CHAPITRE IV
Drganisation des armées de Volhynie et de la Russie Blancne. — Marches et contremarches. — Prise de Minsk. — Passage de la Btrczina. — Marche sur Vilna. — Trois mois à Saint-l'ctersbourg. — Retour au quartier général. — Marche en avant. — Bataille de Lùtzen. — Armistice de Pleiwitz. — Bataille de Dresde.
— Retraite en Bohême. — Bataille de Kulm. — Mission près de Bernadotte. — Bataille de Leipsick. — Nomination de colonel.
— Marche en avant. — Mission à Darmstadt. — Passage du Rhin à Bâle. — Mort de mon frère Louis. — Formation d'un comité royaliste. — Lettres au Roi et au duc de Berry. — Lettres et démarches de Monsieur. — Rupture du Congrès de Châtillonsur-Seine. — Bataille d'Arcis-sur-Aube. — Bataille de Fère-Champenoise. — Combat aux portes de Paris. — Reddition de Paris. — Nomination au commandement de la place de Paris. — Entrée des alliés dans Paris. — Nombreuses difficultés. — Organisation du service. — Entrée de Monsieur à Paris. — Entrée du Roi. — Je quitte le service de la Russie.
Le prince Casimir Lubomirski nous reçut à notre arrivée à Doubno, ville du gouvernement de Volhynie. Je lui devais, on se le rappelle, ma nomination d'aide de camp de l'Empereur. Ami intime de M. de Richelieu, je le trouvai navré de sa position au milieu des pestiférés, menacé à chaque instant d'une mort si triste pour un soldat.
Le service de la poste ne fonctionnait plus; seuls, les Cosaques circulaient. L'un d'eux nous apporta à Doubno la nouvelle de Pincendie et de Tévacuation de Moscou.
La paix signée à Bukarest avec la Turquie permettait
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à Tarmée dite de Moldavie, commandée par l'amiral Tchitcha^ofF, de quitter le Danube. Elle opéra sa jonction avec le corps d'armée placé sous les ordres du général TormassofF, comprenant la division Richelieu que nous amenions; ces deux corps réunis formaient un effectif de soixante-quinze mille hommes, dont vingt mille d'excellente cavalerie. On les remania et les'divisa de nouveau en deux corps : le premier, sous les ordres de Tamiral, se composait de vieilles troupes revenues des provinces danubiennes et du 22* régiment de chasseurs, compagnon de toutes nos expéditions en Circassie; il devait opérer contre le corps d'armée autrichien du prince Schwarzenberg; le second corps, commandé par le général Tormassoff, formé de troupes moins aguerries, restait en Volhynie, attendant des ordres subordonnes aux événements ultérieurs.
Le comte de Langeron occupait Loutsk avec sa division; j'allai le voir, il me proposa de rester avec lui; il se chargeait de me présenter à Tamiral et d'obtenir Tautorisation de me garder à son état-major, jusqu'à ce.que je pusse rejoindre l'Empereur. Régulièrement, comme aide de camp de l'Empereur, je devais faire partie de Tétatmajor de Tamiral; M. de Langeron obtint facilement de me garder près de lui. •
Aussitôt installé à Loutsk. j'écrivis au duc de Richelieu, pour lui faire part de la combinaison adoptée et solliciter son approbation. Vu la désorganisation de la poste, sa réponse, conforme à mes désirs, me parvint seulement quinze jours après.
Alors commença une série de marches et contremarches, pour suivre les soi-disant mouvements de l'armée autrichienne, passant et repassant le Bog, tantôt dans le duché de Varsovie, tantôt dans le gouvernement
de Grodno, tantôt en Volhynie. Evidemment, de part et d^iutre, on évitait de se rencontrer; car, sauf quelques petits engagements d'avant-garde, les armées ne se. trouvèrent jamais en contact. Je vis dans le fait suivant la preuve de cet accord tacite : le château de Nesvige, résidence de Paîné des princes Radzivill, majorât et cheflieu de leur principauté, renfermait une coUeetion unique d'armes, d'armures précieuses, de manuscrits rares, de médailles, de bijoux, de bronzes anciens; toutes ces richesses étaient compromises par nos allées et venues, car, Autrichiens ou Russes, nous occupions alternativement la ville. Pour préserver cette précieuse collection, qui, grâce à cette mesure, resta intacte et entière, l'amiral établit un séquestre sur les meubles et immeubles.
Le général Tormassofî ayant été appelé à la tin d'octobre à la grande armée, commandée par le maréchal KoutousofF, notre organisation se modifia : Tamiral se dirigea avec quarante mille hommes sur la Russie Planche, avec mission d'occuper Minsk et Vilna, afin de couper la retraite de Napoléon et le prendre ainsi entre deux feux. Le comte Sacken, à la tête de trente mille homme.^, devait continuer la partie de barres avec les Autrichiens, les Saxons et les Allemands, formant un corps de cinquante-cinq mille hommes.
Je me suis servi jusqu'ici du calendrier russe; dorénavant je donnerai les dates suivant le calendrier grégorien, en faisant remarquer qu'il avance de douze Jours sur le calendrier russe. Donc, le 4 novembre, nous nous emparions de Minsk, renfermant d'immenses magasins d'habillements, d'équipements, de munitions, de vivres, etc. Le général polonais Bronikowski, à qui Napoléon avait confié la défense de cette ville, fut surpris par notre avantgarde, commandée par le comte de Lambert, émigré, au
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service de la Russie. Du reste, deux mille hommes ne pouvaient pas résister à quarante mille. Le général Bronikowski se retira sur Borissoff, ralliant le général Dombrowski; ils réparèrent ensemble la tête de pont, construite pour protéger le passage de la Bérézina.
On ne peut comprendre la surprise du gouverneur de Minsk : comment n'était-il pas prévenu de la marche de notre corps d'armée .f" Comment n'avait-il pas d'éclaireurs, ne fût-ce que pour rester en communication avec le prince Schwarzemberg? Cette sécurité lui était sans doute inspirée par les rapports peu exacts, insérés dans les bulletins delà grande armée, qui annonçaient des victoires sur tous les points et Panéantissement complet de toutes les armées russes. Comment, enfin, Napoléon avait-il laissé à deux mille hommes seulement la défense de magasins aussi importants ? Cette confiance lui coûta cher!
Nous étions nous-mêmes dans la plus complète ignorance des événements qui avaient suivi l'évacuation de Moscou, après Tincendie du Kremlin. Nous ne savions pas où se trouvait Napoléon ni son armée; nous ignorions quels corps nous pourrions avoir à combattre, quelle était leur force numérique. Nous ne connaissions pas rétat déplorable de l'armée française. Nos marches continuelles nous avaient privés de communications régulières; nous allions à Faventure, mais avec une extrême prudence.
On a beaucoup critiqué la lenteur des opérations de Tamiral et sa conduite lors du passage de la Bérézina; on n'a pas voulu tenir compte de la surprise qu'il éprouva, en se trouvant, sans transition et sans en avoir été prévenu, en face de Napoléon! Il ne pouvait cependant aqir en casse-cou, et encore moins compromettre son corps,
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composé d'excellentes troupes, qui pouvaient rendre d'cminents services en donnant à propos. On va voir dans quelle position il s'est trouvé par suite de la réception des ordres du généralissime prince Koutousotf, ordres positifs. L'amiral ne pouvait donc pas agir autrement qu'il Ta fait; il est bien facile, après coup, de critiquer et de dire : Voyez, si on avait manœuvré de telle façon, ceci ne serait pas arrivé! Je vais raconter ce que j'ai vu ; je ne m'écarterai pas de la plus stricte vérité, et ne parlerai que d'événements s'étant passés sous mes yeux, ou dans lesquels j'ai été acteur.
Les deux jours qui suivirent notre entrée à Minsk furent employés à laisser bien reposer les troupes, fatiguées de ces marches continuelles, et à les munir largement de tout ce qui pouvait leur être nécessaire; puis on tint conseil pour décider ce que l'on allait faire. Après avoir réuni tous les renseignements que l'on put se procurer sur la situation des armées russe et française, ce qui ne nous avança pas, puisque l'on ne savait rien de positif, on hésita si l'on marcherait sur Vilna, afin de s'emparer des immenses magasins qui s'y trouvaient, ou si l'oa se porterait sur Vitepsk, en passant par Orcha, pour détruire le pont sur le Dnieper. On se décida à marcher sur Vilna, après toutefois s'être emparé de Borissoflf (les historiens français écrivent Borisow) et de sa tête de pont sur la Bérézina, opération que l'on confia au lieutenant général comte de Lambert, commandant l'avantgarde de notre corps d'armée depuis que nous nous étions séparés du corps du général comte Sacken. L'effectif des troupes placées sous ses ordres [s'élevait à dix mille hommes, dont plus de la moitié de cavalerie, plus quelques pièces de gros calibre. M. de Langeron me permit de marcher avec M. (^e Lamhrrt- je rejoignis donc notre
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avant-garde et me présentai au général : u Vous arrivez « lent d propos, mon cher Rochechouart, me dit-il, « mon ai le de camp est resté malade à Minsk; j"ai besoin « d'un officier dMnfanterie pour diriger cette arme qui « n'est pas la mienne. » Enchanté d'une pareille réception, je promis de faire tout ce qui dépendrait de moi.
