LA VIE A CHISLEHURST
A peine {Impératrice était-elle à Hastings que, de divers côtés, arrivèrent d'obligeants messages qui mettaient de belles résidences privées à sa disposition. Une deces propositions venait d'un M. NathanielStrode, dont le nom était inconnu de l'Impératrice. Il offrait, pour le prix, très modeste, de six mille francs par an, une maison vaste et commode, que sa proximité de Londres rendait avantageuse pour les communications, soit avec la métropole anglaise, soit avec le continent. Madame Lebreton et le commandant Duperré allèrent visiter cette maison et firent un rapport très favorable. Les conditions de M. Strode furent donc acceptées et, quelques jours après, la petite Cour exilée s'installa à Camden-Place.
C'était une grande maison, sans aucun caractère architectural et construite en briques rouges que le temps avait brunies. Elle ne remontait pas plus haut que le commencement du siècle. Peu après
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qu'elle avait été bâtie, un crime s'y était commis, dans la chambre même qu'allait occuper l'Impéra- ; crime mystérieux dont les causes, sinon les nstances, n'avaient jamais été bien expliquées et qu'on croyait avoir été un parricide d'intention, commis, effectivement, par la main d'un valet sur son maître : mais nous ne sûmes ces détails que longtemps après.
Cette maison a remplacé un autre logis, beaucoup plus ancien, où demeurait Gamden, l'illustre antiquaire contemporain de Jacques Ier et l'un des premiers propriétaires du domaine, auquel il a laissé son nom. Deux cèdres énormes, qui se balancent en gémissant près de la maison et qui ont, souvent, troublé mon sommeil par des nuits d'orage, passent pour avoir été plantés par l'historien. On considère aussi, comme datant de lui, un petit édicule, caché dans un bouquet d'arbres à cent mètres de la maison. C'est la copie exacte de la lanterne de Démosthène qui est perchée au sommet d'une tour dans le parc de Saint-Gloud. Par suite de l'accumulation des débris animaux et végétaux qui ont amené l'exhaussement du terrain avoisinant, l'édicule, érigé de plainpied avec la prairie au commencement du xvne siècle, se trouve aujourd'hui enterré dans une sorte ;!e trou.
La maison a sept fenêtres de façade. Le sty] est des plus simples et sans aucun autre ornement qu'une grande horloge, dont les aiguilles dorées se meuvent sur un cadran blanchâtre. Au-dessus, la devise : Malo mori quam fœdari. Deux annexes basses ont été ajoutées au corps de logis principal et une aile construite à droite, en retour d'équerre,.
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contient les communs. Le tout forme un ensemble dont l'irrégularité n'a rien de déplaisant.
En entrant, on se trouvait dans une grande galerie, en face d'un large hall où la lumière tombait de haut par un vitrage. Sur les murs du hall et au long des parois de la galerie, des tableaux, des bustes, des € cabinets » d'ébène ou d'écaillé, à incrustations de nacre ou de cuivre, renfermant, derrière leurs vitrines, une infinité d'objets disparates et de valeur fort inégale. Au fond du hall, un immense miroir à biseaux dans un cadre sculpté et ajouré. A droite, un grand cartel doré, qui battait pesamment les secondes. Sur ce cartel, qui devait remonter aux premières années du xvme siècle, on lisait mon nom. Ce qui étonna tout le monde, excepté moi, et je n'eus pas de peine à expliquer que ce devait être l'œuvre du grand-père de mon grand-père, car mes humbles ancêtres ont exercé, de père en fils, la profession d'horlogers, à Paris, jusqu'au commencement du xixe siècle. L'Impératrice prit l'habitude de faire dresser la table du thé dans ce hall. C'était là que nous attendions les journaux du soir, qui contenaient les dépêches de l'après-midi et que nous discutions passionnément les chances de la guerre. Lorsqu'on s'était oublié à causer, l'Impératrice, soudainement rappelée au sentiment de l'heure qui passait par la sonnerie lente et sévère de la vieille horloge, demandait : « Ah ! mon Dieu, que dit le grand-père? » Et elle s'enfuyait à la hâte pour s'habiller.
La galerie traversait toute la maison, allant de la salle à manger à une grande baie vitrée qui ouvrait sur ie jardin. Un long tapis à carreaux rouges et verts régiiait d'un bout à l'autre. C'est sur ce tapis
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que nous allions piétiner pendant des années, perdant nos pas aussi bien que nos paroles et nos pensées, passant et repassant devant un buste de Machiavel, ligure vicieuse et simiesque dont le sourire aigu semblait railler nos plans et nos rêves. Un jour, à Farnborough, dans une des galeries, l'Impératrice m'arrêta brusquement et, me montrant le tapis sur lequel nous marchions, elle me dit : « Le reconnaissez-vous? C'est le tapis de Gamden. J'ai tenu à l'emporter... Ah! combien de milliers de kilomètres avons-nous faits sur ce pauvre tapis et qui ne nous ont menés nulle part! Nous l'avons usé de nos impatiences! »
A l'un des bouts de la galerie montait le grand escalier ; à l'autre, s'ouvraient deux salons, terminés par une sorte de rotonde qui donnait sur des pentes gazonnées'. Les murs et le plafond étaient couverts de dorures et de peintures mythologiques d'une facture grossière. La cheminée, en porcelaine peinte, n'était pas moins étrange. Je me rappelle le premier mot de Duperré : « C'est beau ici!... On dirait un café! »
L'Impératrice ne fit guère usage de ces deux salons ; on n'alluma du feu dans la cheminée de porcelaine qu'après l'arrivée de l'Empereur. Elle n'était pas faite, semblait-il, pour cet usage, car elle éclata presque en morceaux.
