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« m'ont fait grand plaisir; la première m'a appris votre « contusion causée par la mort de votre cheval, cela vous « aura raccommodé avec le métier, dont vous aviez Tair « un peu mécontent. Il faut supporter avec courage les « petites traverses, en regardant tous ceux qui sont plus « mal que nous, et dont assurément le nombre n'est pas « petit : c'est la seule manière d'éviter le découragement « auquel je vous exhorte très fort à ne pas vous livrer. « Vous êtes jeune et dans une assez belle position pour « prendre patience, ménagez votre santé toutes les fois « que vous pourrez le faire sans manquera votre devoir.
« J'ai acquitté la lettre de change tirée sur moi, après « votre désastre de la Bérézina; cela m'a donné le plaisir « de vous rendre un petit service, ma position me permet « de venir à votre secours, je sais que vous en userez « modérément, sachant bien que mes moyens sont bor- « nés. Si la paix venait à se faire, j'espère bien que vous « nous reviendrez, vous serez reçu à bras ouverts.
« J'avais prévu ce que vous me mandez pour moi, en « envoyant, il y a quelque temps, au comte Tolstoï, une « lettre très pressante; je n'ai pas reçu de réponse : je ne « voudrais à ceux qui me blâment qu'un mois de la « position où je me trouve depuis un an, ils verraient « qu'il n'y a aucun moyen qu'on ne fût empressé de « saisir, pour en sortir, c'est la plus infernale qu'on « puisse imaginer. La peste n'est plus à Odessa ni aux « environs, mais elle s'est montrée par une inexplicable « fatalité à Elizabethgrad, où j'ai couru aussitôt que « je l'ai su. J'ai été assez heureux pour l'arrêter par des « mesures énergiques; je suis à présent passé maître en « fait de peste, aussi je la crains moins que les mesures « désastreuses que l'on prend pour la prévenir; elles « désolent le pays et le font mourir à petit feu. Il y a
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« longtemps que j'aurais tout envoyé promener, si on
« pouvait le faire avec honneur. Je suis persécuté d'une
« étrange manière, qui pourrait réduire au désespoir,
« sans la confiance en la Providence, qui seule peut
« donner la force de supporter ses maux. Je ne vous
« parle pas d'Odessa; sans ces nouvelles inquiétudes et
« les mesures dont je vous ai parlé, elle ne se sentirait
« plus des malheurs de l'année dernière, tantlecomme.ee
« est prospère. J'habite une maison de campagne qui
« est remplie de fleurs et de fruits, j'y pense bien souvent
« à vous. Adieu, portez-vous bien, je vous embrasse. Mes
« compliments à Langeron, demandez-lui pourquoi il
« n'a pas répondu à ma longue lettre d'il y a trois mois.
« Le consul vous dit mille choses aimables.
Le prince régent d'Angleterre, au nom de son père le roi George III, venait de conférer Tordre de la Jarretière à S. M. l'empereur de Russie; les insignes furent apportés à Tœplitz par le comte Aberdeen, lord Castelreagh et sir Charles Stuart, accompagnés : du héraut « Jarretière ». d'un officier de l'ordre, et de quatre sergents ou huissiers dudit ordre, chargés de diriger la cérémonie de réception du nouveau chevalier. Le Tzar, vêtu du riche costume de l'ordre, reçut dans son salon, entouré de toute sa maison militaire, les ambassadeurs anglais; le comte Aberdeen prononça le discours latin d'usage; chacun des aides de camp de Sa Majesté (je me trouvai parmi les heureux; portait un coussin de velours rouge bordé d'un large galon d'or, orné d'un gland d'or à chaque coin. Sur ces coussins se trouvaient les insignes de l'ordre : la bague, la jarretière bleue
avec cette inscription brodée en or : « Honni soit qui mal y pense », le glaive, le collier de l'ordre, l'étoile ou plaque, le cordon bleu foncé, des éperons d'or, la toque de velours bleu avec torsade et glands en or, en tout huit objets. Sur l'appel du maître des cérémonies de l'ordre, chacun de nous s'approchait, et déposait le coussin au pied du trône, en mettant un genou en terre; le comte Aberdeen prenait l'insigne et le remettait à l'Empereur. La cérémonie terminée, le procès-verbal fut dressé et signé de tous les assistants; il devait être rapporté à Londres et déposé à la chancellerie de l'ordre. On ne peut rien lever de plus magnifique et de plus imposant que cette chevaleresque céiémonie.
Peu de jours après, toujours à Tœplitz, je reçus une seconde lettre du duc de Richelieu :
« Odessa, le 23 août-3 septembre i8i3.
« J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, et celle de Lan- « geron, je vois qu'il n'y faut plus penser et qu'il faut en « prendre son parti, je saurai le prendre. Recevez mes « compliments sur votre croix et vos mille roubles, « ainsi que sur la jolie commission que vous avez reçue '( d'aller voir nos princes. A votre retour, vous m'aurez « écrit comment vous avez été reçu par eux, comment « vous les avez trouvés, en un mot tout ce qui les con- « cerne; je ne vois pas malheureusement qu'il y ait « grand espoir. Suivant toutes les apparences, vous êtes « aux prises à l'heure qu'il est. Dieu vous conserve et « vous donne la gloire et du bonheur ! Quand vous m'écri- « rez, faites-le par Bredy; je recevrai vos lettres plus « promptement et plus sûrement. Si vous avez besoin « d'argent, j'ai cent ducats à votre disposition, usez-en
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« modérément. J'écrirai au prince Lubomirski pour
« votre cassette. Vous savez que le pauvre prince Casimir
« est mort, je le pleure sincèrement. Nous n'avons rien
« de nouveau à Odessa, les environs sont restés parfai-
« tement nets de la contagion, qui existe malheureusc-
« ment encore à Balta et dans plusieurs villages, d'où
« elle s'est communiquée à quelques-uns des nôtres,
a. mais sans faire de grands ravages. J'ai le plaisir d'aller
« de Tun à l'autre, et il me semble que l'expérience m'a
« donné assez de talents pour combattre la peste; c'est
« toujours un joli talent de société !
« Au revoir, mon cher ami, songez à nous, et si un
« jour tout finit où vous êtes, venez nous retrouver,
« vous serez reçu à bras ouverts. Le consul vous dit
a mille choses; transporté, comme vous pouvez le croire,
u des événements d'Espagne, il donne lundi une belle
« fête à la villa Raynaud, pour les célébrer. Je vous
« embrasse, mon cher Léon, de tout mon cœur.
J'ai oublié de dire que, pendant mon dernier séjour à Pétersbourg, j'avais été promu, à l'ancienneté, au grade de capitaine en second dans le régiment des chasseurs de la garde, grade qui correspondait à major ou chef de bataillon dans la ligne. Après les pertes énormes éprouvées par mon régiment, la veille de la bataille de Kulm, je me trouvai, à l'ancienneté encore, capitaine en premier ou lieutenant-colonel dans la ligne. Je commençai à prendre un goût prononcé pour une carrière qui se présentait sous des auspices aussi favorables : lieutenant-colonel à vingtcinq ans! Je devais jusqu'ici mon avancement à l'ancienneté et non à mon mérite personnel, n'ayant rien fait de
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remarquable, mais une occasion de me faire remarquer par l'empereur Alexandre allait se présenter de la manière la plus inattendue, et il me combla ensuite de SCS faveurs.
Le 7 septembre, nous apprenions à Tœplitz que Bernadotte, prince royal de Suède, commandant un corps d'armée composé de vingt-cinq mille Suédois, trente mille Russes et vingt-cinq mille Prussiens, venait de battre complètement le maréchal Ney à Jûtterboch, bataille de Dennewitz chez les historiens français. Malgré les forces supérieures dont il disposait, et malgré son succès, Bernadotte n'avait pas profité de sa victoire. Pour stimuler son zèle et l'engager à mettre plus de vigueur dans ses attaques, les souverains alliés décidèrent de lui donner chacun une marque éclatante de leur satisfaction. Ils espéraient, en flattant son amour-propre, le décider à avancer et à porter un coup sensible à l'ennemi commun, en délivrant Berlin.
Le Tzar lui envoyait le grand cordon de Saint-Georges, l'empereur d'Autriche celui de Marie-Thérèse. Les grand'croixde cesdeux ordres, purement militaires, étaient données seulement à des généraux en chef ayant remporté une victoire décisive. Le roi de Prusse envoyait la grand'croix de Fer, ordre nouvellement créé pour faits militaires; personne, excepté le Roi, ne portait encore cette grand'croix. Les souverains décidèrent de faire remettre chaque décoration par un de leurs aides de camp. L'empereur Alexandre fit appeler « l'aide de camp de service », pour porter une dépêche, avec l'ordre départir immédiatement. Pour mon bonheur, j'étais de service ce jour-là; le comte Nesselrode me mit au courant de la mission dont j'allais être chargé et ajouta : « Revenez dans un quart d'heure « avec des chevaux de poste, l'Empereur tient essentiel-
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« lement à ce que son courrier arrive le premier auprès « du prince de Suède. »
Je courus à mon logement prendre un petit portemanteau, et me rendis à la poste, demander la carriole de rigueur, avec deux chevaux de courrier. Mais le gouverneur de la province venait précisément d'envoyer Tordre de ne donner des chevaux à personne avant quatre heures, et midi sonnait; j'eus beau dire: « Service de a l'empereur de Russie », le maître de poste ne pouvait enfreindre un ordre formel. Tout en discutant, je remarquai que Ton préparait deux chevaux et une jolie calèche, attelage destiné, me dit-on, au lieutenant général baron de Hardeck, aide de camp de l'empereur d'Autriche; ce souverain désirait donc, lui aussi, voir son courrier arriver le premier. Il me vint alors à la pensée de faire deux relais à cheval pour devancer mon redoutable concurrent. Je revins chercher mes dépêches et fis part au cointe Nesselrode de Timpossibilité d'avoir des chevaux de poste; « malgré cela, ajoutai-je, je partirai et j'arriverai « I3 premier, di:ssé-je crever mon cheval et celui du « Cosaque qui m'accompagnera. — Parfait, mon cher, « me répondit le chancelier, l'Empereur vous saura gré « de votre empressement. Voici votre dépêche, votre « passeport et les frais de route. Vous trouverez le quar- « tier général suédois à Zerbst , ou dans les environs, « vous avez donc soixante-quinze lieues à franchir. Vous X descendrez chez le colonel Pozzo di Borgo, notre « ministre plénipotentiaire près le prince royal, il vous « présentera et vous tracera à l'avance votre ligne decon- « (^uite. Partez vite, tâchez de ne pas tomber dans quelque « .ivant-poste français; prenez plutôt le plus long. »
Cinq minutes plus tard, j'étais en route, au galop d'un bon cheval, escorté d'un Cosaque; je m'arrêtai à Zittau et
remis mon cheval au Cosaque. J'avais franchi dix lieues. Entré en Saxe, je ne craignais plus l'ordre du gouverneur de la Bohême. Aucun courrier n'avait paru encore; je partis immédiatement, joyeux d'avoir l'avance sur le général autrichien et du bon tour que je lui jouais. A chaque relais, je m'informais de la situation des armées; une seule fois, je passai très près d'un poste français; je donnai une pièce d'or au postillon, il me fit traverser au triple .:^alop ce passage dangereux. J'arrivai sain et sauf a Zerbsi douze heures avant le général autrichien. Je descendis de voiture chez le colonel Pozzo, et lui remis une dépêche à son adresse; il me témoigna sa satisfaction de me voir arriver le premier au but, et pendant que je rajustais un peu ma toilette, froissée par une si rude course, il me fit ma leçon : « Je crois que le prince royal « sera très satisfait de ce qu'un Français soit chargé de « cette mission. Ecoutez bien tout ce qu'il vous dira, « afin de me le répéter sans perdre un mot. Allons tout « de suite chez lui, vous êtes arrivé le premier, faites-lui « remarquer l'empressementque vous avez mis à devancer « les autres courriers, porteurs des décorations de l'em- « pereur d'Autriche et du roi de Prusse. » Aussitôt, nous nous acheminâmes vers le château, où logeait le prince; il me reçut à merveille, avec des démonstrations inouïes de satisfaction; il remerciait surtout l'empereur de Russie d'avoir choisi un de ses anciens compatriotes pour lui porter cette haute marque de faveur. Tout cela dit avec un charme, un choix d'expressions qui me firent un grand effet; ses spirituelles paroles étaient assaisonnées d'un accent gascon des plus prononcés.
Dès qu'il eut achevé la lecture de la lettre du Tzar, il me demanda des nouvelles du grand quartier général; je répondis a ses diverses questions, puis, s'adressant au
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colonel Pozzo : « Vous reviendrez dîner, n'est-ce pas? « En attendant, je garde M. de la Rocliechouart, je veux « causer avec lui jusqu'au moment où nous nous mettrons « à table. » En se retirant, le diplomate Pozzo me lança un regard spirituellement expressif; il voulait dire : « Sou- « venez-vous de mon avis. « Je restai donc seul avec ce remarquable personnage. Bernadotte, prince royal de Suède, né en 1764, avait alors quarante-neufans. Il était grand et élancé; sa figure d'aigle rappelait tout à fait celle du grand Condé, sa chevelure épaisse et noire s'harmonisait avec le teint mat des habitants du Béarn, sa patrie. Sa tournure à cheval était très martiale, peutêtre un peu théâtrale, mais sa bravoure, son sang-froid au milieu des batailles les plus sanglantes faisaient oublier ce petit défaut. Il est impossible de rencontrer un homme de manières et de langage plus séduisants, il me captiva complètement, et si j'avais été attaché à sa personne, je lui aurais été sincèrement dévoué. On prétend que pour capter les gens, il employait des promesses gasconnes, qu'il ne tenait pas toujours; il n'y avait là aucune duplicité hypocrite, mais une grande bonté de cœur, une parfaite aménité de caractère. Ma première entrevue me permit d'espérer une conversation plus intime; en sortant de table, il me dit : « Ne manquez pas a de venir demain à midi, j'ai beaucoup de choses à vous « demander. » Dans la soirée, je rendis un compte exact de ma longue conversation au colonel Pozzo. Ma qualité de Français, mon titre de premier arrivé à Zerbst me donnaient un grand avantage; Bernadotte me l'avoua très franchement. De plus, le baron de Bender, représentant l'empereur François-Joseph, diplomate de Técole du prince de Metternich, ne syinpalhisait pas avec son caractère ouvert, loyal, franc et communicatif, les rapports
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restaient très froids. Bernadotte avait pour la Prusse une aversion marquée, dont Je général Kriisemarck n'avait pu le faire revenir; il s'en expliqua avec moi de façon à ne me laisser aucun doute à cet égard. Il traitait fort ma] le feld-maréchal BlQcher : « Je l'ai battu à plates coutures « à Lubeck», medit-il. Il n'aimait guère plus le ministre anglais, sir Thomson : « C'est mon bailleur de fonds », disait-il en riant. Il témoignait une grande affection pour Tcmpereur Alexandre, admirait son grand caractère, el me parla de son respectueux dévouement à sa personne; il appréciait moins le colonel Pozzo, et l'appelait toujours : Ce « Corse délié ». Je vis tout de suite que son caractère trop rusé ne lui plaisait pas; ma Jeunesse et ma franchise le mirent en confiance avec moi. J'espérais donc connaître ses projets ultérieurs dans mon audience du lendemain. Je priai le colonel Pozzo di Borgo de me mettre au courant de ce que je devais dire, et de m'indiquer jusqu'où je pouvais aller dans mes questions, sans éveiller les soupçons du prince, qui me paraissait se tenir sur ses gardes. Cet habile diplomate me résuma ainsi mes instructions : Chercher à découvrir le motif de l'inaction dont il paraît ne pas vouloir s'écarter, malgré ses succès incontestables sur le maréchal Ney et malgré son génie militaire; combattre ses idées à cet égard, l'engager par tous les raisonnements possibles à sortir de cette inactivité, extraordinaire pour tout le monde; écouter et retenir ce qu'il dira à ce sujet.
Exact au rendez-vous, comme on peut le penser, je fus introduit après la réception du général autrichien et du général prussien. Le premier était arrivé douze heures après moi, et le second, quatorze. L'accueil fait à ces messieurs fut purement diplomatique, avec le sérieux et le cérémonial obligés. Ma réception fut tout autre, et la con-
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versation très intime; pour en donner toutes les nuances, je conserverai la forme du dialoi;ue :
« Le Prince : Vous êtes-vous bien reposé? Eh bien, (( monsieur de la Rochechouart, voilà les deux porteurs <i de grâces de Leurs Majestés l'empereur d'Autriche elle « roi de Prusse, arrivés derniers, comme à l'ordinaire; '( ces messieurs n'ont pas su se hâter, vous les avez « devancés, cela devait être : vous êtes Français, ils sont « Allemands. Entendez-vous, mon ami, qui est-ce qui <( aurait dit, il y a vingt ans, au pauvre sergent Berna- « dotte : Tu seras traité de : Monsieur mon frère et ami « par Tempereur de Russie, Tempereur d'Autriche et le (t roi de Prusse? Car toutes ces Majestés sont très aima- <( blés et très polies pour moi. .le connais l'ordre de « Marie -Thérèse, je sais cotnbien sa grand'croix est « honorée; dites-moi ce qu'est l'ordre de Saint-Georges, a Quant à la grand'croix de l'ordre de Prusse, je ne m'en « soucie guère, elle est trop lourde à porter.
« Moi : Monseigneur, pour obtenir la grand'croix de tt Saint-Georges, il faut avoir gagné, comme général en « chei, une bataille décisive; personne ne la porte en ce « moment, le dernier titulaire était le feld-maréchal « prince Koutousoff.
« Le Prin'ce : Alors cela m'honore infiniment, je la « porterai toujours, je suis à la vie à la mort avec l'em- « rereur Alexandre.
« Moi : Je le lui dirai. Monseigneur; puissé-je être le « porteur encore une fois d'une nouvelle preuve de son (( estime pour Votre Altesse Royale, lorsqu'elle aura <( poursuivi sa dernière victoire, en ne donnant pas à u l'ennemi commun le temps de se reconnaître.
« Le Prince : Ah! enicndez-vous bien, mon ami; il a faut beaucoup de rrudeace dans ma position, elle est
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« si délicate, si difficile; outre la répugnance bien natuu relie que j%ii à verser le sang français, j'ai ma réputa- « tion à soutenir, je ne m'abuse pas : mon sort tient à « une bataille; si je la perds, je demanderais un écu de u six francs à PEurope, personne ne me le prêtera.
