L IMPERATRICE ET LA CAPITULATION DE METZ
Dès que les faits de l'affaire Régnier furent connus de l'Empereur, il en conclut que, si le gouvernement prussien était sincère dans son désir de traiter avec la Régence, plutôt qu'avec le gouvernement de la Défense nationale, ce n'était certainement pas par sympathie chevaleresque envers une femme malheureuse ou par préférence personnelle pour la dynastie napoléonienne. 11 savait Bfiieux que personne qu'après trois quarts de siècle, les Bonaparte n'étaient pas entrés dans la vieille famille des rois; qu'on ne leur avait encore pardonné ni leur origine, ni leurs conquêtes, ni leur esprit démocratique. Ce sentiment était plus persistant et p^is vivace chez les Hohenzollern que chez les autres. Le roi de Prusse n'avait-il pas, au début même de la lutte, déclaré qu'il ne faisait pas la guerre à la France, mais à son gouvernement? Je tiens d'autant plus à rappeler ce mot qu'on
va entendre, tout à l'heure, M. de Bismarck faire une déclaration absolument contraire.
Doue, FEmpereur supposait le roi de Prusse et son ministre exclusivement préoccupés de deux considérations purement égoïstes : 1° danger de déchaîner et de fortifier l'esprit révolutionnaire qui, de France, gagnerait toute l'Europe, comme en 1793, en 1830 et en 1848 ; 2° impossibilité de faire la paix avec un gouvernement né de l'émeute, qui n'avait pas d'armée régulière à sa disposition pour exécuter les conditions du traité et faire respecter l'ordre. Pour s'assurer que tels étaient bien les mobiles auxquels le gouvernement prussien avait obéi lorsqu'il avait accueilli si favorablement un aventurier avec, pour toute lettre de créance, la signature d'un enfant sur une photographie, l'Empereur fît envoyer, de Wilhelmshôhe à Versailles, le télégramme suivant, dont je ne puis, à mon regret, fournir la date exacte, mais dont je garantis l'authenticité :
« D'après les nouvelles que reproduisent les journaux allemands, le maréchal Bazaine peut tenir encore longtemps dans Metz. Néanmoins, il finira toujours par être obligé de se rendre devant les forces supérieures qui l'entourent.
» L'intérêt du roi de Prusse se confond, suivant nous, avec l'intérêt bien entendu de la France, pour que cette dernière armée que possède la France ne soit ni détruite, ni faite prisonnière.
y> D'abord, pour arriver à ce résultat, il faudra répandre encore beaucoup de sang et, une fois la paix faite, on sera obligé de rapatrier les restes de cette année, dont la ruine aura coûté bien cher.
» D'un autre côté, si les . armées prussiennes en^
trent dans Paris, il faudra traiter de la paix, et le gouvernement, quel qu'il soit, qui succédera à celui qui existe, sera obligé d'agir avec la plus grande fermeté pour réprimer l'anarchie, désarmer le populaire et établir quelque chose de durable. Or, comment pourra-t-il le faire s'il n'a pas sous la main une force quelconque organisée, et il n'en existe plus en France, si ce n'est l'armée enfermée daris Metz?
» L'intérêt bien entendu du roi cje Prusse, l'intérêt futur de la France réorganisée, se confondent pour faire désirer qu'une convention militaire ait lieu entre le commandant en chef de l'armée du roi de Prusse et le maréchal Bazaine.
» Si l'on signait un armistice qui durerait jusqu'à la paix, l'armée française de Metz ne pourrait pas sortir d'un certain rayon autour de la forteresse ; mais elle pourrait se ravitailler et renvoyer ses blessés et ses malades.
» D'un autre côté, les armées prussiennes devraient se tenir à une certaine distance de la place. Un semblable armistice, qui diminuerait les maux de la guerre, serait honorable et profitable pour tous les partis. »
L'Empereur reçut, à Wilhelmshôhe, du quartiergénéral de Versailles, la réponse suivante :
« Quand la paix sera conclue entre l'Allemagne et la France, le premier intérêt du général français sera, sans doute, de réprimer l'anarchie, de fonder un ordre de choses durable et, pour suffire à -cette tâche, il lui faudra des forces régulières et disciplinées. L'Allemagne, de son côté, doit se préoccuper, en première ligne, d'assurer les résultats d'une guerre qui n'est pas encore terminée. En accordant un ar-
SOUVENIRS SUR l'iMPE RAT RICE EUGENIE 211
mistice au maréchal Bazaine, qui lui permettrait de se ravitailler et d'évacuer ses blessés, l'Allemagne renoncerait aux avantages militaires qu'elle doit attendre de la reddition de Metz. Pour justifier un sacrifice pareil, il faudrait qu'en y consentant, l'Allemagne gagnât des garanties de paix, de nature à en assurer la conclusion aux conditions jugées indispensables. L'incertitude où l'on se trouve relativement aux intentions du maréchal et à l'équivalent qu'il serait en mesure d'offrir pour un armistice dont il retirerait seul l'avantage, ne permet pas, jusqu'à présent, de juger de l'opportunité d'une pareille transaction.
» Les relations que M. Régnier, après s'être présenté au quartier-général comme venant d'Hastings, a nouées avec le maréchal, n'ont pu aboutir, parce que l'intermédiaire n'est pas muni de pouvoirs de la part des personnes dans l'intérêt desquelles il a voulu entrer en négociations. »
Tout cela était fort clair et on ne pouvait se méprendre sur les dispositions favorables du gouvernement prussien. L'Impératrice tardait encore. Pourquoi ? Tout simplement parce que, comme toute la France et une bonne partie de l'Europe, elle se laissait persuader par les bulletins lyriques que le dictateur de Tours jetait à tous les vents. Elle croyait à la réalité de l'armée de la Loire; elle espérait ardemment une victoire des Français qui eût mis à néant les chances d'une restauration dynastique, mais qui eût, soudainement, ouvert la perspective d'une paix bien meilleure. Elle rêvait une sortie en masse des Parisiens, l'armée de Metz se raidissant dans un suprême effort et essayant une trouée ; ou,
212 souvenirs sur l'imperatrige euge'nie
encore, des ennemis inattendus se dressant derrière les Prussiens et les prenant à dos ; l'Italie entraînée par Garibaldi, l'Autriche poussée par le souvenir de Sadowa et attirant à elle les Allemands du Sud, qui nous combattaient, disait-on, à contre-cœur. Telles sont les éventualités chimériques qu'elle agitait fiévreusement avec nous et avec tous ceux qui venaient lavoir. Pour la blâmer de s'y être abandonnée, il faut n'avoir pas connu le désarroi mental, l'angoisse, la patriotique folie de ces temps-là.
