FILON
A ce moment, arrivaient les officiers et les dames de la Maison, présents à Paris. Ils ne venaient pas offrir des conseils, mais affirmer leur dévouement par leur présence et partager le péril de la souveraine. Les salons du rez-de-chaussée et ceux du premier étage furent bientôt pleins et ne se vidèrent qu'après le départ de l'Impératrice. Je tiens à constater ce fait, si honorable pour les fidèles de la dernière heure. Je n'ai pas à défendre, contre le reproche d'inintelligence et de corruption, qui lui a été si légèrement adressé, cette Cour où l'on rencontrait des hommes de grande valeur et des femmes d'une haute vertu. Mais j'ai le devoir de rappeler comment
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elle se comporta au jour de l'adversité. Lord Rosebery remarqua avec raison l'effrayant abandon où furent laissés Napoléon Pr et sa famille quand vint l'heure du désastre final et il oppose à cet isolement l'empressement de la noblesse française à honorer les Bourbons tombés et à leur faire un rempart dans le danger, un cortège dans l'exil. La chute du second Empire ne justifierait pas le même parallèle. Le 4 septembre, les deux noblesses que Napoléon III avait ralliées autour de lui, étaient très largement et très dignement représentées aux Tuileries. Plus de quarante noms me reviennent^ la mémoire. Pourtant, je ne puis me souvenir que de ceux qui fce trouvèrent sur mon chemin comme j'allais et venais, dans le château et, même parmi ceux-là, j'en oublie' beaucoup.
Dès le matin, la Régente avait envoyé l'amiral Jurien chez le gouverneur de Paris pour l'inviter à se rendre auprès d'elle, comme il s'y était engagé la veille. Quand l'amiral revint : « Hé bien, le général Trochu?... » demanda l'Impératrice. L'amiral, accablé, laissa tomber ses bras. Il venait de perdre l'illusion à laquelle il s'était si longtemps cramponné; son invincible optimisme était vaincu. Le général, au lieu de venir en personne, envoya son chef d'étatmajor, le général Schmitz, qui n'alla pas plus loin que le guichet de l'Echelle. Trochu, qui se promena toute la journée dans les environs, a prétendu qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'à la souveraine. Jusqu'à trois heures un quart, voitures et piétons entraient et sortaient sans difficulté, et le gouverneur de Paris, accompagné d'une cinquantaine d'officiers L cheval, le général Trochu, idole des Parisiens, de-
vant qui les foules s'ouvraient respectueusement, n'a pu trouver l'entrée des Tuileries ! Que ne venait-il parles passages intérieurs que j'employai moi-même pour sortir? Mais ce qui fut vraiment un comble, c'est la dernière communication du général à la Régente, lorsque les Tuileries furent menacées et qu'il put la croire dans un réel péril. Il lui fit dire qu'il mettait à sa disposition un officier de mobiles « en uniforme. » Cet « en uniforme » me semble à la hauteur des mots les plus amèrement comiques que contiennent nos farces les plus célèbres. C'est le « tarte à la crème » du 4 septembre 1870. Le général s'apprêtait ainsi à « se faire tuer sur les marches du trône », par procuration!