Le 19 novembre nous marchions donc sur Borissoff, parcourant ce jour-là vingt-deux verstes ; le 20 au soir, nous établissions nos bivouacs enlace des avant-postes français, M. de Lambert remit au lendemain matin l'attaque des retranchements.
Au point du jour, les colonnes d'attaque se formèrent, le général m'envoya, k la tète de tirailleurs, reconnaître la position et la force de nos adversaires. Bientôt les avantpostes reculèrent, je jugeai tout de suite par la défense incertaine et molle que nous n'avions pas des Français en face de nous, mais des troupes n'appartenant ni au même corps ni à la même nationalité. Les avant-postes s'étant repliés, un feu d'artillerie commença et nous tua quelques hommes et plusieurs chevaux. Le colonel Michaud, officier piémontais très distingué, chef d'étatmajor de la division, eut le bras droit emporté à la première décharge; on pratiqua l'amputation sur le champ de bataille.
La route que nous suivions aboutissait à l'extrême gauche de la tête de pont, je l'abandonnai avec mes tirailleurs pour me porter du côté opposé oti je présumais que la défense serait moins vive, la division continua à suivre la route de Minsk. Je parvins en ed'et sans difricultés sur l'extrême droite du retranchement, près de la rivière dont les bords sont très escarpés en cet endroit. N'ayant pas assez de monde avec moi pour rien tenter de sérieux et d'utile, j'établis mes hommes à couvert derrière une ondulation
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de terrain, leur recommandant de m'attendre sans bouger. Je partis au galop, salué par une violente fusillade, et rejoignis M. de Lambert au centre de ses troupes. Je lui demandai un bataillon de renfort, affirmant que, sur Textréme droite, les retranchements étaient en fort mauvais état et faciles à enlever.
Nous avions très peu d'infanterie et beaucoup de cavalerie, composition habituelle des corps d^avant-garde, mais peu favorable pour enlever des retranchements. Le général avait près de lui le beau régiment de hussards dont il était le clief, ses cinq escadrons au grand complet; il fit mettre pied à terre à trois cents hussards et leur dit : « Mes « enfants, je vais vous procurer une belle occasion de u vous distinguer, vous allez enlever ces retranchements « en compagnie des grenadiers trop peu nombreux. Eu « avant! à la carabine! » Un hourra répondit à cette harangue; le général ajouta quatre compagnies d'infanterie à ces cavaliers, et me promit de retarder l'attaque du centre et de Paile de droite, pour me laisser le temps d'arriver et d''opérer sur la gauche.
Pour calmer Timpatience des troupes, le général de Lambert ordonna de tirer quelques coups de canon sur les pièces braquées au haut des fortifications de Borissotî, un hourra frénétique poussé sur toute la ligne y répondit, donna le signal de Passaut, et attira les forces ennemies sur la gauche de la tête de pont; il me fut facile alors de pénétrer, avec mes premiers tirailleurs et les hussards qui purent me suivre en courant, par une barrière mal défendue. Nous fûmes ainsi cause de l'abandon immédiat de la tête de pont, car, se voyant attaqués à Timproviste jusque dans l'intérieur de leurs retranchements, les ennemis s'enfuirent par le long pont de chevalets qui conduit à Borissotî, espérant avoir le temps de le brûler ou de le couper. Mais
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vainqueurs et vaincus entrant péle-méle dans la ville empêchèrent la destruction du pont.
J'appris que le comte de Lambert venait d'être blessé à Tépaule par une balle, en suivant ses troupes à Tassaut; j'accourus auprès de lui pour m'informer de son état et lui faire mon rapport : « Cela n'est rien, je l'espère, c'est un peu douloureux, me dit-il; soyez tranquille, je ne vous oublierai pas. » Effectivement, M. de Lambert voulut bien dans son rapport faire Téloge de ma conduite et signaler que j'étais entré le premier dans la tête de pont; je reçus peu de temps après la croix de chevalier de Saint- Vladimir.
Je suivis M. de Lambert dans Borissofi, évacué précipitamment par les Saxons. L'ordre étant rétabli dans cette petite ville, on installa le général blessé dans une maison de très belle apparence, habitation de l'ex-commandant de Minsk. Je remarquai dans le salon une cheminée, luxe très rare dans ces contrées; je ne mentionnerais pas cette particularité, si elle n'avait pas eu un résultat fort important : dans cette cheminée, un grand feu achevait de consumer des papiers; je pressentis leur importance et me précipitai pour en retirer quelques lambeaux, j'eus le bonheur de trouver, parmi eux, une lettre du marcchal duc de Bellune adressée au général Bronikowski, gouverneur de Minsk *
« Monsieur le Gouverneur,
« Mon aide decamp, le prince Sulkowski, qui vous remet- « tra cette lettre, est chargé en même temps de surveiller « l'exécution des ordres qui y sont joints. S. M. l'em- « pereur Napoléon doit arriver après-demain 23 à a Eorissofifet sera le 25 à Minsk. Les longues marches a que son armée a dû faire, ainsi que les nombreux et gio-
« rieux combats qu'elle a livrés, nécessitent du repos et « des vivres, tenez- vous en mesure, que tout soit prêt; il « y aura surtout beaucoup de chaussures à remplacer.
« Maréchal duc de Bellune, »
On comprendra notre surprise en apprenant ainsi que le lendemain nous aurions toute la Grande Armée sur les bras! M. de Lambert me dit : « Portez sur-le-champ cette « lettre à Tamiral Tchitcha[^'off ; vous ajouterez que je ne « !.',arde ici qu'un faible détachement, tout le reste de (( Tavant-garde va se porter immédiatement sur la route « d'Orcha. Forcé, par suite de la gravité de ma blessure, de « garder le lit, je donne le commandement au général (( comte Pahlen : si j'avais pu monter à cheval, je n'aurais « cédé à personne l'honneur de commander d'aussi braves « soldats. »
Je partis tout de suite, laissant mes gens et mon équipage à Borissoff, recommandant à mon domestique de demander un logement pour me reposer, ma mission remplie.
Je trouvai l'amiral en chemin ; ayant appris la nouvelle de la prise de la tête de pont, il était monté à cheval et accourait avec tout son état-major examiner la position. Je lui remis la lettre du duc de Bellune, et répétai les paroles du comte de Lambert. Après m'avoir écouté très attentivement, il me répondit : « J'ignorais la blessure du « général de Lambert, je vais causer avec lui et voir ce a qu'il y aura à décider. » Malgré la rapidité de notre course, j'achevai le récit du combat de Borissoff. i:lentré en ville harassé de fatigue, je me dirigeai vers mon logement, je soupai rapidement et me couchai.
Le lendemain, 22 novembre, j'allai voir M. de Lan-
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geron, établi avec sa division en avant de la tête de pont; tout le corps d'armée le rejoignit dans la soirée et bivouaqua sur la rive droite de la Bérczina, séparée de la ville par un pont d'une longueur démesurée, à cause des marais qui existent sur la rive gauche, je revins coucher en ville.
Le 23, l'amiral réunit tous les généraux en conseil de guerre, il attendait avec impatience des nouvelles de Pavant-garde qui avait passé la nuit à Lochmitza, à six verstesde nous, et devait ensuite se porter sur Bobr. Le soir, je dînais chez madame Rochmanoff, femme de Tintendant en chef de notre armée. — J'étais très lié avec lui, il avait habité longtemps Odessa avant d'être gouverneur civil de Cherson. — Au milieu du dîner, nous vîmes accourir des hussards russes faisant partie de Pavant-garde ; leurs chevaux étaient blancs d'écume, ils criaient : Frantzouzi! et se dirigeaient vers le pont. Madame Rochmanoff, saisie de peur, heureusement pour elle, voulut absolument repasser tout de suite la rivière pour se diriger sur Minsk, malgré tous mes efforts pour la rassurer; j'insistais pour avoir au moins le café : « Venez le prendre à Minsk w, me répondit-elle.
