METTERNICH
Sans un moment d'hésitation, l'Impératrice répondit par le télégramme suivant :
Chislehurst, le 26 octobre 1870.
« La capitulation de Metz est une affaire d'heures.
238 SOUVENIRS- sur l'impératrice euge'nie
Ils manquent de vivres. Qu'on se presse pour l'armistice. Je désire vivement ^sauver la dernière armée de l'ordre, même au prix de toutes nos espérances. Vous ne pouvez douter de mon ardent patriotisme, qui me fait m'effacer aujourd'hui en me réservant de faire valoir nos droits à la paix.
» Le général Changarnier avait confié au général Boycr un message pour M. Thiers. Il est fâcheux qu'ils n'aient pu se rencontrer.
» Signé : eugé.
Le lendemain 27, nous reçûmes une visite bien inattendue et bien surprenante pour ceux qui n'étaient pas dans le secret de la situation. M. Tissot, chargé d'affaires du gouvernement de la Défense nationale, vint, à Chislehurst, mettre aux pieds de l'Impératrice les remerciements de ce même gouvernement. Je le vois encore, il marchait sur la pointe des pieds, souriant d'un air gêné. Il s'était composé une toilette moitié officielle, moitié familière, habit noir et pantalon gris, qu'il jugeait en harmonie avec le caractère insolite de sa démarche. Son premier mot à Duperré fut exactement le même que celui du prince de Metternich : « Je suis chargé de la mission la plus incorrecte... » L'Impératrice ne le reçut pas : ce qui le soulagea grandement.
Mais cet épisode, semi-comique, disparut dans l'émotion que nous apporta le dénouement de la tragédie : 27 octobre! Ce jour-là même, Metz venait de tomber ' . L'Impératrice en fut avisée par cette lettre du général Boyer :
1. J'ai été profondément surpris de lire, dans les Bernstorff Papers, à la suite des dépêches échangées entre Chislehurst et
Londres, le 27 octobre 1870.
« Madame,
» J'ai la douleur d'apprendre à Votre Majesté que l'armée du Rhin et la forteresse de Metz ont capitulé aujourd'hui. Je n'ai pas la force, sous l'impression de ce coup terrible, d'aller porter moi-même à Votre Majesté le fatal billet par lequel le comte de Bernstorfî me communique cette nouvelle. Demain, j'aurai l'honneur de me présenter à Chislehurst pour prendre les ordres de Votre Majesté. Dans cette série non interrompue de revers, qui frappe la France et la famille Impériale, la pauvre armée du Rhin aura, du moins, en périssant, la consolation d'avoir fait son devoir jusqu'au bout et d'avoir conservé l'estime et l'affection de Votre Majesté.
» J'ai été témoin des efforts que vous avez faits pour la sauver, Madame, et, lorsque je rejoindrai mes compagnons d'armes pour partager leur exil, mon premier devoir sera de leur en donner l'assurance. J'ai l'honneur d'être, etc.
» Signé: napoléon royer. »
Versailles, deux autres dépêches qui me sont inconnues- et que M. Henri Welschinger a reproduites dans son beau livre sur l'histoire diplomatique de la guerre de 1870. Par la première, l'Impératrice confère au maréchal Bazaine la lieutenance-géde l'Empire. Dans la seconde, on lui répond que la ion de Metz est un fait accompli et que le maréchal est nier de guerre. Je ne nie point l'authenticité de ces télégrammes; je remarque seulement qu'ils ne figurent pas dans ma collection ; ils ne m'ont jamais été remis pour être copiés comme les autres. Le matin de ce jour-là, l'Impératrice s'arrêta un instant près de moi dans la galerie et me dit : « Savezvous ce qu'ils demandent à présent? Ils veulent que je nomme Bazaine lieutenant-général de l'Empire. » Et elle passa, '-ans ajouter un seul mot, comme s'il suffisait d'énoncer l'idée ■ire ressortir l'absurdité.
L'Impératrice lui répondit :
« Mon cher général,
» Je viens de recevoir votre lettre. Brisée par la douleur, je ne peux que vous exprimer mon admiration pour cette vaillante armée et ses chefs Accablés par le nombre, mais gardions fidèles de la gloire et de l'honneur de notre malheureuse patrie, ils ont conservé intacte la tradition de nos anciennes légions. Vous connaissez mes efforts et mon impuissance pour conjurer un sort que j'eusse voulu leur épargner au prix de mes plus chères espérances.
» Je compte vous voir demain. J'espère que vous voudrez bien vous charger d'une lettre pour le maréchal. Quand vous rejoindrez vos compagnons d'armes, dites-leur qu'ils ont été l'espérance, l'orgueil et la douleur d'une exilée comme eux.
