LOUIS
a Pour le Roi, le ministre secrétaire d'État, « Duc de Feltre. »
Une ordonnance du Roi fixa les attributions et fonctions des commissaires envoyés sur différents points des frontières. Voici la liste nominative de ces commissaires, et le détail des premières sommes que je remis à chacun d'eux avec une instruction détaillée :
MM. Le comte de Casteja 6,000 fr.
Le chevalier d'Arblay, maréchal de
camp 5,000 —
Le marquis de Castries, colonel. . . 5, 000 — Le comte E. de Quinsonnas, maréchal de camp 8,000 —
Le comte Gaétan de La Rochefoucauld 3,000 —
Le comte de La Garde, maréchal de
camp 4,000 —
Le comte de Gouvello 1,000 —
Le baron de Vassimont. colonel. . . i,5oo —
Le chevalier Bertier de Bizy i,5oo —
Le comte de La Porterie 5oo —
Ces sommes formaient un total de 35, 000 i'v. sur un crédit de 40,000 fr. ouvert sur la cassette du Roi. Ce crédit fut porté plus tard à 60,000 fr. ; chacun de ces messieurs me donna un reçu particulier. J'ai fourni au Roi un état détaillé avec les quittances à Tappui, pour justifier des sommes employées en primes et dépenses extraordinaires de ces messieurs. La correspondance du duc de Richelieu indiquera les résultats de ces missions :
a Vienne, le 3 mai i8i5.
« J'ai reçu avec bien du plaisir, mon cher ami, votre <i lettre pai le courrier de Pozzc, je suis charmé qu'on vous
« emploie d'une manière aussi distinguée, mais j'avoue « que j'aurais désiré savoir en quoi consistent vos occua pations, car je ne conçois pas trop quelles elles peuvent « être, à moins qu'il ne vous arrive beaucoup de monde « de France, et que vous n'ayez des troupes à organiser. « C'est ce que Pozzo aurait mandé, à ce que j'imagine, « et je n'ai rien entendu dire. Plus je réfléchis sur l'état « intérieur de cette malheureuse France, moins je con- « cois quel genre d'espérances on pourrait concevoir d'un « avenir plus heureux pour elle. Tous les éléments de « dissolution s'y trouvent réunis, et aucun des liens « nécessaires au maintien des sociétés n'y existe plus.
« La guerre se fera avec un extrême acharnement, les « armées alliées sont montées au dernier degré d'irrita- « tion contre une nation qui ne paraît jetée au milieu « de l'Europe que pour faire son malheur. Je crains « bien qu'il ne soit pas possible, quelque soin qu'on y « apporte, d'user d'une aussi grande modération qu'à la « campagne dernière. Tout cela, cher ami, et bien d'au- « très choses encore, ne nous promet rien de bien heureux, « aussi faut-il vivre au jour le jour, et nous résigner à « notre sort.
« Je compte partir ces jours-ci pour Francfort, c'est là « où vous devrez m'écrire sous le couvert de Bethman, « consul général de Russie. Mandez-moi ce que vous « faites, combien vous êtes, quelles nouvelles vous « avez de France, s'il vous vient des déserteurs. En un « mot, des détails sur votre situation. Les troupes alliées « marchent à force, mais pourtant ne pourront pas arri- « ver encore de quelque temps. Pensez qu'il vient cinq « régiments de Cosaques de la mer Noire ! Les régiments « autrichiens, que j'ai vus passer, sont très nombreux et « fort beaux, l'esprit tout à fait changé, et une ardeur
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« telle, qu'ils n'en ont Jamais eu une semblable au com- « mencement d'aucune guerre.
« Au revoir, cher ami, comptez sur moi en toute occa- « sion, et quelque chose qui vous arrive, ma bien tendre « amitié est à vous pour la vie.
« Mille choses à Rastignac. Voici une lettre pour lui, « je Tai reçue d'Odessa, Je Tai ouverte par mégarde, « prévenez-l'en.
Je n'ai conservé aucune copie de mes lettres au duc de Richelieu, je le regrette, car elles auraient servi d'explication aux lettres qu'il m'adressait, et elles contenaient des détails dont je ne me souviens plus.
Francfort, le iG mai i8i5.
« Me voilà à Francfort depuis quatre Jours, mon cher « Léon, comme je vous l'avais marqué de Vienne. J'y ai « trouvé Quinsonnas, ce qui m'a fait grand plaisir, il <' m'a aidé à acheter trois chevaux de selle, j'espère pou- « voir me monter et m'équiper à moins de frais que Je « n'aurais cru. Nous avons beaucoup parlé de vous, et « J'ai été bien fâché de voir qu'il n'ait pu remplir sa « mission; cela vient en partie de ce qu'on a négligé de « prévenir à Vienne de cet envoi d'officiers, chose, il « me semble, qu'on eût dû nécessairement faire avant de « les expédier. Au nom de Dieu, évitez autant que vous « pourrez tout ce qui pourrait avoir l'air de légèreté, « cela est nécessaire, plus que je ne pourrais vous le « dire.
« Je tâcherai de rester au quartier général de l'Em- « pereur, comme il me l'a permis, et dans l'unique but de
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'<■ pouvoir avec le temps être utile aux a (Ta ires du Roi; <( car pour mon propre compte, j'aimerais mieux le plus « modeste commandement que cette vie de quartier « général.
« rai rencontré les premières colonnes alliées entre « Nuremberg et Wurzbourg, mais la queue est encore « loin, ce qui ne paraîtra extraordinaire qu'à ceux qui « ne réfléchissent pas à Ténorme distance qu'elles ont à « parcourir; pour moi, je regarde comme miraculeux de « les voir rendues sur le Rhin et au delà, en moins de « trois mois, du jour où elles ont pu recevoir l'ordre de « se mettre en marche. L'armée est magnifique, comte posée de deux cent cinquante mille hommes, dont cint( quante mille de cavalerie et six cents pièces de canon, « plus cent mille hommes de réserve sur les frontières de « Pologne et de Silésie.
« Ce que j'ai appris ici, sur l'esprit des provinces fronce tières, d'Alsace, de Lorraine et de Champagne, m'a fait « beaucoup de peine; il est très mauvais, et il paraît « certain que tout y prendra les armes contre vous. Les « dispositions des chefs des armées alliées sont excel- « lentes, mais il sera difficile de retenir dans une exacte « discipline six ou sept cent mille hommes excessivement « animés, et qui devront d'ailleurs vivre aux dépens du « pays; que de maux de toute espèce vont fondre sur cette <c malheureuse France!
« J'écris à La Garde, je vous prie de lui remettre ma « lettre; je crois qu'on ne peut faire un meilleur choix, « pour l'envoyer à Tarmée russe, mais ayez soin d'en « faire prévenir et demander l'agrément par Pozzo. Je « dois vous dire qu'on a été fâché de ne pas voir mettre « à la tête de votre rassemblement quelqu'un des géné- « raux marquants de l'armée, comme Maison, Ricard,
« OU mieux un maréchal de France; M. de Trogoff peut « être un excellent choix, mais il ne produira pas d'effet « sur les soldats français. Voilà ce que j'ai entendu dire. « Ce qui me parviendra de cette nature, je me ferai un « devoir de vous en prévenir. Ecrivez-moi souvent, don- « nez-moi tous les dctails sur votre position, pour me per- « mettre de parler de vos affaires; vous savez bien que je « ne dirai que ce qu'il faudra dire. J'espère que le prince « de Talleyrand passera bientôt par ici. On désire vive- « ment le voir à la tête des conseils du Roi, je crois « qu'en effet on ne pourrait rien faire de mieux que de « Ty mettre. Adieu, cher ami, portez- vous bien, et « comptez sur mon bien tendre attachement pour la vie.
Deux maréchaux de France avaient suivi le Roi : le maréchal Marmont, duc de Raguse, et le maréchal Victor, duc de Bellune; mais notre troupe était plus nombreuse en officiers qu'en soldats, et Ton craignait de mauvaises plaisanteries en mettant à sa tète un prince du sang, Mgr le duc de Berry, ou un maréchal de France.
Non seulement des maréchaux et des généraux, mais des hommes politiques, des écrivains, et parmi eux je citerai M, Guizot, nous suivirent à Gand. Chacun voulait faire prévaloir ses idées ou ses projets; de là, cette légèreté dont se plaignait M. de Richelieu, et le peu de réflexion qui précédait nos actes. Les reproches ou les remontrances qu'on nous adressait sans tenir compte de notre position exceptionnelle, nous tracassaient, nous inquiétaient et n'amenaient aucun résultat. Nous avions le grand tort d'être malheureux, d'être les plus faibles; avec cela, on a rarement raison, tout ce que l'on fait est blâmé.
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Le roi des Pays-Bas avait envoyé à Gand , comme commissaire extraordinaire de police, le baron d'Eckstein; sa capacité, sa grande prudence accompagnée d'une ' vigilance active, nous furent d'un grand secours, pour veiller sur la personne du Roi, et pour obtenir Téloignement des individus qui nous paraissaient suspects ou même dangereux.
Le temps marchait, de grands événements se préparaient, une lutte définitive était sur le point d'éclater entre un million d'hommes; des illusions de gloire et de succès fascinaient les yeux de Napoléon à tel point, que, loin d'être effrayé du haro poussé contre lui par l'Europe entière, il avait l'air d'en tirer avantage. Son prétendu amour pour la France ne Tempêchait pas de la précipiter dans les plus grands périls; pourvu qu'il parvînt à ressaisir le pouvoir, le reste lui importait peu. Il déguisait sa soif insatiable de domination et de guerre, sous les noms : d'honneur national à venger, et de libertés à reconquérir; il ne voyait pas les maux qui menaçaient cette pauvre France, et n'admettait pas l'idée d'un échec.
Je m'empressai de montrer au ministre de la guerre la lettre suivante de M. de Richelieu, pour qu'il la communiquât au Roi :
« Francfort, le ii juin i8i5.