« Moi : De pareilles idées ne peuvent venir à Votre u Altesse Royale, cela est impossible; d'ailleurs, Monsei- (i gneur est engagé à présent de façon à ne plus pouvoir « reculer.
a Le Prince : Si je pouvais ne m'en prendre qu'à (c Napoléon , cela serait bientôt fait. Bonaparte est un « coquin, il faut le tuer; tant qu'il vivra, il sera le iléa,u « du monde, il ne faut plus d'empereur, ce titre n'est pas « français, il faut à la France un roi, mais un roi « soldat; la race des Bourbons est une race usée qui ne « remontera jamais sur l'eau. Quel est Thomme qui « convient mieux que moi aux Français? »
L'apostrophe m'interloqua un peu; je n'étais pas là pour discuter une pareille question. Me remettant du premier trouble, je repris : « Personne ne peut disputer a à Monseigneur cette couronne, mais pour l'obtenir, il (( faut renverser l'obstacle. Napoléon est entre vous et « elle. » Notre conversation dura trois heures; chaque fois que je le pressais, le prince se dérobait avec une grande habileté. Pendant mon audience, le chef d'étatmajor de l'armée suédoise entra pour faire signer des ordres exigeant une prompte exécution ; cet officier général sorti, le prince me dit : « Connaissez-vous ce « monsieur-là? C'est M. d'Aldecreutz, ce détrôneur de {( rois. Je le mènerai si bien, qu'il faudra qu'il y reste. » Ce M. d'Aldecreutz était à la têie de la révolution qui amena la chute et l'abdication de Gustave IV.
L'heure de se mettre à table arrivée, le prince me dit :
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« Allons à table, mais revenez demain a midi, je vous '< donnerai ma réponse à Tempereur Alexandre. »
Au sortir de cette longue audience, je fus Tobjet d'une grande curiosité, tous les diplomates se demandaient ce que j'avais pu faire si longtemps dans le cabinet du prince. , Le colonel Pozzo me parut jaloux, mais voyant que je n'en tirais aucune vanité, il écrivit au comte Nesselrode des éloges sur la manière dont j'avais rempli ma mission. Je lui rendis compte de ma longue conversation, lui promettant de porter le grand coup le lendemain, ca insistant sur la nécessité de passer FElbe, comme preuve de sa coopération à l'œuvre commune.
L'officier d'ordonnance du prince de Suède, de service le jour de cette audience, était le comte Alexis de Noailles, frère d'Alfred de Noailles tué au passage de la Bérézina, il remplaçait près de Bernadotte le fils aîné de madame de Staël; ce jeune officier avait eu le cou littéralement tranché par un coup de sabre, dans un duel avec un officier prussien. Alexis de Noailles vint annoncer au prince que la garde était relevée, et lui demander le mot d'ordre pour la garde montante, composée de grenadiers russes : « A-t-on donné à boire à ces braves « gens? — Oui, Monseigneur. — Eh bien, qu'on recom- « mence encore. » Bernadotte, entouré alternativement de soldats russes et de la garde suédoise, avait exclu les Prussiens de cette garde d'honneur; il avait complètement captivé les soldats russes par ses manières affables et sa grande bravoure.
Le lendemain, à midi, je trouvai le prince étendu, les pieds très hauts, placés de façon à former pupitre avec ses genoux, la tête très basse, soutenue par un traversin : « Je ne travaille jamais mieux que couché , entendez-vous, tt mon ami, monsieur de la Rochechouart, je finis ma lettre
« pour votre cher et digne Kmpereur; causons un peu.
« Moi : Je suis très honoré, Monseigneur, de la conte Hance de Votre Altesse Royale, mais afin de m'en rendre « tout à fait digne, je vais vous parler avec la franchise « de la jeunesse et le dévouement le plus complet, je ne « suis pas diplomate, je suis soldat, jeune, mais ayant déjà « vu bien des choses. Permettez-moi de soumettre à votre « expérience et à votre haute capacité mes réflexions.
« Le Prince : Parlez, mon ami, je vous écoute.
« Moi : C'est le cœur qui parle, croyez-le bien ; depuis « que je suis ici, sans questionner, sans répondre, j'ai « entendu beaucoup parler. Tous les diplomates qui « vous entourent, disent que vous vous reposez trop « longtemps sur vos lauriers, ils blâment votre inaction. « J'ai compris, par ce que vous m'avez fait l'honneur de « me confier, le motif qui vous retient; mais permettez- « moi de vous le dire, il n'est pas suffisant, et une autre « considération mérite de vous être présentée. Vous « m'avez fait l'éloge de l'empereur Alexandre, vous me « paraissez lui être sincèrement dévoué, je sais qu'il porte « à Votre Altesse Royale le plus vif intérêt, parce qu'il « compte sur votre empressement à l'aider, grâce aux « grands talents militaires que Dieu vous a accordés, et « sur vos efforts pour terminer cette lutte terrible, dont la « pacification de l'Europe est le prix. Mais s'il est pré- « venu parles rapports diplomatiques, que Ton exagérera, « de votre inaction calculée, son intérêt pourra se changer « en indifférence, son orgueil impérial pourra se réveil- « 1er. Réfléchissez, Monseigneur, et souffrez que je vous « dise que le fils de Gustave IV est le neveu de l'impéra- « trice Elisabeth, sœur de la dernière reine de Suède,
« Le Prince : Ne m'en dites pas davantage, j'ai com- « pris. Je vous remercie de votre franchise, vous me
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( faites voir la chose sous un véritable point de vue : i demain, je passerai l'Elbe. » Il me tendit la main, je la ierrai et lui dis : « Permettez que je ne parte que demain, ( pour pouvoir dire à l'Empereur : J'ai assisté au passage < do l'Elbe. — Soit, à demain, dit le prince, je vous ( donnerai ma réponse en montant à cheval.
« Moi : Puis-je annoncer cette nouvelle au colonel Pozzo?
« Le Prince : Oui, mais sans parler des raisons que a vous m'avez données. Je ne veux pas que ce Corse « délié les connaisse, dites-lui en deux mots : Le prince « passe l'Elbe. Je compte sur votre discrétion. A de- « main. « Je sortis tout joyeux, le colonel Pozzo m'attendait impatiemment, je lui dis simplement : « Le prince « passera l'Elbe demain et iracoucher à Dessau. — Mais « quel motif, me dit le tin diplomate, a pu le pousser à « celte importante décision? — Ma foi, je n'en sais rien », lui répondis-je.
La nouvelle du passage de l'Elbe se répandit rapidement, l'armée accueillit avec joie l'ordre donné dans la soirée; l'avant-garde partit tout de suite pour Dessau.
Le lendemain, je me rendis au château de bonne heure, pour faire mes adieux au prince et recevoir sa réponse à l'Empereur; son cheval sellé attendait dans la cour. Dès qu'il m'aperçut, il s'avança, me remit sa lettre et détacha de sa boutonnière une croix de l'ordre militaire de rÉpée de Suède : « Monsieur de la Rochechouart, « voilà ce que le prince royal de Suède vous donne », puis m'atiirant dans l'embrasure d'une fenêtre, il ajouta : « Voici ce que votre compatriote Bernadoite vous prie a d'accepter. » Il me remit une tabatière en or avec son portrait entouré de quatre beaux diamants. 11 était impossible d'agir d'une façon plus aimable et plus délicate. Je le vis monter à cheval.
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Pozzo me remit également sa dépêche dans laquelle, me dit-il, il parlait favorablement de moi; il ajouta : « Il « faut convenir que vous êtes bien traité, figurez-vous « que le prince de Suède a annoncé aux généraux autri- « chien et prussien qu'il ne pouvait les expédier quo « ce soir de Dessau; parti le premier, il est bien juste que « vous rentriez le premier. »
Malgré de nombreuses difricultés et des détours nécessaires pour éviter les avant-postes français, j''arrivai trois jours après en Bohême, au quartier général.
Je descendis de voiture devant la maison occupée pcr le comte Nesselrode, pour lui rendre compte plus vite de mon séjour à Zerbst et de mes conversations avec le prince royal, moins le mot de la fin : « Nous avons fait <£ de la prose sans le savoir, me répondit-il. Bernadotte « a été très reconnaissant du choix d'un Français pour a lui porter Tordre russe; je rendrai bon compte à TEm- « pereur de la façon intelligente dont vous avez rempli « votre mission. «
Le lendemain, à la parade, le prince Wolkonski m'informa que l'Empereur m'attendait dans son cabinet. Dès que je fus entré, il me dit en riant : « Le prince royal « est enchanté de vous, il me remercie de vous avoir « choisi pour porter ma lettre et le grand cordon de « Saint-Georges; racontez-moi ce qu'il vous a dit dans « vos longues conversations, je sais qu'il est très spiri- « tuel, cela doit être amusant. »
Encouragé par la bonté familière de l'Empereur, je commençai mon récit en imitant l'accent gascon de Hernadotte. Je ne lui cachai rien, en ajoutant : « Je dois à « Votre Majesté toute la vérité, je n'ai pas tout dit au « colonel Pozzo ni au comte Nesselrode. « L'Empereur fut enchanté, riant de bon cœur, surtout quand j'arrivai
au passage où il se désignait lui-même comme le seul qui pût remplacer Napoléon sur le trône de France! 11 me fit compliment sur l'argument que j'avais su trouver pour lui prouver la nécessité de contenter les alliés : « Du reste, vous n\ivez dit que la vérité; c'est de la bonne « diplomatie. » L'Empereur me congédia, avant une audience à donner, en me disant : « Revenez demain « soir à sept heures, j'ai encore des questions à vous « poser. Ou est ia croix que le prince vous a donnée? — « Sire, j'attendais la permission de Votre Majesté pour la « porter. — Je vous la donne; à demain. » Dans la soirée, le Tzar, causant avec son frère le grand -duc Constantin, lui raconta ma mission, sans oublier la prétention de Bernadotte au trône de France, ajoutant : « Cela est bien plus drôle raconté par Rochechouart, il imite l'accent gascon dans la perfection. « Le lendemain, à la parade, le grand-duc m'apostropha devant tout l'étatmajor en ces termes : « Rochechouart, mon frère m'a « raconté votre visite à Bernadotte, en m'assurant que « vous rimitiez à merveille, racontez-moi cela. — Monte seigneur, répondis-je, cela n'en vaut pas la peine, je « ne me le rappelle plus. — Ah! c'est différent, mon- « sieur le discret. » Puis il me tourna le dos brusquement. Le soir, je dis à l'Empereur que je craignais d'avoir déplu au grand-duc Constantin, mais que je ne pouvais tout dire en public, et je me serais taxé d'ingratitude envers le prince de Suède qui avait été si aimable et si confiant, en me prêtant à amuser tout le monde à ses dépens ; « Bravo, mon cher, me dit l'Empereur, je « vous sais gré de votre discrétion, c'est une qualité que « j'apprécie infiniment, soyez sans inquiétude, je parlerai « à mon frère. » J'avais plu, paraît-il, à l'empereur Alexandre, il me garda trois heures dans son cabinet,
me disant des choses qui me surprirent, tant elles étaient intimes. Ainsi il me parla de l'amitié sincère qu^il avait pour Napoléon et des moyens employés par ce dernier pour obtenir cette amitié : « Figurez-vous que dans une « de nos entrevues, à Erfurth, Napoléon en vint à me (c dire : Je sais qu'il existe une femme qui possède toute « votre tendresse, je sais que son portrait ne vous quitte « jamais; Je vous demande ce portrait, je veux le porter « pour l'amour de vous, comme un objet qui me rap- « pellera toujours le meilleur ami que j'ai au monde. Je « le lui remis. Je dois avouer qu'il m'a donné des conseils « excellents; je les ai suivis, et c'est à eux que je dois le « succès de la campagne de Russie. »
En sortant du cabinet du Tzar, je trouvai tous mes camarades réunis dans le salon où nous passions nos soirées ; ils m'interrogèrent sur ma longue conversation ; je leur répondis que Sa Majesté m'avait questionné sur l'armée suédoise et demandé des détails sur la bataille de Jûtterboch.
Depuis ce moment, chaque fois que l'Empereur me voyait, il me disait une phrase aimable; diverses petites missions me furent données par lui-même ou d'après ses ordres spéciaux, me désignant nominativement pour les remplir. Un jour, le prince Wolkonski rendait compte à l'Empereur qu'un ordre donné au général Wittgenstein n'était pas exécuté : « Eh bien, envoyez-lui Rochechouart, « il saura bien le faire marcher. » On m'expédia en avant sur Komotau ; je trouvai le général, et le décidai à faire ce qu'on lui demandait, car il n'avait aucune bonne raison à alléguer pour ne pas obéir. Je raconte ce fait pour montrer le changement opéré dans ma situation, et cela, parce que le hasard m'avait fait choisir pour porter à Bernadotte une lettre de l'Empereur.
Le 5 octobre, le général Benningsen, attendu impatiemment, arrivait au quartier général à Tœplitz, amenant quarante-cinq mille hommes de renfort. Le 6 octobre, toutes les troupes alliées se mirent en mouvement, se dirigeant de tous côtés, vers les plaines qui entourent Leipsick; le i5, elles arrivaient devant cette ville. Le lendemain commença la célèbre bataille qui dura trois jours.
Vers deux heures de Paprès-midi, une charge désespérée de la cavalerie française venait de faire une trouée pouvant compromettre le gain de la bataille, l'empereur de Russie, qui se tenait au centre de son armée, suivi du régiment de Cosaques de sa garde, ordonna au colonel Orloff-Denissoff, qui commandait ce beau régiment, de repousser cette charge. La manœuvre, heureusement et bravement exécutée, donna le temps à une division de cuirassiers russes, éloignée d'environ cinq cents mètres, d'arriver et de soutenir les Cosaques. Au milieu de la mêlée Tempereur Alexandre se trouva un instant à vingt pas d'un escadron de cuirassiers français. Des viilag.-s et des positions prises et reprises plusieurs fois, des milliers de blessés, un nombre effrayant de morts, un pays ravagé et incendié ; tel fut le résultat de cette journée, où combattirent les uns contre les autres cinq cent mille hommes soutenus par douze cents pièces de canon.
Le 17, la pluie ne cessa pas de tomber. Un repos général était comme imposé. Les alliés firent entrer en ligne la réserve Benningsen et prévinrent Bernadotte, qui n'était pas éloigné, d'accélérer sa marche. L'armée française, pendant ce temps, changeait ses positions et préparait ses moyens de retraite; quelques coups de canon annonçaient seulement la présence des combattants. A la tombée de la nuit, l'horizon s'éclaira des feux de bivouac de ces cinq
cent mille hommes, dont un si grand nombre devaient périr le lendemain !
Le i8 octobre, nous montions tous à cheval à la pointe du jour. La ligne de bataille française avait reculé de plus d'une lieue, l'armée alliée se porta en avant, et le combat s'engagea sur un demi-cercle qui n'avait pas moins de quatre lieues d'étendue. Je ne donnerai pas les détails stratégiques de cette sanglante journée; des volumes ont été écrits sur ce sujet, je me bornerai à mentionner ce que j'ai vu et ce que j'ai fait.
L'empereur Alexandre, accompagné du roi de Prusse et du prince de Schw^arzemberg, établit son quartier général au centre de la bataille. A deux heures, au plus fort du combat, pendant que les douze cents pièces de canon tiraient sans interruption, de nouvelles batteries ouvrirent leurs feux sur l'extrême droite de l'armée alliée, commandée par le général Benningsen. Que se passe-t-il là? se demandait-on au quartier général. L'Empereur m'appela : « Allez à notre extrême droite, me dit-il, « tâchez de parler au général Benningsen, et revenez sans « perdre de temps me répéter ce que vous aurez vu et « entendu. Prenez deux Cosaques de la garde avec vous; « je compte sur l'exactitude de vos rapports. «
Me voilà parti au grand trot, les feux de nos canons me guidaient dans cette course hérissée de dangers ; je devais couper au plus court, évitant tous les villages en fîammes ou pris et repris à chaque instant par les belligérants ; les boulets sifflaient continuellement à mes oreilles. Un instant je me crus perdu : une forte colonne d'infanterie se trouvait devant moi, poussant des cris tumultueux. Je m'arrêtai et j'allais me jeter sur ma droite, lorsqu'un de mes Cosaques, doué d'une vue perçante, me dit : « Mon officier, ils ont la crosse en l'air, ce sont des
gens qui se rendent. » Rassuré par cette remarque, je m'approchai et vis deux régiments badois qui abandonnaient Tarmée française et se joignaient au corps du général Benningsen, que précisément je cherchais. J'abordai le général au moment où il recevait les colonels badois. Cette défection fut imitée, peu après, par un corps d'infanterie et de cavalerie wurtembergeois, annonçant que l'armée saxonne tout entière suivrait son exemple.
Le comte Benningsen me donna tous les renseignements que je désirais ; la défection des troupes allemandes, dont je venais d'être témoin, allait lui permettre de brusquer l'attaque. Il achevait de me donner ces détails lorsqu'on lui amena un Cosaque envoyé par le comte de Langeron, le prévenant que Tarmée de Bernadotte venait d'entrer en ligne, et qu'il se mettait en communication avec lui. Cette nouvelle me parut si importante, que pour en acquérir la certitude, je me dirigeai aussitôt du côté de la division du comte de Langeron qui formait Taile gauche de l'armée du prince royal de Suède. Après une course d'une lieue environ, je me trouvai au milieu d'une colonne suédoise, le chef m'affirma que le prince royal occupait Stuntz. Muni de ce précieux renseignement, je revins aussi vite que possible près de l'Empereur. Je le trouvai où je l'avais quitté. On se battait avec acharnement sur la hauteur qui domine Probst-Heyda, pris et repris trois fois différentes.
J'annonçai la défection des troupes allemandes ; j'indiquai la position du général Benningsen, sa marche en avant, j'ajoutai : « Sire, j'apporte une bonne nouvelle de « plus : l'armée du prince rojal de Suède est entrée en <c ligne, sa gauche est en communication avec le corps de « l'hetman Platoff, sa droite touche Leipsick. — En ètes- « vous bien certain? me dit le Tzar. — Sire, je m'en
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(( suis assuré par moi-même, j'ai parlé aux officiers suc- (( dois de ce corps. — C'est, en effet, une heureuse et « importante nouvelle », ajouta l'Empereur. Il appela le prince Schwartzemberg, qui parut douter de mon rapport. Après un petit conseil de guerre, TEmpcreur se décida à envoyer le grand-duc Constantin auprès de Bernadette pour le maintenir dans ses bonnes dispositions, et me dit : u Vous connaissez le chemin, menez mon « frère, et revenez vite. »
Je pris un cheval frais et deux nouveaux Cosaques; le grand-duc se fit suivre par un de ses aides de camp et deux hussards de la garde, et nous partîmes en toute hâte. La route était moins longue; la ligne alliée avait pu se porter en avant, par suite de la défection des troupes badoises, wurtembergeoises et saxonnes, défection qu'on peut qualifier d'infâme trahison, d'action indigne, sans précédents dans les annales militaires des armées des temps modernes; car non seulement ces troupes abandonnèrent les Français, mais elles les attaquèrent presque aussitôt.
