LU COMTE LE ?, 0 C H E C H J '; A :• T
d'animosité personnelle, qui lui faisaient un devoir d'homme d'honneur de s'abstenir d'être son Juge.
Le conseil des ministres, sur les instances de Fouché, condamna le maréchal Moncey à six mois de forteresse, avec privation de solde et suspension de sa dignité. Une ordonnance du Roi, du 29 août, insérée dans le Moniteur du I " septembre 1 8 1 5, composait ainsi le nouveau conseil :
Le maréchal Jourdan, président.
Le maréchal Massés^., juge.
Le maréchal Avgek^at: . juge .
Le maréchal Mortier, ju^e.
Le lieutenant général comte Gkzxs,juge.
Le lieutenant général comte Claparede. juge. Le lieutenant général comte Villate, /u^e. Le commissaire ordonnateur, baron Joikvillf, commissaire du Roi.
Le maréchal de camp, comte Grundler, rapporteur. Et M. Boudin, greffier.
Le conseil de guerre se réunit le 9 novembre; le ler.itmain 10. il se déclarait incompétent. Les avocats du
maréchal Ney avaient plaidé rincomretence : Le titre de maréchal n'est pas un grade, disaieaî-ils, mais une dignité, la personne qui en es: revé:ue n'est justiciable que de la Chambre des pairs ; elle seule peut connaître des actes imputés à ce haut dignitaire de la couronne, et les juger. L'opinion des deux éminents avocats, MM. Dupin aîné et Berr\-er père, coûta la vie à celui qu'ils voulaient défendre. Les quatre maréchaux de France et deux des généraux faisant partie du conseil de guerre avaien: plus ou moins mal agi envers le Rci. ils étaient donc à peu près aussi coupables que l'accusé. Le général Cla-
43o MÉMOIHES INÉDITS
parède me dit : « Je puis vous affirmer que la majorité « du conseil est pour Tacquitiement; les avocats du ma- « réchal sont des fous ou des imbéciles d'avoir soulevé « cette question d'incompétence, à laquelle personne ne « songeait. » En effet, cinq juges sur sept s'empressèreni de se déclarer incompétents, heureux de se retirer du guêpier, où ils avaient été jetés, soi-disant par la volonté du Roi, en réalité, par l'infernal savoir-taire de Fouché, uni à Tastuce du prince de Talleyrand.
Le 1 1 novembre,' le duc de Richelieu, président du conseil, porta à la Chambre des pairs une ordonnance royale, la constituant en haute cour de justice, afin de juger le maréchal Ney. Le baron Séguier, premier président de la Cour royale de Paris et pair de France, était désigné pour procéder à l'instruction du procès. Il lut son rapport le i6 novembre, présenta l'acte d'accusation le lendemain 17, et la Chambre des pairs rendit Tarrêt et le jugement le 6 décembre. Tel est le résumé historique de cette cause célèbre, voici les détails de Texécution.
Le 7 décembre, un aide de camp du général Despinois, commandant la i" division militaire, mon chef immédiat, me réveilla à trois heures du malin, et me remit un pli cacheté, ainsi conçu :
tt N" I. — Le lieutenant général, commandant la « 1" division militaire, en vertu des ordres de MM. les « commissaires du Roi, pour l'exécution de Tarrét rendu « ce jourd'hui par la Chambre des pairs contre le maré- « chai Ney, ordonne à M. le maréchal de camp, comte « de Rochechouart, en sa qualité de commandant la a place de Paris, de se rendre sur-le-champ au palais du « Luxembourg, pour y prendre sous sa garde et respon-
K sabilité la personne du condamne. Il s'adressera pour « cet effet, d'abord à M. le comte de Sémonville, grand « référendaire de la Chambre des pairs, auquel il exhibera « le présent, et ensuite ù M. le colonel de Montigny, « adjudant du palais, qui, après lui avoir donné connais- « sance de la force et situation de toutes les gardes et « piquets de différentes armes, ainsi que des consignes « par lui données, fera entre ses mains la remise de son <£ service et de la personne du condamné.
« M. le comte de Rochechouart prendra le com- « mandement supérieur des troupes actuellement em- « ployées à la garde intérieure du palais, en conservant « néanmoins, tant à M. le colonel de Montigny qu'à « M. le colonel d'état-major, comte de Caumont, coin- « mandant de la garde nationale, la surveillance et « Faction particulière qu'ils ont exercées concurrem- « ment, d'après les consignes de M. le grand référence daire, qui continueront à recevoir leur exécution. Il « prendra également le commandement et la direction « de tous les postes ou piquets extérieurs, avec lesquels « il se mettra sur-le-champ en rapport. Son objet, indé- « pendamment de la garde du Luxembourg, aussi long- « temps qu'il sera chargé de la personne du maréchal « Ney, sera de prévenir et d'empêcher à son égard toute « espèce de tentative d'évasion ou d'enlèvement, soit par « surprise, soit par force ouverte; de veiller à l'extérieur « plus spécialement dans les arrondissements du Luxem- « bourg, de Vaugirard, de Saint-Sulpice, au maintien « de la sûreté et de la tranquillité publiques. Il disposera « pour cet effet de la compagnie de gendarmerie casernée « rue de Vaugirard, et de telle autre compagnie de vété- « rans, qu'il jugera à propos d'ajouter à la garde natio- « nale actuellement de service II recevra des instructions
^02 MEMOIRES INEDITS
« ultérieures sur le mode et l'heure de rcxécution de « Tarrét rendu par la Chambre des pairs.
• Paris, le 7 décembre 181 5 (trois heures du matin).
« Le lieutenant général, commandant la « I" division militaire,
« Despinois. »
Je montai à cheval et me rendis, suivi de mes aides de camp, au Luxembourg; me conformant aux instructions du général Despinois, je commençai par aller chez M. de Sémonville, qui m'attendait, me dit-il, avec la plus vive impatience, ayant hâte de se débarrasser de la responsabilité de son prisonnier. Il m'en fit la remise à l'instant même, en me conduisant dans la chambre occupée par le maréchal; deux grenadiers à cheval de la garde royale étaient avec lui. Cette remise eut lieu sans que le prisonnier y prêtât la moindre attention, il causait avec M. Cauchy, secrétaire-archiviste de la Chambre des pairs. Après avoir donné décharge au r;rand référendaire, je pris connaissance des moyens de surveillance employés pour la garde du prisonnier; nayant rien à y ajouter, je laissai les choses dans le même état, et le commandement, sous mes ordres, resta contîc aux mêmes personnes qui en avaient été chargées. Ensuite je m'installai dans une grande salle du rez-dechaussée, tant pour y recevoir facilement de nouveaux ordres, que pour être à portée, mieux qu'ailleurs, de les faire promptement exécuter.
Quelques instants après, le général Despinois me fit dire que le Roi avait permis au maréchal de recevoir trois personnes seulement : sa femme, son notaire et son
confesseur. Je montai chez le prisonnier, et le colonel de Montigny lui ayant lu, en ma présence, l'autorisation royale, le maréchal me dit : « Je vais d'abord m'ente trctenir avec mon notaire, il est probablement dans ce « palais à attendre qu'on le laisse parvenir jusqu'à moi; « ensuite, Je recevrai ma femme et mes enfants; quant au « confesseur, qu'on me laisse tranquille, je n'ai nul « besoin de la prêtraille. » A cette dernière phrase, un des deux vieux grenadiers se levant lui dit : « Vous avez « tort, maréchal », et lui montrant son bras orné de [plusieurs chevrons, il ajouta : « Je ne suis pas aussi « illustre que vous, mais je suis aussi ancien. Eh bien ! « jamais je n'ai été si hardiment au feu que lorsque « j'avais auparavant recommandé mon âme à Dieu! » Ces quelques mots, prononcés d'une voix émue et solennelle, par ce colosse, parurent impressionner vivetnent le maréchal; il s'approcha du grenadier, lui dit avec douceur en lui tapant sur l'épaule : « Tu as peut-être « raison, mon brave, c'est un bon conseil que tu me « donnes là. » Puis se tournant vers le colonel de Montigny : « Quel prêtre puis-je faire appeler? — L'abbé de « Pierre, curé de Saint-Sulpice, nous sommes sur sa « paroisse; c'est un ecclésiastique des plus distingués « sous tous les rapports. — Priez-le de venir, je le rece- « vrai après ma feinme. » Le conseil du vieux soldat avait été entendu.
On introduisit le notaire, avec les précautions d'usage, il ne resta pas longtemps avec le condamné, dont il avait probablement reçu les instructions d'avance. La maréchale entra avec ses trois enfants; le comte de Tamnay, mon aide de camp, porta le plus jeune jusque dans la chambre du prisonnier, située en haut du palais. Ce pauvre enfant, ne comprenant pas ce qui se passait
et étonné de tout cet appareil militaire, jouait avec les moustaches de Tamnay.
Cette entrevue déchirante dura une heure environ, le maréchal ne pouvant plus lutter contre Tattendrissesement y mit lin de lui-même; il ne put obtenir le départ de sa femme, qu'en lui promettant de la revoir dans la journée, ce qu'il savait bien ne pas être possible. Ils se séparèrent avec des torrents de larmes. Peu après, on introduisit le curé de Saint-Sulpice; il resta avec le maréchal une grande heure, pendant laquelle j'avais ordonné aux deux grenadiers de rester en dehors de Tappartement; ce saint prêtre promit de revenir avant rinstant fatal.
Pendant ce temps-là, et successivement, j'avais reçu les ordres suivants :
« N» 2. — Monsieur le maréchal de camp, comte de « Rochcchouart, est prévenu que, d'après mes ordres, « MM. Martin, lieutenant de gendarmerie de la Seine, « et Pain, lieutenant de celle de la force publique, se « rendent au palais du Luxembourg, pour être mis à sa « disposition, et prendre sous leur garde et responsabilité « personnelle, jusqu'à parfaite exécution de l'arrêt rendu « contre le maréchal Ney, le condamné, sauf à en donner « décharge à tout officier actuellement préposé à la même « garde.
:< Paris, le 7 décembre 181 5.
« Le lieutenant général commandant la « V division militaire,
(( Dkspinois. »
« N» 3. — Conformément aux articles 2 et 3 de la sec-
« tien VI du Code pénal militaire, du 12 mai 1793, pour
« l'exécution de l'arrêt de mort, rendu cejourd'hui par
« la Chambre des pairs contre le maréchal Ney, à l'heure
« qui sera indiquée, il sera commandé : quatre sergents,
« quatre caporaux et quatre fusiliers, les plus anciens de
« service, dans la compagnie de sous-officiers vétérans,
« actuellement préposée à la garde du condamné- Ces
« douze militaires seront placés sur deux rangs; ce sont
« eux qui seront chargés de faire feu sur le coupable,
« quand le signal leur en sera donné par l'adjudant de
« place. M. le maréchal de camp, comte de Roche-
« chouart, donnera ses ordres à cet effet, et choisira dans
« son état-major Tadjudant le plus ferme et le plus
« capable, en lui prescrivant de reconnaître à l'avance
« le terrain et de faire l'inspection des armes.
Paris, 7 décembre 181 5.
« Le lieutenant général commandant « la I" division militaire,
« Despinois. »
« Nota. — Il y aura, pour plus de sûreté, un détache- « ment de douze autres hommes, qui sera placé en seconde ligne et en réserve.
K Despinois. »
« N° 4. — Instructions pour l'exécution de Tarrêt « rendu cejourd'hui contre le maréchal Ney :
« Le condamné sera extrait du palais du Luxembourg « par une escorte composée de gendarmes et des grena- « diers de La Rochejaquelein, qui entoureront sa per- « sonne; à ses côtés seront les deux lieutenants de gendar- « merie, à pied sUl est à pied, ou en voiture à côté de lui,
43 6 M K M o ni E s I N L 0 I T s
« s'il demande à en avoir une; dans ce dernier cas, les « gendarmes et les grenadiers entoureront sa voiture o aux deux portières, en avant et en arrière des roues.
« Après l'escorte, la compagnie de vétérans sous-offi- « ciers, un piquet de garde nationale à pied; la garde « nationale à cheval fermera la marche. Il traversera « dans cette disposition le jardin, et viendra sortir par 0 la grille de TObservatoire, en se dirigeant vers ce « dernier point. A sa sortie, les cent trente gendarmes à a pied, qui ont ordre de s'assembler sur la place de a rOdcon, et de se porter ensuite, moitié par la rue « de rOuest, moitié par la rue d'Enfer, sur le terrain, se « formeront en haie, et marcheront par file à droite et à o gauche sur les deux flancs de Tescorte, de manière, « lorsqu'elle s'arrêtera, à la dépasser, et à fermer toutes « les issues du terrain indiqué. Parvenus sur le terrain, « les officiers de gendarmerie accompagneront avec les « gendarmes et les grenadiers le condamné au lieu du « supplice, et la troupe étant en bataille par carrés, ils « le feront mettre à genoux, face au détachement des « tireurs, lui banderont les yeux, se retireront aussitôt, « et l'adjudant de place fera le signal convenu.
a Le cadavre sera exposé quelque temps, et gardé par a des piquets d'infanterie et de cavalerie. Si les parents a le réclament et s'offrent à le relever sur place, il leur « sera rendu, mais au préalable procès-verbal sera dressé « de la consommation du jugement par le secrétaire- « archiviste de la Chambre des pairs, faisant fonction de a greffier, en présence de l'adjudant qui le signera. S'il « n'est point réclamé, il sera relevé à la diligence de a la police civile et déposé à Thôpital de la Maternité, « avec le consentement du directeur de l'établissement. « M. le maréchal de camp, comte de Rochechouart,
DU COMTK Di: UOCHliCHOUART. 437
« surveillera et fera surveiller par les officiers de l'état-
« major de la place rcxécution de la présente, de manière
« à ce que toutes les dispositions qu'elle contient ne
« puissent éprouver ni retard ni empêchement.
«Paris, 7 décembre 181 5.
« Le lieutenant général commandant « la I " division militaire,
« Despinois. »
Ces ordres clairs et précis prévoyaient tout, je m^ conformai donc ponctuellement. J'ignorais l'endroit désigné pour Texécution, mais je supposais qu'elle aurait liea dans la plaine de Grenelle, théâtre habituel des exécutions militaires, et j'étais sur le point d'envoyer reconnaître le terrain, quand, une demi-heure seulement avant que la sentence tut exécutée, je reçus l'ordre verbal de tout disposer entre l'Observatoire et la grille du jardin du Luxembourg, en face d'un mur qui existe encore, à gauche en sortant du jardin. La police était informée qu'une tentative de délivrance se produirait près de Grenelle.
J'éprouvai un grand embarras pour choisir l'adjudant de place chargé de faire exécuter l'arrêt. Ma première pensée avait été de faire tirer au sort tous ces messieurs, mais ce mode présentait de graves inconvénients, tous ces officiers ne possédant ni la même capacité ni la même énergie. J'arrêtai enfin mon choix sur le chef de bataillon comte de Saint-Bias, excellent officier, Piémontais d'origine; j'étais enchanté d'éviter à un Français cette pénible mission; il prit donc communication de toutes les instructions et ordres que j'avais reçus.
Un nouveau message du général Despinois, — j'en recevais tous les quarts d'heure, — me prévint que l'exé-
cution se ferait à neuf heures du matin, assez tôt pour qu'il n'y eût pas trop de spectateurs, cependant assez tard pour qu'il en y eût un certain nombre.