« La Garde m'a remis votre lettre, mon cher Léon, et
« tous les paquets qu'elle contenait. Vous sentez bien
« que la première chose, avant d'accepter ou de refuser,
« c'était de savoir si cette mission avait l'agrément de
« l'empereur Alexandre; sans cette condition, je ne pou-
« vais être bon à rien au service du Roi, précisément
« même, en raison des liens qui m'attachent à la Russie;
a car en supposant même que je quittasse le service du
SqO MÉMOIRES INÉDITS
« Tzar dans ce moment, comme je ne lui deviendrais pas « plus agréable, au contraire, je ne pourrais plus d'au- « cune manière ctrc bon ù quelque chose au Roi, dans « quelque qualité que ce fût. J'ai donc été chez TEm- « pereur et lui ai dit avec ma franchise ordinaire : On a désire me nommer commissaire extraordinaire, et « ministre plénipotentiaire du Roi près de Votre Majesté « Impériale, la chose lui serait-elle agréable? Il m'a « déduit fort en détail les raisons qui lui paraissent « rendre ces fonctions incompatibles avec mon existence « à son service et à sa suite. Il m'a été fort bien démonte tré qu'il ne s'en souciait pas; mais quel a été mon a étonnement, quand il a ajouté : Que d'ailleurs il était « inutile de discuter ce qui m'était personnel, puisque la « mesure avait été discutée à Vienne, et rejetée par une « décision des puissances alliées, à laquelle il venait « d'adhérer. Je suis tombé de mon haut, je vous l'avoue, « et je n'ai pas conçu qu'on prenne une mesure, comme « celle d'envoyer des plénipotentiaires, de leur tracer « leurs fonctions, avant d'être assuré qu'ils seront reçus « par ceux auprès desquels ils doivent résider. Le pauvre « La Garde se trouve dans un grand embarras. Cepen- « dant, quoique l'Empereur m'ait dit de le renvoyer avec « ma réponse, j'espère que nous pourrons peut-être le gar- « der;il reste maintenant, sous prétexte d'attendre la « réponse de l'Empereur à la lettre du Roi , réponse « retardée par l'absence de Nesselrode. Quinsonnas « également ne sait que devenir, il reste encore ici, mais « je crains bien qu'on ne le force à partir au premier « jour. J'ai parlé de lui au prince Schwarzemberg, qui « m'a dit avoir demandé sur sa première mission des « instructions à Metternich, et des ordres à l'empereur a François-Joseph, et qu'il n'avait reçu ni les unes ni les
DU COMTE DE ROC H E CHOU A RT . Sq I
« autres. Mais aujourd'hui, sa mission étant d'un autre « genre, puisqu'il est avec Roger de Damas ce que La « Garde était destiné à être avec moi, il partagera, sui- « vant toute apparence, le sort de ces commissaires.
« Quant à moi, mon cher Léon, il m'a toujours paru « que je pouvais être plus utile au Roi, sans être revêtu « d'aucun titre, et je vous avoue que c'est ce qui m'a « fait désirer d'être à la suite de l'Empereur, car, tel que « vous me connaissez, n'aimant ni les Cours ni les quarte tiers généraux, j'aurais mille fois mieux aimé avoir « un commandement si petit qu'il fût. J'écris à Blacas et « au ministre de la guerre, et je vous répète que tout ce « que je pourrai faire, pour diminuer les maux de la « France, ou être utile au service du Roi, je le ferai avec « le plus grand empressement; qu'il est impossible que « l'occasion ne s'en présente pas, dès notre entrée en France; « que tout ce qu'on voudra faire savoir à l'empereur de « Russie, qui sorte des voies ordinaires de la diplomatie, « je m'en charge; que dans ma situation actuelle près de a ce souverain, il me semble que je suis plus à même « d'être utile, que si j'étais revêtu d'un grand titre, « qui me mettrait sans cesse en collision avec tout le « monde, et auquel d'ailleurs il ne faut pas penser, « puisque d'abord il n'existe pas, et qu'ensuite il serait « désagréable à l'Empereur que j'en fusse revêtu. Du « reste, mon cher, j'approuve très fort que vous restiez « près du Roi jusqu'à la fin, et ce ne sera assurément « jamais moi qui vous donnerai le conseil de le quitter, « dès qu'il vous emploiera à quelque chose.
« Ce n'est pas mon avis que je vous donnais, touchant « le choix qu'on a fait, du chef de votre petit corps, mais a bien ce que j'avais entendu dire, je vous croyais plus a nombreux; pour ce petit nombre, n'importe quel en
« soit le chef. Il me semble que les espérances et les pro- « habilités de succès ne doivent pas se mesurer sur le « nombre d'hommes qui viendront rejoindre le Roi à « Gand, mais sur celui de ses partisans à l'intérieur. Il a paraît qu'il y a des provinces où il y en a très peu, ce « sont celles précisément où nous allons entrer; celles de a rOuest et du Midi, au contraire, en renferment un grand a nombre. Si l'on pouvait les réunir et les organiser, « ce serait la chose la plus importante. Vous avez assu- « rément bien raison d'accepter les offres des généraux ; « quand on se noie, on ne regarde pas si c'est le bon « Dieu ou le diable qui vous tend la main pour vous « sauver, on commence par sortir de Teau, et l'on voit « ensuite ce qui reste à faire. Au nom de Dieu, per- 0 suadez-vous bien qu'il ne faut rejeter personne, nous a ne sommes pas trop nombreux, ne faisons pas comme o à Coblentz, où nous avions peur d'être en trop grand o nombre, et que l'expérience de tant de maux ne soit pas « perdue.
« J'irai dans quelques jours au quartier général, pour « tout à fait; je crois que nous en avons encore pour o trois semaines avant d'aller en avant, le premier bataila Ion russe est entré ce matin ici, mais la queue est un o peu loin,
« Au revoir, mon cher ami, je vous écris par M. de a Bréan, je saisirai, quand il y aura quelque chose d'intéa ressaut, toutes les occasions de vous écrire, faites de o même. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Certaines phrases de cette lettre donnèrent à penser au duc de Feltre que les agents du Roi, près du congrès de Vienne, agissaient ou recevaient des ordres à son insu,
DU COMTE DE UOCHECHOb'AU T. SqS
c'est-à-dire en dehors du conseil dont il faisait partie. Il devina que des intrigues se tramaient contre lui, il ne devait pas s'y attendre, car sa conduite a toujours été aussi noble, que loyale et désintéressée. J'aurai l'occasion d'en parler, lors de la seconde entrée du Roi à Paris.
Le i5 juin, nous fûmes avisés de l'ouverture des hostilités entre l'armée française commandée par Napoléon, et les armées anglo-prussienne et belge. Le i6, un de ces fuyards, toujours porteurs de mauvaises nouvelles, arriva à Bruxelles ; il raconta qu'une partie de l'armée prussienne était battue, après avoir subi des pertes considérables, et que l'armée anglaise étant en pleine déroute, ses bagages se retiraient par la forêt de Soignes. Ces nouvelles nous parvinrent bien vite à Gand, je courus chez le duc de Feltre prendre ses ordres, il m'emmena chez le Roi ; nous le trouvâmes entouré de gens qui l'engageaient à se sauver. Louis XVIII, calme et résigné, répondit : « Mes- « sieurs, je n'ai rien reçu d'officiel, si le malheur était « aussi grand que vous le dites, je serais prévenu. Je ne « bougerai pas d'ici, que je n'y sois forcé par les circon- « stances les plus impérieuses; que ceux qui ont peur « partent. » Le soir, beaucoup partirent, les plus peureux gagnèrent Nimègue avec leurs chevaux, car je transmis l'ordre du ministre de la guerre, de ne laisser sortir aucun cheval de poste. Le 17 juin, de meilleures nouvelles rendaient le calme à notre Cour, on annonçait bien un petit succès de l'armée française, mais sans importance. Enfin, le 19, le résultat de la sanglante bataille livrée le 18, à Waterloo, nous parvenait. N'ayant pas assisté à cette cruelle journée pour l'armée française, je n'en parle pas, trop heureux de ne pas avoir été témoin de ce grand désastre, dont les conséquences cependant devaient amener la fin de notre exil.
Le Roi fit en toute hâte ses préparatifs de départ pour rentrer en France, et donna Tordre de se mettre en marche; je passai vingt-quatre heures à dicter et expédier Tordre de départ de notre petite troupe, lui tracer son itinéraire, prévenir toutes les autorités locales, assurer les subsistances et le logement des officiers et soldats. Le Roi, Monsieur et les ministres quittèrent Gand le 22 juin; notre petite armée partit le même jour d'Alost. Le Roi séjourna le 23 à Mons et le 24 il entrait en France. L'état-major du ministre de la guerre, sous mon commandement, formait son escorte.
A Mons, pendant que le duc de Feltre me dictait quelques ordres, le comte de Blacas entra tout ému dans le cabinet du ministre, il sortait de chez le Roi et accourait annoncer à son ancien collègue la détermination qu'il venait de prendre. A tort ou à raison, on attribuait au comte de Blacas, ex-ministre de la maison du Roi, toutes les fautes commises par le gouvernement pendant la première Restauration. Cette accusation était accréditée presque partout en France, même à Tétranger, et du côté de la Cour on ne la repoussait pas entièrement, tant on est heureux de rejeter sur un seul individu la responsabilité de tous les malheurs. Au moment de rentrer en France, M. de Blacas, profondément affligé de cette injustice, n'avait pas hésité à se présenter chez le Roi et lui avait dit : « Que, voulant avant tout le bonheur de « son maître et de son pays, craignant que sa présence a ne nuisît à son auguste personne, même en ne faisant (1 pas partie de ses conseils, il se retirait à Tétranger et y « resterait jusqu'à ce que Topinion lui rendît justice. « Sacrifiant son propre bonheur, pour ne pas servir de a prétexte aux mécontents; il acceptait sans murmures « les injustes accusations, trop heureux de prouver par
DU COMTK DK ROC H i; C H O U A RT . 396
« là son dévouement au Roi. Prêt à lui sacrifier sa vie, il « n'hésitait pas à lui sacrifier jusqu'à son honneur. » Il était sorti sans attendre la réponse du Roi et venait prévenir le duc de Feltre; il le quitta tout en larmes.