En revanche, la salle à manger était grande et belle, éclairée par d'immenses fenêtres et lambrissée du haut en bas. Ces lambris, du travail le plus varié et le plus fin, provenaient du château des Nicolaï, à Bercy. M. Strode, qui avait des ancêtres et qui en était lier, les avait accrochés dans cette salle à
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manger. Parmi des officiers poudrés et des douairières souriantes se détachait l'énergique physionomie de Strode, l'un des plus fiers esprits de la Révolution anglaise et l'un des cinq membres que Charles Ier vint chercher, de sa personne, sur les bancs du Parlement, pour les arrêter.
Il y avait trois autres salons au rez-de-chaussée. Deux d'entre eux, entièrement revêtus de tapisseries des Gobelins. L'un devint le fumoir ; l'autre fut réservé au Prince impérial pour lui servir de salle d'études.
L'Impératrice occupa, au premier étage, une vaste et longue chambre qui correspondait au grand salon du rez-de-chaussée. A cette chambre attenait un joii cabinet, de forme octogone, qu'elle disposa à sa façon et où elle mit peu à peu son empreinte. Je me souviens d'avoir fait couvrir de velours bleu les rayons d'une petite armoire vitrée où elle rangea pieusement les quelques souvenirs précieux qui lui restaient, dans ce premier dénûment de l'exil. Lorsque revint l'anniversaire du 15 novembre, nous lui fîmes présent d'un paravent en forme de treillis doré, autour duquel s'enroulait un lierre vivace, et elle fut touchée jusqu'aux larmes de cet humble cadeau, qui lui rappelait une de ses habitudes favorites. Sur sa table, une foule de petites faces en miniature, dans des cadres ouverts, la regardaient lorsqu'elle écrivait. Cette pièce est la seule où elle fit quelques changements. En tout le reste, Caraden resta ce qu'il était. Ce n'était qu'une installation provisoire, mais ce provisoire devait durer plus de dix ans.
La chambre de madame Lebreton n'était séparé de celle de l'Impératrice que par une petite anti
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chambre. Le Prince prit une des chambres de la façade. Nous nous campâmes à notre fantaisie.
Le parc n'était pas très grand, mais il renfermait des coins tout à fait sauvages et d'agréables points de vue. On y voyait des dépendances de toutes sortes : habitations pour les jardiniers, pavillons pour les gate-keepers, serres, chenils, colombiers et, surtout, le grand bâtiment carré des écuries, qui paraissait plus ancien que la maison.
Pour une pareille demeure, le loyer de six mille francs était ridicule. On se demanda pourquoi M. Strode, un spéculateur de profession, qui connaissait apparemment le prix de l'argent, avait fait une si mauvaise affaire. Beaucoup de gens émirent l'itlée que M. Strode était un prête-nom et que l'empereur Napoléon Iil était, depuis bien des années, le propriétaire de Camden-PIace, qu'il se réservait comme un refuge éventuel. Il n'en était rien, mais il est probable que M. Strode était connu de l'Empereur et de son entourage longtemps avant le 4 septembre, car je trouvai, dans une armoire vide, un portrait de M. Mocquart, qui avait, évidemment, été offert au maître de Camden par l'ancien secrétaire de l'Empereur. Peut-être ces relations étaient-elles antérieures à l'Empire. Ces points sont restés obscurs. Ce qui est certain, c'est que M. Strode s'était proposé de demeurer à Camden-PIace pendant que l'Impératrice y résidait et de l'y recevoir, en quelque sorte. Il était donc notre compagnon et notre commensal, matin et soir, ainsi que son intendant et ami, un certain M. Fodor. Quelques jours après notre arrivée, M. Fodor périt dans un accident de voiture sur la route d'Eltham. Quant à M. Strode, on fit comprendre
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à cet aimable et excellent homme que, si bien intentionnée que fût son hospitalité, sa présence continue, dans les tristes circonstances où nous nous trouvions, était une contrainte. Il s'exécuta de bonne grâce et nous ne le vîmes plus que le dimanche.
Dès les premiers jours, se forma autour de l'Impératrice une petite colonie. Le docteur Conneau nous avait rejoints, amenant son fils Louis, le fidèle ami du Prince, qui venait, à Chislehurst comme aux Tuileries, partager ses études et ses jeux. Mademoiselle de Larminat reprit son poste de demoiselle d'honneur. Les Aguado s'étaient installés, de l'autre côté du Common, dans une maison appelée Old Borough; le comte Clary avait loué, pour sa femme, Gak Lodge, à la sortie du parc; le duc de Bassano, la comtesse Davillier et sa fille Madeleine s'établirent dans des habitations voisines. Dans le bâtiment des écuries, on organisa un appartement pour madame de Saulcy et pour sa fille Jacqueline. M. de Saulcy, resté à Paris, vint les y rejoindre après la levée du siège ; la duchesse de Mouchy était à Londres, ainsi que son frère, le prince Achille, et la princesse Salomé. A Londres, également, la duchesse de Talleyrand, la duchesse de Tarente, les Jérôme David, le comte de Bouville et Cl. Duvernois. La famille Rouher s'était fixée à Richmonl, ainsi que MM. Albert et Léon Chevreau. De là, un va-et-vient de visites qui donnaient à Camden-Place, sinon la gaieté que le moment ne comportait point, du moins une apparence d'animation.
