‹ Souvenirs sur l'Impératrice EugénieChapitre 42 sur 45 · LE 9 JANVIER · texte numérisé non relu

LE 9 JANVIER

L'Empereur était malade depuis longtemps, mais il s'abusait sur la nature de sa maladie et ne voulait point se laisser sonder1. Lorsqu'il se soumit, enfin,

1. Le docteur Germain Sée était le seul, semble-t-il, qui eût, antérieurement à 1870, formé un diagnostic exact sur la nature de la maladie. Il avait formulé son opinion par écrit et remis cette consultation, signée et sous enveloppe cachetée, au premier médecin. Il était convaincu que le pli avait été remis a l'auguste malade. A la mort de l'Empereur, on ne put découvrir, parmi ses papiers, la consultation de Germain Sée. Sur quoi le prince Napoléon, interpellant le docteur Conneau, lui demanda ce qu'il en avait fait et le docteur répondit : « Je l'ai remise à qui de droit. » Que voulait-il dire? Le prince Napoléon conclut que ce « qui de droit » devait être l'Impératrice. C'était l'accuser d'avoir dissimulé, non seulement au public, mais à l'Empereur lui-même, le seul avis vraiment utile, qui, en motivant une opération faite à temps, eût pu prolonger de plusieurs années son existence. Alfred Darimon a /endu cette accusation publique et peut-être qu'aujourd'hui encore certains esprits la regardent comme établie. Pourtant, rien n'est plus faux. L'Impératrice n'a jamais eu connaissance de cette consultation, qui a été retrouvée, à la mort du docteur Conneau, dans un de ses tiroirs, sous son enveloppe intacte, telle qu'elle lui avait été remise par Germain Sée.

Âik SOUVENIRS SUR L IMPERATRICE EUGENIE

à cet examen indispensable, le Prince impérial venait de s'installer avec moi à Woolwich pour y suivre les cours de l'École d'artillerie et l'Empereur annonça lui-même à son fils le résultat de la consultation par le petit billet dont j'ai donné le texte dans mon livre sur le Prince impérial. Cette lettre, destinée à rassurer le Prince, était loin de donner une idée exacte de la situation. En réalité, sir William Gull et sir James Paget avaient constaté la présence, dans la vessie, d'une pierre dont ils n'avaient pu déterminer d'une façon précise les dimensions ni la consistance. Us avaient reconnu qu'ils se trouvaient en présence d'un cas très grave et déjà ancien. « Gomment! » disait sir William au baron Gorvisart en sortant de la chambre du malade, cet homme-là s'est tenu cinq heures à cheval sur le champ de bataille de Sedan? Gomme il a dû souffrir? »

11 fut décidé qu'une opération serait tentée et qu'elle serait confiée à sir Henry Thompson, dont la réputation, comme chirurgien, était alors considérable. Cette opération eut lieu le 2 janvier. Ce jourlà, on ne put extraire qu'une portion minime de la pierre; mais on s'assura qu'elle était de nature phosphatique et que, par conséquent, l'emploi de la lithotritie était possible. Une seconde opération fut pratiquée le lundi 6 janvier, à midi, et fut jugée satisfaisante. Le 7 et le 8, le malade parut souffrir des douleurs moins vives, mais il délira par intervalles.

— Où est Louis? demanda-t-il à l'Impératrice, qui ne quittait guère son chevet.

— Il est à Woolwich. Voulez-vous que je l'envoie chercher?

- Non. Il ne faut pas le déranger : il travaille.

A un autre moment, se trouvant seul avec le docteur Conneau, il lui dit :

— N'est-ce pas, Conneau, que nous n'avons pas été des lâches, à Sedan ?

On ne croyait pas à un danger imminent lorsque, dans la matinée du 9, vers dix heures, on s'aperçut tout à coup que le pouls baissait et que la fin approchait rapidement. Lorsque le Prince, mandé en toute hâte, arriva vers onze heures et demie, tout était fini. Il s'agenouilla devant le lit mortuaire et récita, tout haut, le Pater, avec une ferveur profonde.

Les circonstances m'ayant retenu à Woolwich, je

n'arrivai à Camden qu'une demi-heure après lui.

