Marsan et le vestibule de la chapelle. En 1867, on y avait donné aux souverains étrangers un banquet dont la aificence, célébrée par tous les journaux du temps, a été fixée par une très curieuse et très fidèle peinture, aujourd'hui à Farnborough. Mais toute la décoration improvisée pour cette fête avait disparu et les murs avaient repris leur glaciale nudité lorsque je les vis pour la première fois. En 1868 et 1869, j'avais mon appartement au pavillon de Marsan et j'avais à traverser, plusieurs fois par jour, cette salle sur une étroite passerelle qui longeait les fenêtres vers le Carrousel. La nuit, un seul quinquet éclairait l'immense salle déserte, peuplée de terribles souvenirs. Je les ai souvent évoqués. Je m'arrêtais à la place même où s'était dressé le fauteuil du président, où Boissy-d'Anglas avait salué la tête sanglante de ad, où Ttmriot, impassible, avait écouté l'aposie de Robespierre aux abois : « Président des . encore une fois, je te demande la parole! » -suscitais la Montagne, Ta Plaine et le Marais : ribunes grouillantes, la clameur aiguë des tricoteuses et le tambour des sections qui accouraient à
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l'attaque ou à la défense de l'Assemblée. Je me jouais une des grandes scènes dont ce lieu sinistre avait été le théâtre. Le dernier jour où j'y pénétrai, elle avait encore une fois changé d'aspect. Une trentaine de lits, dont quelques-uns étaient déjà occupés, et l'Impératrice allant de l'un à l'autre, entourée des bonnes Sœurs en tablier blanc qui furent les dernières occupantes de cette salle.
C'est le 23 que Mac-Mahon avait commencé cette marche vers le Nord dont il n'attendait rien de bon, mais sur laquelle les Parisiens, nous compris, fondaient de folles espérances. Dès le 25 ou le 26, mais surtout le 27 et le 28, on voulait croire, contre toute vraisemblance, à la jonction des deux armées. Une après-midi de cette semaine-là, j'allai au Luxembourg pour quelque affaire urgente et je rencontrai,' sur le grand escalier, les sénateurs qui sortaient de la séance. Beaucoup vinrent à moi et m'entourèrent pour me demander confirmation de la grande nouvelle qui circulait parmi eux. Et, comme je secouais tristement la tête : « Si! Si! crièrent plusieurs de ces messieurs, c'est absolument sûr, ils se donnent la main! » C'était le mot que tout le monde avait sur les lèvres. Je savais trop bien que rien n'était plus faux et qu'aucun contact n'était encore possible entre les deux maréchaux. Cependant, les dépêches de M. Franceschini Piétri me laissèrent quelque espoir jusqu'au 30. Ce soir-là, vers minuit, arriva une dépêche qui annonçait la déroute du corps de Failly et la mutinerie d'une partie de ses troupes. L'Impératrice étant très fatiguée et très souffrante, je ne jugeai pas utile de la réveiller et je gardai pour moi cette désastreuse nouvelle toute la nuit, espérant que
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le télégramme suivant corrigerait ou atténuerait la menaçante impression du premier. En effet, à sept heures du matin, le 31, une seconde dépêche m'informa que les troupes étaient ralliées et rentraient dans le devoir. Ces deux dépêches auraient dû, — cela était évident d'après le contexte, — me parvenir presque en même temps. Ce fait, joint à beaucoup d'autres, me donna lieu de soupçonner la fidélité des employés de notre bureau télégraphique. J'étais presque certain que les dépêches, déchiffrées tant bien que mal, allaient rue de la Sourdière, au quartier général du parti révolutionnaire, avant de m'être remises. Je fis part de ma conviction à Conti, le chef du cabinet de l'Empereur, qui venait de rentrer à Paris, mais auquel l'état de sa santé ne permettait pas un travail actif. Je me transportai au bureau télégraphique et je prévins les employés que, si je mettais la main sur l'auteur des fuites, il serait, deux heures après, devant une cour martiale. Deux ou trois ricanaient; l'un d'eux devint très pâle. De ce moment, j'étais signalé à la vengeance de