EMPEREUR DES FRANÇAIS
né à Paris le 20 avril 1808
mort à Camden-Place
Cbislenurst
le 9 janvier 1873
Le cercueil de plomb est ensuite placé dans un second cercueil de chêne, doublé en velours, orné de clous en cuivre et de poignées ciselées. Le couvercle, également en velours, est solidement vissé. Il porte une plaque semblable à la première ; de plus, la couronne impériale et la croix.
Des monceaux de fleurs, jetées pendant le jour, tapissent les appuis, drapés de noir, sur lesquels repose le cercueil.
Minuit un quart. — Tout le monde a quitté la salle mortuaire, sauf deux sœurs de Saint-Joseph, qui ont veillé l'Empereur depuis six nuits, un ancien chapelain des Tuileries et l'officier de service (un de ceux que nous avons souvent nommés).
L'Impératrice descend l'escalier, accompagnés de la duchesse de Mouchy, de la comtesse Cfary, de la vicomtesse Aguado, de mesdames de Saulcy et Lebreton-Bourbaki.
Sa Majesté s'agenouille sur un prie-Dieu noir. Elle passe cette longue nuit en prières.
Il y a vingt ans qu'elle épousait à Notre-Dame celui qui repose maintenant près d'elle.
Il y a quatorze ans, jour pour jour, qu'elle était assise auprès de lui dans la voiture qui les menait à l'Opéra, le soir de l'attentat d'Orsini.
45 janvier. — Dès huit heures, la foule s'amasse aux grilles du parc, aux environs de l'église catholique et sur tout le parcours. A dix heures et demie, la maison et le parc sont remplis de Français.
Le corps est levé après les prières d'usage.
Le Prince impérial sort de la maison, suivi des princes et de ses officiers. Son manteau de deuil,
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entr'ouvert, laisse apercevoir le cordon de la Légion d'honneur.
Le cercueil est placé dans un char funèbre, orné des armes impériales et traîné par huit chevaux caparaçonnés de velours noir.
Le cortège se met en marche dans l'ordre suivant:
Une députation d'ouvriers parisiens portant un drapeau tricolore.
(On s'étonne que la hampe qui soutient notre pavillon national ne soit qu'un méchant bâton. Mais on apprend que la bannière apportée par les ouvriers a été saisie à la frontière française et que le porteur de cette bannière est, en ce moment, dans les prisons de la République).
Après les ouvriers, marche le clergé. Après le drapeau, la croix. Elle est suivie par les ecclésiastiques français, parmi lesquels on remarque plusieurs chanoines de Saint-Denis et les aumôniers de l'Empereur.
Ensuite, seize porteurs, le chapeau entouré de flots de crêpe, le bâton noir à la main.
Le char, qui porte la dépouille impériale.
Chacun des chevaux est tenu par un homme en deuil.
Aux côtés du char, à droite et à gauche, viennent d'abord les sept personnes qui composent la maison de l'Empereur et celle du Prince à Chislehurst ; puis les grands-officiers de la Couronne, à savoir : le duc de Bassano, le duc de Gambacérès, le général Fleury, le prince de la Moskowa, le général Frossard.
Le Prince impérial.
Le prince Napoléon et les autres princes de la famille impériale.
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Les représentants de la famille royale d'Angleterre (lord Sydney, lord Cowley, lord Suffield, etc.), les généraux envoyés par le roi d'Italie pour représenter îa Cour du Quirinal et le peuple italien, les ministres étrangers résidant à Londres.
Puis, marche une foule illustre où l'on compte deux maréchaux et un amiral de France, vingt-sept anciens ministres, dix-sept généraux, six vice-amiraux et contre-amiraux, quatorze membres de l'Assemblée nationale, une centaine d'anciens sénateurs et députés de l'Empire, les Maisons impériales au grand complet, les notabilités de l'administration sous l'Empire et, enfin, quatre mille Français, de tous les rangs, confondus dans une même douleur.
Ce cortège imposant sort des grilles et s'avance vers le village deChislehurst.il est impossible d'évaluer la foule qui se presse des deux côtés de la haie. Tous les fronts sont découverts. Un grand nombre d'Anglais ont arboré à la boutonnière ou le bouquet d'immortelles, signe de deuil, ou le bouquet de vio- -, emblème impérial.
