MONSIEUR RÉGNIER
C'est le 12 septembre, dans la matinée, qu'Eugène Conneau et moi, — après avoir vainement cherché l'Impératrice pendant plusieurs jours, —nous eûmes le bonheur de revoir notre souveraine et qu'il me fut possible de remettre dans ses mains le message de l'Empereur dont j'étais dépositaire. Ce message n'avait plus rien à lui apprendre, mais elle fut heureuse de le posséder et de le garder comme document historique.
L'Impératrice était logée, avec son fils, dans un hôtel fort modeste, appelé « Marine Hôtel » et situé sur l'Eastern Parade. Ce logis, où elle ne devait demeurer que peu de jours, a pourtant son intérêt et son importance, puisqu'une photographie de cette maison faillit changer le cours de notre histoire.
Nous trouvâmes Sa Majesté assise près de la cheminée dans une pièce du premier étage, donnant sur le quai et communiquant, par une large porte à deux
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battants, avec sa chambre à coucher. Cette pièce servait à la fois de salon et de salle à manger, et je me souviens que notre première conversation fut interrompue, presque immédiatement, par les domestiques qui entrèrent, sans façon, pour mettre le couvert. J'en fus péniblement affecté, mais elle ne donnait à ces détails aucune attention. Elle reprenait, du premier coup et sans difficulté, les habitudes de la vie ordinaire, mais, si elle renonçait, sans un soupir de regret, aux honneurs et au faste, elle n'oubliait pas ses grands devoirs ; elle demeurait consciente, — je le vis aussitôt, — de la position qu'elle avait occupée et qu'elle occupait encore. « Je crois, me ditelle, que je peux être encore utile à la défense nationale. » Dans cette vue, elle s'était décidée à écrire aux deux empereurs de Russie et d'Autriche. Elle voulait rappeler à l'un les paroles si catégoriques, transmises par le général Fleury dans sa dépêche du 26 août, à l'autre les promesses faites en son nom par le prince de Metternich, promesses auxquelles elle avait fait allusion dans son entrevue avec les députés. Elle désirait assurer à la France, sous le nouveau gouvernement qu'elle s'était donné ou qu'elle avait subi, le bénéfice de ces bonnes dispositions. La rédaction de ces deux lettres fut notre premier travail et je souhaite qu'on ne se trompe pas sur la part très insignifiante que j'eus à y prendre. L'Impératrice écrivait elle-même les lettres qu'elle signait et rien n'eût été plus inutile ou plus maladroit que de se substituer à elle dans cette tâche. Elle avsit un talent naturel pour dire les choses d'une façon claire et frappante. Aux barbouilleurs de papier professionnels, elle aurait pu donner des leçons de style, tout
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comme La Rochefoucauld et Saint-Simon auraient pu apprendre son métier à plus d'un lourd rhéteur de leur temps.
Voici la lettre que l'Impératrice adressa au Tsar, lettre dont je ne puis donner la date exacte :
Hastings, septembre 1870.
<( Sire,
» Éloignée de ma patrie, j'écris aujourd'hui à Votre Majesté. Il y a quelques jours à peine, quand les destinées de la France étaient encore entre les mains du pouvoir constitué par l'Empereur, si j'avais fait la même démarche, j'aurais paru peut-être, aux yeux de Votre Majesté et à ceux de la France, douter des forces vives de mon pays. Les derniers événements me rendent ma liberté et je puis m'adresser au cœur de Votre Majesté. Si j'ai bien compris les rapports adressés par notre ambassadeur, le général Fleury, votre gouvernement écartait a priori l'idée éventuelle du démembrement de la France.
» Sire, le sort nous a été contraire. L'Empereur est prisonnier et calomnié. Un autre gouvernement a entrepris la tâche que nous regardions comme notre devoir de remplir.
» Je viens supplier Votre Majesté d'user de son influence afin qu'une paix honorable et durable puisse se conclure quand le moment sera venu. Que la France trouve chez Votre Majesté, quel que soit son gouvernement, les mêmes sentiments qu'Elle nous avait montrés dans ces dures épreuves.
» Telle est la prière que je Lui adresse. Dans la situation où je me trouve, tout peut être mal inter-
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prêté. Je prie donc Votre Majesté de tenir secrète cette démarche, que son généreux esprit comprendra sans peine et que m'inspire le souvenir de son séjour à Paris. »
L'Empereur de Russie fit à cette lettre la réponse qui suit :
Tsarskoé-Selo, 20 septembre-2 octobre 1870.
« J'ai reçu, Madame, la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'adresser. Je comprends et j'apprécie le sentiment qui vous l'a dictée et vous fait oublier vos malheurs pour ne songer qu'à ceux de la Franco. J'y prends un intérêt sincère et souhaite ardemment qu'une prompte paix vienne y mettre un terme ainsi qu'aux maux qui en résultent pour toute l'Europe. Je crois que cette paix sera d'autant plus solide qu'elle serait plus équitable et plus modérée. J'ai fait ej continuerai de faire tout ce qui dépendra de moi pour contribuer à ce résultat que j'appelle de tous mes vœux.
» Je vous remercie de votra bon souvenir et de la conliance dans mes sentiments. En vous en renouvelant l'assurance, je suis, Madame, de Votre Majesté le bon frère.
» Signé : Alexandre. »
Je n'ai, malheureusement, pas le texte de la lettre adressée par l'Impératrice Eugénie à l'Empereur François-Joseph, mais il sera facile d'en imaginer le contenu d'après la réponse qu'y fit le souverain d'Autriche-Hongrie.
« Madame ma sœur,
)> Je suis profondément sensible à la confiance que- Votre Majesté me témoigne, et la lettre qui vient de m'être transmise par le comte Apponyi m'a vivement touché. On ne saurait montrer plus de patriotisme et d'abnégation personnelle au milieu d'aussi cruelles épreuves. L'expression de ces nobles sentiments appellerait toutes mes sympathies si elles n'étaient pas déjà acquises au plus haut degré à Votre Majesté ainsi qu'à son infortuné pays. Je rends un hommage mérité au courage qui supporte sans faillir des coups aussi accablants et mon cœur prend la part la plus sincère aux angoisses subies par Votre Majesté, comme mère, comme épouse et comme souveraine.