Je n'avais pas perdu un mot de cette scène; dès que M. de Blacas fut parti, nous nous regardâmes, le ministre de la guerre et moi, sans prononcer une parole! Admirant cette noble conduite, digne d'un serviteur aussi fidèle que dévoué. Je suis heureux de la faire connaître, car de nos jours, un désintéressement pareil est bien rare! Quelques instants après, la conversation se porta tout naturellement sur la formation d'un nouveau ministère. De singulières rumeurs se propageaient, on parlait vaguement de l'entrée au ministère de Fouché, duc d'Otrante. Le prince de Talleyrand, chef d'une école politique peu morale et peu scrupuleuse dans ses moyens d'action, n'hésitait pas à proposer au Roi cet acte, qui allait désoler tous ses vrais serviteurs, sous prétexte de se servir d'un homme perfidement habile, il est vrai, mais que son passé devait exclure des conseils du Roi et de la famille des Bourbons! Que penseraient les monarques étrangers d'un choix pareil? Que diraient les honnêtes gens, en voyant que la politique en était arrivée à faire fouler aux pieds tout ce qu'il y a de noble, de sacré, d'honnête, de délicat et de chevaleresque, pour obtenir un succès peut-être si peu durable!
Le duc de Feltre m'avoua qu'il professait un grand mépris pour le prince de Talleyrand, il ne le lui avait pas dissimulé. Ce sentiment lui avait été inspiré par Napoléon, qui lui dit un jour : « Clarke, je vous défends de « vous lier avec le prince de Talleyrand, car ce n'est que « de la m...., il vous salirait. » Après m'avoir répété ces paroles plus qu'énergiques sur le compte de ce trop
célôbre diplomate, il me parla de Fouché : « Celui-là, dit- (( il, je n'ai jamais pu le souffrir, Napoléon ne se servait w de lui qu'à regret, aussi s'en est-il débarrassé, dès « qu'une occasion favorable s'est présentée. Il faut rendre « justice à Napoléon, tous ceux qu'il a renvoyés des (( affaires ou de l'armée, le méritaient; ainsi, par exemple, <( jamais je ne consentirai à présenter à la ratitication du « Roi, la nomination du général de brigade Donadieu « au grade de lieutenant général, nomination demandée « par Madame la duchesse d'Angoulème, cela serait trop <t insulter l'armée; une autre fois, je vous raconterai les u motifs de sa disgrâce; il doit aux événements de 18 14 « de ne pas avoir été traduit en conseil de guerre. »
J'engageai le duc de Feltre à profiter de la première occasion, pour éclairer le Roi, sur la moralité des personnes qu'il comptait employer, et sur l'effet que de pareils choix produiraient sur les honnêtes gens. Mais le duc de Feltre, parfait honnête homme, grand travailleur, uniquement occupé de ses devoirs, très bon administrateur, exécrait les phrases : il m'avoua qu'il n'oserait jamais parler dans ce sens au Roi. Nous en étions li de notre conversation, lorsque nous vîmes passer la voiture du Roi qui allait franchir la frontière, se dirigeant sur Cateau-Cambrésis, en évitant Valenciennes, ou les autres places fortes, investies ou assiégées par les armées alliées.
Il n'y avait plus rien à faire pour changer les dispositions du Roi. le prince de Talleyrand l'accompagnait, et l'intrigue paraissait trop bien menée, pour que le duc de Feltre pût faire autre chose que de suivre et se taire. Les détails de notre rentrée en France sont insignifiants, en présence surtout de ce qui se passait à Paris, ou au quartier général des alliés, je n'en parlerai donc pas.
Nous passions à une faible distance de Cambrai, assiégé
DU COMTE DE ROCH E CHO f A KT . ^97
par les Anglais, lorsqu'on apprit que cette place venait de se rendre au Roi. Il importait de prouver que les villes qui suivraient cet exemple, s'en trouveraient bien : la ville et la citadelle de Cambrai furent évacuées par les Anglais, qui les remirent au Roi. Le Roi y entra et avec lui notre petite armée, laquelle, on se Timagine aisément, grossissait à vue d'oeil après les revers de Napoléon et son abdication; nous restâmes à Cambrai plusieurs jours.
Le 27 juin, je reçus la lettre suivante du duc de Richelieu :
« Manheim, 23 juin i8i3.
« Je profite, cher ami, d'un courrier qui va chez Pozzo
a pour vous écrire un mot : hier le général Rapp, qui
« commande à Wissembourg, a fait dire au prince royal
a de Wurtemberg, qui est à Bergzobern, qu'une dépêche
« télégraphique venait de l'informer de l'abdication de
« Bonaparte en faveur de son fils, de l'établissement
« d'un gouvernement provisoire à Paris, composé de
« Fouché, Carnot, Quinette. Caulaincourt et Grenier,
« ajoutant que le général allait envoyer au-devant des
a alliés pour négocier; qu'il espérait qu'ils cesseraient
a toute hostilité. L'effet que cette nouvelle a produit ici,
a nous a fait hâter notre marche. Tout le monde m'a
« paru bien disposé pour le Roi, qui, j'espère, est en
o France à présent. Nous ignorons encore quel est le but
« de cette nouvelle scène tragique pour notre pays, mais
« vous pouvez compter que nous ne nous arrêterons pas,
a tant que Bonapane ne sera pas prisonnier. Je crains
« bien qu'il ne soit déjà parti pour l'Amérique sur quel-
« que petit bâtiment, et alors, cela sera à recommencer.
« L'empereur Alexandre parle du Roi avec intérêt, et
« l'Autriche est très bien, oui, très bien, soyez-en sûr.
« Wrede esta Sarreguemines, et nous marchons demain. « On a envoyé à l'archiduc Ferdinand, qui passe par « Bâle, ainsi qu'à Frémont, Tordre de ne pas s'arrêter, au « cas qu'on leur fît des propositions semblables à celle de « Rapp, mais de toujours suivre leur chemin. J'espère, « mon cher, vous revoir bientôt quelque part, mais ce ne « sera pas pour longtemps, et aucune puissance humaine « n'est en état de me faire vivre avec les gens que j'ai « malheureusement si bien appris à connaître. Nous « entrerons en France ces jours-ci. Si l'on veut me charger « de quelque chose, je suis toujours prêt à le faire; écri- « vez-moi dans tous les cas, et croyez à mon inaltérable « amitié.
La destinée de l'homme est parfois bien extraordinaire. En voici un qui reçoit un avertissement du ciel, il en est tellement pénétré, qu'il cherche les plus justes raisons pour se dérober, et il ne se passera pas trois mois que, cédant à des considérations graves si l'on veut, le pauvre duc devra subir son sort dans toute sa rigueur.
L'empereur de Russie et même le cabinet autrichien se montraient bien disposés pour Louis XVI II; au contraire, les généraux prussiens et le duc de Wellington, enflés d'orgueil par la victoire de Waterloo, ne laissaient échapper aucune occasion de nous accabler de leurs mauvais procédés. La Prusse, écrasée à léna, avait été en butte à toutes les vexations imaginables. Napoléon avait abusé de sa victoire, chassé la reine Louise, vénérée et adorée de ses sujets; trouvant enfin une occasion de se venger, ses généraux la saisissaient avec peu de mesure et surtout peu de générosité. Les Anglais, toujours jaloux de la France, cherchaient tous les moyens de nous affai-
blir, ne pouvant nous conquérir. Si ces puissances étaient parvenues à s'emparer de nos places fortes, elles auraient emporté ou détruit tout le matériel de guerre. Afin d^éviter une pareille humiliation et une pareille perte, le duc de Feltre s'empressa d'envoyer aux commandants de toutes les forteresses Tordre d'arborer le drapeau blanc et de se soumettre au Roi, avec lequel les allies n'étaient point en guerre; ils éviteraient et Phumiliation et les conséquences d'une conquête étrangère. Le général de Bourmont à Lille et le général Reille à Valencienncs sauvèrent ainsi ce que ces villes fortes possédaient de matériel.
Le I" Juillet, nous couchions à Saint-Denis. Je fus chargé de distribuer un grand nombre d'exemplaires d'une proclamation du Roi datée de Cambrai : «.l'accours « pour ramener mes sujets égarés, pour adoucir les maux « que j'aurais voulu prévenir, pour me placer une « seconde fois entre les armées étrangères et les Fran- « çais, dans l'espoir que les égards dont je peux être « l'objet tourneront à leur salut, la seule manière dont « j'aie voulu prendre part à la guerre. Revenu sur le sol « de la patrie, je me plais à parler de confiance à mes « peuples. Mon gouvernement devait faire des fautes, « peut-être en a-t-il fait! Il est des temps où les inten- « tions les plus pures ne suffisent pas pour diriger, où « quelquefois même elles égarent, etc., etc. »
Au moment de me mettre au lit, je fus appelé chez le duc de Feltre : « Je vous ai fait venir, mon cher Roche- « chouart, d'abord, pour vous remercier de votre conte cours depuis que nous sommes ensemble, et des « marques d'attachement que vous m'avez données; « ensuite, pour vous prévenir que le Roi vient d'accepter « ma démission. Ne pouvant continuer à être son
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« ministre, avec des collègues qui ont adopté une poli- « tique que je ne saurais approuver, je me retire, avec la « satisfaction d'avoir rempli mon devoir. Je suis entré au « ministère lorsqu'il y avait des dangers à courir, et dans « le moment d'une crise, dont il était difficile de prévoir « rissue ou la fin; je le quitte, lorsque le Roi est en « sûreté. Au reste, en donnant ma démission, je n'ai fait « qu'aller au-devant des désirs du prince de Talleyrand, « le nouveau président du conseil des ministres; jamais « nous n'aurions marché d'accord. Je sais que le maré- « chai Gouvion Saint-Cyr me remplace. Il n'est pas ici, « ce dont je suis bien fâché, car je lui aurais parlé de « vous; mais voici une lettre, vous la lui remettrez avec « ce portefeuille; je suis sûr d'avance du bon accueil que « vous en recevrez demain à Paris. Adieu, mon cher « ami, embrassez-moi, et que Dieu vous bénisse! » Puis il me serra dans ses bras, ayant comme moi les larmes aux yeux; une voiture l'attendait, il y monta rapidement et disparut.
