VI PREFACE
de Grenelle-Porte-Saint-Martin sortir de la rue du Bac. » Aux Tuileries, des fenêtres de son cabinet de travail, au premier étage du Pavillon de Flore, il apercevait la rue du Bac débouchant sur le quai et il regardait les voitures aller et venir.
L'ennui n'était pas le seul mal dont souffrit la maison. Il est rare que les personnes habitant sous le même toit, à peu près séparées du reste du monde, n'éprouvent pas une lassitude de vivre ensemble. On se connaît trop les uns les autres ; on sait que, n'importe quelle circonstance étant donnée, monsieur un tel ou madame une telle dira telle parole, prendra telle mine; on n'espère aucun imprévu. D'autre part, il y a des degrés dans l'affection que l'on sent les uns pour les autres; le plus bas de ces degrés confine à l'antipathie. Et pourtant, il faut se réunir à la table du déjeuner, du thé et du dîner, prolonger au salon la soirée jusqu'à ce que les maîtres de la maison se lèvent, et garder un visage toujours sur le point de sourire. Un soir pourtant, je vis un front contracté ; je demandai tout bas : « Vous souffrez? » Tout bas, il me fut répondu : « Non, mais cela me ferait du bien de crier. »
L'Impératrice m'a dit : « Nous sommes ici sur le radeau de la Méduse ; il y a des moments où nous avons envie de nous manger les uns les autres. »
Contre l'ennui, contre la mésintelligence, Filon réagissait. Comme il avait beaucoup d'esprit, il ranimait les conversations et son sourire déridait les visages renfrognés; ce sourire à pointe de malice