» Le sort de la France me préoccupe vivement. Pour faire en sa faveur tout ce que peuvent commander les intérêts de la politique et de l'humanité, je n'ai pas attendu l'appel de Votre Majesté. Je sens trop combien il serait urgent qu'une paix prompte et honorable vînt mettre un terme aux effroyables calamités de cette guerre. Mes vœux et mes efforts tendent sans cesse vers ce but que je ne cesserai de poursuivre.
» Il m'est d'autant plus facile de plaider à présent la cause de la paix que mon influence s'est toujours exercée dans ce sens. Il n'a pas dépendu de moi que la paix ne fût maintenue et, au milieu des douloureuses émotions que cause la vue de tant de ruines, je trouve, du moins, une triste consolation à penser que je n'ai pas à me reprocher d'avoir contribué à faire éclater cette guerre désastreuse. J'ai fait, au contraire, ce que j'ai pu pour empêcher un conflit
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dont je prévoyais les dangers pour la France et les graves embarras pour mon Empire.
)> Le Rétablissement de la paix est aujourd'hui l'objet de tous mes désirs et, dans la mesure de ce qui m'est permis, j'y consacre mes soins assidus. Mais Votre Majesté sait qu'un souverain ne peut écouter les seules inspirations de son cœur. Il doit obéir aux exigences de sa position et aux devoirs que la Providence lui a imposés envers les peuples dont les destinées lui sont confiées.
» Je ne puis m'écarter de la ligne de conduite qui m'est tracée par des considérations aussi hautes; mais Votre Majesté me trouvera toujours disposé à faire des efforts sincères a(in d'atténuer les maux qui sont venus fondre sur la France.
» De toutes les puissances neutres, je crois que l'Autriche est celle qui est animée des sentiments les plus amicaux pour la France et qui élèvera le plus volontiers la voix en sa faveur.
» Mes sympathies réelles pour ce pays ne sont qu'augmentées par ses malheurs et je serai heureux de pouvoir donner à Votre Majesté quelque preuve de l'attachement véritable que je lui ai voué personnellement depuis longtemps.
» Je prie Votre Majesté de recevoir mes affectueux hommages ainsi que l'assurance des sentiments avec lesquels je suis, Madame, de Votre Majesté le bon frère.
» Signé: François-Joseph. »
Schœnbrunn, le 12 octobre 1870.
A Hastings, l'Impératrice avait auprès d'elle, outre madame Lebreton, ses deux nièces, Marie et Louise, qui avaient passé en Angleterre depuis plusieurs semaines, ainsi que la comtesse Clary, qui vint rejoindre son mari, attaché à la personne du Prince. MM. Duperré et Lamey, les deux autres aides de camp, complétaient ce groupe de la première heure. Quant à M. Eugène Conneau, l'Impératrice l'encouragea à retourner en France pour prendre part, s'il en était temps encore, à la défense de Paris. Il s'empressa de lui obéir. Ce brave officier, qui avait déjà fait ses preuves au Mexique et ailleurs, se distingua pendant le siège sous les ordres du général Favé, qui commandait un des secteurs.
Le commandant Duperré et madame Lebreton se mirent en devoir de chercher une résidence qui pût servir d'asile à la souveraine fugitive et à son fils. Nous avions hâte de quitter Marine Holel, où nous étions fort mal et où nous souffrions beaucoup de l'indiscrétion des curieux. En effet, des groupes stationnaient presque constamment devant la maison, guettant les sorties du Prince et de sa mère et plongeant, par toutes les larges baies vitrées de la façade, dans les pièces du devant, semblables à des cages de verre où des animaux exotiques auraient été livrés à l'examen des passants. La nuit tombée, quand les jalousies étaient baissées, on nous laissait quelque répit. Un soir, — c'était quatre jours, seulement, après notre arrivée, — nous étions réunis auprès de l'Impératrice dans le salon du premier étage. Ces messieurs étaient restés en bas à fumer. Vers neuf heures, l'un d'eux monta et prévint Sa Majesté qu'il y avait là un Français qui insistait pour être reçu.
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— Comment s'appelle-t-il?
— Il donne le nom de Régnier.
— Oh ! dit madame Lebreton, c'est ce monsieur qui m'accable de communications depuis deux jours. Il a tout un plan pour ramener Votre Majesté en France. C'est l'homme aux quatre proclamations : une pour l'armée, une pour la flotte, une pour le peuple français, une pour les puissances étrangères.
— C'est cela, dit l'aide de camp. Nous ne savons comment nous débarrasser de lui.
L'Impératrice se tourna vers moi :
— Allez donc voir ce qu'il dit.
Je descendis aussitôt et les trois aides de camp, s'éclipsant l'un après l'autre, me laissèrent en tête à tête avec M. Régnier. Je m'attendais à me trouver en présence d'un de ces aliénés de la politique, comme j'en ai tant rencontrés avant et depuis. Mais, dès que j'eus jeté les yeux sur le visiteur, j'éprouvai une impression différente. Je vis devant moi un homme d'une cinquantaine d'années, à la physionomie un peu vulgaire, mais intelligente et résolue. Des mâchoires carrées et puissantes, le regard aigu, impérieux et dur, l'air d'un vieux sous-officier qui a laissé pousser ses cheveux blancs en crinière de lion. : non pas de ces sous-officiers qu'on aime, au régiment, mais de ceux que l'on craint.
Je lui demandai qui il était.
Il me répondit brusquement :
— Je ne suis rien du tout.
Et, sans autre préambule, il entra en matière, m'exposa son plan. L'Impératrice, suivant lui, ne devait pas accepter sa déchéance. Elle devait se rendre sur un des navires de la flotte restée fidèle,
prendre pied dans une ville maritime (Le Havre, par exemple), convoquer les Chambres autour d'elle et entrer en négociations avec la Prusse.