Le 20 mars 1871, l'Empereur arrivait à Chislehurst, amenant avec lui le comte Davillier, le baron Corvisart et M Franceschini Piétri, qui ne devaient plus
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le quitter. A partir de cette date, un service volontaire d'aides de camp et de chambellans s'organisa autour de sa personne ; les allées et venues furent encore plus nombreuses et encore plus fréquentes. Il me serait impossible de nommer les visiteurs qui se succédèrent sans interruption pendant les années 1871 et 1872 : ces pages n'y suffiraient pas. C'étaient les survivants de la pléiade des politiciens de l'Empire, sauf deux ou trois transfuges ; beaucoup de grands noms, appartenant aux deux aristocraties; des artistes, des écrivains, une véritable nuée de journalistes.
Les Anglais manifestaient beaucoup de sympathie envers leur ancien allié. 11 avait été acclamé à Douvres, en mettant le pied sur le sol anglais ; il le fut, de nouveau, à Londres, lorsqu'il s'y rendit le jour des actions de grâces solennelles, à propos de la guérison du prince de Galles, dont on avait désespéré.
Le monde gouvernemental était très réservé et M. Gladstone fit attendre longtemps sa première visite. L'aristocratie, qui n'avait pas les mêmes ménagements à garder, montra un médiocre empressement auprès des exilés, malgré l'exemple donné par la Reine, qui, en cette circonstance comme en toutes les autres, montra ce que j'appellerai sa solidité morale. Sous l'Empire, elle avait traité les princes d'Orléans avec tous les égards qui leur étaient dus, et, loin de s'en cacher auprès de Napoléon III, elle avait, très franchement, plaidé leur cause. Tout de même, après la chute de l'Empire, elle ne changea rien, ni à ses sentiments envers les exilés, ni aux égards extérieurs qu'elle leur témoignait. Sa première visite aux
hôtes de Gamden date du printemps de 1871. L'Empereur rédigea lui-même une note qui racontait cette visite et que je devais transmettre « après l'avoir remise au net et corrigée » (car ce n'était, dans sa pensée, qu'un simple brouillon à nos amis de la presse,. J'ai conservé le texte de cette note, fort difficile à déchiffrer pour quiconque n'est pas familiarisé avec cette écriture, presque aussi irrégulière et aussi mal formée que celle du fondateur de la dynastie. L'Empereur, dans cette note, donnait d'abord une idée de la maison, du paysage au milieu duquel elle était située et de la profonde paix qui y régnait d'ordinaire. Il continuait ainsi :
« Samedi dernier, les lieux que nous venons de décrire avaient changé d'aspect. La Reine devait venir faire une visite à Camden-Place. Tout l'espace entre la gare et la grille du parc était rempli par une multitude de voitures et de personnes à pied, venues pour acclamer la souveraine.
» A quatre heures, le train parut à la gare de Ghislehurst. La Reine, le prince Léopold et la princesse Béatrice montèrent dans une voiture attelée de quatre chevaux gris et se dirigèrent vers Camden-Place. Dans une autre voiture se trouvaient lady Ely et lady Waterpark. Lord Alfred Paget escortait, à cheval, la voiture de la Reine.
» Arrivée à la porte de la villa, la Reine fut reçue par l'Empereur, l'Impératrice et le Prince impérial et, selon l'usage, elle embrassa avec effusion ses augustes hôtes. L'Empereur et le Prince baisèrent respectueusement la main de la Reine.
» Après être restée une demi-heure en conversation, la Reine fut conduite dans le premier salon, où.
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elle adressa quelques mots aux personnes qui demeurent à Gamden-Place avec l'Empereur, et le départ eut lieu dans le même ordre.
» On peut dire que la foule, attirée de si loin pour voir la Reine, voulait, par son empressement, montrer non seulement son respect pour la souveraine, niai* aussi combien elle approuvait la démarche de la Reine qui, à pein^ revenue d'un long voyage, n'avait pas hésité à se déplacer pour venir donner une preuve de sympathie aux exilés de Gamden- Place. »
Ce fut la première d'une longue série de visites royales, à Gamdon-Place, d'abord, et, plus tard, à Farnborough. L'amitié de la reine Victoria et de l'impératrice Eugénie devait durer trente ans encore,
qu'aucun nuage soit jamais venu la troubler.
étaient très différentes de caractère et d'habitudes, et les années rendirent le contraste encore plus sensible. La Reine, laborieuse et méthodique, désireuse d'emmagasiner des faits dans son esprit et de les y ranger en bon ordre ; l'Impératrice, primesautière comme toute sa race, incapable d'un effort suivi et régulier, prompte à apercevoir une vérité qui se serait dérobée à des yeux plus exercés, puis la perdant de vue par la réflexion et la discussion ; l'une très réservée, l'autre très imprudente, mais toutes deux incapables de mensonge, elles arrivaient à l'âge où l'on n'estime plus que la sincérité.
Lord Sydney habitait une partie de l'année au château de Frognal, à deux milles de Ghislehurst. En sa qualité de lord-lieutenant du Kent, il se considérait comme tenu à une sorte d'hospitalité envers la famille impériale. Il venait souvent à Gamden, ainsi que
Job SOUVENIRS SUR L IMPERATRICE EUGÉME
lady Sydney. On y voyait aussi l'excellent lord Buckhurst, depuis comte de la Warr et qui s'est signalé par des essais de législation philanthropique ; lord G. Cavendish, qui demeurait à Ghislehurst, et lord Frederick Cavendish, ce noble et infortuné jeune homme qui fut assassiné à Dublin par des misérables, le jour même où, plein des plus généreuses intentions du monde, il venait prendre possession de son poste de principal secrétaire pour l'Irlande ; lord Henry Lennox, un des derniers dandies, dont la fantaisie de Disraeli s'obstinait à faire un homme d'État; le vieux comte Russell, l'ancien héros de la Réforme de 1832, alors sans influence et même sans lien avec son ancien parti. J'eus l'honneur de recevoir, à leur première visite à Gamden, le docteur Tait, primat d'Angleterre, et Mrs Tait. Parmi les journalistes, le directeur du Morning Post, Mr Borthwick (depuis sir Algernon, élevé à la pairie sous le nom de Lord Glenesk), était un des plus assidus. Nous voyions très souvent un écrivain d'une nuance toute différente, le rédacteur en chef du Lloyds News, Blanchard Jerrold, qui, depuis, a écrit une vie de Napoléon III en quatre gros volumes.