Enfin, elle se décida. Après tout, il s'agissait seulement de connaître les termes offerts par nos vainqueurs ou d'en suggérer elle-même d'autres, conçus de façon à ménager l'amour-propre national et à réserver l'avenir. Deux personnes furent successivement envoyées au quartier-général allemand. Le premier de ces négociateurs était un officier qui avait des relations étroites avec la famille impériale. Ce* qu'il fit, je l'ignore. 11 se cachait de moi avec le plus grand soin et n'a laissé aucune trace écrite de sa mission. Quelques paroles échappées à M. de Bismarck, dans des conversations ultérieures, me donnent à penser que, par son esprit étroit et son manque d'intelligence politique, il nuisit à l'objet en vue au lieu d'y aider.
Le second négociateur, M. G***, avait été indiqué par M. Rouher, dont il possédait et méritait la confiance. Il avait du sang-froid, de la finesse et savait l'allemand à fond. Pendant le temps que durerait sa mission à Versailles, M. Léon Chevreau, installé à Gand (au lieu de Bruxelles, qui était un centre d'intrigues et où il était difficile d'échapper aux espions de M. Tachard), devait se tenir en communication
SOUVENIRS SUR L'iMP É RATRICE EUGENIE 213
télégraphique avec lai et servir d'intermédiaire avec Chislehurst. M. G***, retardé par mille difficultés, n'arriva à Versailles que le dimanche 23 et no put voir M. de Bismarck que le lundi 24.^ Dès les premiers mots échangés, il s'aperçut qu'il venait trop tard et que son entrevue avec le Chancelier fédéral ne devait et ne pouvait avoir qu'un intérêt rétrospectif et, en quelque sorte, académique. C'est entre le moment où M. G*** avait quitté Chislehurst et celui où il recevait son audience du comte de Bismarck que s'était joué le véritable drame. Je vais le raconter en plaçant sous les yeux du lecteur le journal de l'un des principaux acteurs, le général Boyer, chef d'état-major de l'armée du Rhin. Je n'y change pas un mot et j'y laisse subsister certaines indications sommaires qui, évidemment, devaient servir à aider la mémoire du général et qui sont demeurées pour moi des énigmes.
« Parti de Metz le mercredi 12 octobre, à dix heures du matin. Parti d'Arsà onze heures. Retenu une partie de la nuit à Nanteuil-Saacy sur la voie encombrée de trains de matériel.
» Arrivé à Nanteuil-Saacy, à six heures du matin, le 13. Départ en voiture à midi. Arrivé par La Fertésous-Jouarre, Meaux, Lagny et Villeneuve-Saint- Georges, à Versailles, à cinq heures du matin, le vendredi 14 octobre. Logé chez M. Dagnan, 48, rue de Satory. A midi et demi, prévenu que M. le comte de Bismarck m'attend. Introduit chez le comte à une heure de l'après-midi.
» J'expose en peu de mots le but de ma visite. Quand je prononce le nom de M. Régnier, le comte, m'interrogeant du regard, m'interrompt et insiste pour savoir si c'est bien ainsi que je l'appelle, si c'est
214 souvenirs sur l'impératrice euge'nie
bien sous ce seul nom qu'il m'est connu. Je réponds que jamais le maréchal ne l'avait vu ni n'avait entendu parler de lui.
» Le comte prend alors la parole et me dit que M. Régnier s'était un jour présenté à lui comme venant de Hastings et lui avait fait voir, pour tout moyen d'introduction, une photographie au dos de laquelle était la signature du Prince impérial, qu'il lui avait exposé son plan en lui demandant l'autorisation d'aller, ou sonder le maréchal en faveur de la Régence, ou le décider à prendre parti pour la Régence, puisque c'était dans l'intérêt de ce gouvernement que son plan était conçu. « Cet homme me paraît sincère, me dit le comte, et il est certain qu'il l'a été. Il n'avait pas confié son projet à Hastings, où il est fort mal vu et où ses services sont repoussés. Il a servi l'Impératrice et il paraît que l'on a été mécontent de lui, à ce point qu'on n'en veut plus entendre parler, *
» Le comte me développe, alors, toute sa conversation avec ce Régnier, arrive à l'explicaîion du télégramme * qu'il fit passer au maréchal et termine en me disant que la réponse du maréchal, sans être absolument négative, lui prouvant que M. Régnier n'était nullement chargé de stipuler des conditions, il l'avait invité à quitter le quartier-général. « Je n'avais, d'ailleurs, ajoutait le comte, transmis ce télégramme au maréchal que pour mieux prouver à M. Régnier que je ne fondais pas grand établissement sur ses stipulations. Car il m'avait déclaré que le
1. On a lu plus haut le texte (approximatif) de ce télégramme.
SOUVENIRS SUR i/lMPÉ R AT RIGE EUGÉNIE 215
maréchal écartait la ville do Metz de toute combinaison et c'est Metz, surtout, que nous tenons à avoir. »
» Le comte s'arrêtant, je pris la parole et je lui dis que je venais de la part du maréchal reprendre l'idée émise par M. Régnier, que le maréchal avait attendu longtemps des nouvelles, d'abord, puis le retour du général Bourbaki, que le télégramme dans lequel il était question de la reddition de l'armée sous Metz l'avait fortement ému et que, pour couper court à toute fausse interprétation, pour prouver qu'il avait agi et qu'il était encore disposé à agir loyalement, il avait demandé à m'envoyer au quartier-général du roi pour apporter les explications que je donnais.