ces messieurs ; les circonstances aidant, elle ne se fit pas attendre. Aucune communication du quartier impérial pendant les fatales journées du 1er et du 2 septembre. Elles se traînèrent dans une langueur et une anxiété mortelles qui croissaient d'heure en heure, à mesure que l'absence de nouvelles devenait plus tristement significative. L'Impératrice était dévorée d'inquiétude au sujot de l'Empereur et de l'armée; elle songeait aussi beaucoup à son fils qui, à ce moment, errait de ville en ville, sur la frontière du nord-est, accompagné de quelques officiers dévoués et d'une poignée de centgardes. Une lettre rivée, venue d'Avesnes et datée du
30 août (elle émanait d'un journaliste dévoué à l'Empire), nous avait édifiés sur les sentiments des populations. Les aides de camp du Prince, recevant des ordres différents, sinon contradictoires, de l'Empereur et de l'Impératrice, ne savaient quel parti prendre et se sentaient un peu effrayés de leur responsabilité. Us craignaient, surtout, d'être inopinément bloqués dans une petite place forte par les Prussiens : ce qui les eût empêchés de suivre les événements et de conserver au Prince la liberté de ses mouvements et de sa personne. La Régente n'était pas touchée de cet argument. Et voici une lettre, très caractéristique, qu'elle écrivit à Charles Duperré, le plus ancien en titre et le plus élevé en grade des aides de camp et celui, par conséquent^ qui commandait auprès du Prince :
<( Je ne suis pas d'avis de ces pérégrinations de ville en ville. Là où vous êtes, il faut tenir. Si la ville était prise, il serait temps de faire cacher celui que vous gardez et de le faire sortir secrètement. Si Avesnes est impossible, allez à Laon : c'est une place fortifiée et sur le théâtre de la guerre.
» Vous avez un soin plus pressant que celui de la sécurité : c'est celui de l'honneur et je trouve que cette retraite sur Amiens est indigne de lui et de nous. Chacun de nous doit soutenir, dans les limites de ses forces, les durs devoirs qui lui incombent.
» J'ai le cœur déchiré, mais résolu. Je n'ai pas de nouvelles de mon mari ni de vous depuis hier. J'ai des angoisses terribles, mais je veux, avant tout, que chacun de vous fasse son devoir. Songez à une chose : je puis pleurer mon fils mort, blessé, mais en fuite ! Je ne vous pardonnerais jamais. C'est donc à votre
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honneur de militaires que je m'adresse. Faites pour le mieux, mais agissez en soldats. Je vous couvre et prends toute responsabilité. Nous tiendrons à Paris, si nous sommes assiégés, et hors de Paris, encore et toujours. Pas de paix possible! »
Cette lettre ne fut jamais expédiée, parce que le commandant Duperré arriva lui-même à Paris dans la journée du 2 septembre, pour discuter la situation avec la Régente et prendre ses ordres. Nous concertâmes, en vue des besoins les plus urgents, un chiffre qui ne comptait qu'une quarantaine de mots et dont il emporta un exemplaire conforme au mien. Il repartit, si je me souviens bien, le 3 au matin, et je ne le revis plus que dans notre commun exil '.
Ce matin-là, avait lieu la visite historique de Mérimée à Thiers, visite au sujet de laquelle j'ai tenté d'éclairer l'opinion. Je n'ai réussi, parait-il, qu'à demi, puisque je n'ai pas convaincu des écrivains de bonne foi et de talent qui se sont occupés de ces événements. Je dois y revenir aujourd'hui, car la solution de ce point d'histoire importe à l'honneur de la Régente.
M. Thiers a raconté devant la commission d'enquête que Mérimée se présenta chez lui avec une mission de l'Impératrice.
Il venait, d'une part, faire appel à sa pitié et, de l'autre, il cherchait à éveiller son ambition en ouvrant devant elle ces perspectives de pouvoir illimité que promettait la régence d'une femme avec un prince
1. Tous les faits relatifs à ces mouvements du Prince pendant les derniers jours do l'Empire ont été racontés, avec autant do précision que de conscience, par M. R. Minon, dans son ssante brochure sur ce sujet.