Enfin, le samedi 8 juillet, le Roi fit son entrée dans Paris. Monsieur avait organisé ainsi le cortège : Entête et ayant le commandement : le général Maison, nouveau gouverneur de la première division militaire, son ctat-major; Tétat-major du ministre de la guerre sous mes ordres, les maréchaux de France, les généraux qui avaient suivi le Roi à Gand, ou qui étaient venus le rejoindre depuis l'abdication de Napoléon; enfin, notre petit corps d'armée ramené d'Alost. Partis à deux heures de Saint-Denis, nous arrivions à trois heures à la barrière, où le Roi fut reçu et complimenté par le préfet de la Seine et le conseil municipal de la ville de Paris. Le soir, les maisons particulières et les édifices furent illuminés spontanément et sans ordres. Un bon bourgeois
de la rue Saint-Denis avait placé devant sa boutique un transparent avec ces mots : « Vive le Roi, ma femme « et moi!... » Le Roi fut accompagné Jusqu'aux Tuileries par des acclamations inouïes, étourdissantes, plus vives et plus bruyantes encore qu'à sa première entrée, au moins égales, m'a-t-on affirmé, aux acclamations poussées trois mois avant, à l'entrée de Napoléon.
Je suivis le Roi jusque dans ses appartements, j'y trouvai le maréchal Gouvion Saint-Cyr, auquel je remis le portefeuille du ministre de la guerre et la lettre du duc de Feltre. Il me pria de venir le lendemain de bonne heure déjeuner avec lui au ministère de la guerre, pour causer librement.
Exact à me rendre à l'ordre et à l'invitation du maréchal Gouvion Saint-Cyr, je me présentai de bonne heure à son cabinet; il m'accueillit avec bonté et bienveillance. Le ministre me dit très franchement que je pouvais lui être très utile, non seulement en le mettant au courant de ce qui s'était passé à Gand, mais encore en lui faisant connaître les personnes qui entouraient le Roi et les princes, étranger qu'il était à la vie de courtisan. « Je « vous demande donc, ajouta-t-il, de conserver l'emploi « que vous occupiez près du duc de Feltre; je compte « également que vous me servirez d'intermédiaire auprès « des alliés, avec lesquels nous allons avoir des relations « bien délicates, qui nécessiteront beaucoup de prudence « et de fermeté; enfin, votre parenté avec le duc de « Richelieu, qui est appelé à jouer un grand rôle inces- « samment, me rend votre présence près de moi très « précieuse. Je vous prie donc de venir tous les jours, à « la même heure, c'est le meilleur moment pour causer. « Si vous n'avez pas de logement, je vous ferai donner « une chambre ici; en tout cas, vous accepterez ma table. »
Après le déjeuner, le maréchal me recommanda de lui présenter le lendemain les officiers qui composaient Tétatmajor de son prédécesseur. « La présentation sera bien- « lot faite, répondis-je, tous ces messieurs sont rentrés à « leurs corps, à Texception du marquis de Montpezat, « lieutenant-colonel d'état-major plein de mérite et d'in- « struction ; je vous serai reconnaissant, monsieur le « maréchal, de me l'adjoindre. — Accepté », répondit le ministre. Je refusai de loger au ministère.
Je fus bien étonné de lire le lo juillet, dans le Moni" leur universel, la liste du nouveau ministère, composé de:
MM. le prince DE Talleyrand, ministre des affaires étrangères, président du conseil.
le baron Louis, ministre des finances.
FoucHÉ, duc d'Otrante, ministre de l'intérieur et police.
le baron Pasquier, ministre de la justice, garde des sceaux.
le maréchal Gouvion Saint -Cyr, ministre de la guerre.
le comte de Jaucourt, ministre de la marine.
le duc DE Richelieu, minisire de la maison du Roi.
Pendant le déjeuner, je ne pus m'empêcher de témoigner ma surprise au maréchal, je lui donnai lecture de la dernière lettre de M. de Richelieu, et j'ajoutai : « Je suis « convaincu qu'il n'acceptera pas, il est encore au service « de la Russie et auprès de l'empereur Alexandre, comu ment a-t-on pu disposer de lui sans son assentiment, « et même sans l'avoir prévenu ? Si, avant de faire paraître a l'ordonnance dans le Moniteur universel, j'avais pu 0 savoir ce dont il était question, instruit comme je le « suis de ses intentions, je vous aurais averti, monsieur le
DU COMTE DE KOC H ICC II OL A U T . 4o3
a maréchal, j'aurais évité au Roi un refus désagréable, « au conseil des ministres une démarche qui paraîtra « légère, et au duc de Richelieu un réel chagrin, car il « va se trouver vis-à-vis de Tempereur de Russie dans « une très fausse position, nullement d'accord avec les « égards qu'il lui doit. » Je n'osai pas ajouter que jamais M. de Richelieu ne consentirait à être le collègue de Fouché! Le ministre, homme sérieux, me répondit : ce Gela est incroyable; on ne nous a rien dit au conseil a touchant la position exceptionnelle de M. de Richelieu, « je ne conçois pas que Ton ait agi aussi légèrement, j'en a parlerai ce soir au conseil; je vous remercie du rcn- « seignement que vous venez de me donner. »
J'attendis avec impatience M. de Richelieu et lui procurai un billet de logement près de l'Elysée, car je ne pouvais plus le recevoir, le baron Louis ayant repris l'appartement qu'il me louait rue Royale. Du reste, mon valet de chambre, que j'avais laissé, le 20 mars, gardien de mon argenterie, linge, vaisselle, cave, etc., etc., avait vendu tout à moitié perte, et bu le vin, « pour qu'il ne se « gâtât pas », me dit-il. Il eut cependant l'honnêteté de me remettre douze cents francs, reliquat de la vente, pour reconstituer mon ménage.
Je m'empressai d'aller causer avec M. de Richelieu, le i3 juillet, jour de son arrivée. Il n'avait pas décoléré depuis la réception de l'osdonnance qui le nommait ministre de la maison du Roi, tant il avait été irrité du procédé. Il avait annoncé tout de suite à l'empereur Alexandre son refus formel d'accepter; mais l'Empereur lui répondit : « Je comprends votre refus, mon cher duc. « je suis bien touché de votre dévouement à ma personne, « je tiens à vous conserver au service de la Russie, et je « ne me séparerai de vous qu'avec le plus grand regret.
404 MEMOIRES INEDITS
« Cependant, d'après Tintérêt que je porte au roi de « France, je sais combien, dans les circonstances diffi- « ciles où il se trouve, et celles que je prévois où il « va se trouver, un homme tel que vous doit lui être « utile, peut-être même indispensable au maintien d'une « bonne harmonie entre nos deux gouvernements. Nous « en reparlerons à Paris. »
Le soir même de son arrivée, le duc s'en expliqua franchement avec le Roi.
Déjà prévenu par le ministre de la guerre des motifs de son refus, après la conversation que nous avions eue ensemble à ce sujet, le Roi agréa ce refus, mais il persista dans son désir de le voir faire partie de son conseil, si ce n'était pour le moment présent, au moins dans un délai très prochain.
Le Moniteur du 18 juillet 181 5, page 814, annonça rembarquement de Napoléon sur un vaisseau de guerre anglais, en reproduisant la dépêche du préfet maritime de Rochefort : « Buonaparte est arrivé dans la journée du a i5 juillet à bord du vaisseau anglais le Bellérophon, « capitaine Maitland. C'est ainsi que, sous le refuge du « pavillon blanc, Buonaparte a terminé à bord d'un « vaisseau anglais l'entreprise commencée par lui, cxé- « cutée à Taide de MM. Ney, de La Bédoyère, Bassano, tt Lavalette , Savary, Bertrand, d'Erlon, Rcgnault de « Saint-Jean d'Angély, Boulav de la Meurthe. Defermon, a Etienne, et mesdames Hortense, Souza et Hamelin. »
Les puissances alliées désignèrent chacune un commissaire, chargé de surveiller Napoléon à Sainte-Hélène; le prince de Talleyrand, dans le but de se venger de Napoléon, proposa au Roi M. de Montchenu, bavard insupportable, complètement nul. Cette nomination causa un étonnement général; le ministre répondit aux amis
qui lui demandaient le motif de ce choix : « C'est la « seule vengeance que je veuille tirer des procédés de « Napoléon à mon égard; du reste, elle est terrible; quel « supplice pour un homme de la trempe de Bonaparte « d'être obligé de vivre avec un bavard ignorant et « pédant! je le connais, il ne résistera pas à cet ennui, il « en sera malade et en mourra à petit feu. »
Le premier acte du nouveau ministère fut un rapport du ministre de la police, proposant deux mesures de la plus grande sévérité, rapport inséré dans le Moniteur du 26 juillet 181 5, page 844 :
1 " Dix-huit personnes devaient être arrêtées et traduites devant les conseils de guerre : Ney, La Bédoyère, Drouet d'Erlon, les deux frères Lallemand, Ameilh, Lefèvre- Desnouettes, Brager, Gilly, Mouton-Duvernet, Grouchy, Clausel, Laborde, Debelle, Bertrand, Drouot, Cambronne, La Vallette et Rovigo.
2» Trente-huit personnes étaient expulsées, les unes de Paris, les autres de la France : Soult, Alix, Marbot, Excelman>, Bassano, Félix Lepelletier, Boulay de la Meurthe, Méhée, Fressinet, Thibaudeau, Carnot, Vandamme, Lamarque, Lobau, Havel, Pire, Barrère, Arnoult, Pommereuil, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Dejean, Arrighi de Padoue, Garrau, Real, Bouvier- Dumolard, Merlin de Douai, Durbach, Dirot, Defermon, Bory Saint -Vincent, Félix Desportes, Hulin, Garnier de Saintes, Mellinet, Cluys, Courtin, Forbin- Janson fils et Leborgne-Dideville.