» J'entrai alors dans le développement de la note qui a été remise au prince Frédéric-Charles. Le comte m'écouta très attentivement. Jusqu'alors, nous avions causé dans un cabinet attenant à une salle où se trouvaient des employés du bureau du comte. 11 se leva et me dit : « 11 y a, à côté, des personnes qui comprennent le français. Les murs, comme on dit, ont des oreilles : allons dans le jardin. Nous causerons plus librement. » Et, allumant un cigare, il me montra le chemin.
» Objection tirée de la non-remise de la place de Metz. L'Empereur peut seul délier le général Cofflnières.
» Objection tirée de la difficulté de maintenir i'ar-. mée, une fois hors du blocus. Moyen d'y parer, eii partie, en faisant faire à l'armée une manifestation en faveur du gouvernement impérial de la Régence. « Faites attention, reprit le comte, que, si vous ne pouvez pas maintenir l'armée, votre situation personnelle deviendra fort périlleuse. C'est votre vie, vos
216 SOUVENIRS SUR L'iM PE RATR ICE EUGENIE
biens, votre patrie, l'exil en perspective, que vous risquez. »
» Il insiste alors sur les sentiments qui animent la Prusse : « On ne veut pas le moins du monde repousser la dynastie impériale, ni cette forme de gouvernement qui a maintenu Tordre pendant vingt ans. On traitera, au contraire, plus volontiers avec la Régence qu'avec tout autre gouvernement parce que, dans l'opinion du comte, c'est encore la forme qui convient le mieux à assurer l'avenir.
» Mais il ne faut pas se dissimuler que c'est la France qui a déclaré la guerre à l'Allemagne et qu'en ce moment, c'est bien à la France que l'Allemagne fait la guerre. La situation actuelle de la France ne permet pas de traiter avec son gouvernement, qui ne présente aucune chance de durée et qui, en conséquence, ne donnera aucune garantie sérieuse de paix durable. »
» M. de Bismarck me raconte alors son entrevue avec l'Empereur après la capitulation de Sedan. Il dit qu'il croyait sincèrement que l'Empereur allait traiter. Aussi fut-il fort surpris lorsque Sa Majesté lui dit qu'étant prisonnier, il n'avait aucun pouvoir, que la Régence, seule, pouvait traiter. « Et, depuis ce moment, ajoute le comte, j'étais tellement convaincu que le désir de traiter était dans l'intérêt de la Régence que j'accueillis, de suite, les ouvertures de M. Régnier, croyant qu'il venait au nom de la Régente, quoique, déjà, il fût bien tard.
» Vous m'exposez maintenant les idées et les désirs du maréchal Bazaine. Assurément, l'armée qui est sous Metz est la seule qui reste à la France. L'armée de la Loire, composée de volontaires, de gardes
SOUVENIRS SUR I/IMPER ATRIGE EUGE'NIE 217
mobiles et des derniers régiments qu'on ait pu tirer d'Algérie, vient d'être détruite à Arthenay et à Orléans. Elle pouvait être forte de vingt-cinq mille hommes de troupes régulières. Vous n'avez plus d'armée, rien ne peut plus venir au secours de Paris. Paris est, d'ailleurs, dans une telle situation que la famine suffira, probablement, à nous en donner raison. On ne bombarde pas une ville comme Paris. Peut-être, cependant, à un moment donné, nous faudra-t-il en venir à cette dernière extrémité. »
» Ici, le comte me donne quelques détails sur le prix de la viande de cheval à Paris. Il entre, en même temps, dans quelques considérations sur le caractère sauvage et en dehors des habitudes des nations civilisées, que les francs-tireurs donnent à la guerre. « Nous serons sans pitié pour ces gens-là, dit-il, et nous les tuerons tous. )»
» Revenant à l'idée de laisser l'armée française quitter Metz, le comte me dit qu'il faut ici se préoccuper non seulement de la possibilité de maintenir l'armée dans l'obéissance, mais aussi de la question du traité à intervenir. Car, pour ne pas courir les chances de nous rendre une certaine liberté d'action et de voir les négociations pour la paix ne pas aboutir, il lui faudra des assurances de voir ses conditions acceptées, quelque exorbitantes qu'elles puissent paraître.
» II faut donc que quelqu'un aille à Hastings ou à Cassel, afin que les deux négociations marchent en même temps. Il pense qu'il vaut mieux que la question se règle à Hastings, parce que, traitant ainsi en pays neutre, l'Impératrice ne paraîtra pas subir la pression de l'étranger. « Allez à Hastings, général,
me dit-il, et obtenez de l'Impératrice l'ordre pour le général Coflinières de remettre Metz, puisque le maréchal Bazaine n'en a pas le pouvoir. Ce sera déjà une garantie pour nous. )>
y, Il me dit alors qu'il était regrettable que la flotte ne se fût pas montrée favorable à la restauration de la Régence: sans quoi, comme le Nord et les villes commerciales, telles que Rouen, veulent Tordre ei redoutent la République, il eût été facile, avec le concours de la flotte, de faire du Havre qui, bien qu'un peu agité, veut aussi l'ordre et le maintien de la richesse publique, le pivot de cette restauration.
» Ici, comme parenthèse, le comte ajouta : « Car il faut que la France se donne à elle-même son gouvernement. Nous ne ferons pas, comme en 1815, la faute de lui en imposer un. Aussi, voyons-nous que ce gouvernement républicain actuel n'est pas de bonne foi. Il a, par deux fois, voulu en appeler aux élections, le 2 octobre, puis le 16. Mais il retarde sans cesse ce moment parce qu'il sent bien que les élections ne lui seront pas favorables. L'élément conservateur, qui est le plus nombreux en France, ne veut pas de cette république de terreur. Soyez assuré que, si on votait aujourd'hui un plébiscite, l'Empereur aurait encore une grande majorité. »
» J'interrompis alors le comte pour lui dire que, puisque telle était sa pensée, puisqu'il était convaincu que l'armée du maréchal Bazaine était la seule qui restât à la France, il était logique, il était de son intérêt aussi bien que du nôtre de la laisser partir le plus tôt possible et dans des conditions qui lui laissassent la force morale nécessaire pour l'œuvre qu'elle se propose d'accomplir. L'objection perpé-
SOUVENIRS SUR L'iMPERATRICE EUGENIE 2i 9
tuelle se représentait toujours, quoique j'assurasse qu'on pouvait répondre de l'armée ou, au moins, de la grande majorité; quelques désertions partielles, mais individuelles, pouvant se présenter.