Je dis à M. Régnier :
— Vous vouiez expliquer cette ligne de Conduite à l'Impératrice? C'est inutile : vous perdrez votre temps. Elle est parfaitement décidée à ne pas retirer une chance ni un soldat à la Défense nationale. Au besoin, elle aiderait dans leur tâche les hommes qui l'ont renversée;
Les pages qui précèdent ont fait voir, je crois, et les pages qui suivent montreront plus clairement encore à quel point j'étais fondé à parler ainsi.
M. Régnier répondit :
— L'Impératrice comprend mal son devoir. Son devoir est de ressaisir l'autorité et de traiter avec la Prusse... La France est battue, plus battue que n'était l'Autriche après Sadowa. De ses deux armées, l'une est prisonnière, l'autre le sera bientôt. » Ici, je me récriai. Il répéta, en appuyant : « L'autre le sera bientôt. Le reste n'est qu'un ramassis sans valeur. »
— La France se lève, lui dis-je. L'élan de 1792 va recommencer.
M. Régnier ricana.
— Vous savez bien que l'élan de 1792 est une légende... D'ailleurs, les hommes d'aujourd'hui ne sont pas les hommes d'alors. Lalongue prospérité nous a énervés. Je vous dis que tout est perdu. Si l'on traite actuellement, la France conservera son intégrité territoriale. Dans trois mois elle sera démembrée, disséquée, dépecée... Je vous dis qu'il n'y a qu'une chose à faire : la paix.
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— Allez dire cela aux hommes qui ont chassé l'Impératrice des Tuileries. C'est à eux à traiter.
— Oh! ce n'est pas l'envie qui leur en manque et, si je croyais qu'ils puissent réussir, je leur souhaiterais bonne chance. Mais ils ne peuvent pas... Personne ne voudra négocier avec un gouvernement sorti de l'émeute et qui n'ose pas consulter les électeurs. Pour les puissances étrangères, pour l'armée, pour les sept millions et demi de Français qui ont voté oui au plébiscite du 8 mai, l'Empereur est toujours l'Empereur. Or, il n'est pas libre de sa personne et il a délégué ses pouvoirs à la Régente. C'est à elle qu'il appartient de traiter de la paix.
— « Mais celle dont vous parlez est, en ce moment, une femme impuissante et isolée, sans amis, sans appuis. Elle n'a ni un écu, ni un soldat à sa disposition.
— Et l'armée de Metz ?
— Qui vous a dit que Bazaine était fidèle? Qui vous a dit que Bismarck refuserait de traiter avec le gouvernement de la Défense nationale et serait disposé à traiter avec celui de l'Impératrice?
— Personne... Oh! ne triomphez pas! Je n'en sais rien, mais le devoir de l'Impératrice est de le savoir, et sans tarder.
— Mais comment? C'est très difficile!
— Allons donc ! C'est simple comme bonjour. Je réfléchis un moment.
— Monsieur Régnier, lui dis-je, je vois que vous êtes un positiviste. Vous paraissez ignorer qu'il existe des forces morales et que ces forces gouvernent le monde. L'Empire, en ce moment, est battu par un flot d'opinion tellement violent qu'il est im-
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possible de le redresser. Supposons votre idée réalisée. L'existence .de lafamille impériale, rentrée aux Tuileries, serait une véritable agonie et, bientôt, la dynastie serait emportée par une catastrophe sanglante.
— Qu'est-ce que ça me fait? dit froidement M. Régnier. Je ne suis pas un serviteur de la dynastie, moi. Je me moque pas mal des Napoléons. Ce que je veux, c'est sauver le territoire de mon pays. Si vous êtes un bon Français, vous devez penser comme moi.
Il s'était approché de moi et me parlait de tout près, dans la figure, comme s'il avait voulu m'hypnotiser.
— Et, ajouta-t-il, si l'Impératrice est l'héroïne que l'on prétend, elle se sacrifiera et boira le calice jusqu'à la lie.
Je montai auprès de l'Impératrice et je la priai de vouloir bien accorder quelques minutes d'entretien à M. Régnier. Je me heurtai à un refus inébranlable et cje dus transmettre ce refus au visiteur. Il se leva et prit son chapeau.
Je ne pus m'empêcher de lui dire :
— Il faudrait, peut-être, voir l'Empereur.
— C'est ce que je vais essayer de faire, mais on ne me laissera pas arriver jusqu'à lui... Ah! si j'avais quelque message, par exemple une photographie signée du Prince pour son père... Tenez! Je vais en chercher une.
Il revint au bout de quelques minutes, rapportant trois vues photographiques de Marine Hôtel et du quai de Hastings.
Je lui dis :
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— Revenez demain matin à sept heures et vous aurez la réponse.
Après qu'il fut parti, je montai d'abord auprès du Prince, qui allait se coucher, et j'assistai à sa prière comme tous les soirs.
— Monseigneur, lui dis-je, il y a là un Français qui va partir pour Wilhelmshôhe. Voulez-vous lui confier un message pour l'Empereur?
— Très volontiers. Que puis-je envoyer à mon père ?
— Tout simplement votre signature, avec un mot, sur l'une de ces photographies.
Uhlmann alla chercher une plume et de l'encre. Les photographies signées, je rejoignis l'Impératrice et je lui soumis la requête de M. Régnier, mais sans succès.
— Nous ne connaissons pas cet homme, ms ditelle, et nous ne pouvons lui confier aucun message. Pour adoucir le refus, dites-lui que la mission qu'il veut se donner présente des dangers et que je ne puis l'y exposer.
Je me retirai dans ma chambre. Ce fut une nuit pleine d'angoisse. Les cruelles paroles de M. Régnier roulaient douloureusement dans mon esprit. J'étais profondément dévoué à ma souveraine. J'aimais passionnément ma patrie. Je finis par me persuader qu'en désobéissant à la première, je les servirais toutes deux.