Le prince de Suède nous reçut, monté sur un grand cheval blanc, revêtu d'une pelisse en velours violet, chargée de brandebourgs d'or, coiffé d'un chapeau entouré de plumes blanches, surmonté d'un immense panache aux couleurs suédoises, tenant à la main un bâton de commandement, en velours violet orné à chaque bout d'une couronne royale en or. Il était superbe ainsi, au milieu de la mitraille, entouré de morts et de blessés, encourageant par sa présence une compagnie d'artilleursartificiers anglais, qui lançaient des fusées à la Congrève. L'endroit était peu favorable pour un long entretien ; dès qu'il aperçut le grand-duc Constantin, il s'approcha et lui dit : « Monseigneur, allons causer plus loin. » Je
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demandai au grand-duc ses ordres pour l'Empereur; il me répondit : « Retournez, je reste ici, ne manquez pas « de dire à mon frère dans quel terrible endroit nous « avons trouve le prince de Suède. » Je tournais bride, lorsque le colonel Pozzo me pria de le conduire à notre quartier général. Je revins très rapidement, sans avoir bu ni mangé; les deux courses, aller et retour, faisaient bien un total de quinze lieues. A peine le colonel Pozzo eut-il dit quelques mots à roreille du Tzar, que Sa Majesté me donna Tordre suivant : « Prenez un de mes chevaux (( et deux Cosaques, allez dire à Thetman Platoff que « Tennemi est en pleine retraite sur tous les points, qu'il « se porte avec ses Cosaques et son artillerie légère sur la u route de Wittemberg à Leipsick, près de Duben, sur « la Maulde, afin de couper la retraite de ce côté-là. a L'hetman étant sous les ordres du général Benningsen, « vous préviendrez ce général des instructions dont vous « êtes porteur. Je tiens beaucoup à la prompte exécution « de ces ordres. Vous connaissez la position de ces divers <( corps, vous pouvez remplir cette mission plus rapide- « ment que tout autre. Je passerai la nuit à Rœtha, vous « viendrez me retrouver au château. » J'avoue que cette manière de finir une journée si fatigante m'effraya un peu ; le jour tirait sur son déclin, je devais me hâter, si je voulais arriver avant la nuit.
On me donna un excellent cheval et deux Cosaques admirables d'intelligence. Je leur demandai s'ils n'avaient pas un morceau de pain : « Voilà, mon officier »; et l'un d'eux me tendit un gros pain blanc avec du lard et un bidon plein d'eau-de-vie. J'avalai quelques gorgées à la gourde, je pris la moitié du pain, et dis à mes Cosaques, tout en trottant : « Il faut nous dépêcher, je dois retrou- « ver le Tzar à Rœtha, où il a déjà couché la nuit der-
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« nière. » Le combat avait cessé sur toute la ligne, les feux de bivouac s'allumaient. Après quelques informations, je rencontrai Thetman dans un village qui brûlait encore, il prenait du thé sur les ruines d'une grande ferme. Prévenu de Tarrivée d'un aide de camp de TEmpereur, tout général en chef qu'il était, et moi, lieutenant-colonel, il me fit un profond salut et médit gravement : « Qu'ordonne le Tzar? » Je lui expliquai Tordre, il paraissait comprendre difficilement, mais le colonel d'état-major attaché à sa personne m'assura qu'on allait se conformer aux instructions que j'apportais. « Nous « allons prévenir ensemble le général Benningsen, ajouta « l'hetman, je ne veux pas me coucher avant que tout « soit arrangé, je partirai de là; en attendant, prenons « du thé. » J'avalai avec grand plaisir cinq ou six tasses de thé excellent avec du rhum, et une grande quantité de craquelins, pour apaiser ma faim. Le rhum absorbé par le chef suprême des Cosaques du Don lui porta probablement à la tête, il devint bientôt plus que gai ; je me levai espérant aller seul, prévenir le général; ce diable d'homme ne l'entendit pas ainsi : « Et notre visite « au général Benningsen? Il faut que nous la fassions « ensemble, vous lui expliquerez vous-même l'ordre de « départ de tous mes Cosaques. Faites avancer ma calè- « che », cria-t-il d'une voix de tonnerre, « et que l'on « nous conduise près du général Benningsen, » Trois minutes après, la calèche nous attendait, elle était découverte et attelée à la manière russe de six chevaux : un Cosaque, sur le siège, dirigeait les quatre chevaux de front, et les deux chevaux de volée étaient conduits par un second Cosaque monté sur le cheval de droite. Un escadron d'élite formant la garde particulière de Thetman entourait notre voiture , chaque homme portait une
torche allumée : « Prends le plus court, et ne nous verse « pas; sans cela, gare à ta peau », tel fut Tordre donné au cocher. Le colonel était assis devant moi, je lui demandai : (( Savez-vous où est le général? — Je ne m'en doute (( pas, mais soyez certain que les Cosaques nous y mèneu ront tout droit, abandonnons-nous à leur intelligence, « et à la grâce de Dieu! » Je ne puis pas encore me rendre compte du chemin que nous parcourûmes, tantôt à travers champs, tantôt franchissant les sillons, les haies, les fossés, sans nous arrêter malgré les soubresauts et les obstacles que nous rencontrions à chaque instant ; des branches d'arbres nous enlevaient nos coiffures, ou nous déchiraient la figure; nos yeux étaient éblouis par la lumière des torches, au milieu de la nuit obscure. Entin, au bout d''une petite heure de cette course diabolique, nous arrivions dans le village où se trouvait le général Benningsen. L'hetman dormait profondément, malgré les cahots qui faisaient bondir notre équipage. Je racontai au général notre singulière course à sa recherche, lui donnai connaissance des ordres du Tzar, et lui demandai s'il avait quelques renseignements à me donner sur les opérations de son corps d'armée : « J'achevais mon « rapport sur le résultat de la journée, en ce qui concerne « les troupes placées sous mes ordres, me dit-il, je vais « ajouter la direction donnée au corps de Thetman, vous « porterez mon rapport. »
Dix minutes après, je me disposais à partir, mais je me rappelai tout à coup que j'avais laissé mes Cosaques et mon cheval au campement de l'hetman. Bien malgré moi, je me décidais à passer la nuit à ce bivouac, lorsqu'à ma grande surprise et à ma grande joie, j'aperçus mes Cosaques, l'un d'eux tenait mon cheval par la bride. Ils avaient suivi la calèche, ce que j'avais oublié de leur
ordonner dans rahurissement de ce départ précipité, étant ébloui par les torches, harassé de fatigue, la léte excitée, peut-être, par le thé et le rhum, bus précipitamment, ayant l'estomac vide.
Je me hâtai de reprendre la route de mon quartier général, mais j'étais complètement désorienté et incapable de retrouver mon chemin. Je demandai aux Cosaques : « Pouvez-vous me ramener près du Tzar? — Oui, mon « officier », et nous voilà en route. Les yeux de lynx de mes deux guides, aidés de leur intelligence, apercevaient, reconnaissaient une infinité de particularités que j'étais loin de voir, et surtout que je n'avais pas remarquées en venant. Je les entendais dire : « Ah! voilà un chêne près « duquel nous avons passé », ou bien : « Te rappelles-tu « ce ravin? » Enfin, après deux bonnes heures de marche, à mon grand ébahissement, j'arrivai à Rœtha, moulu, exténué, écorché, en un mot dans un état pitoyable; trois heures du matin sonnaient.
Je montai chez le prince Wolkonski, il écrivait encore; je lui remis le rapport du général Benningsen, annonçant le commencement d'exécution des ordres de l'Empereur, et terminai en lui racontant mon voyage avec l'hetman, il en rit de bon cœur. Puis, voyant la fatigue peinte sur ma figure, il me montra un canapé, et me dit simplement : « Couchez-vous là, mon pauvre Rochechouart. » Je ne me le fis pas répéter, je tombai sur ce canapé et m'endormis à l'instant.
Je fus réveillé à neuf heures par un de mes camarades, me criant aux oreilles : « On monte à cheval pour entrer « dans Leipsick! » Je parvins à me soulever, et apercevant sur un guéridon les restes d'un déjeuner, je m'en régalai en conscience, pour réparer le jeûne de la veille.
Tout en faisant la grimace, tant j'étais écorché, j'en-
fourchai mon cheval et rejoignis rétat-major. Je saluai TEmpereur qui arrivait, il me fit signe d'approcher et m'adressa devant tout le monde ces paroles flatteuses : tt Eh bien, colonel! étes-vous remis de vos fatigues de « la journée d'hier, où vous vous êtes si bien acquitté des « missions que je vous avais confiées? » Emu, surpris par cette insigne faveur, car j'étais lieutenant-colonel depuis six semaines seulement, je balbutiai : « Sire, une pareille a récompense est au-dessus de mon peu de mérite et « ferait oublier de bien plus grandes fatigues. » Je rentrai dans le rang et reçus les félicitations de tous mes camarades. Rapatel s'éloigna un instant, en me disant de l'attendre : il me rapporta, quelques minutes après, une paire d'épaulettes de mon nouveau grade; on comprend facilement ma Joie.
L'Empereur se dirigea sur Leipsick, on entendait encore gronder le canon eo traversant le champ de bataille, dans la partie où, la veille, la lutte avait été la plus meurtrière, le combat le plus acharné. Le spectacle était navrant et terrifiant à la fois; au moins quinze mille cadavres gisaient à terre, on apercevait des chevaux mutilés, des canons démontés, des maisons incendiées, plus de mille pieds de gros arbres coupés par les décharges de la mitraille, qui s'étaient succédé pendant huit heures. Je n'oublierai jamais l'émotion que je ressentis à l'aspect de ces quinze mille cadavres étendus sur un espace restreint ! Que Ton juge d'après cela du nombre de tués et de blessés, dans ces deux journées de carnage! Sans l'infâme trahison des troupes badoises, saxonnes et wurtembergeoises, la victoire aurait été plus chaudement disputée, et par suite, les pertes plus considérables encore.
Vers midi, et environ à une demi-lieue de Leipsick, une députation des magistrats de cette malheureuse ville
vint implorer la clémence de l'empereur Alexandre et lui présenter les clefs de la ville, au nom de leur vieux roi resté avec sa famille au milieu de ce grand désastre, pour en conjurer de plus grands encore. Tout en causant avec ces braves gens, l'Empereur recevait à chaque pas les rapports des différents corps chargés de chasser les Français de Leipsick. Enfin, un aide de camp du prince de Suède vint annoncer la prise du faubourg Rosenthal et l'évacuation de la ville, qui, après quatre jours de combat, mettait fin à cette terrible bataille. Bernadotte attendait le Tzar sur la grande place.
L'Empereur m'ordonna d'aller avec cet aide de camp annoncer son arrivée au prince de Suède. Je ne devais le précéder que de quelques minutes. J'entrai donc dans Leipsick et je trouvai Bernadotte sur la grande place; il serrait la main à son ami intime le général Reynier, fait prisonnier peu d'instants auparavant par les Suédois.
Le roi de Saxe se tenait au bas de l'escalier de son palais, attendant humblement le vainqueur, chapeau bas, au milieu d'un bataillon de ses gardes rangés en haie, l'arme au pied et la crosse en l'air.
L'empereur Alexandre mit pied à terre, embrassa cordialement le prince de Suède, déjà descendu de cheval. Après force compliments échangés de part et d'autre, Bernadotte dit : « Sire, voici le roi de Saxe qui vous « offre son hommage respectueux «; mais l'Empereur n'eut pas l'air d'entendre et demanda : « Où est la reine « de Saxe? — Elle est en haut de l'escalier, attendant « Votre Majesté Impériale, mais voici son auguste « époux qui désire vous être présenté. — Allons voir la « Reine. » Voilà avec quelle sévérité l'empereur Alexandre traita ce vieux Roi, victime de son attachement et de son dévouement à Napoléon, dévouement bien louable,
puisqu'il dura jusqu'à la Hn, malgré la défection de ses troupes. Je restai siupélait de l'accueil, sinon cruel, du moins peu généreux de l'empereur de Russie envers le vieillard couronné, qui me parut plutôt attristé qu'humilié de cette réception; il suivit le monarque irrité, dans les appartements de la Reine, mais il ne put obtenir aucune parole du Tzar. Cet infortuné Roi fut traité en prisonnier de guerre et envoyé à Berlin ; un aide de camp du Tzar devait l'accompagner et rester près de lui; on désigna pour cette triste mission mon ami Lambsdorf, qui, étant malade, ne pouvait supporter les fatigues d'une pareille campagne.
Le roi de Saxe et le roi de Danemark furent les deux derniers souverains qui restèrent fidèles à Napoléon, même dans ses malheurs, mais ils payèrent cher ce loyal attachement. Le roi de Saxe resta à Berlin jusqu'à la Hn de 1814; le prince de Talleyrand plaida chaudement sa cause au congrès de Vienne, il lui fit rendre la liberté et son royaume, moins la Lusace, attribuée à la Prusse. Le roi de Danemark perdit la Norvège, donnée au roi de Suède, en récompense de son puissant concours pendant cette campagne de i8i3, et pour Tindemniser de la perte de la Finlande, qui avait été réunie à la Russie après la dernière guerre entre ces deux puissances.
L'armée française trahie, abandonnée par ses alliés, écrasée par trois jours de combats acharnés, dans lesquels elle se couvrit de gloire, il est vrai, mais où elle subit des pertes immenses en hommes et en matériel de guerre, battit en retraite dans le plus grand désordre. Les ponts construits au confluent de TElster, de la Parda et de la Pleisse avaient été détruits, et l'armée était forcée de traverser ces rivières pour se réfugier sous la protection des fortifications d'Erfurt. Un certain nombre de ces malheu-
reux soldats purent trouver un guc, mais beaucoup se noyèrent ou furent contraints de se rendre; leurs armes augmentaient le matériel qui tombait aux mains des alliés.
Le champ de bataille, au dire de tous les stratégistes, était mal choisi, pour le cas d^un échec; il est vrai que Napoléon n'admettait pas la possibilité d\in revers, et ne pouvait pas prévoir la trahison des Badois, des Wurtembergeois et des Saxons, mais à la guerre, il faut tout prévoir. Nous le verrons plus tard, accablé, écrasé, ne pas vouloir signer la paix, et préférer continuer une lutte impossible. Son orgueil ne pouvait plier devant la défaite .
On se ferait difficilement une idée de la confusion qui régnait dans la ville de Leipsick, encombrée de blessés, de prisonniers, de soldats de toutes nations. Après y avoir passé vingt-quatre heures, nous en repartions le 21 octobre, pour aller couchera Pegau. Le 23, nous entrions dans Weimar, lorsque TEmpereur me dit en imitant Taccent de Bernadotte : « Entendez-vous, mon ami, « monsieur de la Rochechouart, allez faire entendre « raison à ce diable d'homme; il avance avec une lenteui « désespérante, tandis qu'une marche hardie de sa part a aurait de si bons résultats. Dites-lui que je vous envoie « sans façon, et sans lettre, pour l'engager à seconder « mes efforts, obtenez qu'il avance; vous devez le trouver « à Gotha. »
Je ne pouvais répéter les mêmes arguments, il fallait en trouver de nouveaux. Le hasard me servit à merveille, je ne fus pour rien dans le succès. Je rencontrai le prince de Suède à la tête du quartier général suédois, sur la route de Kranichfeld, où il devait coucher; je l'abordai en lui adressant quelques compliments et m'informant
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de Tétat de sa santé. N'ayant pas de lettre, je débutai par des phrases banales, mais Bernadotte, beaucoup trop fin pour ne pas deviner que ma visite avait un autre but, me dit : « Mon ami, venez avec nous jusqu'à Kranich- « feld, j'ai précisément une lettre à vous donner pour « l'Empereur. » Descendu de cheval, je le suivis au palais, où son logement était préparé : « J'ai quelques ordres à « donner aux différents corps de mon armée, me dit-il, « après nous causerons, vous souperez avec moi. »
Les officiers d'état-major de chaque division de son armée s'assirent autour d'une grande table, leurs livres d'ordre ouverts devant eux, se disposant à écrire le nom du cantonnement de chaque régiment de leur division. Je m'attendais à voir Bernadotte consulter des plans : mais pas une carte n'était développée. Le prince, plaçant sa main droite devant ses yeux, comme pour se recueillir, désigna sans hésitation les quartiers de chacun, en appelant le corps d'armée, puis la division, la brigade et enfin le régiment; par exemple : corps d'armée russe, commandé par le comte de Langeron, première division sous le:; ordres du comte Woronzoff, première brigade, etc., etc., dans tel et tel village, et ainsi de suite; tant il avait une mémoire phénoménale et une connaissance profonde de ces localités, où il avait fait la guerre si longtemps.
Après ce tour de force de géographie, il se leva, passa dans ses appartements, me faisant signe de le suivre, et débuta ainsi : « Voyons, qu'avez-vous à me dire? » Je lui répétai les paroles du Tzar : « Vous voyez, me répondit- « il, que je vais au-devant des désirs de Sa Majesté Impé- « riale; demain, vous me verrez continuer ma marche, il a n'y a plus à balancer maintenant. » Je le félicitai de sa résolution et lui exprimai mon admiration sur sa manière de dicter les cantonnements de ses troupes. « Ah!
DU COMTK DK R O C H E C H O U A UT.
a vous m'entendez, mon ami ; cela tient à la grande expc- « rience que j'ai de ces clioscs-là, » Nous causâmes de choses et d'autres jusqu'à souper et en sortant de table.
Le lendemain matin, le quartier général suédois parti, je repris le chemin de Weimar, où je ne trouvai plus Tempereur Alexandre ; j'y passai le reste de la journée, profitant de ce moment de liberté pour écrire au duc de Richelieu, lui raconter les détails de la bataille de Leipsick, les immenses résultats de cette victoire et lui annoncer ma nomination de colonel, datée d'Arnstadt, 16-28 octobre 181 3.
Je rejoignis l'Empereur à Meiningen; Sa Majesté Impériale logeait dans le château habité par la duchesse douairière de Saxe-Meiningen, tutrice du jeune duc son fils; elle avait près d'elle ses deux charmantes filles. L'une d'elles épousa le duc de Clarence, devenu roi d'Angleterre sous le nom de Guillaume IV, après la mort de George IV; l'autre, son cousin, le prince Bernard de Saxe-Weimar, Aucune troupe ne devait séjourner, ni même passer dans cette résidence, acte de galante courtoisie de la part du Tzar, dont la sœur avait épousé le prince héréditaire de Saxe-Weimar.