Le nombre des fuyards augmentait de minute en minute, ces mêmes soldats s'étaient cependant bravement battus l'avant-veille. Au lieu de courir à mon logement et de donner l'ordre à mes gens dépasser sur l'autre rive, j'essayai d'arrêter les fuyards; peine perdue. En proie à une terreur panique, ivres de peur, si je puis m'exprimer ainsi, ils criaient : « Frantzouzi! Frantzouzi! » hors d'état de dire autre chose. Quelques pièces de canon suivies de leurs caissons traversèrent la ville au galop, renversant, écrasant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il fallut suivre le torrent, je me dirigeai vers le pont, j'y
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troiivni madame de Lambert nu-iéte; parvenue à arrêter quelques hussards (ie son mari, elle leur disait en russe : u Enfants, abandonnerez-vous votre général blessé? « Ils mirent pied à terre et portèrent leur chet sur leurs épaules; quatre hussards à cheval, conduisant en main les chevaux de leurs camarades, se mirent en tète du cortège pour lui faire place et protéger la marche du blessé jusque de l'autre côté de cet interminable pont.
Je profitai de Tescorte pour traverser la Bérézina au milieu de la mêlée, et, après avoir risqué vingt fois d'être écrasé ou précipité dans la rivière, j'arrivai au bivouac de M. de Langeron; j'y attendis vainement mes chevaux et ma voiture, je n'avais pas même de manteau.
L'amiral se mettait à table avec ses officiers, il dut laisser son dîner servi et repasser comme moi ce maudit pont i\ pied. Dans l'espace d'une demi-heure tout fut fini, c'està-dire que sur dix mille hommes et douze pièces de canon formant la division d'avant-garde, mille hommes seulement et deux canons traversèrent, le reste fut pris ou dispersé. Cinquante chasseurs français de la division Legrand, sous l'empire d'une forte ration d'eau-de-vie, avaient surpris les vedettes de notre avant-garde devant Lochmitza; les chargeant avec fureur, ils étaient arrivés avec eux jusqu'à la place de ce petit bourg et avaient ainsi causé une panique qui entraîna la déroute de tout le corps.
Jamais ce pauvre Pahlen ne put réunir cent hommes pour charger les chasseurs français ; à la tête, depuis la veille seulement, de cette division et inconnu de ses soldats, il fut entraîné malgré lui par la masse des fuyards; il arriva à notre bivouac dans un désespoir impossible à rendre.
Cet événement eut des suites bien graves; les auteurs qui ont parlé de cette célèbre retraite : M. de La Beaume,
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le comte de Ségur, le baron Fain, M. de Norwins, même M. Boutourlin, aide de camp de Tempcreur de Russie, ignorant les motifs et les détails de notre déroute, Tont attribuée ù des causes extraordinaires, tandis qu'elles étaient toutes naturelles : je viens de le prouver par le récit simple et exact de ce qui s^est passé. J'ai lu avec soin tous les ouvrages des officiers français qui ont raconté cet étrange abandon de la ville de Borissoff, dans le moment où les Russes devaient tout tenter pour s'y maintenir; j'ai lu également la relation de M. Boutourlin sur la campagne de 1812, aucun de ces historiens ne donne une explication exacte de cette échauffourée, faute par eux d'avoir puisé leurs renseignements à la véritable source. Un seul ouvrage, peu connu, rend bien compte de Tattaque de la tête de pont et de la déroute de l'avantgardc russe commandée par le comte Paul Pahlen ; cet ouvrage est intitulé : Mémoires pour servir d l'histoire de la guerre entre la France et la Russie en 18 12, avec un atlas militaire, par un officier d'état-major de Tarmée française, 2 vol. Londres, 181 5.
Dès que Tamiral fut sur l'autre rive, craignant d'un instant à l'autre l'apparition de toute la Grande Armée, dont il ignorait la force, il fit couper le pont en deux endroits, ce qui rendit impossible toute communication avec la rive opposée.
Vers le soir, je n'avais aucune nouvelle de mes gens, je désespérais de jamais rien revoir de ce qui m'appartenait, lorsque mon Cosaque se présenta devant moi, il m'apportait, chose inestimable pour Tinstant, mon manteau! et tenait en main mon meilleur cheval de selle, tout harnaché. Cet homme intelligent et dévoué me raconta qu'a la première alerte, il était accouru, trouvant mes gens occupés à manger; il eut beau leur dire : Attelez vite et
sauvez-vous, ils ne voulurent pas le croire; alors il avait pris mon manteau déposé sur le siège de mon britchka, et avait sellé un cheval en toute hâte. Parti au galop, il trouva le pont coupé. Un Cosaque ne s'arrête pas devant pareille dilhculté, habitué à rencontrer sans cesse des obstacles : on ne passe plus ici, il faut passer ailleurs, se dit-il. Descendant la rivière, il découvrit un gué à une lieue de là et vint me chercher « où je devais être ». Je Tembrassai, tant j'étais ravi de cette marque de dévouement. Muni de ce précieux manteau, j'allai coucher au bivouac des aides de camp du comte de Langeron; le froid redoubla cette nuit; aussi le bonheur déposséder mon manteau doublé de fourrure me fit oublier mes autres pertes.
Le 24 au matin, mon domestique soldat parut; il se jeta à mes pieds en me demandant pardon; tout ce que je possédais au monde était au pouvoir des Français. Il rapportait seulement un petit sac contenant mes effets de nuit. Les F"rançais arrivaient à mon logement au moment où il essayait de prendre mon nécessaire, renfermant mes bijoux, mon argent, mes papiers ; le nécessaire confectionné avec une pièce de bois de rose de la palissade d'Anapa! Il me restait pour toute fortune une chemise de nuit, des peignes, des pantoufles, la chemise que j'avais sur le corps, trois mouchoirs, cent roubles en papier dans mon portefeuille, un cheval et surtout mon manteau. Dans la première journée, on rallia les troupes dispersées; peu de hussards manquèrent à l'appel, la plupart suivant la rive gauche de la rivière jusqu'à Bérézino, avaient trouvé un pont; ils purent rejoindre le quartier général; six pièces de canon ne reparurent jamais.
Dans la soirée, le colonel Michel Orloff, à la tête d'une reconnaissance, rencontra un détachement de Cosaques, apportant une lettre du généralissime prince Koutousoff
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pour Tamiral; ces Cosaques relevaient de rhetmaa Platoff, commandant les Cosaques du Don.
La lettre annonçait que la grande armée française, désorganisée, indisciplinée, approchait. Pour sauver le plus de monde possible, Napoléon se hâterait certainement de passer la Bérézina; Tamiral devait donc à tout prix retarder ce passage, pour laisser le temps au généralissime d'opérer sa jonction avec le corps du prince Wittgenstein etavec l'hetman Platotî. Le prince Koutousoff terminait sa lettre en ces termes : a Vous avez affaire à « Napoléon, général du plus grand génie, il fera eertai- (( nement une démonstration de passage sur un point, « pour attirer votre attention, tandis qu'il Teffectuera « sur un point opposé; donc, prudence et vigilance. » Informé, renseigné, conseillé par son général en chef, l'amiral dut se conformer aux avis donnés par son supérieur. Les Cosaques, tout en remplissant leur mission, avaient ouvert leurs yeux bien grands; ils donnèrent au colonel Orloff de nombreux renseignements sur la situation de l'armée française.
L'amiral envoya un détachement de troupes légères sur la rive droite de la Bérézina, pour essayer de se mettre en communication avec le prince Wittgenstein ; le commandant de ce détachement avertit Tamiral que les P^-ançais paraissaient vouloir établir un pont à Stud'ianska, à vingt-cinq verstes en amont de Borissoff, endroit très marécageux et par conséquent peu favorable à la construction d'un pont. L'amiral, persuadé que Ton voulait attirer son attention sur ce point, tandis qu'on cifcciuerait le passage ailleurs, à Bérézino par exemple, qui possédait une bonne route et un pont solide, donna l'ordre à tout son corps d'armée de se porter sur Bérézino. Le comte de Langeron seul, avec quatre mille hommes,
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resta devant Studianska pour observer les mancjcuvres de l'ennemi.
Bérézino se trouvait à vingt-cinq verstes en aval de Dorissoff; on marcha toute la nuit avec un froid terrible et des ciiemins exécrables. Arrivés le 25 au matin à Bcrczino, nous n^aperçùmes aucune trace de l'armée française. L'amiral commençait à craindre d'avoir fait une faussa manœuvre. Dans la soirée, il acquit la certitude que cette marche fatigante avait été très favorable à Napoléon; un aide de camp du comte de Langeron vint lui annoncer que le génie français établissait un pont de chevalets en face de lui , les travaux étant protégés par une batterie de quarante pièces de gros calibre. M. de Langeron possédait seulement huit pièces; craignant d'être écrasé par des forces tellement supérieures, il se retira sur Borissod" pour se réunir au détachement qui occupait la tête de pont, et attendre de nouveaux ordres.
Malgré les chemins exécrables par lesquels nous devions passer, le 26 au matin, nous étions de retour à la tête de pont, mais avec des troupes et des attelages éreintés, laissant de nombreux traînards, occupés en grande partie à retirer des canons et des fourgons embourbés dans des fondrières; on consacra la journée du 27 à rallier tout le monde.