Le lendemain 17, à sept heures, M. Régnier était dans ma chambre et je lui remettais les trois photographies, signées Louis-Napoléon. Sur la plus grande il avait écrit : « Mon cher papa, je vous envoie des photographies d'Hastings. J'espère qu'elles vous plairont. »
— L'Impératrice, lui dis-je, a refusé son autorisation, mais je prends sur moi de contrevenir à ses ordres.
Nous n'échangeâmes pas un mot de plus. Il me remercia à peine et s'enfuit comme s'il avait-peur de me voir soudain me raviser. Je le suivis des yeux. 11 me semble encore le voir enjambant les flaques d'eau et se perdant dans l'éloignement du quai encore désert.
Telle est la vérité, M. Régnier a prétendu que je lui avais remis les photographies de la part de l'Impératrice : cela est faux. On a raconté qu'il avait guetté le Prince au cours d'une promenade et qu'il avait extorqué ces signatures à l'inexpérience d'un enfant de quatorze ans : cela, encore, est faux. Les choses se sont passées comme je viens de les raconter. A chacun la responsabilité de ses actes.
Le jour suivant, nous quittions Hastings pour aller nous installer à Ghislehurst. Le surlendemain, si mes souvenirs sont exacts, Jérôme David, qui était à Londres depuis quelques jours, vint rendre visite à l'Impératrice. Us étaient ensemble depuis cinq minutes lorsque l'Impératrice me fit appeler.
— Comment! me dit-elle. Vous avez remis à ce Régnier la photographie signée du Prince que j'avais défendu de lui donner?
J'avouai aussitôt.
— Vous avez eu grand tort. Cet homme est un espion de Bismarck ou un agent du gouvernement de Paris qui veut nous déshonorer aux yeux de la nation en faisant croire que nous intriguons avec la Prusse\
Jérôme David m'expliqua qu'il avait connu ce Régnier au collège et que cet individu, s'autorisant de
ce souvenir, était venu le trouver à Londres et avait fait entrevoir de mystérieux projets.
A partir de ce jour, on vécut, à Chislehurst, dans une sorte de continuelle appréhension. Que faisait M. Régnier? Je le sus plus tard lorsque je pus lire les notes manuscrites où il avait relaté minutieusement les incidents et les impressions de son voyage à Ferrières : les difficultés et les périls rencontrés en route, son arrivée au quartier-général prussien le même jour que Jules Favre; le peu de considération montré à celui-ci, les égards et les prévenances dont il avait été (lui, Régnier) entouré par tous ceux auxquels il avait eu affaire, notamment par M. de Hatzfeldt, qui lui avait donné sa propre chambre et avait parlé, avec un respect ému, des infortunes de l'Impératrice. Il avait vu le Chancelier et, lui montrant les photographies dont il était porteur, lui avait demandé l'autorisation d'être admis sans délai auprès du prisonnier de Wilhelmshôhe, pour lui soumettre son plan, qui visait à une paix immédiate. Ce plan, qui avait fait hausser les épaules à Hastings, le comte de Bismarck l'avait pris au sérieux et se l'était, en quelque sorte, assimilé avec quelques modifications. Mais, avant tout, il fallait savoir si Bazaine, avec son armée, tenait encore pour l'Empereur, s'il appuierait le projet Régnier et fournirait ainsi la base, la garantie nécessaire pour négocier. Il fallait que Régnier se rendit auprès du maréchal et rapportât son adhésion. Cette mjssion, étrange et périlleuse jusqu'à l'invraisemblance, Régnier l'avait acceptée et accomplie *.
s notes devaient travestir ou dissimuler bien des choses et je n'avais que trop de raisons pour savoir combien le respect de la vérité gênait peu M. Régnier. Mais, en ce qui
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Nous ne savions rien de tout cela, mais, le 28 septembre, au matin, un coup de théâtre nous tira de notre ignorance. On vint me dire que le général Bourbaki était à Camden-Place. Il est facile de s'imaginer ma stupeur. Le commandant de la garde impériale, que je savais étroitement bloqué dans les lignes de Metz avec ses soldats, était dans une chambre voisine de celle où je faisais lire au Prince une page des Géorgiques. J'y courus aussitôt. Je trouvai le général assis entre sa femme et sa sœur. Il était fagoté de la façon la plus étrange, déguisé en quelque sorte. Il parlait à peine; il avait l'air d'un homme frappé de la foudre. Madame Bourbaki, sévère et refrognée, ne me répondit pas quand je la saluai et son mari me tendit la main avec une visible hésitation. Il répétait par intervalles : « Perdu î Déshonoré ! » L'Impératrice, me dit-on, n'avait rien pu tirer de lui, si ce n'est : « Vous m'avez fait demander, me voici. »
Que s'était-il passé?
Dans la même journée, le général me dicta une note qui contenait le récit des faits et que je reproduis ici textuellement :
« Le samedi 24 septembre, j'étais monté vers le fort Saint-Julien et je suis resté dans le voisinage jusqu'à cinq heures du soir. Quand je suis revenu à mon quartier-général, les généraux Dauvergne et de Villers nVont appris qu'un des neveux du maréchal Bazaine me cherchait partout pour me parler et me
touche l'attitude et le langage du Chancelier, elles furent confirmées, sur tous les points, par les conversations de M. de Bismarck avec M. G... et avec le général Boyer, conversations dont on lira, au chapitre suivant, le rapport authentique.
souvenirs sur l'imperatrice euge'nie 193
donner une lettre du maréchal ; qu'il n'avait pas voulu la laisser et l'avait emportée en retournant au quartier-général. En causant avec ces messieurs, je me disposais à me rendre chez le maréchal quand je reçus de lui un télégramme portant ordre d'arriver sans retard.
» Je fis seller un cheval et partis pour le quartiergénéral où, tout d'abord, je rencontrai le colonel Boyer qui me dit : « Connaissez-vous un monsieur Régnier? L'avez-vous vu aux Tuileries? Le voilà qui se promène. )>
» Je vis, en effet, un monsieur qui se promenait avec le maréchal et je répondis que je ne l'avais jamais vu auprès de leurs Majestés.