L'Empereur resta deux jours dans cette charmante ville, à la petite cour de ces séduisantes princesses. Je reçus là une nouvelle marque des bontés de Sa Majesté Impériale, je me garderai bien de la passer sous silence : Au moment du dîner, auquel l'Empereur était invité ainsi que sa maison militaire, il devait, suivant l'usage des cours, nous présenter succ^ssivernent à la princesse. A ma grande surprise, il me prit la main : « Je veux, madame, commencer « par celui-ci, c'est le comte de Rochechouart, un de mes « aides de camp, dont je fais très grand cas, je vous le « présente le premier, pour réparer un oubli que j'ai
« commis à son égard; présentant à Prague ma maison « militaire à Tempereur d'Autriche, je n'ai pas pu dire « son nom, il a dû se nommer lui-même, » Après ces paroles flatteuses, prononcées par un si grand souverain, je reçus l'accueil le plus gracieux de la princesse et des dames d'honneur, voyant en moi un favori, qualité qui a toujours une grande importance dans les Cours. J'ai cité ce fait, pour montrer comment ce grand monarque savait se faire adorer de tous ceux qui l'entouraient. Abasourdi de tant de bonté, j'écrivis le soir une longue lettre au consul d'Espagne à Odessa, je relatai dans le plus grand détail cette nouvelle faveur, le criant d'en faire part au duc de Richelieu.
Après ces fêtes, nous continuions notre route par Mûnerstadt, Schweinfûrt, Hombourg. Le 3 novembre, nous apprenions à Aschaffembourg un nouveau succès de nos alliés à Hanau. L'armée française avait dû passer, au prix de pertes énormes, à travers un corps austrobavarois, pour continuer sa retraite. Le général de Wrède, commandant ce corps, avait été blessé grièvement. L'empereur Alexandre me chargea de lui porter le cordon de Saint-Georges, de deuxième classe. Le roi de Bavière, par échange de bons procédés, me donna la décoration de commandeur du Mérite militaire de Maximilien-Joseph. Je venais de recevoir la croix d'officier du Mérite de Prusse, pour ma conduite à la bataille de Leipsick; quelques jours plus tard, à Francfort, l'empereur d'Autriche m'envoya la croix de Léopold d'Autriche; c'était ma cinquième décoration.
L'Empereur entra à Francfort le 20 novembre et y rit un assez long séjour; le 3o, je reçus une lettre du duc de Richelieu et une du consul d'Espagne; les voici toutes les deux, celle du duc renferme les conseils d'un père :
« Odessa, le 29 novembrc-io décembre i8i3.
« Depuis longtemps, mon cher Léon, je n'avais eu un « aussi grand plaisir que celui que m'a fait votre lettre de « Meiningen au consul, arrivée trois jours avant celle « que vous m'écriviez de Weimar. Parbleu, mon cher, « vous ne vous plaindrez plus du métier, le succès que « vous avez eu doit vous raccommoder avec lui. Je n'ai c( pas besoin de vous dire la part que je prends à tout « cela, vous n'en doutez pas. La manière dont vous avez « été avancé est si flatteuse, il est si beau de gagner ses « grades sur le champ de bataille, que vous devez, avec .1 raison, être fier. Les bontés que l'Empereur vous « témoigne, après vous avoir connu, doivent vous « engager à les mériter toujours davantage par votre « dévouement et votre zèle. Je fais des vœux bien sin- « cères pour que votre santé ne mette pas d'obstacles « à ce que vous continuiez une carrière que vous parce courez si brillamment. Le soin d'éviter tout excès « vous conservera, malgré les fatigues auxquelles vous « êtes exposé, mais vous succomberez vite, si vous vous .« livrez à certains plaisirs; un aide de camp de l'em- « pereur de Russie doit trouver de nombreuses occasions. « Je ne puis vous dire quelle sensation votre rapide avance cément a faite ici : grands et petits y ont pris la part la « plus vive, et cela ne m'a pas fait un médiocre plaisir, « en voyant combien vous avez su vous faire aimer.
« Je ne sais ce que deviennent les lettres qu'on vous « écrit. Pendant votre séjour à Tœplitz, je vous ai écrit (c deux fois par poste étrangère, et vous n'avez rien reçu, il (t faut que votre poste de campagne soit bien en désordre ; « j'adresse celle-ci à un négociant de Francfort, j'espère
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« qu^elle vous parviendra; j'en Joins deux, une pour « Langeron, Tautre pour Damas.
a Que vous dirai-je de moi? rien qui vaille la peine. « Je végète, le bonheur a fui loin de moi, les circon- « stances font la loi aux hommes, il ne reste qu'à se « soumettre à la volonté de Dieu, avec résignation si « Ton peut. Écrivez-moi le plus souvent possible eî tou- « jours par Brody; vos lettres et les gazettes sont notre « seul plaisir, nous ne vivons que les jours de courrier. « Si la paix se fait, ce dont je doute, revenez nous voir, a vous serez reçu en enfant chéri. Croyez que cette ten- « dresse de ma part vous est acquise, mon cher ami, pour « la vie.
Voici maintenant la lettre du consul d'Espagne, pleine d'esprit et d'originalité, avec les nouvelles d'Odessa; on ne la croirait pas écrite par un étranger :
« Odessa, le i" dccembre-i5 décembre i8i3.
a Je ne saurais mieux, mon cher ami, comparer la joie « que j'ai ressentie en apprenant votre nomination au, « grade de colonel, qu'à celle que j'éprouvai lorsque la « nouvelle de la déroute de Napoléon nous parvint, a M. le duc était un peu indisposé, je me trouvais prés « de son lit quand on me remit votre lettre; je l'ouvre, « je lis, et au mot de colonel, un cri de joie nous échappe (! à tous deux. Vous ne pouvez vous figurer quelle sen- « sation a éprouvée ce bon duc; il n'y a que la mienne « qui puisse en approcher. Je sors, j'annonce partout la « nouvelle, tous la reçoivent avec enthousiasme, surtout « Cattley, sa femme, Blaremberg, le marquis de Cas-
« telnau, etc., etc. Enfin, je puis vous assurer sans tlat- « terieque personne ne Ta apprise avec indifférence : amis, « connaissances, tous me chargent de vous féliciter. Je «c me trouve très heureux d'être rinierprète des scnti- « ments d'affection que tous ont manifestés pour vous « en cette occasion; je voudrais que vous puissiez venir « vous-même pour en jouir. Vous me reprochez de ne « pas vous avoir écrit depuis le mois de février, mais « songez que je n'ai aucune réponse aux trente-six mille « lettres que je vous ai écrites et à Pétersbourg et à Tar- <i mée. Les seules que j'ai reçues de vous sont : celle de « Prague, avec le cordon à la Cosaque, dont je suis très « reconnaissant, et celle de Meiningen, j'ignorais si vous « viviez encore.
« Que vous dirai-je de ce bon duc? Sa situation est <c désespérante, il n'y a que sa philosophie et l'amour du « bien public qui la lui fassent supporter, je ne veux pas « vous affecter, en vous peignant ses souffrances, je tâche « de le consoler par mes soins et mon sincère attache- '( ment. Il est doux pour moi de remplir ces devoirs « auprès de lui, vous êtes absent, il n'a personne qui lui « soit entièrement dévoué, aussi j'ai juré de ne pas le c quitter tant que vous serez absent. Nous avons à « Odessa depuis un mois S. M. la reine Caroline de « Naples avec son fils Léopold et une suite nombreuse; « elle a passé par Constantinople, et se rend à Vienne, « Elle a subi la quarantaine la plus rigoureuse dans la « maison de Koulikow^ski, elle sortira après-demain et « M. le duc lui prépare des fêtes : le premier jour, on « donnera au théâtre le Barbier de Séville, joué par la « société, vous serez remplacé par André, de chez Sicard. « Du spectacle on passera au bal, dans la nouvelle maison « de Rainaud, où les principales dames seront présentées
l'/b MEMOIRES INt:DITS
« à Sa Majesté. Ceci a occasionné une révolution parmi « ces dames : elles avaient toutes préparé des robes à lon- « gués queues; les méchants ont fait là-dessus de mau- « vaises plaisanteries, il y a eu trois conseils de famille, « et les anciennes ont décidé que comme la Reine voûte lait garder Tincognito, il fallait couper les queues pour « mieux faire sa cour.
(( Le second jour, il y aura spectacle russe ou allemand et « bal à la Redoute. Le troisième jour, opéra italien et une « petite pièce française. Le quatrième jour, la Locon- « diera, comédie italienne, et un ballet d'amateurs, qui a ne sera pas meilleur pour cela. Le cinquième. Sa « Majesté ira coucher chez Cobley, qui lui prépare aussi « une fête, il n'oubliera pas les cacatorio en velours, qu'il « voulait porter, si vous vous rappelez, dans la chambre « de madame Narishkin, à deux heures après minuit, « lors de notre voyage en Crimée. Le sixième jour, « coucher à Nicolaïefî, on prépare encore une grande fête. « M. le duc l'accompagnera jusqu'à Ouman et votre ser- « viteur aussi. Vous voyez par tout ceci, que cet événe- « ment sera marqué en lettres d'or dans les annales « d'Odessa.
« Nous sommes délivrés, grâce au Ciel, de la peste, « mais il nous reste encore un bien plus grand fléau, « c'est le prince Kourakin, gouverneur général de la « Petite-Russie; vous ne sauriez vous faire une idée de « toutes les bizarreries et les vexations de ce grand « homme : sa mémoire durera bien plus longtemps dans « ce pays, que la peste.
o Venons aux nouvelles de la ville : Vous savez ou « plutôt vous ne savez pas, Sicard a épousé mademoi- « selle Pogger, demoiselle nouvellement arrivée de « Vienne, pauvre de biens et d'esprit, mais assez jolie.
« L'article nécrologie en blanc, personne de votre con- « naissance n'ayant eu la fantaisie de mourir, excepté « cependant madame de Thom, femme du consul général « d'Autriche; elle a pris congé de ce monde, il y a deux « mois. Le papa Thom serait très disposé à se consoler « dans les bras d'une autre, pourvu qu'ils fussent plus « potelés que ceux de la défunte.
« Nous continuons toujours dans le même état d'inso- « ciabilité, chacun reste et vit pour soi, ce qui n'arrange « pas les vieux garçons comme moi. Je passe toutes mes « soirées chez M. le duc, avec le marquis de Casiclnau, « et ceci me tient lieu de tout. Point d'amourettes ni « d'intrigues, pas une femme à qui vous puissiez dire « même un mensonge agréable, c'est pourtant dommage « que la galanterie espagnole ne trouve pas à s'exercer « ici. J'espère que vous avez eu nombre d'occasions « d'exercer la vôtre, dans les différents pays que vous « avez dû parcourir.
{( Revenez, revenez, mon cher comte, le plus tôt pos- « sible, dans les bras de vos amis; tous sans exception « me chargent de vous complimenter. M. le duc vous « écrit, donnez-nous souvent de vos nouvelles. Vous « voilà donc en France, est-ce vrai? Ma foi, je crois « rêver, surtout lorsque je me rappelle les vingt-cinq mille « roubles que ces maudits Français me firent perdre « l'année dernière à Moscou. Je ne suis pas de votre « avis pour la paix, nous ne l'aurons pas tant que le « monstre respirera! J'espère que vous ne vous arrêterez « pas en si beau chemin, il faut battre le fer pendant « qu'il est chaud, dit le proverbe. Mes braves compa- « triotes et les Anglais aussi sont en France, Dieu sait ce « que tout cela va devenir! Je fais en attendant des vœux « bien sincères pour le rétablissement de la paix générale,
« et surtout l'indépendance de ma patrie, elle le mérite « bien. Écrivez-nous tout ce qui se passe, croyez à « Tamitié sincère que vous a vouée, pour la vie, votre « invariable et affectionné
« Del Castillo. »
Il me reste peu de chose à dire concernant les mois de novembre et décembre 18 13, passés à Francfort, en visitant Baden, Carlsruhe, Darmstadt. L^empereur Alexandre me confia pour cette dernière ville une mission charmante, nouvelle preuve de ses bontés à mon égard et de la faveur dont je jouissais auprès de lui. Appelé dans son cabinet, il me dit : « Vous allez vous rendre à Darmstadt avec « cette lettre pour le grand-duc, je veux lui faire une « visite. On raconte que sa Cour, tenue par la grandece duchesse, femme du plus haut mérite, est fort agréable; « je viendrai comme parent; la femme du prince héré- « ditaire est de la maison de Bade, par conséquent couce sine de Tlmpératrice, mais je ne sais à quel degré ; vous « me tirerez cela au clair. Je ne veux pas que Ton me « reçoive comme empereur de Russie, mais comme « cousin. Je vais là pour m'amuser et me distraire, une « réception cérémonieuse m'ennuierait donc, je m'en ce prendrais à vous s'il en était ainsi. Je partirai demain, « de façon à arriver pour dîner à Darmstadt. J'aurai deux « aides de camp avec moi, Ouwaroff et OJarowski, vous « serez le troisième, tâchez qu'il y ait un bal le soir, vous a me donnerez avant, le nom des plus jolies personnes « invitées, vous tâcherez également de me mettre au couce rant de la petite chronique scandaleuse de cette cour, « il y a matière à récolter, m'assure-t-on. La grande- « duchesse est fort remarquable, pleine d'esprit; elle a été
(c fort belle; le grand-duc est un original tirant sur l'ours; « quant à son fils, il serait fort nul : présenté à Napo- « Icon, il restait debout sans rien dire. L'Empereur des « Français lui voyant un uniforme singulier, luidemanda: « Prince, quel est cet uniforme? — De mon réchiment, « zire. — Ah! et combien a-t-il d'hommes, votre régi- « ment? — Che sais pas, — Quelle est cette grande bête? u dit son interlocuteur, en se tournant vers la personne « qui raccompagnait. Eh bien, mon cher, cette grosse « bête est mon parent; je voudrais ne pas le rencontrer, « car je ne pourrais m'empêcher de lui rire au nez, en « pensant à Texclamation de Napoléon. Faites votre « toilette et partez de suite. »
Darmstadt est à six lieues de Francfort. Je m'y rendis en poste, et deux heures après, je descendais au palais grand-ducal, en grande tenue, ainsi que FEmpereur me Tavait recommandé. Je me fis annoncer chez le grand-duc, comme porteur d'une lettre de mon souverain pour Son Altesse Royale. On m'introduisit immédiatement dans un immense cabinet qui ressemblait plutôt à un arsenal qu'à un cabinet de travail. Sa hauteur était au moins de vingt pieds, et les murs étaient tapissés, depuis le plancher jusqu'au faîte, d'armes et d'armures de tous genres, depuis l'accoutrement des guerriers germains, jusqu'à Funiforme des soldats de nos jours. Cet amas de casques, boucliers, cuirasses, cottes de mailles, lances, épées, poignards, sabres, fusils, pistolets, était rangé avec une symétrie admirable et formait un ameublement très curieux, très rare et d'un grand prix; une superbe pièce de canon en bronze, du plus gros calibre, avec son caisson, complétait ce riche assemblage d'armures de tous les siècles. Au milieu de cet arsenal, devant un magnifique bureau en chêne sculpté, tout couvert de dorures ou de velours cra-
moisi, se tenait debout, une main appuyée sur un superbe fauteuil, et de Tautre tenant la lettre que je venais d'apporter, un homme de six pieds de haut, un peu voûté, paraissant soixante-cinq à soixante-dix ans. Il avait une belle et noble figure, et portait un uniforme bleu foncé, taillé à la prussienne, du temps de Frédéric le Grand, une culotte de casimir blanc et des guêtres en drap noir, montant au-dessus du genou; ses cheveux étaient blancs, coupés très court, sa main belle, sa tenue sévère, mais recherchée; tel m'apparut ce prince. Il joignait à des manières très polies un air noble et mélancolique, presque triste même, et paraissait souffrir de la goutte.
Après avoir lentement pris connaissance de la lettre du Tzar, rendant la lecture de laquelle j'examinai toute cette curieuse collection guerrière, le prince me dit en très bon français, sans le moindre accent : « Une violente « attaque de goutte m'a empêché de me rendre à Franc- « fort, présenter mes respectueux hommages à l'empereur « de Russie; je suis confus que ce grand souverain me « prévienne. Je me conformerai au désir de Sa Majesté « Impériale et la recevrai comme parent; cela fâchera un a peu la grande-duchesse, mais elle se résignera devant « des ordres. Je lui envoie la lettre aimable que vous « venez de me remettre, vous allez passer chez elle, vous « entendre pour la réception de demain, c'est de son « domaine, et cela la regarde exclusivement, il y a longce temps que je ne me mêle plus de ce genre de détails. » Conduit dans les appartements de la grande-duchesse par le chambellan de service, je fus ébloui à l'aspect digne, mais si gracieux, de cette princesse encore fort belle, malgré son âge. Elle m'accueillit avec une grande affabilité, mais j'eus bien de la peine à lui faire abandonner l'idée d'une réception officielle. Pour la persuader, je
dus lui répéter que Sa Majesté Impériale m'avait ordonné d'insister à cet égard; Elle venait cherchera Darmstadt les plaisirs d'une douce intimité de famille, dont Elle était privée depuis longtemps, et non le cérémonial des Cours. Au moment de me retirer, après avoir reçu l'invitation de revenir dîner, je dis à cette belle princesse, pour piquer sa curiosité : « Je suis chargé par Sa Majesté « Impériale de prendre une foule de renseignements sur « le personnel de la charmante Cour de Darmstadt, une « des plus brillantes de l'Allemagne, grâce à l'auguste « princesse qui lui sert de modèle, et en fait le principal « ornement, par la réunion la plus rare de tant de « belles qualités. » Le soldat savait devenir courtisan; ce compliment me valut un gracieux sourire avec ces mots pour réponse : « Un gentilhomme français peut « seul tourner si agréablement l'expression d'une flatterie « aussi directe, je vous en remercie, monsieur le comte. » Je me retirai en saluant profondément, et le chambellan qui m'avait introduit me remit entre les mains d'un valet de chambre huissier chargé de me conduire dans la chambre qui m'était réservée.
Je visitai le parc magnifique, attenant au palais, puis je rentrai faire ma toilette. A quatre heures, je me rendis dans le grand salon. La grande-duchesse ne tarda pas à faire son entrée, et l'on passa tout de suite dans la salle à manger. Le chambellan me présenta à une dame un peu âgée, m'engagea à lui offrir la main et à m'asseoir à table à côté d'elle. Le couvert était dressé pour vingt personnes : la grande-duchesse héréditaire, les hauts dignitaires de cette petite Cour, dames d'honneur, etc.; le grand-duc mangeait toujours chez lui, et le prince héritier voyageait en ce moment.
