‹ Souvenirs sur l'Impératrice EugénieChapitre 35 sur 45 · LE QUATRE SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE QUATRE SEPTEMBRE

Il était plus de huit heures quand la séance du Conseil prit fin. L'Impératrice ne parut pas au dîner et je ne la vis qu'un instant. Elle semblait accablée, anéantie, frappée de stupeur; elle parlait à peine. Je sais seulement qu'elle avait fait mander le général Trochu et que celui-ci, prétextant sa fatigue à la suite d'une longue tournée d'inspection dans les forts, avait refusé de se rendre à cet appel et promis de venir le lendemain matin. J'appris aussi que M. Schneider, président de la Chambre, avait promis à l'Impératrice, « en pleurant » (c'est d'elle que je tiens ce détail), qu'il n'y aurait pas de séance de nuit.

A neuf heures, l'Impératrice rentra dans ses appartements. Les officiers et les dames de service se retirèrent. Je travaillai quelque temps dans le cabinet, où M. de Lézay-Marnésia vint me rejoindre. Il avait fait dresser deux lits de sangle, dans le salon du Premier Consul, pour lui et pour moi.

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Nous nous y jetâmes, tout habillés, vers minuit. La porte des appartements, qui ouvrait en haut du grand escalier et donnait accès dans le salon des huissiers, avait été fermée et verrouillée devant moi. Les salons étaient absolument vides et, après onze heures, nul n'y pénétra. J'ai lu ou entendu des récits extraordinaires sur les choses qui furent dites ou faites aux Tuileries cette nuit-là. A ma connaissance, huit personnes, que je pourrais nommer, affirment s'y être présentées et avoir été reçues par différents officiers de la maison. Deux de ces personnes ont eu, à deux heures du matin, une longue conférence avec l'Impératrice. Mon Dieu, cela est possible. Un homme qui connaissait à fond les Tuileries a pu arriver à la porte de la chambre à coucher par le petit escalier de service, envoyer un message à la Régente au moyen de la femme de chambre et obtenir ainsi une audience de la souveraine. 11 est également possible, et même probable, que plusieurs officiers de la maison passèrent volontairement la nui? dans les salons du rez-de-chaussée et purent ainsi recevoir les visiteurs. Tout ce que je puis dire, c'est que, M. de Marnésia et moi, nous n'avons rien entendu, que nous n'avons vu personne et que rien ne troubla cette veillée suprême, rien que le tumulte lointain du dehors, précurseur de la Révolution.

On ne dormit guère à Paris, cette nuit-là. Tous les ennemis de l'Empire étaient debout et se préparaient à l'assaut final. Le gouverneur de Paris était déjà en pleine révolte. Il avait refusé de se rendre à l'appel de l'Impératrice; il désobéit de même à l'ordre de son chef, le ministre de la Guerre, qui l'avait mandé auprès de lui. Il avait, de sa propre autorité, appelé

à Paris le général Leflô, un revenant de 48, dont l'ardent républicanisme s'affirmait sans cesse par des paroles et ne demandait qu'à s'affirmer par des actes. Il donnait audience à des émeutiers qui venaient se plaindre à lui des agissements de la police et les renvoyait avec ces mots : « Soyez tranquilles, le peuple fera bientôt sa police lui-même. » 11 chargeait M. Steenackers, député de la Gauche, d'un ordre qui convoquait les gardes nationaux de Neuilly pour le lendemain matin sur la place de la Concorde et le journal Le Siècle, son organe attitré, généralisait cet ordre en donnant rendez-vous, au même endroit, à tous les bataillons parisiens.

De son côté, M. Schneider, rentré à l'hôtel de la Présidence, s'empressait, en dépit de ses promesses larmoyantes, d'adresser une convocation à domicile à tous les députés pour la séance nocturne qui s'ouvrait à minuit. Le banc ministériel était vide : les ministres protestaient par leur absence contre cette violation des engagements pris. Jules Favre proposait hardiment la déchéance et M. Pinard la repoussait avec beaucoup de courage et d'éloquence. M. Thiers, qui se flattait encore de dominer la situation, emmenait Jules Favre dans sa voiture, afin de lui expliquer que la majorité voulait la chose sans le mot. Lâche et hypocrite résistance qui ne méritait pas d'être prise au sérieux et qui scellait le sort de cette Assemblée! Le reste de la nuit se passait à préparer des bannières où l'on inscrivait, avec une curieuse impudence, comme un fait accompli, le vote que l'on comptait arracher à la faiblesse des députés, avec le chiffre probable : 185 voix sur 200! M. de Kératry organisait de son mieux l'émeute du lendemain.