» Poursuivant la série de ses idées, le comte me représenta l'état actuel de la France : Paris entre les mains des républicains, Lyon livré aux partis exaltés, puisque le drapeau rouge y flotte toujours; le Nord, désireux de voir la tranquillité rétablie, ayant demandé qu'on lui envoyât des troupes allemandes pour maintenir l'ordre; l'Ouest entre les mains du clergé, qui a mis en avant les Charette et les Stofflet, poussant les populations à repousser l'invasion ti'un peuple protestant, venu pour anéantir le catholicisme ; le Midi ne s'étant pas encore prononcé d'une façon bien nette, sauf à Marseille où la Commune a pris la direction du gouvernement. De l'état de l'Europe, de son attitude, le comte ne me dit pas un mot. Cette république de Paris et de Lyon a découragé môme les Américains, qui avaient envoyé une députation pour venir s'entendre avec le gouvernement républicain et essayer de s'interposer. « J'ai vu ces messieurs, qui sont repartis en me disant qu'il n'y avait rien à faire avec ces gens-là. Ce sont des fous, qui ignorent même ce que c'est qu'un État républicain. 11 n'y a parmi eux qu'un républicain dans l'acception du mot, un homme sincère. C'est le général Trochu. »
» Et, comme je me récriais, disant que la conversion du général Trochu aux idées républicaines datait du jour où l'on n'avait pas voulu accepter ses théories personnelles et où son ambition avait été déçue : « En tout cas, reprit le comte, l'Empereur
220 SOUVENIRS SUR l'iMPE'râTRICE EUGENIE
avait singulièrement placé sa confiance en le chargeant de veiller sur l'Impératrice, sur la Régence et sur les pouvoirs constitués. Il a trahi cette confiance, car il pouvait défendre l'Assemblée. »
» — Mais, lui dis-je, les élections ne doivent donc pas avoir lieu le 16? » — <c II y a désaccord, me répondit le comte, entre Paris et Tours. Crémieux veut que les élections se fassent ; Paris ne le veut pas. Gambetta est même parti en ballon pour aller convaincre son collègue. Il est descendu à Amiens et a gagné Tours par l'ouest. » Je remerciai M. de Bismarck de tous ces renseignements si précieux pour nous et lui dis que j'avais hâte de rentrer à Metz pour renseigner le maréchal et prendre ses ordres. « Vous comprenez, me dit le comte, que notre conversation doit être, de ma part, l'objet d'une conférence avec le Roi. Sa Majesté voudra sans aucun doute consulter le maréchal de Moltke et le ministre de la guerre. Demain, vous aurez la réponse du Roi et vous pourrez partir. » Je le priai alors de vouloir bien envoyer un télégramme au prince Frédéric-Charles, en invitant Son Altesse Royale à faire savoir au maréchal que j'étais arrivé à Versailles le matin seulement, que j'avais eu l'honneur d'être reçu, etc. Il me le promit, puis me remit quelques journaux pour me mettre au courant de la situation et me congédia. Il était quatre heures du soir.
5> Vers six heures, je fus informé que le Roi devait tenir aujourd'hui Conseil avec le général comte de Moltke et le ministre de la guerre.
» Observation du comte de Bismarck relative à la prolongation de la guerre : « La guerre ne peut durer toujours, mais, s'il le faut, nous sommes prêts à
SOUVENIRS SUR i/lMPE RATRIGE EUGE'NIE 221
prendre nos quartiers d'hiver, quoique cela ne soit pas notre idéal. Nous préférerions, de beaucoup, rentrer chez nous et nous n'en sommes même pas sortis volontiers. »
» Le 15, à deux heures, le comte de Bismarck, qui m'avait fait prévenir une heure à l'avance, vint me trouver dans le logement qui m'avait été assigné et îme lit part de la résolution qui avait été prise en Conseil. Il me dit que les généraux, ainsi qu'il s'y était bien attendu, avaient spontanément déclaré qu'ils ne renonceraient pas à l'exigence d'une capitulation dans les termes de celle de Sedan, telle que le voulait leur intérêt militaire. Il avait alors pris la parole et représenté au Roi que, sans préjudice de l'intérêt militaire, il devait faire ressortir aussi l'intérêt politique et diplomatique dans la question dont il s'agissait. Il fut alors convenu que, pour le moment, on laisserait de côté toute idée de capitulation et que le but à atteindre serait d'obtenir l'assurance que l'armée de Metz voulait rester fidèle à son serment et se faisait le champion de la dynastie impériale. Le maréchal ferait un acte public par lequel il le ferait bien comprendre, afin que le pays sût qu'il pouvait compter sur son appui, s'il voulait se rallier autour de la Régente. De cette façon, l'armée prendrait un engagement qui la compromettrait vis-à-vis du parti républicain et M. de Bismarck verrait l'effet produit en France par cette déclaration. A cela se joindrait un manifeste de l'Impératrice qui, sûre d'avoir un appui dans l'armée de Metz, ferait un appel à la nation, revendiquerait ses droits et demanderait, de nouveau, au peuple français de les consacrer par un vote. Alors, seulement, on pourrait
222 SOUVENIRS sur l'impératrice euge'xie
traiter avec chance de voir réussir un plan qui amènerait la paix générale et arrêterait l'effusion du sang; tandis que, dans les conditions actuelles, tout est aléatoire. — Entrevue de Jules Favre, sa scène de comédie, sa mauvaise foi en ce qui concerne Soissons et le Mont-Valérien. — Incident de Strasbourg et de Toul. — Le comte revint sur l'opinion des généraux américains. « Ils sont repartis exaspérés, disant qu'ils avaient cru entrer dans un hôpital de fous, habité par des singes. » — Dépêche du comte de Bernstorff relatant le regret de l'Impératrice d'avoir mal accueilli le général Bourbaki. L'Empereur lui en ayant adressé de très vifs reproches, puisqu'il n'y avait plus à compter que sur Bazaine, qui était resté fidèle, l'Impératrice aurait dit qu'elle était prête à donner tous les pouvoirs au maréchal pour traiter et même à abdiquer en sa faveur la régence de l'Empire. « — Oh! dis-je. le maréchal n'accepterait jamais une pareille combinaison. » — « Et, certainement, dit le comte de Bismarck, je ne le lui conseillerais pas s'il me demandait mon avis. Gela ne ferait que compliquer les affaires et diviser davantage les opinions. »
» Lettres de M. le baron Gudin et de M. de Lavalette restées sans réponse. M. Thiers a demandé à venir : on l'a laissé venir. Il est à Florence, revenant de Vienne, après son excursion à Saint-Pétersbourg, où il a été congédié par l'empereur de Russie avec ces mots : « Si l'Autriche prend parti dans le différend, je lui déclare immédiatement la guerre. » M. Thiers serait à Florence pour traiter la question de Nice, dont M. de Bismarck ne veut pas se mêler, la question de Rome et de l'Italie ne le regardant
SOUVENIRS SUR L'iM P E RATRIGE EUGENIE 223
ttre du comle de Ghambord restée sans réponse. »
Le général retourna à Metz avec toute la célérité que comportaient les circonstances. La journée du 19 fut employée en conciliabules entre le maréchal et ses principaux officiers, auxquels le général Boyer fît un rapport détaillé de tout ce qu'il avait vu et entendu à Versailles. Puis, avec un sauf-conduit de l'autorité prussienne, il retraversa les lignes du prince Frédéric-Charles, en route pour Ghislehurt où il arriva le 21 et où son apparition produisit sur nous une impression profonde.