Ma voisine était Française, chanoinesse de Bavière,
dame d'iionneur de la grande-duchesse, depuis la Révolution. « Vous êtes chargé, me dit-elle, par votre sou- « verain, de prendre des renseignements sur la Cour de « Darmstadt, j'ai mission de vous répondre, questionnezu moi. » J'appris d'abord que la princesse héréditaire était sœur de Timpératrice Elisabeth et de Tex-reine de Suède, donc belle-sœur du Tzar et non sa cousine; je me promis de prévenir l'empereur Alexandre de cette proche parenté.
Ma spirituelle cicerona ne put pendant le dîner satisfaire toute ma curiosité, notre conversation continua dans le salon, elle me mit en état de donner le lendemain à l'Empereur les renseignements les plus confidentiels. Je m'aperçus que ma mission avait transpiré parmi les jeunes dames ou demoiselles de la Gourde Darmstadt, car le soir, au salon, je fus circonvenu par bien des jolis visages qui, pour se montrer et se faire connaître, prenaient toutes sortes de prétextes pour causer avec moi de l'empereur Alexandre.
Le lendemain, l'Empereur arriva à deux heures. Je lui racontai tout ce que m'avait appris la dame d'honneur. Un bal ravissant succéda au grand dîner; l'Empereur s'y montra charmant d'amabilité et de galanterie. Donnant le bras à la grande-duchesse en parcourant les salons, il lui dit : « Etes-vous contente, madame, de mon jeune ambas- « sadeur; il promet, n'est-ce pas? — C'est un bien (( aimable flatteur », répondit-elle. En retournant à Francfort, le Tzar me témoigna sa satisfaction de la manière dont je m'étais acquitté de cette agréable mission. C'est sur cette note gaie que j'enterrerai l'année i8i3.
Me voici donc arrivé à cette fameuse année 1814, si prodigue en événements mémorables, qui changèrent la face de l'Europe, en rétablissant la maison de Bourbon sur les trônes de France et d'Espagne; en détruisant un
empire qui paraissait puissant cl qui succombera sous le nombre de ses ennemis, malgré le génie militaire de son chef, brillant alors de tout son éclat; malgré la bravoure de ces vieilles bandes de héros, vainqueurs de toute TEurope depuis tant d'années, écrasées et plus que décimées par deux années consécutives de désastres dont Thistoire offre peu d^exemples.
Le quartier général russe traversa le Rhin à Baie le 3 janvier, arriva le i3 à Altkirch, le 17 à Vesoul, en passant par Montbéliardet Villersexel; enfin le 26, à Langres.
J'appris le 28 la mort de mon frère Louis, tué le 26 janvier, à deux heures du matin, trois jours avant la sanglante bataille de Brienne, à Lignol, village peu éloigné de Barsur-Aube. Séparés par les hasards de la campagne de Saxe, je l'avais rencontré à Bâle sur le pont du Rhin, il m'avait prié d'obtenir de l'Empereur son changement de corps; il ne pouvait rester chef d'état-major du comte Sacken, plein d'égards pour lui, mais exigeant un travail au-dessus des forces humaines ; son chef d'état-major devait tout voir par lui-même et ne jamais se contenter de rapports. A Villersexel, l'occasion se présenta pour moi de parler à l'Empereur, je le priai de prendre mon frère dans son état-major. Sa Majesté Impériale me promit de nous réunir, et de donner des ordres en conséquence au prince Wolkonski. J'attendais donc le résultat de cette promesse, lorsque, le 28, dans la soirée, le domestique de mon frère entra dans la chambre que j'occupais avec Rapatel, et m'annonça en sanglotant la mort de son maître.
Envoyé en reconnaissance par une nuit affreusement noire, mon frère était tombé sur une grand'garde française, qui fit un feu de peloton en se repliant et criant : a Les Cosaques! » Mon pauvre frère avait reçu huit
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balles! Profitant de la retraite des Français, le Cosaque qui raccompagnait put mettre le corps de son officier en travers devant lui et le rapporter au quartier général du comte Sacken. Mon chagrin fut d'autant plus violent, que je me reprochai de ne pas avoir assez insisté auprès de TEmpereur pour obtenir immédiatement la réalisation de sa promesse.
Il ne me restait plus qu'à faire rendre les derniers honneurs au compagnon des misères de mon enfiince ! Ne pouvant m'absenter en ce moment, car on attendait à chaque instant Tordre de se porter en avant, je chargeai une personne de Langres de se rendre à Lignol, de faire enterrer mon frère convenablement, et de prévenir le curé de cette petite paroisse que je réglerais tout, aussitôt que possible. Au mois de juillet, j^envoyai au curé de Lignol ses honoraires pour l'enterrement et Targent nécessaire pour élever un petit monument dans le cimetière, avec une inscription indiquant le nom, le grade de mon frère, et la date de sa mort.
Depuis notre entrée sur le territoire français, Rapatel et moi nous avions essayé de parler du rétablissement des Bourbons. Les vingt-quatre années de guerres sans relâche et surtout les désastres des deux dernières années, les appels continuels de recrues, toutes ces causes avaient amené un mécontentement général, une désaffection complète de Napoléon. Je crois pouvoir dire et affirmer qu'à l'exception de quelques employés du gouvernement, des acquéreurs de biens nationaux, enfin de quelques enthousiastes du régime du sabre, tout le reste de la nation était fatigué, dégoûté, désillusionné, découragé par tant de sacrifices, effrayé des malheurs qui allaient fondre sur le pays. Que de malédictions n'ai-je pas entendu prononcer sur Tambition insatiable de Napoléon, cause principale
de l'humiliation et de la ruine de la France? voilà la vérité!
Plusieurs personnes venues de Paris, entre autres le comte Alexis de Noailles, le comte de Wall, le comte de Virieu, le marquis de Quinsonnas, se réunirent dans la maison du marquis de Chalencey, où demeurait Tempereur Alexandre. Le but de cette réunion était de sonder ce souverain sur ses intentions en faveur des Bourbons. Avant de provoquer une démonstration, de se déclarer et de faire déclarer les amis des provinces, il paraissait indispensable d'avoir non seulement Fassentiment, mais encore Tappui de Tempereur de Russie. M. de Chalencey nous pria, Rapatel et moi, d'assister à cette réunion. On rédigea séance tenante le mémoire suivant, que je fus chargé de remettre moi-même à PEmpereur le lendemain; je sollicitai une audience, qui me fut immédiatement accordée.
« Sire,
« Pénétrés d'admiration pour la noble générosité avec « laquelle Votre Majesté Impériale traite la France, tous « les bons Français osent encore vous supplier d'y mettre « le comble, en favorisant le projet qu'ils ont formé de « rétablir leur véritable et légitime souverain sur le trône « de ses pères; c'est donc vers vous, Sire, que la France H tend ses bras suppliants. Notre unique ressource, la « seule qui puisse rendre à notre malheureux pays son a bonheur, à l'Europe le repos, c'est le rétablissement (i des Bourbons. Qui est plus digne de cette grande œu- « vre que Votre Majesté? Ne venez-vous pas, Sire, d'acu quérir le titre glorieux de libérateur de l'Allemagne .? « La France mérite bien le même intérêt. Les maux qui « l'accablent en ce moment ne sont peut-être qu'une'
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« juiniiion infligée par Dieu, en expiation de tous les « désordres qu'elle a causés en Europe depuis vingt ans. « La vengeance du Ciel, quoique tardive, a atteint déjà « presque tous les coupables ; reste maintenant cette classe « d'hommes qui, prêts à sacrifler tout ce qu'ils possèdent, « méritent l'intérêt et surtout Testime. Comblé plus que <( personne des bontés de Votre Majesté Impériale, plus « que personne aussi, je suis à portée de tout espérer de « votre âme royale.
« Ah ! Sire, après avoir conquis ce glorieux titre de « libérateur des opprimés, il ne vous reste, pour mettre « le comble à votre gloire impérissable, que de rendre le « bonheur à l'ennemi qui, naguère, dévastait le cœur de « vos États, et se voit maintenant refoulé lui-même au « centre de son Empire. C'est à une nation livrée à toutes « les horreurs d'une invasion que vous rendrez le bien « pour le mal ; la bénédiction de ce peuple vous suivra « éternellement, c'est la plus belle récompense qu'un mo- « narque puisse ambitionner !
« Pareille victoire ne fera couler que des larmes de « joie ; combien peu de conquérants ont cette douce satis- « faction !
« On s'est adressé au colonel Rapatel et à moi pour « obtenir la puissante protection de Votre Majesté Impé- « riale. Le cri de : « Vive le Roi ! » n'attend qu'un signal « approbatif de votre part, pour se faire entendre partout ; « vingt-cinq mille cocardes blanches sont prêtes à être « arborées au nom de Louis XVIIL Permettez-nous, Sire, « d'agir pour lui. La Bourgogne, la Franche-Comté, la « Champagne, la Bretagne, le Poitou, la Vendée n'atten- « dent que des chefs. Pour effectuer avec succès ce grand « mouvement, il nous faut, Sire, votre assentiment et la « permission d'aller rejoindre ces braves gens. Quant à
« moi, j'irai meure en pratique les leçons que j'ai reçues « sous vos drapeaux et mériier la confiance que mes com- « patriotes veulent bien avoir dans le nom que je porte ; « j'attends vos ordres avec la plus grande soumission, « l'obéissance que je dois à Votre Majesté étant mon prête mier devoir.
« J'ose espérer, Sire, que ma démarche ne vous paraîtra « pas indiscrète, la cause qui me fait ayir est trop belle « pour ne pas me servir d'excuse. L'âme de Votre Majesté « Impériale est trop grande pour ne pas approuver le « désir si naturel que j'ai de pouvoir contribuer à la déli- « vrance et au bonheur de mon pays.
« Je mets aux pieds de Votre Majesté Impériale l'assu- « rance de mon éternel dévouement, et je suis, Sire, avec « respect, etc., etc.
(c Le comte de Rocheciiouart.
« Langres, le i5-27 janvier 1814. »
L'Empereur, après avoir lu ce mémou'e, me dit : « Je « comprends et j'approuve votre démarche, ainsi que « celle de Rapatel ; mais nous ne sommes pas assez sûrs « du succès pour prendre un parti. Attendez le résultat « de la prochaine bataille, qui ne peut tarder de se livrer. « Si le sort nous favorise, je vous accorderai la permission « que vous me demandez. Vous ne pouvez douter des « sentiments qui m'animent en faveur de l'auguste « famille de vos anciens Rois, mais je ne puis agir sans « mes alliés, je ne puis que laisser faire, mais faire tout « seul, c'est différent. En attendant, que les Français se « prononcent; alors, beaucoup de difficultés s'aplanict ront. »
Je communiquai cette réponse le soir même à la réu-
MEMOIRES INEDITS
nion ; on se décida à agir. On rédigea et adressa une lettre au Roi, en Angleterre, et une autre au duc de Berry. On confia ces deux lettres, signées de chacun de nous, à un colonel suisse, M. Mallet. En voici la copie :
« Sire,
« Nous venons de présenter aux souverains alliés les
« vœux de nos frères qui, dans nombre de provinces, sont
« prêts à arborer les couleurs royales et à déclarer qu'ils
(I ne veulent d'autres maîtres que Votre Majesté. Nous
« partons en ce moment même pour nous réunir en
« armes en Bourgogne à vos fidèles sujets, au cri de :
« Vive le Roi ! En oflfrant à Votre Majesté nos premiers
(( hommages, nous vous supplions, Sire, de nous envoyer
u en toute hâte un prince de votre Maison, pour marcher
« à notre tête, nous conduire à la délivrance de notre
« pays et préparer votre retour au milieu de la joie uni-
« verselle.
« Nous sommes, avec le plus profond respect, etc.
« Langres, le 28 janvier 1814.
« Le comte de Rochechouart, le colonel Rapatel, (( le comte Alexis de Noailles, le comte de « Wall, le comte Loup de Virieu, le marquis (( DE Chalencey, l'abbé Reluquet et le colonel « Mallet. »
La seconde lettre était adressée au duc de Berry, que nous savions en Angleterre ; nous ignorions complètement où se trouvait Monsieur, et Ton nous avait assuré que le duc d'Angoulême avait rejoint le duc de Wellington dans le midi de la France.
« Monseigneur,
« Nous partons lever Tétendard royal, nos frères d'arec mes vont dans leurs provinces suivre notre exemple, « déterminés à remplir nos devoirs envers le Roi et la « patrie. Nous avons consulté les souverains alliés et (( nous leur avons communiqué nos desseins. La présence (( de Votre Altesse Royale au milieu de nous est néces- « saire, elle est attendue par tous les vrais Français, pour « relever le trône de saint Louis, délivrer la France et « donner à l'Europe le seul gage de paix qui puisse la « guérir de tous ses maux.
« Au milieu de nous, Votre Altesse Royale ne connaî- « tra aucun obstacle, elle est appelée à de hautes desti- « nées, et, forte de la protection du Tout-Puissant, elle « accomplira avec son épée et les nôtres les décrets de la (( Providence.
« Nous sommes avec respect. Monseigneur, etc.
« Langres, le 28 janvier 1814. »
Mêmes signatures que ci-dessus.
Après le départ de ces deux lettres, on se sépara. Les uns allèrent en Bourgogne, les autres en Franche-Comté, quelques-uns suivirent notre quartier général. Quinsonnas et Tabbé Reluquet retournèrent tous deux à Paris, Alexis de Noailles et Virieu se dirigèrent sur Dijon.
Nous étions à Troyes le 7 février, d'autres royalistes nous y rejoignirent.
Je n'indiquerai pas les marches en avant, en arrière, sur le côté, que lit notre quartier général; je renvoie pour
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ces manœuvres à Touvrage de M. de Koch. Je ne parlerai que des affaires des princes français, dont je fus chargé, d'un côté par l'empereur Alexandre, pour les relations de ces princes avec lui, et de l'autre côté par Monseigneur le comte d'Artois lui-même.
Lors de son arrivée en France, Monsieur se trouva dans une position très délicate, en contact direct avec Tarmée autrichienne, dont les chefs, à l'exception du prince de Schwarzemberg, se montrèrent plus que froids et difficultueux, obéissant aux instructions du prince de Metternich, qui ne cachait pas son aversion pour les Bourbons. Aussi, fort embarrassé, apprenant la part que j'avais prise aux premières réunions royalistes, Monsieur chargea le comte de Wall de me remettre la lettre suivante :
« Vesoul, le 21 janvier 1814.
« J'avais le projet, Monsieur, d'écrire à l'empereur de « Russie par le comte de Wall, que j'envoie au quartier « général russe, mais, d^une part, je suis si ému, si vive- « ment attendri de tout ce que j'éprouve de la part des « Français, depuis que j'ai passé la frontière, particuliè- « rement ici, et- d'autre part, je suis si étonné de la con- « duite du général autrichien Hirsch, commandant dans « cette ville, que je craindrais d'exprimer avec trop de « force ce que j'éprouve. En conséquence, je me borne à a vous adresser le comte de Wall, qui vous expliquera « en détail tout ce qui se passe, et vous prier d'en infor- « mer S. M. l'empereur de Russie.
« Je profite avec plaisir de cette occasion pour vous « assurer. Monsieur, de tous les sentiments que vous tt m'inspirez.
« Charles-Philippe. »
Je communiquai cette lettre à TEmpereur; Sa Majesté me chargea de recommander la patience à Monsieur, et surtout de le dissuader, s'il en manifestait Pintention, de venir au grand quartier général, le moment n'étant pas encore arrivé de prendre ostensiblement le parti du rétablissement des Bourbons, parti qui ne plaisait pas à tous les alliés également.
En répondant à Monsieur, je crus nécessaire de lui faire connaître les démarches que nous avions faites, avant son arrivée; ma position près du Tzar, qui me permettait de servir ses intérêts; nos espérances d'un succès prochain, mais aussi nos craintes, en cas de revers éprouvés parles alliés. Je rédigeai le rapport suivant; il faisait connaître exactement la situation des affaires :
« Troyes, le 23 février 18 14.
a Monseigneur,
« Lors de notre entrée en France, au commencement « de cette année, nous eûmes grand soin, le colonel « Rapatel et moi, de sonder l'opinion; nous eûmes le a plaisir de la trouver généralement favorable au réta- « blissement de la royale famille de Bourbon dans tous « ses droits; cependant, nos espérances ne prirent un « peu de consistance qu'à notre arrivée à Langres; plu- « sieurs personnes s'y rendirent à la fois, venant de plu- « sieurs côtés, pour connaître les intentions des souve- « rains alliés à l'égard de nos princes légitimes. De ce « nombre furent : le comte de Virieu et Pabbé Reluquet, « .venant de Paris, annonçant les bonnes dispositions de a cette grande ville; ils furent suivis par M. de Montciel, « venant de Franche-Comté, et par M. de Champagne, « maire de Lons-le-Sauinier; ils offraient leurs services
« et ceux de leurs amis, ils demandaient Tautorisation de « manifester ouvertement leurs intentions, et faisaient « espérer, s'ils étaient certains d'être protégés ou secourus « au besoin, la soumission d'une grande partie de cette « belle province, peut-être même de la place forte de « Besançon, au gouvernement des Bourbons. Peu d'heures « après, le comte de Wall arriva de Dijon; le prince « de Schwarzemberg lui avait donné la permission de « porter la croix de Saint-Louis, et l'avait engagé à se « rendre à Langres pour parler à Tempereur de Russie; « il lui avait laissé de plus entrevoir Tespérance d'une a réussite de ses projets. Ce gentilhomme venait avec « l'assurance que la ville de Dijon ne demandait que jc l'autorisation d'arborer la cocarde et le drapeau blancs, « on espérait que l'exemple de sa capitale entraînerait le a reste de la province, presque toutes les villes ayant « pour maires leurs anciens seigneurs. Le même jour, « M. de Labroue arrivait également de Paris, apportant « les propositions de plusieurs employés du gouverne- « ment impérial, notamment de la part de Fouchc, « actuellement en disgrâce, et désireux de se ménager une « rentrée prés des Bourbons, par son empressement à les « reconnaître. Tous ces messieurs furent reçus, non par « l'empereur de Russie en personne, mais par le vicece chancelier, comte Nesselrode, qui fit à tous, de la part « de l'Empereur, cette même réponse : L'intention du a Tzar est de suivre le vœu des Français, de ne le gêner « en rien; il ne serait pas content d'apprendre que le « mouvement se fît dans l'intérieur de la ligne occupée « par les alliés, car l'on pourrait croire alors que ce « mouvement n'est ni spontané ni volontaire, mais « stimulé par les puissances étrangères. Si, au contraire, « la manifestation se produit en dehors de notre ligne,
DU COMTE DK U OC H i: C H O 11 A UT. 29^
« elle aura Tavantage d'être considérée comme faite hors « de notre influence, et alors Sa Majesté Impériale « pourrait accorder protection et secours au parti roya- « liste.