Le 28, dès la pointe du jour, nous nous portions sur Studianska; je suivais le 22" régiment de chasseurs; heureusement pour moi, je rencontrai M. de Langeron : « Rochechouart, laissez les chasseurs, me dit-il, ils vont « suivre la grande route; venez avec moi, je vais occu- « per un bois avec deux bataillons de grenadiers et un « régiment de Cosaques du Don. » Arrivés à la lisière du bois en question, trois escadrons de cuirassiers du corps du général Oudinot nous chargèrent, sabrèrent et mirent
en déroute nos grenadiers ; nos Cosaques, au contraire, résistèrent et nous permirent de rallier le gros de Parmce. Quant au 22* chasseurs, écrasé dans cette malheureuse journée, chargé par un régiment de cuirassiers, pris en flanc par une batterie d'artillerie, il rentra au camp avec cent cinquante hommes, trois officiers et son drapeau.
II était parti le matin avec deux mille hommes. Trois jours plus tard, douze cents hommes de ce régiment faits prisonniers, profitant du désarroi général de Tarmée française, parvinrent à s'échapper.
Grâce à notre fausse manœuvre sur Bérézino, l'armée française put traverser la Bérézina, dernier cours d'eau assez important pour Tarréter; seule, la division Parihouneaux, forte d'environ quatre mille hommes formant l'arrière-garde, étant coupée, dut mettre bas les ^rmes et se constituer prisonnière de guerre.
Au chasse-neige qui nous avait aveuglés dans la journée succéda, dans la nuit du 28 au 29 novembre, un froid ■de 2b° Réaumur; il augmenta les jours suivants et atteignit So" Réaumur. Il me reste à raconter de bien grandes souffrances, d'effroyables désastres, à essayer •enfin de donner une idée de cette catastrophe, imai;e de la colère de Dieu appesantissant son bras sur les hommes.
Le 29 au matin, l'amiral organisa son avant-garde, composée uniquement de Cosaques; ceux-ci devaient marcher sur le flanc gauche de l'armée française, l'empêcher de s'écarter de ce côté, où elle aurait trouvé de meilleurs chemins et surtout des vivres abondants, tandis que notre corps principal la suivrait de très près. Malgré la dévastation totale du pays (nous trouvions toutes les habitations mcendiées), nous 'ne manquions heureusement pas de vivres, et nos chevaux recevaient régulièrement leur
nu COMTE Di: UOCHICCIIOllART. IÇ)?
ration d'avoine et de fourrasse; de plus, ils étaient ferres ù gi..cc, selon l'usage des pays froids.
Le 3o, je me trouvai à Tendroit où l'armée fran(,aise avait effectuéson passage; rien au monde de plus attribiani, de plus navrant ! on voyait amoncelés des cadavres d'hommes, de femmes et même d'enfants, des soldats de toutes armes, de toutes nations, gelés, étouffés par les fuyard;, ou atteints par la mitraille russe; des chevaux, des calèches, des canons, des caissons, des fourgons abandonnés. On ne peut imaginer un spectacle plus terrifiant que l'aspect des deux ponts rompus, la rivière gelée jusqu'au fond. Des richesses immenses gisaient éparses sur cette plage de mort; les paysans, les Cosaques rôdaient autour de ces monceaux de cadavres, enlevant les objets les plus précieux. Je trouvai mon domestique fouillant les coffres d'une calèche; il cherchait, me dit-il, à remonter mu garde-robe en chemises, mouchoirs, bas, etc., puisque, par sa faute, il avait laissé tout prendre. Je vis sur le pont une malheureuse femme assise, ses jambes pendaient ■en dehors du pont, prises dans la glace, elle tenait collé à son sein un enfant gelé depuis vingt-quatre heures; elle me supplia de sauver cet enfant, ne s'apercevant p:is qu'elle me présentait un cadavre! Elle-même ne pouvait •mourir malgré ses souffrances; un Cosaque lui rendit le service de lui tirer un coup de pistolet dans l'oreille pour faire cesser cette déchirante agonie!
Les deux côtés de la route étaient jonchés de morts dans toutes les positions, ou d'hommes expirant de froid, de faim, de fatigue, les vêtements en lambeaux, nous suppliant de les faire prisonniers. Ils énuméraient tout ce qu'ils savaient faire; nous étions assaillis de cris: « Mon- « sieur, prenez-moi près de vous, je fais la cuisine, ou r. je suis valet de chambre, ou coiffeur; pour l'amour de
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« Dieu, donnez-moi un morceau de pain et un lambeau « d'étoffe pour me couvrir. » Malgré tout notre désir, nous ne pouvions malheureusement rien faire.
La division Langeron suivait de si prés l'armée française, que les fourr'ers de notre corps arrivaient avant tjue les officiers de Tétat-major de Napoléon eussent quitté la seule maison restée intacte; nous avions donc tout intérêt à la conserver, et. par un accord mutuel, ils y laissaient établir le logement du quartier généial russe. Toutes lesautres maisons étaient pillées et incendiées; les Français brûlaient les villages où ils avaient trouvé un abri pendant la nuit, pour essayer d'arrêter notre poursuite. On réservait au comte de Langeron la chambre occupée par Napoléon; les aides de camp et les officiers d'ét-tcmajor se partageaient les autres pièces. Nous trouvions ordinairement sur la porte, écrits à la craie, les noms des officiers d'ordonnance du monarque français qui avaient occupé la chambre avant nous. Mes camarades me signalèrent celui du baron de Mortemart, inscrit sur une porte. C'était évidemment : Casimir, duc de Mortemart; — l'Empereur reconnaissant seulement les titres qu'il dominait, l'avait lait baron. — La chambre me fut attribuée; elle se trouvait donc occupée d'abord par un Rochcchouart, aide de camp de i'Kmpereur des Français, puis par un Rochechouart, aide de camp de l'Empereur de Russie; cette singulière coïncidence se renouvela jusqu'à Smorghoni.
A partir du i" décembre, on ne songeait plus à se battre, mais à marcher le plus rapidement possible sur Vilna. Les Français comptaient y trouver des vivres, des vêtements, de la chaussure, en un mot, s'y refaire; les Russes les poursuivaient, pour hâter la sortie du territoire moscovite. Ma mémoire conservera tant que je vivrai
le souvenir des misères que nous voyions, des cris de douleur ijue nous entendions, sans pouvoirporter secours aux mallieureux qui nous imploraient. Ce spectacle désolant se reproduisait chaque jouretà chaque instant; néanmoins, nous ne pouvions sans une profonde émotion entendre ces appels désespérés!
A Smorghoni , }e rencontrai trois officiers, aides de camp de Fempereur Alexandre : le comte Stanislas Potocki, le comte Branicki et Lambsdorf, fils du gouverneur des grands-ducs Nicolas et Michel, frères cadets de TEmpereur ; les deux premiers, très riches, se faisaient suivre de grandes provisions en vins, liqueurs, sucre, thé, etc., etc.; ils nous proposèrent fort aimablement, à Lainbsdorf et à moi, de vivre tous les quatre ensemble; ce que nous acceptàrnes avec reconnaissance. M. de Langeron me donna un cheval; j'achetai à un Juif un petit traîneau , j''insiallai dessus mon domestique et moti modeste bagage; mon fidèle Cosaque conduisait mon cheval de selle, lorsque, succombant au froid, je m'etifermais dans la calèche de Lambsdorf, montée en traîneau.