Après le départ du curé de Saint-Sulpice, qui avait promis au maréchal d'être près de lui à l'heure suprême, le condamne se jeta tout habillé sur son lit, et dormit d'un sommeil tranquille, jusqu'à huit heures un quarr. Cinq minutes après, M. le curé de Saint-Sulpice revint, je le priai d'annoncer au prisonnier que ses derniers moments étaient arrivés ; ce digne ecclésiastique, quoique préparé à sa douloureuse mission, fut saisi d'un tremblement nerveux, qu'il conserva jusqu'à la hn de l'exécution; dès qu'il parut sur le seuil de la porte, le maréchal Ney lui dit : « Ah! monsieur le curé, je vous tt comprends, je suis prêt. » Il se mit à genoux, reçut l'absolution, descendit l'escalier d'un air calme et tranquille.
Je pris sur moi, sans consulter le condamné, de faire avancer une voiture de place, le maréchal nous salua; j'éprouvai un grand soulagement quand je le vis en redingote bleue, avec une cravate blanche, une culoite courte noire, des bas noirs et pas de décorations. Je craignais qu'il ne fût en uniforme et, par suite, d'être obli;^'é de le faire dégrader et de lui faire arracher les boutons, les épaulettes et les décorations. En voyant le mauvais temps, il dit en souriant : « Voici une vilaine journée. » Puis, se tournant vers le curé, qui se rangeait pour h laisser monter en voiture : « Montez, monsieur le curé, « tout à l'heure, je passerai le premier. » Les deux officiers de gendarmerie montèrent également dans la voiture, se plaçant sur le devant.
A quelques centaines de pas de la grille du Luxembourg, dans l'avenue de l'Observatoire, le cortège s'arrêta;
voyant ouvrir la portière, le maréchal, qui s'attendait à aller à Grenelle, prévenu peut-être qu'une manilcstation se produirait en sa faveur, dit : « Quoi! déjà arrivé? » Il refusa naturellement de se mettre à genoux et de se laisser bander les yeux; il demanda seulement au commandant Saint-Bias de lui indiquer comment il devait se placer; il fit face au peloton, qui tenait ses fusils dans la position : d'apprétez armes! Et là, dans une attitude que je n'oublierai jamais, tant elle était noble, calme et digne, sans jactance aucune, il ôta son chapeau, et profitant du court moment que lui laissait l'adjudant de place, pour se mettre de côté et donner le signal du feu, il prononça ces quelques paroles, que jVntendis très distinctement : « Français! je proteste contre mon juge- « ment, mon honneur... » Aces derniers mots, comme il portait la main sur son cœur, la détonation se fit entendre; il tomba foudroyé. Un roulement de tambours et les cris de : Vive le Roi ! poussés par les troupes foriliées en carré, terminèrent cette lugubre cérémonie.
Cette mort si belle me causa une grande impression; me retournant vers Auguste de La Rochejaquelein, colonel des grenadiers, qui était à côté de moi et qui déplorait comme moi la mort du brave des braves, je lui dis : « Voilà, mon cher ami, une grande leçon pour « apprendre à mourir! »
Les neuf mots prononcés par le maréchal, en face de la 'mort, furent mal répétés, soit par les journaux, soit par de soi-disant spectateurs; ils ajoutaient même que le maréchal avait commandé : Feu! Les choses se sont passées comme je viens de le dire, je n'ai aucun intérêt à déguiser la vérité, j'entendis distinctement le maréchal, dont j'étais peu éloigné et que je suivais des yeux avec une attention toute particulière. Étant chargé de faire le
440 MliMOIUES INÉDITS
rapport de rexécution au général Despinois, j'étais à cheval, et dominant la foule j^entcndais et voyais mieux que personne. Le cadavre n'ayant pas été réclamé, car la famille n'avait pas pu être prévenue, on le porta au lieu désigné par Tordre n" 4. Après avoir exécuté les ordres que j'avais reçus, le reste n'étant plus de mes attributions, je me retirai; mais avant de rentrer chez moi, je passai chez le duc de Richelieu, pour lui rendre compte de ma triste mission et lui raconter deux épisodes inconvenants que je n'avais pu prévenir : Dans le quart d'heure qui s'était écoulé entre l'exécution et l'enlèvement du corps, un Anglais se précipitant au galop de son cheval, l'avait fait sauter par-dessus le cadavre, et après cet acte révoltant s'était enfui comme l'éclair, sans qu'il fût possible de l'arrêter. En second lieu, j'avais éprouvé une grande surprise en voyant parmi les spectateurs un général russe à cheval, en grand uniforme; et en reconnaissant le baron Van B..., d'origine hollandaise, mais depuis très longtemps au service de la Russie, il avait été gouverneur de Mittau; poussé par la curiosité, il avait suivi assidûment le procès, et ne voulant pas perdre le spectacle de l'exécution, était resté toute la nuit autour du Luxembourg. Son uniforme et ses nombreuses décorations lui avaient permis non seulement de circuler, mais encore de se bien placer pour tout voir. D'après mon récit, le duc de Richelieu crut devoir porter ce fait à la connaissance de l'empereur Alexandre. Ce noble souverain entra dans une violente colère, lit appeler sur-lechamp notre curieux et lui dit : « Rendez grâces à Dieu « de ne pas être Russe, sans cela je vous aurais fait sol- « dat sur l'heure, vous êtes étranger, je vous chasse de « mon service; quittez tout de suite l'uniforme russe, a dont vous avez compromis la dignité, et ne mettez
• DU COMTI': DR ROCHICCHOUAUT. 44 1
« jamais les pieds en Russie. » Je liens ces détails de Taide de camp de service. L'empereur Alexandre montra encore, dans cette occasion, Télcvation de son cœur, Tcxquise délicatesse de ses sentiments et Tesprit de convenance qui dirigeait toujours sa conduite.
Je reçus le lendemain la lettre suivante du général Despinois :
« Paris, g dccembrc i8i5. « N» 5.
« Monsieur le Comte,
« J^ai reçu la copie du rapport qui vous a été adresse « par le chef de bataillon de Saint-Bias, sur l'exécution « du maréchal Ney ; j^y ai remarqué que cet officier supé- « rieur avait mal observé le vœu de la loi, et sans aucun « doute vos propres instructions, en faisant, au lieu d'un « signal, le commandement de : Feu! à la troupe. Par « cette raison, et pour plusieurs autres, que je me réserve « de vous contier, je ne crois pas qu'il y ait lieu à recti- « fier la version des journalistes, à moins de rédiger « soigneusement une relation entière de tout ce qui « s'est passé dans l'intérieur du palais du Luxembourg « et au lieu du supplice, depuis Tarrét de condamnation « jusqu'à l'exécution du condamné.
« Si pareil événement se reproduisait, je vous engage « au surplus à ne jamais employer M. de Saint-Bias, qui « avait tout à fait perdu la tète, et qui a suffisamment « prouvé, en cette circonstance, son incapacité et son « manque de vigueur.
« Agréez, etc., etc.
« Despinois. »
Je répondis immédiatement pour disculper mon officier :
442 MKMOIRES INliDlTS
« Mon général,
« Je prends la liberté de vous représenter que le comte « de Saint-Bias ayant été choisi par moi sur tous les ce officiers d'état-major de la place, pour commander « Inexécution du maréchal Ney, je suis personnellement « intéressé à le rétablir dans votre esprit et à chani;cia Topinion que vous paraissez avoir sur lui et son peu a de mérite. Cet officier supérieur est Piémontais, sa « mère a été dame d'honneur de la feue reine de Sar- « daigne, il m'a été chaudement recommandé par le a comte de Revel, fils du maréchal de Saint-André; il « m'en a fait le plus grand éloge, et m'a surtout parlé « de sa bravoure, qui est très brillante. Il est porteur de « certificats donnés par les habitants de Lûbeck, où il a « été commandant de place, qui attestent sa probité, sa « bravoure et sa capacité. Il a le malheur d'être vif, de « ne pas parler correctement le français; il a été obligé « de commander : Feu ! au lieu de faire le signal d'usage, « parce que les vétérans ne le comprenaient pas, et que, « d'un autre côte, le public demandait la lecture du jugc- « ment, tandis que le maréchal faisait deux pas en avant « pour parler, ce qui a été cause d'un retard d'une demice minute, puisqu'il n'a eu que le temps de dire, en por- « tant la main sur son cœur : « Français, je proteste « contre mon jugement, mon honneur... » Voilà l'exacte « vérité. Je vois avec peine que plusieurs personnes a réclament le triste honneur d'avoir fait ceci, d'avoir « ordonné cela; celui qui a été chargé de cette pénible « fonction s'en est acquitté comme il le devait. Je réponds a de la capacité, de la bravoure, du zèle et de l'honneur « du comte de Saint-Bias, sans cela, je ne l'aurais pas
choisi. J'appuie sur sa bravoure, parce qu'on a l'air de dire que la peur lui avait fait perdre la tête, ajoutant qu'il était d'une pâleur mortelle; son teint est celui d'un homme du Midi, peu coloré. Je suis fermement convaincu que la peur est un sentiment inconnu à ce brave oflkier; certes, il n'aurait pas commencé à l'éprouver dans un moment où il ne courait aucun danger. Tout ce tripotage vient de la jactance de personnes que je vous désignerai nominativement de vive voix, ce soir. Je vous informerai pareillement du motif particulier qui m'a fait choisir M. de Saint- Bias, de préférence à tout autre.
« J'ai l'honneur, etc., etc.
« Le comte de Rochechouart. »
Ainsi se termina, pour moi du moins, cette triste affaire. Voici dans quels termes le Moniteur du 8 décembre i8i5, page iSSg, rendit compte de l'exécution :
« Le maréchal Ney a subi sa condamnation, à neuf « heures du matin; il avait demandé les secours de la « religion, il a été accompagné jusqu'au lieu de l'exé- « cution, sous les murs de l'avenue de l'Observatoire, « par M. le curé de Saint-Sulpice. Il a donné le signal « du feu et est tombé à l'instant foudroyé. »
Le lendemain, 9 décembre, page 1364, le Moniteur donna une nouvelle note :
« Chambre des pairs. — L'arrêt de condamnation « rendu hier par la Chambre des pairs contre le maréchal « Ney, a été exécuté sur la place de l'Observatoire, ce « matin, à neuf heures vingt minutes. Dès trois heures, la « garde du condamné avait été remise au maréchal de « camp comte de Rochechouart, commandant la place
« de Paris, chargé par le lieutenant général comte Des- « pinois, commandant la division, et diaprés les ordres « de Messieurs les commissaires du Roi, de prendre les « dispositions nécessaires pour assurer l'exécution de « l'arrct. La sûreté intérieure et extérieure du palais a « été, dès ce moment, confiée à la vigilance de M. de « Rochechouart, et il a été donné décharge du pri- « sonnier à Thuissier de la Chambre qui Pavait écroué. »
On a beaucoup reproché à la Restauration ce qu'on a appelé : la réaction de i8i5, ainsi que les jugements du maréchal Ney, du colonel de La Bédoyère et de M. de La Vallette; par qui ces mesures rigoureuses ont-elles été prises? Certes ce n'est ni par le Roi ni par les royalistes, mais par deux enfants de la grande Révolution, qui, à force de fourberies, d'astuce et d'audace, sont parvenus ù faire oublier, l'un, la scélératesse de son début, l'autre l'indignité de sa conduite, comme prélat et comme gentilhomme français. Ce sont eux qui, au retour du Roi, lui ont fait approuver l'ordonnance signée par eux, traduisant dix-neuf personnes devant les conseils de guerre, et bannissant du territoire français trente-huit autres personnes. Ce n'est point à eux cependant qu'on a reproché ces actes si rigoureux. Après l'exemple de ces châtiments sévères, donné par ces deux ministres pervers, comment s'étonner que des populations égarées par la passion et l'esprit de parti, se soient portées à des excès que l'on aurait pu éviter, si l'exemple de la modération leur eût été donné par des ministres animés de charité chrétienne?
A la fin de novembre i8i5, le duc de Fcltre m'avait aemandé un rapport sur l'organisation et les attributions de la place de Paris, je répondis ;
. «Paris, 24 novembre i8i5.
a Monseigneur,
« En attendant que Votre Excellence ait fixé le nombre « des officiers de mon état-major, avec les noms que j'ai « présentés à la nomination du Roi, et qu'Elle ait bien « voulu déterminer toutes les attributions de ma place, « je crois devoir vous soumettre, Monsieur le duc, le « plan d'organisation de la police militaire que j'ai conçu, K J'attendrai votre approbation pour l'arrêter définiti- « vement. Si, dans les instructions que je me propose de « donner aux officiers supérieurs de mon état-major, « vous pensiez que j'aie omis quelques recommandations « essentielles, ou que j'aie dépassé la limite de mes attri- « butions, je vous supplie de vouloir bien m'en prévenir, « mon intention et mon unique désir étant de justifier « la confiance du Roi; pour y parvenir, je ne saurais « prendre de meilleur moyen que celui de suivre vos « avis, ainsi que la direction que vous voudrez bien me « donner.
« Je suis, avec un profond respect, etc., etc.
« Le comte de Rochechouart. »
Projet d'organisation de la police militaire de Pans
« oiimis à Son Exe. le duc de Feltre,
ministre de la guerre.
« La police générale, qui embrasse toute retendue du a Royaume, et la préfecture de police, qui s'occupe « exclusivement de la capitale , ne peuvent dispenser « l'autorité militaire d'exercer sur ses subordonnés une
« surveillance spéciale, on peut même dire qu^en face des « circonstances exceptionnelles où se trouvent placés « l'armée et les militaires qui la composent, ces derniers
se sont mis dans le cas d'être soumis à une attention
continuelle. Afin que cette vigilante et incessante sur- « veillance puisse être exercée :
« 4 lieutenants-colonels,
« 12 chefs de bataillon ou d'escadrons,
« 24 capitaines ou lieutenants adjoints, « seront répartis dans la capitale, de manière à ce que « chaque lieutenant-colonel ait la surveillance de trois « arrondissements, au centre desquels il demeurera, « ayant sous ses ordres : trois chefs de bataillon ou « d'escadrons, et six capitaines ou adjoints, qui change- « raient de quartier périodiquement. Les théâtres, les « maisons de jeux, les cafés, les bals publics, les hôtels « garnis seront soumis à leur surveillance, mais unique- « ment pour ce qui concerne les militaires. Ils se concer- « teront avec messieurs les maires et les commissaires de « police, pour tout ce qui pourrait concourir utilement tt à Texercice de leurs fonctions.
« Les officiers supérieurs seront tenus de visiter eux- « mêmes, par intervalles, les registres des hôtels garnis; « une attention particulière sera donnée à l'arrivée des a militaires de tous grades, à Paris; on recherchera leurs a ressources ou moyens d'existence. Les militaires qui « seront trouvés sans permis de séjour, ou sans congé « ré:;ulier, seront conduits à Tétat-major de la place. « Chaque lieutenant-colonel adressera, chaque matin, « un rapport au commandant de place, ledit rapport « sera communiqué au lieutenant général commandant « la division, pour lui faire connaître les événements « arrivés. Le comman,-iant de la place adressera directe-
« ment au ministre de la guerre des rapports parricu- « liers, lorsque des faits importants le rendraient néces- « saire, ou exigeraient une décision immédiate.
« Le chef de la police militaire de la place logera, « comme par le passé, à Tétat-major, placp Vendôme; il y « recevra à toutes les heures du jour et de la nuit les « personnes qui auraient des avis importants à lui « donner; il interrogera les militaires qui lui seront « envoyés, et, suivant les délits dont ils se seront rendus « coupables, il pourra les relaxer ou les envoyer soit à la « prison de leur quartier, soit à l'Abbaye •'il devra cepen- « dant pour cette dernière maison d'arrêt prendre les « ordres du commandant de place, lequel, de son côté, « informera le commandant de la division. »
Le ministre approuva complètement ce rapport, mais il ne put le faire approuver par le conseil des ministres, par suite des réclamations du ministre de la police. Mon état-major se composait de :
Un colonel, chef d'état-major,
Un lieutenant-colonel, major de place,
Un chef d'escadrons, chef de la police militaire,
Deux lieutenants-colonels.
