‹ Souvenirs sur la révolutionChapitre 15 sur 35 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

• Hart-w-ell, comte de Buckinghatn, le i*' février 1S14. »

Le Moniteur universei du 2 avril 18 14 publie la note suivante :

« Il a paru dans le Journal de Paris une proclamation « intitulée : Louis XVIIJ aux Français, cette pièce n'a « aucun caractère d'authenticité. » On pouvait critiquer son opportunité, sa rédaction, mais il était impossible de nier son authenticité : un courrier spécial d'Angleterre nous l'avait apportée, en réponse à la lettre que nous avions adressée, de Langres, au Roi; lettre dont j'ai donné copie plus haut.

A la nuit tombante, nous quittions les barrières pour entrer dans Belleville. où tout était encore dans la plus grande confusion ; on s'était battu une partie de la journée dans les rues, mais, chose surprenante, aucuns dégâts n'avaient été commis, soit par les Français, soit par hs alliés. Les tomes V, VI et VII de la Bibliothèque britannique, imprimés et publiés à Paris en 1826, contiennent une relation des événements de ce jour, et parlent de la dévastation des maisons de Belleville ; je puis atnrmer que le 3o mars au soir, il n'existait d'autres dégâts que ceux résultant d'un combat dans la rue.

tels que carreaux cassés e: arbres brisés. L'auteur de celte relation est un Anglais prisonnier dans Paris; on voit clairement qu'il n'appartenait à aucune armée, quelques détails exacts ont été puisés aux meilleures sources, mais d'autres ont été pris on ne sait où. On y trouve une proclamation à la suite des rixes, signée : o Comte de Mor- « temart, aide de camp de l'empereur de Russie. » On veut sans doute parler de moi, or. je n'ai signé aucune proclamation, et je ne m'appeUe p>as comte de Mortemart.

Nous commandions notre souper dans une de ces guinguettes achalandées dans les faubourgs des grandes villes; le patron s'était réfugié dans Paris, avec sa femme, ses enfants, son chef de cuisine, et sa caisse, laissant son établissement sous la direction de son premier garçon, gaillard très éveillé, et de deux aides de cuisine. Ils se chargèrent de préparer un soup>ar. les provisions ne manquaient pas : la veille encore, on avait dansé toute la nuit, et personne n'avait songé à s'attabler dans la journée. Nous étions nombreux et tous Français : le général comte de Lambert, dont la division occupait Belleville, le général baron de Damas, commandant la brigade de grenadiers de la garde, qui venait de s'emparer de Montreuil. et mes quatre compagnons. Le garçon étonné de nous entendre tous parler français, sans aniculer un mot de russe, ne put se contenir, et croisant ses bras, il nous dit : a Ah çà, pour des Cosaques, vous en dégoisez tout c de même pas mal en français, et du plus relevé encore ! » Nous répondîmes par un joyeux éclat de rire. Boutet ajouta avec un grand sérieux : a II ne faut pas que a cela t'étonne. mon garçon, nous avons appris le frana çais en nourrice. »

Je me retirai vers onze heures avec mes compagnons, dans le logement qui m'était afiecté : une fort jolie

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maison de campagne appartenant à un gros négociant du Marais; le jardinier-concierge, menacé d'abord de loger des Cosaques, avait été ravi de recevoir un aide de camp du Tzar.

Le 3 I mars, je montai à cheval de grand matin, pour rejoindre le quartier général. Je pris le cheinin de Bondy, j'appris en route que l'Empereur se trouvait prés des barrières. Me dirigeant de ce côté, je rencontrai le colonel Brozine, le même camarade qui à Fére-Champenoise m'avait annoncé la mort de Rapatel; il me dit : « Où diable « étiez-vous donc caché? on vous cherche de tous côtés. « — Pourquoi? — Vous êtes nommé commandant de la « place de Paris, et le général Sacken. gouverneur; cou- (i rez, on vous attend. » Avant que je fusse revenu de mon étonnement, je m'entendis appeler par le général Sacken lui-même : « Je désespérais de vous rencontrer, me dit-il, ;< nous n^avons cependant pas de temps à perdre, je suis « heureux du choix que FEmpereur a fait de vous, parce « que vous êtes Français; vous connaissez Paris, votre « nomination prouvera à ses habitants de quelles bonnes ;« intentions le souverain est animé. Pour moi, je suis a heureux de voir près de moi, comme collaborateur, le ■i frère de mon ancien chef d'état-major, pendant deux « années, dont la mort m'a vivement atBigé.