On remarquera que ces listes donnaient les noms, sans qualifications, ni titre, ni grade, qu'elles étaient dignes cntin des listes de proscription du temps de la Terreur signées Fouché; seulement, celles-ci étaient signées : duc d'Otrante et contresignées : prince de Talleyrand, prési-
406 MKMOIRKS INÉDITS
dent du conseil. Le ministre de la guerre me raconta que Carnot, Tun des expulsés du duc d'Otrante, avec lequel il était membre du gouvernement provisoire quinze jours auparavant, indigné du procédé de son ancien collègue, lui écrivit : « Où veux-tu que je me « retire, traître? » Fouché lui répondit au bas du même billet : « Où tu voudras, imbécile. » Cette correspondance concise, en style républicain, peint mieux ces deux hommes que dix pages d'histoire. L'article 12 de la convention signée le 3 juillet entre le gouvernement provisoire et les commissaires de l'armée anglo-prussienne : le duc de Wellington et le feld-maréchal Blùcher, portait : « Seront pareillement respectées les personnes, les pro- « priétés particulières, les habitations; en général, tous les « individus qui se trouvent dans la capitale continueront « à jouir de leurs droits, liberté, sans pouvoir être inquié- « tés ni recherchés en rien, relativement aux fonctions « qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite « et à leurs opinions politiques. » On adressa aux signataires de cette convention une protestation contre la violation de l'article 12. Les généraux étrangers répondirent: « Nous avons fidèlement observé la convention, personne « n'a été arrêté ni inquiété en notre nom ; le roi de France « est rentré dans la plénitude de son pouvoir; on doit « s'adresserau prince deTalleyrand,présidentduconseil. » Ma position auprès du ministre de la guerre fut régularisée par de nouvelles lettres de service :
« Ministère de la guerre. — Etat-major général. — « 2* division.
« Paris, le 28 juillet i8i5.
« Le ministre secrétaire d'État de la guerre ayant fait a choix de M. le maréchal de camp, comte de Roche-
« chouart, pour être employé en qualité de chef d'état-
« major du ministre de la guerre, cet officier jouira du
« traitement de onze cents francs par mois, affecté à son
(( grade, à compter du i o de ce mois.
a GouviON Saint-Cyr. »
Le feld-maréchal Blûcher avait résolu de faire sauter le pont d'Iéna, quoique, pour ménager la susceptibilité des Prussiens, on l'eût appelé : pont des Invalides. Malgré les protestations des généraux étrangers, malgré l'opposition énergique du Roi et de ses ministres, le jour était fixé, on pouvait craindre des troubles, et peut-être une manifestation armée des Parisiens. Le ministre de la guerre me pria de tenter une démarche auprès du roi de Prusse. Je me rendis tout de suite à son hôtel, rue de Bourbon; connaissant tous les aides de camp de ce souverain, j'obtins immédiatement une audience. En quelques mots j'expliquai au Roi le motif qui me faisait prendre la liberté de me présenter chez lui, et je le suppliai de déiendre à un deses généraux d^exécuter un pareil acte, qui ne saurait empêcher que la bataille d^Iéna n^ait eu lieu. Le Roi me répondit, à ma grande surprise : « Général, « j'ai déjà été informé des intentions du feld-maréchal « prince Blûcher, je lui ai fait dire que je ne les a approuvais pas, et que je le priais d^abandonner son « projet, j'ai vu avec peine que sa réponse n'était pas « conforme à mes désirs, et qu'il persiste, pour Thonneur « de l'armée prussienne, dit-il, dans sa détermination. a Je vais encore lui envoyer un de mes aides de camp, « pour l'engager à se contenter du changement de nom « de ce maudit pont. »
Je saluai le Roi, mais vovar.t que sa réponse était
4o8 MÉMOIRES INÉDITS
évasive, je courus chez le duc de Richelieu lui faire part de ce qui se passait. Il alla sur-le-champ chez l'empereur Alexandre, celui-ci, indigné de cet acte de vandalisttie, pouvant amener de grosses complications, se rendit de suite chez le roi de Prusse. M. le duc de Richelieu me raconta leur entretien : l'empereur Alexandre avait déclaré que si le feld-maréchal Blûcher n'obéissait pas à l'ordre qu'il priait le Roi de lui envoyer, il irait de sa personne se placer sur le pont menacé, et verrait s'il aurait l'audace de le faire sauter, pendant qu'il y serait; le nom du pont d'Austerlitz ne l'avait pas offensé, et il n'avait fait aucune démarche pour qu'il fût changé. Le vieux maréchal fut forcé de céder devant ces paroles si énergiques. Le pont d'Iéna fut sauvé et débaptisé momentanément, et le pont d'Austerlitz appelé pont du Jardin des Plantes, sans attendre que l'Empereur en eût manifesté le désir.
Les puissances alliées avaient établi une commission pour recevoir toutes les réclamations, demandes et réquisitions qu'elles pourraient avoir à exiger du gouvernement français; le Roi, pour répondre aux exigences des alliés, avait nommé une commission composée de : M. le comte Corvetto, président, et MM. de La Bouillerie et Dudon. La lettre de service suivante m'adjoignait à ces messieurs :
« Paris, le 4 août 181 5.
o Monsieur le comte de Rochechouart, maréchal de « camp, chef d'état-major du ministre de la guerre, ayant « été longtemps au service de la Russie, pouvant être « utile à la commission nommée par le gouvernement, « pour traiter avec les puissances étrangères, soit pour « faciliter les communications, soit par sa connaissance
DU COMTI": DE ROCHECHOUART. 4OQ
« des tiiffcrentes langues, soit par ses anciens rapports « avec les ministres des puissances alliées, est adjoint à « cette commission, pour être employé par elle, comme « il est dit ci-dessus, pour faciliter les communications.
« Le maréchal Gouvion Saint-Cyr. »
Les derniers mots étaient écrits de la main du maréchal, pour ménager la susceptibilité du baron Louis, opposé à rentrée de l'élément militaire dans les commissions de finances. Malgré cette concession, il ne tint pas compte de la volonté du ministre de la guerre; je me présentai le lendemain au ministère des finances, où siégeait la commission en question. Le président ayant pris connaissance de ma lettre de service, m'assura que l'on me convoquerait lors de la première réunion; mais je ne reçus jamais aucune convocation ni invitation; la commission fonctionna sans moi. Le ministre de la guerre fut outré de cette façon d'agir, mais de grosses affaires l'empêchèrent de s'en plaindre au conseil. La rumeur publique accusait M. Dudon, membre de cette commission, d'avoir tiré d'assez gros bénéfices de ses fonctions; on lui donna dans le monde le surnom de Cosaque du Don.
Un décret du Roi rétablit la garde royale; elle se composait de :
Quatre brigades d'infanterie, trois françaises et une suisse, formant deux divisions ;
Deux divisions de cavalerie : une de grosse cavalerie, deux régiments de grenadiers à cheval, deux régiments de cuirassiers; l'autre de cavalerie légère : un régiment de dragons, un de lanciers, un de chasseurs et un de hussards;
Enfin, un régiment d'artillerie à cheval et un à pied, formant brigade.
Sur ma demande, le ministre de la guerre me porta en première ligne pour le commandement d'une brigade d^nfanterie, il ne doutait pas de ma nomination, surtout en ma qualité d^ancien lieutenant de mousquetaires, corps dissous; la majorité du conseil se prononça cependant contre moi. Le inaréchal m''avoua que mon échec était motivé par le refus du duc de Richelieu de siéger dans un conseil de ministres à côté de Fouché. Du reste, très froissé que sa liste n'ait pas été acceptée par ses collègues, il parla d'envoyer sa démission.
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr me donna en cette circonstance, et plus tard, toutes les marques d'un vif intérêt et d'une grande confiance. Cet homme, du plus haut mérite, probe, délicat, modeste, à cheval sur la discipline, m'apprit énormément de choses pendant nos déjeuners intimes; je lui conserve une profonde reconnaissance de ses bontés.
Le conseil des ministres jugea opportun d'accorder quelques décorations aux officiers généraux composant les maisons militaires des souverains alliés. Comme je connaissais la plupart de ces messieurs, le maréchal me consulta : selon moi, l'ordre de la Légion d'honneur, accordé pour services civils ou militaires, ne répondait pas à leurs usages ni à leurs idées, il fallait donner la croix de Saint-Louis. Le maréchal ayant approuvé la note que je lui remis, me chargea de préparer une liste et de rédiger un décret conférant : trois grands cordons, seize croix de commandeurs et vingt-huit de chevaliers. Le nom des officiers auxquels le Roi accordait des décorations parut au Moniteur du 3o septembre i8i5. Ces nominations, faites sous tout autre ministère, auraient été
acceptées avec empressement par les souverains, ils auraient répondu à cette gracieuseté par Tenvoi d'un nombre égal de cordons et de croix; mais un gros nuage s'était élevé entre Tempereur Alexandre et le prince de Talleyrand. Je ne connus pas à temps cette mésintelligence, qui amena la chute du ministère Talleyrand- Fouché; j'aurais certainement prévenu le maréchal, qui aurait évité au Roi un échec fort désagréable. L'empereur de Russie ne refusa pas les décorations, mais il ne donna pas l'autorisation de les porter. Le prince régent d^Angleterre refusa la même autorisation aux officiers de Tarmée de son père, George IIL
Voici ce qui s'était passé: Tempereur Alexandre venait de découvrir que, pendant les travaux du congrès de Vienne, le prince de Talleyrand avait proposé au prince de Metternich le plan d'un traité secret et d'une alliance offensive et défensive entre la France et l'Autriche. Le ministère anglais n'était pas étranger à ce traité, dont le but était de contre-balancer, de détruire au besoin l'influence de la Russie dans les aflfaires de l'Europe, influence acquise par le rôle éminent que cette puissance venait de jouer en affranchissant la France du joug de Napoléon. Le prince de Talleyrand avait entamé ces négociations à Tinsu de Louis XVIII, mais il espérait les lui faire approuver, s'il réussissait à les conclure. Les événements du 20 mars anéantirent ce projet; le secret éventé parvint à la connaissance du Tzar, qui ne dissimula pas son mécontentement de voir ce même diplomate diriger la politique de la France, comme président du conseil des ministres.