Tous contemplent avec respect le triste mais glorieux spectacle qui dément la réputation d'insouciance et d'ingratitude faite si légèrement à notre . Surtout, les yeux s'attachent au jeune Prince, uarche d'un pas ferme derrière le cercjieil de son . On ne se lasse point de regarder ses traits et énergiques, dont l'expression a vieilli de dix ans en huit jours.
Le cortège met une demi-heure à franchir la distance qui sépare Camden-Place de l'église S1 Mary. n atteint la porte du cimetière. Huit hommes chargent sur leurs épaules le cercueil impé-
rial : une draperie de velours violet, semée d'abeilles et traversée d'une grande croix, est jetée sur le cercueil et sur ceux qui le portent à pas cadencés.
L'évèque de Southwark, assisté de son clergé et de l'abbé Goddard, curé de Sv Mary, vient chercher le corps à la porte de l'église ; on le dépose à l'entrée du sanctuaire, et le service commence.
Deux cents personnes à peine peuvent pénétrer dans l'église. Les princes et les princesses sont placés dans le chœur. A droite, dans la nef, les représentants des familles royales ; à gauche, environ quatrevingts dames françaises et anglaises, parmi lesquelles nous citerons lady Gowley, lady Sydney, les maréchales Saint-Arnaud, MalakofT, Regnault de Saint- Jean-d'Angély, Canrobert, madame Fleury, la princesse de la Moskowa, mesdames de la Poëze, Carette de Sancy-Parabère, deSaulcy, Aguado (ces cinq dernières sont dames du palais de l'Impératrice).
La maison de Chislehurst et les grands-officiers se tiennent debout auprès du catafalque.
Les principaux personnages de l'Empire occupent le fond de l'église.
Au bruit étouffé des sanglots succède le recueillement de la prière. Au moment de l'élévation, le silence est si profond dans cette foule agenouillée que chacun, isolé dans sa douleur, pourrait se croire seul dans l'église.
La cérémonie s'achève, l'absoute est dite par l'évèque. Le cercueil est déposé dans une petite chapelle latérale où l'on ne peut accéder que par une étroite ogive. Le duc de Bassano et les autres serviteurs intimes de l'Empereur s'avancent et déposent sur le corps les couronnes qui jonchaient le pied du
catafalque. La grille de fer se referme. On se retire pour faire place au Prince impérial, qui jette le premier l'eau bénite et s'éloigne.
Une heure et demie. — Au retour de l'église, le Prince passe la revue des fidèles qui sont venus assister aux obsèques de son père. Lorsqu'il arrive devant le groupe ouvrier, un incident se produit. L'homme qui porte la bannière, en réponse aux paroles du Prince, crie : « Vive l'Empereur ! vive Napoléon IV! » « L'Empereur est mort, lui dit le Prince, mais la France vit toujours. Il faut crier : Vive la France ! » On n'entend pas ces paroles et on répète : ce Vive l'Empereur! » Ceux qui s'éloignaient déjà reviennent en courant. Cette foule, tout à l'heure si calme et si recueillie, devient tellement tumultueuse que nous avons peine à faire rentrer le Prince dans la maison pour le soustraire à cette manifestation inattendue. »
J'emprunte à mon journal un dernier souvenir, daté du lendemain 16 janvier :
« Deux heures. — Presque tous les Français présents, la veille, à l'enterrement de l'Empereur, sont revenus pour voir l'Impératrice.
L'Impératrice descend, appuyée sur le bras de son fils. Elle voit d'abord les dames, rangées, comme la veille, dans la salle à manger. Peu à peu, les larmes l'étouffent. Elle est brisée par l'émotion, cependant elle veut continuer cette longue, douloureuse et suprême revue de ses amis. Quel martyre, mais quelle consolation !