a Vous allez prendre le commandement de trois bataila Ions de gardes russes, ils sont en colonne, près d'ici; « j'y ai joint deux pièces de canon; vous irez à l'hôtel de a ville, vous en prendrez possession au nom du Tzar, « vous y laisserez vos canons et deux bataillons; avec le a troisième, vous vous rendrez à l'Elysée, désigné pour « loger l'empereur de Russie, sa maison et sa chancellerie. « Vous vous entendrez ensuite avec le préfet de la Seine « et la municipalité de Paris pour préparer des logements,

« des rations de vivres et de fourrages, des places dans « les hôpitaux pour nos blessés et nos malades. Deux « officiers supérieurs de la garde nationale vous attendent « pour vous guider et vous protéger ; marchez cependant « avec prudence, évitez toute collision. Vous me choi- « sirez un logement convenable, proche de TÉlysée, et « vous viendrez me l'indiquer; allez, prudence et fer- « meté! »

Se tigure-t-on mon étonnement, ma joie, mon embarras? Surpris par un commandement qui m'était confié, sans y avoir été préparé le moins du monde; heureux, transporté de joie de me voir rentrer ainsi dans cette grande ville, que j'avais quittée dix ans auparavant dans une position si triste, étant seul, séparé de mes parents dispersés par la Révolution et ruinés par leur dévouement à la famille royale, et obligé de me contenter du panier de la diligence, l'état de ma bourse ne me permettant pas de prendre une place dans Tintérieur de la voiture; aujourd'hui : je rentrais commandant la place! Il ne me restait ni le temps ni la possibilité de réfléchir; le torrent des affaires m'emportait malgré moi.

Je fis mon entrée par la rue du Faubourg- Saint-Martin ; je choisis Montpezat pour aide de camp, et M. de Zasse pour major de place; je le rencontrai par hasard en ce moment. Gentilhomme livonien, instruit, brave, loyal, parlant parfaitement français, il avait été commandant de place sur les bords de la mer Baltique, il devait m'être d'un grand secours.

Au moment de commander à mes bataillons : Colonne en avant! marche! un des deux officiers supérieurs delà garde nationale, annoncé par le général comte Sacken, s'approcha de moi pour m'escorter. Quelle fut notre surprise mutuelle! je reconnaissais Albert de Brancas, plus

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tard duc de Cereste, et lui, retrouvait un ami intime, dans Tofficier russe chargé de prendre possession de l'hôtel de ville de Paris, au nom du Tzar. Nous nous étions liés pendant mon séjour à Paris, à mon retour du Portugal; nous nous embrassâmes avec effusion, puis M. de Brancas se tournant vers la foule qui nous entourait : « Pari- « siens! leur dit-il, l'empereur de Russie vous donne un tt gage de son intérêt pour notre grande ville, il vient de « désigner cet officier supérieur, son aide de camp, pour a être commandant d'armes; c'est un compatriote, un a enfant de Paris, c'est un ami intime que je retrouve et a un ami pour vous, que je vous présente. » Un murmure d'approbation accueillit ces paroles, mon nom vola de bouche en bouche, et comme nous étions tout près de la barrière et de la rue Rochechouart, l'effet fut complet. L'autre officier de l'état-major de la garde nationale de Paris était le beau comte Albert d'Orsay, également un de mes bons amis; il venait d'être renversé par son cheval, sur le pavé du faubourg Saint-Martin, et on le transporta chez lui sur un brancard. Je lui serrai la main en passant.