Les manières du général Boyer étaient graves et modestes. En ce moment, sur ses traits pâlis par les privations et empreints de douleur, il portait le deuil de cette noble armée dont il avait été l'un des chefs et dont il semblait le fantôme. En le voyant, notre cœur se serra. Une pensée s'empara de l'Impératrice comme de nous tous : c'est qu'il fallait faire les plus grands sacrifices pour cette malheureuse armée, s'il en était temps encore. Et, pendant quelques instants, tout iça. tout disparut devant cette pensée-là !
Le général était porteur de deux lettres qui ne laissaient aucun doute sur l'authenticité de sa mission, ni sur les dispositions des chefs de l'armée. La première, signée du maréchal, était ainsi conçue :
Metz, le 19 octobre 1870.
« Madame,
y> Il y a quelque temps, j'ai envoyé le général Bourbaki à Votre Majesté. N'ayant reçu aucune réponse, j'envoie aujourd'hui auprès d'Elle le général
224 souvenirs sur l'impératrice euge'nie
Boyer, mon aide de camp, pour l'assurer de notre fidélité. Elle aura la bonté de lui donner ses instructions et peut avoir confiance en lui.
» J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, son très dévoué serviteur.
» Signé : maréchal razaine. »
La seconde émanait du général Frossard, gouverneur du Prince impérial et commandant d'un des corps d'armée sous Metz. En voici le texte :
« Madame,
j Depuis nos malheurs, je n'avais pu encore avoir l'honneur d'écrire à Votre Majesté pour lui exprimer mon dévouement et mes espérances dans l'avenir. Le blocus étroit qui nous retient sous Metz et qu'il ne nous a pas encore été possible de percer, nous a privés de toute communication avec le dehors.
» L'armée du maréchal Bazaine a conservé son organisation, son bon esprit, sa discipline, une bonne partie de ses forces. Elle est, ainsi que son chef et ceux qui commandent sous ses ordres, toute dévouée à l'Empereur, à Votre Majesté et à son auguste fils. Elle est encore l'armée Impériale et nous répondons d'elle.
» Votre Majesté connaît la situation beaucoup mieux que nous, qui n'avons appris que quelques détails par le général Boyer, revenu hier de Versailles.
» L'Impératrice sait déjà, et cet officier général lui redira, que le roi de Prusse ne peut et ne veut entrer en négociations pour la paix qu'avec le gouvernement impérial, représenté par la Régente et
souvenirs sur l'impératrice euge'nie 22i5
s'appuyant sur son armée de Metz. Pour cela, il faut que cette armée sorte du blocus par une convention militaire, lui laissant sa constitution tout entière, son armement, sa puissance d'action et sa liberté de mouvement, sous condition, seulement, de ne pas prendre part à la lutte. Elle n'agirait plus alors que pour soutenir, le gouvernement que personne n'avait le droit de renverser et pour soutenir l'ordre social, si menacé au milieu des déchirements auxquels notre pauvre pays est en proie.
» Votre Majesté, Madame, sait aussi que M. de Bismarck demandeque le gouvernement de la Régente se manifeste, fasse un acte qui donne foi en lui et qu'il se montre disposé et prêt à traiter de la paix.
» Notre ennemi demande, en outre, que les bases principales de ce traité de paix soient admises par le gouvernement de la Régence avant que l'armée impériale quitte Metz, et c'est là une de ses conditions.
» Je ne sais pas s'il persistera à l'exiger, mais, que Votre Majesté me permette de le lui dire, il importe qu'Elle veuille bien se mettre, comme Régente, en relations avec le gouvernement prussien.
» Je ne sais pas non plus quelles peuvent être toutes les conditions de la paix ; mais, si elles ne sont pas complètement inacceptables, je pense, avec tous les chefs de notre armée, que Votre Majesté fera bien d'y adhérer, pour sauver le pays que la prolongation de l'état actuel des choses accable et tue.
1 II n'y a, en effet, que le gouvernement impérial, croyez-le bien, Madame, qui puisse entreprendre cette tâche et assumer cette responsabilité. Elle ne
226 SOUVENIRS SUR i/lMPERATRICE EUGENIE
lui sera pas funeste, car on reconnaît aujourd'hui partout que les dures conséquences qu'on entrevoit ne peuvent être évitées à la France et que nul n'aurait le pouvoir d'éloigner d'elle le calice.
» Que Votre Majesté me permette, Madame, de la prier d'écouter le général Boyer, envoyé du maréchal, et de croire en ses paroles, qui sueront le reflet de nos sentiments à tous.
» Je supplie Votre Majesté, Madame, de me croire son très fidèle, très dévoué et très respectueux serviteur.