Les nouvelles qui nous parvenaient étaient détestables et la situation devenait de plus en plus mauvaise d'heure en heure. La place de la Concorde était couverte d'hommes armés dont les intentions n'étaient pas douteuses. C'étaient les gardes nationaux convoqués par le général Trochu. Ils n'étaient pas tous entièrement équipés, mais tous avaient des fusils. On a vu quelles faibles forces nous pouvions opposer à la Grande-Armée de l'insurrection et que ces troupes mêmes n'étaient pas sûres. D'ailleurs, nous ne devions pas faire l'épreuve de leur fidélité. Car l'Impératrice avait, à plusieurs reprises, défendu au général Mellinet de tirer sur le peuple et elle lui renouvela devant moi cette défense. Aussi bien, l'ennemi était déjà dans la place. Les gardes nationaux, manifestement hostiles, partageaient, depuis plusieurs jours, la garde de Tuileries avec la troupe et ils nous regardaient avec un air moqueur qui semblait nous dire : « Vos minutes sont comptées. »
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Vers midi ou midi et demi (je ne puis préciser l'heure exactement) arriva une députation du Corps législatif, dont les principaux membres étaient M. Buffet et le comte Daru. Ils furent introduits auprès de l'Impératrice par leurs collègues, MM. le comte d'Ayguesvives et le baron de Pierres qui, tous deux, avaient fait partie de la Maison, Fun comme chambellan de l'Empereur, l'autre comme écuyer de l'Impératrice. La Régente avait auprès d'elle l'amiral Jurien et la comtesse de la Poëze. Nous, nous allions et venions suivant les besoins du service. C'est pourquoi, bien que la physionomie de la scène soit encore présente à mon souvenir, beaucoup de détails m'échappèrent. Puis-je mieux faire, d'ailleurs, que de laisser parler MM. Buffet et Daru, deux témoins dont la véracité est, je pense, au-dessus du soupçon et que personne n'accusera de partialité envers les personnes impériales. M. Buffet a raconté les faits devant la commission d'enquête parlementaire, dont le comte Daru était président, et celui-ci a confirmé et complété, à plusieurs reprises, le témoignage de son ami. M. Buffet prit la parole le premier. Il exposa à l'Impératrice les raisons qui lui faisaient croire, à lui et à un très grand nombre de ses collègues, que la proposition, arrêtée le matin en Conseil des ministres, n'avait aucune chance d'être acceptée. Donc, aucun moyen de faire échec à la proposition de déchéance, à moins que l'Impératrice, par un acte spontané, ne remît le pouvoir exécutif entre les mains du Corps législatif. L'Assemblée nommerait alors une Commission de gouvernement, autour de laquelle se rallieraient tous les honnêtes gens et qui travaillerait uniquement au salut de la patrie, sans
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préjuger la question dynastique qui demeurerait intacte. C'était une abdication déguisée qu'on demandait à l'Impératrice. Et à quoi bon? L'illusion parlementaire valait l'illusion ministérielle et l'heure des transactions ou des demi-mesures était passée. Mais nous ne savions pas encore jusqu'où allait l'impuissance du Corps législatif, et cette Assemblée ellemême n'avait pas encore conscience de sa faiblesse. L'Impératrice répondit avec beaucoup de calme et de dignité ! :
« Ce que vous me proposez, messieurs, réserve, dites-vous, l'avenir, mais à la condition que j'abandonne dans le présent, et à l'heure du plus grand péril, le poste qui m'a été confié. Je ne puis, je ne dois pas y consentir... L'avenir est aujourd'hui ce qui me préoccupe le moins; non pas, assurément, l'avenir de la France, mais l'avenir de notre dynastie. Croyez-moi, messieurs, les épreuves que je viens de subir ont été tellement douloureuses, tellement horribles, que, dans ce moment, la pensée de conserver cette couronne à l'Empereur et à mon fils me touche très peu. Mon unique souci, ma seule ambition est de remplir, dans toute leur étendue, les devoirs qui me sont imposés. Si vous croyez, si le Corps législatif croit, que je sois un obstacle, que le nom de l'Empereur soit un obstacle, et non une force, pour dominer la situation et organiser la résistance, que l'on prononce la déchéance, je ne me plaindrai pas. Je pourrai quitter mon poste avec honneur; je ne l'aurai pas déserté. Mais je suis convaincue que la
1. Ce sont les expressions employées par M. Buffet. Plus loin, il revient encore sur la « calme énergie » de l'Impératrice.
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seule conduite sensée, patriotique, pour les représentants du pays, serait de se serrer autour de moi, autour de mon gouvernement, de laisser de côté, quant à présent, toutes les questions intérieures et d'unir étroitement nos efforts pour repousser l'invasion... Quant à moi, je suis prête à affronter tous les dangers et à suivre le Corps législatif, partout où il voudra organiser la résistance.