Arrivé sans encombre devant Thôtelde ville, je rangeai ma troupe en bataille sur la place de Grève et je montai dans les appartements du préfet, le comte de Chabrol; il me reçut très froidement ; il trouvait des difficultés à tout ce que je demandais. Je crus alors devoir lui parler sévèrement, je lui répétai que j'étais chargé de prendre possession de l'hôtel de ville, avec deux bataillons des gardes russes et deux pièces de canon, afin d'occuper la place de Grève et le palais au nom de l'empereur de Russie et des souverains alliés, et que je venais de mettre cet ordre à exécution : a En conséquence, monsieur, ajoutai-je, je ne viens pas ■ vous demander des obligeances, ou vous prier de me

« rendre quelque service, je viens vous donner des « ordres et vous enjoindre d'obtempérer à toutes les « demandes que je jugerai nécessaires au service de « Tarmée alliée. Pour vous donner une idée des bonnes « intentions de S. M. I. Pempereur Alexandre, et de sa « bienveillance pour la France, pour la ville de Paris et « pour ses habitants, il m'a choisi, moi le comte de Rochece chouart, votre compatriote, pour traiter avec vous « tous les détails de Poccupation de la capitale par une « armée de cent cinquante mille hommes; c'est donc avec « moi, monsieur, que vous aurez à décider ces graves « questions. » M. de Chabrol changea immédiatement de manières et de langage, il m'assura être tout à ma disposition et s'informa de ce qui était le plus urgent. Je l'engageai à réunir les douze maires de Paris, pendant que j'irais exécuter les ordres du général comte Sacken, gouverneur de Paris, homme très honorable, intègre et fort aimable.

Je laissai M. de Zasse à Fhôtel de ville avec les deux bataillons, pour préparer les rations et les logements militaires, et j'allai, avec mon troisième bataillon, prendre possession de PElysée. J'installai dans ce palais la maison de PEmpereur. Je choisis l'hôtel du général Hulin, dernier gouverneur de Paris, situé place Vendôme, pour mon état-major et moi, et réservai pour le général Sacken l'hôtel de M. Roy, rue de la Chaussée d' Antin; je n'avais rien trouvé de convenable dans le voisinage de l'Elysée. Tous ces arrangements terminés, je me rendis place Louis XV, où je savais trouver l'empereur de Russie et le roi de Prusse. Le généralissime prince de Schw^arzemberg faisait défiler, devant Leurs Majestés, l'armée alliée. Les derniers bulletins de Napoléon représentaient cette armée comme épuisée, désor-

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ganisée, réduite à un faible effectif; au lieu de cela, pendant trois heures, les Parisiens, accourus en foule, virent défiler les régiments de la garde russe, dans la plus belle tenue; la garde royale prussienne, moins nombreuse, mais aussi belle; le corps entier des grenadiers hongrois à l'air martial; au moins vingt mille Cosaques ou Kalmouks; trente-cinq mille hommes de cavalerie régulière des trois nations, suivis de quatre cents pièces de canon, avec tout le train que nécessite une pareille artillerie. Cette exhibition de forces si écrasantes parut produire une grande impression sur les Parisiens. Le plus brillant et le plus nombreux état-major qui sera jamais réuni, complétait ce tableau, éclairé par un soleil éclatant. Joignez à cela une foule électrisée; les cris poussés par plus de cent mille bouches : Vive l'empereur Alexandre! vive le roi de Prusse! vive le Roi! vivent les alliés! vivent nos libérateurs! mêlés aux commandements faits aux troupes, en russe et en allemand, le bruit des voitures, des chevaux, des fantassins; ce spectacle est impossible à décrire, il vaut mieux laisser le champ libre à rimagination. Un seul détail entre mille, resté présent à ma mémoire : une jeune femme était parvenue, je ne sais comment, à se hisser sur Tun des étriers du Tzar, et lui criait aux oreilles, d'une voix frénétique et fiévreuse : « Vive Tempereur Alexandre! » Ce beau souverain lui prit les mains pour Tempêcher de tomber, et lui dit de son air gracieux : « Madame, criez : Vive le Roi ! et je « crierai avec vous. »

Après avoir rendu compte au général Sacken de Torganisation des logements, j'allais me retirer, lorsqu'il me communiqua une décision prise à l'instant même par les souverains alliés : le général russe comte Sacken était maintenu comme gouverneur de Paris et trois comman-

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