‹ Souvenirs sur la révolutionChapitre 9 sur 35 · DU COMTE DE R OC H KC HO C A UT. I · texte numérisé non relu

DU COMTE DE R OC H KC HO C A UT. I

de main; cette réserve fut formée de convalescents et de nouvelles recrues. La Volhynie était à une très grande distance; malgré les fortes marches imposées aux troupes, plusieurs régiments ne purent arriver qu'à la fin de juillet. En les attendant, on s'occupait de régler la paix avec la Turquie. Une circonstance favorable, due au peu de capacité militaire du grand vizir, en activa la conclusion; il se laissa cerner avec toute son armée par le prince Koutousoff, dans une position exécrable. La Suède proposa sa médiation, qui fut acceptée par les deux puissances. Le général Koutousoff reçut de Pétersbourg Tordre d'expédier un officier intelligent et sûr à Constantinople, pour renouer les négociations préliminaires par rintermédiaire du comte Pallin, ministre de Suède en Turquie. Le choix du général se porta sur mon frère. 11 lui remit une correspondance secrète pour le comte Pallin, et prévint le grand vizir qu'un officier partait pour Constantinople; il lui promit en même temps de ne pas l'attaquer jusqu'à la réception de la réponse de son gouvernement.

Mon frère partit à cheval avec un Tatar envoyé par le vizir pour l'escorter, lui faire donner les chevaux nécessaires, assurer son logement et sa nourriture. Ce voyage, excessivement fatigant, s'accomplit sans accident ni incident. A peine mon frère entrait-il en communication avec le ministre de Suède, que les agents de l'ambassade française, découvrant sa présence, s'efforcèrent de faire échouer sa mission et hâter son départ de Constantinople. Louis courut les plus grands dangers; on parvint à le faire considérer comme espion; le comte Pallin le cacha dans sa maison et le fit partir secrètement ; il emportait, du reste, l'assurance verbale que les négociations entamées aboutiraient.

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A son retour, on l'arrêta aux avant-postes turcs, par les mêmes intrigues; Napoléon avait grand intérêt à empêcher la paix de se conclure, pour forcer la Russie à conserver une armée sur le Danube. Louis écrivit au grand vizir pour protester contre son arrestation .

« Monseigneur,

« Il est de mon devoir de rassembler par écrit et de (( rappeler à Votre Altesse les rapports que j'ai eus avec (! Elle et la Sublime Porte, depuis ma sortie de Vala- « chie, pour me servir de justification.

« Lorsque j'ai eu Thonneur de me présenter à Votre « Altesse, le 6 mars dernier, pour accompagner M. Hum- « mel, secrétaire du roi de Suède, par ordre de S. M. u TEmpereur, et par là, constater l'étroite liaison qui u existait entre les puissances respectives, il plut à Votre « Altesse de me permettre de continuer mon voyage jus- « qu'à Constantinople; je Lui rappellerai que pour me (( mettre à Tabri des persécutions auxquelles je pouvais (( être en butte dans cette capitale, Elle me prescrivit, (( pendant mon séjour en Turquie, de ne paraître en « public qu'habillé en Suédois.

(( Comme je Tavais prévu, mon arrivée à Constanti- « nople fut pour les ministres de certaines puissances un « stimulant pour entraver la paix. La réponse de la « Sublime Porte aux propositions de médiation de la « Suède fut qu'avant tout, elle prétendait savoir si j'étais « chargé de propositions de paix de la part de la Russie. (( A cette communication, je répondis : Je suis chargé (( d'une mission près M. le comte Pallin, mais si on Il désire que j'aie un caractère diplomatique, je suis tout u prêt à envoyer un courrier au général prince Koutou-

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« soff, pour Ten informer. On me repondit : Nous ne « voulons pas organiser l'espionnage chez nous. Argu- « ment facile à rétorquer par la réciprocité du séjour de « plus de cinquante Turcs au quartier général russe, qui « communiquent librement avec le public. L'affaire en « resta là. Le comte Pallin demanda une audience au (( ministre, elle fut refusée; jusqu'à mon départ, toutes « les démarches du ministre de Suède furent inutiles; « forcé de partir, je rapporte au général Koutousofï des « nouvelles peu favorables.