Mais on a vu que le général Trochu lui avait laissé bien peu de chose à faire.

De minuit à deux heures, des foules immenses roulèrent sur la place de la Concorde et dans la rue de Rivoli en poussant le cri de « Déchéance! ». Au milieu de ce Paris vibrant, enflammé, dont on n'aurait su dire s'il était en révolution ou en fête, le grand palais, entre le jardin fermé et la cour déserte, se dressait, noir et morne, avec ses fenêtres éteintes, comme un îlot d'ombre et de silence au milieu d'une mer de feu.

Bien des fois, j'ouvris la porte-fenêtre qui donnait accès, du salon des dames, sur un petit balcon d'où je découvrais tout le jardin des Tuileries ; j'écoutais les vagues clameurs qui traversaient la nuit, si menaçantes à certains moments qu'on eût pu croire toute proche l'heure du dernier assaut. Enfin, les bruits se calmèrent. Lorsque, au-dessus des cheminées qui surmontaient, innombrables, les toits de la rue de Rivoli, s'annoncèrent les premières lueurs de l'aube, le silence était redevenu absolu. C'était un délicieux matin d'été, frais et pur, qui se levait. Au lieu des cris de « Déchéance! » j'entendis un long et infini gazouillement d'oiseaux venant des grands marronniers qui commençaient à m'apparaître, baignés dans une brumo bleuâtre.

Il me semblait que j'avais rêvé, que ces cris, ce tumulte, n'étaient qu'un cauchemar fiévreux, que le jour qui commençait allait nous retrouver tous réconciliés et travaillant, en commun, au salut de la patrie. Mais l'homme n'écoute pas les leçons que lui donne la sereine et pacifique activité des choses : un doux et glorieux matin d'été lui est aussi bon pour

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une révolution qu'une nuit de tempête. Aussi innocente et aussi pure a dû se lever, sur les Tuileries assiégées, l'aube du 10 août 1792. Ce rapprochement me vint à l'esprit et, sachant que nous étions absolument sans défense, je me demandais si la fin de la journée verrait encore vivante la dernière souveraine des Tuileries.

A sept heures, elle était debout. A sept heures et demie, elle entendait la messe dans son oratoire. Cinq ou six personnes, seulement, assistaient à cette messe : madame Aguado, madame Lebreton, l'amiral Jurien, Eugène Conneau et les femmes de chambre. Nous étions à genoux sur le parquet. Les femmes pleuraient silencieusement; le recueillement était austère et profond.

Après la messe, je m'approchai de la Régente. J'osai lui dire :

— Madame, il n'y a plus rien à faire à Paris. 11 faut sortir de cet enfer, transporter votre gouvernement dans une ville de la Loire et appeler autour de vous le Corps législatif1. Je me charge d'aller chercher le Prince dans le Nord et de l'amener à Votre Majesté.

Elle me répondit :

— Ce serait la guerre civile. La force de résistance aux Prussiens serait brisée en deux. Et à quoi bon? Qui n'a plus Paris n'a rien. Je ne bougerai pas d'ici.

1. C'est précisément le conseil que M. Stephen Liégeard était venu, avant la séance de nuit, apporter aux Tuileries, en son propre nom et au nom d'un certain nombre de ses collègues. Il avait désigné Blois et le château récemment donné par la ville au Prince impérial, comme une résidence tout indiquée. J'ignorais la démarche faite par M. Liégeard et qui coïncidait si bien avec mes propres sentiments.

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— Votre Majesté se défendra donc?

— Je ne bougerai pas, mais on ne tirera pas un coup de fusil.