« L'essentiel pour ces messieurs était de connaître les « dispositions du Tzar. Quelques-uns retournèrent en « Franche-Comté, MM. de Noailles et de Virieu par- « tirent pour Dijon et Pabbé Reluquet pour Paris. Alexis « de Noailles resta au quartier général du prince de « Schwarzemberg, pour décider ce prince à donner aux « autorités militaires autrichiennes l'ordre de laisser agir.
« Nous demandâmes, le colonel Rapatel et moi, à « Tempereur de Russie, la permission de servir acti- « veraent le parti royaliste. Sa Majesté nous répondit « dans Taudience qu'elle nous accorda à ce sujet, que « si le Ciel favorisait ses armes à la prochaine bataille, « il nous permettrait volontiers ce que nous demandions.
« Notre petit conseil, réuni à Langres, jugea à propos « d'écrire au Roi à Hartvell, pour l'informer de ce qui a se passait, lui dernander un prince de sa maison pour « se mettre à notre tête; nous ignorions alors l'arrivée de a Votre Altesse Royale en France.
« On obtint, du prince de Schwarzemberg, mais non « sans difficultés, l'ordre de laisser passer aux avant- « postes autrichiens tous les Français qui se réclame- « raient de MM. de Wall, de Noailles ou de Virieu, de « les reconnaître comme alliés, dans le cas où ils se pré- « senteraient armés, et de leur prêter assistance en cas a de revers.
« L'Empereur de Russie nous chargea, Rapatel et moi, « de tout ce qui avait rapport aux intérêts de nos Princes, « nous dit : Ils n'ont pas besoin d'avocat près de ma perce sonne, car je suis moi-même le meilleur qu'ils puissent
294 MEMOIRES INEDITS
« avoir. Avec son autorisation, M. de Montciel, zélé « royaliste, est resté à Langres, et nous avons envoyé « à Bar-sur-Aube M. Monier, compromis dans la con- « spiration Cadoudal en 1804.
a C'est à Troyes seulement, que nous apprîmes l'arriu vée de Votre Altesse Royale à Bâle. Je chargeai M. de « Widranges d'aller à Dijon apprendre cette heureuse (( nouvelle à nos amis. M. de Gouault se chargea d'or- H ganiser le parti royaliste à Troyes; il est très dévoué et « apprécié du comte François d'Escars. Notre plus grand M ennemi est le prince de Metternich; par ses menées (( sourdes, il cherche à nuire autant que possible à notre « parti. Notre espoir le mieux fondé, c'est celui que (( nous devons avoir dans le courage des bons Français; u ce sont eux qui doivent faire triompher cette cause « sacrée : aussi toute la gloire leur en reviendra, ils doi- « vent en être bien convaincus.
« Telle est, en abrégé, la situation de nos affaires en « ce moment. Monsieur verra par ce rapport ce que Ton « a fait jusqu'à ce jour, la marche que Ton a suivie, le « nom des personnes qui se sont mises en avant, la (( nécessité de pousser à une levée de boucliers, hors des « lignes des armées alHées, enfin le peu de fond que Ton u peut faire sur l'appui ou le secours des étrangers, c'est « à nous seuls à agir d'une manière efficace.
« J'aurai soin de transmettre à Votre Altesse Royale u toutes les nouvelles qui nous parviendront, ainsi que u quelques observations sur la conduite à tenir, tant a avec les alliés qu'avec nos amis.
u Le Comte de Rochechouart. »
Ce rapport montre quelles difficultés entravaient le parti royaliste, combien était faible la bonne volonté des allies à notre égard, et par conséquent combien est fausse et mensongère cette assertion : « Les Bourbons ont été ramenés par les baïonnettes étrangères! » Non, ce sont les Français qui ont forcé les souverains alliés à reconnaître les droits de la maison de Bourbon, alors que toutes leurs préférences inclinaient ailleurs.
Les obstacles que nous rencontrions devinrent plus grands et plus nombreux, à la suite de revers éprouvés par des corps de l'armée alliée, et notre retraite, un peu précipitée, augmenta les dangers que couraient les personnes qui s'étaient ostensiblement prononcées contre le régime impérial. M. de Gouault paya de sa vie sa coopération au rétablissement de ses rois légitimes. Obligés d'évacuer Troyes, nous voulions Pemmener avec nous; il voulut absolument retarder son départ d'une demiheure, pour terminer quelques arrangements de famille. Le temps lui manqua pour se sauver, les Français enti'aient par une porte, lorsque nous sortions par la porte opposée. Napoléon s'installa tout de suite à Thôtel de ville et ordonna de traduire devant une commission militaire les Français désignés comme ayant essayé de renverser son gouvernement. M. de Gouault fut. seul arrêté, condamné rapidement et fusillé sur une petite place voisine de son habitation. Le baron Fain rend ;iinsi compte de cette triste exécution : « La foudre qu'il a voulu braver, ce' tomtesur lui^il est traduit devant le conseil de guerre, « sa mort servira d'exemple. »
Dans son Manuscrit de 1 8 1 4, M . Fain écrit, page 1 54 : « Il résulte de la note que M. de Widranges a fait insérer a dans l'ouvrage de M. de Beauchamp, tome I", ce page 241, que la présence des alliés dans l'ancienne
29b MÉMOIRES INÉDITS
« capitale de la Champagne avait raninaé Tespoir des « partisans des Bourbons, que l'un d'eux, M. de Wi- « dranges, gentilhomme lorrain, résolut d'entraîner « cette ville, quMl fut secondé par le chevalier de Gouault, « chevalier de Saint-Louis, que le comte de Rochece chouart et le colonel Rapatel, aides de camp de Tem- « pereur de Russie, leur ayant donné la nouvelle de « Tarrivée des princes sur le continent, et leur ayant dit « qu'il était temps de se prononcer, ils s'étaient sentis « clectrisés; qu'ils avaient mis la croix de Saint-Louis à « leur boutonnière; que le prince de Wurtemberg les 0 ayant encouragés à s'adresser à l'empereur de Russie, tt ils étaient allés trouver ce prince, au nom des royale listes de Troyes, et qu'ils lui avaient présenté une « adresse, dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement « des Bourbons sur le trône de France; que l'empereur « de Russie ne put s'empêcher de leur dire : Qu'il trou- « vait leur démarche prématurée, que les chances de la « guerre étaient incertaines, qu'il serait fâché de les voir « sacrihés. «
Il est curieux de lire, à la page 5o du tome I" de l'ouvrage de M. de Beauchamp, intitulé : Histoire de la campagne de 18 14, tout ce qui concerne la prétendue entrevue du marquis de Widranges avec l'Empereur, ainsi que la réponse de ce souverain ; c'est évidemment la reproduction de mon rapporta Monsieur. Le Tzar, ainsi que je l'ai dit, ne consentit jamais à recevoir aucun de ces messieurs, mais chargea le comte Nesselrode de leur communiquer la réponse que j'ai donnée plus haut. Le fond de la note est vrai, mais les détails sont inexacts. M. de "Widranges s'est attribué un rôle qu'il n'a jamais joué.
Napoléon était dans son droit en faisant fusiller M. de Gouault, mais il y aurait eu plus de générosité à lui
faire grâce, la mort d'un seul homme, d'une condition peu élevée, ne pouvait ni intimider les autres ni remédier au mal qui couvait.
Le 2 mars, je reçus à Chaumont cette lettre de Monsieur :
« Vcsoul, 2-8 février 18 14.
« Le comte de TrogoP, qui vous porte cette lettre, « Monsieur, vous en remettra une pour Tempcrcur de « Russie, que je vous prie de remettre le plus tôt possible (( entre ses mains.
« Vous recevrez en même temps la copie de ma lettre « à Sa Majesté Impériale, afin que vous en connaissiez « le contenu. Il est nécessaire, indispensable, extréme- « ment urgent, que je puisse voir Sa Majesté; il y va de « tous les intérêts réunis de la France et des alliés. « J'ajoute, même sans hésiter, qu'il y va de la sûreté des « armées, si, par malheur, elles se trouvaient encore dans 0 la nécessité de faire une marche rétrograde. M. de « Trogof vous donnera des détails, qu'il est inutile de « confier au papier. Si Sa Majesté Impériale ne désire « pas me répondre , ce que vous me ferez dire de sa part « aura le mêitie effet.
« Je le répète, il est de toute nécessité que je voie Sa « Majesté Impériale et que tous les moyens, secrets ou « publics, qu'elle voudra m'indiquer, me sont égaux. « Songez que les instants sont précieux. Je n'ai pas « besoin d'exciter votre zèle, je connais trop votre attau chement pour votre Roi, et votre dévouement pour « l'illustre souverain que vous êtes heureux de servir.
(( Je vous renouvelle. Monsieur, l'assurance de tous « mes sentiments pour vous.
(( Charles-Philippe. »
Voici la copie de la lettre de Monsieur à l'Empereur, annoncée dans celle qu'on vient de lire. Cette copie est écrite par le comte François d'Escars, l'adresse de la main de Monsieur, les lettres cachetées aux armes de France :
« A V Empereur de Russie.
« Monsieur mon frère et cousin,
« A l'époque de mon arrivée à Bâle, j'ai exprimé à « Votre Majesté Impériale le juste désir que j'avais de « Lui faire ma cour, et de Lui soumettre mes idées, atin « de pouvoir combiner mes projets, conformément à ses « intentions. J'avais fait la même démarche auprès des « souverains, ses alliés.
« Aujourd'hui, Sire, que les circonstances m'ont rapa proche de Votre Majesté Impériale, j'ose La prier, avec a la plus vive et la plus respectueuse insistance, de m'ac- « corder un entretien, que je considère avec raison « comme extrêmement important pour le salut de la « France, pour la gloire de Votre Majesté Impériale, et, « je ne crains pas d'ajouter, pour l'avantage même des « armées alliées. Le séjour que j'ai fait ici, et les nomce breuses députations que j'ai reçues de plusieurs pro- « vinces, de Paris même, m'ont mis à portée de connaître a le véritable esprit de la nation, et de concevoir les plans « qui me paraissent les plus salutaires et qu'il est néces- « saire que je soumette au jugement éclairé de Votre « Majesté Impériale.
« J'adresse cette lettre au comte de Rochechouart, pour « la remettre à Votre Majesté Impériale; j'attendrai sa a réponse, écrite ou verbale, avec la plus juste impatience. a Je n'ai pas besoin d'ajouter avec quel empressement je
« me porterais au point qu'Ellc voudra bien m'indiquer, « et de la manière qu'il Lui plaira de me prescrire. a Je supplie, etc., etc.
« Charles-Philippe. »
L'Empereur, extrêmement occupé, ne put me recevoir; il me fit dire de remettre la lettre du comte d'Artois à son premier valet de chambre, je la lui envoyai, en joignant celle-ci :
« Chaumont, 3 mars 1S14.
« Sire,
« Son Altesse Royale Monseigneur le comte d'Artois, « m'ayant fait l'honneur de m'écrire, me charge de « remettre à Votre Majesté Impériale une lettre de sa « part. Votre Majesté étant très occupée, je n'ose insister « pour La voir, mais je prends la liberté de Lui écrire et « de joindre ma lettre à celle de Son Altesse Royale, a dont le comte de Trogof était porteur. Je mets éga- « lement sous ses yeux celle que j'ai reçue du prince « français, par Inquelle vous verrez, Sire, que cherchant « tous les moyens qui pourraient convenir à Votre « Majesté Impériale, dans le cas où Elle ne jugerait pas « à propos de lui donner une réponse par écrit, ce que « vous m'oi'donnerez verbalement de lui dire de votre « part iéra le même effet. Il paraît que les détails dont « Monsieur voudrait entretenir Voire Majesté Impériale, « sont delà plus haute importance, il n'est plus question « ni de Lui ni des intérêts du Roi son frère, mais de la a sûreté des armées alliées. La proclamation que M. de « Caulaincourt a fait parvenir derrière nous, est des plus « incendiaires, et accompagnée du décret de Napoléon
.-^OO MEMOIRES INEDITS
« du 24 février 18 14, pour l'exécution de M. de Gouault, « qui servit de base à la condamnation à mort du comte de « Saint-Priest, fait prisonnier aux environs de Mézières, « condamnation qui attend son effet. MM. de Polignac « et de Noailles ont remis à Monsieur un exemplaire de « cette proclamation; on promet une croix d'honneur « pour chaque tête d'alliés. Ces messieurs, en revenant « d'Avallon, ont été eux-mêmes arrêtés par une bande de ce paysans armés, qui leur ont demandé sMls étaient Auiri- « chiens, Russes ou Prussiens; sur leur réponse qu''ils « étaient Français, on les a laissés passer, en leur disant: « Tant mieux pour vous, car nous sommes décidés à tuer « tout étranger qui passera par ici; Teffervescence est à « son comble.
<c L'Auvergne et les Cévenncs ont envoyé des députés « au comte d'Artois, ce prince se décidera probablement, « après avoir reçu la réponse de Votre Majesté Impériale, « à se jeter dans les bras de ces braves montagnards, « pour reconquérir le royaume de ses pères. J'attendrai « ce soir la réponse de Votre Majesté Impériale avec la « plus respectueuse impatience.
« Je suis. Sire, etc., etc.
« Le Comte de Rochechouart. »
J'écrivis à Monsieur, pour lui rendre compte de la manière dont j'avais exécuté ses ordres :
« Chaumont, 4 mars 1814.
« Monseigneur,
0 Le comte de Trogof m'ayant remis la lettre de Votre « Altesse Royale pour S. M. l'Empereur de Russie, je me
DU COMTE DE ROC HEC HO U A RT. 3oi
« suis empressé de la Lui faire parvenir, et afin qu^elIe « ne passât pas par la voie de la chancellerie, j'ai jïris la (( liberté d'écrire à ce souverain en la Lui envoyant et la « remettant moi-même au premier valet de chambre, « selon rautorisation que j'avais reçue.
« Je n'ai reçu la réponse que ce matin. D'après son « contenu, dont le comte Nesselrode m'a donné connais- « sance, il me semble que si Votre Altesse Royale en- « voyait Jules de Polignac, avec certains pouvoirs, auprès « de l'empereur Alexandre, il se trouverait, pour ainsi dire, « accrédité, et en mesure de dire beaucoup de choses que « Ton ne saurait écrire. Si Monsieur me permet d'émettre « franchement ma façon de penser, je prendrai la liberté u de Lui faire part de ma manière de voir : Nous ne « devons attendre de protection efficace de personne, « nous devons même nous défier de tout ce qui n'est pas « français. Les entraves que l'on se plaît à mettre à nos « affaires, les difficultés que l'on fait naître à chaque pas, a ainsi que les dégoûts dont on abreuve nos amis, ne « nous le prouvent que trop; n'agissons donc que par, et « avec des Français, mieux vaut périr avec eux, que d'être ({ sauvé sans eux. Mais, par suite de cette méfiance que « nous devons avoir des projets de nos soi-disant alliés, « cachons-leur le parti définitif que prendra Votre Altesse a Royale. Nous sommes d'avis, Monseigneur, dans notre « petit conseil, que vous quittiez la ligne occupée par les u Autrichiens, et que vous passiez du côté où se trouve « le corps d'armée commandé par le feld-maréchal Blû- « cher, c'est un vieux soldat et non un diplomate; comme « tel, il a une façon de penser noble et loyale, il est, u de plus , presque aux portes de Paris. Les avantages « que cette détermination présente n'ont pas besoin « d'être développés ici. Votre Altesse Royale doit les
0O2 MEMOIRES INEDITS
« connaître et en apprécier la valeur mieux que per- « sonne. Si donc Elle se décidait à se rendre à Tarmce « dite de Silésie, il faudrait répandre le bruit qu^Elle se « jette en Auvergne; par la même raison, si Monsieur se « décide pour les Cévennes ou TAuvergne, nous dirons « ouvertement que vous êtes parti pour Nancy. La « frayeur qu'ont ici certaines personnes, que Voire « Altesse Royale aille vers Tarmée du feld-maréchal a Blticher, est une preuve du succès qu'Elle obtiendrait, « d'après la connaissance qu'elles ont des sentiments « généreux et chevaleresques de ce vieux brave maréchal.
« L'espoir commence à renaître dans mon cœur, Mon- « seigneur, la Providence ne nous aura pas menés si loin, '< pour nous abandonner au moment décisif. 11 me semble « que le terrible arrêt est prononcé : Tyran, descends du « trône, et fais place à ton maître; mais, je le répète, le « salut est uniquement dans le dévouement des Français.
tt Votre Altesse Royale connaît mes sentiments, ils tt sont tout français, je trouve inuiile de faire de nou- •( velles protestations de zèle et de dévouement.
« Je suis, avec un profond respect, etc., etc.
« Le Comte de Rochechouart. »
Deux jours après, je recevais la lettre suivante du comte d'Escars :
« Vesoul, le 5 mars 1814.
« Je profite, mon cher comte, du départ des Polignac, o pour vous remercier de votre hospitalité pendant mon « séjour au quartier général. Je n'ai pas laissé ignorer à a Monsieur l'activité et le zèle que vous et le colonel « Rapatel mettez pour la cause que nous servons tous,
DU COMTE DE R OCH KC HO U ART. 3o3
« et la position où vous êtes l'un et Tautre d'être de la « plus grande utilité. Son Altesse Royale a déjà su mettre « votre zèle à l'épreuve. Messieurs de Polignac retource nent au quartier général, ils vous mettront au courant « de notre position, qui est très critique, il i'aut donc « employer tous nos moyens, pour tâcher de sortir de « l'espèce de nullité où nous sommes, nous ne négli- « gérons rien pour cela : grâce à la magnanimité du « grand Alexandre, j'espère que nous en sortirons avec « éclat. Je ne puis rien vous dire sur cela, que vous ne « sachiez aussi bien que moi.
« Je vous préviens que j'ai mandé à lord Gastlereagh « de vous remettre les papiers et paquets venant d'An- « gleterre pour Monsieur, et qui sont sous mon couvert. « Je vous prie de passer de temps en temps chez lui pour « les avoir, et nous les faire parvenir par des occasions « sûres, le plus tôt possible. Dites à votre camarade « Rapatel que je compte sur son amitié pour me donner « des nouvelles de madame Moreau, quand il en aura. Je « ne vous parle pas des nouvelles des armées, c'est à vous « à m'en donner.