A Oschmiana, notre société s'accrut de M. de Vlodeck, également aide de camp de TEmpereur; il arrivait du grand quartier général qui ne pouvait suivre les Français aussi vite que nous, car il était impossible d'engager des troupes sur une route où tout était tellement ravagé, incendié, dévasté. M. de Vlodeck obtint la pertnission de venir à Tavant-garde, il se joignit à nous. L'armée de Koutousoff, quittant la route, se jeta à droite et à gauche; elle trouvait encore quelques vivres, mais soutirait comme nous de ce froid inouï. A Oschmiana, je fus témoin de plusieurs faits qui compléteront la peinture des horribles souffrances endurées par les débris de la plus
iqS mémoires inédits
belle et de la plus vaillante armée du monde. J'entrais dans un kartchma, cabaret tenu par un Juif, je cherchais une pelisse en peau de mouton pour mon domestique. J'aperçus deux hommes d'une maigreurincompréhensible, ayant pour tous vêtements un caleçon, des bas déchirés, pas de chaussures, un mauvais gilet, pas de chemise, et pour coilTure un bas de soie noii^e dont le pied pendait négligemment derrière la tête. Ces deux hommes parlaient portugais; à mon entrée, Tun d'eux dit à son camarade : « Voici un officier, implorons-le. « Je m'approchai et leur dis également en portugais : « Que désirez-vous, messieurs?» Ils parurent fort étonnés d'entendre un officier russe parler leur langue : « Si vous êtes chrétien, au « nom de tous les saints, venez à notre secours, je m'ap- « pelle le vicomte d'Asséca, je suis de la maison de Souza ; « mon camarade et moi, nous appartenons au corps « commandé par le marquis d'Alorna, réuni à Farmée « française. Une bande de Cosaques nous a surpris avant- « hier, dans ce cabaret, où nous essayions de nous « réchauffer, ils nous ont enlevé nos uniformes et nos <( bottes; nous n'avons ni bu ni mangé depuis vingt- '( quatre heures, ce gueux de Juif prétend qu'il n'a rien « pour lui-même. Pendant que les Cosaques nous dévali- « saient, j'ai caché dans le poêle une bourse bien garnie, « elle nous permettra d'acheter des vivres, si nous pou- « vous sortir de cette maudite auberge; toute notre espé- « ranceest en vous, nous implorons le chrétien et l'offia cier; de grâce, sauvez-nous! » — Je lui répondis : « Je « ferai mon possible, c'est très difficile, mais je tenterai tt tout, en souvenir du bon accueil que j'ai reçu en Force tugal en 1801 et 1802. »
11 fallait avant tout trouver deux pelisses pour ces messieurs, puis ils monteraient alternativement sur mon traî-
nciui; j'appelai le cabaretier,et tirant de ma bourse un bille de cent roubles : a Voilà pour trois schoubi. » La pelisse en peau de mouton portée par les paysans russes s'appelle schoiiba, au pluriel schoubi. — « Vous tn'en donneriez le « triple que je ne pourrais vous en procurer une seule. — a Ah ! c'est ainsi ! m'écriai-je en le saisissant par la barbe ; (( m vasd'abordmedonnercellequetuassurledos,etjejure (( que tu trouveras les deux autres, ou je ne te laisserai pas ({ un poil de barbe !» Et je commençais à secouer sa barbe si vigoureusement, qu'il poussait des hurlements affreux ; sa famille accourant me fournit les trois pelisses, dont deux de femme cachées dans le grenier. J'en donnai une à chacun de mes Portugais, et la troisième à mon domestique qui attendait l'issue de mon marché. Une pelisse neuve vaut dix roubles, et je payais cent roubles trois vieilles pelisses; cet acte généreux, vu la circonstance, mais équitable, fit oublier à mon Juif mes procédés un peu cosaques. Il nous témoigna sa reconnaissance en nous offrant à chacun un verre d'eau-de-vie, nous suppliant seulement de ne pas dire qu'il en avait, car il serait dévalisé partons les passants. L'affaire terminée heureusement, j'emmenai ces messieurs; mon domestique leur donna une paire de bottes prise à la Bérézina, elle servait à celui qui marchait; arrivés à Vilna, ils trouvèrent, avec leur argent, le moyen de se tirer d'affaire. Je ne pensais plus à cet épisode lorsque, deux mois après, me trouvant à Pétersbourg, le vicomte d'Asscca se présenta chez moi. J'eus de la peine à reconnaître dans l'élégant et beau jeune homme le misérable débraillé que j'avais recueilli. Il me combla de remerciements et de bénédictions, et me raconta qu'à Vilna, un général russe de sa connaissance lui avait fait donner l'autorisation d'aller à Pétersbourg en attendant sa délivrance comme prisonnier de guerre. Je le retrouvai
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à Paris en 1816; il était établi au Brésil, ministrederirîtérieur, et un personnage très important.
Après mon ex;:éciiiion au cabaret juif, je retrouvai mes camarades et les fis rire aux larmes par le récit de mon aventure. Bien entendu, mes Portut^ais furent invités à dîner avec nous. Le repas terminé, nous allions quitter Oschmiana pour aller coucher dans un château appartenant à un ami du comte Potocki, lorsqu'un squelette habillé en femme se présenta à nos yeux, nous demaniant à manger; après avoir dévoré tout ce qu'on put lui donner, elle s'écria : « Messieurs, prenez- moi, je suis « jeune et belle, je ferai tout ce que vous voudrez. » Pauvre femme! malgré toutes ses offres, nous la laissâmes là; au moins elle était rassasiée.
En traversant cette malheureuse ville d'Oschmiana, nous vîmes une centaine d'officiers prisonniers, entassés dans la geôle de Tendroit, derrière les fenêtres garnies de barres de fer; ces malheureux étaient en manches de chemise, ayant été dépouillés par les Cosaques de leurs habits, pantalons, etc. En nous voyant, ces infortunés nous appelèrent à travers leurs barreaux; ils demandaient à manger et du feu, et joignaient de grands gestes à leurs cris déchirants. Des spectacles aussi tristes se représentaient à chaque pas; je fus donc bien surpris de voir mes camarades s'approcher, leur faire distribuer le reste de nos provisions et quelques vêtements, puis se rendre chez le starotz, nom slave donné au maire ou chef de village. Ils exigèrent de lui que l'on chauffât le poêle de leur prison; enfin, ils laissèrent de l'argent pour qu'on leur achetât des vêtements, du pain et de la viande, menaçant d'une punition sévère, si l'on n'avait pas égard à leurs ordres. Je demandai à Wlodeckle motif de cet intérêt extraordinaire, il me répondit : « Ce sont des francs-
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a maçons; ils nous ont lait le signe de détresse; étant « francs-macons nous-mêmes, nous avons dû secourir « nos frères, puisque nous le pouvions. »
Le I I décembre, à midi, par un froid de 29" Réaumur, j'entrai dans Vilna, blotti avec Lambsdorf dans le fond de sa calèche; notre voiture s avançait avec difîiculté au milieu des monceaux de cadavres humains, étendus gelés sur le chemin, de centaines de chevaux morts de faim, de froid, ou les membres cassés, car ils n'étaient pas ferrés à glace; nos domestiques marchaient devant la calèche, rejetant à droite et à gauche les cadavres qui obstruaient la route ! On nous assigna pour logement une maison convenable, mais déjà occupée par des officiers français et polonais, blessés ou malades; le propriétaire de la maison, préférant loger quatre aides de camp de l'Empereur plutôt que des ennemis à moitié morts, les fit transporter dans un couvent et nous donna leurs chambres, bien chauffées, luxe inappréciable avec une température pareille.
Il est impossible de se faire une idée de Vilna pendant les quatre jours qui suivirent notre arrivée; nous trouvions entassés dans des couvents : Français, Polonais, Allemands, Espagnols, Italiens, Portugais prisonniers, blessés ou malades. Il fallait caser tout le monde. Heureusement, l'administration française avait accumulé dans d'immenses magasins des provisions et des vivres qu'elle n'avait pu utiliser, étant poursuivie de trop près par les Russes. Des distributions furent réparties entre tous. La neige glacée qui couvrait les rues assourdissait le bruit des voitures circulant sans cesse, mais n'empêchait pas d'entendre les cris des blessés demandant à manger, des conducteurs excitant leurs chevaux; bref, on ne savait où se cacher pour avoir une heure de sommeil. Mon premier
MEMOIRES INEDITS
soin fut de rechercher si Casimir de Mortemart n'était pas blessé ou malade dans quelque maison de la ville. Dans mes courses, je rencontrai Charles de Saint-Priest, aide de camp de l'empereur Alexandre; lui aussi cherchait s'il ne trouverait pas un parent ou un ami. Nous étions absorbés par la même pensée de soulager nos malheureux compatriotes privés de nourriture, d'habillements et de soins médicaux.
Grâce à notre titre d'aides de camp de TEmpereur, nous espérions leur obtenir tous les secours possibles, certains que l'empereur Alexandre nous saurait gré de ce que nous ferions; on attendait le Tzar, mais les malheureux ne pouvaient attendre. Un spectacle hideux s'offrit à nos yeux, le i5 décembre, dans un couvent de Basiliens : on avait jeté par les fenêtres de tous les étages non seulement des morts, mais encore des vivants, pour placer, nous dit-on, les blessés et les malades russes qui arrivaient en foule : « Passe pour les morts, m'écriai-je; mais « nous ne pouvons le tolérer pour ceux qui, en tombant, a crient miséricorde. » Ces malheureux, encore vivants, voyaient se joindre à leurs souflVances la menace de Pacte le plus barbare. Saint-Priest arrêta au nom de l'Empereur cette exécution inhumaine, et moi, je courus chercher un détachement de la garde impériale russe ; avec ce renlon, il nous fut facile de rétablir Tordredans ce couventhôpital et de faire replacer dans des chambres tous ceux qui respiraient encore, un peu serrés, il est vrai; mais il fallait abriter ennemis et amis. Enfin, deux officiers d'administration reçurent l'ordre, au nom de l'Empereur, de faire distribuer : couvertures, vivres, médicaments aux blessés étrangers, qui nous comblèrent de remerciements. En sortant, un jeune officier nous dit : « Vous êtes cer- « tainementdes gentilshommes français, venez avec moi,
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« je vais vous mener dans un bou^'c où sont entassés des « centaines d'ofTiciers; plusieurs sont morts depuis hier, « d'autres respirent encore, mais ils vont mourir de « faim; la plupart ont les pieds gelés, ils ne peuvent « comme moi se traîner. — Nous sommes effectivement « Français, répondis- je; conduisez -nous, heureux si « nous pouvons adoucir le sort de compatriotes. » Il nous introduisit dans un cabinet de quelques pieds carres, renfermant quatre-vingts malheureux morts ou mourants; un d'eux, se traînant sur les genoux, m'aborda : je reconnus le comte de Durfort, je le lis transporter dans une autre maison, avec M. de Montigny, Tofficier qui nous avait guidés. On enleva les morts, pour laisser un peu de place aux vivants, qui reçurent les secours exigés par leur santé. Charles de Saint-Priest et moi, nous employions toutes nos journées à adoucir le sort de ces malheureux. Je ne donnerai pas d'autres détails, le récit deviendrait monotone, car partout nous trouvions mêmes misères et mêmes souffrances.