Quatre chefs d'escadrons ou de bataillon,
Vingt-quatre capitaines, adjudants de place,
Un secrétaire-archiviste.
Soit un total de 84 officiers, sans compter mon aide de camp. Ce nombre était suffisant, mais nécessaire pour assurer le service difficile et fatigant qu'exigeaient la ville de Paris et le département de la Seine, dans ces temps orageux, pleins de trouble, et au moment de la réorganisation de l'armée.
En témoignage des relations agréables que je n'ai cessé d avoir avec le duc de Feltre, pendant tout le temps
qu'il est resté ministre de la guerre, je vais donner copie d'une lettre qu'il m'adressait, et qui prouve la confiance et Tesiime dont je jouissais auprès de lui :
« Ministère de la guerre. — 2' division. Bureau de la maison militaire du Roi.
« Paris, 26 novembre i8i5.
« Monsieur le Comte,
« Le Roi désire accorder une dignité dans Tun de ses « ordres au feld-maréchal, prince Barclay de ToUy; je « vous prie de me faire connaître les motifs qui peuvent « déterminer Sa Majesté à accoi^der au prince Barclay de « Tolly cette marque de sa bienveillance particulière. 11 « serait à désirer que Ton pût citer dans Tordonnance « les faits pour lesquels cet officier général a mérité de « fixer l'attention du Roi.
a Veuillez, Monsieur le Comte, me communiquer les « renseignements que vous pouvez avoir à ce sujet. J'ai « l'honneur d'être, avec un parfait attachement, etc., etc.
« Le duc de Feltre. »
Je répondis tout de suite à cette lettre si aimable :
« Paris, 29 novembre 181 5.
« Monsieur le Dlc,
vt D'après la lettre que Votre Excellence m'a fait a l'honneur de m'écrire avant-hier, en me faisant part « du désir que le Roi vous a manifesté de revêtir le feld- « maréchal prince Barclay de Tolly de Tun de ses tt ordres, ce maréchal ayant déjà le grand cordon de la
« Légion d'honneur, il ne reste à lui donner que le « gicii.d cordon de l'ordre royal et militaire de Saint- « « Louis ou celui du Saint-Esprit, si Sa Majesté le juge à « propos.
« Dans tous les cas, puisque vous me faites Thonneur, « Monsieur le Duc, de me consulter, tant sur la manière « de rédiger l'ordonnance, que sur les faits à citer pour « motiver la faveur que le Roi veut lui accorder, je pense « que la noble conduite de ce maréchal à Meaux et à « Châlons-sur-Marne, pendant tout le temps que son « quartier général a séjourné dans ces deux villes, est (( une raison suîfisante pour lui accorder une marque « quelconque de la reconnaissance du Roi, ainsi que de « sa royale bonté.
« Je crois quMl serait plus convenable de ne citer « aucun fait d'armes de ce général distingué, puisqu'ils (( sont tous contre des armées françaises; selon ma « manière de voir, il faudrait se borner à rappeler dans « l'ordonnance les services qu'il a rendus à notre pays, « en maintenant, comme il Ta fait, la plus sévère disci- « pline parmi les troupes confiées à son commandement; « c'est, je crois, un assez bel éloge et le seul que le Roi « puisse faire d'un général étranger.
« Je suis, avec un profond respect, etc., etc.
« Le comte de Rochechouart. »
Ma position était donc fort agréable. J'occupais un poste important, surtout dans les circonstances présentes; parent du premier ministre, je dirigeais sa maison, je faisais les honneurs de sa table et de son salon, ce qui me mettait en relations continuelles avec le corps diplomatique; traité par le ministre de la guerre
45o MÉMOIRES INÉDITS
avec les plus grands égards, ayant sa confiance et son amitié, tout se réunissait pour me composer une existence aussi heureuse qu'on peut l'avoir en ce monde, bien différente des débuts de ma vie! Pénétré de mon bonheur, je ne désirais rien de plus, ni pour le présent ni pour Tavcnir; cependant le duc de Richelieu, ma famille et mes amis ne cessaient de me dire que cette brillante et enviable position pouvait disparaître tout à coup, par un événement politique, et que je devais profiter de ces avantages pour faire un riche mariage. Je comprenais Texcellencedu conseil, mais je répondais : Rien ne presse.
Le duc et la duchesse d'Angoulême , mariés depuis longtemps, n'avaient pas d'enfants, et ne pouvaient plus en espérer, il était donc urgent de marier le dernier fils de France, pour assurer par sa postérité la couronne de ce beau royaume à la branche aînée de sa maison, et Pempêcher de passer dans la branche cadette, dite d'Orléans. Le duc de Berry, âgé de trente-neuf ans, avait •contracté un mariage secret en Angleterre, sans l'agrément du Roi. Cette union fut déclarée nulle, le Roi assura un sort convenable à la mère et aux deux filles nées de ce mariage; l'aînée épousa plus tard le prince de Lucinge, la cadette le baron de Charette.
Le duc de Richelieu désirait faire épouser au duc de Derry la grande-duchesse Anne, jeune princesse charmante, sœur de l'empereur Alexandre; il est inutile d'énumérer les avantages qu'offrait ce mariage. Les négociations ne purent aboutir, parce que le Roi et Monsieur exigeaient que la princesse abjurât la religion orthodoxe, et devînt catholique avant la célébration du mariage; le Tzar, au contraire, ne voulait consentir à cette soi-disant conversion que quelques mois après le mariage, afin de paraître céder ù une conviction reli-
gieiisc, et non aux exigences de la Cour de France. On ne voulut transiger d'aucun côté, le projet fut abandonne.
Le 17 juin 1816, le duc de Berry épousait la princesse Marie-Caroline, petite-fille de Ferdinand, roi de Naples, et nièce de la duchesse d''Orléans. Des fêtes brillantes eurent lieu à cette occasion, et pour un moment la Cour des Tuileries offrit la réunion de toutes les joies et de tous les plaisirs : les bals, spectacles, grands dîners, réjouissances publiques et particulières de tout genre, durèrent un mois. Mais bientôt des pluies torrentielles perdirent les récoltes, amenèrent une famine terrible, et de nouveaux sacrifices devinrent indispensables pour nourrir le peuple et les armées étrangères qui occupaient encore une grande partie du territoire.
Une ordonnance royale du 24 juillet 181 6 me nomma président du 2° conseil de guerre, chargé de juger le maréchal de caiTip Lallemand, accusé : « d'avoir pris « une part active à des mouvements séditieux, pour ren- « verser legouvernementlégitime. » Le général Lallemand, réfugié en Amérique, et contumace, fut condamné sans débats à la peine de mort. On traduisit devant un autre conseil de guerre son frère, comme lui officier général et contumace, il fut également condamné à mort.
Le duc de Richelieu déposa alors à la Chambre des députés un projet d'amnistie générale, ordonnant la cessation de toutes poursuites contre les personnes visées dans Tordonnance du 24 juin, à la requête de Fouché. La Chambre se montra moins clémente que le Roi, les régicides restèrent bannis du royaume.
Le 23 février 18 17, mon état-major parut trop nombreux, en présence des économies ordonnées dans tous les ministères, à cause de Tétat pitoyable des finances, consé-
40'» M KMO 1RES INEDITS
quence de i occupaiion de notre territoire par les armées étrangères et des énormes contributions de guerre qui nous frappaient. On supprima le poste de colonel chef d'état-major et, au lieu de 84 officiers, on m'en laissa 26 seulement :
I lieutenant-colonel,
7 chefs de bataillon ou d'escadrons,
18 capitaines ou lieutenants, adjudants de place.
A la suite de ces réductions, j'écrivis au général Dcspinois :
0 Paris, 23 février 1817.
a Mon gi':ni'r\l,
« Je crois pouvoir vous assurer que, malgré la réduc- « tion importante que va subir mon état-major, le ser- « vice de la place n'en souffrira pas trop, car, moi et les « officiers qui me restent, nous redoublerons de zèle et « d'activité. Je ferai de mon mieux pour répondre à votre « confiance, ainsi qu'à celle du Roi, que nous avons « l'honneur de servir.
« Veuillez agréer, etc., etc.
« Le comte de Rochechouart. »
A la vérité, le service devenait très difficile; le grand nombre d'officiers en demi-solde réfugiés dans Paris, précisément pour échapper plus facilement à la surveillance, obligeait les officiers de place à redoubler de zèle et d'activité. Je regretta: surtout mon chef d'étatmajor, le comte de Beaumont, un ami en qui j'avais toute confiance.
Son départ déplut beaucoup au duc de Berry, et m'attira
nu COMTE DE ROCHECHOUART. 453
de sa part une de ces scènes de violence qu'il ne savait pas maîtriser au premier moment, mais que son bon cœur lui faisait regretter et reparer ensuite. Le jour en question, passant en cabriolet sur le boulevard, il m'aperçut, me fit signe de venir lui parler, et me dit dans un violent accès de colère : « Vous avez donc « chassé ce pauvre Beaumont? C'est parce que Ton sait « qu'il est mon ami! tous vos ministres sont des f... « gueux, dites-le de ma part au duc de Richelieu. » Il fit alors un mouvement, comme pour me donner un coup du fouet qu'il tenait à la main. Je me reculai précipitamment et lui répondis ce peu de mots : « Monseigneur, « de pareilles commissions se font directement, et non « par intermédiaire. » Je m'éloignai en lui faisant un profond salut. Le dimanche suivant, à la réception qui avait lieu chez les princes et princesses de la famille royale, il s'approcha de moi et me dit avec sa bonté et sa franchise habituelles : « Rochechouart, je crois que j'ai « été trop vif l'autre jour, je serais fâché de vous avoir fait « de la peine, mais j'aime beaucoup le comte de Beau- « mont, et j'étais piqué de le voir sans place »; puis me prenant la main, il ajouta : « Oubliez ce moment de « vivacité. »
Au grand désespoir de la famille royale et de tous les bons Français, madame la duchesse de Berry était accouchée d'une fille; cette princesse vécut quelques semaines seulement, et sa mort amena une vive querelle dans la maison du duc de Berry. Madame de la Ferronnays avait été nommée gouvernante des enfants du prince; l'usage de la Cour voulait, dans le cas de mort, que le berceau et la layette fussent donnés à la gouvernante. Le duc de Berry refusa de suivre cet usage, et cela dans des termes si violents, que M. de la Ferronnays demanda une
explication; elle eut malheureusement lieu avant que la colère du prince fût dissipée, et amena une scène déplorable. M. de la Ferronnays donna sa démission de gentilhomme de la chambre du prince; et madame de la Ferronnays de gouvernante des enfants de France; ils quittèrent le château à l'instant, et allèrent coucher chez des amis. Cet événement mit tout le château en émoi, on aimait et appréciait beaucoup M. de la Ferronnays; comme il n'avait aucune fortune, il pria le duc de Richelieu de lui donner un emploi. Le poste de ministre plénipotentiaire en Danemark était vacant; peu ambitionne, il exigeait cependant par son importance un homme sage et éclairé. M. de Richelieu proposa au Roi M. de la Ferronnays. Il fut nommé et rendit les plus grands services dans son poste; il devint par la suite un homme d^État fort distingué.
Le roi de Prusse venait de parcourir ses nouvelles provinces rhénanes, annexées à son royaume par le congrès de Vienne, passant en revue les troupes qui s^ trouvaient en garnison ; il inspecta ensuite le corps prussien qui occupait notre territoire. Louis XVIII envoya le duc de Reggio le complimenter de sa part, et l'inviter à venir à Paris. Le roi de Prusse accepta, et resta une quinzaine de Jours dans la capitale, sous le nom de comte Rupin. Le duc de Richelieu, président du Conseil des ministres, le reçut au ministère des affaires étrangères, réception fort embarrassante. Sa Majesté Prussienne ayant l'habitude de dîner à trois heures précises, comment faire dîner des Parisiens à pareille heure? Je demandai à un colonel d'un régiment de la garde royale sa musique. Le roi Frédéric- Guillaume fit honneur au repas, avec un appétit qu'enviaient les autres convives. Grâce à la musique, le temps s'écoula très agréablement pour ceux qui ne mangeaient
pas. Le Roi se montra tort sensible à cette attention, conforme aux mœurs allemandes, mais usage inconnu en France.
J^avais une loge grillée aux Variétés; lecomtedeGoltz, ambassadeur de Prusse en France, me pria de la prêter au comte Rupin, je m'empressai de la mettre à sa disposition, pour tout le temps de son séjour à Paris. Je prévins le directeur et l'ouvreuse de la qualité de celui à qui je cédais momentanément ma loge. On le reçut avec les plus grands égards. Les rois de Prusse ont, comme le grand Frédéric, la réputation d'être très économes; il est vrai que le royaume de Prusse est peu favorisé par la nature; Frédéric-Guillaume ne donna pas la moindre gratification à Touvreuse, quoiqu'il n'eût pas manqué une seule représentation. Je crus devoir donner quarante francs à cette femme, en lui disant qu'on m'avait chargé de lui remettre ce petit cadeau.
Il faut avoir vécu comme moi dans l'intimité du duc de Richelieu, pour apprécier les embarras et les difficultés de tout genre que rencontrait le gouvernement, chargé d'exécuter le traité signé le 20 novembre 181 5 avec les alliés. Si nous ne perdions aucune portion de l'ancien territoire, comme nous en avions été menacés, pour satisfaire l'appétit de la Prusse, nous devions payer une contribution de guerre de sept cents millions, ainsi répartie :
La Russie. .
i3o millions,
L'Angleterre.
L'Autriche. .
La Prusse. .
La Bavière. .
Le grand-duc
hé
de
Bade. . .
A divers. . .
Plus, la subsistance de cent cinquante mille ;illiés, qui devaient occuper notre territoire pendant cinq ans, dépense évaluée à cent cinquante millions par an, et ce chiffre augmenta en 1816, avec le manque de récoltes.
La Chambre des députés était divisée en trois fractions : les royalistes, qui eux-mêmes se subdivisaient en ultras et modérés; les libéraux, presque tous d'anciens révolutionnaires, et les doctrinaires. L'antagonisme de ces différents partis apportait une perturbation incessante dans les affaires, troublait le ministère, jetait le désaccord parmi les ministres, les empêchait de s'occuper utilement du remède à apporter à la situation financière, si compromise. C'est au milieu de ces tiraillements, de ce conflit d'intrigues, que M. de Richelieu eut ii se débattre. Son âme loyale fut froissée de se voir si mal secondé, en face des périls qui menaçaient la monarchie et la France; il ne cessait de répéter : « Je suis incapable de lutter contre « ces difficultés, je suis profondément découragé, et si je a ne sentais que seul peut-être, je puis obtenir la libé- « ration du territoire, je me retirerais; mais une fois ce « but atteint, rien ne pourra me retenir à la tête des « affaires ; ma santé ne peut résister à de pareils assauts. » Les tiraillements dans l'intérieur du conseil des ministres, dont je viens de parler, amenèrent quelques changements dans sa composition. Dans les derniers jours de septembre, le duc de Feltrc, nommé récemment maréchal de France, se retirait et était remplacé par le maréchal Gouvion Saint-Cyr, et le comte Mole recevait le portefeuille de la marine.
Je vais entrer dans quelques détails sur Topération de la libération du territoire, d'abord je les crois peu connus, ensuite les relations qui s'établirent à cette occasion entre le duc de Richelieu et M. Ouvrard amenèrent mon mariage.