» Si cette résistance était reconnue impossible, je crois que je serais encore utile pour obtenir des conditions de paix moins défavorables.
)> Hier, le représentant d'une grande puissance m'a offert de proposer une médiation des États neutres sur ces deux bases : intégrité du territoire de la France, et maintien de la dynastie impériale.
» J'ai répondu que j'étais disposée à accepter une médiation sur le premier point; mais je l'ai énergiquement repoussée sur le second.
» Le maintien de la dynastie est une question qui ne regarde que le pays et je ne souffrirai jamais que des puissances étrangères interviennent dans nos arrangements intérieurs... »
Alors, plusieurs députés prirent successivement la parole, produisant de nouveaux arguments ou répétant, sous une forme différente, ceux dont s'était servi M. Buffet. Une sorte de conversation s'engagea, un peu confuse et incohérente, où les paroles ne répondaient pas toujours exactement aux paroles. Elle était interrompue, à de fréquents intervalles, par des messages de la Préfecture de police qui tenaient la souveraine au courant de l'émeute. Elle les tendait à M. Daru, qui les lisait tout haut. Ces messieurs étaient profondément émus. Ils l'ont déclaré eux-
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mêmes à la commission d'enquête et l'accent de leurs paroles, lorsqu'ils déposaient devant cette commission, indique assez que cette émotion les ressaisissait au souvenir de la scène. 11 s'y mêlait un sentiment d'admiration qu'ils ne cherchaient pas à cacher. « L'Impératrice était-elle calme? » demanda le comte de Durfort de Civrac. Et M. Buffet répondit : « Elle était parfaitement calme. » Lorsque l'Impératrice dit aux députés qu'à son avis, le vrai, le seul moyen de faire face efficacement au danger était de se serrer autour d'elle et de son gouvernement, M. Buffet s'écria, — et je suis convaincu qu'il était absolument sincère, — que, pour lui, il était tout prêt à le faire, si la chose eût été encore possible.
C'est M. Daru, si je ne me trompe, qui sut le mieux faire appel aux sentiments intimes de la souveraine : « Vous craignez, Madame, qu'on ne vous accuse d'avoir déserté votre poste. Mais vous aurez donné une bien plus grande preuve de courage en vous sacrifiant au bien public et en épargnant à la France une révolution sous les yeux de l'ennemi. » Elle était ébranlée. Elle était restée inflexible quand on lui parlait de son intérêt ; elle écouta celui qui lui parlait de son devoir. Mais son respect de la légalité, — un des traits dominants de son caractère politique, — la faisait hésiter : « Hé bien, dit-elle, si mes ministres se rangent à votre opinion, j'y adhérerai. Je ne demanderai qu'une chose : qu'on m'assigne une résidence quelconque, qu'on nie permette de partager jusqu'au bout les périls et les souffrances de la capitale assiégée! »
Les députés se retirèrent avec cette adhésion conditionnelle. Je les vois déiiler lentement, la tête pen-
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ehée, l'air recueilli, comme ceux qui viennent de jeter la dernière goutte d'eau bénite sur un catafalque. Ils trouvèrent, en arrivant au Corps législatif, que leur mission était inexécutable et nulle communication ne devait plus venir de ce côté.
La séance s'était ouverte par une triple proposition dont l'Assemblée fut saisie : l'une, émanant de la Gauche révolutionnaire et formulée par Jules Favre ; l'autre, présentée par M. Thiers au nom des centres ; la troisième, enfin, qui était la proposition du gouvernement. La première proclamait la déchéance, la seconde la sous-entendait. Quant à celle des ministres, on sait déjà en quoi elle consistait. Les députés se retirèrent dans leurs bureaux pour délibérer. C'est à ce moment que M. Jacob, chef du service d'ordre, recevait du général Trochu l'ordre de retirer ses agents, qui barraient encore le quai : seule et unique circonstance où le gouverneur de Paris ait fait usage des droits que lui conférait l'état de siège et qui plaçaient les pouvoirs civils sous l'autorité du pouvoir militaire. Les grilles étaient ouvertes au peuple par les gardes nationaux du poste, commandés ce jour-là par Clément Laurier et Gabriel Ferry ; la salle des séances était envahie. La déchéance était « prononcée », comme allait l'apprendre à la France un télégramme de Gambetta. Ce qui eût été parfaitement vrai s'il.eût ajouté que la déchéance avait été prononcée par lui à la tribune, aux applaudissements de cinq cents insurgés qui garnissaient les gradins. Aussitôt Jules Favre, accompagné d'une fouie considérable, se mettait en route vers l'Hôtel de Ville et rencontrait, sur le quai des Tuileries, le gouverneur de Paris, à cheval, à la tête d'un nombreux état-ma-
jor qui semblait (l'expression est de Jules Favre) « attendre les événements ».