» Le maréchal, averti que j'étais là, rentra et me mit en rapport avec M. Régnier. Ce monsieur prit la parole, me donna des nouvelles de ma sœur, me montra des photographies de l'habitation de l'Impératrice, me dit qu'il en avait une à remettre à l'Empereur, sur laquelle il y avait écrit, de la main du Prince impérial, à peu près ceci : « J'espère que vous serez content d'avoir une photographie de la maison que nous habitons en ce moment. »
)> M. Régnier m'expliqua ensuite que Jules Favre avait dû traiter d'un armistice, mais que, heureusement, les pourparlers étaient rompus; qu'il ne fallait pas se dissimuler que la France était vaincue et qu'il fallait traiter; que les conditions faites par la Prusse seraient bien .plus favorables pour la France en traitant avec le seul gouvernement de droit qui existait en ce moment et qui était celui de la Régence. Eniin, le maréchal rentra à peu près en ce moment et me dit que l'Impératrice désirait avoir auprès d'elle ou
le maréchal Canrobert ou moi. Le maréchal Bazaine ajouta que, pour lui comme pour l'armée, il n'y avait qu'un seul gouvernement, celui de la Régente, qu'il n'avait eu de communications que du gouvernement de l'Empereur et que, si la Régente traitait, lui et son armée appuieraient le traité, qui ne pouvait être fait que par elle. Il me dit, de plus, que j'étais aide de camp de l'Empereur, commandant en chef de la Garde impériale, que tout était arrangé pour que je pusse sortir de Metz.
» Je fis remarquer que tout cela me paraissait fort extraordinaire, qu'il n'y avait ni un mot de l'Impératrice, ni un mot de ma sœur, pour accréditer M. Régnier, auquel cas je n'aurais pas hésité. Sur ma demande au maréchal de ce qu'il ferait à ma place, il me répondit qu'il se rendrait auprès de l'Impératrice; d'autant plus que, depuis longtemps, son intention ^tait d'avoir un officier auprès d'elle. Or, ma position, ajouta-t-il, me désignait plus qu'un autre. D'ailleurs, le maréchal Canrobert ne pourrait pas partir à cause de ses douleurs de jambes.
» Je fis la réflexion que, m'en allant ainsi, j'aurais l'air d'un déserteur : (( Mais nullement, me répondit le maréchal, car je vous donnerai un ordre écrit et le mettrai demain au rapport, afin que nul n'ignore que je vous ai envoyé auprès de l'Impératrice-Régonte. » « — Dans ces conditions, répliquai-je, je n'ai plus rien à dire et je partirai.
y> Ayant fait la réflexion que je n'avais pas d'habits bourgeois, le maréchal mit les siens à ma disposition et, comme son pantalon était trop large pour moi, il alla jusqu'à ôter ses bretelles pour me les donner.
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> ïl me remit ensuite mon ordre de départ. M. Régnier, qui avait assisté à toute cette conversation, lut l'ordre et remarqua qu'il n'était pas daté. Ils ont parlé de la date, je ne sais pourquoi, et le maréchal mit une date que je croyais être celle du jour (le 24), mais j'ai vu depuis qu'on avait mis le 15.
» Le maréchal Canrobert me dit que je trouverais sa femme auprès de l'Impératrice, qu'il était d'avis que je partisse et me chargea de donner de ses nouvelles à la maréchale.
» A sept heures du soir, je montai en voiture avec M. Régnier. Je portais à peu près le costume des médecins internationaux : car on m'avait procuré une casquette à croix rouge sur fond blanc. Sept médecins Luxembourgeois, qui devaient s'en aller, montèrent dans deux autres voitures.
)> Nous arrivâmes aux avant-postes, de l'autre côté de Moulins, à deux lieues de notre quartier-général. Mais les officiers parlementaires ne s'étaient pas entendus entre eux. Nous ne passâmes que le lendemain au point du jour. Un colonel prussien vint audevant de nous et se mit en communication avec M. Régnier, qui lui fit ses excuses de l'avoir fait attendre aux avant-postes depuis la veille. Le colonel répondit qu'en effet il était là depuis hier à trois heures. M. Régnier ajouta qu'il avait prévenu de son retard par une lettre, qui n'était pas parvenue. Il nous fit monter dans une voiture et nous conduisit lui-même à Corny, au quartier-général du prince rie-Charles. M. Régnier me demanda là si je voulais voir le prince. Je lui répondis : « Pour rien au monde! »
» 11 me dit que le chef d'état-major général serait
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très heureux de serrer la main d'un collègue. Je lui dis que, pour le moment, je désirais passer inaperçu. Et, en effet, personne ne m'a rien dit.
y> Une heure après, environ, on attela un grand break où nous montâmes tous, moins M. Régnier qui resta au camp du prince en disant qu'il allait chez M. de Bismarck et que, dans quatre ou cinq jours, il serait chez l'Impératrice, porteur d'un projet de traité.
» Nous fûmes escortés par un- officier qui est aide de camp du prince Frédéric-Charles et que j'avais rencontré plusieurs fois à Paris, où il était attaché à l'ambassade prussienne. Il se nomme, je crois, M. de Siskow. Cet officier me dit, au moment où il me quittait : « Je vous ai parfaitement reconnu. » — « Moi aussi, lui ai-je répondu, mais les circonstances sont si tristes! Et j'ai un chagrin de plus, celui de quitter mon corps d'armée ». — « J'espère, a-t-il ajouté, que nous nous reverrons dans des circonstances meilleures. » Il m'a entouré de soins jusqu'au moment où il s'est fait reconnaître et a été pour moi d'une politesse extrême. Ce fait prouve, évidemment, que tout l'état-major et le prince Frédéric connais-* saient mon passage et y adhéraient.
