‹ Souvenirs sur la révolutionChapitre 17 sur 35 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

« Le monument élevé sur la place Vendôme est sous la « sauvegarde de la magnanimité de S. M. l'empereur « Alexandre et de ses alliés. La statue qui le surmonte « ne pouvant y rester, en descendra pour faire place à u celle de la Paix. »

L'ordre était positif, je n'avais qu'à m'y conformer. M. de Montbadon vint me proposer fort à propos de se charger de cette opération, in'assurant, me promettant et me prouvant que si on voulait le laisser agir, il ferait descendre la statue, sans endommager le monument ni ses ornements accessoires.

Pour arriver à ce résultat, il fallait d'abord dessouder la statue de son piédestal. Un serrurier-mécanicien pouvnii seul exécuter ce travail difficile. M. de Montbadon en avait trouvé un, mais il ne voulait rien faire ù moins d'avoir été requis par un ordre formel. Ne me croyant pas autorisé à donner pareil ordre, en dehors de mes attributions purement militaires, j'écrivis au baron Pasquier, préfet de police, pour l'engager à enjoindre au serrurier de commencer promptement son travail, ce qui eut lieu immédiatement. Sans collision, sans nuire à la colonne, ni à ses ornements, et même sans endommager la statue, on la descendit en quatre heures, pour la légère somme de quatre mille francs ; je vais essayer d'expliquer par quelle manœuvre. Dès qu'elle fut dessoudée, au moyen de poulies elle fut enlevée de son socle, et après avoir passé un gros câble autour de la colonne, à hauteur de la balustrade du sommet, on tendit les deux bouts du ■câble à Taide d'un cabestan, en fixant les deux extrémités de ces deux bouts ainsi tendus, à d'énormes pieux enfoncés au milieu de la rue Castiglione. La statue fut placée sur de forts madriers, posés en travers des deux parties du câble bien savonnées ; ils glissèrent doucement avec ce lourd fardeau, retenu par une grosse corde passée dans des poulies placées en échiquier, et superposées sur deux de hauteur. Telle est l'exacte vérité, et grâce à M. de Montbadon, l'opération s'exécuta sans irriter personne. La statue, transportée dans les magasins de l'Etat, fut fondue plus tard, et son métal employé pour la statue équestre de Henri IV, placée sur le pont Neuf.

On m'a beaucoup reproché ma conduite en cette circonstance : en quoi est-elle blâmable? J'ai agi avec la plus grande prudence, je n'ai pris sur moi aucune initiative,

DU COMTE DIC ROCII i;CHOUART. 343

tous les ordres émanaient du baron Pasquicr, magistrat éclairé, chargé de la police de la capitale. Mon rôle se borna donc à surveiller l'exécution d'un ordre donné par le gouverneur de Paris, mon supérieur immédiat; je peux afiirmer que tout se passa très convenablement. Je méritais donc plutôt des éloges, pour cette mission fort délicate.

Une des grosses difficultés du moment consistait à organiser une police militaire, pour surveiller cette foule d'officiers et de soldats étrangers, au milieu de tant d'éléments de disputes, de débauches, de froissements d'intérêts et d'amour-propre blessé; sans compter les vauriens qui abondent toujours dans un pareil centre de démoralisation. De concert avec le préfet de police et Tétat-major de la garde nationale, j'établis des patrouilles composées mi-partie gardes russes, mi-partie gardes nationaux, ces derniers ayant la droite, et placées sous le commandement d'officiers de mon état-major particulier, parlant français. Je parvins ainsi à établir un ordre et une tranquillité qui nous valurent plus d'une fois les éloges et les remerciements des autorités.

Je me trouvai obligé de tenir ma maison avec un certain luxe; d'avoir à diner chaque jour vingt-cinq à trente personnes; les gardes nationaux qui faisaient le service des patrouilles, ou qui montaient la garde à mon hôtel, étaient souvent du nombre. Je pus faire face à la dépense d'un pareil train, au moyen d'une subvention que l'administration des jeux m'offrit, avec l'assentiment du préfet de police; cette subvention s'élevait pour moi et les officiers de mon état-major chargés de la surveillance des maisons de jeu du Palais-Royal, à la somme de mille francs par jour. Le major de place remettait quatre cents francs aux officiers de mon état-major, les six cents autres entraient

dans ma caisse. Le préfet de la Seine, M, de Chabrol, me pria instamment d'accepter au nom de la ville de Paris cette somme, qui paraissait m'être indispensable pour frais de représentation; le Conseil municipal voulait subvenir à ces dépenses obligatoires, sans grever le budget de la ville. Avant d'accepter définitivement, j'en parlai au général Sacken, qui me dit avoir reçu une indemnité s'élevant à trois mille francs par jour : « De cette façon, ({ ajouta-t-il, nous ne serons nullement à la charge de la « ville de Paris, et nous pourrons tenir une maison con- « venable, ce que nous ne pourrions faire, ni vous ni « moi, avec nos seuls appointements, » Je mis un certain amour-propre à dépenser tout ce que je recevais, je menais donc un grand train, car, outre ces six cents francs par jour, Tintendance de la maison impériale me fournissait : chauffage, éclairage, linge, cristaux, argenterie, valets de pied, cochers, voitures, chevaux; Thôtel que j'habitais étant classé : palais impérial. Quel changement après les misères de la maison de bains de Caen, et d'Altona!