» Signé : Charles frossard. »
L'Impératrice lut ces deux lettres et conféra avec le général Boyer, qui ne crut pas devoir lui communiquer encore tout ce qu'il savait sur les exigences de la Prusse. Le même jour, il expédiait un télégramme au comte de Bismarck par l'intermédiaire de M. de Bernstorff. Je ne puis donner les termes absolument exacts de ce télégramme; mais j'en garantis le sens. Le général Boyer y informait le Chancelier fédéral qu'i.l venait de voir l'Impératrice. Elle demandait le ravitaillement de l'armée pour quinze jours et désirait qu'on lui fit connaître les bases des préliminaires de paix. Un message direct de l'Impératrice au roi Guillaume suivit et appuya le télégramme du général. Ce message était ainsi conçu :
« Sire,
» Votre Majesté a entre les mains la dépêche du comte de Bernstorfï au comte de Bismarck. Je supplie Votre Majesté d'être favorable à ma demande.
SOUVENIRS SUR l'iMPE'R ATR ICE EUGENIE 227
succès est la condition indispensable pour la suite des négociations.
» Signé: eugénie. »
M. de Bismarck fit la réponse suivante au télégramme du général Boyer :
Versailles, octobre, onze heures trente minutes.
« Pour pouvoir répondre, il me faut prendre les ordres du Roi. Je puis dire, d'avance, que le ravitaillement est, militairement, inadmissible. Je m'en rapporte au jugement du général Boyer.
» Signé : bismarck. »
Puis, un second télégramme vint faire connaître à l'Impératrice la véritable pensée du roi de Prusse et de ses conseillers :
«, Les questions posées hier ne donnent ni à l'Impératrice, ni à nous, les assurances des garanties de paix. L'armée de Bazaine n'a pas fait son pronunciamiento et nous serions obligés de poursuivre par nos armes, et probablement contre l'armée de Bazaine, l'exécution du traité.
» Le Roi ne traitera que sous les conditions que j'ai fait connaître au général Boyer et dont aucune n'a été remplie.
» Signé : bismarck. »
C'est alors que le général Boyer révéla à l'Impératrice ces conditions : 1° Acclamation de l'armée française en faveur de la dynastie Impériale ; 2° Proclamation de l'Impératrice au peuple français et son
228 souvenirs sur l'impératrice euge'xie
départ pour la France, avec engagement préalable de signer des préliminaires de paix, quelque exorbitants qu'ils puissent paraître,, qui ne seraient connus qu'en France et qui seraient tenus secrets ; 3° Réunion des Chambres. »
M. de Bismarck s'était étrangement trompé s'il avait cru que l'Impératrice se laisserait tenter à l'idée d'un 'pronunciamiento. Elle était trop bien éclairée par le souvenir de ces coups d'État militaires, qui ont amené et consommé la décadence de son pays d'origine, pour songer un instant à acclimater chez nous ces tristes mœurs politiques. Certes, elle était fermement convaincue, et je croyais comme elle, et je crois encore que le maréchal commandant en chef l'armée du Rhin, était non seulement autorisé à se considérer encore comme le sujet de l'Empereur, dont il tenait ses pouvoirs, mais que son honneur et sa conscience lui en faisaient un devoir impératif, aussi longtemps que le souverain lui-même ou un plébiscite national ne l'avait pas délié de son serment. Le premier effet des révolutions est de renverser nos idées sur la moralité politique et sur la légalité. Elles font de la fidélité une trahison, de même qu'elles transforment la trahison en héroïsme. Elles conduisent Troch'u au Capitole et traînent Bazaine aux Gémonies.
Personne ne pouvait demander à l'Impératrice de raisonner ainsi, au lendemain du 4 septembre. Mais, si elle n'avait aucun scrupule à accepter le dévouement du maréchal et de son armée, elle entendait ne. le devoir "qu'à l'esprit d'obéissance et au respect des autorités constituées par le suffrage universel. Elle n'admettait pas qu'on mit des soldats en situation de se prononcer dans le même sens que leurs
SOUVENIRS SUR i/lMPÉ RATRICE EUGENIE 229
chefs ou dans un sens contraire. Elle admettait encore moins qu'ils pussent se diviser en factions opposées et commencer entre eux la guerre civile avant d'avoir mis lin à la guerre étrangère. Un ennemi pouvait seul donner un tel conseil. En effet, dans chaque ligne et entre chaque ligne de M. de Bismarck, elle lisait clairement la volonté et l'espoir de diviser nos forces. Elle en fut encore mieux convaincue lorsque le général Boyer, n'ayant plus rien à taire ni à ménager, plaça sous ses yeux les notes qu'il avait prises au sortir de ses deux entrevues avec le Chancelier et que le lecteur connaît déjà. Prenant ses désirs pour des réalités et les suggestions de la haine pour des faits accomplis, il avait représenté au général Boyer les sentiments de la France sous le jour le plus faux. Nous n'eûmes pas de peine à démontrer au général que les « renseignements » de M. de Bismarck n'étaient que des mensonges. Non, il n'était pas vrai que les différents partis, les différentes zones de la France, eussent une pensée différente. Non, Paris n'était pas affamé ; non, l'armée de la Loire n'était pas une fable. 11 n'y avait d'émigrés ni à l'extérieur, ni à l'intérieur. D'un bout à l'autre du territoire, royalistes et impérialistes s'unissaient pour défendre la patrie et acceptaient, provisoirement, le gouvernement qui s'était imposé par surprise et qui ne représentait pas le dixième du corps électoral. Mais ce gouvernement lui-même, tout impur et irrégulier qu'il fût, n'était pas un ramassis de fous et de brigands comme avait voulu le faire croire M. de Bismarck, qui n'en pensait pas un motK puisqu'il avait négocié avec Jules Favre et qu'à cette heure même il négociait avec M. Thiers.