» A Remilly, nous avons trouvé un train spécial qui, par ordre supérieur, devait nous mener jusqu'à Luxembourg. Mais, d'après un arrangement ultérieur, il nous laissa à Sarrebrûck et, de ce point à Luxembourg^- nous avons toujours eu une caisse réservée et toujours aux frais du gouvernement prussien. L'attitude de M. Régnier auprès des autorités prussiennes m'avait déjà fait craindre que je ne me fusse fourvoyé et, lorsque j'ai lu les journaux, en
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Belgique, il m'a semblé impossible que, étant donné le moment actuel, l'Impératrice pût signer un traité, dans la position où se trouvait Sa Majesté, et j'ai amèrement regretté d'avoir quitté mon quartiergénéral.
» Dans ces circonstances, je demande que, ma bonne foi ayant été surprise (car il n'y a aucun service à rendre à l'Impératrice), on m'accorde la faveur de retourner immédiatement à mon poste, afin que je puisse partager le sort des soldats que j'ai l'honneur de commander.
y> J'ajouterai qu'à Moulins, ou à Ars, M. Régnier me remit quelques feuilles de papier en me disant que c'était la relation de ses entretiens avec Bismarck. Il me remit, de plus, son portefeuille en m'engageant à me servir de son passeport. 11 s'y trouvait, en outre, une lettre décachetée, adressée à sa femme.
» Signé: c. bourbaki, Général de division, aide de camp de l'Empereur, commandant en chef de la Garde impériale. »
Camden Place, Chislehurst, 28 septembre 1870.
Cette note — très circonstanciée en tout ce qui touchait la sortie de Metz — n'expliquait pas pourquoi le général, au lieu de se rendre directement auprès de l'Impératrice, comme il en avait reçu l'ordre, et de garder l'incognito comme il en était convenu avec Régnier, s'était arrêté deux jours en Belgique et s'était fait reconnaître de diverses personnes. Pendant ce séjour à Bruxelles, il avait vu beaucoup de gens, appris beaucoup de choses et fait beaucoup de réflexions. Il me parut très réservé et même avare de
détails lorsqu'on l'interrogeait sur les dispositions de Bazaine et des troupes placées sous ses ordres envers l'Empereur et envers l'Empire. Il ne savait rien de ce qui se passait dans la ville de Metz, ni si la république y avait été proclamée. Pendant le trajet qu'il avait fait en chemin de fer avec Régnier, ce personnage lui avait expliqué minutieusement et à plusieurs reprises les conditions possibles d«' la paix, telles qu'elles avaient été esquissées avec Bismarck. Naturellement, nous le questionnâmes à ce sujet : « J'ai tout oublié, dit-il en se frappant le front; je ne me rappelle pas un seul mot de ce que m'a dit ce diable d'homme. »
Le général ne songeait qu'à sa situation personnelle. [1 semblait convaincu que tout cela, c'était une conspiration ourdie pour le séparer de ses soldats. Gomme s'il importait aux Prussiens de savoir qui commandait la Garde impériale, maintenant qu'elle était, avec tout le reste de l'armée, réduite à la plus complète impuissance! Visiblement, l'Impératrice sympathisait avec le désespoir de Bourbaki, de sa femme et de sa sœur; elle ne voulait rien voir au delà et, sans attendre que cette affaire fût éclaircie, elle fit prévenir le gouvernement prussien, par l'intermédiaire de lord Granville et du comte de Bernstorff, ambassadeur à Londres, que M. Régnier n'était investi d'aucun mandat et qu'elle n'avait donné à personne les pouvoirs nécessaires pour négocier. En même temps, elle faisait demander au prince Frédéric-Charles l'autorisation nécessaire pour faire rentrer Bourbaki dans les lignes de Metz. En attendant, le général partit pour Bruxelles, où il causa beaucoup avec le ministre plénipotentiaire de notre nouvelle
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république, M. Tachard. Après avoir fait attendre sa réponse quelques jours, Frédéric-Charles refusa l'autorisation k demandée et Bourbaki offrit aussitôt ses services au gouvernement de Tours. Ce gouvernement fut d'abord très divisé sur la question de savoir s'il devait les accepter. Crémieux disait oui, Gambetta disait non. Enfin, on se mit d'accord sur l'affirmative lorsqu'on fut parfaitement convaincu que Bourbaki, loin de conspirer pour la restauration de l'Empire, venait de faire échouer un plan dans ce sens, parfaitement viable et fort praticable. Il se rendit donc à Tours, où il fut reçu à bras ouverts. II avait retrouvé toute sa mémoire et mit les membres du gouvernement au courant de la triste situation de Bazaine. Ce qui n'empêcha pas Gambetta de déclarer, dans ses bulletins au peuple français, qu'il avait les meilleures nouvelles de « l'héroïque » Bazaine et que l'armée de Metz tiendrait indéfiniment.
Le général Bourbaki était encore en pourparlers avec Frédéric-Charles lorsque M. Régnier parut à Chislehurst. On n'aura pas de peine à se figurer sa surprise et son irritation. Au retour de ce voyage, où il avait plus d'une fois risqué sa vie, il trouvait ses plans renversés, ses précautions inutiles, ses laborieuses combinaisons réduites à néant, son nom livré au mépris universel dans les journaux anglais comme celui d'un imposteur aux gages de la Prusse, qui était venu, par des moyens de vaudeville ou de même, escamoter Bourbaki au milieu de ses troupes.
Je partageai avec madame Lebreton et M. Léon Chevreau îe privilège, très peu enviable, de le recevoir. Je lui dis :
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— Vous deviez aller trouver l'Empereur. Vous n'en avez rien fait.
— Je n'avais pas le temps. Je suis allé au plus pressé.
— Quand vous avez exhibé la photographie comme venant de l'Impératrice, vous saviez que vous ne disiez pas la vérité.
Régnier me rit brutalement au nez :
— Si j'avais dit au comte de Bismarck que j'étais "accrédité auprès de lui par le précepteur du Prince
impérial, croyez-vous qu'il m'eût écouté une minute?... Allons, ne disons pas d'enfantillages et occupons-nous des affaires sérieuses. Où en sommesnous? Pourquoi Bourbaki n'est-il pas ici sous mon nom, ainsi qu'il était convenu? Vous a-t-il dit les conditions de la paix?