« Je vous renouvelle, mon cher comte, Tassurance de « mes sentiments d'attachement et d'amitié que je vous « ai voués, avec lesquels, etc., etc.
« Le Comte F. d'Escars. »
Pour faire connaître, pour tracer l'historique de tous les mouvements, les marches et les contremarches, les prises et reprises des mêmes villes, les passages des mêmes rivières, il faudrait écrire des volumes; quant à moi, m'en tenant au rôle que je me suis tracé, je ne mentionnerai que les faits qui me sont personnellement connus,
je fournirai des détails intimes si l'on veut, payant ainsi un faible tribut à Thistoire de cette campagne mémorable. Je renverrai aux trois ouvrages suivants ceux qui désireraient étudier à fond ces événements : le Manuscrit de 1814, du baron Fain; il donne exactement les faits, mais les causes, les conséquences, les résultats sont expliqués ou présentés avec une partialité trop prononcée, qui dénature, selon moi, les faits les plus naturels ; il aurait dû mettre de côté tout esprit de parti, en le spécifiant d'avance. Je ferai le même reproche à VHistoire de la campagne de 18 14, par M. de Beauchamp : l'auteur accueille trop facilement les détails donnés par des personnes qui ont voulu placer leur nom ou celui de leurs amis dans une histoire qui fera plus ou moins foi dans Tavcnir. Je recommanderai tout particulièrement l'ouvrage de M. de Koch, intitulé : Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de 18 14, deux volumes avec atlas, publiés à Paris en 181 9. Cet officier supérieur du corps d'ctaimajor réunit à l'exactitude la plus scrupuleuse des faits, une narration simple, dégagée de toute partialité; la partie militaire est traitée avec un grand talent, on reconnaît la main d'un homme du métier, on doit donc le préférer à tous les autres.
Pour reprendre mon récit, je vais donner deux lettres de M. de Richelieu :
« Odessa, 3-i5 février 1814.
« Je profite, mon cher Léon, de l'occasion que j'ai « d'écrire au comte Nesselrode, pour y joindre un mot « pour vous, espérant qu'il vous parviendra plus sûreté ment sous son couvert. J'ai reçu toutes vos lettres, « j'ignore si les miennes vous sont parvenues. La der-
« nicre de vous au consul nous a causé un bien vif plai- « sir, en ce qu'elle nous rassure sur le compte de Rasti- « gnac, que je croyais perdu d'après le bulletin du prince « de Suède, j'en aurais été vivement affligé, j'ai eu d'au- « tant plus de joie, lorsqu'en revenant l'autre jour « d'Ismaïl, où j'avais été passer quelques jours, à cause « de la peste, qui y est assez forte, nous avons lu les i( nouvelles rassurantes que vous nous donnez. Je crois « que le petit homme aura été d'une belle colère, en sorti tant de son fossé boueux, laissant une botte, qu'il est « retourné chercher si bravement, au milieu de la mi- « t rai lie.
« Qui vous aurait dit, cher ami, il y a dix-huit mois, « que vous rentreriez en France, comme vous le faites? « Il faut admirer les décrets de Dieu, car il n'y a sagesse « humaine qui pût prévoir, encore moins annoncer des « événements aussi surprenants; puissent-ils amener « promptement une paix solide qui rende le repos à l'Eua rope, et rétablisse en France un ordre de choses propre !( à assurer sa tranquillité et celle des autres. Comme il « m'est impossible de prévoir où ceci peut aller, si vous « parvenez à Paris, je vous recommande mes sœurs et « ma belle-mère.
« Quant à ce qui me regarde personnellement, je ne « vous en parle pas, je végète comme à l'ordinaire, sans « être bon à grand 'chose ni à personne. Dites mille « choses à Bachmanoflf et faites-lui mon compliment sur « Gon avancement, auquel je prends la plus vive part; je « lui demanderai incessamment une place pour moi, sous « ses ordres, car il va si vite, que je ne doute pas qu'il « m'ait bientôt dépassé. Au reste, j'en suis fort aise. « Au revoir, cher ami, ce sera toujours avec la plus « vive tendresse que vous serez reçu chez moi, si vous
3o6 MKMOIRKS INÉDITS
a voulez y revenir. Je vous embrasse de tout mon
« cœur.
« Odessa, le 4-16 mars 1814.
« Je vous remercie de tout mon cœur d'avoir songé à « moi, le lendemain de l'affaire de Brienne, et votre « lettre m'a fait, comme vous pouvez le croire, bien de la « peine, et du plaisir tout à la fois. Langeron m'avait « déjà annoncé la mort de votre malheureux frère. J'en « ai été bien affecté; je commençais à me flatter que cette « guerre épargnerait les personnes auxquelles je m'inté- « resse le plus, il a fallu aussi payer le tribut, c'est un mal- « heur bien partagé, mais qui n'en est pas moins sensible.
« Que dire de l'Empereur? il faut baiser la trace de ses « pas. Quelle âme que la sienne! quel est le souverain « dont on soit sûr d'être accueilli, quand on lui parle le « langage de l'honneur et de la franchise? Il sera le sau- « veur de l'Europe, et en particulier de la France, qui « pourrait avoir si peu de droits de prétendre à sa bien- « veillance. Oui certes, mon cher ami, mon cœur a tres- « sailli en lisant votre lettre, et si, depuis deux ans, j'ai « besoin d'une résignation plus qu'humaine, pour sup- « porter ma situation, c'est à présent que Texercice de « cette vertu devient dix fois plus difficile. Que ne don- « nerais-je pas pour que l'Empereur m'appelât auprès de « lui! Hélas! il me voulait jadis du bien! je croyais même « lui avoir inspiré quelque amitié, et je puis protester « devant Dieu que son rang n'entrait pour rien dans « le prix extrême que j'attachais à ce sentiment de sa « part. Il faut qu'il m'ait tout à fait oublié, car je sens « que je n'ai rien fait qui pût me rendre indigne des « bontés qu'il m'avait témoignées. Les princes français
DU COMTE DE ROCH E C HO U A RT . OOf
« doivent être maintenant prés de lui. Dieu sait ce qui (( se sera passé depuis le moment où vous m'avez écrit! (c Vous ignoriez alors leur arrivée, je suis bien curieux de « savoir quel effet elle aura produit en France. Quelle « apathie que celle de cette nation! à quel état d'humi- « liation l'a réduite le joug de fer sous lequel elle gémit « depuis si longtemps! J'espérais qu'au moins les pro- « vinces de l'Ouest feraient en faveur des Bourbons ce « qu'a fait la Savoie pour le roi de Sardaigne et la Hol- « lande pour le Stathouder; mais, excepté où vous êtes, « personne ne remue, il n'y a plus la moindre énergie, a Sous quel point de vue méprisable ce peuple sera-t-il « dorénavant considéré par les étrangers? Je vous prie, « mon cher ami, et j'exige de vous que vous m'écriviez « souvent; pensez de quel intérêt sont vos lettres toute jours, mais surtout en ce moment.
« Si, en vous rapprochant de Paris, vous avez pu avoir « des nouvelles de mes sœurs, j'espère que vous m'en « donnerez. Dieu vous conserve! c'est le vœu de mon « cœur. Je vous embrasse tendrement.
ce R. «
On le voit, M. de Richelieu ne pouvait se consoler de rester tranquille à Odessa, alors qu'on se battait et que le sort de la France se décidait. Mais Dieu lui réservait un noble rôle dans l'avenir! Il allait bientôt rendre de grands services à son pays, au milieu de la corruption générale où il se trouvait jeté, en butte aux passions des différents partis qu'il avait à combattre. Il devait succomber à la peine, après n'avoir recueilli que de l'ingratitude pour tant de dévouement! Cette lettre peint bien sa grande et belle âme; ces confidences, ces épanchements d'un cœur généreux et véritablement français; et en
3o8 MKMOIRES INÉDITS
même temps, ses regrets sur sa triste position, ses plaintes sur Toubli de Tempereur Alexandre, l'affection sincère et désintéressée qu'il lui avait vouée, tous ces sentiments rendus avec les expressions simples d'une lettre à un ami, — car il ne cessait de me traiter ainsi, — font mieux connaître les grandes qualités de cet homme illustre, que les plus pompeux éloges. J'aurai occasion de citer des pages de sa correspondance intime avec moi, qui mettront encore plus en évidence son patriotisme et ses vertus.
Un congrès se réunit à Châtillon-sur-Seine, au milieu de janvier, dans le but de négocier la paix; je me garderai bien de donner les détails de rupture, de quasiconclusions, qui prolongèrent les négociations jusqu'au mois de mars, elles furent tantôt suspendues, tantôt accélérées, suivant la nature des événements militaires. Ces alternatives exigèrent des protocoles, des soi-disant ultimatums, etc. Les pièces officielles du congrès sont consignées dans le plus grand détail, avec la plus rigoureuse exactitude, dans le Manuscrit du baron Fain.
Après la bataille de Brienne et d'autres petits combats peu favorables à son armée, Napoléon chargea le duc de Vicence de communiquer au congrès ses dernières concessions; elles furent acceptées après de longs débats, par les plénipotentiaires russes, anglais, autrichiens et prussiens, La paix paraissait conclue, les souverains alliés avaient signé, seule la ratification de Napoléon manquait.
Quelques années plus tard, à Sainte-Hélène, Sir Hudson Lowe refusait de donner le titre d'Empereur à Napoléon, affirmant, que son gouvernement ne l'avait jamais reconnu comme tel, mais simplement sous le nom et titre de général Bonaparte. Comment un grand pays comme l'Angleterre peut-il descendre à un pareil mensonge, au su et vu de toute l'Europe et vis-à-vis d'un prisonnier réduit à Vira-
puissance? Les pièces ofiiciclles du congrès de Châtillon, signées de tous les plénipotentiaires, prouvent la laussaté de cette assertion.
Projet d'un traité de paix entre les puissances alliées et la France :
« Au nom de la très sainte et indivisible Trinité :
« LL. MM. II. de Russie et d'Autriche, S. M. le roi « du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, « S. M. le roi de Prusse, agissant au nom de tous les « alliés, d'une part, et S. M. l'empereur des F"rançais, de « l'autre part : désirant cimenter le repos et le bien-être « futurs de l'Europe, par une paix solide et durable sur « terre et sur mer, et ayant, pour atteindre ce but salu- « taire, leurs plénipotentiaires réunis à Châtillon-sur- « Seine, pour traiter les conditions de cette paix, lesdits « plénipotentiaires sont convenus des clauses suivantes :
« Art. I". — Il yaura paix et amnistie entre LL. MM. II. « d'Autriche et de Russie, S. M. le roi du Royaume- « Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande et S. M. le roi « de Prusse, agissant en même tempi au nom de leurs « alliés, et S. M. l'empereur des Français, leurs héritiers « et successeurs à perpétuité, etc., etc. » . Suivent dix articles, où les mêmes titres et dénominations sont répétés continuellement. Ces articles sont ratifiés par les signatures suivantes :
« Chàti!lon-sur-Seine, 17 fiivrier 1S14.
« Caulaincourt, duc de Vicence, Aberdeen, a Cathcart, le comte Razoumowski, Humboldt, « le comte St.U)ion, Charles Stewart. »
Les plénipotentiaires anglais reconnaissaient donc alors Napoléon comme empereur des Français, et reconnaissaient même ses hériiicrset successeursà perpétuité!
.'>IO MEMOIRES INEDITS
Nous nous trouvions à Vandœuvre, ayant rétrogradé après les derniers succès de Napoléon, lorsque la nou- I velle de la signature de la paix, à Chàtillon, nous parvint. Nous étions réunis quelques amis : Rapatel, Armand et Jules de Polignac, Alexis de Noailles et moi. Pozzo vint nous annoncer la signature de la paix, il avait vu la ratification des puissances alliées; mais, tout à coup, se levant, et frappant la table du poing, il nous dit avec son animation italienne : « Non, messieurs, tout n'est pas fini, le Corse « n''a pas signé! » Cette épithéte de Corse, jetée inopinément, nous parut fort plaisante, surtout venant d'un autre Corse; reste à savoir quel sens il lui donnait! Ces paroles prophétiques se confirmèrent deux jours plus tard : Napoléon, aveuglé par quelques succès, refusa de ratifier les conditions acceptées par son ministre le duc de Vicence, il émit des prétentions exagérées. Les plénipotentiaires rejoignirent leurs souverains, la diplomatie se déclarait impuissante, il fallait s'en rapporter au sort des batailles. C'est bien Taveuglement dont parle TEcriture sainte : Dieu frappe certains orgueilleux, leur envoie Tesprit de vertige qui les pousse vers leur destruction. Ainsi les immenses et incontestables talents militaires de ce grand génie, la haute capacité de cet homme extraordinaire, son esprit aussi vaste qu'éclairé, sa longue expe^rience des affaires du monde, rien ne lui servit : son arrêt était irrévocablement prononcé.
Après la rupture du congrès de Chàtillon, l'empereur Alexandre, fatigué des lenteurs du généralissime prince de Schwarzemberg, résolut de mener plus vigoureusement la campagne, avec les trois cent mille hommes qu'il commandait directement. Une série de succès et d'échecs, de marches et de contremarches occupa toute une semaine. Enfin, les armées se rencontrèrent à Arcis-
sur-Aube : on s'y battit avec acharnement; Napoléon, ayant éprouvé des pertes énormes, se retira sur Vitry-le- François, l'armée russe le suivit; le combat recommença avec des chances diverses.
Tout à coup, Napoléon opéra un mouvement très diversement apprécié, blâmé par beaucoup, approuvé par le plus petit nombre. Le résultat définitif amena en très peu de jours la chute de ce grand capitaine. Ce mouvement consistait à se porter sur les derrières des armées alliées, pour couper leurs communications; Napoléon espérait qu'elles le suivraient et s'éloigneraient ainsi de Paris. Les forces alliées se divisèrent : deux corps russes et prussiens se chargèrent de le surveiller, le reste de l'armée, sous les ordres du Tzar et du roi de Prusse, et l'armée dite de Silésie, commandée par le feld-maréchal Bliicher, marchèrent directement sur Paris, chassant devant elles les corps des maréchaux Marmont, duc de Raguse, et Mortier, duc de Trévise. Dans ce mouvement brusque et rapide, l'empereur d'Autriche se trouva séparé de ses alliés; cet incident, peu important en apparence, priva Napoléon de la protection de son beau-père et du prince de Meiternich, dans une circonstance d'un intérêt majeur pour lui et pour sa dynastie.
Napoléon, aidé par la bravoure et le dévouement de ses soldats, multiplia les ressources que lui offrait son génie militaire; il exécuta les manoeuvres les plus savantes, se portant avec une rapidité vertigineuse d'un point à un autre : rien ne put conjurer sa perte.
Tous les écrivains de l'époque s'évertuent à déverser le blâme sur telle ou telle manœuvre, telle ou telle détermination, sur l'inaction, l'incapacité, le découragement de tel ou tel général, pour expliquer ou chercher une excuse à la débâcle qui ne tarda pas à se produire. Évidem-
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ment, les maréchaux de France, de PEmpire, ne possédaient pas le génie militaire de Napoléon;' ils étaient très braves, mais, trop accoutumés à recevoir les ordres du maître, ils n'avaient aucune initiative. La manœuvre de Napoléon était donc dangereuse et blâmable, ellelcséparait de ses lieutenants, les privant ainsi des inspirations deson génie et de son coup d'oeil d'aigle, qui lui permettait de juger immédiatement le parti que Ton pouvait tirer de la position actuelle de Tennemi, ou de ses divers mouvements. Chaque victoire remportée accélérait du reste sa ruine, par le prix qu'elle lui coûtait. La France ne fournissait plus de recrues; la vieille armée, composée de vétérans victorieux sur tous les champs de bataille de TEurope, était restée dans les glaces de la Russie. Si le plus grand général des temps modernes s'est trompé dans ses calculs, c'est qu'il arrive un moment où la puissance et la science humaines ne comptent plus, ou ne peuvent plus rien ; qu'on appelle cela destin, fatalité, qu'on invente un autre nom, que peut-on, contre la volonté de Celui qui fait mouvoir le ciel et la terre?