Aucune dame anglaise n'était reçue avec plus de sympathie que madame d'Arcos et sa sœur, miss Minnie Vaughan. Madame d'Arcos, qui appartenait, par sa naissance, à l'une des plus vieilles familles catholiques de l'Angleterre, avait épousé Domingo de Arcos, un ami d'enfance de l'Impératrice. A son tour, l'Impératrice la traitait en amie; son dévouement, son caractère sur et charmant, la rendaient parfaitement digne de cette affection et les années, en s'écoulant, n'ont fait que resserrer cette amitié. Elle
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ne fut jamais plus étroite qu'au moment où la mort Ta interrompue.
A tous ce,s visiteurs, Français ou Anglais, qu'amenait la fidélité ou la sympathie, s'en joignaient d'autres que nous avions grand'peine à écarter. Il existe une race spéciale d'aventuriers et d'intrigants mâles et femelles, qui surgissent on ne sait d'où au lendemain des révolutions et qui assiègent la maison des princes en exil pour exploiter leurs espérances, leurs souvenirs, leur patriotisme et jusqu'à leurs plus généreux sentiments. Un écrivain de bas étage, mais non sans talent, qui prétendait avoir crié « Vive l'Empereur! » le 4 septembre à la porte des Tuileries, vint nous offrir ou, plutôt, nous imposa ses services et se fit le champion de l'impérialisme à l'étranger. Toute cette campagne aboutit à une dégoûtante tentative de chantage, qui fut reçue avec le mépris qu'elle méritait et le gouvernement de M. Thiers recueillit le renégat, lui acheta ses « secrets » beaucoup plus cher qu'ils ne valaient. Les débris de l'ancienne police secrète, les hommes qui avaient vécu de complots politiques tout aussi sérieux que les romans de Gaboriau ou de Ponson du Terrail, continuaient à s'agiter autour de nous en intrigues ténébreuses et puériles. Qui nous servait de bonne foi? Qui nous trahissait? Je ne saurais le dire. Quelques communards cherchèrent à établir des rapports avec nous, prétendant n'être entrés dans le mouvement que pour servir la cause d'une restauration impérialiste, mais ils ne reçurent aucun encouragement.
Du même temps date l'affaire des prétendus bijoux volés. Beaucoup de personnes, habitant sur divers points de la France (dans le nombre il s'en trou-
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vait qui occupaient une position politique assez importante) avaient reçu des lettres d'un inconnu qui, à la veille du 4 septembre, prétendait avoir été chargé par FImpératrice de porter en Espagne et de rémettre à la comtesse de Montijo des bijoux se montant à une somme de plusieurs millions. Après la révolution, le messager, craignant d'être surpris, avait enterré quelque part son trésor, dans les environs de *** (ici, un nom de lieu qui variait avec chaque lettre). Puis, arrivé à Madrid les mains vides, il y avait été arrêté pour une dette insignifiante. Moyennant l'envoi de la faible somme nécessaire pour se libérer, il était prêt à revenir en France pour déterrer les bijoux, qu'il offrait de partager avec son correspondant. Comme preuves à l'appui, il joignait à cette communication divers documents : un plan du lieu, une liste des objets précieux, avpc une fausse signa! .ira du duc de Bassano et un timbre de la « grande-chancellerie » impériale; enfin, une lettre de l'Impératrice à sa mère, conçue dans les termes les plus vulgaires et les plus grotesques. Cette fraude impudente et grossière, s'il en fût, trompa bien des gens. Nous reçûmes des lettres innombrables. La plupart de nos correspondants se mettaient franchement à la disposition de l'Impératrice pour la faire rentrer en session de son bien; d'autres, en termes mystcr" donnaient à entendre qu'ils étaient disposés à entrer en négociations pour la livraison d'un important secret. Plus d'un fit le voyage de Chislehurst dans ce but. Pendant ce temps, les auteurs de l'escroquerie, qui se trouvaient, en effet, dans une prison de Madrid, y faisaient bombance avec l'argent de leurs dupes, qui leur parvenait, semble-t-il, sans la moindre difficulté.
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La correspondance relative aux bijoux volés me prit un temps énorme. Je reçus aussi, avec des timbres d'affranchissement pour mes réponses, des lettres d'un Barnum yankee, qui proposait de promener l'Empereur à travers les principales villes d'Amérique : grosse somme assurée, frais payés dans les meilleurs hôtels, bonne commission pour moi si j'enlevais l'affaire. Un ministre de je ne sais plus quelle communion dissidente invita l'Empereur à une soirée où il devait démontrer, en s'appuyant sur les textes bibliques, qu'il y avait identité parfaite entr^ lui 'Xapoléon III) et l'Antéchrist dont il est question dans le Nouveau Testament. L'Empereur m'envoya à cette séance, qui eut lieu dans un musichall malpropre de Westbourne Grove. A mon retour, il écouta, moitié attristé, moitié amusé, le récit des folies que j'avais entendues.