230 SOUVENIRS SUR L'iMPER ATRICE EUGENIE
La duplicité et la fausseté de notre ennemi étaient donc manifestes. Mais, où cette machination prussienne devenait absolument odieuse, où elle se nuançait d'une cruauté jusque-là inconnue dans l'histoire, c'est lorsqu'il voulait faire adhérer l'Impératrice aux termes de la paix sans les lui faire connaître! Sur ce point, il s'était trompé plus étrangement encore que sur la question du pronunciamiento. 11 avait cru avoir devant lui une vaniteuse prête à tout pour ressaisir une couronne qui avait été sa parure de jolie femme et l'éblouissement de son front. Loin de donner dans le piège, elle eut encore, ce jour-là, une magnifique -explosion de colère. « Un blanc-seing! Il faut que je donne • un blanc-seing!... Mais c'est notre honneur qu'on nous demande ! » Elle eut des mots amers pour les généraux de Metz qui, pour éviter une capitulation, joignaient leurs instances aux injonctions de l'ennemi. Le général Boyer baissa la tète, sans mot dire, mais son humble silence était éloquent. Il rappelait à l'Impératrice tout ce qu'avaient souffert ces cent mille braves gens qui, aujourd'hui, mouraient de faim et qui, demain, rendraient leurs armes, pour aller se disperser dans les forteresses allemandes.
Ces journées furent terribles et j'ose dire que ce ■fut la crise, vraiment douloureuse et poignante, de cette grande existence. Au 4 septembre, son devoir était nettement tracé. Cette fois, elle se débattait dans une agonie de doute et d'anxiété, tantôt décidée à rompre toute négociation, tetuiôt ramenée, par ses propres réflexions ou par un mot d'un de ses conseillers, à cette idée que la Prusse était peut-être sincère dans l'intention qu'elle affichait de ne pas traiter avec le gouvernement républicain, parce qu'il n'avait
ni garanties à offrir, ni force organisée pour maintenir l'ordre et faire accepter la paix. S'abstenir, n'était-ce pas livrer la France aux dernières horreurs du démembrement et de l'anarchie?
Elle se décida à tenter un suprême effort et écrivit à M. de Bernstorff :
« Monsieur le comte,
» Le temps est si précieux et les intermédiaires nous en font tant perdre que je désirerais pouvoir vous parler. Lady Cowley a bien voulu mettre à ma disposition sa maison à Londres, 20, Albemarle street. Si vous pouvez vous y rendre, personne ne vous verra.
» Croyez à tous mes sentiments.
» Signé : Eugénie. »
Celte entrevue eut lieu, en effet. Le comte deBernstorff déclara connaître les bases de la paix, telles que les voulait le roi de Prusse, mais se refusa à les communiquer à l'Impératrice, à moins d'y être autorisé par son souverain. L'Impératrice n'avait plus rien à faire, sinon d'attendre la réponse finale que ferait le roi de Prusse au message transmis par le comte de Bernstorff, aussi bien qu'à la lettre dont M. G... était porteur. C'est à ce moment, en effet, que celui-ci entrait, à Versailles, dans le cabinet de M. de Bismarck. Le Chancelier le mit au courant de la mission Boyer et de ses résultats négatifs. Encore une fois, notre ennemi attribua l'échec des négociations entamées à la non-exécution des conditions préliminaires réclamées par la Prusse. Après Sedan, le gouvernement impérial eût pu acheter la paix par l'aliénation d'une
portion minime du territoire. Il était temps encore lorsque M. Régnier était venu à Ferrières. Un arrangement était encore possible lorsque le général Boyer avait paru à Versailles, si l'on s'était hâté. Mais, depuis huit jours, les événements avaient marché. La chute de Metz était imminente, celle de Paris ne faisait aucun doute pour les chefs de l'armée allemande. Et le Chancelier conclut : « Il est trop tard! »
Néanmoins, il ne refusa pas d'écouter les propositions que M. G... était chargé de lui soumettre, et je reproduis ici cette partie de leur conversation, parce que les réponses du Chancelier montrent exactement quelles étaient déjà, à cette date, les prétentions de nos vainqueurs. Les conditions offertes par l'Impératrice et que M. de Bismarck déclara connaître déjà (comment et par qui, je ne puis ni l'expliquer au lecteur ni me l'expliquer à moi-même) étaient les suivantes : Démantèlement de Strasbourg; constitution de cette cité en une ville libre avec un territoire à déterminer; indemnité pécuniaire; cession de la Gochinchine.
« Ces conditions, en ce qui concerne l'Alsace, ne paraissaient pas suffisantes à M. de Bismarck. Elles permettraient à la France de reprendre, dans un temps donné, une attitude ofîensive vis-à-vis de l'Allemagne, dont l'organisation militaire, dit M. de Bismarck, est purement défensive. J'ai proposé alors à M. de Bismarck, mais seulement ad référendum, la combinaison par laquelle l'Alsace serait organisée en État neutre.
» J'ai essayé de représenter à M. le comte que, chez cette population, l'esprit municipal et local était très développé et que, sous un régime autonome,
SOUVENIRS SUR i/lMPE R ATRICE EUGE'nIE 233
elle prendrait très rapidement des mœurs et des sentiments d'indépendance qui sauraient prévenir de nouvelles collisions entre l'Allemagne et la France. M. le comte de Bismarck ne croit pas que tel soit l'esprit des populations de l'Alsace et paraît persuadé qu'un État constitué de la sorte formerait une avantgarde pour la France contre l'Allemagne et qu'aucun gouvernement ne suffirait à en assurer et à en maintenir la neutralité.
» Dans la solution que M. le comte de Bismarck voudrait voir adoptée à l'égard de l'Alsace, — solution qu'il considère aujourd'hui comme appartenant uniquement à l'Allemagne et déjà placée en dehors du terrain des transactions internationales, — cette province, sans conscription, sans députés au Jieichsiag, conserverait une partie de son organisation actuelle et serait occupée par les troupes allemandes. Ce n'est plus une Alsace neutre, mais une Alsace purement germanique. Un régime analogue serait appliqué à la portion du territoire comprenant Metz et les places se reliant au système de défense de cette forteresse. M. de Bismarck affirme que ces pertes ne diminueraient pas sensiblement la France, si l'on tient compte des augmentations survenues depuis l'Empire.
» Quant à la Cochinchine, M. de Bismarck dit que l'Allemagne n'est pas assez riche pour se charger de cette colonie.