Le préfet de la Seine me donna un agent supérieur de son administration, M. Noël, homme d'une intelligence et d'une capacité peu communes; il me fut d'une grande utilité, et m'aida beaucoup à maintenir la tranquillité, Tordre et la sécurité, dans les circonstances exceptionnelles où la ville de Paris se trouvait; j'espère qu'elle ne reverra jamais pareils événements !

Je retrouvai à Paris un grand nombre d'officiers de l'ancien régiment de Mortemart dans lequel j'avais fait mes premières armes, en Portugal; je les réunis au nombre de vingt-deux, dans un grand dîner. Notre ancien colonel, le duc de Mortemart, était mort en 1812; mais son frère, le bon et excellent marquis de Mortemart,

notre ancien lieutenant-colonel, présida cette réunion de famille militaire.

Comme on peut le penser, ma famille m'accueillit fort aimablement, la mort de mon frère Louis me faisait chef de Ja maison de Rochechouart; la position importante dans laquelle je me trouvais me permit de rendre mille services à ma ville natale et à mes parents.

Le 10 avril, je donnai un grand bal, une de mes cousines, Delphine de Mirepoix, marquise de Roncherolles, en faisait les honneurs; bal magnifique dont on parla longtemps. Mes invitations comprenaient le faubourg Saint-Germain, un grand nombre de généraux et d'offi* ciers supérieurs, russes, anglais, autrichiens, prussiens. Deux musiques militaires de la garde russe jouaient dans différentes parties de Thôtel, et l'orchestre de Julien dans la salle de danse. Des chanteurs russes choisis dans mon ancien régiment des chasseurs de la garde, exécutèrent, sans accompagnement d'aucun instrument, des chants nationaux d'une mélodie toute particulière : ils eurent le plus grand succès, ils le méritaient; cette musique nouvelle amusa beaucoup les Parisiens. Le grand-duc Constantin me fit l'honneur d'assister à mon bal; en sortant à quatre heures du matin, il m'affirma s'être plus amusé qu'à aucun bal de la Cour, dont le cérémonial obligatoire jette toujours un certain froid. A la fin du souper, je proposai de boire au retour de Louis XVIII; on accueillit mon toast par les cris unanimes et frénétiques de : Vive le Roi !

Le 12 avril, S. A. R. Monsieur, frère du Roi et son lieutenant général, faisait son entrée dans Paris; la récep- !tion fut assourdissante d'enthousiasme. Le prince de Talleyrand, président du gouvernement provisoire, adressa à Monsieur un discours de félicitations; il répondit, et sa dernière phrase bien connue fut couverte d'applau-

dissements frénétiques : « Enfin, Je me retrouve dans ma « patrie, après vingt ans d'absence, rien n'y est changé, « il y a seulement un Français de plus ! »

Je vais entrer dans quelques détails sur la révolution gouvernementale qui rétablit les Bourbons, à l'exclusion de la dynastie napoléonienne, j'ai su ces détails par le duc de Richelieu, qui les tenait de l'empereur Alexandre luimême : impossible donc de puiser à une source plus authentique.

Les premières réunions se tinrent, au commencement d'avril, chez M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin, où demeurait Tempereur de Russie; le palais de TElysée n'étant pas encore en état de le recevoir. Le départ de rimpératrice Marie -Louise pour Blois, avec son fils et les ministres de Napoléon; et Tabsence de Tempereur d'Autriche, qui ne put arriver à Paris que lorsque tout était fini, laissèrent le champ libre aux adversaires de l'Empire. Je voudrais bien prouver combien est mensongère cette phrase répétée parles libéraux : « Les Bour- « bons ne sont revenus qu'à la suite des baïonnettes « étrangères et nullement par le vœu de la nation. » Rien n'est plus faux; pour s'en convaincre, il suffit de suivre les actes des souverains alliés, ils prouvent : i"que leur intention formelle était de laisser les Français se prononcer sur le genre de gouvernement qui leur conviendrait; 2' que Jamais plus franche et plus loyale déclaration n'a été faite. Le Moniteur du 2 avril 1814, page 364, publia la déclaration suivante :

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