Sous l'Empire, il arrivait fréquemment que des individus, au moment où ils perdaient la raison, se présentaient aux Tuileries pour parler à l'Empereur ou à l'Impératrice. Les « tous du guichet de l'Échelle » constituaient un fait divers indispensable dans un journal parisien. Us ne nous abandonnèrent pas dans l'exil et nous inondèrent de leurs lettres. Deux étaient particulièrement tenaces. C'étaient « le fils de l'Impératrice et du comte de Chambord » et <( Marie- Jeanne-des-pcuples ». Celle qui prenait ce nom était une jeune femme d'une famille très honorable et très distinguée qui, quoique tombée en démence, paraissait maîtresse de ses actions. D'elle et de l'Empereur devait naître le sauveur de la France. Quant à l'autre fou, qui devait écrire alternativement à Frohsdorf et à Chislehurst, il mêlait à ses appels, d'une rhéto-
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rique navrée et délirante, les considérations politiques les plus bouffonnes sur l'immense avantage de fusionner, en sa personne, le plébiscite et la légitimité. En même temps, il avait, pour la personne et la situation du Prince impérial, son « demi-frère », des ménagements délicats, des sous-entendus pleins de vagues promesses, dont un diplomate eût envié la prudence et l'habileté ^.
L'Empereur travaillait à l'étage supérieur de la maison, dans un tout petit cabinet voisin de sa chambre à coucher, et où il n'y avait guère de place que pour son bureau et son fauteuil. Au mur, en face de lui, une large panoplie où ses armes étaient rangées : une collection de fusils de différents modèles et, quelques-uns, du plus curieux travail. A sa gauche, une armoire géante qui gardait ses papiers les plus précieux. Au fond de cette armoire gisaient d'énormes in-folio, contenant ses lettres de jeunesse et la correspondance, inédite, des divers membres de la famille impériale ; enfin, un gros volume relié en rouge, qui renfermait — et renferme encore — les Mémoires, également inédits, de la reine Hortense.
Lorsque M. Franceschini Piétri était absent, l'Em-
1. L'Empereur et l'Impératrice me remettaient ces lettres, dont j'avais formé une curieuse collection. Le paquet volumineux qui la contenait, portant l'inscription : « Lettres de fous et de folles », a été longtemps chez moi dans une armoire fermée à clef. 11 a disparu à l'époque où la maladie m'empêchait de veiller sur mes papiers. Peut-être reparaîtra-t-il un jour, mis en lumière par quelque pseudo-érudit, qui croira avoir fait une découverte historique. Un Dumas du vingtdeuxième siècle mettra en feuilleton les souffrances et les aventures du « fils du comte de Chambord et de l'Impératrice Eugénie », comme le Dumas du dix-neuvième a conté jadis celles du frère de Louis XIV.
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pereur nous employait, le comte Davillier, le comte Clary et moi, à recopier les pages d'un mémoire sur les opérations militaires de 1870, ou à en corriger les épreuves lorsqu'elles furent livrées à l'impression. 11 me permettait de lai soumettre des modifications et je n'ai jamais eu d'élève ou d'étudiant, dans ma carrière de professeur, qui acceptât avec plus de simplicité, de bonne grâce, de reconnaissance, les corrections proposées que l'impérial auteur de la Vie de César. J'étais presque confus de sa promptitude à approuver mes suggestions. Sur un point, cependant, il ne se rendait jamais : c'est quand il fallait mettre en jeu d'autres responsabilités que la sienne. Un jour, je me permis de lui faire remarquer le contraste qui existait entre la clarté parfaite de ses explications orales et l'obscurité de sa rédaction. 11 me dit avec un triste sourire : « C'est que je veux me justifier sans accuser. » Tâche difficile, impossible même, comme il s'en aperçut chaque jour davantage. J'ai longtemps possédé une page émouvante à voir, une page de sa main, hachée de cent ratures. C'était une page où il racontait la bataille de Sedan et elle portait la trace des généreux scrupules qui avaient agité son âme en écrivant ce récit. Cette page a disparu de mes cartons sans que je puisse m'expliquer comment. L'Empereur s'occupait aussi d'un projet de mortier qui devait réaliser un nouveau progrès après la mitrailleuse, mais, lorsqu'il mourut, l'invention n'avait pas encore dépassé la période des premiers essais.
Il avait fait installer un tour devant une des fenêtres, dans le billard, et le mettait souvent en mouvement, pour remplacer, par cet exercice, sa prome-
nade hygiénique lorsque le temps s'y opposait. J'ai deux coquetiers qui ont été tournés par l'Empereur à cette époque et très élégamment cannelés *.
L'Impératrice apparaissait pour la première fois à l'heure du lunch. D'ordinaire, elle avait reçu beaucoup de lettres, parcouru une douzaine de journaux, anglais ou français. C'était elle qui nous mettait au courant et qui discutait les nouvelles, généralement avec un ou deux invités, arrivés du continent la veille au soir ou le matin même. L'Empereur, non moins réservé qu'aux Tuileries, jetait un mot, çà et là, et écartait la politique lorsqu'elle lui paraissait inopportune.