— Nous allons à l'Hôtel de Ville, dit Jules Favre, venez avec nous, général. *
Et Trochu répondit1 :
— C'est bien, j'y vais.
Il y alla. On sait le reste. La conscience du général Trochu était tranquille. N'avait-il pas mis à la disposition de l'Impératrice un capitaine de mobiles « en uniforme2 »?
Ces choses se passaient tout près de nous et presque en vue des Tuileries. Cependant, nous les ignorions. Aucune nouvelle ne nous parvenait plus. Ceux qui avaient quitté le palais pour s'informer de ce qui advenait au Corps législatif, — Lesseps était un de ceuxlà, — n'étaient point encore revenus. Enfin, nous vîmes reparaître Henri Chevreau, Jérôme David et Busson- Billault, venant du Palais-Bourbon qui était déjà au pouvoir de la foule. Ils annoncèrent l'invasion de l'enceinte législative comme un fait accompli : celle «les Tuileries, déclarèrent-ils, allait suivre presque immédiatement. Rien à attendre de la troupe : un bataillon venait de mettre la crosse en l'air dans la
1. Le fait est attesté par un de ceux qui accompagnaient Jules Favre, un républicain de la veille et du lendemain, dont le témoignage ne peut être révoqué en doute par personne, l'honorable M. Robinet, adjoint au maire d'un des arrondissements de Paris durant le premier siège.
2. La conscience du général Trochu lui suggéra encore autre chose. Son premier décret était ainsi conçu : « Art. 1" : Les fonctionnaires de tout ordre sont déliés de leur serment envers le gouvernement impérial. Art. 2 : Le serment politique est et demeure aboli. » C'était, sans nul doute, dans sa pensée, une légalisation rétrospective de sa propre conduite, une absolution qu'il se donnait à lui-même.
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cour du Corps législatif. Quand même, par impossible, on serait parvenu à dégager l'Assemblée et à lui rendre l'indépendance nécessaire pour délibérer, la démarche faite, une heure auparavant, par M. Buffet et ses collègues, indiquait clairement à l'Impératrice qu'elle ne pouvait plus compter sur l'appui de la majorité. Le gouverneur de Paris, qui avait refusé, à trois reprises, de se rendre à son appel, était, manifest ment, du côté de l'insurrection. Paris était au pouvoir de la garde nationale et la garde nationale paraissait unanime pour accomplir ou accepter la révolution. Les ministres, persuadés que toute résistance était impossible, conseillaient donc à la souveraine de quitter le palais. Le prince de Metternich et le chevalier Nigra se joignaient à eux pour donner le même conseil, qui était appuyé, également, par l'amiral Jurien et par Conti. L'Impératrice était ébranlée, mais ne se rendait pas encore. Sa première pensée fut de mettre son fils en sûreté et elle voulut télégraphier à Charles Duperré, afin qu'il fît, sans retard, passer la frontière au Prince. J'expédiai donc la dépèche suivante : « Partez immédiatement pour Belgique, filon » . Deux mots, seulement, étaient en clair, les deux derniers, le mot Belgique et ma propre signature ; le reste était traduit dans notre chiffre particulier. C'est cette dépêche qui fut travestie, dans les Papiers trouvés aux Tuileries, sous la forme d'un stupide calembour. Ils la présentèrent comme « la dernière calembredaine de l'Empire > : c'était, simplement, la première de la République1.