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mineur et un souverain prisonnier, déjà moralement déchu et dont l'abdication semblait, d'avance, escomptée par tous. M. Thiers avait alors protesté de sa respectueuse sympathie « envers une princesse auguste et malheureuse », mais avait déclaré nettement « qu'après Sedan il n'y avait plus rien à faire ». Voyant qu'il ne pouvait l'ébranler, le plénipotentiaire de la Régente s'était retiré et, dans le courant de la même journée, avait fait parvenir à M. Thiers les remerciements de la souveraine pour la sympathie dont elle avait reçu l'expression.
J'ai le devoir de répéter et d'affirmer énergiquement, à rencontre de toute affirmation contraire, que ce récit ne contient pas un mot de vérité. 1° L'Impératrice n'a donné à Mérimée aucune mission auprès de M. Thiers. 2° Elle n'a pu charger Mérimée, qu'elle n'a pas revu depuis le 25 août, de remercier M. Thiers pour des sentiments dont l'expression ne lui a jamais été transmise. 3° Dans leur entrevue, il n'a pu être question de Sedan entre ces deux hommes, puisque la capitulation ne nous était pas encore connue.
Sur le premier point, je n'ai jamais eu aucun doute. A quoi bon cette mission, puisque, depuis longtemps, l'Impératrice était pleinement édifiée sur les dispositions de M. Thiers? Mais voici, à cet égard, le témoignage personnel et direct de l'Impératrice. Lorsqu'elle lut pour la première fois l'étrange déposition de M. Thiers, elle écrivit ces lignes : « Je n'ai jamais vu M. Mérimée après le 25 août. S'il est allé voir M. Thiers, c'est de son propre mouvement et par amitié pour moi. » Oui, la démarche de Mérimée fut absolument spontanée ; elle lui était dictée par un
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dévouement de quarante années et par les suprêmes illusions qu'il gardait, malgré tout, sur la générosité de son ami, et l'explication semblera toute naturelle à ceux qui savent combien de fois, déjà, dans les dernières années, Mérimée avait sondé, pressenti, prêché M. Thiers dans le même sens, sans y avoir été encouragé ni autorisé par personne. On peut dire que la « conversion » de Thiers fut son dernier rêve. Mais, après tout, qu'importe? La fausse vérité historique, à laquelle il faut donner un vigoureux démenti et qui ressort de la déposition de M. Thiers, si on la prend au sérieux, consiste à faire croire que l'Impératrice et son entourage étaient informés de la capitulation de Sedan dès le 2 au soir. M. Thiers raconte que, pendant la séance du Comité de défense, à propos de certain incident de la discussion, M. Jérôme David, ministre des Travaux publics, s'approcha de lui et lui dit à l'oreille : « N'insistez pas, monsieur Thiers. Il y a de grandes nouvelles. » Après la séance, ils allèrent sur le quai et se promenèrent longtemps entre le pont de Solférino et le pont de la Concorde, pendant que M. Jérôme David mettait M. Thiers au courant de la capitulation de Sedan, et qu'ils en discutaient les conséquences.
M. Etienne Lamy a cru devoir adopter la version de M. Thiers, en l'étayant du témoignage de M. Lara- Minot, ancien chef du cabinet de M. Jérôme David. Jusque-là, j'avais toujours considéré M. David comme un fort honnête homme. Je regretterais beaucoup d'apprendre qu'il fut réellement coupable du crime dont l'accuse son ancien chef de cabinet. Car ce serait assurément un crime, s'il connaissait la nouvelle de la capitulation de Sedan le 2, à onze
heures du soir, de l'avoir communiquée à M. Thiers et cachée au gouvernement dont il faisait partie. Un crime inexplicable et impardonnable. Ou, s'il possédait ce secret en commun avec l'Impératrice et le ministère, ils sont tous responsables envers l'Histoire du silence gardé pendant vingt-quatre heures et de l'ignorance où ils ont laissé le public.