L'après-midi était l'heure des audiences. L'Empereur les donnait, d'ordinaire, en fumant sa cigarette ou en marchant dans la galerie, de ce pas lent et rythmé, avec ce balancement régulier, de droite à gauche, que la maladie et l'âge rendaient plus traînant et plus lourd. Le Prince sortait, comme en France, de deux à quatre, très souvent à cheval, avec son aide de camp et Louis Conneau ; ses deux cou^ sines l'accompagnaient quelquefois dans ces courses, et le fidèle Démolliens, le piqueur qui, sous les ordres du vieux Bachon, avait suivi, depuis les premiers jours, son éducation de cavalier, escortait la cavalcade. La promenade à cheval était parfois remplacée par une excursion vers des lieux intéressants. Je me rappelle une visite à la Tour de Londres, en compagnie de la princesse de Mettemi.cn et de la
1. Ce n'est pas la première fuis que Napoléon III s'ex au métier de tourneur. Il y avait à Saint-Gloud, dans le saiou qui donnait accès de la salle à manger dans le jardin, une chaise qu'il avait entièrement fabriquée de ses mains.
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chesse de Mouchy, et une délicieuse journée au château de Knolles, près de Sevenoaks, où sont entassées, avec de curieux souvenirs, tant de belles œuvres d'art. C'est là que le Prince fit connaissance avec Reynolds et Gainsborough. Lord Sydney le promena dans Westminster et lui servit de cicérone ; c'est le speaker luimême (M. Brand, si je me souviens bien) qui lui expliqua les usages du Parlement. Sur une invitation de la Reine, il assista à une revue près de ïïampton- Court. Un autre jour, il fut présent à une fête rurale â Farningham, où se trouve une colonie agricole analogue à notre Mettray ; il prononça quelques paroles de sympathie, son premier discours en anglais. Ainsi, peu à peu, il s'initiait à la vie anglaise et entrait en relations avec toutes les classes.
L'Impératrice, de son côté, quittait quelquefois Chislehurst, dans l'après-midi, pour des courses plus ou moins lointaines. Je l'accompagnai dans une très intéressante visite à la prison de Woking, où elle eut pour guide le colonel Du Cane, inspecteur général de ce service. Elle y fut reconnue d'un malheureux Français, ancien soldat de notre armée d'Italie, qui expiait, par je ne sais combien d'années de prison, le crime d'avoir pris une paire de bottes à la porte d'une chambre d'hôtel. Elle obtint la grâce de cet homme. Je l'accompagnai, un autre jour, à l'église des Jésuites qui est située dans Farm Street. Pendant qu'elle était dans le confessionnal, quelqu'un se mit à improviser sur l'orgue et j'appris que c'était Gounod. J'en ressentis une impression profonde, que j'ai introduite dans un de mes romans.
A cinq heures, le thé était servi, d'abord dans le àafl, puis dans le petit salon- On s'oubliait à causer.
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quelquefois, jusqu'à sept heures moins dix, et alors, chacun s'enfuyait en hâte pour s'habiller, car le gong, placé dans la galerie, annonçait le dîner à sept heures.
Le dîner achevé, les hommes passaient dans le fumoir et, de là, dans la salle de billard. Les dames s'installaient autour de la table dans le grand salon. La comtesse Gary, madame Lebreton et mademoiselle de Larminat tiraient l'aiguille. Le docteur Conneau et le duc deBassano faisaient des réussites. Très souvent, l'Empereur faisait de même. Ou bien, assis dans un grand fauteuil près de la cheminée de porcelaine, enveloppé de la fumée de sa cigarette, il rêvait.
Quand il n'y avait ni étrangers présents, ni grand sujet à l'ordre du jour, on causait peu et le silence n'était troublé que par les exclamations des faiseurs de patiences, qui s'accusaient réciproquement de tricher. Du billard, arrivait le bruit des billes d'ivoire qui s'entrechoquaient furieusement : « Voilà, disait l'Empereur, voilà Gorvisart qui fait des carambolages ! » Ou bien, c'était une ritournelle esquissée, un lambeau d'Offenbach qui éclatait dans le hall, où la jeunesse était groupée autour d'un grand piano à queue. A neuf heures et demie, le Prince allait se coucher et je ne lui disais bonsoir qu'après avoir assisté à sa prière. A onze heures, l'Impératrice se levait et, du seuil de la porte, comme jadis aux Tuileries, elle répondait à notre profonde inclination par une révérence. Cette révérence, où elle déployait une élégance suprême, cette révérence exquise, dont elle avait fait une chose d'art, elle en a charmé nos regards, à Farnborough aussi bien qu'à Ghislehurst,
jusqu'au jour où l'âge et les infirmités le lui défendirent, et ce fut le seul, le dernier vestige de l'étiquette impériale qu'elle ait conservé dans l'exil. Je souris en me surprenant, après tant de malheurs subis et de graves pensées, à regretter la révérence de l'Impératrice. C'est qu'elle disait tant de choses, cette révérence ! Elle symbolisait tant de grâces et de splendeurs évanouies !
L'Empereur et l'Impératrice ne sortaient jamais le soir. Le Prince allait souvent au théâtre. Nous avons entendu avec lui la Patti à Covent-Garden et Nilsson à Drury-Lane. Nous vîmes aussi Irving, avec miss Bateman, dans le Charles Ier qui fut un des premiers grands succès de Illustre acteur.
Le dimanche, Tordre du jour était un peu différent. L'Empereur et l'Impératrice se rendaient à pied à l'église S1 Mary pour assister à la grand'messe, et ils revenaient de même, à travers le Common. C'était, pour les Français de Londres, une occasion de voir les exilés, de se grouper sur leur passage et de les saluer. Le curé catholique était un Irlandais, appelé le Père O'Connor, excellent homme aux manières abruptes. On le remplaça promptement par un prêtre qui parlait fort bien le français, ayant fait son éducation religieuse à Saint-Sulpice. Le Père Goddard, qui fut fait prélat-camérier par Pie IX et que Léon XIII a continué dans la même dignité, tout en le laissant à sa cure d§ Chislehurst, venait déjeuner à Camden après la messe. La salle à manger était ensuite transformée en salle d'escrime et le brave maître d'armes, Bertrand, arrivait de Londres pour présider à la séance, où j'ai vu figurer des lames très réputées, telles que Bartholony et Féry d'Escland.