L'empereur Alexandre arriva à Vilna le 22 décembre; la rigueur delà température suspendait forcément toutes les opérations militaires.
Ignorant l'état sanitaire d'Odessa, je demandai au prince Wolkonski, chef d'état- major de la maison de l'Empereur, la permission de me rendre à Pétersbourg pour remonter mon équipage et rétablir ma santé ébranlée par cette terrible campagne; ma poitrine surtout exigeait des soins, un peu de chaleur et un repos complet. Appelé dans le cabinet de service, le prince Wolkonski me dit : « Sa Majesté vous accorde un congé ; vous por- « terez une dépêche importante au prince Gortschakoff, « ministre de la guerre, et vous conduirez un prisonnier « distingué, le petit-fils du maréchal de Castries, aide de
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<i camp du maréchal Davoust;Sa Majesté Impériale lui « permet de passer Thivcr ù Pétersbourg; je Tai prévenu « de cette laveur; vous serez son gardien. Vous partirez li demain matin ; voici la dépêche, Targent pour le voyage « et le podoroge vous donnant droit aux chevaux de cour- « rier de rEmpereur;Sa Majesté met à votre disposition, « vu la rigueur du froid, un traîneau couvert. En arri- « vant, vous remettrez tout de suite la dépêche au ministre « de la guerre; vous demeurerez à Thôtel Desmoute ou « ailleurs, si vous préférez, vous ferez seulement con- « naître au prince Gortschakoti' le logement que vous « choisirez. »
Le maréchal de Castries, chassé par la Révolution, avait trouvé un refuge en Russie. L'impératrice Caiherine II lui offrit un commandement : " Je n'ai plus i< besoin de rien, répondit-il; je prie Votre Majesté de « reporter son intérêt sur mon petit-Hls, Edmond de a Castries ; il a six ans. «
L'Impératrice ordonna qu'on inscrivît ce jeune enfant comme cadet dans le régiment de la garde de Semenowski, dont le Grand-Duc héréditaire était le colonel. Edmond de Castries était rentré en France en i8o3. Le Grand-Duc, devenu l'empereur Alexandre, ayant reconnu le protégé de l'Impératrice parmi les prisonniers de Vilna, fort gracieusement lui assignait Pétersbourg pour résidence.
Je trouvai Edmond de Castries en rentrant à mon logement. La connaissance fut bientôt faite. Grâce à ma mission, j'allais voyager rapidement, sans bourse délier, et avec un charmant compagnon. Nos préparatifs se terminèrent promptement; ils consistèrent àgarnir lefonddu traîneau de foin, d'un matelas, avec de bonnes couvertures, nos manteaux de fourrures et deux pelisses en peaux de mou-
ton. Nous parlions à minuit, avec 28» Réaumurde froid, un magnirique clair de lune et une neige excellente pour un voyage en traîneau. Détail surprenant, en avançant vers le Nord, le froid devenait plus supportable; nous descendions à chaque relais prendre une tasse de thé bien chaud avec du rhum; pendant l'hiver, chaque m.aison de poste entretient toujours de l'eau bouillante dans un samovar, grande bouillotte en cuivre. Nous entrions le 28 décembre a Pétersbourg; je me rendis au ministère de la guerre. Un courrier, parti six heures avant nous de Vilna, avait annoncé notre arrivée; le prince Gonschakoli accueillit de Castries avec bonté et lui conseilla de loger avec moi jusqu'à mon départ. Ainsi huit pour moi cette terrible année 181 2 qui vit s'anéantir les rêves et la fortune de Napoléon.
Le baron Fain, secrétaire particulier de Napoléon, confident des pensées intimes de son maître, dit dans son Manuscrit de 1 8 1 2 : « Le blocus continental est sa pensée <f dominante; il en est occupé plus que jamais, trop peut- (i être! Maiscommcnt ne passelaisserscduirepardesespé- <( rances si près de se réaliser? » Pour arriver à mettre à exécution, avec certitude de succès, le blocus continental imaginé par Napoléon en haine de PAngleterre et devenu son idée fixe, le concours de la Russie était indispensable. Le traité de Tilsitt et l'entrevue d'Erfurt le faisaient espérer; mais l'empereur Alexandre promit là plus qu'il ne pouvait tenir. L'entrée des ports à peine interdite, des cris de détresse s'élevèrent de tous les points de l'Empire, la ruine du commerce était imminente; il fallait à tout jirix la conjurer. L'empereur Alexandre eut recours au paviilon neutre des États-Unis, et les transactions reprirent leur cours. Napoléon, voyant son plan échouer, adressa de vives remontrances à la Russie. Le baron Fain,
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dans son Manuscrit de 1812, reproduit la réponse du Tzar : « Je n'ai contracté aucune obligation qui puisse u erhpêcherle commerce de mes sujets avec les neutres : « le commerce russe était i;êné, il souffrait, il avait des (i droits à faire valoir auprès de moi; le premier était « l'existence ; après tant de sacrifices, vouloir le priver « de ce reste d'affaires avec les neutres était chose impos- « sible. »
Napoléon résolut de forcer la Russie à subir sa volonté, comme toutes les autres puissances du continent; la soidisant rupture du blocus continental par la Russie et la Suède amena la campagne de Russie.
Le plan de Napoléon était digne de son génie ; il rétablit d'abord le royaume de Pologne, réparant ainsi ce honteux forfait des temps modernes, l'anéantissement d'une grande nation; puis il entra en Russie en traversant le Niémen à la tête de cinq cent mille hommes divises en quatre armées : la première, à Tcxtrème gauche, commandée par le maréchal duc de Tarente, devait marcher sur Pétersbourg; la seconde, sous les ordres du duc de Reggio, manœuvrer entre le corps de Mac-Donald et la Grande Armée qui, commandée directement par l'Empereur, se dirigeait sur Moscou; enfin, la quatrième armée, sous les ordres du prince Schwarzemberg, dev;iit opérer en Pologne russe, en Podolie, en Volhynie et en Ukraine.
L'armée russe, attaquée en demi-cercle, avait dû ie retirer. Napoléon croyait la Russie écrasée après la sanglante bataille de la Moskowa et son entrée à Moscou ; mais ses lieutenants n'avaient pas exécuté ses ordres. Le duc de Tarente, au lieu de marcher sur Pétersbourg, s'arrêtait trois mois à faire le siège de Riga; le maréchal Oudinot, blessé, cédait le commandement de son corps
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au ycnéral Gouvion Saint-Cyr, qui n'osa pas marcher en avant; le prince Schwarzcmbcri; voulut Jouer le général Tormasotf et fut Joué par Tarn irai Tchitchagoff, qui laissa le général Sacken avec trente-cinq mille hommes devant lui, marcha sur Minsk, détruisit les magasins et essaya de couper la retraiie de Tarmée française. Ainsi abandonné et mal servi, Napoléon, croyant ses ordres exécutés, attendait à Moscou le résultat de ses combinaisons; pouvait-il agir autrement? La détermination formelle de l'empereur Alexandre de n'entamer aucune négociation tant que le territoire russe ne serait pas évacué par Tarmée française, et Tincendie de Moscou, ouvrirent enfin les yeux du grand capitaine! Il songea à la retraite. Nous avons vu le froid et la famine anéantir cette belle armée et toutes les combinaisons.
Si Napoléon avait été retenu quarante-huit heures de plus à Moscou ou avant d'arriver à la Bérézina, il eût trouvé cette rivière gelée Jusqu'à fond, aurait pu passer où il aurait voulu, et sauver son artillerie, ses caissons, ses biigages; cette ressource lui échappa.