1. Je crois inutile de revenir sur cette légende, déjà tant de fois réduite à néant. Je suppose que les employés du télégraphe remirent aux commissaires chargés du dépouillement
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Après avoir expédié cette dépêche, je me dis que le dénouement du drame approchait et je courus jusque dans mon appartement pour prendre mon revolver. Toujours courant, je traversai le cabinet du Prince pour m'assurer que les objets précieux qui s'y trouvaient (les souvenirs de Sainte-Hélène, le chapeau, la redingote grise, la bibliothèque de voyage de Napoléon Ier) avaient bien été évacués. Je revins en toute hâte vers le cabinet de l'Impératrice, où je ne trouvai plus personne. J'avais été absent un quart d'heure. Que s'était-il passé pendant ce quart d'heure? On avait continué à insister auprès de l'Impératrice pour la décider à partir. Quelqu'un avait dit : « Vous ne voulez pas abdiquer ?... Hé bien, dans une heure, vous serez entre les mains de gens qui vous feront abdiquer de force et vous aurez ainsi sacrifié les droits dont vous êtes dépositaire. Si vous vous dérobez, où que vous alliez, vous emportez ces droits avec vous. » Je suis persuadé que c'est cet argument qui convainquit l'Impératrice. Brusquement, ellt1 prit son parti. Rien n'avait été arrangé en vue do cette fuite. Madame Lebreton avait dans sa poche la
des papiers, non pas le texte chiffré, mais une traduction dont ils étaient les auteurs et que la Commission eut le tort d'endosser. Tort d'autant plus grave que l'absurdité de cette invention n'aurait pas dû échapper à des hommes intelligents. La dépêche, avec le calembour qu'on y introduisait, devenait un pur non-sens. Signifiait-elle que nous (c'est-à-dire l'Impératrice et son entourage) allions passer en Belgique? Ou bien invitait-elle le commandant Duperré à franchir lui-même la frontière avec le Prince? Dans le premier cas, information fausse ; dans le second, ordre équivoque, que eût laissé très perplexe l'officier auquel il était destiné. Le commandant Duperré at-
ordre clair et précis : il le reçut et l'exécuta san»
instant.
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monnaie d'un billet de cinq cents francs que Lesseps était allé chercher dans la matinée. Il' n'y eut pas d'autre préparatif. L'Impératrice mit son chapeau, dit adieu aux trois ministres, embrassa quelques dames et donna au général Mellinet l'ordre de faire retirer les troupes aussitôt que ses serviteurs auraient quitté le palais. Le vieux soldat lui baisa la main, les larmes aux yeux. Alors, elle sortit de chez elle par un couloir obscur, éclairé jour et nuit par des lampes et qui régnait derrière sa chambre à coucher et son cabinet de toilette.
Tout cela fat l'affaire de quelques instants. J'étais stupéfait, après une si courte absence, de trouver l'appartement vide. Mais je n'eus guère le temps de m'étonner. On m'apporta une dépêche de l'Empereur pour l'Impératrice, la première qui nous fût parvenue, depuis le matin du 31 août. Elle était datée de Bruxelles, 4 septembre, 6 heures. Évidemment, elle était, depuis plusieurs heures, entre les mains des employés du bureau télégraphique impérial. Ils ne se décidaient à me l'envoyer que parce qu'ils avaient vu le drapeau abaissé et ils espéraient que ce message n'arriverait jamais à destination.