Le train de trois heures amenait une véritable foule d'amis et les salons étaient pleins. Un jour, Nilsson chanta toute l'après-midi dans le hall; un autre jour, Sullivan, présenté par madame Conneau, improvisait sur le piano pendant des heures. La Patti venait aussi, mais en marquise et sa voix n'a jamais résonné dans le hall de Camden. Quand il faisait beau, le thé était servi sur la pelouse et les robes claires traînaient élégamment sur les gazons, les parasols s'agitaient et le bruit des voix féminines montait, comme la rumeur d'une volière, à travers les branches du vieux cèdre planté par Camden.
Telle était la vie à Ghislehurst et, comme dans tous les groupes humains, rapprochés par les circonstances bien plus que par le choix, il s'y produisait des divergences, des antipathies, des rivalités qui créaient, sous le calme apparent de la surface, des remous et des tourbillons. Il y avait des esprits qui. ne se comprenaient pas et, peut-être, y eut-il des cœurs qui s'entendaient trop pour leur repos et leur bonheur. Mais le monde n'a pas besoin de savoir ces choses et j'ai quelquefois un étrange et mélancolique plaisir quand je songe aux secrets qui mourront avec moi. Mais mon devoir est de dire que, pendant ces années suprêmes de vie conjugale, la sympathie et l'accord furent parfaits entre l'Empereur et l'Impératrice. J'ai dit qu'après la révolution de septembre, elle lui avait rendu son ancienne affection : le moment est venu d'en donner la preuve. Lorsqu'elle connut les détails de la journée du i" septembre, lorsqu'elle sut à quoi s'en tenir sur le soi-disant « lâche de Sedan », elle oublia tout ce qu'elle avait senti, pensé, dit, dans la folle excitation de la pre-
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heure. Elle l'oublia aussi complètement qu'un homme oublie les actions et les paroles qui lui ont échappé pendant la folie de l'ivresse. Un des témoins de ces scènes douloureuses s'en étant souvenu, elle en fut profondément étonnée, mortellement attristée. Voici le fait. L'amiral Jurien avait voulu recueillir, pour les lecteurs de la Revue des Deux Mondes, les souvenirs de ce mois terrible, pendant lequel l'Impératrice avait été, en quelque sorte, coniîée à sa garde. Son but était de mettre en relief, — même aux dépens de qui que ce fût ! — les beaux cotés de ce caractère qu'il admirait profondément : son courage, son abnégation, son patriotisme. Mais, dans ces confidences d'un loyal serviteur, il y avait des révélations imprudentes ou prématurées, ou, encore, des éloges qui ne pouvaient manquer d'être mal entendus par la malignité du public spécial auquel l'article était destiné. L'amiral avait envoyé son manuscrit à Camden, afin de s'assurer s'il n'avait dépassé, en rien, ïa discrétion agréable à l'Impératrice. Elle prit connaissance du manuscrit, fit quelques observations ; je fus chargé de les rédiger et de les transmettre à l'amiral avec une lettre explicative. J'ai conservé le brouillon de cette lettre et j'y trouve ce significatif: « ... Si, parmi toutes ces obser- :is, il en est une qui tienne tout particulièrement ciu cœur de Sa Majesté, c'est celle qui concerne i'Emur et les sentiments qu'elle n'a cessé d'éprouver
lui. La pensée que votre récit la représente
comme ayant cru un instant l'Empereur indigne
d'Ellc remplit l'Impératrice de chagrin. Elle préfére-
j -lus cruels outrages de ses ennemis à cette
appréciation venant d'un ami. »
Au fond de son cœur, elle se reprochait peut-être d'avoir douté un moment et acceptait ce tort comme la rançon de ses fautes à lui. Dans l'automne de 1870, accompagnée d'une seule personne et dans le plus grand secret, elle se rendit à Wilhelmshôhe et demeura seulement quelques heures avec le prisonnier. Quelques jours après son retour, elle me dit :
« On ne connaît guère l'Empereur. On se figure qu'il est insensible à toutes les émotions, parce qu'il a des manières froides, en apparence, et réservées. On ne le connaît pas !... Quand je suis arrivée là-bas, il m'a reçue avec beaucoup de calme ; il est resté parfaitement maître de lui tant qu'il a été en présence des étrangers. Mais quand nous avons été seuls!... y> Elle n'en dit pas plus, mais son accent laissait deviner par quelle étreinte passionnée il avait repris possession de ce cœur, sa dernière fortune et, désormais, son seul empire.
Un soir, à Farnborough, bien des années après, nous étions assis autour de la table ronde où elle prenait place après le dîner. Je ne sais comment elle rencontra, dans un journal, et nous lut tout haut certain article où il était question de l'affection profonde que l'Empereur n'avait jamais cessé d'éprouver pour elle. Ses yeux se remplirent de larmes et sa voix s'étouffa. Elle ne put continuer et passa le journal à ma femme pour qu'elle achevât cette lecture. Nous sentîmes, ce soir-là, qu'en dépit des défaillances morales dont elle avait tant souffert, elle se croyait, se savait aeimée et que le souvenir de cet amour, auquel elle avait dû les vicissitudes de sa destinée, était, désormais, sans mélange d'amertume.