Au mois de novembre 1816, la caisse de TEtat était vide, le conseil des ministres chargea M. Decazcs de voir M. Ouvrard, le célèbre financier, et de lui demander soixante millions, lui promettant pour ce service la bienveillance du gouvernement dans la liquidation de différentes affaires, datant de TEmpire et des Cent-jours. M. Ouvrard répondit : « Personne, dans Tétat des choses, « ne peut avancer soixante millions, mais je me fais fort « de procurer un milliard pour se libérer complètement « des alliés. )> M. Decazcs traita cette idée de paradoxe absurde, et quoiqu^il n'eût aucune confiance en cette offre, par politesse seulement, il pria M. Ouvrard de rédiger un mémoire explicatif. Le lendemain, M. de Richelieu recevait le mémoire. Après en avoir pris connaissance, il écrivit le billet suivant :
« Je prie M. Ouvrard de vouloir bien prendre la peine « de passer chez moi, demain à trois heures, pour con- « férer sur le mémoire qu'il m'a communiqué. « Lundi.
« Richelieu. »
A rheure indiquée, le duc de Richelieu, le comte Corvetto, ministre des finances, et M. Ouvrard eurent une longue conférence; on admit en principe qu'il fallait trouver un milliard, au lieu de soixante millions; il restait à s'entendre sur les valeurs que le gouvernement donnerait, et sur Tusage qu'on en ferait.
M. de Richelieu attendait avec anxiété les propositions du financier : « Il faut créer cent millions de rentes », dit M. Ouvrard; le comte Corvetto déconcerté s'écria : « Créer des nouvelles rentes ! mais j'ai encore la totalité « du crédit de six millions de rentes, accordé par les
458 MÉMOIRES INKDITS
« Chambres en i8i5 ; je ne puis en faire usage, à aucun « prix, — Eh bien », reprit M. Ouvrard, « vous aurez « cent six millions, et je me charge du placement. Aujour- « d'hui, on vous sait forcé d'emprunter, on attend, espétt rant de bonnes conditions ; en empruntant cent six mil- « lions de rentes, vous déclarerez le grand-livre fermé « irrévocablement, vous verrez le résultat de cette pro- « messe. » M. de Richelieu comprenait le projet dans ses grandes lignes, mais, effrayé de sa hardiesse, il ne décida rien dans cette première entrevue.
Peu de jours après, le Trésor suspendit ses payements aux alliés; le duc de Richelieu, malgré les observations des personnes qu'il consultait et le ridicule que Ton jetait sur les plans Ouvrard, le fit appeler de nouveau ; il Fautorisa à donner suite à son projet.
M. Ouvrard se rendit à Londres pour se mettre en rapport avec MM. Hope et Baring, et leur soumettre ses idées : Il s'agissait de faire recevoir par les alliés le payement de la contribution de guerre, en rentes, à un prix déterminé. MM. Hope et Baringsechargeraient de vendre ces rentes, moyennant une commission. Il fallait aussi procurer les fonds nécessaires au payement des subsistances des armées étrangères. MM. Hope et Baring acceptèrent tout de suite de faire Tavance des sommes nécessaires à l'entretien des alliés à 5 pour loo, plus I pour 100 de commission. Le conseil des ministres donna cette fourniture en entreprise générale à M. Doumcrc; elle était payable en rentes, avantage important dans les circonstances présentes. Il ne restait plus qu'a faire accepter aux alliés des rente?, à un prix fixe, en payement de la contribution de guerre. M. Ouvrard alla s'entretenir de cette acceptation avec le général Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, qui lui conseilla de voir
DU COMTK DE ROCHECH OU ART . 4^9
le duc de Wellington, ce dernier jouissant de la confiance des souverains.
Le duc de Wellington se trouvait à Bruxelles, fort mécontent de la suspension des payements par le Trésor, et inquiet des subsistances de son armée. Il reçut M. Ouvrard le 5 décembre 1816, le financier développa les arguments en faveur de son plan : les alliés prendraient en payement de toute la contribution de guerre, des rentes sur le grand-livre de France, à un prix déterminé; MM. Hope et Baring se chargeraient, pour le compte des alliés, de la vente de ces rentes; de plus ces messieurs payeraient à l'entrepreneur général toutes les dépenses d'entretien des armées alliées : « Je me suis adressé à « Votre Excellence, ajouta M. Ouvrard, connaissant Tau- « torité de vos avis auprès des souverains de TEurope; du « reste je suis persuadé que le prix des renies s'élèvera « rapidement, dès que les banquiers apprendront que les « alliés acceptent ces rentes en payement. » Il concluait en demandant la réduction d'un cinquième de l'effectif de Tarmée alliée, comme le moyen le plus certain de calmer les esprits, de consoler l'orgueil national, enfin de relever le crédit de son créancier : or, un débiteur a toujours avantagea relever le crédit de son créancier. Le duc de Wellington demanda vingt-quatre heures de réflexion, et, le lendemain, il annonçait à M. Ouvrard qu'il acceptait, et qu'il espérait faire partager son opinion aux autres puissances. Il écrivait le jour même à lord Castlereagh, premier ministre d'Angleterre, l'engageant à causer avec M. Baring.
L'inquiétude était générale à Paris, M. de Richelieu la partageait; on persistait à considérer les négociations comme irréalisables, et les espérances de succès comme illusoires. Aucune soumission ne se présenterait, disait-
on, et la banque de Paris criait bien haut qu'elle ne prendrait pas un sou de Temprunt.
Le duc de Wellington arriva le 9 janvier 1817 à Paris. Logé militairement chez M. Ouvrard,hôteldeLaReynière, rue des Champs-Elysées ; il le fit prier de descendre dans son cabinet, au moment de la visite de M. le duc de Richelieu et de M. le comte Corvetto. Il fut arrêté que M. Ouvrard rédigerait sur son plan, une note qui serait portée par le duc de Wellington à la conférence des alliés. Le jour même, le plan fut arrêté par les ambassadeurs des puissances alliées, et expédié à toutes les chancelleries par un courrier extraordinaire. En sortant de la conférence, M. de Richelieu et M. Corvetto entrèrent chez M. Ouvrard pour le féliciter, le remercier et le prier d'inviter MM. Baring et Labouchère à venir à Paris. Ces messieurs arrivèrent immédiatement. Le plan à peine arrêté, les conséquences commencèrent à se taire sentir : le II février 181 7, le duc de Richelieu pouvait annoncer aux Chambres que Teffectif des armées alliées allait être réduit de trente mille hommes, ce qui diminuait la dépense d'entretien de trente millions par an. Les fonds augmentèrent, le choix des maisons étrangères excita une heureuse rivalité parmi les maisons françaises, on reprit confiance, la rente haussait. MM. Hope et Baring voulurent être acheteurs, au lieu d'être commissionnaires. Ainsi que M. Ouvrard l'avait annoncé au duc de Wellington, l'intervention des puissances alliées assura tout le succès de l'opération, et lorsqu'on apprit que les rentes n'étaient plus à vendre, tout le monde en voulait acheter. Un premier traité fut signé avec MM. Hope et Baring, au taux de 53 fr. 85. Un mois après, la rente valait 65 francs ! Alors les capitalistes, les maisons françaises de banque et de commerce, qui repoussaient avec effroi et comme
fatale à leur crédit, toute opéraiion financière avec le Trésor royal, virent par l'exemple des maisons étrangères, que Ton pouvait acheter avec avantage et avec sécurité des rentes de l'Etat; dès lors, tous briguèrent la faveur de prendre part à ces emprunts. Il fallut, précaution étrange et nouvelle, employer la force armée pour contenir la foule se pressant aux guichets du Trésor pour acheter des rentes. M. de Richelieu, qui avait été jouir de ce spectacle extraordinaire, entendit M. Antoine Clary, Tun des adversaires les plus violents de la première heure, bousculé par les soldats, répondre à son neveu qui rengageait à se retirer : « Si je quitte la place, je « n'aurai rien. »
Ainsi en 1816 : paye des armées alliées suspendue, banqueroute imminente; à la fin de 1817, la confiance rétablie, l'Europe satisfaite, les caisses des banquiers et des capitalistes ouvertes au gouvernement devançant les besoins du Trésor, par des offres indéfinies, à un intérêt modéré. En résumé, en 18 16, on ne pouvait vendre de la rente à aucun prix; en janvier 1818, elle valait 75 francs! Tout Thonneur doit en revenir à M. de Richelieu, qui avait dirigé et pour ainsi dire imposé toutes ces négociations. Ce résultat lui rendit courage, il écrivit à l'abbé Nicolle :
« Paris, 3i mai 1818 '.
a Nous sommes assez tranquilles ici, la confiance se « rétablit, on se bat pour nous prêter de Pargent. Si « cela pouvait prouver aux gens, qui ne cessent de dire « que depuis trois ans le système suivi mène à la per-
' Cette lettre et les deux suivantes ont été déjà publiées par M. l'abbé Frappaz, dans la Vie de l'abbé Nicolle. In-i8, Jacques Lecoft're et C'% éditeurs. iSSy.
« Jition, si cela pouvait leur prouver, dis-je, que leurs « assertions ne sont pas aussi indubitables qu'ils se « l'imaginent, cela serait déjà avoir gagné beaucoup, car « il faut les ramener, et s'ils commençaient, les gens de « bonne foi s'entend, à croire qu'il serait possible qu'ils « se fussent trompés, cela les engagerait à se rapprocher; « leur union avec le ministère est le seul moyen de « consolider l'existence du gouvernement, et par suite L « tranquillité de l'Europe, par celle delà France. (t Je vous embrasse, etc., etc.
« Paris, 3 juillet iCiS.
a La belle apparence des récoltes, tant en grains qu'en « vins, donne au pays et à ses habitants un aspect de a bien-être et d'hilarité que je ne lui ai pas encore vu. tt II n'y a qu'une certaine classe de gens qui persistent à « dire que tout va mal, et ils y mettent une irritation, « une âcreté qui réagit sur le reste de la nation, à qui ils a deviennent de plus en plus odieux. Cet aveuglement « de leur part est déplorable, mais s'il n'est que contra- « riant aujourd'hui, il peut devenir un jour bien funeste, « et je vous avoue que je ne vois aucun remède aux « suites qu'il peut avoir.
« Je me fais un grand bonheur de revoir l'Empereur a à Aix-la-Chapelle. Le sort de la France y sera décidé, « et j'ai lieu d'espérer qu'il le sera comme nous le « désirons. Notre situation, sans être bonne, sera passable « quand les alliés seront partis, et, avec de l'ordre, il « sera facile de l'améliorer encore, de manière à pouvoir « soulager le peuple d'une partie des impôts qui pèsent a sur lui. La caisse d'amortissement agissant alors,
DU COMTK Dli ROCHECHOUART. 403
« puisqu'on aura cessé d'emprunter, chaque année amè-
« nera une amélioration, en diminuant une partie de la
« dette. Ceux qui viendront après nous, s'ils veulent être
« plus sages que leurs pères, pourront être plus heureux;
« mais je crains bien qu'il n'en soit rien. Ce fatal esprit
« de parti ne s'éteindra pas de sitôt en France. Je vous
« embrasse de tout cœur.
« Paris, 2 1 août 1818.
« Je pars dans douze jours pour Aix-la-Chapelle, a j'espère que la besogne sera courte et bonne, et qu'enhn « la France, en étant rendue à elle-même, rentrera dans « la communion européenne. Si elle sait être sage, elle « possède encore tous les éléments d'une étonnante pro- « spérité. On ne peut se faire aucune idée des progrès « qui ont eu lieu depuis un an, et ils seront bien plus « rapides encore, dans la supposition qu'on ne fasse pas « de lolies. La même amélioration que vous voyez dans « les fonds publics, existe dans le prix des terres, qui est « monté étonnamment. Pour que cela dure, il ne faut, « comme je vous le disais, que de la sagesse. Les Fran- « çais en auront-ils? C'est un problème qu'il n'est pas « permis de résoudre avant le temps. L'expérience en et décidera, comme des avantages du gouvernement « représentatif. Quoi qu'il en soit, après la réunion « d'Aix-la-Chapelle, je reviendrai à la session, et ce sera, tt je l'espère, la fin de ma carrière politique.
Pour maintenir cette prospérité, on ordonna les plus strictes économies dans toutes les dépenses. Je fus atteint un des premiers. On avait déjà réduit le personnel de
mon état-major, on diminua mes frais de bureau de six mille francs, mon indemnité d'ameublement de six mille francs et les frais de police militaire de douze mille francs. Ces réductions, qui furent générales dans les différentes administrations, découragèrent les employés, et, ce qu'il y a de pire, personne à la Chambre ne tint compte aux ministres de leurs réformes; les dépenses indispensables qui restaient à acquitter n'en furent pas moins attaquées; on compromit le service général, mais les ministres eurent la conscience d'avoir rempli rigoureusement leur devoir quand même.
Pendant l'été, le duc de Richelieu entama des négociations pour la réunion d'un congrès, où seraient réglées définitivement toutes les questions qui intéressaient l'Europe, et surtout la durée de l'occupation du territoire français par les armées étrangères, occupation qu'il espérait faire réduire à trois années, comme le permettait le traité du 20 novembre 181 5. M. de Richelieu, chargé de représenter la France, arriva le 26 septembre à Aix-la- Chupelle, où devait se réunir le congrès. « Avant de se « rendre à Aix-la-Chapelle, l'empereur Alexandre visita « les provinces méridionales de son vaste empire, Odessa « et la Crimée. Il put, dans ce voyage, constater la sage « administration de l'ancien gouverneur de la Nouvelle- « Russie. La richesse des campagnes, l'activité du com- « merce, l'état florissant de la population et la prospérité « du lycée furent tour à tour l'objet de ses éloges; il u voulut témoigner sa satisfaction par un acte public, et « il le fit en prince qui connaît la véritable grandeur. « Dans le fronton du principal péristyle du lycée d'Odessa, « il ordonna de placer sur un cippe le buste du fondateur « de la ville, avec inscription : A Richelieu, Odessa a reconnaissante. A côté de ce buste, et sous les traits
APJrtAND EMMANUEL
:helie':
JjDp Z'i
« d'un génie ailé, Odessa, d'une main pose une couronne « d'immortelles sur la tête du gouverneur, et de Tautre, « elle indique à la Muse de Thistoire les paroles de « rinscription'. »
On comprendra après ces lignes Paccucil que reçut notre plénipotentiaire à Aix-la-Chapelle. Je n'entrerai dans aucun détail sur ce congrès, cela appartient à l'histoire, je dirai seulement que le duc de Richelieu parvint, grâce à Pappui de l'empereur Alexandre, à faire fixer le départ des troupes étrangères au 3o novembre. Il sauva ainsi la France, et PEurope entière applaudit aux efforts de son zèle.
Pendant le congrès, le célèbre peintre anglais, Lawrence, fit le portrait de tous les souverains et de leurs ambassadeurs; celui du duc de Richelieu était frappant de ressemblance; M. de Richelieu en commanda à Lawrence six copies, qu'il destinait : à madame de Montcalm et à madame de Jumilhac, ses sœurs, à la duchesse de Richelieu, à la duchesse d'Aumont et à la princesse de Carency, sa femme et ses belles-sœurs; enfin, une pour moi. J'héritai plus tard des copies appartenant à la duchesse de Richelieu et à la princesse de Carency.
M. de Richelieu entrevoyait avec terreur la fin du congrès et son retour à Paris, tant il craignait que le Roi n'acceptât pas sa démission, et il m'écrivait :
« Aix-la-Chapelle, 21 octobre 1818.