» Après avoir lâché cette épigramme, qui n'était peut-être pas tout à fait imméritée, à l'adresse de notre système d'expansion coloniale, le Chancelier conclut qu'en présence des succès, sans cesse grandissants, des armées allemandes, le Roi ne pouvait
234 SOUVENIRS SUR L'iMPE'RATRIC E EUGE'.ME
accepter les conditions offertes par l'Impératrice sans provoquer le plus vif mécontentement parmi ses sujets de toutes les classes.
» La préoccupation de M. de Bismarck paraît être celle-ci : que, le lendemain du jour où la paix serait signée, la France ne songerait qu'à la revanche et mettrait l'Allemagne dans la nécessité de rester en armes, pendant quinze ou vingt ans peut-être. C'est pour parer à ce danger que l'Allemagne veut prendre elle-même ses garanties et ne peut se contenter de promesses, qu'elle reconnaît sincères, mais qu'elle craint de voir impuissantes... »
En présence de ces dispositions, qui ne paraissaient pas pouvoir se modifier, l'envoyé de l'Impératrice n'avait plus qu'à se retirer. Ce qu'il lit après avoir remis aux mains de M. de Bismarck la lettre de sa souveraine pour le roi de Prusse. 11 avait été convenu que le Chancelier le ferait prévenir si cette lettre « motivait des explications ou une réponse ». Après avoir attendu vingt-quatre heures, M. G... reprit le chemin de Chislehurst.
M. de Bismarck demeurait comme l'araignée au centre de sa toile. Il tenait dans son tiroir une lettre du comte de Chambord; il avait, en quelque sorte, forcé l'Impératrice à négocier et M. Thiers attendait son bon plaisir pour discuter un armistice. Ava,it-il eu, sérieusement, pendant un seul instant, la pensée de traiter avec l'un d'eux? Je ne le crois pas. Il n'avait qu'un but : les abuser, les irriter, les effrayer l'un par l'autre, pousser les partis à des luttes qui eussent achevé de réduire la France en poussière. En cela, heureusement, il se trompait, comme en beaucoup d'autres points et l'on a pu, dans les pi
précédentes, noter les contre-sens historiques et psychologiques, la pitoyable arithmétique morale, le vulgaire pédantisme de ce brutal manieur d'hommes dont l'ascendant, après tout, n'a jamais reposé que sur la violence et la fraude, non sur l'intelligence. De Moltke, Frédéric-Charles, Manteufîol, Werder, avaient gagné la partie : Bismarck ramassait les enjeux.
Pendant ce temps, le général Boyer était arrivé à la conviction que sa présence à Londres n'avait pas d'objet. C'est pourquoi il s'adressa, le 26, à M. de Bernstorfî pour obtenir les sauf-conduits nécessaires afin de rallier l'armée de Metz. « Rien n'est uni. Pourquoi partir? » lui dit le ministre de Prusse. Il ajouta que les conditions de la paix seraient beaucoup moins dures pour la Régence que pour le gouvernement républicain. Il donna à entendre que l'on se contenterait « d'une minime cession de territoire )>. Le même jour, ce même M. de Bernstorfî transmettait à l'Impératrice la réponse du roi de Prusse. Elle était ainsi conçue :
« Madame,
» Le comte de Bernstorfî m'a télégraphié les paroles que vous avez bien voulu m'adresser. Je désire de tout mon cœur rendre la paix à nos deux nations ; mais, pour y arriver, il faudrait d'abord établir la probabilité, au moins, que nous réussirons à faire accepter à la France le résultat de nos transactions, sans continuer la guerre contre la totalité des forces françaises.
» À l'heure qu'il est, je regrette que l'incertitude où nous nous trouvons, par rapport aux dispositions politiques de l'armée de Metz autant que de la nation
française, ne me permette pas de donner suite aux négociations proposées par Votre Majesté.
» Signé: GUILLAUME. *
Presque simultanément, l'Impératrice recevait du prince de Metternich la lettre qu'on va lire :
Tours, le 24 octobre 1870.
« Madame,
» Je suis, en quelque sorte, officieusement chargé par la Délégation provisoire de Tours de demander le concours de Votre Majesté dans les circonstances actuelles. Gomme la mission que j'ai acceptée est éminemment confidentielle, je vous prie de voul^jj^ bien m'en garder un secret absolu et faire en sorte que cette lettre ne soit lue par personne, quoiqu'elle est, me semble-t-il, de nature à être conservée comme pièce curieuse.
» On est immensément préoccupé delà mission du général Boyer à Versailles et à Ghislehurst. On m'a demandé ce que je pensais de l'accueil que vous feriez à cet envoyé de Bazaine, dans le cas où il vous proposerait de traiter directement avec la Prusse, au nom de la Régence.
» J'ai répondu que, selon ma conviction, 1° vous n'aviez en vue, en ce moment-ci, que le salut de la France ; 2° que vous refuseriez certainement de servir de prétexte à de nouvelles complications ou à tout ce qui pourrait paralyser la défense ; 3° que jamais vous ne consentiriez à appuyer des négociations qui impliqueraient l'abandon d'un pouce du territoire. »
» On fut unanime à approuver ma réponse. Tous les renseignements qu'on a pu se faire donner
sur votre attitude si patriotique concordaient avec mes assertions.
» On est même allé plus loki. On a dit que, dans l'affaire Boyer, vous pourriez rendre un immense service en empêchant la capitulation de Metz avant la conclusion de l'armistice que l'Angleterre, appuyée par les autres grandes puissances, vient de proposer, et on me demande si je ne pourrais pas vous insinuer cette bonne action comme venant de moi.
» J'ai cru pouvoir y consentir et c'est ainsi que je me suis chargé d'une mission très peu correcte sous le rapport diplomatique. Cette lettre arrivera un peu tard. Peut-être toute cette affaire est-elle moins importante que l'on l'imagine. Peut-être avez-vuus déjà engagé le général Boyer à se concerter avec le gouvernement provisoire, pour ne pas provoquer de scission.
» Toujours est-il que j'ai voulu m'acquitter d'une commission que mon dévouement pour votre cause et celle de la France m'a seul fait accepter.
» Les nouvelles de Paris sont vraiment bonnes et l'armée de la Loire n'est plus un mythe. N'était la peur de voir Metz capituler, la situation s'améliore chaque jour. Qui sait?
» De Votre Majesté;
le très-humble serviteur,