Je cite les paroles de cet homme pour montrer au lecteur que, s'il m'avait gagné, ce n'était pas en me flattant.
Quand il apprit que Bourbaki n'avait pas su ou voulu répéter un seul mot de leurs conversations, il entra en fureur et le traita de crétin :
— Jamais la France n'a été si mal servie depuis la folie de Charles VI. Heureusement, vous avez mes notes. J'imagine que Sa Majesté les a lues. En voici d'autres qui continuent et complètent les premières.
Il revint le lendemain, insista encore pour voir l'Impératrice, mais sans succès.
Comme il s'éloignait dans le parc et qu'il était déjà à mi-chemin vers la grille, l'Impératrice se décida à le recevoir, pour la première et dernière fois. Je courus après lui et le ramenai sans lui dire de quoi il s'agissait. Il croyait avoir une entrevue avec Henri
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Chevreau, alors présent à Camden Place. Lorsqu'il se vit en présence de l'Impératrice, son aplomb l'abandonna un moment. Mais il se remit assez vite. L'Impératrice lui dit avec beaucoup rie dignité : « Vous avez, demandé, avec beaucoup de persistance, à me parler. Je suis prête à vous entendre. Asseyez-vous. » +
Mais il préféra rester debout. Alors, il raconta ce qu'il avait fait, ce qu'il avait vu et entendu, mêlant quelques sottises à son discours, mais, à certains moments, avec une sorte de bfutale et convulsive éloquence qui, cette fois encore, m'impressionna. Il expliqua les arrangements éventuels pris avec Bismarck : « L'armée de Metz, délivrée avec les honneurs de la guerre et ravitaillée, occupait une large zone neutralisée. Là, les autorités, dissoutes illégalement, seraient convoquées et reconstituées pour ratifier les bases de la paix, qui auraient été, au préalable, acceptées par l'Impératrice. Que serait cette paix? Elle serait douloureuse, mais non désastreuse. Elle coûterait beaucoup d'argent et quelques districts de l'Alsace. Elle désarmerait notre frontière, déjà si précaire. Mais pouvait-on espérer mieux après les revers qu'on avait subis ! » Régnier peignit les effroyables misères dont il venait d'être le témoin,.les villages déserts, les paysans cachés dans les bois, sans nouvelles, sans vivres, hébétés de terreur et de désespoir. Il conclut en disant : « Vous ne • voulez pas de moi?... Soit : jetez-moi par-dessus bord, mais profitez des faits que je vous ai appris et des Conseils que je vous ai donnés. La paix est préparée, vous n'avez qu'à la signer. Il en est temps encore, mais hâtez-vous : chaque jour qui s'écoule
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coûte des millions à la France, lui arrache un lambeau de sa chair. Rappelez-vous la date inexorable : Metz tombera le 18... Madame, sauvez l'armée et sauvez la France ! »
— Monsieur, lui dit l'Impératrice, je blâme votre conduite, mais je rends justice à vos intentions. Il y a beaucoup de choses vraies dans ce que vous avez dit ; par malheur, vous ne paraissez pas connaître vos compatriotes. Ils ne pardonneront pas à celui qui cédera une parcelle de la France ; ils diront toujours, — et leurs fils diront après eux, — que, si l'on avait lutté jusqu'au bout, on aurait vaincu. Il y a plus : la paix ne serait pas reconnue et, après la guerre étrangère, ce serait la guerre civile.
Cette entrevue dura longtemps et il était plus de huit heures et demie quand M. Régnier se retira.
Les notes que M. Régnier nous avait laissées dans les mains étaient extrêmement curieuses. Elles révélaient le caractère de l'homme, fait des contrastes les plus inattendus. Une énergie, une activité indomptables, un courage qui ne reculait devant aucun danger ni aucune fatigue; à côté de cela, des enfantillages et une fatuité risible ; une intelligence étonnante de certains hommes et de certaines choses, une inintelligence non moins surprenante d'autres choses et d'autres hommes. Qu'avait dû Chancelier de fer lorsque Régnier, introduit devant lui pour la troisième fois à Ferrières, lui avait dé une sorte de harangue dont il préparait l'exorde depuis le matin en roulant à travers les plaines de la Champagne, exposé aux balles des Prussiens ou des francstireurs. Un exorde philosophique et prudhommesque, panaché de fadeurs à l'adresse du grand homme!
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Chose infiniment plus intéressante que la psychologie de l'aventurier, les notes faisaient connaître les dispositions de Bismarck à l'égard du gouvernement impérial* Dans le principe, il avait accueilli notre prétendu plénipotentiaire avec distinction, avec faveur, avec empressement. M. de Bismarck l'avait reçu avant et après Jules Favre. Il avait été l'hôte du roi. On avait mis une voiture à sa disposition, ainsi que toutes les passes dont il avait besoin. Pendant son second séjour à Ferrières (28-30 septembre), il avait été traité avec beaucoup moins d'égards; peut-être Bismarck avait-il déjà eu vent, par l'intermédiaire du comte Bernstorff, du désaveu public infligé à Régnier, mais, jusqu'au dernier moment, le ministre prussien avait répété qu'il était prêt à traiter si l'Impératrice lui offrait les garanties nécessaires. Quant aux conditions de la paix, pas un mot, sinon que l'Empereur aurait pu traiter après Sedan, moyennant une simple rectification de frontières. C'était Régnier qui avait parlé tout seul sur une ligne à établir allant de Neuf-Brisach à Deux-Ponts et d'un milliard d'indemnité. M. Régnier avait été jusqu'à écrire, dans ses notes, cette phrase stupéfiante : « Je suis disposé à céder la Savoie et Nice, si c'est nécessaire, pour garder nos vieilles provinces. » Bismarck ne s'était nullement avancé. Il s'était contenté de dire : « Ah! si vous étiez venu il y a quelques jours! Maintenant, c'est bien difiicile. Pourtant, ce n'est pas impossible! Mais, plus vous attendrez, plus ce sera cher... On ne remonte pas en arrière; on ne corrige pas la Destinée.*On n'empêche pas d'être ce qui est. »
Régnier s'efforçait de ramener M. de Bismarck sur le terrain de la discussion pratique. Il insistait sur
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ce fait qu'il avait maintenant un mandat de Bazaine pour traiter avec lui. Mais il n'avait d'autre lettre de créance qu'un billet ouvert du maréchal à sa femme, où il était fait allusion aux négociations engagées par M. Régnier et qui devaient promptement aboutir à une heureuse solution. Gela ne suffisait pas à M. de Bismarck. Il avait alors envoyé au maréchal Bazaine un télégramme conçu à peu près dans ces termes : « Le maréchal donne-t-il ses pleins pouvoirs à M. Régnier pour traiter en son nom de la reddition de Metz?» Le soir, était arrivé un télégramme de Bazaine. (( Je ne puis répondre par l'affirmative. La ville et la garnison de Metz ne sont pas sous mon autorité. » Là-dessus, le chancelier avait fait savoir à M. Régnier, par le comte de Hatzfeldt, qu'il ne pouvait plus le recevoir et que, par conséquent, sa présence au quartier-général prussien n'avait plus aucune raison d'être.