« Je vous remercie, mon cher ami, de toutes les « choses aimables que vous me dites, je suis bien aise si « on a été content; mais bien de vous à moi, on ne me
1 Extrait de la Vie de l'abbé Nicoîle, par M. l'abbé Frappaz, page 134.
« l'a pas dit plus que de raison, ou plutôt, on ne me l'a î( pas dit du tout, mais motus.
a L'Empereur ne passera à Paris que le temps d'aller « dîner chez le Roi, et il compte repartir d'abord après « le dîner; il n'y aura d'autre moyen pour vous de le « voir qu'au moment où il montera en voiture, il ne « veut aucun honneur, mais on n'a pas pu se dispenser « d'envoyer une personne au-devant de lui.
« Je ne pense pas pouvoir être à Paris avant le « 25 novembre, je voudrais que ceci finît prompte- « ment, mais il me paraît impossible que ce soit plus tôt. « J'attends Stempkowski, après la revue russe, je suis « bien triste de penser qu'il faut m'en séparer.
« Les grands-ducs m'ont comblé d'amitié, vous verrez « le grand-duc Constantin à Paris; il a bien envie de « voir les exercices; une chose qu'il désire extrêmement <; de voir aussi, ce sont les plans en relief des forteresses, « qui sont aux Invalides ; j'écris au ministre de la guerre, « vous pourrez lui en parler, et l'y conduire. A bientôt, « mon cher ami, je vous embrasse.
« Aix-la-Chapelle, ao novembre 1818.
a Je vous remercie de votre petit mot, mon cher ami, <! j'arriverai à Paris jeudi ou vendredi. Je veux voir « l'Empereur, recevoir sa bénédiction et aller me jeter « dans cet effroyable abîme de passions, de vices et de ' corruptions. Plaignez-moi, malgré les cordons dont on « me bariole et les tabatières dont on m'accable, je « donnerais tout cela pour la liberté d'aller à OurzouflF; « le beau temps! Je vous embrasse tendrement.
Dès son arrivée à Paris, M. de Richelieu supplia le Roi de lui permettre de se retirer, sa tâche : la libération du territoire, étant accomplie. Le Roi le pria de rester encore auprès de lui, pour l'aider de ses conseils. Il le nomma chevalier du Saint-Esprit et lui offrit un portrait de Louis XVI, fait avec les cheveux de cet infortuné monarque et ceux de la reine Marie-Antoinette, et un magnifique fusil de la manufacture royale de Versailles, ayant appartenu à Louis XVI. Avant de quitter Paris, M. de Richelieu, qui continuait à me traiter comme son propre fils, me donna ces deux précieuses reliques.
Au mois de décembre, la Chambre des députés discuta une nouvelle loi électorale; le duc de Richelieu resta seul un instant au ministère, les autres ministres s'étant retirés ; mais ne voulant pas assumer une responsabilité aussi grande et sentant sa santé ébranlée par tant d^émotions, il renouvela ses instances auprès du Roi, et sa démission fut enfin acceptée. Le Roi affirma publiquement ses regrets, le nomma ministre d'Etat et grand veneur, et chargea M. Decazes de former un nouveau ministère.
Le lendemain 3o décembre, le marquis de Lally- Tollendal, après avoir exprimé à la Chambre des pairs son admiration pour les vertus, les talents et les services rendus par M. de Richelieu, proposa que : a le premier « auteur de la libération du sol français soit honoré « d'une récompense nationale, héréditaire, proportionnée « à Féminence de ses services, et à Fexcès de son désin- « téressement, digne, en un mot, de la satisfaction d'un « grand Roi et de la reconnaissance d'une grande nation. » (Moniteur universel du i" Janvier 1819.)
Dans la séance du 4 janvier 1819, le président de la Chambre des pairs communiqua à l'Assemblée la lettre
suivante de M. de Richelieu : « Je serais trop fier
a d'un témoignage de bienveillance donné par le Roi, « avec le concours des deux Chambres, pour avoir la « pensée de le décliner. Mais les journaux m'ont appris « qu'il s'agissait de me décerner, aux dépens de l'Etat, a une récompense nationale, et je ne peux me résoudre à « voir ajouter, à cause de moi, quelque chose aux charges « qui pèsent sur la nation... » {Moniteur universel du 1 1 janvier 18 19.) A la suite de cette lecture, la Chambre des pairs décida de prendre la proposition du marquis de Lally-Tollendal en considération.
Le 4 janvier 18 19, M. de Richelieu, très souffrant, partit pour le Midi, me laissant une procuration générale pour gérer ses affaires ; son ancien aide de camp Stempkowski, qu'il avait appelé à Aix-la-Chapelle, l'accompagnait. M. de Richelieu se rendit d'abord à Courteille, et une correspondance régulière s'établit entre nous; il me communiquait ses impressions, et surtout ses instructions pour l'affaire de dotation. Je vais citer quelquesunes de ces lettres :
« Courteille, 16 janvier i8ig.
« Stempkowski vous a écrit, mon cher ami, pour vous « demander des livres; je suis au calme plat, après les « tempêtes des quinze jours de décembre, cela fait un « contraste singulier, et dont je jouis bien, je vous « assure. Je pars mardi, je visiterai le haras du Pin, dont tt M. de Tilly me fera les honneurs. A propos de M. de « Tilly, je l'ai chargé de m'acheter en Normandie de « bons chevaux de carrosse, pour quand je reviendrai à « Paris, je l'ai autorisé à tirer sur vous, je vous en pré- « viens, pour que vous fassiez honneur à ma signature. « Du haras, j'irai à Alençon, au Mans, à Tours; si vous
« avez des lettres à me faire passer, adressez-les dans cette « dernière ville, sous le couvert de Stempkow^ski, mais « qu'elles n'arrivent pas plus tard que samedi 23. Ma « santé est très bonne; je bois, je mange, je dors beauce coup, je ne fais rien d'ailleurs, c'est une bonne vie « intime. Tout est parfaitement tranquille dans le pays, « et si l'on dit que les jacobins lèvent la tête, assurez a qu'il n'en est rien. Je vous embrasse bien tendrement.
« Courteille, 19 janvier 18 19.
« Voilà des lettres, cher ami, que je vous prie de dis- « tribuer; il me semble que j'ai gagné peu de chose à « n'être plus ministre, car j'écris presque davantage qu'au- « paravant. J'ai bien du chagrin de la mort de la reine de « Wurtemberg, vous savez combien je lui étais attaché; « quel coup pour l'Empereur et l'Impératrice mère!
« J'ai lu dans le Conservateur qu''il fallait s'attendre à « une discussion fort orageuse touchant l'affaire qui me « regarde, il y a un article de M. de Kergorlay qui est « fort aigre. J'aurais voulu pour beaucoup qu'il ne fût a jamais question de tout cela, une chose de cette nature « n'est bonne que quand ellese fait tout d'une voix et sans « discussion, autrement, c'est en vérité pis qu'un outrage.
« Achetez-moi de la rente, il faut que je vous le dise,' « cher ami, je veux travailler pour vous, j'ai le projet de « vous assurer dix mille francs de rente et de vous aider, « par là, à faire un bon mariage. Le fils aîné de ma sœur « sera assez riche, vous n'aurez donc, j'espère, aucun « scrupule à accepter ce don de l'amitié, je voudrais « posséder vingt mille francs de rente, et vous en laisser a la moitié.
470 MEMOIRES INEDITS
« Je pars demain, n'écrivez plus qu'à Bordeaux; mille
« amitie's.
L'affaire de la dotation, présentée et soutenue par le ministère Decazes, excitait les passions des partis : on publia des pamphlets; le comte Lanjuinais, pair de France, fit paraître une brochure, à laquelle je crus devoir répondre :
« Paris, 23 janvier 1819.
« Monsieur le Comte,
« Je lis, page 8, titre IV de la brochure que vous « venez de faire paraître, et qui a pour titre : La Charte, « la liste civile et les majorais : que le bienfait et le bienci faiteur exigent, et dès à présent, une récompense, non « seulement honorifique, mais très lucrative; quoique « Tex-ministre ait obtenu autrefois la remise de ses bois « confisqués, et quoique ses traitements, ses inscriptions, a ses gages de pair, de ministre d'État, de premier a gentilhomme du Roi et de général étranger paraissent « lui laisser une existence convenable pour un dignitaire « marié, mais sans charge de femme et d'enfants.
« Il me paraît, Monsieur le Comte, que vous avez de « bien fausses notions sur les affaires, la fortune et les « traitements du duc de Richelieu; votre réputation « d'homme véridique m'engage à vous fournir les moyens « de rectifier l'inexactitude des faits énoncés dans l'article « précité : c'est, je n'en doute pas, vous faire plaisir, que « de vous mettre à même de rétablir la vérité dans son « entier, personne ne connaissant mieux que moi la (i situation financière de M. le duc de Richelieu.
« Le peu de biens que M. de Richelieu a retrouvés en « France, il y a dix-sept ans, lui a servi à payer des
DU COMTE DE ROCHE CHO U A RT . ^J l
« dettes de famille, le douaire de sa bcllc-mère et à assurer
« celui de sa femme, en un mot, il n'a rien conservé
« pour lui. Quant à ses gages de pair, vous pouvez
« vous en convaincre près de M. de Sémonville, il n^en
« touche aucun. Comme ministre d'État, la moindre
'.( question de votre part vous eût fait acquérir la preuve
« que M. de Richelieu ne reçoit pas de traitement. La
« charge de premier gentilhomme de la chambre du Roi
« est la seule dont il touche les appointements. Comme
« général étranger, vous supposez, Monsieur le Comte,
« qu'il reçoit un traitement; je ne puis comprendre
« comment il peut venir à l'idée qu'un gouvernement
« soit assez peu raisonnable pour payer quelqu'un qui,
« non seulement, n'est plus à son service, mais est à
« celui d'une autre puissance, et qu'il y ait au monde une
« personne assez peu délicate pour recevoir dans ce cas
« un traitement quelconque. La vie entière de M. de
« Richelieu le met à l'abri de pareilles suppositions.
« Par ce court exposé, vous voyez. Monsieur le Comte,
« que tous les appointements, gages et traitements, que
(f touche M. de Richelieu, se réduisent aux seuls émolu-
« menisdesa chargedegentilhommedelachambredu Roi.
« Agréez, je vous prie, etc., etc.
« Comte de Rochechouart. »
Je reçus la réponse suivante :
« Paris, 2 5 janvier 1819.
« Monsieur le Comte,
« Je vous remercie des instructions que vous me faites a l'honneur de me communiquer par votre lettre d'hier, « la deuxième édition de ma brochure est tirée de samedi
« dernier; s^il y en avait une troisième, je m'empresserais u d'entrer dans vos vues, autant qu'il est possible. Cepen- « dant, mon expression : « paraissent » n'affirme rien, « et annonce que je n'entends rien affirmer, sinon qu'il « paraît que l'ex-ministre a des ressources convenables. « Huit jours avant que le projet parût, j'avais prié le « nouveau premier ministre de se borner à une demande « pécuniaire, et lui avais annoncé que, s'il y avait, « comme il y a, des questions constitutionnelles sup- « posées, préjugées, pour un acte d'administration indi- « viduelle, qui n'est projet de loi qu'en sens impropre, « alors, et dans ce cas seul, je m'y opposerais publi- « quement, sous le rapport d'intérêts publics, eux seuls « ont guidé ma plume, le reste n'est qu'accessoire.
« Je croyais avoir montré, en qualifiant M. de Riche- « lieu de chevalier français, page 5, sensible et généreux, « combien j'ai d'estime pour sa personne. S'agit-il d'un « million à donner? Je me tais, je ne blâme point, je (( persiste à vouloir ne pas contester, à supposer et à a croire. S'agit-il de faire encore deux blessures à la « Charte? Mon amour pour la vérité, la morale, la liberté, « la propriété publique demeure plus fort que mon resa pect pour la personne.
a Veuillez agréez, etc., etc.
« Comte L.^njuinais. »
La troisième édition ne parut pas. M. le comte Lanjuinais ne fit aucune rectification, la calomnie restait entière, malgré l'explication de « paraissent » et quelques fleurs jetées sur M. de Richelieu. Ces lettres prouvent l'opposition faite au projet; de plus, elles expliquent la lettre suivante :
" Bordeaux, 4 février 18 19.
<( Merci, cher ami, votre lettre me donne une nouvelle
« preuve de votre attachement, dont je vous sais bon gré.
« Votre épître au comte Lanjuinais est parfaite. Vous
« aurez peu de peine à croire que J'eusse préféré un petit
« mot de remerciement, voté à l'unanimité, à de Pargent
« disputé par une si forte minorité. J'avais toujours pensé
« que cette sotte affaire ne serait pour moi qu'une source
a de désagréments, je vois que je ne m'étais pas trompé.
« Je resterai encore ici huit ou neuf jours, y compris
« une excursion à la mer, par les Landes, vous savez que
« j'ai toujours eu un faible pour les déserts. Adieu, cher
« ami, adressez-moi vos lettres à Toulouse, poste res-
« tante, et ù Marseille, chez Damas. Je vous embrasse
« tendrement'.
« Bordeaux, 14 février 1819,
« J'ai fait, cher ami, fort heureusement mon excursion « dans les Landes, j'ai vu des choses très intéressantes, « et un pays si sauvage, que la steppe n'est rien auprès; « quoique déshabitué du cheval, j'en ai très bien supporté « l'ennui, pendant trois jours. Mon parti est décidé pour « la donation, je l'abandonne à la ville de Bordeaux, « pour bâtir un hôpital, le sien est affreux. Notre nom « se trouve déjà attaché à cette ville, qui en a gardé le « souvenir, je crois que je ne pouvais mieux choisir; « d'ailleurs, c'est la seule de France qui ait rendu un « véritable service à la cause royale, en appelant le duc « d'Angoulême, quand il y avait encore des risques à le « faire. Je désire que ma donation fasse le moins de « bruit possible, n'en parlez donc pas.
' Voir Appendice.
474 MEMOIRES INEDITS
« Je pars demain pour Toulouse, je dépense beaucoup, « mes trois mille francs par mois y passeront, cependant, « je ne fais aucune dépense de fantaisie, mais il faut « payer, pour avoir été président du conseil des minis- « très, cela est déplaisant.
« Adieu, cher ami, je vous embrasse de tout mon
« cœur.
« Montpellier, 3 mars iSig.
« J'ai reçu, cher ami, tout votre paquet de lettres, « tout m'est exactement parvenu. Le Conservateur a « encore voulu verser du ridicule sur ce que j'ai fait à « Bordeaux, il me semble cependant que cela n'en était « pas susceptible, mais il faut s'attendre à tout, être bien « sûr que la raison et la modération ne sauraient plaire à « personne.
« On m'accueille partout très bien, et surtout ici, mais « avec des honneurs qui commencent à m'ennuyer, soit « dit entre nous. J'espère que Damas ne fera pas tant de « façons pour me recevoir que le général Briche, qui est « venu au-devant de moi avec sa femme et un escadron « de chasseurs, je ne savais où me fourrer. La pluie « nous poursuit depuis Toulouse, j'espère que c'est la fin « de l'hiver.
« Adieu, je crois que vous m'aimez, vous avez raison, « moi je vous aime de tout mon cœur.
« Marseille, i3 mars 1819.
« Maifîreydi m'a apporté votre lettre, et une bien a aimable de l'Empereur, il me marque qu'il serait
« charmé de me voir dans les provinces que j'ai admi- « nistrées, et où il compte faire un voyage cet été. Je « n'irai pas, quelque désir que j'en aie. Vous allez si a grand train à Paris, qu'il est difficile qu'on n'arrive « pas à une explosion, et je ne veux pas être trop loin, « pour ne pas avoir l'air de déserter la France dans des « circonstances aussi critiques. Je vous conseille de bien « vous observer, de ne prendre aucune couleur dans « tout ceci, soyez soldat, rien que soldat, mais soyez-le « tout à fait, prenez de l'ascendant sur vos troupes, « qu'elles soient dans votre main; en dernière analyse, <' les soldats décident de tout, il faut donc avoir des « hommes derrière soi. Soyez tranquille, je ne serai plus « ministre, aucune puissance de la terre n'est capable « de me faire rentrer au ministère, mais s'il y a du train, « je ne resterai pas neutre, au moins jusqu'au moment « où les étrangers s'en mêleront, car alors, je n'en suis « plus. On me dit que Paris fait frémir : l'irritation et « la rage poussées au plus haut degré, la raison nulle <( part. Au contraire, dans les provinces, tout est d'un « calme parfait, on paraît attendre avec une complète « indifférence ce qu'il plaira à Paris de décider, a Adieu, cher ami, je vous embrasse, etc.