Elle pénètre dans la galerie, tend la main successivement à ceux qui s'y trouvent. Tous se jettent à genoux et baisent en pleurant la main de l'Impéra-
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trice. Nous avons vu là sangloter des hommes qui, probablement, n'avaient pas versé de larmes depuis cinquante ans. Nous ne croyons pas que la douleur, dans une foule d'hommes réunis, ait jamais atteint ce paroxysme, ni que ceux qui y ont assisté revoient jamais un spectacle qui approche de celui-là.
Aux pieds de cette veuve, enveloppée de voiles de deuil, il y avait là toute la société française des vingt ans d'Empire, prêtant serment de fidélité, non dans l'obéissance, mais dans la douleur. Et. parmi ces représentants de toutes les aristocraties, on avait introduit l'ouvrier qui, la veille, portait le drapeau tricolore. Si l'émotion avait pu croître, c'eût été quand cet homme, s'agenouillant comme les autres, baisa la main de l'Impératrice, en pleurant et en murmurant des mots inintelligibles d'affection et de regret pour Napoléon III. »
l'impératrice s'efface
La mort de l'Empereur imposait de nouveau à l'Impératrice de lourdes responsabilités auxquelles elle croyait avoir échappé. La première question qui se dressait était relatisre à l'éducation du Prince. On se demandait dans le parti s'il allait reprendre sa vie d'écolier à Woolwich ou se tenir à la disposition des impérialistes, en vue des circonstances qui pouvaient surgir d'un moment à l'autre. Mais cette question ne fut même pas posée. Le Prince était décidé à achever honorablement ses études et n'eût pas permis qu'on l'arrachât aux travaux commencés. Trois semaines après l'enterrement de Napoléon 111, il rentrait dans sa petite maison de Woolwich avec son précepteur et avec Louis Conneau, que le gouvernement anglais avait autorisé à suivre, en même temps que lui, les cours de l'École militaire.
Il fallait d'abord régler la succession, d'après le
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testament de l'Empereur, écrit aux Tuileries et daté du 24 avril 1865. En voici le texte :
« Je recommande mon fils et ma femme aux grands Corps de l'État, au peuple et à l'armée. L'Impératrice Eugénie a toutes les qualités nécessaires pour bien conduire la Régence, et mon fils montre des dispositions et un jugement qui le rendront digne de ses hautes destinées.
» Qu'il n'oublie jamais la devise du chef de notre famille : c Tout pour le peuple français » ; qu'il se pénètre des écrits du prisonnier de Sainte-Hélène, qu'il étudie les actes et la correspondance de l'Empereur, afin qu'il se souvienne, quand les circonstances le permettront, que la cause des peuples est la cause de la France.
» Le pouvoir est un lourd fardeau, parce qu'on ne peut pas toujours faire tout le bien qu'on voudrait, et que vos contemporains vous rendent rarement justice; aussi faut-il, pour accomplir sa mission, avoir en soi la foi et la conscience de son devoir. Il faut penser que, du haut des cieux, ceux que vous avez aimés vous regardent et vous protègent. C'est l'âme de mon grand-oncle qui m'a toujours inspiré et soutenu. Il en sera de même pour mon fils, car il sera toujours digne de son nom.
» Je laisse à l'Impératrice Eugénie tout mon domaine privé. Je désire qu'à la majorité de mon fils elle habite l'Elysée et Biarritz.
» J'espère que mon souvenir lui sera cher et, qu'après ma mort, elle oubliera les chagrins que j'ai pu lui causer.
I Quant à mon fils, qu'il garde comme talisman le cachet que je portais à ma montre et qui vient de ma
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mère; qu'il conserve avec soin tout ce qui me vient de l'Empereur, mon oncle, et qu'il soit persuadé que mon cœur et mon âme restent avec lui.
» Je ne parle pas de mes fidèles serviteurs. Je suis convaincu que l'Impératrice et mon fils ne les abandonneront jamais.
» Je mourrai dans la religion catholique, apostolique et romaine, que mon fils honorera toujours par sa piété.