« Après un long voyage, ralenti par mes conducteurs, u trouvant toujours des prétextes pour ne pas aller vite, « je suis arrivé le i" avril au quartier général de Voire « Altesse, je Lui fis remettre une lettre du comte Pallin « et je demandai des ordres me permettant de continuer « ma route pour remettre à mon général les dépêches de « l'envoyé de Suède. Votre Altesse m'a fait venir et m'a « parlé du désir de conclure la paix, et des efforts qu'Elle (( ferait pour atteindre ce but, de ses regrets du peu de « succès de mon voyage. Votre Altesse insista pour que « j'attendisse trois jours à son quartier général le temps « nécessaire, pour recevoir un courrier annonçant les « résultats de l'entrevue de l'envoyé de Suède avec les u ministres de la Sublime Porte. Le temps fixé pour mon « départ étant expiré, j'exigeai de Moustapha-Effendi « des chevaux, ils me furent refusés; je voulus parler à (( Votre Altesse, on me répondit qu'Elle avait pris la « résolution irrévocable de ne pas me laisser partir, avant « l'arrivée d'une réponse de Constantinople; on me u refusa la permission d'expédier un courrier à Bukarest. (( Vous excuserez la franchise d'un militaire, mais retenir u un parlementaire déjà accueilli, est un acte contraire « au droit des gens.

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(( Je suis depuis dix jours au secret à Schumia, c'est le (( double du temps nécessaire pour recevoir une dépêche « de Constantinople, je proteste énergiquement contre la « violence qui m'est faite, je déclare invoquer le droit « des nations, jusqu'à ma sortie des frontières turques; « quel que soit le sort qui m'est réservé, ma confiance est « dans le Dieu des armées et dans le Souverain dont « rhonneur est en ce moment lié au mien.

« Quoique ce récit ne vous apprenne rien de nouveau, « Monseigneur, peut-être tous ces faits présentés sous (( leur vrai jour produiront-ils une résolution qui com- « blera de joie vos vrais admirateurs, et moi particuliè- « rcment comme un des plus zélés. Je termine en supu pliant Votre Altesse de me faire l'honneur de me M donner une réponse catégorique.

« Je suis avec le plus profond respect, etc., etc.

« Comte DE ROCHECHOIART.

« Schumia, le 1 1 avril 1812. »

Cette lettre produisit l'effet désiré : le vizir autorisa Louis à rejoindre son quartier général; on Tattendait avec impatience, car le ministre de Suède avait avisé le prince Koutousofî de son départ et de l'importance des papiers qu'il portait; inquiet, le général en chef avait fait demander au grand vizir des nouvelles du comte de Rochechouart, menaçant, dans le cas peu probable où il serait retenu au quartier général turc, d'user de représailles d'une pareille conduite et de faire arrêter tous les Turcs, parlementaires ou autres, si dans les vingt-quatre heures il ne rendait le comte de Rochechouart à la liberté; de plus, il reprendrait tout de suite les hostilités.

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La paix signée peu de temps après prit le nom de traité de Bukarest; mon frère reçut la croix de commandeur dcSaint-Wiadimir, comme compensation à tous ses ennuis.

Malgré les batailles qui se livraient journellement, la saison des bains de mer fut très brillante à Odessa; parmi nos visiteuses, je citerai madame Dawidoff. Mademoiselle Corisandc-Aglaé de Gramont, fille du duc de Gramont , ancien capitaine des gardes du corps de Louis XVI, avait épousé en 1806 à Pétersbourg le comte Dawidoff. Les médecins venaient de lui ordonner une saison de bains de mer à Odessa; elle resta trois mois avec nous. Après l'incendie de Moscou, elle retourna en Petite-Russie. Madame Dawidoff, veuve, revint en France en 18 18; elle maria sa fille aînée au marquis de Gabriac, sa seconde fille entra au couvent du Sacré-Cœur en i83o; madame Dawidoff épousa en secondes noces le maréchal Sébastiani, ambassadeur de France à Londres, et mourut en 1845.

Nous restions tranquilles, pendant que de terribles batailles se livraient loin de nous, depuis le passage du Niémen, effectué le 24 juin par cinq cent mille hommes sous les ordres du plus grand capitaine des temps modernes, jusqu'à la prise de Moscou, deux mois après. Les sacrifices de tout genre supportés par la noblesse, le clergé, le corps des marchands et toute la nation russe en cette circonstance suprême, resteront dans l'histoire comme un monument éternel du patriotisme ardent de ce peuple, qui oublia tous ses intérêts personnels pour servir la patrie, n'importe à quel prix! Faire l'énumération de tous les dons patriotiques, de toutes les pertes éprouvées par la nation russe pendant Tannée 181 2, est chose impossible!