On devine avec quelle avidité je me mis à la déchiffrer. J'étais absorbé depuis quelques moments dans ma tâche lorsque le chef des huissiers de l'Impératrice accourut, très agité : « Mais, monsieur, vous ne savez donc pas ce qui se passe? L'Impératrice est partie, tout le monde est parti et voilà le peuple qui envahit les Tuileries. » Je replaçai à la hâte le chiffre dans sa boîte et la boîte dans le tiroir d'une petite table dont la clef ne me quittait jamais. Je mis dans ma poche la dépêche, à demi déchiffrée, £t
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je courus à la salle des Maréchaux. Là, de la fenêtre centrale, je pus juger la situation. Une immense foule armée déferlait sur les grilles à hauteur d'appui qui séparaient le jardin public des parterres réservés; elle emplissait la grande allée en débordant dans les massifs, se prolongeait en queue interminable au delà du grand bassin, sur la place de la Concorde et jusque dans les Champs-Elysées. Du lieu où j'étais, on ne voyait que des baïonnettes et des têtes. Toutes ces têtes étaient tournées vers le palais. Les voltigeurs de Mellinet, alignés depuis le matin, sur l'allée asphaltée qui courait du pont Royal à la rue des Pyramides, avaient déjà commencé leur mouvement de retraite. Je descendis sous la voûte, où se trouvaient encore quelques personnes de la Maison. Je n'avais plus rien à faire aux Tuileries et je sortis du palais avec le comte de Suarez d'Aulan et Louis Conncau, par un couloir secret qui débouchait dans le corps de garde des voltigeurs.
Je n'ai donc pas assisté à l'envahissement final des Tuileries. Cette scène me fut racontée un peu plus tard par Lesseps, lorsqu'il vint recevoir des mains de la reine Victoria la Star of lndia. Je donne ce récit caractéristique, tel que je l'ai écrit presque immédiatement après l'avoir recueilli de ses lèvres. Ceux qui ont connu l'homme l'y retrouveront sans peine. Je le crois vrai dans ses traits principaux, bien que Lesseps s'exagère un peu l'importance de son rôle :
« J'étais allé au Corps législatif, me dit Lesseps, avec un billet de la Maison pour rapporter des nouvelles. J'ai trouvé la Chambre envahie et les députés réunis dans les bureaux. Je suis revenu par le quai
d'Orsay. La foule était attroupée devant les bureaux du Journal officiel. On brisait les armes de FEmpire. J'ai traversé le pont. Un énorme rassemblement me barrait la porte. Je leur ai dit : « Vous ne savez pas? On s'amuse joliment là-bas : on brise les armes de l'Empereur devant les bureaux du Journal officiel. » La foule a couru de l'autre côté de l'eau et la porte s'est trouvée dégagée. En pénétrant dans les Tuileries, j'ai rencontré Jurien, qui avait quitté l'Impératrice pour haranguer le peuple et qui, ne retrouvant ni le peuple ni l'Impératrice, perdait la tête. Je suis allé vers l'Horloge : il n'y avait là personne. J'ai vu le général de Montebeîlo qui était en bourgeois. Je lui ai dit : « Je vais parler à ces gens-là. » J'ai sauté pardessus la grille et je suis allé vers les insurgés, qui étaient de l'autre côté du bassin. Un mobile du bataillon de mon fils a crié : « Tiens! c'est Lesseps! » J'ai dit : « Les mobiles au premier rang! » On a laissé les mobiles s'approcher. Vous savez, ils étaient très populaires, ces jeunes gens!... Je leur ai dit :
» — Hé bien, oui, je suis M. de Lesseps, le cousin de l'Impératrice. Elle est partie, l'Impératrice. Que voulez-vous faire aux Tuileries ?
» Un grand diable s'approcha de moi et me dit :
» — Monsieur de Lesseps, je suis venu pour empêcher qu'il y ait du désordre.
» — Et vous êtes ?
•% — Victorien Sardou.
» — Ah! très bien! — Je lui tends la main. — Aidez-moi à les tenir un peu.