« Marseille, 21 mars iSig.
« Le parti que j'ai pris, cher ami, pour la dotation, me tt permet de toucher le traitement de ministre d'État, le « seul que j'aie sur le Trésor, vous pouvez donc toucher « les termes échus et les termes à venir. Comme je veux « contribuer aux frais d'éducation de mes neveux, donnez « à madame de Jumilhac quatre mille francs par an,
« depuis le i" janvier dernier. Je tâche de faire le moins « de dépense possible, et j'espère ne pas dépasser deux .( mille cinq cents francs par mois. Croyez-vous que Ton « ne m'a pas encore informé des domaines qui compo- « saient la dotation? et que, jusqu'à présent, le cadeau que « j'ai fait à rhôpiial de Bordeaux est aussi illusoire que (' celui que j'ai reçu de la nation, ce n'est pas y mettre de 1' la grâce, et si Ton est piqué contre moi, pour l'emploi « que j'ai fait de cette dotation, on a grand tort, car certes « je n'y ai mis ni ostentation ni humeur.
« A voir la tranquillité qui règne dans les provinces, le « peu d'impression que font toutes les discussions qui 'i agitent si vivement les salons de Paris, on croirait que « Ton fait un cours de rhétorique. Quels que soient les « changements qu'on fera subir à la loi d'élection, tous a les départements que j'ai traversés n'éprouveront « aucune agitation.
a Adieu, cher ami, comptez sur mon amitié.
« Nice, 6 avril 1S19.
« Nous venons de faire une charmante course en Pro- « vence, nous nous sommes reposés vingt-quatre heures « à Hyères, au milieu des orangers; nous allons comte mencer la cavalcade le long de la Corniche et comparer « cette côte à celle de Crimée; jusqu'à présent, ce que j'ai a vu est plus cultivé, mais je n'ai pas rencontré un point a de vue aussi pittoresque, une végétation aussi vigou- « reuse, un site pareil à Ourzouff. Nous verrons plus loin, a Toute la Provence est parfaitement tranquille. J'ai mana que ici Venanson; il commande une division à Coni.
a Je vous embrasse,
« Gênes, le 16 avril 1819.
« Je VOUS remercie de vos démarches, cher ami, pour « mettre en règle la dotation; j'ai écrit à M. Decazes, « comme ce n'est pas du tout une affaire, je ne conçois a pas pourquoi on ne termine pas.
« Je n'ai pas envie d'allonger ma promenade; je vais « aller en Lombardie, à Venise, jusqu'au moment où « l'on pourra entrer en Suisse. Adressez-moi mes lettres « chez le consul de France à Milan. Je ne sais ce qui « m'est réservé, mais ce dont je suis certain, c'est que je « ne serai plus ministre, aucune puissance humaine ne « peut me faire faire une seconde fois pareille sottise.
« Vous n'avez jamais rien vu de beau comme la ville « de Gênes.
« Je vous embrasse.
« R. « «Florence, 11 mai iSig.
« Ma santé n'est pas bonne, ce ne sont plus des maux « de nerfs, mais un délabrement d'estomac, et des maux « d'entrailles continuels, le voyage cependant ne me « fatigue pas, au contraire, je suis persuadé qu'en place, « cela serait pire. J'ai fait une charmante tournée, j'ai vu « Sicard à Livourne, il vous dit bien des choses. Dans « trois jours, je prends le chemin de Milan, par Bologne, « Ferrare et Venise. Écrivez-moi à Milan, chez le consul K de France.
tt Au revoir cher ami.
MEMOIRES INKDITS
« Milan, 5 juin i8ig.
(f Mille remerciements, cher ami, des détails que vous « me donnez sur ma situation financière, elle me paraît « très consolante, je suis touché des soins que vous '< prenez de mes affaires. Cessez toutes démarches pour « les vingt mille francs de rentes, Je n'y ai aucune pré- « tention, je trouve que cette allocation a été faite sans « aucun droit, je suis convaincu que, tôt ou tard, cette « création sera attaquée; d'ailleurs, je me trouve tout « aussi riche que je le désire. Dites à M. de Pradel que « je ne prétends à rien, qu'il veuille bien faire connaître « mon intention au Roi.
« Achetez- moi deux beaux chevaux de selle, bien « dressés, s'il le faut, cent louis pièce, j'ai grande envie « de monter à cheval. Je descendrai probablement en « hôtel garni, à l'hôtel Meurice, si c'est possible. A « Venise, j'avais bien envie d'aller à Vienne et à Odessa, « cela sera pour l'année prochaine. Écrivez-moi à Genève, « où je serai dans quinze jours, après avoir visité le lac « de Côme, le lac Majeur et passé le Simplon.
« Vous connaissez mon sincère attachement pour la « vie.
« Zurich, le 19 juillet 1819.
a Mille grâces, mon cher ami, pour l'emplette des che- « vaux, et pour les soins que vous donnez à mes affaires, « j'espère toutefois que cela ne vous distrait pas de vos « occupations militaires, qui, grâce aux progrès de « MM. les ultra-libéraux, deviennent plus actives et a pourront bien le devenir encore davantage.
« Je viens de passer seize jours dans les montagnes, en a visitant Genève, Lausanne, Fribourg, Berne et surtout « rOberland ; encore une petite excursion dans l'Ap- « penzel, et jMrai prendre une saison d'eaux à Spa. Je « comptais rester encore deux ou trois jours ici ; ce matin, « je trouve un bouquet à l'auberge. Ma Jolie de Reine « serait donc aiTivée? Elle me poursuit de son amour a insensé, je me sauve bien vite.
« Stempkowski est rappelé par le prince Wolkonski, il a partira de Bâle pour Paris, et de là pour la Crimée, je « Fai voulu, il s'agit de son avancement.
a Mille choses, cher ami.
« spa, le 2 septembre 181 3.
« Je mande à Stempkowski, qui vous le dira, clier « ami, combien je suis bouleversé par une maudite nou- « velle que j'ai trouvée dans la Ga:{ette de Vervins , « quoiqu'il n'y ait aucune apparence que cela soit, je ne « serai tranquille que quand j'en aurai la certitude; « d'ici là, je suis incapable de penser à autre chose. Je a vous embrasse. (On annonçait sa rentrée au ministère.)
« Spa, le 17 septembre 1819.
« Je vous remercie de votre lettre du 14, je réponds « tout de suite, quoique je ne sois pas plus gai que « l'autre jour. M. de Pradel m'a écrit pour le logement « affecté au grand veneur, je lui réponds, c'est chose « faite.
« Je ne conçois rien à ce que vous me dites, de la
« grande dépense qu'il faudra faire pour me mettre en
« ménage; dans une maison toute meublée, il ne faut
« qu'un peu d'argenterie, du linge, une batterie de cui-
« sine, porcelaines et cristaux, tout cela ne doit pas être
« ruineux; du reste, j'économise tant que je peux, pour
« avoir de quoi m'établir et donner des bals. Stemp-
« kowski me manque, c^est une rude chose qu'une
« séparation, après avoir été onze ans ensemble, sans se
« quitter; si, par hasard, il n'était pas parti, embrassez-le
« pour moi. Je dois cent cinquante francs au baron de
« Damas, de Marseille, ayez la bonté de le payer. Je suis
« ici jusqu'au i" octobre, après, il faudra m'adresser mes
« lettres à Francfort. Serait-il possible de m'envoyer mon
« habit de pair à la Haye, il faudra bien que j'aille à la
« Cour, que j'y voie la grande-duchesse Anne; envoyez-
« moi le nécessaire chez La Tour du Pin, de façon que
« cela arrive le 20 octobre; joignez-y l'ordre du Lion de
« Belgique. Je n'ai pas besoin de chapeau, vous recevrez
« une caisse contenant un petit coffret de Spa, remettez-
« le à madame de Gourgues et payez le port. Croyez à
« ma tendre amitié.
« Spa, le 25 septembre 1819.
« Je continue, mon cher ami, à me trouver parfaite- « ment des eaux, je fais sept ou huit lieues à cheval « tous les jours; du reste, je vis absolument seul, et « comme cela ne m'est jamais arrivé de ma vie; j'ai des « livres abondamment.
« Ma folle de Reine est ici, mais dans un incognito o sévère, et tellement voilée, que si je la rencontre, je ne « suis jamais sûr que cela soit elle, et je passe mon « chemin, cela est pourtant au total assez ennuyeux.
« Les élus de cette année prouvent que nous ne sommes « pas en bonheur, quelle honte! quel scandale que ce « Grégoire ! et tant d'autres, voilà les hommes que Télite « du peuple français, les propriétaires de i,5oo francs de (c. rente et au-dessus choisissent pour les charger de leurs « affaires; pourquoi ne suis-je pas resté à Odessa? Je « vous souhaite bonheur et santé, et vous embrasse de « tout cœur.
« Spa, le 3o septembre i8tQ.
« En voici bien d'une autre, cher ami, celui qui « occupe la maison qui m'est destinée ne veut pas sortir, « faites décider par M. de Pradel si Je dois avoir celte « maison, oui ou non. Je ne veux pas revenir à Paris « pour loger à l'auberge, le Roi ne le veut pas plus que « moi. Si la géologie et la minéralogie, auxquelles Sa <( Majesté ne prend pas un vif intérêt, doivent Pem- « porter, il faut qu'Elle se décide, pour que je puisse « prendre d'autres arrangements. Il me semble qu'il n'y « aurait rien de dégradant pour ce cabinet, d'être logé au (c Louvre, il faut parler ferme à ce monsieur, sinon il .( trouvera toujours un prétexte pour ne pas loger ses « pierres. Ecrivez-moi à Diisseldorf, poste restante. « Adieu, mon cher, je vous embrasse. Mille choses à « Meyffredi.
« Francfort-sur-le-Mein, ir octobre i8rg.
« Je me flatte, mon cher ami, de trouver de bonnes « nouvelles à Diisseldorf; pour ne pas les manquer, je « vais prolonger par la Bergstrasse, jusqu'à Heidelberg,
(( de là, Je reviendrai par Manheim et Mayence, ce sont « trois jours de plus, qui donneront à vos lettres le temps '< d'arriver. Ces pays sont dignes d'observation, surtout '( depuis les résolutions de Carlsbad. qui viennent d'être « converties en acte de la Diète. Les révolutionnaires en '( rugissent de fureur, mais néanmoins, si ces décisions « sont exécutées avec fermeté, surtout avec unanimité, si « on les accompagne d'adoucissements dans les impôts, « afin d'ôter aux malveillants les armes dont ils peuvent <c se servir pour remuer le peuple, il n'y a aucun doute <( qu'elles sauveront TAllemagne d'une catastrophe, mais « il faut : uniformité de conduite ei dégrèvement d'im- « pots, qui sont trop élevés partout.
« Je recois une lettre du consul, il me confirme que « Langeron a demandé à l'Empereur la permission « d'épouser la plus belle personne de son empire, made- « moiselle Brûmmer. Si mon pauvre ami n'est pas fou, « le Roi n'est pas noble ! Ma lettre par Stempkowski « viendra trop tard. D'ailleurs, toutes mes raisons auraient « été inutiles. Adieu, cher ami , je vous embrasse de o tout cœur.
« Dûsseldorf, 22 octobre 1819.
« J'ai fait un si joli voyage sur le Rhin, mon cher « ami, j'ai eu si beau temps, et l'aspect de cette belle « vendange et de tant de visages joyeux était si agréable, « que je me suis arrêté un peu plus; ce n'est qu'aujour- « d'hui, en arrivant, que j'ai reçu votre lettre du 4 octo- « bre. Je doute, malgré votre bonne volonté et tous vos « efforts, que vous parveniez à faire évacuer ma future « maison pour la fin du mois. Pourvu que cela soit
ni; COMTE I)K KOCHECHOUART. 483
« pour la un de novembre, je serai content, mais pas « plus tard. Je ne dépense plus que i,5oo francs par « mois, cela fera, pour trois mois, une petite économie, c( quMl faudra employer pour acheter mon ménage, et (( m'acheter les choses indispensables. Je vais à Amster- <(■ dam, pour voir le nord de la Hollande; je ferai venir « mes lettres de la Haye. Ne doutez pas du vif désir que « j'ai de vous voir heureux, i.on plus que de mon amitié « bien tendre pour vous.
Cette dernière phrase fait allusion à nn projet de mariage dont il était question pour moi, et, naturellement, j'avais prié M. de Richelieu de conduire la négociation. Il s'était empressé de me donner une nouvelle preuve de son affection toute paternelle, en écrivant au père de la jeune fille :
« Spa, le 25 septembre i8ig.
« Monsieur le Marquis,
« J'espère que vous ne trouverez pas mauvais que je « prenne la liberté de m'adresser directement à vous, « dans une circonstance aussi importante pour le comte « de Rochechouart, que, depuis longues années, je suis « accoutumé à regarder comme mon fils. Je suis informé « qu'il désire ardemment s'allier à vous, et je suis per- « suadé, d'après tout ce que j'ai appris, qu'il ne pourrait « rien faire de plus propre à assurer son bonheur; j'ose « sans aucun détour et avec une franchise que j'ai tou- « jours employée dans les actions importantes de ma vie, « vous demander pour M. de Rochechouart la main de « mademoiselle votre fille. Son nom est des plus beaux
« de France, il est Taîné de sa maison; sa fortune a été « détruite par la Révolution, comme celle de tant d'autres, « mais sa bonne conduite lui avait fait retrouver en « Russie une existence honorable. Il était aide de camp « de l'Empereur, ei rentré, du consentement de ce prince, « dans sa patrie, il a obtenu au retour du Roi la pre- « mière place militaire de son grade, celle de comman- « dant de Paris. Il l'occupe depuis six ans et a su, malgré « les difficultés de ce poste, se concilier l'estime et <v Tamitié de ses chefs et de ses subordonnés. Pendant « presque tout le temps de son service en Russie, M. de « Rochechouart a été employé auprès de moi, et je lui ai « voué une tendresse paternelle. Mais, quelque prévenu « que je sois en sa faveur, je vous proteste que si je ne « le croyais pas fait pour rendre heureuse la personne « qui lui donnera sa main, rien ne pourrait m'engager à « la démarche que je fais aujourd'hui. Je crois inutile « d'ajouter qu'une partie de ce que je possède lui est « destiné après moi; cela est malheureusement peu a considérable,
« J'attendrai avec impatience la réponse que vous « voudrez me faire, je désire ardemment qu'elle soit « favorable. Mais quel que soit le parti que vous vous « déciderez à prendre, je vous prie de ne jamais douter « des sentiments de haute considération avec lesquels « j'ai l'honneur d'être. Monsieur le Marquis, etc., etc.
« Richelieu. »
« Amsterdam, le 7 novembre 18 19.
« J'ai reçu ici vos deux lettres que La Tour du Pin « m'a envoyées de la Haye et un mot du père de la « future. Il ne me semble pas concluant, c'est comme
DU COMTE DlC R OC H E C HO U A RT. 485
« M. Pincé, l'homme aux trois raisons, chacune d'elles « peut servir d'obstacle, si Ton en a envie. Je n'ai pas « cru quMl fût à propos de lui écrire une seconde lettre; « si vous le désirez, mandez-le-moi, je le ferai sur-le- « champ. Vous savez bien que je ne désire rien plus au « monde, que de contribuer à votre bonheur.