Le 25 mars, nous rencontrions une colonne française à Fère-Champenoise. Je vais donner la relation de cette affaire d'après M. de Koch; j'ajouterai quelques détails, ayant été acteur dans ce drame sanglant : « Cette « colonne dont l'apparition causait tant d'étonnement et « d'inquiétude aux alliés, était celle des divisions Pacthod « et Amey, qu'on a vue arriver le 24 à Bergères. Le « général Pacthod, pressé de se réunir aux maréchaux « Marmont et Mortier, avait expédié un ofricier d'ora donnanceau ducdeTrévise, et, sans attendre son retour, « il s'était mis en marche au point du jour sur Vitry. a Arrivé près de Villeseneux, à dix heures du matin, « il recevait l'injonction de rester jusqu'à nouvel ordre
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« il Bergères, où oa le croyait encore. Cette division, « escortant un granei convoi de vivres et de munitions, « avait marché une partie de la nuit; les chevaux « tombaient de fatigue; le général Pacihod, se croyant à « Tabri de tout danger, jugea avoir le temps de rafrai- « chir ses chevaux à Villeseneux. Mais à peine était-il éia- « bli, qu'il fut attaqué par la cavalerie du général Korf, « qui suivait la route de Châlons à Etoges. Il forma « aussitôt ses troupes : la droite appuyée au village, la « gauche couverte par un immense carré, le convoi « massé en arrière. «
M. de Beauchamp donne plus de détails sur l'action. J'emprunte son récit : « Le convoi était par lui-même « d'une extrême importance par le nombre de troupes « qui le suivait, il fut aperçu par la cavalerie du maré- « chai Blûcher; ce maréchal détacha à l'instant les géné- « raux de cavalerie Korf et Wassiltchikoff pour l'atta- « quer. A la vue de Tennemi, la colonne et le convoi se « replièrent sur Fère-Champenoise, au moment où arri- « vait sur ce point, par la route de 'Vitry, la cavalerie « de la grande armée russe. Informé de cette rencontre, « le prince de Schwarzemberg fait revenir en toute « hâte une partie de la cavalerie qui poursuivait les « maréchaux Mortier et Marmont; en même temps, « l'empereur Alexandre ordonna de faire avancer Tartil- « lerie russe de sa garde. Pressée et chargée de tous « côtés par des troupes, sous les ordres immédiats des « souverains, la colonne française se forma en plusieurs « carrés, et se disposa à la plus courageuse résistance, elle a n'était composée néanmoins que de jeunes soldats et « de gardes nationales, rien ne put intimider ces milice taires encore novices. Les carrés continuent leur a retraite en faisant feu, bravant les charges de cavalerie,
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« repoussant les sommations réitérées des parlementaires tt russes, refusant toujours de mettre bas les armes. En a vain le colonel Rapatel, officier distingué, le même « qui avait recueilli les dernières paroles et reçu le « dernier soupir de son ancien chef, le général Moreau, « s^avança seul pour faire cesser la lutte inutile de cette « brave troupe, qui, entourée et désespérant de vaincre, « voulait au moins mourir avec gloire. Mes amis! mes a compatriotes! leur criait le colonel, cessez de com- « battre! vous avez acquis assez d'honneur! L'empereur « Alexandre vous rendra votre liberté! A peine avait-il « achevé ces mots, que frappé de deux balles, il tombe et a meurt, honoré des respects de l'armée et du Tzar dont « il était aide de camp. L'artillerie peut seule vaincre la « résistance de cette poignée de braves, qui luttait contre « toute une armée. Des batteries ouvrent leur feu, enta- « ment les carrés, des charges simultanées achèvent de « les rompre et dy porter la mort et le désordre. 11 fallut « céder. Les généraux Pacthod et Amey, cinq généraux « de brigade, douze pièces de canon, quatre mille huit « cents hommes d'infanterie et le convoi entier, tombent a au pouvoir des armées confédérées réunies. » 'Voici les détails que j'ajouterai à ces deux narrations : A la première apparition de la colonne française en question, il y eut, en effet, un moment d'étonnement dans Tarmée alliée: à quel corps pouvait-elle appartenir? quelle était la cavalerie qui paraissait sur la droite? Nous étions au milieu d'une plaine immense : l'artillerie de la garde reçut l'ordre d'avancer, lorsque, tout à coup, nous vîmes la cavalerie éloignée, charger à fond la colonne, qui mit aussitôt son infanterie en carré et ouvrit un feu d'artillerie bien nourri. Alors plus de doute : la colonne appartenait à l'armée française; ordre fut donné à l'artil-
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lerie russe de commencer Tattaque, toute la cavalerie se mit également en mouvement. Rapatel, persuadé que deux de ses frères devaient être là, d'après ce que lui avaient dit quelques prisonniers faits dans la matinée, se porta en avant pour essayer de s'en assurer, et engager la colonne à céder devant des forces si supérieures. Que devint-il? C'est ce que j'ignorais. L'ordre de charger ayant été donné à la cavalerie, notre état-major n'eut pas le temps de se porter de côté pour la laisser passer, nous fûmes forcés, sous peine d'être écrasés, de suivre le torrent. En deux minutes, l'empereur Alexandre et le roi de Prusse se trouvèrent au centre de la colonne ennemie, enfoncée de tous côtés par une charge de seize mille Russes, Prussiens et Autrichiens, cuirassiers, dragons, lanciers, hussards ou Cosaques. Jamais je ne reverrai une mêlée pareille, j'aurais de la peine à la raconter, tant la confusion fut grande, les épisodes nombreux et singuliers, tout était terminé en un clin d'œil, en moins de temps que je ne mets à l'écrire.
Cette colonne, forte de neuf mille hommes, eut en un instant plus de quatre mille morts ou blessés, gisants, sur le chemin qu'ils avaient parcouru dans l'espoir de gagner un bois peu éloigné, où ils auraient été à l'abri des chocs de la cavalerie qui les accablait, et des décharges incessantes de trente pièces de canon. Cette colonne, dis-je, escortait un nombreux convoi de munitions et de vivres destinés à la grande armée française; elle paraissait de loin beaucoup plus forte en hommes qu'elle ne l'était réellement, voilà pourquoi on fit agir contre elle de si puissants moyens d'attaque. Les chariots étaient rangés au centre avec les équipages, notamment ceux du général Pacthod, qui commandait en chef. La défense fut héroïque, et d'autant plus méritoire, que les
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combattants se composaient de conscrits ou de gardes nationaux mobilisés, rassemblés à la hâte; Tartillerie seule était servie par de vieux soldats, nouvellement revenus d'Espagne.
Au moment où je me trouvais au milieu du carré principal, avec Tempereur de Russie, le roi de Prusse et tous les officiers de leur nombreux état-major entraînés dans la charge des hussards et des Cosaques de la garde, je vis prés de moi un officier français se débattant avec des Cosaques, qui essayaient de le dépouiller, malgré ses cris et ses réclamations : u Menez-moi a à mon frère, j'ai un frère dans l'armée russe. — Comte ment s'appelle votre frère? lui demandai-je. — Rapa- (( tel », me répondit-il. Je me précipitai entre lui et les Cosaques, leur ordonnant de le laisser, et lui dis : « Votre (c frère est mon camarade, venez que j'aie le plaisir de vous « conduire dans ses bras, » J 'achevais à peine de prononcer ces paroles, quand Brozine, un de mes collègues, s'approcha de moi tout en courant et me dit : « Ah ! Rochechouart, u quel malheur! l'Empereur vient d'apprendre la mort (( de ce pauvre Rapatel, il m'envoie chercher son corps, n Y a-t-il une scène plus pathétique? Ce pauvre prisonnier échappé miraculeusement au massacre de sa troupe, apprenant la mort de son frère, au moment où il allait trouver appui et consolation dans ses bras! Aussi d:; grosses larmes inondèrent son visage encore tout noir de poudre. Je m'empressai de lui serrer les mains et lui dis : « Vous êtes mon prisonnier, vous ne quitterez pas « le camarade de votre frère. »
Je lui fis donner un cheval sans maître et lui demandai : « Avez-vous quelques effets que Ton puisse sauver? » Il me répondit en sanglotant : « Commandant l'artillerie « de la division Pacihod, tout ce que je possède se
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« trouve dans un caisson. )> Je partis avec lui à la recherche dudit caisson, il le retrouva intact; les Cosaques fouillaient les voitures, mais négligeaient Fartillerie et les caissons.
Les cinq généraux prisonniers montèrent dans la calèche du général Pacthod, l'Empereur venait de la lui faire restituer; Pempereur Alexandre fit rendre également à ces généraux leurs épées, en leur disant : « Messieurs, (( quand on s'en sert si bien, on ne doit jamais en être « séparé. »
Au moment de partir pour Fère-Champenoise, nous aperçûmes blottie sous la calèche, une charmante petite fille de huit à neuf ans, tout en pleurs. Le général Pacthod lui demanda comment elle se trouvait là ! Elle lui montra son père, garde national mobilisé, le corps coupé en deux par un boulet : « .le Tai suivi, ajouta-t-elle, pour « ne pas rester seule à la maison, je n^ai plus de mère, je « ne me connais pas de parents ; mon père tué, je me suis u glissée sous la calèche pour éviter les boulets. » Le général Pacthod la fit monter sur le siège de sa voiture et lui dit : u Petite, si tout ceci finit bien et bientôt, je u me chargerai de toi. » Il a tenu parole; n'étant pas marié, il fit élever cette pauvre orpheline dans un grand pensionnat. En 1824, je dînais un soir chez le général Pacthod ; je la retrouvai grande et fort jolie ; elle épousa, je crois, le neveu de son bienfaiteur, qui lui laissa une partie de sa fortune.
Le soir, je présentai le capitaine Rapatel à TEmpereur. Il fut admirable, comme à son ordinaire, il lui exprima tous ses regrets de la mort de son frère qu'il appréciait beaucoup, et lui demanda ce qu'il comptait faire : « Je « prie Votre Majesté de me rendre la liberté, mais je la « supplie en même temps de me permettre d'attendre le
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« moment favorable pour en jouir. Je resterai près de (t M. de Rochechouart, camarade et ami de mon frère, il i( m'a promis de le remplacer. — Soit, dit l'Empereur, a lorsque la paix sera faite, si vous voulez occuper près «( de ma personne l'emploi que j'avais donné à votre « malheureux frère, il ne tiendra qu'à vous; du reste, « vous êtes en bonnes mains jusque-là. »
Je pris donc le capitaine Rapatel avec moi, j'avais déjà Armand de Polignac, chargé par Monsieur de suivre l'empereur Alexandre, afin de profiter de toutes les occasions pour lui parler. Deux jours après, un autre Français au servicede la Russie, le marquis de Montpezat, ancien capitaine à l'état-major de la division du duc de Richelieu à Odessa, arrivait du blocus d'Hambourg, et me pria de le laisser s'adjoindre à mes compagnons. La gravité des événements empêchait de lui donner aucune réponse aux dépêches qu'il avait apportées, la proximité de Paris lui faisait naturellement désirer de rester au quartier général, dans un moment où tout allait se décider; il partagea ma calèche avec Rapatel. Ala suite s'augmenta encore d'un jeune sous-officier français, nommé Boutet, sauvé sur le champ de bataille de Tarontino en Russie, en 1812, par le lieutenant-colonel du régiment de Cosaques de la garde, qui l'avait ramassé grièvement blessé et fait soigner. Ce jeune homme avait une très belle écriture ; il me proposa de le garder près de moi et de l'utiliser à l'occasion, en tout cas, jusqu'à notre entrée prochaine dans Paris. Boutet conservait une profonde reconnaissance pour les soins qu'il avait reçus du colonel de Cosaques ; sans lui, il serait mort à Tarontino, mais il croyait que je pourrais lui être plus utile; il devint plus tard aide de camp d'Armand de Polignac-
Le 29 mars, on se battait aux portes de Paris sur une
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ligne immense. La grande armée austro-russe et l'armée dite de Silésie formaient un effectif d'au moins cent cinquante mille combattants; l'armée française ne pouvait opposer plus de vingt-cinq à trente mille hommes découragés par les derniers combats. Les maréchaux Marmont et Mortier les commandaient, mais ne s'accordant pas, ils ne voulurent pas concerter leurs mouvements; il y avait un troisième chef, Joseph Bonaparte, revêtu du titre de lieutenant général de l'Empire; la confusion était extrême, la prise de Paris certaine.
Beaucoup de braves tirent des prodiges de valeur, mais inutilement, ils se sacrifiaient, se faisaient tuer. Toute lutte était matériellement impossible, ces valeureux efforts pour la continuer aboutirent à retarder la chute de la ville de quelques heures seulement.
L'armée alliée marchait sur Paris en formant un demicercle, ne laissant libre que la route d'Orléans, par laquelle se retirèrent : l'impératrice Marie-Louise régente, avec son fils, les ministres, le conseil de régence et le prince Joseph Bonaparte; ils s'établirent à Blois, aban donnant ainsi la capitale sans gouvernement, et livrée à tous les éléments d'intrigue qu'elle renfermait.
Le 29, le grand quartier général couchait à Bondy; le 3o, en traversant Pantin, je chantai à mes camarades : « Que Pantin serait content, etc., etc. » Un épicier, placé devant sa porte, nous regardait passer; il s'écria : « Tiens, « les Cosaques qui connaissent not' vieille chanson. » Dans la journée, les Prés-Saint-Gervais, les Buttes- Chaumont, Belleville, furent occupés par l'armée alliée, après une vigoureuse résistance et des pertes considérables en tués et blessés de chaque côté.
L'empereur Alexandre, arrivé sur les Buttes-Chaumont vers les deux heures de l'après-midi, put contempler
Paris; on entendait vers Montmartre et Vincennes un f^u terrible de mousqueterie et les déciiarges continuelles d'une artillerie formidable. A ce moment solennel, TEmpsreur descendit de cheval pour mieux jouir de l'imposant spectacle qui s'offrait à sa vue. Il me demanda de lui nommer les principaux monuments; bientôt sa belle figure devint pensive, il ne me questionnait plus, il restait absorbé dans une profonde méditation; à quoi songeait-il? Dieu le sait. Il ne paraissait entendre ni le canon, ni la fusillade, ni le bourdonnement de cette grande ville placée à nos pieds. Je me retirai par discrétion et je me livrai moi-même à des réflexions bien étranges. L"Empereur fut bientôt tiré de sa rêverie par l'arrivée d'un parlementaire amené par le comte Nesselrode.
Le Tzar, le roi de Prusse, les généraux présents et la chancellerie se réunirent en conseil, au bout d'un quart d'heure, l'Empereur me fit signe d'avancer. « Allez « trouver le comte de Langeron, il doit être au bas de « Montmartre, vous lui direz que je viens d'accorder « une suspension immédiate des hostilités; en conséu quence, qu'il fasse cesser le feu immédiatement, que « pas un soldat n'essaye d'entrer dans Paris, quand a même il se serait rendu maître d'une barrière, je l'en 0 rends personnellement responsable; allez aussi vite que « vous pourrez. »
Je partis au galop, mais quelle terrible et périlleuse mission ! Il me fallait, en prenant le chemin le plus court, traverser des rues étroites, dans lesquelles on se battait avec acharnement, de chaque maison, transformée pour ainsi dire en fort, partait une fusillade meurtrière, à chaque pas des canons braqués d'un côté ou de l'autre enfilaient les routes, les chemins, les" sentiers. Je me disais à moi-même : Jamais je n'arriverai à ma desii-
nation au milieu de cette grêle de balles et de boulets, je serai tué dix fois pour une. Heureusement et par miracle, je m'en tirai sans une égratignure. Je mis un mouchoir blanc au bout de mon épée, et agitant mon drapeau je criai partout où je passais, en russe, en allemand et en français : « Cessez le feu, par ordre (( du Tzar. Mes amis, ne tirez plus, il y a suspension « d'armes, je vais Pannoncer sur toute la ligne. » On m'écoutait en général, excepté dans quelques endroits, où la lutte était trop acharnée, ou le bruit trop grand pour me faire entendre. Enfin, après des dangers inouïs, je trouvai M. de Langeron â Montmartre, je lui répétai mot pour mot les instructions de TEmpereur, il donna Tordre de cesser immédiatement le feu, prescrivit des mesures rigoureuses, et interdit, sous peine de mort, à qui que ce fût, de sortir des rangs, ou de pénétrer dans Paris; Tavant-garde de sa division occupait déjà les barrières Rochechouart, des Martyrs, Blanche et de Clichy. Deux heures après, les feux avaient ccjsé sur toute la ligne, je retournai annoncer à l'Empereur que ses ordres étaient exécutés : « C'est bien, me dit-il, vous avez fait « diligence. » Quelques jours plus tard, l'Empereur se souvenant de cette périlleuse mission, signa mon brevet de commandeur de Tordre de Saint- Vladimir, avec cette mention : « En récompense de sa conduite à la bataille « sous Paris, journée du i8-3o mars 1814. » L'Empereur se dirigea sur Bondy, où il avait couché la veille, et où l'appelaient de graves négociations qui se prolongèrent jusqu'à une heure très avancée. Armand de Polignac, Montpezat, Rapatel, Boutetetmoi, nous nous dirigeâmes sur Belleville, comptant y souper et y passer la nuit. En suivant les boulevards extérieurs, longeant les barrières de la Villette et de Pantin, nous causions avec de nom-
breux bourgeois terrifiés; redoutant la journée du lendemain, quelques misérables nous disaient : « Entrez donc, « nous irons avec vous dans de bons endroits, où il y « aura gros à piller. » Nous distribuions le plus possible une proclamation du Roi, datée d'Hartwell :
« Louis XVIII AUX Français.
« Le moment est enfin arrivé, où la divine Providence a semble prête à briser l'instrument de sa colère! L'usur- « pateur du trône de saint Louis, le dévastateur de TEu- « lope, éprouve à son tour des revers, ne feront-ils a qu'aggraver les maux de la France, et n'oserait-elle « renverser un pouvoir odieux, que ne protègent plus les « prestiges de la victoire? Quelles préventions ou quelles « craintes pourraient aujourd'hui l'empêcher de se jeter « dans les bras de son Roi, et de le reconnaître dans sa « légitime autorité, le seul gage de Tunion, de la paix et « de bonheur, que ses promesses ont tant de fois garantis « à ses sujets opprimés?
« Ne voulant, ne pouvant tenir que de leurs efforts le <t trône que ses droits et leur amour peuvent seuls affer- « mir, quels vœux seraient contraires à ceux qu'il ne c cesse de former? Quel doute pourrait-on élever sur ses « intentions paternelles?
« Le Roi a dit dans ses déclarations précédentes, et il « réitère l'assurance, que les corps administratifs et judi- « claires seront maintenus dans la plénitude de leurs « attributions; qu'il conservera leurs places à ceux qui « en seront pourvus, et qui lui prêteront serment de fidéa lité; que les tribunaux, dépositaires des lois, s'inter- « diront toutes poursuites relatives à ces temps malheu- « reux, dont son retour aura scellé pour jamais l'oubli; « qu'enfin, que le Code dit Napoléon, mais qui ne ren-
« ferme en grande partie que les anciennes ordonnances « et coutumes du royaume, restera en vigueur, si l'on en « excepte les dispositions contraires au dogme religieux, « assujetti longtemps, ainsi que les libertés du peuple, « aux caprices du tyran.
« Le Sénat, où siègent des hommes que leurs talents « distinguent à si justes titres, et que tant de services « peuvent illustrer aux yeux de la France et de la posté- « rite, ce corps dont Putilité et Timportance ne seront « bien reconnues qu'après la Restauration, peut-il mante quer d'apprécier la destinée glorieuse qui Tappelle à « être le premier instrument du grand bienfait qui « deviendra la plus solide, comme la plus honorable « garantie de son existence et de ses prérogatives?
« A regard des propriétés, le Roi, qui a déjà annoncé <( l'intention d'employer les moyens les plus propres à « concilier les droits et les intérêts de tous, voit les nom- « breuses transactions qui ont lieu entre les anciens et « les nouveaux propriétaires, rendre ce soin presque « superflu. Il s'engage à interdire aux tribunaux toutes « procédures contraires auxdites transactions, à encou- « rager les sacrifices qui pourront contribuer au repos « de la France et à l'union sincère de tous les Fran-
« cais.
« Le Roi a garanti à l'armée la conservation des « grades, emplois, soldes et appointements dont elle « jouit à présent, il promet aussi aux généraux, officiers « et soldats, qui se signaleront en faveur de sa cause, « inséparable des intérêts du peuple français, des récom- « penses plus réelles, des distinctions plus honorables, « que celles qu'ils ont pu recevoir d'un usurpateur, tou- « jours prêt à méconnaître, ou même à redouter leurs « services. Le Roi prend de nouveau l'engagement
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« d'abolir cette conscription funeste, qui détruit le bon- « heur des familles et l'espérance de la patrie.
« Telles ont toujours été, et telles sont encore les inten- « tions du Roi, son rétablissement sur le trône de ses « ancêtres ne sera, pour la France, que l'heureuse transi- « tion des calamités d'une guerre qui perpétue la tyrannie « aux bienfaits d'une paix solide, dont les puissances « étrangères ne peuvent trouver la garantie que dans la « parole du souverain légitime.