Le plan de Napoléon était admirable et la réussite certaine, selon toute probabilité humaine; seuls les décrets de la Providence, mettant en défaut toute prévoyance, ont accompli ce grand désastre et Font rendu irréparable.
Je fus très souffrant en arrivant à Pétersbourg, Je toussais sans m'arrêter ; dès que Je me trouvai mieux, j'écri-J vis au duc de Richelieu, ce qui m'avait été impossible depuis mon arrivée à la division Langeron. Je lui racon-' tai tout, évitant cependant de lui parler de ma santé.' Madaine Narishkin, toujours aimable pour moi, avait porté à la connaissance de l'Empereur mon désastre de Borissoff; le ministre de la guerre reçut l'ordre de me rembourser intégralement la valeur de mes pertes, et Je
2oS MÉMOIRES INEDITS
m'empressai de remonter mon équipage de campagne. M. de Richelieu, ne me sachant pas malade, me répondit :
• Odessa, le 12-24 février iS:?.
« J'ai reçu, mon cher ami, votre lettre de Pétersbourg; « Langeron m'avait déjà informé du malheur qui vous « était arrivé; il y a du guignon à perdre son équipage (I dans une campagne où l'on prend tous ceux de l'eu- « nemi. Nous ne sommes pas heureux, il faut se résigner « à la volonté de Dieu et espérer qu'elle nous dédomma- « géra de tout ce que nous avons perdu. Si vous voulez « tirer sur moi une lettre de change de cent ducats, j'y « ferai honneur. Votre voyage à Pétersbourg ne me plait « pas ; pourquoi quitter l'armée, au moment où l'Empe- (( reur y vient, et où Ton va en avant? J'espère que vous « retournerez promptement ; il laut songer à faire votre « chemin et mériter les faveurs dont vous avez été com- « blé jusqu'à présent.
« Le consul et moi, nous vous avons écrit à plusieurs « reprises, probablement vous n'avez pas reçu nos lettres, (( j'y ai peu de regret, car elles vous auraient attristé. n Vous vous imaginerez sans peine ce que j'ai souffert; (( heureusement, la maladie est terminée partout, et grâce « aux mesures que j'ai prises, j'ai lieu d'espérer qu'elle ne (t se renouvellera pas. Sur une population de 36, 000 u âmes, existant à Odessa avant la peste, 2,660 per- '( sonnes sont mortes, soldats et galériens, tout compris. Je « suis bien aise que vous sachiez exactement ce nombre, u qui aura été exagéré, et que je crois au-dessus de la vé- <( rite, puisque bien des gens morts d'autres maladies « seront mis sur le compte de la peste ; dans mes autres « gouvernements, il est mort 1,087 personnes des villes (( et 937 dans les campagnes; je ne connais pas le nombre
nu COMTH DK ROCHKCHOUART. .iOC)
(( exact des morts à CalTa, il ne dépassera pas 800. Si, « comme je l'espère, le fléau ne se remontre pas, nous (( pourrons nous estimer heureux, puisque, par Pimpar- ({ (lonnable ignorance de nos médecins, depuis les prca miers jours de juillet, la peste existait dans Odessa, sans (t qu'ails s'en doutassent! Je vais prendre des mesures u pour que telle chose ne puisse jamais avoir lieu. Mai 11- (( tenant que tout est fini, j'écris à PEmpereur pour de- (i mander de venir à Tarmée, j'ai fait assez de sacrifices en (( restant ici ; à présent que je ne suis plus nécessaire, on (t ne peut pas me refuser le dédommagement que je ré- (( clame. J'attends la réponse avant peu, car j'ai écrit le « 19 janvier, par un courrier de la ville. Qu'on me perce mette de vous rejoindre, c'est la seule chose qui puisse (( me consoler de ce que j'ai souffert. Au reste, ma santé .( n'a jamais été meilleure; depuis votre départ je n'ai <( j:imais eu mal à la tête, et ma poitrine s'est tout à fait <( rétablie, tâchez de m'en dire autant de la vôtre; ne (• faites d'excès d'aucun genre, excepté ceux que votre état « exige de vous.
c; Le marquis de Castelnau, le consul vous disent « mille choses; il n'a péri personne de connaissance, le (( fléau a frappé les dernières classes du peuple; je vous u embrasse bien tendrement.
Les détails contenus dans cette lettre me permirent de rectifier à Pétersbourg les récits exagérés sur les conséquences de la peste, dans les trois gouvernements confiés au duc de Richelieu ; j'en parlai au ministre de l'intérieur, influencé par les rapports des envieux, qui voulaient diminuer la position du gouverneur général de la Nouvelle-Russie. M. de Richelieu réclamait la permission de
MEMOIKliS INKDITS
reprendre le commandement de sa division; la Providence lui réservait une autre mission, l'empereur Alexandre ne répondit jamais à son désir fréquemment manifesté. Les semaines s''écoulaient vite à Pétersbourg ; )"'avais présenté de Castries chez madame Narishkin et chez la comtesse Potocka, qui me recevaient en ami; nous nous amusions beaucoup, et ne manquions aucune fête, toutes les portes s''ouvrant devant nous. Le terme de mon congé de deux mois approchait, mais Thiver continuant ses rigueurs, on ne parlait pas de reprendre les hostilités. J : me présentai néanmoins chez le ministre de la guerre ■ « Rien ne presse, me dit-il, restez, je vous ferai prévcni. (' quand je serai en mesure de vous expédier au quartier « général, vous serez chargé d'une mission qui exigera (' une grande discrétion, et qui ne peut vous être confiée '< qu'au moment où votre départ sera décidé. Amusez- '( vous en attendant, je vous préviendrai six heures avant <> le moment de votre départ. »
Le mois de mars s'écoula ainsi ; le 3 avril, le prince (jortschakolï me manda : « Vous recevrez en renirani « chez vous, me dit-il, la visite du baron de Marschal, cx- « attaché à l'ambassade d'Autriche à Pétersbourg, chargé <c d'affaires depuis le départ de l'ambassadeur, le comte « de Saint-Julien; il vous demandera la permission dj « vous offrir une place dans sa calèche, jusqu'au grand « quartier général qui vient de quitter Kalisch pour se « porter en avant. Voici votre passeport, vous êtes accom- « pagné de voire secrétaire, vous comprenez quel est ce '( secrétaire ; vous partirez cette nuit, afin que Ton ne u puisse reconnaître votre compagnon; gardez le secret « absolu sur ce que je viens de vous dire, c'est essentiel. « Voici une dépêche pour Sa Majesté, une autre pour le « comie Ncsselrodc, plus mille roubles pour vos frais de
Di; COMTK DIC UOCHKCHOf Ain. 211
« voyage, car vous devez fort bien traiter votre secrétaire ;
« adieu, bon voyage ! »
Me conformant à ces ordres, à une heure du matin nous quittions Pétersbourg. Je ne perdis pas un instant pour franchir ces 460 lieues, et cependant Je ne rejoignis le grand quartier général que le 18 avril, à Lauban, petite ville de Saxe. Pour cacher Tarrivée du baron aux yeux des officiers de l'éiat-major de TEmpereur, qui. presque tous le connaissaient, je le laissai enfoui dans lavoiture et j'allai prendre les instructions du comte Nessclrode en lui remettant mes dépêches. L'annonce de l'arrivée secrète du diplomate autrichien tut accueillie avec un sensible plaisir, et me valut une réception ircs flatteuse ; le chef du cabinet de TEmpereur m'adressa force compliments sur la manière discrète dont je m'acquittais de ma' mission; il me recommanda de ne me montrera personne jusqu'au lendemain matin, ajoutant qu'à la^ brune, un officier d'état-major viendrait, de sa part, cher-cher mon secrétaire. Je rentrai à l'aubcj-ge, je soupai et me couchai, étant très fatigué; le baron ne me regardait plus, je dormis tranquille, enchanté d'être de retour à l'armée, car les opérations allaient bientôt recommencer. Deux jours avant mon arrivée, le 16 avril, le vieux feld-maréchal prince Koutousoff mourait à Bunzlau, en Silésie; les fatigues de la campagne de 1S12, les marches et contremarches sur les flancs de Napoléon, depuis la bataille de la Moskowa, et surtout l'hiver si rigoureux, avaient épuisé ce grand général, né en 1745, par conséquent âgé de soixante-huit ans ; on lui érigea un monument digne de lui.
'Le 19 avril, l'Empereur m'accueillit très aimablement. Sa Majesté séjourna plusieurs jours à Lauban ; avant de partir, il fit remettre un fort beau cadeau au propriétaire
MEMOIRES INEDITS
delà maison qu'il avait habitée ; celui-ci, néanmoins, présenta son mémoire au comte Tolstoï, grand maître de la maison : cinquante thalers pour fleurs mises dans Tescalier, trois thalers pour une bouteille de vin de Bouri;ogne, offerte à l'arrivée de TEmpereur. seize thalers pour draps de lit des laquais de Sa Majesté, etc., etc. ; la note fut acquittée sans réflexion : les Allemands ne font rien pour rhonneur.