» Croyez, mon cher général, à tous mes sentiments.
» Signé: EUGÉNIE. »
Quelques jours après, — c'était le 2 novembre, le jour des morts! — parvenait à Chislehurst une lettre du roi Guillaume, incluse dans une lettre du comte de Bernstorff, qui fut apportée par un attaché d'ambassade. Le ministre de Prusse s'excusait de ne pas venir en personne : il se croyait « fondé, disait-il, à penser que sa présence ne serait pas agréable en ce moment à l'Impératrice ». Il était chargé, en même temps, de présenter à Sa Majesté les excuses du comte de Bismarck, qui n'écrivait pas à l'Impératrice par un sentiment analogue de « réserve respectueuse, dictée par la situation ».
souvenirs sur l'impératrice euge'nie 241
Voici la lettre du roi de Prusse. Elle répondait à celle qui lui avait été remise par M. G... de la part de l'Impératrice, le 24 octobre. Elle était datée du 25. Pourquoi n'était-elle remise à sa destinataire qu'une semaine plus tard? On ne nous en donna point la raison :
« Madame,
» J'ai reçu la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'adresser et qui a évoqué les souvenirs du passé, que je ne puis me rappeler sans regret. Personne, plus que moi, ne déplore le sang .versé dans cette guerre qui, Votre Majesté le sait bien, n'a pas été provoquée par moi.
» Depuis le commencement des hostilités, ma préoccupation constante a été de ne rien négliger pour rendre à l'Europe les bienfaits de la paix si les moyens m'en étaient offerts par la France. L'entente aurait été facile tant que l'Empereur Napoléon s'était cru autorisé à traiter, et mon gouvernement n'a même pas refusé d'entendre les propositions de Jules Favre et de lui offrir les moyens de rendre la paix à la France. Lorsque, à Ferrières, des négociations parurent être entamées au nom de Votre Majesté, on leur a fait un accueil empressé et toutes les facilités furent accordées au maréchal Bazaine pour se mettre en relations avec Votre Majesté. Et, quand le général Boyer vint ici, il était possible encore d'arriver à un arrangement, si les conditions préalables pouvaient être remplies sans délai. Mais le temps s'est écoulé sans que les garanties indispensables pour entrer en négociations eussent été données.
» J'aime mon pays comme vous, Madame, vou&
aimez le vôtre et, par conséquent, je comprends les amertumes qui remplissent le cœur de Votre Majesté et j'y compatis très sincèrement. Mais, après avoir fait d'immenses sacrifices pour sa défense, l'Allemagne veut être assurée que la guerre prochaine la trouvera mieux préparée à repousser l'agression sur laquelle nous pouvons compter aussitôt que la France aura réparé ses forces ou gagné des alliés. C'est cette triste considération seule, et non le désir d'agrandir ma patrie, dont le territoire est assez grand, qui me force à insister sur des cessions de territoire qui n'ont d'autre but que de reculer le point de départ des armées françaises, qui, à l'avenir, viendront nous attaquer.
» Je ne puis juger si Votre Majesté était autorisée à accepter, au nom de la France, les conditions que demande l'Allemagne, mais je crois qu'en le faisant elle aurait épargné à sa patrie bien des maux et l'aurait préservée de l'anarchie qui menace une nation dont l'Empereur, pendant vingt ans, avait réussi à développer la prospérité.
» Veuillez croire, Madame, aux sentiments avec lesquels je suis,
de Votre Majesté, le bon frère.
» Signé : Guillaume. »
Versailles, le 25 octobre.
Il n'est pas nécessaire, je pense, de relever les inexactitudes et les sophismes qui forment le tissu de cette lettre. Elle traduisait lidèlement les pensées de M. de Bismarck et, peut-être, était-elle son œuvre. Dans tous les cas, elle indiquait fort clairement
souvenirs sur l'impératrice euge'nie 243
l'usage que les Prussiens comptaient faire de leur victoire et de quelle façon ils raconteraient, plus tard, cette guerre, jusqu'au jour où ils n'auraient plus rien à cacher et où l'hypocrisie se changerait en cynisme.
Quoi qu'il en soit, cette lettre servit d'épilogue au drame. Mais il était écrit que, dans cette affaire, la farce se mêlerait jusqu'au bout à la tragédie. A ce moment même, M. Régnier faisait annoncer à grand fracas qu'il partait pour Wilhelmshôhe. Et pourquoi? Il venait de se rappeler tout à coup que, six semaines auparavant, le Prince impérial l'avait chargé de remettre à l'Empereur des photographies de Ilastings (on sait l'usage qu'il en avait- fait!) et il partait en toute hâte pour s'acquitter de cette mission auprès du souverain prisonnier. Il disparut ainsi dans un éclat de rire.