« Je suis charmé que l'affaire de la maison soit décidée, « arrangez cela de votre mieux; je trouve les frais de (( rétablissement considérables, il faut s'y résigner. Je « rapporte cinq mille francs, songez à du vin, il ne doit '< pas en rester. J'ai arrêté le cuisinier qui était cet hiver « chez mes sœurs, il faudra le prendre du i" décembre. « Je ne reviendrai pas avant, dites que ma maison ne « sera prête qu'à cette époque. Je resterai à la Haye jus- « qu'au i5 novembre, j'irai à Bruxelles, puis à Ostende, « à Dunkerque et à Lille quelques jours chez Jumilhac.
« Au revoir, mon cher ami, je vous embrasse lendre- « ment.
« Remerciez M. Decazes de son zèle dans l'affaire de « la maison.
J'ai cru intéressant de reproduire cette correspondance si intime et si affectueuse. Enfin, le 2 décembre, je recevais M. de Richelieu, dans l'hôtel affecté au grand veneur, place Vendôme; tout était organisé : cuisinier à ses fourneaux; valets de pied dans l'antichambre, chevaux dans l'écurie. Il m'embrassa tendrement, après cette absence de onze mois.
Cette année 1819 se passa pour moi sans événements importants; ainsi que M. de Richelieu me le recommandait sans cesse, je me tins complètement en dehors de la politique, je restai soldat.
Au commencement de 1819, M. Laine, ministre de 'intérieur, m'ayant accordé un bloc de marbre des ma::asins de l'État, je chargeai un sculpteur de talent, M. Bu;chiel, de faire le buste de M. de Richelieu. Ce buste, très ressemblant, était terminé au mois de septembre, je renvoyai par Stempkowski au comte de Langeron, gouverneur de la Nouvelle-Russie; la lettre suivante accompagnait mon envoi :
« Paris, 25 septembre 1819.
« MoxVSiEUR LE Comte,
a Mon cœur sentait depuis longtemps le besoin de « témoigner la reconnaissance que je dois au duc de « Richelieu, car vous n'ignorez pas toutes les obligations « que je lui ai. Une occasion s'est présentée, je Tai saisie « avec empressement ; je suis parvenu à faire exécuter son « buste, et je prends la liberté de vous l'adresser en vous < priant de le faire agréer â la ville d'Odessa.
« J'avoue qu'un peu d'orgueil se mêle au plaisir que « j'ai de faire cet hommage à la capitale de la Nouvellc- (f Russie, car en donnant une marque aussi authentique « que durable de la reconnaissance la plus vive, de « l'amitié la plus vraie, j'unis mon nom à celui dont la « mémoire ne périra jamais. J'espère que les habitants « d'Odessa ne doutent pas de la satisfaction inexprimable « que j'éprouve à me dire qu'ils tiendront ce présent de « moi. Je réclame en cette occasion, Monsieur le Comte, « vos anciennes bontés pour moi, en vous suppliant de « vouloir bien être l'organe de mes sentiments, auprès « de ces habitants qui vous doivent tant et vous chéris- « sent à si juste titre. Veuillez, etc., etc.
« Le comte de Rochechou.vut. »
M. de Langcron me répondit :
« Odessa, 21 novcmbre-i" décembre 1819.
« Stempkowski m''a remis votre lettre, mon cher « comte; vous recevrez une réponse du comité, pour le (( cadeau que vous lui faites. Je vous remercie tout par- « ticulièrement. Le buste est placé dans mon salon, on (' Vy verra avec plaisir. Je travaille à me faire un pied-àc terre ici, à rne séparer entièrement de votre pays. Je « croyais que vous en seriez à la Convention en 1822, je (c me suis trompé, vous l'aurez Tannée prochaine.
« Recevez, mon cher comte, etc., etc.
« Le comte de Langeron. »
Dès le 2 décembre 1819, je reprenais la direction de la maison du duc de Richelieu. Les mois de décembre 18 19 et janvier 1820 s'écoulèrent tranquillement. Le Roi désigna M. de Richelieu pour le représenter au couronnement de George IV, qui venait de succéder sur le trône d'Angleterre à son père George III; nous faisions tous nos préparatifs pour cette importante mission, lorsqu'un terrible événement vint bouleverser tous nos projets.
L'orage grondait; le Roi, rassuré par M. Decazes, son premier ministre et son favori, seul, ne voyait rien. Au mois de février, le comte Jean Greffulhe donna un bal magnifique en l'honneur de Mgr le duc de Berry; le matin du bal ce riche banquier reçut un billetl'avertissant quele prince serait assassiné pendant la fête. On comprend les angoisses de ce maître de maison, n'osant prévenir son auguste invité, ne le quittant pas plus que son ombre, surveillant tous les mouvements des personnes qui l'approchaient! Hélas! le crime n'était qu'ajourné.
Le i3 février, le duc et la duchesse de Berry assistaient à la représentation de TOpéra, on jouait le Carnaval d'3 Venise. Pendant un entr'acte, au moment où le duc de Berry accompagnait à sa voiture la princesse un peu souffrante, un ouvrier nommé Louvel s'approcha de lui et le frappa d'un coup de poignard. Mgr le duc de Berry expira dans la nuit, en annonçant la grossesse de la princesse. On comprend le désespoir de la France entière! La branche aînée des Bourbons plaçait sur la tête de ce prince ses seules espérances de postérité! Je passai toute la nuit, allant de la rue Richelieu à la place Vendôme, ordonnant des mesures d'ordre, les surveillant, écoutant les rapports des officiers de place, rentrant de patrouille; la ville était émue, mais trar,quilJc.
Un toile général s'éleva contrele ministère Decazes, on l'accusait d'avoir, par son libéralisme, trop laissé les coudées franches aux révolutionnaires, de ne pas surveiller leurs menées, et d'avoir ainsi compromis la sécurité du pays. Le Roi s'adressa à M. de Richelieu, le suppliant de constituer un nouveau ministère. Après avoir hésité plusieurs jours à assumer cette lourde charge, M. de Richelieu accepta, le 20 février, la présidence du conseil, sans portefeuille, ne sachant rien refuser au Roi et à la famille royale, qui, en présence de si grandes douleurs, lui demandaient de triompher de sa répugnance. Le baron Pasquier prit le portefeuille des affaires étrangères, et le marquis de La Tour-Maubourg celui de la guerre. Le 21 avril, je reçus de nouvelles lettres de service, me maintenant dans le commandement du département de la Seine et de la place de Paris. Le ministère employa le printemps à faire voter à la Chambre des députés, après une longue et pénible discussion, une loi de censure contre les écarts de la presse, et une loi permettant de
faire arrêter les individus prévenus de machinations contre la sûreté des princes et de l'Etat.
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui, pendant Tannée 18 18, avait fait voter par les Chambres des lois si sag:s sur la création des écoles militaires, le recrutement et la réorganisation de Tarmée, les pensions de retraite, etc., était malheureusement imbu d'idées très libérales, il avait admis dans les rangs de l'armée plusieurs officiers dont les opinions hostiles au gouvernement semèrent des ferments de révolte dans quelques régiments. Au mo;s d'août 1820, la police militaire découvrit un commencement de complot parmi les officiers de deux légions, en garnison à Paris. J'adressai à ce sujet le rapport suivant au général comte de France, absent en ce moment. (Le comte de France avait remplacé, en 1818, le général Despinois dans le commandement de la i" division.)
« Paris, le 21 août 1820.
« Mon' GlÎNÉRAT-,
« Conformément à la lettre que vous m'avez lait Ihon- « neur de m'écrire hier, je m'empresse de vous adresser « mon rapport sur les événements des 17, 18 et 19 de ce « mois : dans la matinée de jeudi 17, le colonel de La « Béraudière, commandant la première légion du Nord, « vint me prévenir qu'il se tramait dans son régiment « une conspiration, tendant à renverser le gouvernement « existant. Il me donnait tous les renseignements, et me « remettait un rapport que je vous ai adressé. Le liea- « tenant-colonel Mou nier faisait la même déclaration au « directeur général de la police.
« M. le duc de Richelieu m'ayant fait appeler chez lui
4()0 MÉMOIRES INEDITS
« peu d'instants après, m'apprit que pareille conspiration « s'ourdissait dans la légion de la Meurthe, sous Tinspi- « ration du capitaine Mantile, de la 6* compagnie, 2' ba- « laillon. En conséquence, le président du conseil des « ministres me dit d'amener dans la soirée le colonel « comte de Laugiers-Villars, commandant la légion de « la Meurthe, chez le baron Pasquier, où devait se « réunir un conseil des ministres. Le ministre de la « guerre ayant invité à diner le colonel et le lieutenantce colonel de la légion du Nord, était chargé d'amener ces « deux ofiiciers supérieurs.
« Le conseil réuni, M. de Richelieu lut le rapport « d'un sergent de la garde royale, indiquant la part que « les officiers, adjudants, et sous-officiers de ia légion de « la Meurthe, avaient dans le complot. M. de La Bérau- « uière communiqua verbalement la révélation de deux « officiers de sa légion. Les ministres, après avoir entendu « le rapport du maréchal duc de Raguse, convinrent de « faire suivre les conjurés, afin de découvrir les preuves « du complot et le nom des complices.
« Vendredi 18, je fus appelé au conseil des ministres, « on décida que la plus grande surveillance serait exercée « sur les militaires de la garnison de Paris, ne pouvant « croire, malgré les révélations de plusieurs conjurés^ « que la conspiration éclaterait à minuit. On m'enjoignit « le plus grand secret, et la plus grande prudence, afin « qu'aucun acte ne laissât soupçonner que le gouverï nement avait connaissance du complot.
« La police fit de fréquentes patrouilles dans les quar- « tiers avoisinant les casernes des légions de la Meurthe « et du Nord; de mon côté, je recommandai aux deux « colonels de redoubler de surveillance. J'avais distribué « mes adjudants de place dans les quartiers suspects, ils
« devaient me prévenir dès qu^ils constateraient un mou- « vement. Tout fut tranquille cette nuit-là.
« Samedi 19 : Je ne reçus aucun ordre dans la matinée (( mais à cinq heures du soir, S. E. le ministre de la « guerre me fit appeler et me prévint qu'on allait arrêter « les conspirateurs, et que je devais me concerter avec le « préfet de police. Il se chargeait d'arrêter les officiers, « moi, je devais arrêter les adjudants et autres sous-offi- « ciers compromis; nos opérations commenceraient après « la retraite, c'est-à-dire à. neuf heures. Ayant découvert « que vous n'étiez pas instruit de tout ce qui se pas- « sait, je fus chez le général comte de Durfort, votre « chef d'état-major, et l'engageai à vous avertir et à « vous prier de revenir à Paris. Je lui demandai de « me seconder de tout son pouvoir, et d'envoyer un « officier d'état-major près du maréchal Mac-Donald, qui « était de service et, m'avàit-on dit, commandait en « cher.
« Je donnai ordre au .colonel de la légion des Gôtes-du- « Nord de tenir pendant la nuit deux cents hommes prêts « à marcher, M. de Saint-Michel devait coucher à la « caserne de la Courtille, et M. l'aide-major de place « Filleul à la caserne des Petits-Pères, avec ordre de « commander un piquet de cent hommes et de surveiller « la Banque de France et le Trésor. J'envoyai deux adju- « dants de place auprès du colonel de La Béraudière, pour « en disposer selon les besoins, soit pour me prévenir de ce ce qui pourrait se passer d'extraordinaire, soit pour 'c re-]uérir secours et assistance des agents de police et de c. la gendarmerie de la Seine. Pareille mesure fut prise pour « la légion de la Meurthe, j'y joignis trois agents de ma « police militaire, pour seconder le colonel dans les arrestaii tions qu'il avait à faire. J'envoyai encore un adjudant de
-102 MEMOIRES INEDITS
« place près le colonel de la légion du Bas-Rhin, auquel « j'ordonnai de faire surveiller ses casernes par les chefs « de bataillon : de Koch, Mabout et Plu. L'adjudant de « place Carel ne devait pas quitter M. de Tressan. Des « adjudants de place devaient parcourir successivement « les quartiers douteux et veiller au transport des pri- '( sonniers. Je me tins de ma personne au quartier géné- « rai, prêt à monter à cheval et à me porter oti ma pré- « sence serait jugée nécessaire.
« La nuit se passa tranquillement, les arrestations « eurent lieu, comme on en était convenu, à Texception « du capitaine Mantile que l'on ne put prendre. .Je dois « vous faire observer, mon général, comme vous le verrez a par le rapport ci-joint du colonel de La Béraudiére, que « tout s'est passé dans sa légion avec le plus grand ordre ; « je n'en puis dire autant de la légion de la Meurthe. Je « reçus à trois heures du matin par l'entremise du général « comte de Durfort, Tordre de départ de cette légion, que « je fis exécuter dans tous ses détails. Le nombre et le « nom des personnes arrêtées se trouvent dans mon rapport « du 20, on m'apporte à Tinstant même celui de la légion « du Nord. Je n'ai pu recevoir le rapport de la légion de « la Meurthe, à cause de son départ précipité.
« Je viens d'être retardé encore dans Tenvoi de ces « différentes pièces par la demande faite par le conseil « des ministres, de lui donner lecture du rapport du « colonel de La Béraudiére. Le ministre de la guerre me « charge de vous inviter à envoyer copie de cette pièce à « M. Jacquinot de Pampelune.
a Dans le cas, mon général, où ces détails ne vous a suffiraient pas et que vous auriez besoin d'autres rentt seignements, je suis prêt à vous satisfaire. Permettezo moi de vous rappeler que je n'ai reçu aucun ordre
« écrit, et que j'ai dû prendre beaucoup sur moi. En « considération des raisons et des événements, vous vou- « drez bien excuser ce que vous ne croiriez pas régulièrett ment fait.
« Agréez, etc., etc.
« Comte de Rochechouart. »
Je laisserai M. de Richelieudiscuter devant la Chambre des députés la nouvelle loi électorale et assister à la réunion d'une nouvelle Chambre en 1820, fidèle à mon principe de ne pas m'occuper de politique; il en était cependant beaucoup question chez le président du conseil, soit à sa table, soit dans son salon.
Le 29 septembre 1820, cent un coups de canon apprenaient aux Parisiens que madame la duchesse de Berry venait d'accoucher d'un fils qui recevait les noms de Henri-Dieudonné et le titre de duc de Bordeaux. La joie fut immense ; elle se manifesta dans toute la France par de nombreuses adresses au Roi ; l'espérance renaissait dans le cœur des royalistes, la couronne ne passerait pas dans la branche cadette d'Orléans! Dieu en décida autrement.
Au mois d'avril 1821, le ministre de la maison du Roi m'informa en ces termes de ma nomination de gentilhomme honoraire de la chambre du Roi :
K Paris, 24 avril 1821.
a Je m'empresse, Monsieur le Comte, de vous annoncer « que le Roi, par une ordonnance du 22 de ce mois, a « bien voulu vous noiTimer gentilhomme de sa chambre ; « vous serez porté en cette qualité sur les états de la ^' maison de Sa Majesté, à la date du i" mai prochain, « Vous jouirez des honneurs et entrées attribués aux
494 MEMOIRES INEDITS
a gentilshommes de la chambre de service. J'aurai inces- « samment l'honneur de vous prévenir du jour où vous « serez appelé à prêter serment entre les mains du Roi. « Je me félicite d'avoir à vous transmettre ce témoiu gnage de la bienveillance de Sa Majesté, je protite de tt cc:te occasion pour, etc., etc.
a Le ministre secrétaire d'Etat de la maison « du Roi,
« Maîîquis de Lauriston. »
Le marquis de Lauriston m''invita à me trouver le dimanche 29 avril dans la salle du Trône, à onze heures, et comme le Roi prévoyait que mon costume ne serait pas fait, il m'autorisait à me présenter en uniforme de général, pour prêter serment.