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J'étais auprès des miens, dans l'été de 1871, lorsque septembre ramena le pénible anniversaire. Le matin du 4, je reçus une lettre de l'Impératrice, dont voici les premières lignes :
« Je ne veux pas que ce triste anniversaire se passe sans que je rappelle à votre souvenir, mon cher monsieur Filon, les heures d'angoisse et de douleur que vous avez partagées avec moi l'année dernière. Vous avez, par un dévouement à toute épreuve, adouci bien des choses et je tiens aujourd'hui à vous en remercier. Les longues heures qui me séparent encore de la journée de demain vont réveiller, comme un écho, une douleur amortie, mais un chagrin toujours aussi vif. Tout semble se rapprocher et redevient vivant. Je voudrais, aujourd'hui comme alors, être à demain ou, pour mieux dire, je voudrais l'oubli. Le pardon est simplement cela. Tant que la mémoire vous redonne les sensations qu'on a éprouvées, on ne peut jouir du bénéfice du temps. Je vais partir samedi : en changeant de lieu, changerai-je d'esprit?. . »
Je cite cette lettre pour montrer combien elle était délicatement attentive à. reconnaître et à encourager le dévouement autour d'elle. Peu après avoir écrit cette lettre, elle partit pour l'Espagne, pendant que l'Empereur s'établissait à Torquay, sur la côte de Devon. Je revins à Gamden-Place lorsqu'il y rentra avec son fils. Il était fort occupé à reconstituer la bibliothèque de l'Impératrice, qui venait de disparaître dans l'incendie des Tuileries, et il lui ménageait cette surprise pour son retour. Nous l'aidâmes à préparer le catalogue et il rangea lui-même les volumes, dont les reliures étaient toutes pareilles à
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celles des anciens et portaient l'E couronné, empreint arec les fers qu'on avait retrouvés chez Fontaine, au passage des Panoramas. Ils furent tous placés dans d'élégantes armoires vitrées, à hauteur d'appui, qui garnirent les parois du grand salon.
L'Impératrice revint d'Espagne au mois de décembre et la vie recommença à Camden, telle que je l'ai décrite. Le Prince, pendant toute cette année 4871-1872, suivit les cours de King's Collège avec son ami Gonneau : ce qui nécessitait des voyages à Londres presque quotidiens. Lorsque vint l'été de 1872, l'Impératrice remonta, cette fois, vers le Nord. Elle emmena son fils en Ecosse, puis vint rejoindre l'Empereur à Brighton. Là, ils étaient fort incommodés par la curiosité des badauds et furent heureux de se réfugier à Cowes, dans l'île de Wight, où ils trouvèrent une sorte de solitude. Après avoir passé quelques jours à l'hôtel, la petite Cour exilée s'installa dans deux maisons situées presque à l'extrémité de la Parade; celle où habitait le Prince portait le nom bizarre de Paou-Shun, que lui avait donné son propriétaire, un vieil amiral, sans doute en mémoire de quelque campagne dans l'Extrême-Orient. J'avais fait mon cabinet d'étude d'une toute petite pièce, entièrement tapissée de cartes marines et d'où l'on découvrait tout le Soient. Le bon amiral devait s'y croire à bord de son navire, en train de faire le tour du monde. Le Prince essayait de s'y donner la même illusion et j'en profitais pour lui faire un peu de géographie. Le mois de septembre fut délicieux cette année-là et la vie se passa fort agréablement à Cowes. Le Prince était particulièrement fêté par les enfants du comte et de la comtesse de Harrington,
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dont l'hospitalité, cordiale et simple, mettait tout le monde à l'aise. Le baron Henry de Worms, qui avait été un des élèves les plus distingués de notre collège Rollin et qui, plus tard, après avoir été président du Board of Trade, a été élevé à la pairie, apprenait au Prince à nager et s'ingéniait, en mille façons, à le distraire. Le Prince avait aussi trouvé des camarades de son âge dans les jeunes Exshaw, dont le grandpère était un sénateur de l'Empire, M. de Richemont. Deux ou trois jeunes Américaines, très séduisantes, jetaient une note de gaîté coquette et comme de flirt à demi enfantin, dans ce jeune groupe qui commençait à s'amollir vaguement aux influences féminines. Chaque jour amenait de nouvelles courses. C'était une partie de tennis, à Carisbrooke-Castle, à quelques pas de la fenêtre historique par où Charles Ier a vainement tenté d'échapper à ses geôliers ; ou bien, c'était une croisière de quelques heures sur le navire de celui-ci ou de celui-là. Un jour, vint mouiller, en rade de Cowes, un de ces yachts voyageurs qui allaient de place en place pendant l'été. ïl appartenait à la baronne Meyer de Rothschild, qui en avait fait son home, persuadée que la vie sur mer était sa seule chance de salut en présence d'un mal toujours menaçant. Le Prince fut invité à visiter le yacht et y passa une journée avec son cousin, le duc d'Albe. Je n'oublierai jamais le grand air et la mélancolie profonde de la baronne. Elle incarnait la douleur de quitter la vie. Sa fille, Hannah de Rothschild (depuis comtesse de Rosebery), l'entourait de soins touchants et recevait ses hôtes avec un mélange de simplicité et de réserve dont je fus vivement frappé.
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L'Empereur quittait peu la maison, et l'Impératrice ne quittait guère l'Empereur. On revint à Gamden clans les premiers jours d'octobre et l'état de santé de Napoléon III s'aggrava au point de nécessiter une grande résolution.