Dans une lettre que j'écrivais à ma famille, la nuit

suivante, je racontais ainsi ce que j'avais vu et res-

ii :

« J'ai d'abord été embrasser le pauvre enfant, puis j'ai trouvé l'Impératrice qui errait dans la maison, je me suis jeté à genoux et je lui ai baisé les mains. Elle m'a dit : « Venez le voir! » Et elle m'a emmené dans la chambre de l'Empereur. « N'est-ce pas qu'il est beau? » m'a-t-elle dit. Et c'était vrai. Elle s'est mise à sangloter et on l'a forcée à sortir. Je suis resté quelque temps auprès de notre pauvre maître. J'y suis revenu, quelques moments plus tard, avec le Prince, qui voulait le revoir une seconde fois. Nous nous sommes partagé les veilles auprès du corps et, comme la mienne a lieu de deux heures et demie à cinq heures du matin, j'ai préféré ne pas me coucher.

... Je vous quitte pour me rendre dans la chambre mortuaire, car j'entends mon heure qui sonne...

Cette longue et lugubre nuit me rappelle celles que j'ai passées aux Tuileries, dans le cabinet de l'Impératrice, en août et septembre 70. Alors, je veillais au chevet de l'Empire et, aujourd'hui, c'est au chevet de l'Empereur... »

L'Empereur avait expiré sur un petit lit de fer, placé dans un coin de la chambre. On le déposa sur un lit plus large, où avaient eu lieu les fatales opérations et qui était adossé à la muraille, en face de la fenêtre. Jour et nuit, depuis l'heure où Napoléon III avait rendu le dernier soupir jusqu'au moment où son cercueil franchit la porte de Camden, nous nous succédions, d'heure en heure, pour veiller sa dépouille. Deux sœurs de Saint-Joseph étaient sans cesse en prières. La commode avait été transformée en autel et on y voyait étinceler le reliquaire connu sous le nom de « talisman de Charlemagne ». Les violettes qui arrivèrent bientôt de partout, s'accumulèrent en tas énormes autour du lit. Depuis, je n'ai jamais pu respirer leur suave et pénétrant parfum sans que cette sensation évoquât aussitôt l'odeur de mort qui s'y mêlait, dans une si étrange intimité, pendant ces longues nuits d'hiver passées auprès de la couche funèbre de Napoléon III.

Dans les moments libres qui me restaient, je notais à la hâte tout ce qui se passait durant ces lugubres journées. On lira peut-être avec intérêt' quelques passages de ces notes.

« 1 4 janvier. — Aujourd'hui, samedi, le corps de l'Empereur a été embaumé. Puis, il a été revêtu de l'uniforme de général de division. MM. Daviilier, Clary, Conneau et Piétri ont eu l'honneur de procéder à cette suprême toilette.

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L'Empereur porte, avec le grand cordon de la Légion d'honneur, la plaque de grand-officier, la médaille militaire et la médaille d'Italie.

Il a été placé dans un cercueil de plomb, doublé en blanc, qui repose sur deux tabourets garnis de drap noir. Tout autour du cercueil, une guirlande de violettes; une large couronne, formée des mêmes fleurs, est posée sur l'extrémité inférieure du cercueil.

Sur la poitrine repose Fépée avec une petite croix, à laquelle se rattachent des souvenirs de famille. Une photographie de l'Impératrice et une photographie du Prince impérial ont été déposées dans le cercueil, près du cœur de Sa Majesté.

/ i janvier. — Les princes Bonaparte vont chercher le Prince impérial à Oak Lodge, où il a passé la nuit * . Ils le ramènent à Camden. Il est onze heures. Les anciens dignitaires de l'Empire s'entassent dans la galerie, entièrement tendue de noir. Toute la Maison est là : je ne l'ai jamais vue si nombreuse...

Once heures et demie. — On annonce l'arrivée du prince de Galles et du duc d'Edimbourg. Le Prince va les recevoir et les embrasse. Ils semblent très émus. Le duc de Bassano, grand-chambellan, et le duc de Cambacérès, grand-maître des cérémonies, conduisent les princes anglais vers le cercueil de Napoléon III.

Le hall, transformé en chapelle ardente, est éclairé par des candélabres d'argent.

Une large croix blanche occupe la paroi du fond. La couronne impériale, également blanche, se détache sur les tentures noires. Un immense drapeau

1. C'était une maison voisine où habitaient alors le comte et la comtesse Gary.

tricolore forme la voûte. Au milieu, sur un plan incliné, est placé le cercueil impérial, autour duquel retombent, à longs plis, des draperies de velours noir que rehaussent les armes de l'Empire. Un cordon, tressé de soie noire et d'argent, sépare de la galerie ce sanctuaire funèbre.