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La réunion complète des troupes de notre division, designée pour faire partie du corps d'armée commandé par le général Tormasoff, était enfin terminée; nous allions partir pour la Volhynie, lorsque la peste se déclara à la fin d'août à Odessa.

La maladie couvait déjà depuis quelque temps, sans qu'on s'en doutât ; la mortalité était devenue effrayante; le conseil de la ville, présidé par le duc de Richelieu, se décida à déclarer, d'après les rapports des médecins, la ville envahie par la peste. Avant d'en arriver à cette extrémité, le gouverneur général eut à lutter contre tous les intérêts compromis par des règlements, rigoureux, il est vrai, mais indispensables, qui ruinaient le commerce immense de la ville, et allaient réduire au désespoir toutes les classes de sa nombreuse population ouvrière et industrielle!

Je ne peindrai pas le tableau des pertes, des souffrances endurées par cette ville, naguère si florissante; les détails les plus circonstanciés sur la peste d'Odessa en i8i 2 sont relatés dans l'ouvrage du marquis de Castelnau : Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la Nouvelle- Russie, Paris, 1820, 3' volume, pages 3 17 et suivantes.

Au milieu de ces terribles circonstances, le caractère de cet homme éminent, le gouverneur de la ville d'Odessa, se montra dans tout son éclat et sa grandeur. Mon dévouement à sa personne et surtout la reconnaissance que je lui devrai éternellement, me font un devoir de faire connaître sa noble et courageuse conduite; il sut sacrifier ses intérêts les plus chers, ses goûts les plus prononcés, son ambition la mieux placée et la plus légitime aux devoirs de sa place et aux intérêts publics qui lui étaient confiés. Au lieu d'abandonner la ville, sa création, pour aller prendre le commandement militaire que l'Empereur lui

avait donné, il se dévoua au salut des habitants d'Odessa et de ses trois gouvernements, se fit remplacer provisoirement dans le commandement de sa division, bien convaincu que par sa présence, son exemple et son activité, il rendrait au pays qui Tavait adopté, de plus grands services que sur les champs de bataille.

« Le duc de Richelieu annonça sa ferme résolution de « rester au milieu du fléau, promit de consacrer tous ses « soins, même au péril de sa vie, à Textinction de la « maladie, assurant les habitants que le meilleur moyen « d'atteindre ce but était de se conformer ù ses ordonu nances, et de se soumettre à tous les sacrifices néces- « saires. Odessa fut déclaré en quarantaine, défense tut a faite à chacun des habitants de sortir de sa demeure; « des commissaires particuliers allaient de maison en « maison, fournissant à chaque famille les aliments « nécessaires à sa subsistance. Semblables à des anges « protecteurs, le duc, l'abbé Nicolle, notre ami le consul « d'Espagne et d'autres hommes dévoués couraient parce tout où le mal sévissait avec le plus de fureur. Pour « eux, plus de repos, plus de sommeil, à peine un « moment dérobé pour les repas, un autre pour les « affaires urgentes. Le jour et la nuit, on les voyait visi- « tant les hôpitaux, soignant les malades, secourant les « pauvres. La bêche à la main, le noble duc aidait lui- « même à l'ensevelissement des victirnes du fléau, après « avoir recueilli les orphelins des mains des agonisants. « Une pauvre mère allait succomber à l'horrible mal, « son enfant dans ses bras; à cet instant passaient devant « sa porte le gouverneur et l'abbé, elle se traîne sur le « seuil, leur présente l'enfant, les suppliant de prendre « soin de lui. Le duc le prend, la console, lui promet « d'en avoir soin, l'abbé la bénit, lui donne l'absolution;

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(( la dernière parole de la pauvre mère fut une parole de (( reconnaissance et de soumission : « Dieu soit loué! Je (( meurs tranquille! » Le duc déposa dans un bureau de (( secours le petit orphelin dont il est devenu l'ange proie tecteur; n'est-ce pas digne de saint Vincent de Paul '? » Le comte de Maistre, ministre de Sardaigne à Pétersbourg, écrivit à Tabbé Nicolle ces lignes remarquables :

« Pelerhoff, 17 avril i8i3.