Quelques jours après la visite de M. Régnier à Gamden-Place, l'Impératrice lui faisait remettre ses notes et son passeport. Ainsi se terminèrent nos relations avec ce personnage énigmatique dont toute l'Europe parla pendant quinze jours. La brochure qu'il publia alors en anglais, avec son portrait, sous ce titre à sensation : What is your name, eut une circulation énorme. Il y informait le public qu'il était né à Paris en 1822, que sa femme était Anglaise, qu'il possédait, indépendamment de ses propriétés en France, vingt mille francs de revenus en Angleterre; ce qui devait, dans sa pensée, le mettre à l'abri de tout soupçon. Les détails qu'il livrait au public sur sa propre personnalité étaient-ils exacts ? Je n'ai jamais été à même de le vérifier.
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Après avoir intrigué si vivement la curiosité du monde entier durant une ou deux semaines, Régnier retomba dans son obscurité. II vint témoigner au procès de Trianon. Mais, averti qu'on songeait à l'arrêter, il se déroba avant la conclusion. C'est alors qu'il fut condamné à mort par des juges qui ne savaient rien des faits, ni du rôle qu'il y avait joué. Puis, le silence se fît autour de lui jusqu'au jour où certains journaux crurent le retrouver dans je ne sais quelle intrigue ténébreuse (et, évidemment, prussienne!) dont la Roumanie était le théâtre. Quelques années plus tard, il mourait obscurément à Ramsgate où il s'était retiré. On ne parlait plus de Régnier lorsqu'une intrigante aux abois, vers la dernière scène d'un procès sensationnel, jeta ce nom oublié à la foule, en essayant de greffer une seconde énigme sur la première. Mais on ne fît que hausser les épaules et l'oubli est retombé sur Régnier, plus lourd, plus profond.
Pour moi, je ne fais que soulever ici un coin du voile. En ce moment, quand j'évoque la figure de ce diplomate vraiment extraordinaire, qui surgit un soir à Hastings et qui s'éclipsa un autre soir à Chislehurst, que nul ne connaissait, qui s'était donné la mission de sauver la France et qui prétendait l'accomplir à force d'insolence et d'audace, je suis encore dans le doute sur ses vrais mobiles et sur sa véritable origine. Qui servait-il? Venait-il de Dieu ou de « 1" Autre », comme disaient les exorcistes du moyen âge ? Etait-ce un ami ou un ennemi ? Je n'en sais rien, mais ce que je sais bien, c'est que raisonnements, conseils et prophéties, tout ce qu'il avait dit se trouva littéralement vérifié et justifié.
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J'appelle l'attention de tout esprit non prévenu et libre de préjugés sur la douloureuse progression que voici.
En rendant son épée à Sedan, l'Empereur pouvait conclure la paix au prix d'une indemnité de guerre et d'une rectification de frontières.
Au 20 septembre, à Ferrières, Jules Favre pouvait conclure la paix en cédant Strasbourg et sa banlieue.
Au 30 octobre, à Sèvres, les conditions de la paix eussent été la cession de l'Alsace et deux milliards.
A la fin de janvier, elles furent l'Alsace, une partie de la Lorraine et cinq milliards.
Après cela, on admettra peut-être que le terrible homme avait raison de dire que chaque jour perdu enlevait un lambeau de sa chair à la France. Et celui qui écrit ces lignes n'avait peut-être pas tort de joindre ses chétifs efforts aux siens pour hâter la conclusion de la paix.
Mais on était bien loin de penser ainsi à Chislehurst et, depuis la venue de Bourbaki, j'étais, en quelque sorte, en quarantaine. Plusieurs des habitants de la maison avaient cessé de me parler. Quant à l'Impératrice, dès qu'elle eut désavoué Régnier et qu'elle sut Bourbaki à Tours, pourvu d'un commandement actif, elle retrouva sa liberté et sa sérénité d'esprit. Duperré profita de cette disposition pour appeler son attention sur la situation pénible qui m'était faite. Elle vint très vivement vers moi, la main tendue, généreuse et indulgente comme je l'ai toujours connue :
— Jamais je n'en veux, dit-elle, à ceux qui ont cru agir pour le bien.
Je reçus humblement mon pardon; mais j'appris,
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quelques jours après, que l'Empereur approuvait ma conduite et jugeait indispensable, dans l'intérêt de la France comme dans le sien, d'être renseigné, d'une manière certaine, sur la fidélité de l'armée de Metz et sur les dispositions de la Prusse.
— Eli bien, soit, me dit l'Impératrice, s'il m'est prouvé que le roi Guillaume nous fait de meilleures conditions qu'au gouvernement de la Défense nationale et s'il m'est prouvé, d'autre part, que la France est à bout de forces, je boirai le calice.
A partir de ce moment, la politique de la Régente exilée entra dans une nouvelle phase.