J'ai dit que les né:;ociations pour la libération du territoire en 18 17 et 1818 avaient créé des relations assez suivies entre M. de Richelieu et M. Ouvrard. Pend;^nt l'été de 1821, le mariage de mademoiselle Elisabeth Ouvrard était décidé avec Raoul de Montmorency, il allait se conclure, lorsque son oncle, Thibault de Montmorency, mourut des suites d'une chute de voiture. Raoul renonça à ses projets de mariage avec mademoiselle Ouvrard, et il épousa sa tante un an après.
Mademoiselle Elisabeth Ouvrard, fort agréable, sans être remarquablement belle, me plaisait beaucoup. Je priai M. de Richelieu de me faire agréer. L'abbé Nicolle, revenu d'Odessa, alors directeur du collège Sainte-Barbe, plus tard collège Rollin, voulut bien se charger des négociations. M. Ouvrard, fort fîatté d'avoir pour gendre un parent du président du conseil des ministres, donna son consentement. J'écrivis au Roi pour solliciter son
approbation et le prier de me faire Plionneur de signer à raon contrat; je reçus la réponse suivante :
« Tuileries, 8 décembre 1821.
« J\ai rhonneur de vous annoncer, Monsieur le Comte, « que le Roi a bien voulu donner son agrément à votre « mariage avec mademoiselle Ouvrard, et que Sa Majesté « signera le contrat.
« Agréez, etc., etc.
« Le duc d^Aumont. ^•>
Le duc de Richelieu était fort occupé en ce moment par la discussion de l'adresse de la Chambre, en réponse au discours du Trône. La majorité voulait insérer cette phrase : « Nous vous félicitons, Sire, de vos relations « amicales avec les puissances étrangères, dans la juste « confiance qu'une paix précieuse n'est point achetée par « des sacrifices incompatibles avec l'honneur de la nation « et avec la dignité de la couronne. » M. de Richelieu soutenait qu'une pareille insinuation était elle-même offensante pour la dignité de la couronne; la majorité ayant maintenu la phrase, M. de Richelieu donna sa démission le samedi soir; le Roi l'accepta. Le dimanche, après la messe, il assistait à la signature de mon contrat, par le Roi; le soir, il partait pour Courteille, d'où il écrivit à M. Ouvrard :
« Courteille, zb décembre 1821.
« L'abbé Nicolle m'a remis la lettre que vous m'avez a fait l'honneur de m'écrira. Monsieur, je n'ai eu aucun '( mérite à retarder mon départ, pour assister à votre « contrat de mariage; les jeunes gens en ont beaucoup
^g'-" MKMOIRKS INEDITS
« davantage à m'attendre jusqu'au 5 janvier, je leur en « sais bon gré. Veuillez remercier mademoiselle votre « fille en l'assurant du plaisir que j'ai de voir établis « entre nous des rapports intimes. Je reviendrai sans « faute le 3 janvier, il me fallait absolument escamoter « les visites du jour de l'an. Je ne répondrai pas en détail « aux choses sérieuses que contient votre lettre; votre « prévention en ma faveur vous fait illusion et vous « représente comme possibles des événements, non seu- « lemeni invraisemblables, mais même, je le dis avec « conviction, qu'il n'est plus au pouvoir des hommes a d'amener. Tout ceci serait trop grave pour être traité « la veille d'une noce; plus tard, si vous voulez bien, « nous pourrons en reparler.
« Veuillez, Monsieur, etc., etc.
« Richelieu. »
M. de Richelieu m'écrivait le même jour :
« Je vous sais bien bon gré, mon cher ami, d'avoir
« consenti à retarder une époque que vous devez attendre
a avec impatience, afin de me donner le plaisir d'en être
M témoin ; vous rendez justice par là à la part bien
« tendre que je prends à cette grande circonstance de
« votre vie, qui, j'espère, en sera le bonheur. Témoignez
« bien à votre promise combien je suis touché qu'elle ait
« bien voulu se prêter à ce retard, et assurez-la bien que
« je voudrais de toute mon âme pouvoir contribuer à la
(t rendre heureuse.
a Ne faites rien pour ma maison, avant mon retour;
« vous vous êtes trompé sur le revenu, les dix mille francs
« comme ministre d'Etat n'existent plus ; cette dimi-
« nution nécessitera de l'économie, et comme j'aurai peu
DU COMTE DE ROC H EC H O lî A RT . 497
« de choses à faire, c'est moi qui dorénavant veux me « charger de régler mon ménage, vous en avez un plus « spécial à soigner. Seulement, faites faire un inventaire : « argenterie, linge, chevaux, voitures, batterie de cui- « sine, etc., etc., afin que je trouve cela à mon arrivée et '< que je puisse en prendre connaissance. Le soin de ma « maison me prendra une demi-heure par mois, cela ne « vaut pas la peine de ne pas le faire soi-même. C'est une '( résolution arrêtée, qui me satisfera tout à fait. Faites « en sorte que tous les mémoires soient soldés jusqu'au « 1" janvier, afin de commencer dès ce moment ma « dépense comme elle doit Tètre.
« Je vous embrasse,
Le 5 janvier, mon mariage se célébrait à Saint-Roch ; j'étais réellement le plus heureux des hommes; j'appris bientôt que la roche Tarpéienne touchait le Capitole : deux ans plus tard, tout s'écroulait.
Je plaçai le million que ma femme m'apportait en dot, en rente 5 pour loo au taux de 86.25. J'insiste sur ce point, parce que l'on a dit à cette époque, et peut-être est-ce écrit dans des mémoires : « Rochechouart a bien eu « la femme, mais Ouvrard a gardé la dot. » Je donne le démenti le plus formel à cette insigne calomnie, j^ai parfaitement touché la dot, et plus tard, ainsi que je le dirai, j'ai acheté des propriétés, car cette dot m'avait été donnée avant la catastrophe de mon beau-père, à l'époque où il possédait une fortune considérable. Le bon Stempkowski venait de prendre sa retraite; ce fidèle et loyal garçon obtint la permission de me remplacer près de son ancien général, il abandonnait tout avenir pour se dévouer complètement à lui.
M. de Richelieu avait pris un grand goût pour Courteille, il allait fréquemment se reposer des fatigues de la vie politique dans cet intérieur calme, près de sa femme et de sa belle-mère, instruites, spirituelles, entourées de quelques voisins aimables et intelligents; on causait littérature, philosophie, on recevait les livres nouveaux, la politique seule était exclue, les journées passaient rapidement. Au mois de mai, après une discussion irritante à la Chambre des pairs, le duc partit pour Courteille. Le 22 mai au matin, se sentant indisposé, il revint à Paris. Il y arriva à quatre heures du soir. J'accourus le recevoir et Tembrasser; une heure après, il tombait sans connaissance, frappé d''une apoplexie nerveuse. Prévenu aussitôt, l'abbé NicoUe était avec moi près de son lit, cherchant à s'assurer s'il s^unissait aux prières que nous récitions, pendant que M. Tabbé de Feutrier, curé de TAssomption, lui administrait les derniers sacrements. Avant de mourir, M. de Richelieu parut comprendre les prières de son ami, il lui serra la main, et quelques larmes coulèrent de ses yeux, déjà voilés par la mort. A onze heures du soir, il rendait le dernier soupir. Il était âgé de cinquante-cinq ans et huit mois.
Je sortis de l'appartement, brisé et anéanti. J'aimais M. de Richelieu comme un père, il avait lui-même une grande affection pour moi, et n'avait cessé de m'en donner des preuves depuis mon arrivée à Odessa; ses avis, ses sages conseils m'avaient guidé dans ma jeunesse, sa protection allait me manquer, au moment où elle m'aurait été si utile; je le pleurai sincèrement.
On enterra le duc de Richelieu à la Sorbonne, sépulture de tous les Richelieu, depuis le cardinal. Sa femme réclama son cœur, elle voulait l'avoir près d'elle, n'ayant jamais cessé de l'aimer d'amour. Je ne voulus confier à
personne cette précieuse relique, je la portai moi-même dans Téglise de Courteille. La duchesse de Richelieu mourut en i83o, et fut inhumée dans le même monument qui réunit, après leur mort, deux cœurs séparés pendant leur existence.
Stempkowski ayant rendu les derniers devoirs à son chef retourna à Odessa; il partit au mois d'août, voyagea lentement et m'écrivit en route :
« Vienne, 14 octobre 1822.
« Vous me supposez depuis longtemps à Odessa, mon cher comte; et vous ne serez pas peu étonné de me savoir encore à Vienne. J'y suis arrivé au moment de la débâcle du congrès, j'ai pu cependant encore voir MM. de Caraman, de Rayneval et de la Ferronnays; M. de Rayneval m'a dit avoir eu une longue audience de l'empereur Alexandre qui ne lui a parlé que de notre pauvre patron, et cela avec la plus vive émotion et les larmes aux yeux; quelle plus belle oraison funèbre que les larmes d'un souverain! Il paraît que ses regrets sont très vifs et qu'il sent bien cette perte irréparable pour la France, ainsi qu'il l'a dit à M. de Montmorency, lorsque celui-ci s'est présenté chez lui à Vienne. Je n'ai pu voir aucun des Russes qui accompagnaient l'Empereur, ils partaient tous le jour de mon arrivée.
« J'espère, mon cher comte, que vous me conserverez votre amitié, le malheur commun que nous venons d'éprouver doit resserrer le lien qui nous unit depuis tant d'années, l'éloignement, j'espère, n'y portera aucune atteinte; ne doutez jamais de mon sincère et inaltérable attachement.
« I. Stempkowski, »
J'étais encore tout entier à ma douleur, pleurant mon bienfaiteur, quand je reçus la lettre suivante du ministre de la guerre. Je ne m'attendais pas à pareil coup :
a Ministère de la guerre. — 5' bureau^ section des « etats-majors.
« 23 décembre 1822.
o Monsieur le Comte, je suis informé que des retenues « illégales ont été faites sur les indemnités accordées « par le grand et petit Mont-de-piété, TOdéon, la Banque « de France, etc., etc. aux sous-officiers et soldats de « garde à ces différents postes, et que ces retenues ont « été partagées entre le major de place et votre aide de « camp. Je vous invite à donner sur-le-champ des ordres « pour faire restituer aux troupes la portion de solde de « service qui leur a été illégalement retenue, depuis le « I 5 janvier 1822.
« J'ai rhonneur d'être, etc., etc.
« Le maréchal ministre secrétaire d'État « de la guerre,
« De Bellune. »
Je répondis immédiatement :
u Paris, 24 décembre 1822.
« Monsieur le Maréchal,
« J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre « que Votre Excellence m'a écrite hier, par laquelle « elle m'invite à donner des ordres pour faire payer aux a troupes la portion de solde de service rétribué, qui « leur a été retenue depuis le i5 janvier 1822. J'avais « abandonné cette somme à certains officiers de mon
DU COMTE DK UOC H i:C HO U A RT . DO I
'i état-major, à titre de gratification, je rembourse de ma
« poche. J'ai donc Thonneur, Monsieur le maréchal, de
« vous informer que j'ai remis aux troupes de la garni-
« son ce qui leur revenait, ainsi qu'aux troupes qui ont
u quitté la garnison de Paris.
« Je ne saurais, Monsieur le maréchal, vous exprimer
« la peine et la douleur extrêmes que j'ai ressenties en
« cette occasion; je suis cruellement puni d'avoir fait du
« bien. Lorsque je pris, en i8i5, de M. le comte Cla-
» parède, le commandement de la ville de Paris, j'appris
« de son chef d^état-major, le colonel Mergez, qu'il était
« d'usage de faire une retenue sur la somme provenant
« des postes salariés, pour la distribuer en gratifications
« aux officiers de la place les plus méritants. Le général
« Claparède me confirma l'ancienneté de cet usage. Pep.-
'( dant l'Empire, sous le général Hulin, la chose était
'< ainsi établie, j'invoque à cet égard l'assertion de cet
<'. officier général. Voilà donc dix-neuf ans que cela
« existe; après tant d'années d'usage, j'ai laissé la chose
« subsister. J'ai eu soin seulement que le tout fût bien
« distribué. Mon aide de camp, entre autres, n'a aucune
u fortune et nourrit sa vieille mère.
« Je devais ces détails à Votre Excellence ; les faits lui
« sont présentés peut-être d'une façon trop malveillante
« pour moi, fort de votre justice, de votre bonté et de ma
« conscience, je me console en disant : Je suis blâmé
« pour avoir suivi un ancien usage.
« Daignez agréer, etc., etc.
« Le comte de Rochechou^rt. »
Suivant une demande du ministre de la guerre, je fournis la note suivante : « Les recettes des postes « salariés de la ville de Paris montent pour l'année 1822
MEMOIRES INEDITS
« à 1,486 francs par mois. Les troupes de la garnison « ont reçu la moitié de cette somme à la fin de chaque a mois, sur quittances, l'autre moitié a été répartie ainsi :
Au major de place 180 fr.
A M. de Tamnay 180
Au secrétaire Choquet 80
Au secrétaire Roy 80
Au secrétaire-archiviste 80
Au secrétaire Saint-Elme 3o
Location de Técurie des officiers. . . 100
Total : 750 fr.
« Le surplus a été porté à la masse, pour subvenir à « différentes dépenses, telles que : frais de voitures pour « reconduire des sous-officiers de la garde nationale « ivres, pour des officiers nécessiteux qui demandent « assez souvent des secours à la place. Ci-Joint le relevé « exact de ces dépenses pour Tannée, »
Je devais croire cette affaire arrangée, quand je reçus la lettre suivante :
« Paris, le 3i décembre 1822.
ce Monsieur le Co.mte,
« J'ai Thonneur de vous prévenir que par ordonnance « en date du 3o de ce mois, le Roi a appelé le maréchal « de camp, comte de Wall, au commandement de la « place de Paris. Sa Majesté a décidé en même temps que « vous seriez • momentanément en disponibilité, en « attendant qu'il vous soit assigné une nouvelle destina- « tion.
« J'informe le lieutenant général comte Coutard,
DU COMTE DE RO C H ECH OU ART . 5o3
« commandant la i" division militaire, de ces disposi- « tions et le charge de leur exécution. « J'ai rhonneur, etc., etc.
tt Le maréchal, ministre secrétaire d'Etat « de la guerre,
« De Bellune. »
Impossible de prendre une mesure plus arbitraire, rien ne la justifiait; un de mes amis communiqua au maréchal duc de Bellune une ordonnance de décembre 1799, signée du général Berthier, ministre de la guerre, autorisant cette retenue sur les postes salariés : « Le comman- « dant de la place de Paris distribuera les fonds pro- « venant de cette retenue aux officiers méritants ou « nécessiteux. » On pouvait voir dans cette mesure un abus, me donner Tordre de le faire cesser; mais me destituer, pour un acte autorisé par un ministre de la guerre, était, je le répète, de Parbitraire. Si Ton avait à se plaindre de moi, pour quelque autre motif, pourquoi ne pas le dire franchement? Je n'ai jamais connu le véritable motif de ina disgrâce, mon protecteur n'était plus là pour me défendre! La duchesse de Richelieu, à mon insu, tenta une démarche en ma faveur; le duc de Bellune lui répondit qu'il n'y avait pas lieu à revenir sur cette décision. C'était, je l'avoue, mal récompenser mon dévouement à la cause royale, dévouement dont je n'avais jamais cessé de donner des preuves depuis 1S14.