> Je gagne du temps; je saute de nouveau la grille. Je vais chercher Mellinet, je le fais monter sur une chaise. Pendant ce temps-là, j'envoie Gardonne s'as-
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surer si l'Impératrice est partie. Il revient, il me dit qu'elle est partie. Alors, je dis au peuple : « Vous voulez passer parles Tuileries pour aller à l'Hôtel de Ville? Qu'est-ce que ça vous fait de passer parles grilles latérales au lieu de passer par la voûte de l'Horloge? » Ces gens insistent : ils tenaient à leur idée. Je renvoie la garde impériale et je remets le poste à la garde nationale. Alors, voyant qu'il n'y avait pas moyen de les convaincre, je dis aux gardes nationaux : « Messieurs, nous allons laisser couler le torrent, mais nous allons faire une berge. C'est mon métier, vous savez, de faire des berges. » Et nous avons fait une berge. Je suis resté là une heure et demie. Il y eut un grand rougeaud qui me dit, en me mettant le poing sous le nez :
» — Té ! tu n'as pas l'air content, citoyen !
y> Je lui répondis :
» — Té! Fous-moi la paix, citoyen! *
Pendant que le peuple défilait sous la voûte de l'Horloge, entre les berges improvisées par Lesseps, j'avais reconduit le jeune Conneau chez lui. Ensuite, j'avais mis mes papiers en sûreté ; puis, j'étais allé rassurer les miens qui étaient fort en peine. Je n'avais que deux pensées : retrouver l'Impératrice et reprendre possession du chiffre que j'avais oublié au moment de mon départ. La Piégente était partie, m'avait-on affirmé, avec le prince de Metternich et le chevalier Nigra. A sept heures et demie, j'étais à l'ambassade d'Autriche. Là, on me dit que le prince avait dîné avec le chevalier Nigra et je me fis conduire immédiatement à l'ambassade d'Italie, située au rondpoint des Champs-Elysées. Je fis passer ma carte. Ces messieurs se levèrent de table et vinrent au-
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devant de moi. En montant l'escalier, je les vis sur le palier du premier étage qui me regardaient venir avec anxiété.
— Hé bien ! me dirent-ils, où est-elle?
— Mais c'est ce que je viens vous demander.
Us me racontèrent alors les circonstances du départ de l'Impératrice, que l'on va bientôt lire, et m'expliquèrent comment ils l'avaient perdue de vue. Navré de ne pouvoir rejoindre l'Impératrice, je leur dis l'autre sujet d'angoisse que j'avais : le chiffre oublié. Je leur confiai que j'étais décidé à tout tenter pour le recouvrer : à quoi ils m'encouragèrent fort. Je retournai donc aux Tuileries. Après plusieurs heures d'efforts et deux essais infructueux, je réussis à pénétrer dans les appartements de l'Impératrice. Au lieu des nobles et courageuses femmes que j'y avais vues cette même après-midi, je les trouvai occupés par des gardes nationaux qui bivouaquaient. Une cruche au large ventre sur la table du salon des dames d'honneur, de gros verres brisés, quelques chaises renversées, des traces de pieds poudreux sur les parquets, voilà tout ce qui annonçait le passage d'une révolution. Malgré la présence d'un grand nombre de témoins, je pus reprendre le chiffre de la correspondance impériale sans que personne soupçonnât qui j'étais ni ce que j'étais venu faire.
Il était plus de minuit lorsque, dans mon appartement de la rue Saint-Placide, j'achevai enfin de déchiffrer le télégramme de Napoléon III.
A cette heure, la révolution était consommée. Le gouvernement né de l'émeute et âgé de quatre ou cinq heures, avait mis à la porte, avec des airs de légalité offensée, les représentants légitimes du suf-
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frage universel, qui avaient tenté de se réunir de f nouveau. La France entière, d'un bout à l'autre du territoire, avalait et digérait le télégramme menteur de Gambetta. Trochu, qui s'était levé gouverneur de Paris au nom de l'Empereur, se couchait, dans le même lit, président de la République, ou peu s'en faut, après avoir détruit le gouvernement dont il faisait partie et servi de chef à l'insurrection qu'il devait combattre. La souveraine, pour laquelle il avait juré de mourir, chassée de son palais, séparée de ses serviteurs, essayait de prendre quelques heures de repos, que la fatigue disputait à l'angoisse, et, au. lever du jour, commençait pour elle la première étape de l'exil. On va en suivre toutes les péripéties.