Les prétentions des alliés devenaient chaque jour plus insupportables, l'Espagne même se mettait de la partie, menaçant d'exiger à main armée des indemnités très considérables. On envoya le duc d'Angouléme sur nos
412 MEMOIRES INEDITS
frontières du Midi, pour faire entendre raison à ce petitfils de Louis XIV. La confusion et le désordre régnaient dans nos affaires intérieures, Tagitation des esprits étaii excessive, Tappui de Tempereur de Russie devenait indispensable au gouvernement pour résister à toutes les exigences. Mais comment obtenir cet appui après la tentative de M. de Talleyrand pour repousser l'alliance russe? Le prince de Talleyrand sentit lui-même Timpossibilité de parer les coups qui allaient nous frapper de tous les côtés à la fois. Les préliminaires du traité de Paris annonçaient les plus sinistres intentions, de la part des puissances étrangères, à l'égard de la France; on parlait d'une nouvelle carte de ce royaume, sur laquelle ne figuraient plus certaines provinces. Nous n'avions pas un ami pour prendre notre défense, nos armées étaient détruites, le trésor vide, la nation divisée en trois factions, enfin, le ministère ne présentait aucune consistance.
Le Roi, effrayé, convaincu de la nécessité d avoir un ministère dirigé par un homme jouissant d'une réputation sans tache, tourna ses regards vers le duc de Richelieu; lui seul pouvait décider l'empereur de Russie à prendre notre défense. Mais M. de Richelieu persistai: à repousser les propositions qu'on lui faisait, se disant ouvertement incapable de diriger les affaires de la France ; et dans l'intimité, il nous parlait surtout du peu d'union qui existait entre le pavillon de Flore et le pavillon de Marsan. Pendant trois jours, on négocia avec M. de Richelieu; ' on s'adressa à moi, me priant de joindre mes instances à celles qui arrivaient de tous côtés. J'assistai donc à toutes les conférences qui se tinrent chez lui à cet effet. La veille du jour où il céda enfin à toutes les supplications, le vicomte Mathieu de Montmorency se jeta littérale-
DU COMTE DK U OC U ICC li O U A KT. 4! 3
ment à ses genoux; les mains jointes, il le suppliait de faire le sacrifice de ses goûts, de ses convictions, de son repos même, pour sauver son pays et son Roi : « Sup- « posez-vous, ajouta-t-il, sur un champ de bataille, u hésiteriez-vous, si une charge paraissait indispensable, a à l'ordonner et à vous mettre à la tcte des escadrons, a malgré les chances d'y trouver la mort? Ceci offre « moins de dangers, mais la victoire sera décisive pour « notre pays, sans coûter la vie à personne. » Le duc, cbranlé, ne promettait rien encore; enfin, on vint Tavertir que Tempereur Alexandre le demandait et Tattendait dans sa voiture. M. de Richelieu s'empressa de descendre, le Tzar lui dit de se placer à côté de lui, et donna Tordre de rentrer à TEIysée.
L'Empereur exigea, pour ainsi dire, que le duc devînt ministre du Roi, avec la présidence du conseil : à cette seule condition, ajouta-t-il, il redeviendrait Tami du Roi et de son pays, il emploierait tous les moyens pour sauver l'un et Tautre, alléger le poids des exigences des alliés, et nous rendre la position que la France devait occuper en Europe. Il termina par ces paroles : a Des « intrigants de la pire espèce ont failli nous brouiller le u Roi et moi, par des démarches injustifiables, nuisibles « aux véritables intérêts de la France, je ne puis avoir « aucune confiance en eux, vous seul m'en offrez assez (( pour oublier cet acte d'ingratitude; je vous délie de « tous vos engagements envers moi, à la condition que « vous servirez votre Roi comme vous m'avez servi. « Soyez le lien de l'alliance sincère entre les deux pays, « je l'exige au nom du salut de la France. » Après de telles paroles, le duc de Richelieu ne pouvait plus hésiter; il se rendit près du Roi, se mit à sa disposition, et le surlendemain, le Moniteur du 26 sep-
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tembre 181 5 annonçait la formation d'un nouveau ministère :
MM. le duc DE Richelieu, ministre des affaires étrangères, président du conseil ; le comte de Corvetto, ministre des finances; le duc DE Feltre, ministre de la guerre; le vicomte du Bouchage, ministre de la marine; DE Barbé-Marbois, ministre de la justice, garde
des sceaux ; Decazes, ministre de la police.
Le vieux M. de Barbé-Marbois refusa d'abord, prétextant son âge avancé, mais le duc de Richelieu, qui tenait à Tavoir pour collègue à cause de sa grande réputation de moralité, insista tellement, qu'il accepta, disant que l'insistance de M. de Richelieu lui faisait trop d'honneur pour qu'il ne s'empressât pas d'accepter, et de travailler avec lui au bonheur de son pays, à sa tranquillité et à celle du Roi. Le prince de Talleyrand, en apprenant le nom de celui qui allait le remplacer au timon des affaires, s'écria avec son ton caustique et railleur : u Ah ! (c le duc de Richelieu, bon choix; c'est l'homme de « France qui connaît le mieux la Crimée! « Mais tous les vrais amis de la France se réjouirent de le voir à la têie du ministère. On ne peut se figurer le nombre de lettres de félicitations qui arrivèrent de tous les côtés à M. de Richelieu; il faut, comme moi, les avoir lues. Je n'en veux citer qu'une, pour montrer quel espoir donnait la nomination de cet homme éminent, et de quelle réputation il jouissait :
a Coppet, septembre i8i5.
« Monsieur le duc,
a Je n'ai pas besoin de vous dire ce que je pense de
« VOUS, VOUS le savez, et quoique j'aie beaucoup d'atta- « chcment pour votre prédécesseur, je sais quel bien « vous ferez à la chose publique. Depuis peu de jours « que le Roi est de retour, je lui trouve déjà une con- « duite admirable; si la France peut être sauvée par un « ange, elle le sera par le Roi. Ne vous découragez pas « dans cette difficile entreprise, et que votre considération « personnelle nous rende une France; je ne vois que le « Roi et quelques-uns de ses ministres qui puissent « m'en donner Tespoir. Quelle gloire, et ce qui vaut « mieux, quelle jouissance de cœur n'aurez-vous pas, si « vous nous refaites une patrie! Le problème consiste « dans rintégrité de la France, le départ des étrangers et « la constitution anglaise franchement et sincèrement « établie. Cette trinité de bonheur nous sera-t-elle accor- « dée par le bon Dieu?
« On m'ordonne Tltalie pour ma santé, j'espère cepen- « dant vous voir bientôt, mais je voudrais qu'on pût « aller sans passeport du faubourg Saint-Germain au a faubourg Saint-Honoré.
« Croyez, je vous prie, Monsieur le duc, que je sais « vous admirer, ce qui vous est un sûr garant de mon tt attachement inviolable.
« Mille hommages.
« Ev. DE Staël. »
Pour connaître maintenant les pensées secrètes du duc de Richelieu, il faut se reporter à sa correspondance avec le confident de son âme, Tabbé NicoUe'.
' Cette lettre et les trois suivantes ont été déjà publiées par M. l'abbé Frappaz dans la Vie de l'abbé Nicolle. — In-i8. Jacques Lecoffre et C'% éditeurs, 1837.
a Paris, 21 septembre i8i5.
« Le sort en est jeté, Monsieur Tabbé, j'ai cédé aux a ordres du Roi, aux instances de l'Empereur et à la voix H publique, qui, j'ignore pourquoi, m'a appelé au minisu 1ère dans le moment le plus affreux : c'est ce qui m'a « fait accepter. Il y eût eu de la lâcheté à abandonner ce 0 malheureux Roi dans l'horrible position où il se « trouve. L'Empereur a été admirable pour moi en cette « occasion. J'ai obtenu de lui de conserver la pension de u mille six cents ducats que je possède, et de l'appliquer « au soutien de la maison d'éducation d'Odessa. Je ne « vous exhorte pas à revenir en France, nous sommes « sur un volcan. Adieu, Monsieur l'abbé, priez le bon « Dieu pour moi, je n'eus jamais si besoin qu'il vienne « à mon aide. Pauvre France! pauvre Odessa! pauvre « Crimée! L'homme est posé par la Providence au haut u d'une montagne, d'où elle le pousse, et le fait rouler « jusqu'au bas, sans qu'il puisse s'arrêter : puissé-je ne « pas tomber avec la chose publique au fond du préci- (( pice!
« Je vous embrasse bien tendrement.
J'anticipe et je vais citer d'autres lettres de M. de Richelieu à l'abbé Nicolle, car il est impossible de mieux peindre l'état de la France :
« Paris, janvier 1816.