« Monsip:ur l'abbk%

« Une peste est un sermon des plus pénétrants; il ne « faut pas être fait comme vous, pour n'en pas tirer un u parti immense. Mille fois inquiet de vous, au milieu « de cette cruelle épreuve, je n'ai pas eu moins de pen- « sées et d'inquiétudes, en pensant à M. le duc de « Richelieu, qui a trouvé dans ce fléau une occasion « nouvelle de se montrer, non pas meilleur que les autres, « mais, s'il est possible, meilleur que lui-même. Quelle « épreuve! quels travaux! enfin, rendons grâces à Dieu, (i tout est fini!

« Adieu et mille fois merci, Monsieur l'abbé, de votre « bonne lettre, etc.

« Nota manus. »

(Signature familière du comte de Maistre.)

D'un autre côté, Tabbé Nicolle écrivait :

« Entré dans la société à une époque où l'incrédulité « était devenue une espèce de mode, M. de Richelieu

' Extrait de la Vie de l'abbé Nicolle, par M. l'abbé Frappaz. — In-18. Jacques Lecoffre et Cie, éditeurs, iSSy.

* Celte lettre et la suivante ont été déjà publiées par M. l'abbé Frappaz dans la Vie de l'abbé Nicolle.

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« n'échappa point à la contagion gcncralc; ni;iis si les a sentiments religieux dans lesquels il fut élevé ont pu « souffrir quelque affaiblissement en lui, jamais, du « moins, ils ne furent entièrement effacés de son cœur. « Il avait éprouvé dans son enfance et dans sa jeunesse u les douceurs secrètes et ineffables de la religion, et u quand cet état est une fois connu, qu'importent les « années? On y pense, on le regrette, et l'on finit par y « revenir. Quand la peste frappait de si terribles coups « dans la famille dont il était devenu le père, la religion « s'offrit à lui, sa belle àme en sentit le besoin. Il voulut (( bien ne pas me laisser ignorer ce qui se passait dans « son cœur, je l'en remerciai vivement, et je me félicitai (( de ce que la Providence, qui se sert des plus faibles « instruments pour arriver à ses desseins, avait daigné « me choisir, pour rendre à celui dont j'admirais avec (( enthousiasme les nobles qualités, le plus grand de tous a les services. Après m'avoir exposé quelques doutes, u que je fus assez heureux pour dissiper, je le vis calme, u résolu, je reçus sa confession générale, et j'eus la con- (( solation de le communier de ma propre main, dans u l'église catholique d'Odessa. »

Je pourrais citer d'autres lettres, mais celle-ci me paraissent suflisantes pour faire ressortir le dévouement et le courage de M. de Richelieu. Je donnerai en leur temps des lettres de ce bon duc et de notre ami del Castillo, contenant des détails sur cette peste.

Sa résolution une fois prise, M, de Richelieu ordonna à son chef d'état -major, le comte de Venanson, de rejoindre les troupes de la division et de les conduire à leur destination; il me donna également l'ordre de quitter Odessa et de porter au général Tormassoff ses

ïjH MKMOIRES INKDITS DU COMT E DK ROCHECHO U ART.

dépêches expliquant le motif impérieux qui le forçait de rester ù Odessa, tant que la peste n'aurait pas disparu; il ajouta en m'embrassant : « Je vous prie, comme votre « oncle, de ne faire aucune objection; comme général, « je vous ordonne d'obéir sans répliquer. Allez, mon « cher Léon, que Dieu vous protège; emportez ma béné- « diction. Donnez-moi souvent de vos nouvelles; pensez « quelquefois à celui que vous laissez ici, au milieu « de dangers sans gloire!... » Je me jetai dans ses

bras, confondant mes larmes avec les siennes Le

lendemain, je quittai ce séjour de douleur, le cœur navré de laisser mon second père entouré de pareils dangers! Je remis la direction de la maison à Slempkowski : le dévouement de cet excellent garçon ne s'est pas ralenti une seconde. Il resta près du duc de Richelieu jusqu'à sa mort.

Mon équipage, fait à la hâte, était cependant complet : un britchka attelé de deux bons chevaux, un cocher, deux domestiques soId:it3; enfin, deux beaux et bons chevaux de selle. Ma voiture contenait des provisions de toute espèce : vins de Bordeaux, de Madère, thé, rhum. J'emportais dans mon nécessaire deux cents ducats en or (deux mille quatre cents francs).

Je partis d'Odessa le 5 octobre avec le comte de Venanson et un autre officier d'état-major; ce dernier fut détaché pour hâter la marche d'un régiment d'infanterie en retard, venant d'Ékathérinoslaff.

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