Ce ne fut pas le seul épisode comique auquel donna lieu cette douloureuse capitulation. On sait que toute la France, à l'heure dont je parle, était soulevée de colère contre Bazaine, si populaire deux mois auparavant, et dont le nom était maintenant le synonyme des plus méprisantes injures. Les membres du gouvernement de Tours, tenus au courant de la situation de Metz par Bourbaki, par le frère du maréchal et, enfin, comme on vient de le voir, par l'Impératrice elle-même, après avoir feint de croire à la résistance indéfinie de Metz, feignaient une généreuse indignation à la nouvelle de sa chute. En l'absence de Gambetta, ils poussèrent cette lugubre comédie jusqu'à instituer un Conseil d'enquête pour approfondir les causes de la capitulation de Metz. Gambetta sentit le danger et leur envoya ce télé-
244 souvenirs sur l'impératrice euge'nie
gramme foudroyant, qu'il est bon de rappeler : « 25 décembre, 2 h. 45 soir, n° 5183. » « Gambetta à Crémieux, Freycinet, Laurier. — Qui donc a formé un Conseil d'enquête pour juger Bazaine? L'enquête est faite. Personne ne m'a consulté. Je m'y oppose formellement et je vous prie d'arrêter ces choses. Réponse immédiate. »
Il ne fut plus question d'enquête jusqu'au moment où eut lieu le jugement militaire (plus politique, hélas! que militaire) deTrianon. C'est en pleine paix, dans des temps relativement calmes, que ce jugement fut rendu et par des hommes qu'on a tout lieu de croire sincères. M. de Bismarck avait déclaré à M. Régnier, si j'en crois les notes de ce personnage, qu'un seul jour, le 26 août, de neuf heures à midi, le maréchal aurait eu quelque chance de percer le blocus. Je ne sais quelle valeur il faut attribuer à cette parole et, au cas où elle serait vraie, je n'ai aucune compétence pour déclarer si un général assiégé, qui a ainsi manqué sa chance de salut, mérite d'être fusillé. Mais il ne me paraît pas qu'un chef d'armée, dans de telles conditions, soit coupable de haute trahison pour s'être enquis auprès de l'assiégeant des termes qui lui seraient accordés, en cas de reddition, et des moyens d'éviter une capitulation. Les Prussiens lui ayant fait savoir que la question politique était indissolublement liée à la question militaire et que le seul moyen d'éviter la capitulation était la signature de la paix, le maréchal en référa à l'autorité dont il tenait ses pouvoirs, à la seule autorité qui lui fût connue. C'était son devoir strict et absolu.
Quant à l'Impératrice, à dater de la chute de Metz, elle n'intervint plus, en aucune façon, dans les
SOUVENIRS SUR L'iMP E RATRICE EUGENIE 243
événements relatifs à la guerre. Au mois de janvier 1871, dans une lettre à l'une de ses amies, — lettre qui a passé sous mes yeux, — elle disait :
«Que Dieu donne une victoire à l'armée des Vosges et je serai consolée de tous nos malheurs. »
Ce fut son dernier mot et c'était sa vraie pensée K
1. Il y eut encore des négociations avec le gouvernement prussien ; il y en eut pendant tout l'hiver, même après la signature du traité de Francfort. Des personnages beaucoup plus importants que ceux qui avaient joué un rôle dans les relations de l'Impératrice avec le roi Guillaume, furent mêlés à ces négociations. Je retrouve dans mes notes d'alors l'impression de stupeur qu'elles me causaient. Comment pouvait-on garder l'espoir de traiter avantageusement avec Bismarck alors qu'on n'avait plus aucune garantie à lui offrir? Si l'ennemi avait feongé à s'entendre avec le gouvernement impérial, lorsque l'armée de Bazaine avait encore les armes à la main et qu'on pouvait encore croire à la fidélité des troupes faites prisonnières à Sedan, une telle idée était hors de question après la convocation de l'Assemblée nationale, après le vote de déchéance, après que toutes les forces régulières, disponibles, avaient été réunies dans la main de M. Ti:iers et que les ratifications du traité avaient été échangées. Les négociations dont je parle ne pouvaient aboutir. Je n'ai pas à les raconter, car l'Impératrice, — je suis heureux de le dire, — n'y prit aucune part et je suis convaincu qu'elle les désapprouvait.