« Non, ne venez pas encore ici. Avec votre caractère « doux et conciliant, que deviendriez-vous chez un « peuple qui n'est pas un moment de sang-froid et qui u porte tout à l'extrême? Vous seriez bientôt tout aussi « fatigué que moi. La vie que je mène me devient lous
« les jours plus insupportable; toutes mes habitudes, tous mes goûts sont froissés, de manière que ma vie « entière est un supplice. Comme Tesprit de parti est au « plus haut degré d'irritation, je ne puis ni me faire « entendre ni comprendre la langue qu'on me parle, et « peut-être fais-je plus mal, en ne me jetant pas dans un « parti, entraînant l'autre parti sur les échafauds, comme « j'en suis sollicité tous les jours. Mais comme il me « serait impossible de suivre cette direction, où tendent « les meneurs d'aujourd'hui, je ne puis longtemps être « leur homme; aussi, je m'aperçois que je perds du « terrain tous les jours, et cela doit être. Malheureux « pays, où l'on n'a que le choix entre les extravagances « et les crimes, où le langage de la raison est le seul avec a lequel on ne puisse espérer se faire entendre de perce sonne! J'ai bien recommencé dix fois cette page, il « faut pourtant que je la finisse : je me résume en vous « déconseillant de revenir en France, jusqu'à ce que je « vous y engage. Quoique nous jouissions d'une tran- « quillité en apparence complète, nous n'en sommes « pas moins sur un volcan, et, pour ne rien dire de plus, « la mort du Roi serait le signal de la plus terrible revote lution. Eh bien, croiriez-vous qu'un certain parti, « fort soutenu, fort appuyé à la Cour, spécule sur cet « événement, et, je le dis tout bas, en accuse la lenteur? « Les insensés s'imaginent qu'alors ils rétabliront sans « peine toutes les institutions que la Révolution a « détruites, et ils ne voient pas que la suite immédiate « d'une pareille entreprise serait de faire couler en France « des torrents de sang, et de la livrer ensuite à l'étrana ger. Il vous est impossible de vous imaginer ce qu'est « la société, une arène où l'on est prêt à s'égorger pour « des nuances d'opinions. Le malheureux Roi sait fort
* bien sa position : il se voit isole au milieu de sa € famille, qui a d'autres idées que les siennes, tiraillé par c ses parents, tiraillé par ses ministres, cherchant partout « la tranquillité, et ne la trouvant pas. cet état influe sur « sa saaté. Souvent le sang lui pone à la tête, et, avec sa « corpulence et ses jambes malades, il est impossible de « ne pas frémir d'inquiétude et d'effroi! Au milieu de I tout cela, je ne vous parlerai pas de moi ; je tâche de « suivre ma ligne de fermeté et de modération tout à la « fois, mais que de peine n'ai-je pas à mV tenir? C'est « une espèce de tour de force répété à tous les instants di? « jour. Jugez de ma fatigue! Il faut employer toutes ses « forces, toutes ses facultés à se soutenir, et il ne reste c ni temps ni moven de rien faire d'utile. Aussi n'y a-t-il € à toutes les peines et à toutes les inquiétudes qu'on « endure, aucune compensation; moi sunout, qui n'ai € ici personne à qui je puis ouvrir mon cœur, je suis « encore plus malheureux. Voyez si, dans ma situation, « j'ai du mérite à vous dire de ne pas venir ici ; mais il « feut d'abord aimer ses amis pour eux-mêmes, c'est un « devoir que je remplis, mais à regret.
t Si vous me demandez après tout cela ce que je compte « faire, je vous dirai que je pousse le temps avec l'épaule, « tâchant de sauver le présent, sans trop d'espoir pour « l'avenir. Ma santé s'altère, mais ce n'est pas là ce qui « m'inquiète. J'ai pensé envoyer tout promener la semaine ï dernière; mais, à moins d'y être absolument forcé, je « crois, en conscience, devoir rester tant que le Roi me « soutiendra, et que l'on ne me forcera pas la main « pour me faire sortir, malgré moi, de la direction que « j'ai cru devoir prendre.
« Je vous embrasse d^ tout cœur.
€ Paris, z:-Z'-y.zT : = •.:.
c ^f es lettres vous amoot mis aa cDoiant de ma s:mae tion, qaî n'est pas derenne plus douce. Lanant contre
c les folies des uns, les aiminelles entreprises des antres, « et les vexations de cent cinquante mille étrangers, « sous la tutelle de qui nous sommes, trouvant à chaqoe « pas des obstacles de la pan de ceux sur l'appui desc quels on était plus en droit de compter; je ne pense « pas qu'un homme se soit jamais trouvé dans une « position plus pénible. Vous savez que je me connais et « me juge bien, vous ne zz:i-'tz douter qœ je ccMmaisse « mieux que personne ce qui me manque pour £dre &ce c à tant de difficultés: cependant, malgré tout ce qa^on « feit pour agiter le pays, soit par les projets criminels des « révolutionnaires, soit par les exagérations des ultrat royalistss. qui voudraient tout i^ablir en on jour, la « France est tranquille, jrius même qu'ail n'était possibk « de l'espérer. Je suis convaincu que si les princes vou- « laient marcher dans la ligne du Roi, on si le Roi « avait le courage de les y obliger, les choses pourraient « aller passablement. Mais nous sommes loin de :e::; c supposition, et je ne vois pas, avec les dispos:: : - : : c existent , que Ton puisse répondre de rien. I ~ - " c tel état de choses, ce serait folie que de vous e: . z: - « revenir : vous soupiriez id le martyre, car je cède « quiconque a été, pendant plusieurs années, étrac^er z B cette irritation, de pouvoir s'y accoutumer. Ac.e. « etc.. etc. »
« Novembre i8i6.
« La vieille Europe paraît épuisée au pnysique coir.me « au moral; la terre même se refuse à produire, et le « soleil à mûrir les moissons. La récolte en vins a été « nulle dans la presque totalité de la France, celle du b!é « est médiocre, il en résulte une énorme cherté, si même « ce n'est une disette. Je doute qu'il y ait à présent, sur « la surface de la terre, un peuple aussi malheureux que a le peuple français : humilié dans son amour-propre, « écrasé d'impôts, sans commerce, sans industrie, et « payant le pain six et sept sous la livre! Il souffre en « silence, et acquiert quelques droits à l'estime, par sa « résignation. Il ne reste plus ici d'activité que pour la « haine. Cette passion est encore dans toute sa force, la « société est insupportable, et les passions y sont aussi « vives qu'en 1792... Les personnes qui croient qu'on « délait une révolution de vingt-sept ans avec deux ou « trois décrets, sont furieuses que nous ne nous prêtions « pas à une opération aussi facile. Ils m'avaient pris, « croyant me faire Tinsirument de leurs extravagances, « et, voyant aujourd'hui que je ne m'y suis prêté et « même que Je voudrais les sauver malgré eux, en sui- « vaut ma ligne de modération et de sagesse, ils s'achar- « nent contre moi, et en disent autant de mal qu'ils en « disaient de bien auparavant, et, dans les deux cas, plus « que je n'en mérite. Tout cela est peu de chose, assu- « rément; mais quand cet éloignement vient d'hommes « qui composent la classe avec laquelle vous êtes destiné à « vivre, et que, d'ailleurs, les écarts de cette classe peuvent « avoir des suites si graves, on ne peut s'empêcher de les o déplorer.
DU COMTE DK UOC H E C HO U ART . 421
« Le spectacle de la France au pillage n'est rien moins que lait pour égayer. 11 n'y a que la conduite des Russes qui soit admirable, comme celle de l'Empereur est un modèle de noblesse, de loyauté et de bonne politique. Mais les autres armées exercent cruellement le droit de rejn-ésailles, les Anglais pourtant exceptés; les Prussiens, Autrichiens, Bavarois, s'escriment à l'envi, usent et abusent des avantages de la victoire. La France expire à la lettre sous le poids de l'Europe qui l'écrase. Le passage d'un corps d'armée épuise tellement le pays qu'il traverse, que ceux qui passent ensuite ne trouvent à subsister qu'avec la plus grande peine. La masse des campagnes vit au jour la journée, n'a rien en réserve. Je viens d'être témoin ù Courteille du passage d'un corps prussien, qui va en Bretagne, et, quoique j'aie fait l'impossible pour éviter une partie des inaux, quoique le général fût un de mes anciens amis et un excellent homme, je frémis d'une pareille calamité, dans un pays aussi misérable, et avec des hommes aussi exigeants et aussi peu disciplinés que les Prussiens. Jusqu'à présent, rien n'indique encore le terme de cet état de choses, qui, comme au reste on devait s'y attendre, ne ressemble guère à celui de l'année dernière. L'Empereur voudrait qu'il finît promptement et bien, et qu'on éteignît enfin, par une paix raisonnable, les haines qui divisent les nations européennes depuis trop longtemps. Dieu a veuille qu'il réussisse dans ce noble dessein. « Croyez à mon bien tendre attachement.
Cette correspondance intime, adressée à son confesseur,
MEMOIRES INEDITS
montre le cœur, le patriotisme, et cependant le découragement de cet excellent homme.
Je repris, comme à Odessa, la direction de la maison du duc de Richelieu, je me mis immédiatement en mesure de la lui composer; d'après sa recommandation expresse, d'accord avec ses goûts et la situation des finances du royaume, je rétablis sur un pied honorable, mais simple et sans luxe. On lui alloua vingt-cinq mille francs pour son installation, c'est-à-dire pour acheter : argenterie, porcelaine, verrerie, équipages, etc., etc. ; le ministère des affaires étrangères occupait alors l'hôtel Galliffet; il avait deux entrées, Tune rue du Bac, l'autre rue de Grenelle. L'organisation et la direction de la maison du duc de Richelieu exigeant ma présence continuelle, je m'installai au second étage. La rentrée du duc de Feltre au ministère de la guerre me confirma dans mes fonctions de chef d'état-major.
Le général Wlodeck, Tun de mes anciens camarades, aide de camp de l'empereur Alexandre, vint me parler de son beau-frère, M. de Rayneval, et me pria de le recommander au duc de Richelieu; je le fis à l'instant, avec <i''autant plus de plaisir, que nous l'avions connu en 1812, étant attaché alors à l'ambassade de France à Pétersbourg. « Quelle heureuse idée! me dit M. de Richelieu, « je prends Rayneval pour secrétaire général, j'aurai près « de moi un homme capable, très au fait des affaires ■« étrangères, surtout un homme en qui je puis avoir « toute confiance. » Le lendemain matin, Rayneval était installé comme son chef de cabinet.
Environ trois semaines après sa rentrée au ministère de la guerre, le duc de Feltre réorganisa plus économiquement les commandements des divisions militaires : il désigna le général Despinois, connu par sa sévérité.
pour commander la r» division militaire, et surveiller TOUS les officiers en demi -solde, réfugiés dans la capitale. 11 me présenta pour le poste de commandant du département de la Seine et de la place de Paris. Le Roi et tous ses ministres acceptèrent cette proposition, à Texception du duc de Richelieu. Par excès de délicatesse, et dans la crainte de faire crier au népotisme, il s^opposait, lui étant président du conseil, à ce que Tun de ses parents reçût un commandement aussi important, le plus beau que puisse exercer un maréchal de camp. Le duc de Feltre insista en disant que ma parenté avec le président du conseil ne pouvait pas être une raison plausible pour ne pas me donner un commandement que j'avais déjà exercé à la satisfaction générale; le duc de Richelieu céda à ces considérations. Le lendemain, je reçus ma lettre de .service.