Que youiait-elle? Tenir tète à l'émeute par son seul courage, défier, en quelque sorte, les Parisiens de commettre, sur sa personne, une grande et solennelle lâcheté historique, essayer sur eux l'ascendant magique qui avait enthousiasmé, fanatisé ses serviteurs et ses amis depuis un mois. Elle m'avait dit, quelques jours auparavant : « S'ils ne veulent plus de moi comme Impératrice, je leur demanderai de me garder comme infirmière K »

A ce moment, on remit à l'Impératrice un message de Lesseps. Il me raconta lui-même ce jour-là qu'il était allé, à six heures du matin, éveiller son ami Girardin et qu'il l'avait trouvé faisant sa barbe.

— Emile, — lui avait-il dit, — ils vont faire une révolution.

Girardin avait répondu simplement :

— Tu vois, je suis déjà rasé.

Sur quoi ils avaient cherché ensemble un moyen de salut et l'apportaient à l'Impératrice. « Abdiquez tous vos pouvoirs entre les mains du Corps législatif. » Ainsi se résumait leur conseil. On aurait alors créé un Conseil de régence en dehors de l'Impératrice, mais Lesseps était persuadé que, si elle faisait

i. Plus tard, dans l'exil, parlant avec moi de cette journée, elle me dit : « Je n'avais pas peur de la mort. Tout ce que je craignais, c'était de tomber dans les mains de quelques mégères qui eussent mêlé à ma fin quelque épisode honteux ou ridicule, qui eussent essayé de me déshonorer en me massacrant. Je me figurais mes jupes relevées, j'entendais des rires féroces, car, voyez-vous, les tricoteuses ont laissé une postérité. »

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mine de se retirer, on la prierait de rester *. L'Impératrice refusa de discuter cette idée : « On ne peut, dit-elle, céder que ce qu'on possède, jamais ce qu'où a reçu en dépôt. La souveraineté n'est pas à moi : je n'abdiquerai pas. »

Le Conseil se réunit à huit heures. Un de ses membres, Clément Duvernois, proposa qu'on se servît des pouvoirs de l'état de siège, qu'on mit en arrestation les chefs de la Gauche et qu'on terrifiât le parti révolutionnaire par des mesures de vigueur. Il oubliait que, pour se servir de la force, la première condition nécessaire est de l'avoir en mains. Or, de son siège, il aurait pu compter les défenseurs des Tuileries, ceux que nous pouvions opposer aux trois cent mille baïonnettes parisiennes : dans le parterre réservé, trois compagnies de voltigeurs; dans la cour, deux compagnies de grenadiers et un escadron de cuirassiers. Encore le général Mellinet n'était-il pas trop sûr que ces troupes obéiraient, s'il leur commandait le feu.

On ne s'arrêta pas à la proposition de Duvernois et l'on décida de soumettre au Corps législatif la création d'un Conseil de Régence armé de pouvoirs dictatoriaux, comme dans le plan Girardin-Lesseps. Mais, d'après le projet ministériel, l'Impératrice devait en être la Présidente. Il était absolument impossible que ce projet prévalût dans l'Assemblée. Il eût

* 1. Il m'a assuré, depuis, que Barthélémy Saint-Hilaire l'avait confirmé dans cette idée. « Nous ne demandions qu'a garder l'Impératrice », aurait dit le secrétaire du gouvernement de M. Thiers. Je dois faire remarquer que cette phraso est en contradiction directe avec tout ce que nous savions des dispositions de Thiers et avec sa propre déposition devant le Conseil d'enquête.

fallu, pour le rendre viable, que M. Thiers s'y ralliât et que le Corps législatif fût mis à l'abri des violences populaires. Or, nous sentions ces deux conditions irréalisables.

Pendant le Conseil, j'eus à expédier une dépèche à Charles Duperré, sur l'ordre de l'Impératrice. Le Prince était à Maubeuge et ses aides de camp recevaient alors des instructions contradictoires de Paris et de Bouillon, où avait été conduit l'Empereur. Voici le texte de cette dépêche, où quelques mots Seulement étaient chiffrés d'après le chiffre particulier, fabriqué par moi l'avant-veille :

« Reçu vos deux dépêches : aurez des ordres verbaux avant ce soir et une lettre de moi par l'homme que vous avez envoyé. L'Impératrice veut que vous ne teniez pas compte des communications de Bouillon. L'Empereur ne peut pas apprécier la situation.

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