Deux ecclésiastiques et six officiers de la maison, en grand deuil, se tiennent immobiles aux côtés de leur maître. L'Empereur apparaît, allongé dans son blanc cercueil, vêtu de son uniforme de général, l'épée au côté, le képi sur les pieds, le grand-cordon autour du corps. Sur sa poitrine, avec un crucifix de nacre, reposent l'étoile de la Légion d'honneur, la médaille militaire, la médaille d'Italie et la médaille de la valeur militaire, ordre suédois qui n'est décerné qu'aux souverains qui ont gagné des batailles.

La moustache et l'impériale sont telles que l'Empereur les portait, vivant. Les traits ne sont pas altérés. Dans leur pâleur et leur rigidité, ils retiennent une placidité imposante. On'se sent venir aux lèvres, en le contemplant, le mot par lequel l'étiquette salue les empereurs et les rois : Majesté.

Midi. — Les princes anglais s'inclinent devant le cercueil de Napoléon III, vont saluer l'Impératrice et se retirent.

Le Prince impérial, suivi de sa famille et de sa Maison, s'approche à son tour. Domptant son émotion, il s'agenouille, jette de l'eau bénite sur le corps et s'éloigne après avoir été embrasser sa mère.

Le défilé commence. D'abord, les plus illustres serviteurs de l'Empire, puis tous les Français venus pour saluer une dernière fois Napoléon III, enfin la foule, l'immense foule, qui se presse aux abords du parc.

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Elle entre par la grande grille, suit l'avenue, pédans la galerie par une porte latérale, passe, s'arrêter, devant le cercueil et sort par une auire issue de la maison et du parc.

Debout, derrière le cercueil impérial, je regarde ces milliers de figures qui se succèdent et qui semblent glisser au lieu de marcher, tant est lent, régucontinu, le mouvement qui les fait avancer. La lueur des cierges tombe en plein sur ces faces pâles, serrées les unes contre les autres, qui ouvrent de grands yeux ou se penchent avidement pour mieux voir et garder à jamais, imprimé dans leur mémoire, le souvenir de ce qu'elles auront vu pendant ces trente secondes.

De temps en temps, une main se dégage de la foule et jette aux pieds de l'Empereur une couronne ou un bouquet. Les fleurs (des violettes surtout) s'amoncellent de minute en minute. On distingue sur les couronnes des inscriptions : A l1 Empereur Napoléon. — Adieu. — Souvenir de la Patrie. Le recueillement est profond. Aucun bruit, sinon le sourd piétinement de la foule. Çà et là, éclatent des exclamations de tendresse et de douleur, en français et en anglais. Une voix mâle, une voix de soldat, crie en passant : « Adieu, mon Empereur! » Une vieille femme supplie qu'on lui permette « de le voir encore un instant ». On entend des sanglots étouffés.

Les heures s'écoulent, la nuit tombe, on distingue à peine le drapeau tricolore qui flotte sur la maison. La campagne s'éclaire vaguement, pleine de bruits confus et de sourds piétinements. Le défilé continue toujours. Environ soixante mille personnes ont passé. Il est six heures, et le flot commence à tarir.

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Neuf heures. — Quelques centaines de Français, qui viennent de débarquer, sont encore admis à pénétrer. Enfin, on ferme les grilles et les portes.

Dix heures. — Il n'y a plus autour de l'Empereur que le prince Louis-Lucien, le prince Napoléon- Charles et cinq ou six fidèles serviteurs, le comte Davillier, le comte Clary, le baron Gorvisart, le docteur Conneau, MM. Piétri et Filon. Tous viennent baiser une dernière fois la main glacée qui garde deux anneaux, l'anneau de mariage de Napoléon III, et la bague qui était au doigt de Napoléon Ier quand il est mort à Sainte-Hélène.

M. Rouher dicte le procès-verbal qui relate exactement, dans les moindres détails, le costume du défunt et les particularités qui l'entourent. Chacun des assistants dépose des bouquets d'immortelles dans le cercueil. On se partage des fleurs qui ont touché le corps de Napoléon III.

Le cercueil apparaît, dégagé des draperies noires. C'est un cercueil d'orme doublé en plomb. On le recouvre de son couvercle. Les assistants ont vu pour la dernière fois le visage de l'Empereur. Il est dix heures un quart. Le couvercle est hermétiquement soudé au cercueil par une coulée de plomb dans les rainures. On y fixe une plaque portant l'inscription suivante :

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