« Ministère de la guerre.
« Paris, i6 octobre i8i5.
« Monsieur le Comte,
« Le Roi ayant jugé convenable à Tintérêt de son ser-
« vice que le commandement de la place de Paris fût
« occupé de nouveau par un maréchal de camp, Sa Ma-
« jesté vous a choisi pour ce commandement important,
« et m'a ordonné de vous expédier en conséquence vos
« lettres de service, qui vous seront remises par M. le
« comte Maison, gouverneur de la i" division militaire.
« S^ii m'en coûte de voir cesser, par cette nouvelle desti-
« nation, les relations que vous donnaient avec moi les
« fonctions que vous avez occupées dans des moments si
« difficiles et que ma confiance vous avait rendues, j'en
•« suis dédommagé par la satisfaction que j'éprouve à
« être auprès de vous l'interprète des intentions de Sa Ma- • jesté, dans une circonstance où vous obtenez une preuve « si flatteuse de sa bienveillance.
« Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma par- « faite considération.
« Duc DE Feltbe. d
Un billet m'ordonnait de me rendre immédiatement place Vendôme, à Thôtel de Tétat-major de la place, pour prendre le commandement du dépanement de la Seine et celui de la ville de Paris. Le lieutenant général, comte Claparède, était prévenu. Je couchai le i8 au soir dans mon nouvel appartement, place Vendôme, à l'hôte' aiîecté au commandant de la place. Le lendemain matin je pris mon service.
Je dînais tous les soirs chez le duc de Richelieu, remplaçant à sa table la maîtresse de maison; mais voulant faire honneur à ma position, je donnais tous les matins un grand déjeuner auquel j'invitais les officiers d'état-major de la place, les officiers de service, et quelques officiers étrangers avec lesquels j'avais des relations continuelles, sans compter mes parents et mes amis.
J'ai parlé du désir secret qu'avaient les Prussiens de dépouiller nos arsenaux et nos places fortes du matériel de guerre qui s'y trouvait, quoiqu'ils ne fussent pas en guerre avec Louis XVI IL L'arsenal de Vincennes renfermait un matériel considérable : 52,ooo fusils neufs, 02 5 pièces de canon, des caissons, harnais, balles, boulets, obus, bombes, sabres, pistolets, plusieurs milliers de livres de poudre, etc., etc. C'était un bon et gros morceau, mais le difficile consistait à faire ouvrir les portes du trésor, gardées, heureusement, par le brave général Daumesnil, gouverneur du château de Vincennes.
DU COMTE DE ROCHECHOî.' ART. J23
Le général baron von Mûffing, commandant en chef du corps prussien, qui occupait Paris et ses environs, essaya de tous les movens oratoires et diplomatiques p>our pénétrer dans ce château. A la première sommation, le général Daumesnil fit arborer le drapeau blanc fleurdelisé, et répondit qu'à moins d'un ordre de la main du Roi, il ne laisserait pénétrer personne dans le fort, bien déterminé à le défendre et même à faire sauter le château s'il le fallait, pluiôt que de le livrer. Surveillé par les Prussiens, et ne pouvant avoiraucune relation avec l'extérieur, il profita du transport d'une femme à l'hôpital, et cacha dans ses jarretières un billet pour le duc de Feltre, par lequel il demandait quelques renforts, et la visite d'un ofccier supérieur pour lui faire une communication. Le duc de Feltre me chargea de sa réponse verbale et me demanda quel déguisement je comptais prendre pour arriver près du général Daumesnil. c Aucun, repondis-je, je m'y rendrai à cheval en grand uniforme, avec mon aide de camp et une escone. s Je prévins le général von Mûmng, que je connaissais tout particulièrement, de mon intention d'inspecter un fort placé sous mon commandement; il eut la bonne grâce de trouver cela tout simple, et me dit, moitié en plaisantant, moitié sérieusement : « C'est un rude o homme que votre général Daumesnil, je le crois peu « favorable aux Bour't>ons, car il n'aime pas leurs alliés. » Il me remit sans difficultés un laisser-passer pour les avant-postes prussiens, pour moi. le comte de Tamnay mon aide de camp, et deux ordonnances; j'en profitai le lendemain matin de très bonne heure.
Rien ne pourrait exprimer la surprise et le plaisir qu'éprouva le général Daumesnil en me voyant devant le pont-levis du château ; les chaînes rapidement abaissées, lurent relevées dès que j'eus franchi le fossé. Arrivé dans
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son cabinet, Je lui dis que le ministre de la guerre, pénétré de la difficulté de sa position, m'avait chargé : de lui témoigner combien sa conduite ferme et courageuse était appréciée du Roi, qui l'assurait de sa satisfaction; devoir ensuite comment on pourrait lui envoyer les renforts qu'il réclamait; et enfin de recevoir communication du projet qu'il n'avait osé confier à personne. La conversation suivante s'engagea :
« Le général : J'aurais besoin d'un secours d'hommes, « ma garnison se composant seulement de : 5o vétérans, « 36 cavaliers démontés et i5 soldats du génie, enfin tt d'une vingtaine d'officiers supérieurs.
« Moi : Jamais les Prussiens ne laisseront pénétrer des tt renforts.
a Le général : J'en suis convaincu, mais à présent « que je suis certain de l'appui et de l'approbation du a Roi, j'essayerai de lutter, bien déterminé à exécuter le « projet que j'ai communiqué hier au colonel prussien, « en réponse à sa sommation de lui livrer le château et « Tarsenal,
« Moi : Pouvez-vous me dire quel est ce projet ?
« Le général : J'ai fait entrer le colonel dans cette « même chambre où nous sommes, c'est ma chambre « à coucher, vous voyez quel en est l'ameublement « (c'était une pièce de canon de 24, sur son affût; la « grande fenêtre de l'appartement, occupé jadis par la « régente Anne d'Autriche, lui servait d'embrasure ; « d'un côté se trouvait une pile de boulets, de l'autre « des cartouches à mitraille) ; puis je lui dis qu'à moins « d'un ordre écrit de la main du roi de France, je ne « rendrais pas la place, dont la défense m'était confiée; « je repousserais toute attaque, et enfin, si la résistance « devenait impossible j'userais de ma dernière ressource.
« Je lui montrai alors la petite trappe qui est sous vos « pieds, et la levant, je le prévins qu'elle correspondait, « par un tuyau de fer-blanc posé depuis quelques jours, « à la grande poudrière qui est au-dessous de nous; « j'y jetterais un tison enflammé, qui nous ferait tous « sauter.
« Moi : Quel effet a produit cette menace?
« Le général : Le ton avec lequel je Tai articulée lui a « prouvé que j'étais bien décidé à la mettre à exécution. « Le colonel s'est retiré en me disant que j'assumais sur « ma tête une grande responsabilité. — Je ne m'en inquiète « pas, lui répondis-je : quelle responsabilité peut courir « un mort? Mais je périrai avec gloire, en donnant à « mon pays la dernière preuve de dévouement qui soit à « ma disposition, car je veux mourir avec tout ce que j'ai « de plus cher au monde.
« Moi : C'est un dévouement sublime, mon cher génère rai, mais à quoi se rapporte votre dernière phrase? »
Sans me répondre le général sonna et dit à l'ordonnance qui se présentait : a Priez ma femme de venir « ici avec son enfant. » Deux minutes après, je vis entrer une jeune et jolie femme, tenant dans ses bras un bel enfant de trois ou quatre ans. Continuant, ou plutôt achevant sa pensée, le général poursuivit : « J'aurais « pu renvoyer ma jeune compagne à Paris, avec notre « unique enfant, mais je la connais assez pour être cer- « tain qu'elle partage mes sentiments et mon amour pour « la France; au moment où je sauterai, elle sera à mes « côtés, tenant son fils comme elle le tient maintenant, « et le même tombeau nous renfermera tous les trois. »
Mes yeux se remplirent de larmes, en entendant ces
impies et touchantes paroles, prononcées sans jactance,
et avec un grand accent de sincérité. Je hji serrai la main
de tout cœur, ainsi que celle de sa jeune femme, et leur dis que j'espérais bien qu'ils ne seraient pas forcés d'en veniràceite extrémité. Je pris congé de cet homme courageux, pénétré d'estime pour sa noble conduite, et l'assurai que j'en rendrais bon compte au ministre de la guerre.
Je retournai immédiatement criez le duc de Feltre, pour lui faire mon rapport et lui répéter la conversation que je viens de relater; je crus pouvoir me permettre de solliciter une récompense éclatante, pour reconnaître un pareil dévouement; le ministre me promit d'en parler au conseil. Soit oubli, soit un autre motif, il n'en fut plus jamais question.
Je terminerai l'année i8i5, par le récit d'une grande et terrible affaire, celle du procès, du jugement et de la condamnation du maréchal Ney, ayant dû, comme commandant la place, surveiller l'exécution de l'arrêt. Plusieurs versions ont paru, sur les derniers moments et la fin tragique du maréchal Ney; toutes sont différentes ou inexactes, car aucun des auteurs de ces divers écrits n'a assisté en personne à ce drame lugubre; et parce que tous ont cru nécessaire, aux dépens de la vérité, d'y ajouter ou d'en retrancher quelques faits, en raison du parti politique auquel ils appartenaient.
J'ai parlé des rapports de Fouché, ministre de la police, demandant au Roi, le 26 juillet i8i5, de faire traduire devant les conseils de guerre dix-huit personnes ayant joué un rôle actif pendant les Cent-jours, et de déporter trente-huit autres personnes pour la même cause. D'après ces rapports, approuvés en conseil, le maréchal Ney fut traduit devant un conseil de guerre, présidé par le maréchal Moncey; celui-ci se récusa, sous le prétexte qu'il existait entre lui et le maréchal Ney d'anciens motifs