La vérité est que l'Impératrice ne savait rien le % au soir, qu'elle ne savait rienle3au matin et qu'elle ne savait rien encore quand je la quittai, à deux heures, pour me rendre au Corps législatif. Quand donc apprit-elle la capitulation de Sedan? Elle l'a dit elle-même dans une seconde note manuscrite qui lui fut inspirée, comme la première, par la lecture de la déposition de M. Thiers : « Reçu dépèche Sedan 3 septembre vers cinq heures soir. Le ministre de l'Intérieur, M. Chevreau, me l'a remise et est allé ensuite la porter au général Trochu. »
Je puis corroborer ce témoignage en y ajoutant le mien et on va comprendre, sans que j'aie besoin d'insister, comment les moindres détails, le lieu, le moment, les circonstances, sont demeurés imprimés dans ma mémoire. C'est dans la cour du Corps législatif, vers trois heures, que j'ai, moimême, entendu parler pour la première fois du désastre et de la dépêche qui l'avait annoncé aux députés de Fopposition. C'est mon ami Gaston Jollivet qui me mit au eourant, avec un autre journaliste, nommé Edouard Bouscatel, qui m'était alors inconnu. Tous deux me conduisirent près d'un groupe au mi-
1. J'assistais tous les jours à la séance pour lui en rendre compte.
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lieu duquel Ranc, qui avait vu et appris par cœur la dépêche, en donnait connaissance à qui voulait ['entendre. Lorsque je rentrai aux Tuileries, le Conseil était en séance. Je causai avec M. de Briraont, gendre et aide de camp du ministre de la Guerre; puis, je remontai dans le cabinet de l'Impératrice. J'y trouvai Conti qui, lui aussi, connaissait la nouvelle. Il grelottait de fièvre et s'était assis par terre, le dos tourné vers la cheminée, où j'allumai du feu. Conti était un poète, un lettré, un homme à l'ancienne mode et, de plus, un vaillant homme, comme il l'a prouvé quelques mois plus tard, lorsque, presque mourant, au milieu d'une foule enragée, iî se cramponnait à la tribune en affirmant les droits de son maître. Le 3 septembre, comme s'il avait prévu les grandes luttes à venir, il se raidissait contre la douleur physique et morale en murmurant les vers tant de fois cités, mais qui ne l'ont peut-être jamais été avec plus de ferveur, avec plus de foi :
Justum et tenacem propositi virum...
Comme il prononçait, les dents serrées, les derniers mots de la strophe, l'Impératrice parut au haut du petit escalier tournant qui faisait communiquer les appartements de l'Empereur avec les siens. Nous nous levâmes d'un brusque mouvement et allâmes vers elle. Au premier regard, nous comprîmes qu'elle savait. Elle était pâle, terrible, les yeux durs, flambants de colère, presque défigurée par l'émotion. Elle nous cria : « Vous savez ce qu'ils prétendent? que l'Empereur s'est rendu, qu'il a capitulé!... Vous ne croyez pas cette infamie? »
Épouvantés, nous nous taisions. Elle reprit avec une
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violence inouïe, nous menaçant presque : « Vous ne le croyez pas? »
« Madame, essaya de dire Gonti, il y a des circonstances où le plus brave... » Elle l'interrompit et son âme, soulevée jusqu'en ses dernières profondeurs, se répandit en un torrent de paroles tumultueuses et folles. Ce qu'elle dit alors, Gonti ne l'a redit à personne et je mourrai, comme lui, sans l'avoir répété. D'abord, ce qu'elle pensait à cette affreuse minute elle ne le pensa pas longtemps et, quand elle connut tout ce que l'Empereur avait souffert, non seulement elle lui rendit son respect, mais, — en vraie femme qu'elle était, — elle lui rendit son amour, qu'elle lui avait retiré depuis six ans. Puis, faut-il le dire? Je ne me souviens plus que du son des paroles. J'étais si ému que ma mémoire en était comme paralysée.
Gela dura cinq longues, cinq effroyables minutes. Elle redescendit l'escalier, retournant au Conseil. Nous, nous restâmes anéantis, hébétés, comme des gens sur lesquels vient de passer un cyclone.