» Signé : napoléon. »
Ce testament était, comme on le voit, un testament politique. Il avait été écrit pour permettre à l'Empereur de placer encore une fois son fils sous l'invocation de l'Idée Napoléonienne et d'accréditer l'Impératrice comme Régente, en l'élevant aussi haut que possible dans l'estime et dans l'affection des Français. Surtout, il avait fourni à Napoléon III l'occasion d'offrir à l'Impératrice une amende honorable pour des offenses dont elle avait été profondément blessée. Ce testament ne contenait presque rien de ce qui remplit les testaments ordinaires : rien qu'une ligne, mais cette ligne, parfaitement claire, léguait à l'Impératrice la totalité de la fortune personnelle de l'Empereur et, loin que le changement dans la situation des intéressés, qui étaient rentrés dans la condition privée, ou la différence de législation entre la France et l'Angleterre, eussent rendu ce testament impratricable, ce changement et cette différence en facilitaient, au contraire, l'exécution. A part la difficulté de réaliser certaines propriétés, rien n'était donc plus aisé que de régler cette succession, si les passions politiques et les haines personnelles ne s'^n
étaient mêlées. C'est le prince Napoléon qui apporta toutes ces choses dans la maison où venait de mourir l'Empereur. Il réclamait un second testament; il ne pouvait « croire que l'Empereur n'eût pas refait son testament ». M. Piétri conduisit le Prince dans le cabinet de l'Empereur. Là, il trouva les tiroirs fermés par des bandes de linge sur lesquelles Piétri avait apposé son cachet. Le Grince grommela que ces scellés n'étaient pas réguliers. A quoi le secrétaire de l'Empereur répondit fort simplement que ce n'étaient point des scellés, mais une précaution prise, par ordre de l'Empereur, au moment où il s'était mis au lit, avant la première opération, afin de protéger ses papiers contre utie indiscrétion *. Là-dessus, le Prince ouvrit les tiroirs, où il ne trouva que des papiers « sans importance », c'est-à-dire sans importance pour lui. C'étaient les noms et les adresses dé plusieurs milliers de Français qui avaient écrit à l'Empereur pour protester de leur fidélité et offrir leurs services.
L'Impératrice désira voir le prince Napoléon. Que se passa-t-il dans cette entrevue? Elle l'a raconté un peu plus tarda un ami, qui va nous le racontera son tour. C'est Raoul Duval père, l'admirable magistrat qui, sous l'Empire, descendit de son siège de procureur général pour se consacrer à la réhabilitation d'un homme qu'il avait fait condamner par erreur, celui à propos duquel le Prince impérial po
1. La précaution était d'autant plus nécessaire que ne: nions de découvrir des fuites. Un garçon d'appartement; nommé K..., dérobait des documents et les vendait au gouvernement de Thkrs. Une lettre, qui m'avait été écrite par M. Vùhrer. s'est retrouvée sur la table du juge d'instruction, uu Palais de Justice, a Paris.
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écrire, en 1878 : « Juge, il n'avait qu'un but, faire justice; homme politique, il ne voit qu'un intérêt, le succès de la cause qu'il sait si bien servir. » Personne ne récusera, personne ne discutera le témoignage d'un tel homme1.
« En 187... je faisais à Camden-Place l'une des viqiie j'y renouvelle au moins deux fois par an, et j'eus, comme d'habitude, un entretien particulier avec Sa Majesté l'Impératrice, dans le salon de comtie où Elle reçoit ordinairement. Dans le cours de la conversation, usant du franc-parler auquel Elle et son fils m'ont toujours autorisé et encouragé, j'attirai l'attention de Sa Majesté sur le fâcheux effet des divisions qui existaient alors au sein de la famille impériale. « Il y a là, lui dis-je, une cause évidente d'affaiblissement pour le parti, et quelques-uns de vos amis les plus lidèles la voient avec infiniment de regret. Des dissensions analogues existaient dans la Maison de Bourbon, entre M. le comte de Chambord et les princes d'Orléans : on s'est efforcé d'y mettre un terme par une réconciliation plus ou moins complète. Ne serait-il pas possible de suivre Cet utile pie dans la famille impériale et de mieux ir? )> — « Je l'ai vainement essayé », me répondit alors l'Impératrice, sans d'ailleurs m'indiquer ni la date ni le lieu. « J'ai tendu la main au Prince, en lui disant : Voyons ! Vous savez que je ne suis pas femme à rancdnes : oublions tous nos dissenti-