Le 20 avril, on marcha de Lauban sur Reichenbach, cinq meilen ; le 2 1 fut consacré à visiter rétablissement des Frères moraves ou anabaptistes. L'Empereur se rendit en droski, accompagné de tout son état-major, au village qu'ils habitaient; descendu à Tauberge, il demandait un guide pour tout examiner: « Qui étes-vous .^ lui dit-on. <t — Je suis Alexandre. » La nouvelle se répandit rapidement, tout le village accourut pour acclamer le souverain, dont la bonté était proverbiale.
Le 22, Sa Majesté arriva à Bautzen, capitale de la Haute-Lusace ; le quartier général du roi de Prusse s'établit également dans la ville, et, depuis, les deux quartiers généraux se trouvèrent toujours ensemble, à moins que le manque de logements n'y mît obstacle. Le soir, toute la ville illumina, avec transparents aux armes de Russie ou au chiffre de l'empereur Alexandre.
Le 23, l'armée coucha à Radeberg, et le 24, entra triomphalement à Dresde : TEmpereur, jeune et beau, à la téie de sa garde et de la garde prussienne, avait à sa gauche le roi de Prusse et ses fils ; le plus brillant état-major du monde suivait ces deux souverains. Tous les habitants étaient rangés en haie dans les rues, et les jeunes filles jetaient des fleurs sur le passage de Leurs Majestés ; une magnifique illumination terminait la journée. La réception fut si cordiale qu'après la bataille de Lutzen, Napo-
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l'ion, rentrant à Dresde, répondit à la députation de la municipalité : « Vous mériteriez que je vous traitasse en <; pays conquis, je sais tout ce que vous avez fait pendant « que les alliés habitaient votre ville, j'ai Tétat des volon- X laires que vous avez habillés, équipés, armés contre « moi, je sais quelles insultes vous avez prodiguées à la « France, combien d'indignes libelles vous avez à cacher « et à brûler, vos maisons nous présentent les débris de (c vos guirlandes, et nous voyons encore sur vos pavés les « fleurs jetées par vos filles, sous les pas des monarques <; alliés, etc., etc. » (Baron Fain, Manuscrit de i8i3, !. I", p. 273.)
Le 24 avril coïncidant avec le samedi saint russe, on célébra, à minuit, dans la chapelle de TEmpereur la grand'messe, appelée dans le rite grec : messe de la Résurrection, et le lendemain, 25 avril, la solennité de Pâques russe, avec grand office, parade, dîner chez l'Empereur, et le soir, représentation de gala à l'Opéra ; on joua l.i Vestale en italien. Nous restàtnes six jours seulement dans cette charmante ville.
Le 29 avril, nous devions coucher à Geringswalde, mais la distance de neuf meilen étant trop forte, on bivouaqua en plein champ, par un temps superbe, pour permettre aux troupes de se reposer. Le 3o, on laissa les gros bagages à Geringswalde, pour accélérer la marche ; le quartier général alla coucher à Frohburg, et le lendemain, i" mai, à Borna ; l'ordre fut donné de se tenir prêt à monter à cheval à deux heures du matin. C'était la veille de cette journée mémorable, dimanche 2 mai, qui devait décider du sort de l'Europe, si nous étions vainqueurs.
A quatre heures du matin, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, accompagnés de leurs états-majors, arrivèrent à Pegau; le nouveau général en chef de l'armcc
prusso- russe, le comte de W'ittgenstein, attendait au rendez-vous. Le général de Wittgenstein acquit une grande réputation d'habileté dans la campagne de 1812, il sut maintenir ses positions et manœuvrer assez habilement pour ne pas se laisser entamer par le maréchal Oudinot ni par le général Gouvion Saint-Cyr. Il commit cependant, le 2 mai , une grosse faute d'imprévoyance, en faisant défiler toute Tarmée prussienne, infanterie, cavalerie et artillerie, devant Tarmée russe, pour se rendre à sa place de bataille. Cette manœuvre, qui pouvait très facilement se faire la veille, paralysa tous les efforts, en retardant de trois heures le commencement de la bataille. Sa seconde faute fut Péloignement de sa réser\'e, qui, forte de vingt mille hommes ci commandée par le général Miloradowiich, ne put prendre part au combat, et n'arriva sur le champ de bataille qu'à la nuit close et la retraite déjà commencée.
L'oflficier attaché à un quartier général connaît tous les épisodes d'une bataille par les rapports qui arrivent à •chaque instant; Je vais donc raconter ce que j'ai vu et entendu.
Tous les historiens admettent que Tarmée française fut surprise : Napoléon, trompé par une attaque des Prussiens vers Leipzig, ne croyait pas Tarmée russe aussi près de lui; de plu<;. il supposait que l'attaque commen- •cerait sur sa gauche, sa droite au contraire subit le premier choc.
L'armée alliée se composait de cinquante-cinq mille Russes, trente mille Prussiens, et d'une réserve de vingt mille Russes. L'armée française, commandée par le maréchal Ney, comptait à peu près le même nombre de combattants, mais très peu de cavalerie. Si, au lieu de commencer à onze licures, à cause du défilé de Tarmée
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prussienne, l'aitaque générale avait commencé à six heures du matin, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, n'aurait pas eu le temps d'arriver au secours de l'armce française, engagée dans une lutte inégale; suivant toutes les probabilités, elle devait succomber, surtout si la réserve russe, composée de la garde impériale, par eonséqucnt de troupes d'élite, n'était pas restée à trois lieues en arrière du champ de bataille.
Les Russes attaquèrent au centre les villages de Gœrschen et de Kaya ; ces deux villages ayant été pris et repri;> plusieurs fois dans la journée avec une égale bravoure dj part et d'autre, la situation restait indécise. Sur la droite, les Prussiens furent écrasés, la garde royale éprouva des pertes énormes : douze mille hommes, tués, blessés ou prisonniers. L'attaque de l'aile gauche avait été poussée vigoureusement; vers quatre heures du soir, on pouvait espérer encore un grand succès, malgré les pertes de Tarmée prussienne, mais à quatre heures un quart, tout changeait. Le vice-roi d'Italie, campé près de Leipzig, avec un corps de vingt-deux mille hommes, entendant la canonnade, arrivait en toute hâte; la gauche alliée dut plier devant ces nouveaux combattants; elle se défendit cependant bravement, en attendant la réserve. La garde impériale russe n'avait pas imité l'exemple du prince Eugène accourant au bruit de la canonnade de Luizen, elle attendit l'ordre de se mettre en marche; partie à cinq heures du soir, elle arrivait à neuf heures sur le champ de bataille. Il était trop tard, les villages de Gœrschen et de Kaya restaient déhnitivement au pouvoir des Français, le canon se taisait, chacun établissait son bivouac sur sa position.
Les rapports arrivèrent de tous côtés, ils ne parlaient que des pertes des Prussiens; celles des Russes étaient
iclaiivement peu importantes. Avec le secours de li réserve, ils pouvaient partaitcment reprendre la baiaillLle lendemain sur le même terrain ; mais le roi de Prusse, désolé des pertes énormes éprouvées par sa garde royale, fil décider dans un grand conseil de guerre, tenu en plein air, de se retirer au delà deTElbe pour prendre une forte position et attendre l'arrivée de nombreux renforts qui approchaient. Les rapports prouvèrent que Tarmée française avait subi des pertes importantes; elle laissait entre nos mains onze pièces de canon et de nombreux prisonniers. 11 fut impossible de modifier les idées du roi de Prusse, la retraite s'opéra pendant la nuit. Montés à cheval à deux heures du matin, nous en descendions à minuit à Geitch, village éloigné de trois lieues du champ de bataille, n'ayant ni bu ni mangé. L'effet moral de cette retraite précipitée fut immense. Napoléon sut en tirer un grand profit; ses bulletins annonçant dans toute l'Europe une victoire importante, empêchaient la défection des alliés chancelants et redonnaient courage à ses soldats. Le résultat contraire se produisait dans l'armée alliée, les soldats étaient braves et nombreux, mais n'avaient pas de chef capable de les conduire à la victoire ni de triompher du génie de Napoléon. Il a fallu que la Providence s'en mélàt singulièrement, pour égaliser les chances de succès et même faire pencher la balance du côté des alliés, quelques mois plus tard.
Le lendemain de la bataille de Luizen, le quartier général russe coucha à Pœnig; l'empereur Alexandre partit en poste avec son chancelier, pour étudier tranquillement à Dresde le parti à prendre. L'état -major mit deux jours pour parcourir ce chemin; l'Empereur séjourna à Dresde jusqu'au 8 mai.
Nous rejoignions le 9 l'armée russe à Bischoffswerda,